Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 22 of 80)

MÉCANIQUE MORT de Sébastien Raizer / Série Noire

Nyctalopes suit Sébastien Raizer depuis longtemps à travers des chroniques et des entretiens et chaque nouvelle parution du plus japonais des auteurs de la Série Noire est un petit plaisir dont on apprécie la récurrence. 

“Après trois ans passés en Asie, Dimitri Gallois revient à Thionville, afin de se recueillir sur les tombes de son père et de son frère pour apaiser son âme tourmentée. Mais ce retour réveille de vieilles haines et provoque un regain de violence entre des clans ennemis qui avaient conclu une paix toute relative. Vengeance, trafic de drogue, opium de synthèse, banquier corrompu, mafia albanaise et ‘Ndrangheta, Dimitri va-t-il réussir à échapper à cette terrifiante mécanique de mort ?« 

Mécanique mort est la suite de Les nuits rouges paru en 2020 et c’est une première surprise tant le premier roman ne laissait pas poindre ce deuxième opus qui s’avère finalement très pertinent. Dans Les nuits rouges, Raizer, par le biais d’un cold case, s’intéressait surtout au démembrement industriel de la Lorraine à l’orée des années 80, de la panade qui s’ensuivit pour les populations sinistrées et oubliées par les institutions et par la quasi-totalité de la classe politique. S’y greffait aussi un peu du monde de la dope dans une ville de Thionville un peu zombie. 

Pour Mécanique mort, Raizer a juste modifié la focale, passant du local de Thionville à un territoire plus vaste : la Lorraine ainsi que la Sarre et le Haut Palatinat voisins, abandonnant sa vindicte sur les politiques pour mieux se concentrer sur la finance et sur une banque en particulier. Vous la reconnaîtrez aisément en apprenant ses comportements encore plus voyous que ses concurrents et ses accointances prouvées avec les mafias pour le blanchiment et autres opérations crapuleuses liées à l’apparition du fléau fentanyl sur la région. 

Dimitri Gallois débarque en fantôme à Thionville mais rapidement les liens anciens, les comptes à régler et le danger de son retour sur un équilibre local animent un récit percutant, dur, où la violence (et il vaut mieux en être averti) ouvre sur le cauchemar, la barbarie la plus sale. Parallèlement à l’intrigue, Raizer assène des propos forts sur la marche du monde, sur les banques, sur la face cachée du libéralisme. 

On est donc dans un roman aussi abouti que Les Nuits rouges, balançant entre résilience et colère, mais avec l’ajout non négligeable de passages humoristiques et de personnalités très solaires. Reste à savoir si ces éclaircies dans un tableau salement moche et sombre porteront, mais force est de constater qu’elles montrent une certaine tendresse totalement nouvelle chez le romancier. Ajoutez-y quelques passages dignes d’un tour operator et vous comprendrez l’amour de la Lorraine de Sébastien Raizer. Il est originaire de ce coin de France et parfois l’histoire de Dimitri Gallois, sa tendresse masquée, semblent ressembler à la catharsis de Sébastien Raizer. 

Il aura donc fallu qu’il s’installe à l’autre bout de la planète pour qu’il écrive avec insistance sur ses origines, son terroir. Alors, manier le sabre, vivre une pratique bouddhiste accomplie, couper le gazon au ciseau dans des temples, vivre au sushiland, c’est bien, mais rien ne vaut une petite mirabelle Sébastien, non ?

Pur et dur, tout ce qu’on espère toujours en ouvrant une Série Noire.

Clete.

PS: 2022 de feu à la SN, Raizer maintenant et à venir DOA et Chainas !!!

RIEN QUE LE NOIR de William McIlvanney et Ian Rankin / Rivages

The Dark Remains

Traduction: Fabienne Duvigneau

William McIlvanney, auteur et poète écossais nous a quittés en 2005. L’écrivain glaswégien est surtout et peut-être exclusivement connu en France pour sa trilogie polar Laidlaw racontant les enquêtes d’un flic à Glasgow et devenue culte pour beaucoup de ses nombreux lecteurs de par le monde. A la mort de l’auteur, il a été retrouvé un manuscrit inachevé, une sorte de première enquête, un prequel… de la carrière de l’inspecteur Jack Laidlaw. On aurait pu penser que Liam McIlvanney, son fils, également auteur d’excellents polars comme Le quaker centrés sur Glasgow à la même époque chez Métailié reprendrait le flambeau mais délaissant pour un temps Edimboug et troquant le costume de Rébus pour celui de Laidlaw, c’est Ian Rankin qui s’y est collé.

