Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 14 of 80)

TERRES NOIRES de Sébastien Raizer / Série Noire / Gallimard

“Sur le point de quitter l’Europe, Dimitri Gallois et Luna Yamada sont victimes d’un règlement de compte sanglant. Mafia serbe, armée privée américaine, groupe bancaire basé au Luxembourg : la véritable cible de cette collusion toxique est Santo Serra, à la tête d’une branche stratégique de la ‘Ndrangheta, et c’est avec lui que Dimitri et Luna vont tenter de briser l’engrenage mortel qui les happe.

Lorsque l’horizon semble s’éclaircir, Luna disparaît au cours d’une embuscade. Pour la retrouver, Dimitri va fouler les terres les plus noires de la sauvagerie et de la folie contemporaines.”

Terres Noires est le troisième volet de la trilogie Dimitri Gallois, son final. Dans sa postface Sébastien Raizer préfère le terme de triptyque:

“Les nuits rouges” traite de crise, “Mécanique mort” de crime, “Terres noires” de guerre. C’est davantage un triptyque qu’une trilogie: trois portraits selon trois thèmes. Ces thèmes sont indissociables et forment le cœur noir de l’Occident”.  

Si ce volume est salement empreint de la violence et de l’aveuglement de la guerre, avec en arrière-plan l’Ukraine, il est néanmoins totalement dépendant des deux premiers. Il serait vain et regrettable de rentrer dans l’histoire sans avoir lu les deux premiers et cela malgré les apports didactiques éclairés de l’auteur. Commencez par Les nuits rouges parce qu’il est sûrement le plus touchant, le plus personnel de Sébastien Raizer, originaire de cette région des trois frontières de la Moselle et enchaînez par Mécanique mort parce qu’on y découvre l’internationale nébuleuse du crime mafias, banques et officines paramilitaires qui engendrent le cauchemar que nous allons vivre.

Les trois romans semblent obéir à un crescendo dans la violence comme dans la dénonciation du libéralisme et cet épisode est certainement le plus dur, le plus létal. On ne meurt pas d’une simple balle dans le buffet chez Sébastien, il sait y faire pour jouer avec nos nerfs… et là, son théâtre de l’horreur est particulièrement réussi dans sa démence et outrageusement vicieux dans sa répétition.

Si Sébastien Raizer cite souvent Joy Division dans ses propos, ici on n’est plus dans la furie de Rammstein (cité également). L’écrit est scandé, hurlé, semé de citations assassines souvent pertinentes mais aussi parfois nettement moins efficientes car sorties de leur contexte ou totalement déplacées (une leçon de démocratie donnée par le représentant permanent de la Chine aux Nations Unies à propos de la guerre en Ukraine… pffff). Mais même si pour une fois on n’est pas du tout en phase avec le discours politique qui accompagne l’histoire, on ne peut que reconnaître qu’il enrichit le récit, le rend plus sauvage, plus furieux, une sorte de mantra logique dans la progression d’un roman contre le symbole du libéralisme : les USA tout en offrant un argumentaire recevable, développé à un époque par Le Monde Diplomatique en France.

Le roman, redoutable, n’est pas à mettre entre toutes les mains d’une part par l’explosion meurtrière particulièrement vicelarde qu’il mûrit et d’autre part par la complexité des forces, des fractions qui l’animent. Mais Sébastien Raizer reste droit dans ses bottes, se moque du consensuel, se concentre sur sa diatribe, montre une autre vision du monde et offre une histoire éprouvante et très prenante, un cauchemar halluciné et hallucinant.

Clete.

FUCK UP de Arthur Nersesian / Editions La Croisée

The Fuck Up

Traduction: Charles Bonnot

Fuck Up est le premier des huit romans du romancier et poète Arthur Nersesian. Sorti en 1997 et racontant New York et plus particulièrement le Lower East Side de Manhattan au début des années 80, le roman est devenu, à raison, culte aux Etats Unis et surtout, forcément, dans la grosse pomme. Bizarrement jamais édité en France, merci aux éditions La Croisée d’avoir réparé cette erreur.

