Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 1 of 79)

TOUT LE MONDE SAIT de Jordan Harper / Actes Sud.

Everybody Knows

Traduction: Laure Manceau

Tout le monde sait est le troisième roman de Jordan Harper, auteur que nous suivons depuis ses débuts avec L’amour et autres blessures un recueil de nouvelles effroyable et remarquable publié il y a bientôt dix ans.

« Dans un Los Angeles crépusculaire s’étend un royaume de secrets ensevelis. Mae Pruett, publiciste spécialisée en gestion de crise, sait mieux que quiconque comment enterrer les scandales, salir les adversaires et manipuler l’opinion pour protéger les tout- puissants. Mais lorsque son patron est abattu devant le Beverly Hills Hotel, Mae voit sa vie basculer. Résolue à élucider le mystère, elle s’engouffre dans un labyrinthe de rumeurs et de silences, découvrant peu à peu l’étendue de cette “bête” tentaculaire qui régit la ville. » Elle sera aidée dans sa quête par Chris, ex-flic et également son ex-amant.

Quittant les grandes étendues désertiques d’une Californie sous meth de son dernier roman (Le dernier roi de Californie), Jordan Harper ancre cette fois son intrigue en ville, dans le strass hollywoodien. Changement de cadre radical pour un Jordan Harper qui avait certainement été chagriné par ses difficultés à faire éditer Le dernier roi de Californie dans son propre pays. Le lectorat américain est visiblement lassé des histoires de came rurales, un thème qui fonctionne encore bien en France où des éditeurs hébergent des romanciers ricains qui ne sont plus édités chez eux.

Alors, il semblerait que Jordan Harper a beaucoup mieux géré son affaire cette fois-ci puisque Actes Sud annonce que ce roman est en cours d’adaptation audiovisuelle par Warner Bros. Le jackpot certainement pour Jordan Harper, déjà scénariste pour des séries comme Mentalist (14 épisodes) et Gotham (4 épisodes). En conséquence, nous découvrons un autre Jordan Harper, , expert pour nous promener dans L.A. où il réside, et nous créant une intrigue à laquelle on adhère rapidement. Jordan Harper connaît bien le milieu du cinéma et des affaires et ses prédateurs au-dessus des lois. Il nous en montre quelques exemple effrayants, adaptés des affaires Ed Buck et Dan Schneider sans parler bien sûr de l’ombre menaçante des clones de Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.

Rien de bien neuf, mais néanmoins on peut faire confiance au talent de Harper pour rendre unique un sujet si souvent lu, en théorie… En pratique, j’ai eu du mal à reconnaître le Jordan Harper que j’aime tant. On retrouve son thème favori, l’enfance en danger, qu’il a si bien traité dans ses deux romans, créant des drames shakespeariens sous le cagnard californien, mais ici difficile de reconnaître la plume, la faconde de l’auteur. Tout est survolé, rien n’est terminé. On se retrouve avec une fin méchamment bâclée après avoir été invités au moins deux fois à envisager un second tome…

Point de procès à un Jordan Harper qui est en droit de vouloir bien vivre de son art et de son travail en produisant maintenant des intrigues rapides, très rythmées, addictives et dans l’air du temps avec une écriture sans aucun, absolument aucun effet de style. Outre la profusion de personnages juste griffonnés qui rendent parfois l’intrigue un peu difficile à suivre, Jordan Harper a, trois fois hélas, abandonné sa belle plume racée, très évocatrice et capable de transcender une histoire. Ici, que dalle, j’écris comme je parle, j’accumule les répétitions pour faire genre. On aborde plusieurs thèmes passionnants sans rien approfondir puis on passe à autre chose pour terminer hâtivement, en laissant beaucoup de choses en plan, afin de rester dans un format correct pour le lecteur lambda.

Alors, je ne dirai pas que Jordan Harper a vendu son âme, on prend quand même quelque plaisir à lire ce roman, mais on regrette qu’il ait abandonné tout ce qui faisait sa différence, son originalité, sa classe : une écriture puissante, un style, des moments d’introspection, de réflexion, d’émotion. Il semble avoir préféré s’adapter aux canons de l’énorme cohorte des thrillers ricains de grande consommation dont on nous étouffe tous les ans. Des héros sans aspérités, du « mainstream »… aucun jugement de valeur ça plaît, c’est juste pas pour nous.

Le plus triste, c’est que l’éventuelle suite est certainement conditionnée au succès de l’adaptation télévisuelle de ce roman…

Déception.

Clete.