Et avant d’en parler un peu plus précisément, il faut reconnaître que l’association des deux noms McIllvanney/ Rankin, sur la couverture d’un Rivages, ça claque, ça fait méchamment envie…

Glasgow, octobre 1972. Lorsqu’un cadavre en costume est découvert dans une ruelle sombre à l’arrière du pub Le Parlour, Il est aussitôt identifié : Bobby Carter, l’avocat qui mettait ses talents au service de la pègre. Enfin, de l’un de ses chefs, Cam Colvin. De l’avis général, ce qui est arrivé à Bobby Carter n’a rien de surprenant.

Le jeune policier Jack Laidlaw est lui aussi précédé d’une solide réputation. Il a tendance à travailler en solitaire et à se moquer de la hiérarchie. Mais il a un sixième sens pour interpréter les signes que les autres ne voient pas. La police doit trouver rapidement qui a tué Bobby Carter car les différents gangs de la ville sont prêts à s’entretuer.

Dès les premières pages, c’est un vrai plaisir de retrouver le vieux pote Laidlaw, déjà très insubordonné, philosophe, souvent éclairé par une intuition fugitive mais tenace, dans une plongée périlleuse dans les profondeurs de Glasgow au début des années 70, arpentant les rues de la ville, pénétrant les pubs borgnes, explorant les quartiers sensibles. Laidlaw doit s’opposer à sa hiérarchie et tout faire pour éviter une guerre des clans ( passage obligatoire que de parler de clans dans un roman écossais, viendra sûrement aussi une citation contenant du tartan, voire d’autres sur le single malt ou la guerre Celtic / Rangers). On est dans un roman d’investigation mené minutieusement tout en faisant néanmoins grimper la tension, nous laissant parfois bien dubitatifs devant les agissements, les pensées des différents chefs de gangs et leurs bras armés aussi primaires et imprévisibles que dangereux. Les diverses déambulations du flic borné nous proposent un kaléidoscope passionnant de la ville et de ses mentalités, nous égarant, nous éloignant de manière très malveillante du but.

Est ce que c’est parce que ma lecture de la trilogie Laidlaw est somme toute très ancienne ou parce que les romans de Rankin m’ont souvent séduit mais je n’ai vu aucune différence entre l’œuvre originale et ce “rajout” de 2021. On parle parfois abusivement de quintessence du noir mais Rien que le noir en est certainement pour les histoires de gangsters.

Vintage à souhait, un vrai bonheur pour tous les fans du parrain du « Tartan Noir », de l’impeccable Jack Laidlaw et pour tous les amateurs de noir pur et dur et à conseiller vivement à tous ceux qui s’enflamment de manière parfois bien exagérée devant les romans d’Alan Parks, dans les pas de William Mc Illvanney, c’est certain, mais encore loin derrière.

Pépite !

Clete.

DES HOMMES SANS NOM de Maury-Victor / Gallimard

Gallimard inaugure une nouvelle collection consacrée à l’espionnage. Le directeur est Marc Dugain et les lecteurs de notamment Les larmes d’Edgar sont sûrs qu’il sera le garant d’une qualité et d’un sérieux que l’on trouve également dans le reste de sa bibliographie. Derrière le pseudo de Maury-Victor se cachent les deux auteurs de Des hommes sans nom: Marc Victor, romancier de Le bout du monde chez JC Lattès et scénariste de la série Kaboul Kitchen et Hubert Maury, ancien officier et diplomate et qui se consacre maintenant au dessin et à l’écriture de romans graphiques.

“Octobre 2017. Daesh perd du terrain. Un mystérieux cacique de l’organisation islamiste contacte les services français et déclare vouloir faire défection. Victoire Le Lidec, jeune analyste de la Direction générale de la sécurité extérieure, déçue par les perspectives de carrière qui lui sont offertes, décide de frapper fort. Son objectif : instrumentaliser le recrutement de ce transfuge pour monter sa propre opération de contre-terrorisme. Personne au sein de sa hiérarchie n’y croit, jugeant le projet trop complexe.

Seul recours pour Victoire : manipuler son ancien instructeur, Nikolaï Kozel, ex-légionnaire et légende vivante de la Boîte, qui maîtrise comme personne le métier d’officier traitant. Kozel n’est pas en bonne posture : le contre-espionnage français le soupçonne de compromission avec une puissance étrangère.”

Le renseignement comme l’espionnage a beaucoup évolué depuis Le Carré et Littell, grands maîtres du genre. James Bond et MI lui ont trop souvent donné un éclat hollywoodien qui ne correspond pas à la vérité du terrain, le travail ingrat et invisible de celles et ceux, qui tels des fourmis, s’évertuent à trouver une vérité derrière des comportements. Le récent conflit en Ukraine a montré l’importance de ces armées de l’ombre, le caractère primordial du renseignement humain.