Notre héros, qui restera sans nom, a débarqué un jour à New York dans les années 80 avec ses rêves de gloire comme seul bagage comme tant d’autres. Et comme tant d’autres, il s’est aperçu que si on n’a pas les billets verts en poche, la Ville se gagne. Il faut vraiment se battre pour pouvoir s’y établir et il y parvient dans un premier temps avec un job d’ouvreur dans un ciné et une petite copine dont il partage l’appartement et la vie. Mais notre garçon qui n’a déjà pas grand chose dans le citron, a, de plus, une bite à la place du cerveau et pense qu’il est établi. Du coup, le grand jeu ! Il demande une augmentation à son patron et commence à convoiter une autre ouvreuse du cinéma qu’il veut, en fait, juste consommer, pour rester poli…Et évidemment il se plante dans les grandes largeurs, se prend le tapis avec les filles, l’une le repousse, tandis que l’autre le vire. Son patron, pas très malin mais très con, le lourde lui aussi. Et là commencent les problèmes. Un canapé chez le dernier pote qui veut encore de lui, un gros mensonge sur sa sexualité pour obtenir un emploi dans un cinéma porno gay…Le début de la mouise, New York n’a que faire des losers. “The party’s over” pour lui dans la ville qui ne dort jamais et l’After sera terrible. Des soirées enivrées dans Alphabet City aux matins blêmes sur le trottoir de la ville. « La galère, la vraie. « The fuck up »…

Fuck up est un roman très drôle au départ et sombrant progressivement dans une grande noirceur. Notre héros ne dégage pas vraiment d’empathie mais son histoire, à mesure qu’elle s’assombrit, peut parfois le rendre touchant, montrant notamment à quel point les grandes villes savent ignorer la précarité et la détresse. Mais notre loser n’est pas le seul héros de Fuck up. Il doit partager l’affiche avec New York qui est en fait la vraie star, enfin le sud de Manhattan et Brooklyn, les coins les plus fréquentés des touristes. La balade est superbe si vous connaissez. On y découvre une ville bien moins policée que maintenant, plus colorée, plus diversifiée dans ses courants entre la fin des hippies, l’émergence des yuppies et les Doc’s des punks. Pas encore Boboland…

On a souvent comparé le roman à L’attrape coeurs de Salinger ou aux romans de Fante. Mouais, je lorgnerais plus vers le Putain d’Olivia de Mark SaFranko ce qui n’est pas un mince compliment. Guidé avec talent par Arthur Nersesian, le roman s’avère méchamment addictif.

Pour tous les amoureux de New York et les amateurs de littérature noire de qualité.

Clete

AU BON VIEUX TEMPS DE DIEU de Sebastian Barry /Joëlle Losfeld éditions

Old God’s Time

Traduction: Laetitia Devaux

“Tom Kettle, un inspecteur de police fraîchement retraité, coule des jours tranquilles à Dalkey, une petite station balnéaire de la banlieue dublinoise. Il a pour seule compagnie ses voisins et le souvenir encore vif de ses proches : sa femme, June, mais aussi sa fille et son fils, Winnie et Joseph, tous prématurément disparus.

Lorsque d’anciens collègues viennent frapper à sa porte pour lui demander son aide dans une vieille affaire d’abus sexuels au sein de l’Église, Tom est mis face à un passé et à un secret douloureux. À mesure que l’histoire avance, les souvenirs émergent : il y a eu la violence des prêtres de l’orphelinat, son enfance malmenée, et surtout celle de June, victime de viols perpétrés par le père Matthews. Il y a eu l’enquête, étouffée à l’époque. Et puis le corps du père, retrouvé dans les montagnes de Wicklow. Aperçu sur les lieux du crime, Tom est suspecté.”

Sebastian Barry est une belle plume, empreinte de la mélancolie chère aux auteurs irlandais. Par le passé, nous avions été éblouis, dans un genre très différent, par Des jours sans fin et cette seconde chronique confirme tout le bien que l’on pense de l’auteur et en même temps la déception et l’étonnement de ne pas le voir mis plus en avant sur les étals des librairies. Pas dans l’air du temps, peut-être, en dehors des modes et des sujets qui font vendre certainement, mais il serait dommage de passer à côté de ce roman qui aura l’art de séduire tous ceux qui ont envie d’une belle littérature certes très noire mais qui vous emporte sans artifices.