Egalement de Jordan Harper: LA PLACE DU MORT

14 JUILLET de Benjamin Dierstein / Flammarion.

Succédant à Bleus, Blancs, Rouges sorti il y a un an et à L’étendard sanglant est levé sorti en septembre, 14 juillet est le troisième et ultime volume d’une trilogie noire et politique se déroulant dans la France de la fin du giscardisme en 1977 à la mi-juillet 1984 sous Mitterrand.

Juillet 1982. Les attentats à répétition opérés par Carlos et les services syriens sur le sol français poussent François Mitterrand à s’entourer d’une cellule anti-terroriste composée des plus fins limiers du GIGN, de la PJ et des RG.

« L’inspectrice Jacquie Lienard va profiter de cette opportunité pour grimper dans la hiérarchie auprès de l’Élysée et s’assurer une place de choix au sein de la lutte contre les groupuscules pro-palestiniens, Action directe et le FLNC. Tout comme Marco Paolini depuis la DST et Robert Vauthier depuis la DGSE, elle traque une ancienne moudjahida du FLN qui répond au nom de Khadidja Ben Bouazza et qui n’est autre que la supérieure directe de l’ex-policier Jean-Louis Gourvennec, devenu convoyeur d’explosifs pour l’extrême gauche révolutionnaire.

Au gré des scandales qui secouent la Mitterrandie, des crises successives au sein de Beauvau et de la montée fulgurante de l’extrême droite, tous se dirigent vers un seul point de mire qui leur permettra enfin de découvrir la vérité sur Geronimo et Khadidja Ben Bouazza : Beyrouth. »

Alors, on ne va pas vous faire une fois de plus l’article. L’an dernier, en plus des avis donnés, nous nous sommes entretenus avec Benjamin Dierstein en février puis en septembre. Et puis nul besoin de vous convaincre, si vous y revenez une troisième fois, c’est parce que vous avez bien saisi que Dierstein est un magnifique conteur d’histoires, sans états d’âme pour le ressenti du lecteur : il fonce, il cogne, il relance, il crée l’addiction, ne laisse pas le temps de souffler, si jamais cette stupide idée vous venait à l’esprit.

Benjamin Dierstein sait raconter des histoires sans jamais perdre son lecteur dans des intrigues à plusieurs volets, au moins autant que les quatre principaux personnages du cycle. Vauthier, Lienard, Paolini et Gourvennec ont déjà tous bien morflé, tous leurs idéaux sont tombés au champ du déshonneur mais Dierstein a décidé de les accabler encore plus, les souillant tous définitivement dans les égouts de la République où ils se débattent depuis déjà trop longtemps. Certains vont prendre très cher.

14 juillet, un titre qui semble annoncer un feu d’artifice, un bouquet final mais on est très loin des féeries pyrotechniques des Champs un soir de fête nationale, beaucoup plus proches de la mocheté de tirs de mortiers nocturnes dans des quartiers bétonnés abandonnés. Paris, Marseille, la Corse, Beyrouth, le Chouf et … Locminé (pour happy few bretons) !!! La mort présente dans tous les théâtres, du sang versé sous toutes les latitudes.

« Au silence assourdissant de la détonation se substitua rapidement un concert de hurlements asymétriques, qui résonna dans la gare comme le chant final d’une civilisation mourante. »

Les intrigues sont nombreuses et complexes. Cela nécessite parfois une certaine concentration, mais encore une fois, Benjamin fait de son lecteur un hôte privilégié et ne le perd jamais. La bibliographie, les cartes et les deux index de fin de volume mais aussi les revues de presse, articles de journaux, tribunes ou tracts particulièrement porteurs de sens sur la vérité du pays sont de belles aides à une compréhension plus universelle. On ajoutera que, comme par le passé, les différents biais narratifs, écoutes téléphoniques, rapports de police apportent beaucoup à la compréhension de la situation et  offrent une belle diversité dans le discours. Par ailleurs, la superbe narration de la garden-party de l’Elysée du 14 juillet 1982, en début de volume, sera l’occasion de remettre en ordre tous les éléments du puzzle, de dépoussiérer nos souvenirs avant que Dierstein nous expédie en enfer aux côtés de ses quatre « damnés ».

840 pages de haine, de trahisons, de violences, de meurtres, de coups tordus, de guerres, de douleur et de chagrin. « Des larmes et du sang » avait-il promis…On a beaucoup comparé Dierstein à des auteurs ricains qui lui ont montré la voie. Au moment où, l’histoire terminée, on se sent un peu orphelin, il serait plus juste de dire qu’il fait tout simplement, avec passion et acharnement, du Dierstein. Furieux, avec un petit côté rock n’roll en plus qui le rend unique. Lisez la dernière phrase du roman, une ultime provoc, ce garçon n’a honte de rien.