Ce premier roman de la collection traite une affaire française, ce qui est peut-être plus facile d’accès pour le public ainsi qu’un théâtre des opérations déjà connu au Pakistan et en Afghanistan, gros dossier de la géopolitique du XXième siècle. S’il fallait résumer rapidement l’impression donnée par ce roman, on pourrait dire que c’est très proche de la série  Le bureau des légendes. 

Solide, sérieux, documenté et didactique quand nécessaire, le roman se lit bien, ne bascule pas dans l’excès, traite cette histoire de retournement avec beaucoup de finesse en prenant bien en compte la psychologie des différents personnages. Addictif malgré une fin légèrement précipitée, on fonce dans une fiction qui finalement nous amène vers la réalité d’un attentat commis en France à l’époque.

La collection publiera de deux à cinq titres par an et outre des romans, (Paysages trompeurs de Marc Dugain à l’automne), elle sortira aussi des mémoires, des récits et des témoignages marquants. Nul doute, que Des hommes sans nom ouvert à un public large, donne un ton juste et contribuera certainement à un bon démarrage de la collection.

Clete.

PS: Les éventuels aménagements futurs des couvertures de la collection ne pourront qu’être bénéfiques.

VERS CALAIS, EN TEMPS ORDINAIRE de James Meek / Métailié

To Calais, In Ordinary Time

Traduction héroïque de David Fauquemberg

Durablement sous le charme de son premier roman « Un acte d’amour », je n’ai pas résisté à la tentation de quitter un peu des contrées du Noir de plus en plus similaires pour retrouver l’Ecossais James Meek dans un nouveau fabuleux roman. Peut-être un peu éloigné des habitudes de Nyctalopes, le roman mérite néanmoins toute votre attention et un peu moins une chronique forcément maladroite et incomplète tant le propos comme sa forme sont d’une richesse qu’on ne rencontre plus souvent.

“Angleterre, 1348. Une gente dame, lectrice du Roman de la Rose, fuit un odieux mariage arrangé, un procureur écossais part pour Avignon et un jeune laboureur en quête de liberté intègre une compagnie d’archers qui a participé à la bataille de Crécy. Tous se retrouvent sur la route de Calais. Venant vers eux depuis l’autre rive de la Manche, la Mort noire, la peste qui va tuer la moitié de la population de l’Europe du Nord.”

Dès le départ, on saisit que le roman est englué dans une sale époque entre guerre de Cent Ans et ses sinistres déclinaisons de boucheries armées et de pillages de villages ennemis d’un côté et de l’autre la peste qui remonte la France avec son cortège d’hécatombes, son chapelet de tragédies et ces rumeurs folles déversées par l’absence de connaissances et les conneries de l’Eglise qui écrase le monde, le noyant dans l’obscurantisme. D’aucuns, ont fait du cocktail terrible de guerre et d’épidémie une occasion de parler de notre époque de COVID et de guerre en Ukraine. S’Il est avéré que Meek s’intéresse de longue date à la période médiévale de la Peste Noire, il est moins certain qu’il ait eu l’envie ou le loisir de nous parler en plus de notre époque. Néanmoins, sa narration permet de comparer les consciences collectives face à la pandémie, de déterminer les maîtres du discours, les gardiens de clés.

Or, et de manière surprenante une fois le décor peu enchanteur avisé, le thème principal et de loin, est l’Amour, sous plusieurs de ses formes avec une multitude d’apparences aimantes ou malheureuses. Le Roman de la Rose (honte au journaliste qui a vaillamment parlé du “Nom de la rose” hors propos et qui n’a absolument rien à voir) est dans les bagages, dans la tête et le cœur de Dame Bernardine qui rejoint la compagnie d’archers pour retrouver son amant. L’amour peut-être passionné comme celui de Bernardine, intéressé comme celui de son amant, épistolaire comme celui d’un clerc, compagnon de voyage qui s’en retourne en Avignon en freinant des quatre fers, peu pressé de rencontrer la Peste, très hésitant et flou pour Will engagé par les archers et déterminé à conquérir sa liberté d’homme, immoral et dégueulasse dans l’esprit et les agissements de Douceur, pire ordure de la belle bande de salopards que forment les archers.