Il y a beaucoup de flics présents dans le roman, en activité ou en retraite, comme Tom dont on va découvrir la psyché tourmentée et le déni qu’elle cache. Mais pour autant, ce n’est pas tout à fait un polar, plutôt un roman qui raconte par la voix d’un vieil homme les souffrances, la tristesse infinie de la perte de tous les siens, épouse, fille et fils, et surtout montre avec force mais aussi extrême pudeur et élégance les méfaits de la pire invention de l’homme, Dieu, et son bras armé dégueulasse, la religion…

“Les viols, les salopards de prêtres, les bonnes sœurs, les souffrances, la douleur, la cruauté, tout ce bordel”. Sebastian Barry fait le procès de l’église catholique irlandaise et de sa hiérarchie qui a couvert pendant des décennies l’ignominie et la bestialité qui sévissaient dans ses rangs…

“280 prêtres pédophiles pour 70.000 victimes et pour toute l’Europe, environ 11.200 prêtres qui auraient abusé de plus 2,8 millions d’enfants. L’ampleur du phénomène aurait poussé l’Église à dissimuler ces abus. (Euronews). Les chiffres sont effarants, quasiment trois millions de gamins dézingués, de vies innocentes souillées pour l’éternité… Le sujet est donc terrible mais traité avec une pudeur et une intelligence qui arrivent presque, presque seulement, à masquer la colère de l’auteur qu’on sent, à travers les lignes, particulièrement ébranlé comme son héros.

Au bon vieux temps de Dieu n’offre pas un moment de lecture confortable, les océans de larmes vous envahissent très vite, vous submergent rapidement, vous noient dans des abîmes sans fin mais c’est un roman utile, nécessaire, magnifique, qui, pour moi, fera date.

Clete

AU MILIEU DES SERPENTS de Patrick Michael Finn / EquinoX les Arènes

A Place for Snakes to Breed

Traduction: Yoko Lacour

“Tammy a 17 ans. Après une nouvelle dispute avec sa mère, la jeune fille part retrouver Weldon, un père qu’elle n’a jamais connu, en Californie. Weldon, alcoolique repenti qui tente de reprendre sa vie en main, ne sait pas ce qui l’attend… Tammy est inexorablement attirée par la destruction. Le père et la fille doivent apprendre à cohabiter tant bien que mal. Lorsque Tammy fugue, Weldon part à sa recherche dans le sud désertique des États-Unis.”

On avait lu et, avec le recul, apprécié de manière durable Ceci est mon corps la première novella de Patrick Michael Finn. Cinq ans plus tard, c’est une bonne surprise de le retrouver pour la rentrée Equinox.

Son premier écrit tournait autour du désarroi d’ados bien tourmentés et perdus de coins blafards de l’underground dégueulasse américain. Il y revient au cours d’un roadtrip au bout de l’horreur dans une Californie privée de ses clichés ensoleillés au profit d’une collection d’ambiances sales et désespérées où se débattent Tammy, l’ado révoltée alcoolo, toxico et prostituée et Weldom son père. On se trouve très rapidement dans le thème résilience/rédemption si chère aux auteurs ricains et si souvent lu qu’il est parfois difficile, malgré les efforts louables des auteurs, d’y trouver encore un pan d’originalité.

Au milieu des serpents rejoindra la cohorte des romans ni mauvais ni bons, juste finalement très quelconques, à qui il manque une petite étincelle pour tout enflammer et embarquer le lecteur. La brièveté du roman donne un peu l’impression d’une succession de tableaux en carton, de scènes où ne sont évoquées que la mocheté et la cruauté de la vie. De situations glauques en décors pourris, on est convié à une vraie chanson country où est asséné beaucoup trop de pathos (même le chien morfle) sans que l’on soit spécialement touché. Il est certain que les personnages tourmentés, déchirés par leur passé et perdus dans ce présent glauque, n’ont pas à se montrer aimables dans leur détresse mais tout ceci semble bien exagéré, notamment ce désir nouveau et irrésistible de Weldom, après quinze ans d’absence, de sauver une fille qu’il ne connaît finalement absolument pas et qui n’a montré aucune affection particulière pour son vieux daron qu’elle a délesté de quelques pauvres dollars avant de s’enfuir.