Bravo et merci.

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

La cour des mirages, Un dernier ballon pour la route.

BILAN 2025 / Clete.

2025 aura été une année littéraire tronquée dès le départ. En effet, ce fut l’année Benjamin Dierstein qui va tout défoncer en deux romans. Nulle histoire n’a et n’aurait pu atteindre la perfection abordée dès février avec Bleus, blancs, rouges, la fin des années Giscard, BLAM ! suivi d’une seconde explosion aussi létale en septembre avec la suite L’étendard sanglant est levé, le début des années Mitterrand, BLAM ! BLAM !  On attend la fin de la trilogie pour janvier.

Alors forcément, et même s’il ne faut pas comparer les œuvres, le travail fourni, l’ambition d’une histoire… les romans suivants m’ont paru plus ternes. Aussi, plutôt qu’une hotte remplie de « bons livres », cette année, présentons juste l’excellence que nous avons eu la chance de croiser. Pour conserver les précieux bonheurs de lecture et ne garder que l’exceptionnel… à mes yeux.

BLEUS, BLANCS, ROUGES de Benjamin Dierstein / Flammarion.

« L’intrigue est exceptionnelle, irrespirable et passionnante. La violence d’une époque est montrée sans fard mais aussi sans voyeurisme dans un tempo totalement halluciné où certaines structures de phrases, des paragraphes animés comme des mantras, ne manquent pas d’évoquer certaines folies d’Ellroy. » 

L’ÉTENDARD SANGLANT EST LEVÉ de Benjamin Dierstein / Flammarion

« Aussi létal que Bleus, Blancs, Rouges,  L’étendard sanglant est levé est encore plus furieux et explose dans de multiples directions que l’on n’attendait pas forcément, mais toujours avec un souci de présenter l’essentiel au lecteur parfois déboussolé dans ce marigot alimenté par les affaires françaises mais aussi par les irruptions étrangères, Paris étant devenu le terrain de jeu préféré des poseurs de bombes. Remarquable ! »

LE CHANT DU PROPHETE de Paul Lynch / Albin Michel

« Nationalisme exacerbé, état d’urgence, perte des libertés, complotisme, fascisme, arrestations, emprisonnements, stigmatisations et enfin guerre civile… un abominable crescendo vers l’horreur raconté à hauteur d’innocents. La mécanique du désastre d’Eilish épouse brisée et mère de quatre enfants qui appréhenderont chacun à leur manière l’injustice, la barbarie, la guerre, la mort… Un roman aussi précieux qu’effroyable éclairé par le talent et l’humanité de Paul Lynch. »

LE JEU DE LA RUMEUR de Thomas Mullen / Rivages Noir

« Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe ! »

LE MONDE EST FATIGUÉ de Joseph Incardona / Finitude

« Le monde est fatigué est donc une nouvelle variante de « la lutte des classes » avec l’histoire d’une femme flinguée par la vie, la connerie, le fric roi. Mais ici, pas d’apitoiement, on a presque brisé Êve mais surtout on a fait de la jeune femme une guerrière que personne ne pourra arrêter dans sa quête. Redoutez le chant des sirènes… »

A LA TABLE DES LOUPS d’Adam Rapp / Seuil

« Animé d’une réelle force narrative, suggérant l’indicible sans jamais le montrer, offrant parfois quelques clés très troublantes au détour d’une page A la table des loups est un roman redoutable, triste à fendre le cœur parfois, développant les mécanismes d’une omerta familiale, laissant un trace indélébile et interrogeant sur les désordres de la psyché, sur les maladies mentales. » 

LE SANG DES COLLINES de Scott Preston / Albin Michel

« Très vite, alors qu’émergent la violence et les peurs, un crescendo redoutable vers la bestialité créant une atmosphère souvent irrespirable, apparait aussi une autre histoire, beaucoup plus humaine, philosophique. Une colline, le cours d’un ruisseau, un rocher, une bergerie, un vent hurlant venu d’Irlande faisant courber l’échine, un abri, un bois… Qu’est-ce qui fait que certains hommes et femmes, malgré l’hostilité de la vie, les difficultés, le malheur, la douleur, s’accrochent à un lieu, à des contrées inhospitalières où l’homme n’est plus qu’une bête parmi les autres… »

That’s all folks !

Et puis mon plus grand bonheur de 2025 selon une plate-forme suédoise de streaming musical.

LES DÉLICES DU DÉMON d’Ambrose Bierce / Finitude.