Sur le fond, il est difficile et sûrement inutile de dire ce que raconte le roman. Disons brièvement que cette étrange équipée de soudards et de gens plus respectables traversant l’Angleterre, de concert, sans se comprendre ni s’apprécier s’apparente souvent, par ces différents tableaux à une grande farce médiévale empruntant aux Contes de Canterbury et au Décaméron de Boccace. L’humour, souvent présent, se décline dans des situations parfois très bouffonnes comme dans les répliques, les réflexions et les mercuriales outrées. Le voyage est long mais ne souffre d’aucune faiblesse tout en prenant parfois des chemins plus tortueux ou tout simplement un peu barrés. Les comportements, les attitudes, les croyances, les superstitions, les agissements, tout est matière à étonnement…

Mais, avant tout, ce qui rend exceptionnel ce roman, c’est la langue employée, un ravissement pour tous les amoureux des belles lettres. Trois dialectes ont été utilisés par James Meek dans la version originale: l’anglo-normand des propriétaires terriens et notables, le parler des paysans, l’anglais latinisant des clercs et il a fallu certainement un travail de fou à David Fauquemberg pour traduire pareille œuvre. Le résultat est divin et s’il faut quelques pages pour s’habituer à cette forme narrative qui semble revenue du néant, on peut ensuite se délecter de phrases complexes, aux sujets planqués, gavées de subordonnées sournoises, à des temps inusités et aux multiples formes verbales issues des formes les plus obscures du conditionnel ou du subjonctif. On jouit aussi d’un lexique ancien, parfois inconnu mais dont le sens apparaît très vite, comme un parent éloigné qu’on retrouve avec plaisir. Cette langue qui peut, par instants, paraître obscure permet aussi d’exprimer sans écarts de langage, certaines vérités comme Laurence, l’amant de Bernardine, assez mécontent.

“Votre persistance à me refuser la récompense de votre intimité, quand je vous démontrai pourtant à grand péril mon amour pour vous, est irritante au plus haut point, déclara Laurence, d’une voix haute et pleine d’impatience. Je commence à douter de la vigueur de vos sentiments envers moi.

…Soyez patient, dit-elle. J’ai besoin de m’accoutumer à la magnitude de ma dépendance à votre égard.”

Si pour le lecteur le bonheur est sur la route, les pèlerins, eux, ne la vivent pas de la même manière au fur et à mesure qu’ils semblent approcher la colère de Dieu. Roman exceptionnel, Vers Calais, en temps ordinaire, séduira au-delà du raisonnable les lecteurs exigeants et tous les amoureux des belles lettres.

Clete.

MYCÉLIUM de Fabrice Jambois / EquinoX / Les Arènes

“Paris, Porte de la Chapelle. Les migrants tombent comme des mouches, foudroyés par un mal étrange. Les soupçons se portent spontanément sur les Vicaires, un groupuscule d’ultra-droite dirigé par le charismatique Stéphane Zenner. Pour Ravard, enquêteur de la section anti-terroriste, c’est le début d’une traque intense. Elle le conduira dans les limbes d’un Paris occulte et mettra sur sa route un spécialiste du paranormal et une étudiante fascinée par les réseaux de rencontres secrets. Mais tandis qu’il poursuit un médecin-chercheur acquis aux idées de Zenner, c’est le réel qui se met à trembler.”

La collection EquinoX des Arènes dirigée par Aurélien Masson sait donner une chance aux jeunes auteurs qui apportent une autre manière de voir le Noir, bien ancrée dans notre époque et les interrogations et les frayeurs qu’elle engendre. Un nouvel exemple avec ce premier roman de Fabrice Jambois, prof de philo, spécialiste de Deleuze (grand bien lui fasse) et dont le premier exercice délivre une bien belle copie.

Convoquant dans son intrigue, plusieurs peurs contemporaines devenant aussi parfois des légendes urbaines, Jambois nous propulse dans un Paris inquiétant, proche de celui qu’on voit tous les jours, mais ici franchement sous un mauvais jour. Les toxicos, les migrants, l’ultra-droite et les tréfonds de la conscience forment un décor inquiétant où on ne ressent que le pire de chacune de ces peurs actuelles. La possibilité d’un chaos encore plus vaste que celui entrevu en début de roman enchaîne une lecture qui s’avère addictive et en même temps très éprouvante.

Les personnages sont tous, à des degrés très divers, troubles mais extrêmement convaincants et les flics, c’est devenu très rare, ne sont pas affublés des très lourds poncifs qu’on leur attribue généralement. Ils ont leurs soucis mais comme les autres. Un peu comme dans “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, le surnaturel fait quelques apparitions, sorte de psychédélisme effrayant issu d’un très mauvais trip, contribuant à donner une coloration plus sombre au cauchemar enduré, offrant une rupture dans un suspense très tenu et en même temps un prolongement, une autre vision très troublante.