Néanmoins, ce roman au dénouement bien trop prévisible, pourra peut-être donner envie à tous ceux qui découvrent ce genre d’aller fureter vers des auteurs comme Chris Offutt ou Larry Brown qui ont souvent peint avec talent la pauvreté, la vraie galère, la dure réalité du rêve américain. On pense également aux œuvres particulièrement mordantes d’Eric Miles Williamson ou de Larry Fondation dont les romans sont assez proches dans leur dépouillement mais qui montrent avec beaucoup plus de crédibilité la violence du monde pour les sans grade. Déception…

Clete.

LA MER DE LA TRANQUILLITÉ de Emily St. John Mandel / Rivages

Sea of Tranquility

Traduction: Gérard de Chergé

Petit à petit, la Canadienne Emily St. John Mandel quitte le polar qui l’a vue éclore pour se diriger vers la SF. Après le superbe post-apocalyptique Station Eleven ( adapté avec succès en série) en 2014, elle replonge dans l’anticipation avec La mer de la tranquillité où elle revisite les voyages dans le temps, une des grandes thématiques du genre.

“Quel est cet étrange phénomène qui semble se produire à diverses époques et toujours de la même façon ? Dans les bois de Caiette, au nord de l’île de Vancouver, des gens entendent une berceuse jouée au violon, accompagnée d’un bruissement évoquant un engin volant qui décolle. 

L’expérience est intense mais brève, au point que l’on pourrait croire à une hallucination. En 2401, sur une des colonies lunaires, l’institut du Temps veille à la cohésion temporelle de l’univers. Une brillante physicienne nommée Zoey s’interroge sur des anomalies qui la perturbent. Le monde tel qu’il existe ne serait-il qu’une simulation ?”

Tout comme Boris Quercia avec Les Rêves qui nous restent en 2021 ou Laurent Gaudé dans Chien 51 l’an dernier, eux aussi néophytes du genre, c’est à une SF très grand public que nous convie Emily St. John Mandel. Pas de grandes explorations scientifiques, pas de carcan, juste des cadres établis dont on ne connaît pas l’origine mais dont on se satisfait pleinement tant le propos de l’auteure élève rapidement l’intrigue.

Navigant entre passé et futur, offrant des personnages particulièrement bien brossés et attachants dans leurs imperfections et pour qui l’empathie s’impose d’emblée, Emily St. John Mandel peut désarçonner au départ, malgré la grâce de son écriture. On peut décemment penser que cette première plongée dans le tout début du XXième siècle au Canada, dans les pas d’un jeune aristocrate anglais y découvrant la vraie vie, l’a séduite elle aussi et sa plume a poursuivi et prolongé délicieusement un propos qui n’était pas essentiel pour l’intrigue qui va suivre. Juste du plaisir… une écriture d’une causticité bienveillante avant le premier incident, le premier “bug” du temps.

Il serait vain d’aller plus en avant dans la paraphrase de l’auteure qui nous conte une si belle histoire, toute en finesse et élégance. Il faut se laisser porter, partir très loin avec madame St. John Mandel dont les entrechats et pirouettes littéraires sont parfois enivrantes jusqu’au vertige. Comme dans Station Eleven, la Canadienne montre le pire des mondes. Et une nouvelle fois, elle montre sa foi en l’humanité, allume cette petite lumière d’intelligence humaine qui sauve du néant, de la bestialité et de l’extinction… le théâtre, la littérature et la musique qui nous distinguent et nous sauveront, notre exception…

Certains qualifient ce roman de chef d’œuvre mais ils n’ont pas dû lire Cartographie des nuages de David Mitchell à qui il ressemble sans néanmoins en atteindre tout à fait les sommets. La mer de la tranquillité n’est pas un grand roman mais assurément un très beau roman, d’une intelligence et d’une élégance qui éclairent, qui permettent d’espérer un peu encore, l’oeuvre d’une belle âme sans aucun doute.

Clete

OURAGANS TROPICAUX de Leonardo Padura / Métailié

Personas decentes

Traduction: René Solis

Leonardo Padura, auteur cubain, fait partie de cette belle compagnie de grands conteurs sud-américains hispanophones qui ravissent souvent. On l’avait abandonné un peu depuis quelques années, d’une part parce que l’auteur délaissait parfois les rivages du polar pour d’autres horizons et ensuite parce que Mario Conde, son héros détective de La havane, commençait sérieusement à nous fatiguer avec ses pépins de santé et ses douleurs d’homme vieillissant. Padura a le même âge que son héros, transfère-t-il ses propres douleurs à son héros ? Toujours est-il que Condé qui n’avait pourtant pas encore la soixantaine, avait deux de tens qu’un climat tropical incitant peut-être à prendre son temps n’aidait pas à se bouger outre mesure.