The Fien’s Delight

Traduction: Jérémy Chateau

« Paru en 1873 à Londres, où Ambrose Bierce s’est exilé pour trouver la célébrité, un recueil de textes courts, de l’essai au poème, représentatifs de son humour noir.
Il navigue sur les thèmes de la moralité, du surnaturel et du macabre. Son utilisation de l’ironie et de la prose satirique reflète la désillusion d’une époque marquée par les conflits et les bouleversements sociétaux. »

Jusqu’ici inédit en France, Les délices du Démon est considéré comme le recueil, le fracas qui introduit l’œuvre la plus célèbre d’Ambrose Bierce Le dictionnaire du diable que l’on trouve encore dans les librairies mais qui, malgré sa virtuosité, n’offre pas le même réel plaisir de lecture. Journaliste, novelliste, poète, Bierce était surnommé « l’homme le plus méchant de San Francisco » tant on craignait son art à épingler férocement ses contemporains. Ancien combattant de la guerre de Sécession, il a aussi écrit sur le conflit et montré, dans l’horreur, l’absurdité de la guerre. Admiré par ses pairs, de Jack London à Lovecraft en passant par Stephen King, Bierce a consacré la majeure partie de son œuvre à la littérature fantastique. Il est aussi présent dans la première saison de True Detective qui met en scène la ville de Carcosa, une de ses créations. Parti soutenir la lutte de Pancho Villa, on perdra sa trace au Mexique peu avant la première guerre mondiale.

Dans Les délices du Démon, son premier ouvrage, on le découvre en brocardeur furieux et désinvolte de ses contemporains et de leurs peines, de leurs actes et crimes que l’on a tendance à attribuer au diable, au démon, au Malin alors qu’elles ne sont que la conséquence de la banale vilénie humaine. Nul besoin de présence surnaturelle pour tuer son époux, son voisin, l’étranger de passage et Bierce, méchant et souvent irrésistible, montre notre part sombre avec un humour noir fin et élégant. Alors, on est dans un sacré pandémonium et Bierce y fourre tout, de petites histoires cruelles d’une à deux pages, des « ricanismes », des extraits de presse fictifs, des poésies (hum, à éviter), des fulgurances de trois à quatre lignes… tout est bon pour défoncer la bonne société américaine et ses tares…

« Un étranger en haut-de-forme est arrivé en ville hier, et s’est installé à la Nugget House. Ce matin, les garçons jonglaient avec son couvre-chef. Les obsèques auront lieu à quatorze heures. »

Alors, tout n’est pas parfait dans cet immense foutoir, tous les textes en se valent pas, certains contenus restent cryptés mais on sent constamment une belle hargne destructrice, un verbe fort et le propos s’avère souvent méchamment jouissif. Ajoutons aussi que Bierce avait une très belle plume dans un siècle qui n’en manquait pas et que les « saloperies » qu’il peut raconter sur ses contemporains prennent une toute autre dimension. Bonheur de lecture particulièrement immoral écrit avec beaucoup de morgue et de désinvolture, Les délices du Démon s’avère une délicieuse friandise enrobant les pires penchants de l’homme, qu’on déguste petit à petit, au gré de nos envies de contempler les manifestations du malheur… chez les autres.

« Le surintendant de la mine, Mag Davis, nous a sollicités pour passer l’annonce suivante : il serait bon de mettre un terme à l’habitude de balancer des Chinois et des Indiens dans le puits, car le travail a repris dans la mine. Le vieux puits, derrière chez Jo Bowman, est tout aussi valable, et plus proche du centre-ville. »

Clete.

PS: les amateurs de l’excellent auteur belge Bernard Quiriny y trouveront assurément leur bonheur.

BAGARRE d’Yvan Robin / In8

Bergerac, Aurillac, Muzillac, Jonzac… des noms aux sonorités qui fleurent bon la France des campagnes plutôt vers la façade atlantique et le Sud-ouest. Des communes assoupies, une vie au ralenti, paisible ou ennuyeuse selon les avis, des terrasses de café sur des places ombragées, des gens qui se connaissent un peu tous flinguant l’anonymat certes mais procurant parfois un sentiment protecteur par l’appartenance à une communauté qui fonctionne au rythme des horaires des boutiques et des troquets. Rien de plus erroné comme va nous le monter Yvan Robin que nous suivons depuis quelques années déjà et qui propose un court récit, une novella nommée sobrement et sombrement Bagarre.

Originaire de la ville, Yvan Robin a fouillé dans les archives communales et dans la mémoire des témoins pour nous raconter la baston du siècle à Jonzac, « paisible » commune de moins de 4000 habitants, son château et son bar « Le canotier » où se pratiquent des joutes de karaoké le samedi soir. Mais en ce samedi 2 octobre 1999, tout va partir en « distribil » et le bar « branchouille » de Jonzac va devenir le furieux théâtre d’une version charentaise de Fort Alamo.