EquinoX désire “ trouver un sens au chaos” et souvent la collection y parvient. En voici un frappant exemple avec Mycélium salement déstabilisant, méchamment dérangeant, oeuvre exigeante très recommandable d’un auteur qui a très bien su ramasser nos terreurs modernes pour bien nous les balancer à la tronche..

Clete

LES ROUTES OUBLIÉES de S.A. Cosby / Sonatine.

Blacktop Wasteland

Traduction: Pierre Szczeciner

Les routes oubliées est le premier roman de S.A. Cosby à paraître en France. Et nul doute que, comme souvent, Sonatine a fait un bon choix et qu’on devrait retrouver cet auteur afro-américain dans les librairies françaises très prochainement.

Le roman se fend en deux parties qui n’ont finalement pas grand chose à voir. La première pose, de manière un peu longue, pendant un premier tiers un cadre proche des chansons country que l’on a déjà si souvent entendu. Beauregard, rangé des voitures, (l’expression est loin d’être anodine) après un passé dans la criminalité comme chauffeur pour des casses et homme réglant ses problèmes avec ses poings, les pneus de sa caisse, les presses hydrauliques ou avec un flingue quand c’est nécessaire avec une froide violence, a de gros problèmes de thune et dans ce coin rural de la Virginie, sa couleur de peau ne lui octroyant aucun blanc seing, tous les voyants sont dans le rouge. Sa fille doit rentrer à l’université et ça coûte une blinde aux USA et comme cela va bientôt se produire chez nous, on nous l’a déjà promis… Son fils a besoin de lunettes, sa mère lui coûte une fortune à la maison de retraite et il ne peut plus payer les traites de son petit garage. Beauregard est devant un gouffre et va retourner à ses sales habitudes apprises avec un père disparu depuis des années, victime d’avoir franchi trop souvent la ligne blanche .

“Parfois j’étais Bug, et parfois j’étais Beauregard. Beauregard avait une femme et des enfants. Il avait un métier et il allait à la kermesse de l’école. Bug… Bug, lui, il braquait des banques et des fourgons blindés. Il prenait des virages à cent soixante. Bug, c’est le gars qui a balancé les types qui avaient buté son cousin dans une presse à ferraille. J’ai toujours fait en sorte que Bug et Beauregard se croisent pas. Mais mon père avait raison. On peut pas être deux personnes à la fois. Au bout d’un moment, y en a un qui s’échappe et qui détruit tout sur son passage.”

La seconde partie démarre sur les chapeaux de roue quand Beauregard décide de s’associer avec deux tarés, camés jusqu’aux yeux et cons comme des valises mais hélas moins utiles et bien plus dangereux. Il fait le chauffeur d’un casse d’une bijouterie réussi dans un bain de sang non prévu et absolument inutile. Mais, peut-être plus grave, les diams dérobés, appartiennent à un caïd local particulièrement marri par le préjudice et absolument déterminé à récupérer son bien, indispensable à sa survie de malfaisant retors et le mot est aimable pour pareille ordure.

“Ils ont buté mon meilleur ami, Boonie. Ils ont buté mon meilleur ami parce que Bug a déconné et que Beauregard était pas là pour rattraper le coup”.

Et c’est parti pour deux cents pages de furie humaine et mécanique. Beaucoup de bagnoles trafiquées dans Les routes oubliées. Et S.A. Cosby nous embarque à la place du mort, le pied au plancher, l’aiguille dans le rouge. On dévore l’asphalte, les rapports massacrés, la tôle hurlante, la gomme cramée, les moteurs martyrisés, les caisses deviennent des armes, des instruments de mort.

Je sens bien que vous pensez à une version littéraire de Fast And Furious …mais ne me peinez pas, ne vous méprenez pas sur mon choix. Les routes oubliées pue la testostérone, l’adrénaline, l’huile bouillante, le cambouis, le sang et les larmes certes et de manière parfois outrancière mais vous invite à un putain de voyage rarement pratiqué.

Du super très plombé.

Clete

ALBA NERA de Giancarlo de Cataldo / Métailié.

Traduction: Serge Quadruppani

Giancarlo de Cataldo, magistrat italien a plusieurs cordes à son arc: romancier, dramaturge, essayiste et bien sûr auteur de polars, aspect qui nous intéresse avant tout. Il a connu une renommée internationale avec une grande fresque sur Rome à la fin du XXème siècle mettant en vedette une bande de malfrats qui sévit pendant plus d’une quinzaine d’années. Rapidement adapté au cinéma, Romanzo Criminale reste, vingt ans après sa sortie, le meilleur polar de l’Italien.