Dans une note en fin de roman, Leonardo Padura écrit :

Orages tropicaux est peut-être l’histoire la plus policière de toutes celles que j’ai écrites. Après plusieurs romans de plus en plus faussement policiers, j’ai senti le besoin de pratiquer le genre à fond et d’écrire une histoire avec plusieurs morts et beaucoup de crimes, physiques, historiques et spirituels”.

Tout est dit et tout se confirme de manière très agréable dès les premières pages.

2016. La Havane reçoit Barack Obama, les Rolling Stones et un défilé Chanel. L’effervescence dans l’île est à son comble. Les touristes arrivent en masse. Mario Conde, ancien flic devenu bouquiniste, toujours sceptique et ironique, pense que, comme tous les ouragans tropicaux qui traversent l’île, celui-ci aussi va s’en aller sans que rien n’ait changé.

La police débordée fait appel à lui pour mener une enquête sur le meurtre d’un haut fonctionnaire de la culture de la Révolution, censeur impitoyable. Tous les artistes dont il a brisé la vie sont des coupables potentiels et Conde a peur de se sentir plus proche des meurtriers que du mort…

Sur la machine à écrire de Mario Conde, un texte prend forme : en 1910, la comète de Halley menace la Terre et un autre ouragan tropical s’abat sur La Havane : une guerre entre des proxénètes français et cubains, avec à la tête de ces derniers Alberto Yarini, un fils de très bonne famille et tenancier de bordel prêt à devenir président de la toute nouvelle République de Cuba.

Pour sa dixième enquête, ce cher Mario Condé, dont les soucis de santé sont laissés un peu de côté à part certains petits problèmes d’érection, se remue vraiment, à sa manière tranquille mais sûre, avec l’aide d’anciens collègues de la police avec qui il a gardé des liens alors qu’il a quitté ses rangs… trente ans plus tôt. Mais si Padura nous délivre une superbe enquête traitée tout en finesse et méchamment addictive, il offre aussi une belle vue de Cuba dans une période d’effervescence provoquée par le passage de Barack Obama et d’un concert des Stones. Mais cette propension à raconter l’histoire lointaine de son île n’est pas tarie puisqu’il nous délivre une deuxième intrigue policière de haut vol en racontant la destinée de Alberto Yarini, proxénète de la pire espèce mais aussi parfois gentilhomme qui voulait, du haut de l’arrogance de ses vingt-huit ans, devenir président de la république au début du XXème siècle quand La Havane était surnommée “la Nice des Caraïbes.”

Parfois, dans les romans à double intrigue, un de deux récits se traîne un peu et incite le lecteur à avaler rapidement les chapitres boiteux pour savourer l’intrigue qui fonctionne mais ici les deux histoires bénéficient de la même qualité d’écriture, d’un suspense qui ne faiblit jamais dans un décor de La Havane, véritable et indomptée héroïne du roman magnifiquement décrite par une plume au sommet de son art.

De la belle ouvrage.

Clete.

LE FILS DU PÈRE de Victor del Arbol / Actes Noirs Actes Sud

El hijo del padre

Traduction: Claude Bleton et Emilie Fernandez

“Diego enseigne à l’université, il est heureux en ménage et vit dans une belle villa face à la mer.

En amont de la lignée, pourtant, un père a quitté son village d’Estrémadure dans les années 1950 pour la périphérie de Barcelone et ses tripots clandestins, toujours un poing américain dans la poche, jusqu’à la rixe fatale qui le mène à la Légion étrangère du Sahara oriental. Et un grand-père a dû payer pour les exactions d’un parent anarchiste qui, aux premières heures de la guerre civile, s’en est pris aux caciques du petit village qui les a vus naître. S’en est suivie une rivalité ancestrale, scellée par un châtiment cruel : le front russe dans la division Azul de Franco.

Reclus dans une unité de soins, Diego raconte la malédiction qui poursuit sa famille. Car à l’instar de ses aïeux, et contre toute attente, il est devenu, lui aussi, un assassin.”