“À la sortie de l’école de police, ils étaient les meilleurs, ils ont échoué à résoudre un meurtre. Dix ans après, ils se retrouvent sur un meurtre semblable. Ils n’ont pas le droit d’échouer.

Alba, le Blond et Dr Sax : le trio se reforme après la découverte, dix ans après, d’un meurtre semblable à celui qu’ils avaient échoué à résoudre ensemble. La deuxième victime est aussi ligotée selon l’art japonais du shibari.

Alba, la femme puissante, fille de bonne famille, tireuse émérite, profileuse formée au FBI, souffre d’un trouble de la personnalité qu’elle nomme sa Triade obscure, mélange de narcissisme, de sociopathie et d’habileté manipulatrice. Un trouble qui peut inspirer les pires criminels ou porter les vainqueurs jusqu’au sommet de la pyramide. Néanmoins un esprit lucide peut tenir compte de toutes les variables. C’est ainsi que lorsque le meurtrier que tous croyaient mort frappe à nouveau, Alba doit affronter les secrets du passé. Surtout que resurgissent aussi le Blond, l’homme tourmenté et droit qui a été son compagnon et l’aime toujours, et le Docteur Sax, membre des Services et saxophoniste de jazz, bien marié à la fille de son chef, le général. Et prêt à beaucoup de choses pour faire oublier ses origines modestes.”

Au sortir de l’école, Alba, le Blond et Dr Sax étaient jeunes, beaux, forts et intelligents, amenés à devenir le futur et l’élite de la police. Mais dix ans plus tard, avec cette nouvelle affaire qui rappelle trop un précédent qu’ils croyaient avoir résolu à l’époque, pleins de fougue… C’est le retour à la dure réalité. Chacun a suivi son propre parcours professionnel et négocié sa vie mais doit renouer des liens devenus beaucoup plus lâches que ceux imposés aux victimes par le salopard recherché.

De Cataldo conserve une plume noire, dure, froide, sans fioriture, donnant toujours une couleur inquiétante à la belle Rome. Les amateurs du maître italien aimeront certainement ce retour tout en notant certainement une certaine indigence de l’histoire. Les personnages sont méchamment stéréotypés et même lorsque l’auteur nous invite à deux enquêtes, l’actuelle comme la ratée d’il y a dix ans, on frôle parfois l’ennui qui, si le roman n’était pas si court, deviendrait manifeste. 

Comme partout dans le monde, mais peut-être aussi plus qu’ailleurs, les liens entre criminalité et politique sont visibles en Italie, la justice et le pouvoir tâchant de masquer, de nier les pratiques douteuses des puissants. Du coup, parfois, on peut penser à une version italienne de La cour des mirages de Benjamin Dierstein, mais sans âme. La fin est franchement bâclée et on ne sauvera ce roman que s’il existe une suite.

Voilà, bof. Aussi insipide et décevant que la Squadra Azurra ces derniers temps.

Clete.

THE UNSTABLE BOYS de Nick Kent / Sonatine

Traduction: Laurence Romance

“Londres, 1968. Toute la ville en parle : les Unstable Boys sont destinés à jouer dans la cour des grands. C’est imminent, ils vont cartonner à l’égal des Beatles et des Rolling Stones. Comment pourraient-ils deviner qu’une série de tragédies va bientôt mettre un terme à leurs rêves de succès planétaire ?

Londres, 2016. L’auteur de romans policiers à succès Michael Martindale est à bout. Sa femme l’a quitté en embarquant les enfants après une incartade très médiatisée. Il passe ses nuits à s’apitoyer sur son sort, seul comme un chien. C’est alors qu’il a la mauvaise idée de clamer en public son amour fervent pour les Unstable Boys. Résultat, « The Boy », le leader farouchement dépravé du groupe, vient sonner à sa porte. Et Martindale va rapidement comprendre que certains souhaits feraient mieux de ne pas être exaucés.”

Nick Kent est une légende vivante de la critique et du rock tout simplement. Ayant vécu le grand cirque du rock’n’roll pendant des décennies à la manière du journalisme gonzo lancé par Hunter S. Thompson (d’ailleurs cité dans le roman), il semble logique que son premier roman soit en orbite autour de la planète rock. Par contre, on pouvait s’interroger sur le style de l’Anglais domicilié en France depuis très longtemps. Et là, surprise, par moments, surtout au départ, le style utilisé comme l’humour gentiment moqueur rappellent un David Lodge sous amphets ou un Nick Hornby qui aurait délaissé sa passion pour Teenage Fanclub pour se niquer les oreilles avec du Cramps.

The Unstable Boys raconte la carrière météorique d’un groupe anglais des débuts dans une grange avec du matos volé en 1968 jusqu’à 2016 où The Boy le chanteur et Ral le guitariste reviennent comme des fantômes pour des raisons très différentes. La partie en 2016 souffle un peu d’une intrigue légère mais tout le reste de l’histoire est une magnifique madeleine de Proust pour tous les vieux rockers c’est certain mais aussi pour un public plus large goûtant les existences cabossées par la came, la mégalomanie, le showbiz, les épreuves de la vie.

Utilisant entretiens, articles de presse, témoignages de contemporains, Nick Kent utilise un patchwork de sources qui enchante et recrée avec talent l’époque du Swinging Sixties jusqu’au crépuscule des dieux des années 2010. Peut-être qu’on pourra reprocher à l’auteur, dans la fièvre du primo-romancier, d’avoir parfois trop approfondi la vie de certains personnages très secondaires. Néanmoins l’ensemble est un bonheur, méchamment bien écrit et armé d’un humour bien corrosif qui dégomme souvent et contribue à faire de “The Unstable boys un bijou de rock’n’roll attitude.

Rock on !

Clete.

A HELL OF A WOMAN de Jim Thompson / Editions la Baconnière.

Traduction: Daniele Bondil

Ce roman n’est évidemment pas une nouveauté et ce beau tirage est d’ailleurs déjà sorti en 2014. Jim Thompson, l’un des très grands du polar ricain, décédé en 1977, a laissé une oeuvre formidable, très noire, souvent autobiographique. Vous ne l’avez peut-être jamais lu mais il est certain que vous avez vu une des adaptations cinématographiques américaines ou françaises de ses romans. The killer inside me de Winterbottom, Guet apens de Peckinpah, Les arnaqueurs de Stephen Frears ainsi que Coup de torchon du regretté Bertrand Tavernier. Le cinéma a beaucoup goûté, avec plus ou moins de bonheur, les romans terriblement noirs de Thompson qui a lui-même travaillé à une époque pour Hollywood. Alain Corneau ne s’est d’ailleurs pas trompé en prenant Patrick Dewaere pour incarner le personnage principal de A Hell Of Woman qui nous intéresse, dans son film culte Série noire.

En France, ce roman, paru dans une version tronquée à la série noire de Gallimard sous le titre Des cliques et des cloaques en 1967 fut réédité en 2013 en version complète par Rivages sous le nom de Une femme d’enfer. Et c’est la traduction la plus récente signée Danièle Bondil qu’a choisie la maison suisse des éditions la Baconnière pour rendre hommage à ce grand roman noir.

La forme a été choyée. Les illustrations superbes, qui rendent le texte encore plus sombre, dégueulasse, gluant, sont signées Thomas Ott dont les travaux graphiques sont reconnus depuis longtemps. Le format, la mise en page offrent de nombreux clins d’œil nous incitant à penser qu’on est en train de lire un vieux pulp. Certainement un beau cadeau pour amateurs de vieux polars ou d’une Amérique vintage des bars borgnes aux whiskies de très basse gamme, aux cendriers remplis, et aux juke box braillards attirant tristes sires et femmes dangereuses.

Dès le départ, on est dans un décor tellement imité depuis, avec des personnages terribles que tant d’auteurs ont vainement tenté de cloner. Les romans de Jim Thompson sont terribles. Il ne connaît pas la pitié, n’imagine même pas une quelconque rédemption, se concentre sur la chute, raconte la damnation et le combat aveugle et désespéré qu’on sait perdu d’avance.

“Frank Dillon, petit vendeur au porte-à-porte, n’arrive plus à joindre les deux bouts et donne le change en maquillant ses bons de commande. Un jour, il sonne chez une vieille acariâtre qui, en guise de paiement, lui propose sa nièce Mona ! Touché par la jeune fille, Frank lui promet de l’aider. Mais il est bientôt arrêté pour détournement de fonds, premier pas vers la chute…”

“Est-ce le dernier des salauds, ou le premier des pauvres types ?” demandait la Série Noire dans sa quatrième de couverture en 1973. Franck Dillon, vous le verrez très vite, après des aspects sympas, au début, au tout, tout début, aura le triste privilège de nous montrer qu’il est les deux. Pauvre type au départ qui tente de s’en sortir avec des arnaques médiocres aux gains médiocres en harmonie avec la médiocrité qui est sa seconde peau, Dillon devient, par l’appât d’un gain inespéré, le dernier des salauds, une ordure qui ne va reculer devant rien pour arriver à ses fins. Si sa chute est programmée, on craint pour ceux qu’il risque d’entraîner vers l’abîme.