Dés le départ, on sait que Diego a commis le meurtre d’une personne qu’il connaissait et avec qui il aimait échanger. S’il se montre assez méprisable dans son comportement de mari et d’homme à femmes usant et abusant de son prestige et de son aura d’universitaire, on ne l’imagine pas assassin. Par le biais de notes qu’il rédige en attendant que la justice statue sur son sort, on va petit à petit comprendre les causes de cette violence meurtrière. Une évocation sanglante des hommes de la famille nous est contée, ancrée au départ dans des époques très noires de l’Espagne: la guerre civile puis la “Division Azul” unité franquiste combattant avec les nazis sur le front russe puis la légion étrangère espagnole dans le Sahara et enfin, plus intimement, les tragédies d’une histoire familiale ponctuée, rythmée de violences aveugles sur les proches. Diego est le fruit de toute cette malédiction et il va montrer son mauvais héritage, en devenant, hélas, bien “le fils du père”.

Actes Noirs d’Actes Sud, depuis plusieurs années, fait la part belle au polar espagnol, certainement un des plus intéressants actuellement. Citons Mikel Santiago, Carlos Salem, Agustin Martinez, Aro Sainz de la Maza, autant de belles lames ibères accompagnant celui qu’on peut décemment désigner comme leur chef de file Victor Del Arbol. Je ne vous ferai pas l’affront de le présenter. Brièvement, disons qu’il a gardé de ses études d’Histoire un goût prononcé pour les explorations du passé espagnol et que son vécu de deux décennies dans la police catalane offre certaines garanties et lui alloue un crédit non négligeable. 

Le résultat est une fois de plus magnifique. Alors c’est noir, c’est dur, c’est violent, souvent crû, parfois hautement dérangeant et, pour moi, méchamment flippant tout le long mais je pense que c’est un peu ce que vous venez chercher un peu en passant par Nyctalopes, non ? Tout en vous bousculant, en vous ébranlant, voire en vous dérangeant, Del Arbol, et c’est l’apanage des grands, vous interroge, vous interpelle, vous amène à une passionnante réflexion sur l’Histoire et sur la famille. Si la violence des hommes macule les pages du roman, l’émotion y est aussi souvent très présente et tout aussi assassine.

Une histoire passionnante qui interroge autant qu’elle émeut et terrifie. 

La grande classe, chapeau bas.

Clete

LES NAUFRAGÉS DU WAGER de David Grann / Editions du Sous-Sol

The Wager: A Tale of Shipwreck, Mutiny and Murder

Traduction: Johan-Frédérik Hel Guedj

David Grann, journaliste et auteur américain est devenu un des grands de la littérature non fictionnelle. Depuis 2003, le journaliste montre sa belle plume dans des enquêtes historiques au sein du brillant magazine The New-Yorker. Certaines de ces succulentes nouvelles où il fouille avec bonheur l’histoire américaine sont d’ailleurs regroupées dans Le diable et Sherlock Holmes paru en 2019 aux éditions du Sous-Sol. Adepte de travaux plus ambitieux, il doit sa notoriété en France à La note américaine histoire racontant la spoliation d’une tribu indienne dans une arnaque dont les Américains sont très coutumiers.

Les grands cinéastes se sont très vite emparés très vite de l’œuvre de Grann pour les adapter. James Gray, le cinéaste talentueux de La nuit nous appartient a adapté avec bonheur La Cité perdue de Z : Une expédition légendaire au cœur de l’Amazonie tandis que le Killers of the Lost Mooon de Martin Scorsese avec Di Caprio dans le rôle principal qui sortira en octobre est l’adaptation de La note américaine. Richard Price, auteur de Ville noire, ville blanche et également scénariste de La couleur de l’argent m’avait évoqué un jour à Lyon l’extrême rigueur et la grande exigence d’une collaboration avec Scorsese et sans nul doute, le travail minutieux de Grann… sept ans de labeur pour Les naufragés du Wager qui nous intéresse aujourd’hui et a totalement conquis le grand maître du septième art qui tourne actuellement, toujours avec Di Caprio dans le premier rôle, l’histoire de David Grann. Ajoutons que Jeff Nichols, réalisateur de l’inoubliable Mud adapte pour le grand écran The Yankee Comandante une nouvelle sur Cuba avec Adam Driver au générique.