La narration, utilisant la première personne, nous fait entrer dans le cerveau limité, dérangé d’un homme qui va se foutre en l’air encore plus rapidement avec l’aide de l’alcool. On ne peut faire confiance à quelqu’un qui picole et ici, on apprend que parfois il faut vraiment s’en méfier. On vit toutes ses pensées et ses lubies, ses hésitations et on constate avec effroi qu’il fait à chaque fois les choix les plus crétins. Cette addiction l’entraîne dans une paranoïa dévastatrice, les têtes vont tomber.

Un must.

Clete.

FROID COMME L’ENFER de Lilja Sigurdardottir / Métailié Noir

Traduction: Jean Christophe Salaün

L’islande semble être le nouvel Eldorado du polar pour les éditeurs français. Chacun y va de son auteur en -son ou en -dottir avec plus ou moins de réussite avec parfois un certain foutage de gueule totalement  assumé. Un nom avec une fin  en -son ou en -dottir et des accents ou des lettres inconnues sous nos latitudes, une histoire avec des souvenirs ensevelis, des gens taiseux, la sauvagerie des éléments, une couverture avec de la neige et une pauvre cabane en bois coincée dans l’immensité glacée ou cachée dans des bois bien noirs pour souligner l’hostilité de la nature et ça roule, le gogo en quête d’exotisme succombe. Après nous avoir longtemps saoulé avec les romans scandinaves jusqu’à l’écoeurement, l’Islande est vraiment la nouvelle aubaine des éditeurs. On en arrive à se demander si en Islande, moins peuplée que la Martinique, on ne naît pas tous avec un stylo pour raconter les malheurs et malédictions enfouis sous la glace. Et peu importe la valeur du polar, du moment que le décor tourmenté soit bien présent.

On ne peut faire ce procès à Métailié qui est en France l’éditeur qui nous a fait découvrir Arnaldur Indriðason, auteur prolifique et certainement à l’origine de la vague islandaise actuelle dans le polar. Dans la foulée, apparut sur le catalogue de l’éditeur, quelques années après, Árni Þórarinsson (Thorarinsson) avec une vue beaucoup plus moderne de l’île, confirmant la qualité notée chez son aîné. Puis, plus récemment, vint Lilja Sigurdardóttir auteure aussi chez Métailié d’une trilogie nommée  Reykjavik noir. C’est elle qui nous intéresse aujourd’hui avec un roman au titre un peu désolant mais au contenu recommandable.

“Aurora vit en Angleterre et sa sœur Isafold en Islande, elles sont très différentes et ont des relations compliquées. Isafold disparaît et leur mère, ne faisant pas la différence entre enquêtrice financière et enquêtrice policière, supplie Aurora d’aller chercher sa sœur.

Aurora ne peut pas s’empêcher de pratiquer ce qu’elle fait de mieux, démasquer les fraudeurs et les faire payer. Elle va donc profiter de ce voyage pour examiner de près certains investissements financiers douteux, et analyser la corruption islandaise tout en testant ses capacités de séduction sur deux hommes.”

Ce qui fait avant tout la force du roman, c’est Aurora, son personnage principal tout sauf recommandable. Elle séduit un homme fortuné qui tombe amoureux d’elle et elle entreprend de l’espionner afin de fouiller ses finances tant elle est sûre qu’elle a affaire à un spécialiste du blanchiment d’argent, la fraude fiscale semblant être le sport national en Islande. Elle est tellement accaparée par sa tâche qui peut s’avérer très lucrative si elle arrive à coincer le type et à le dénoncer qu’elle en oublie un peu, beaucoup, l’objectif principal de son retour forcé en Islande, retrouver sa sœur disparue.

Le suspense, sans être fou, on se doute un peu de l’issue de l’enquête, donne néanmoins l’envie de poursuivre tant les pistes sont nombreuses et laissent planer pas mal de doutes. Les chapitres sont courts et donnent un bon rythme à un roman qu’on peut aisément lire d’une traite et poser ensuite sans avoir eu l’impression d’avoir été pris pour un pigeon. Couvrant intelligemment  des thèmes comme les violences faites aux femmes, l’isolement, la solitude, la marginalisation, l’émigration forcée, les magouilles financières, “Froid comme l’enfer” est un roman très actuel, de son époque, brassant des thématiques très occidentales et pas seulement islandaises qui séduira un public très étendu, fatigué de certaines fadaises et niaiseries folkloriques proposées par certains éditeurs dont nous tairons le nom.

Islandaise recommandable.

Clete

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