L’histoire du Wager, tombée dans l’oubli et que David Grann a exhumée du grenier poussiéreux de l’Histoire, avait pourtant été citée par les plus grands à l’époque. Voltaire, Diderot, Montesquieu et Lord Byron dont un des ancêtres se trouvait à bord du Wager, ont à leur époque évoqué la tragédie.

“En 1740, le vaisseau de ligne de Sa Majesté le HMS Wager, deux cent cinquante officiers et hommes d’équipage à son bord, est envoyé au sein d’une escouade sous le commandement du commodore Anson en mission secrète pour piller les cargaisons d’un galion de l’Empire espagnol. Après avoir franchi le cap Horn, le Wager fait naufrage. Une poignée de malheureux survit sur une île désolée au large de la Patagonie.

Le chaos et les morts s’empilant, et face à la quasi-absence de ressources vitales, aux conditions hostiles, certains se résolvent au cannibalisme, des mutineries éclatent, le capitaine commet un meurtre devant témoins. Trois groupes s’affrontent quant à la stratégie à adopter pour s’en échapper.

Alors que tout le monde croyait que l’intégralité de l’équipage du Wager avait disparu, un premier groupe de vingt-neuf survivants réapparaît au Brésil deux cent quatre-vingt-trois jours après la catastrophe maritime. Puis ce sont trois rescapés de plus qui atteignent le Brésil trois mois et demi plus tard. Mais une fois rentrés en terres anglicanes, commence alors une autre guerre, des récits cette fois, afin de sauver son honneur et sa vie face à l’Amirauté et au grand public.”

L’ Aventure, la grande et terrible aventure sur les océans, avec toutes ses fortunes et ses malheurs, est présente dans ce grand roman et il serait idiot et totalement égoïste d’en rajouter sur une quatrième de couverture suffisamment évocatrice mais très loin de l’exhaustivité de ce qui vous attend, de ce que vous allez vivre, endurer avec les damnés du Wager. Loin des pitreries hollywoodiennes sur les aventures sur les océans et les guerres maritimes, un énorme souffle, à l’image des quarantièmes rugissants, cinquantièmes hurlants et soixantièmes déferlants subis par l’équipage, va raviver votre âme d’enfant mais aussi interpeller outrageusement, bousculer votre conscience d’adulte moderne devant le tourment et les choix de ces marins du dix-huitième siècle. La furie va vous emporter très loin, sans retour possible jusqu’au dernier mot, jusqu’à l’ultime note de cette complainte divine et horrible. Si vous cherchez un grand roman d’aventures, vous ne trouverez jamais mieux ni même approchant.

David Grann, au sommet de son art, marie à la perfection la minutie, l’application dans le détail, l’exactitude dans la recension d’un historien complètement habité par son sujet et la plume experte d’un écrivain talentueux.

Génial.

Clete

DOA, RÉTABLIR LE CHAOS de Elise Lépine / Playlist Society

Les éditions Playlist Society “ Cinéma, musique, littérature, jeux-vidéo | essais, monographies, entretiens | le tout en version pop.” sortent un petit opus de poche consacré à DOA auteur de noir, à la carrière littéraire impeccable et auteur du récent Rétiaire(s) très bon polar sorti en tout début d’année à la Série Noire.

La présentation de l’ouvrage étant très complète et juste, à quoi bon s’en priver ?

Son Cycle Clandestin, réunissant “Citoyens clandestins”, “Le Serpent aux mille coupures” et le diptyque “Pukhtu”, l’a hissé au rang de monstre sacré du polar français. Mais DOA s’est aussi illustré dans le thriller ésotérique avec “La Ligne de sang”, le polar politique avec “L’Honorable Société” (coécrit avec Dominique Manotti), et a mêlé le noir au rouge avec “Lykaia”, consacré à l’univers du sado-masochisme hardcore. Avec “Rétiaire(s”), publié en 2023, il pousse le roman noir dans ses retranchements, mêlant guerre des gangs et guerre des services. Le point commun à tous ses ouvrages : une documentation minutieuse, un univers aussi marquant que foisonnant, une écriture précise, puissante.

Composé d’une introduction et d’un entretien, DOA, “rétablir le chaos” lève le voile sur le parcours de l’auteur, ses intentions littéraires, son regard acéré sur la marche du monde et la violence qui le gouverne.

Sans vouloir tirer la couverture vers nous, ce n’est pas le but, rappelons néanmoins que Nyctalopes s’est entretenu avec DOA à chacune de ses parutions depuis Pukhtu et parfois également entre deux romans. Les entretiens avec les auteurs sont très variés, parfois ça colle très bien et parfois c’est à chier, pas d’autre mot, et on ne citera pas de nom néanmoins certains foutages de gueule n’ont jamais vu le jour. Tout cela pour dire qu’un entretien avec DOA a toujours été l’assurance d’un échange franc, direct, sans détournement de questions ou propos fumeux ou putassiers. A chaque fois, c’est du lourd, du gros calibre. 

Il en est de même ici et dans cette longue interview on apprend beaucoup sur l’homme et sur l’auteur, sur ses choix de vie et d’écriture. Il y a même un vrai passage étonnant quand il explique ses démêlées en justice pour accusation de plagiat qui, visiblement, lui ont créé pas mal de soucis pendant trois ans. Sur cette affaire, il manque juste le nom de l’accusateur, je plaisante… Une histoire ubuesque, adorée de cohortes de glandeurs du net pouvant cracher à l’envi leur misère et leurs frustrations. Sinon, c’est du DOA pur jus et on le voit très à l’aise, maîtrisant, comme dab, parfaitement l’échange, envoyant quelques bastos quand il n’est pas d’accord avec la formulation ou le contenu des questions.

Il est évident que cet ouvrage s’adresse aux lecteurs assidus de DOA. Les nouveaux lecteurs auront tout intérêt à commencer par explorer Citoyens clandestins.

Clete

L’ENQUÊTEUR AGONISANT de Leif GW Persson / Rivages

Den döende detektiven

Traduction: Esther Sermage

“Lars Martin Johansson est une légende vivante. Rusé et perspicace, il est connu dans la police criminelle comme « l’homme qui voyait derrière les coins ». Aujourd’hui, il est à la retraite et ses années de service sont derrière lui. C’est du moins ce qu’il pense. Après avoir subi une attaque cérébrale, Johansson se retrouve à l’hôpital. La seule chose qui peut le sauver du désespoir est la mention par son médecin d’une affaire de meurtre non résolue. La victime : une fillette de neuf ans. Avec l’aide de son assistante, d’une détective amateur et d’un orphelin qui a un intérêt personnel dans l’histoire, il se lance dans une enquête informelle depuis son lit de convalescence.”

L’enquêteur agonisant est un “cold case”, l’enquête retournant vingt cinq ans plus tôt, à peu près à l’époque de l’assassinat d’Olaf Palme, resté lui aussi, non élucidé. Alors, on peut très bien lire ce roman comme un “one shot” si on ne connaît pas l’auteur ni son héros qu’on aborde handicapé et diminué. Néanmoins, certains se souviendrontcertainement des six autres histoires dont il est le héros. Est cité également Evert Bäckström, flic incapable et odieux à qui Persson a consacré une trilogie s’achevant par La véritable histoire du nez de Pinocchio dont Nyctalopes vous a parlé il y a fort longtemps.

Le roman daté de 2010, a été récompensé du Glass Key Award, décerné au meilleur roman scandinace de l’année et curieusement avait dû rester au fond d’un tiroir chez Rivages. L’oubli a été réparé fort heureusement cette année parce que les fans de Lars Martin Johansson auront certainement beaucoup de plaisir à le retrouver dans une nouvelle investigation et surtout dans un roman crépusculaire qui marque la fin, à ce jour, de la série qui lui est consacrée.

Sorti en juin, un peu en bouche trou, L’enquêteur agonisant s’avère être un bon polar mariant avec bonheur suspense, investigation très fine, accents politiques et humour particulièrement corrosif, donnant une envie certaine de se plonger dans les précédents. N’insistant pas spécialement sur son côté scandinave si on excepte le schnaps, les saucisses et le chou, Persson intéresse d’emblée et captive tout au long de 445 pages sans une goutte de sang ou réel acte de violence. 

C’est très malin, de la belle orfèvrerie dont est coutumier un auteur également criminologue de renom. Un vrai polar, très fin.

Clete.

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