Yvan Robin nous raconte la soirée, se concentrant sur l’évènement, à l’os, se protégeant d’une quelconque partialité. Le récit est tendu et si on ne connait pas l’événement, on peut s’inquiéter sur le devenir de certains innocents piégés dans ce déferlement de violence. On est à une époque où les réseaux sociaux n’existent pas et donc le récit n’a pas été pollué par de multiples versions aussi farfelues et faussées que complotistes.

Pour aider à une plus fine compréhension, Yvan Robin raconte aussi l’avant regrettable et l’après lamentable menant finalement les deux clans à une parfaite égalité dans la connerie. Bien sûr, durant ce « Blitz » jonzacais que d’aucuns prévoyaient, il y aura bien du sang, de la sueur et des larmes noyés dans des relents d’alcool et de testotérone, parfaitement guidés par une évidente connerie, une xénophobie flagrante et magnifiés par l’alcool.

L’actualité de ces derniers mois avec ces drames lors d’affrontements entre bandes dans des soirées rurales indique qu’une forme de violence gagne la campagne jusqu’alors protégée et cet intéressant instantané d’une fin de siècle à Jonzac montre que ce n’est pas un phénomène aussi récent qu’on veut bien nous le répéter. Un jour en France !

Clete.

Du même auteur chez Nyctalopes:

HERVÉ LE CORRE, MÉLANCOLIE RÉVOLUTIONNAIRE, LA FAUVE, APRÈS NOUS LE DÉLUGE, L’ APPÉTIT DE LA DESTRUCTION.

Sur un mode beaucoup plus léger, on pourra aussi écouter une version finistérienne épique, légendaire de bagarres dans les bars et ailleurs… La légende des frères Guillevic ! Personnes sensibles s’abstenir.

ON NE SAIT RIEN DE TOI de Fabrice Tassel / La manufacture de livres.

« « J’ai une histoire à vous raconter, madame Bontet. Je ne sais pas si c’est un délit, un crime ou rien du tout, mais c’est une histoire qui depuis trente ans me rend folle. Folle de joie et de souffrance. »

Charles Perrière est un grand flic, directeur de l’IGPN, la police de la police. Droit et cartésien, il est porté par des idéaux d’ordre et de justice qu’il investit entièrement dans son travail. Il partage sa vie avec sa femme Aline et ses enfants, formant une famille comme il y en a tant, à l’existence tracée, simple et paisible. Une ombre pèse sur ce tableau : Alexandra, l’aînée, avec qui le dialogue est rompu. Mais quand une femme vient toquer à la porte de Dominique Bontet, juge d’instruction approchant de la retraite, pour discuter et lui raconter la grande histoire de sa vie, l’harmonie familiale de façade finit de se briser. Connaît-on vraiment la personne avec qui l’on partage sa vie, même après autant de décennies passées ensemble ? »

« On ne sait rien de toi », voilà ce que plusieurs de ses intimes, trois femmes, auraient dû ou pu déclarer à Charles mais jamais aucune ne le fera. Ce sera la juge, Dominique Bontet, déjà vue dans le précédent roman de Fabrice Tassel, qui va tirer sur un fil, rembobiner toute l’histoire, trente ans de la vie d’une famille avec ses joies et ses peines mais aussi ses zones d’ombre de la fin du siècle dernier à un peu plus tard qu’aujourd’hui car on y enterre Drucker, Mick Jagger…

On ne sait rien de toi, c’est d’abord l’histoire de l’explosion d’une famille et la disparition pendant 25 ans de l’une des filles. C’est bien sûr aussi la déliquescence d’un couple et toutes ses conséquences éprouvantes: trahisons, mensonges et ses non-dits. C’est enfin le déclin d’un homme finalement mis à nu, souffrant d’un cancer et montrant tous les signes du déclin. Alors, bien sûr tout cela ne baigne pas dans le bonheur, la légèreté ou la tendresse et vous n’allez pas mourir de rire ici.

Mais, surtout, On ne sait rien de toi est un roman très noir, au suspense psychologique joliment distillé. Ecrit avec beaucoup de finesse, de pudeur et d’intelligence, le roman utilise de multiples temporalités, nous promenant beaucoup mais toujours brillamment. Les repères temporels sont brillamment posés et jamais la lecture n’est ralentie, signe d’une maîtrise narrative de belle qualité.

Sombre, plombant mais passionnant.

Clete.

LA SUÉDOISE de Giancarlo De Cataldo / Métailié

La Svedese

Traduction: Anne Echenoz

« Sharon, dite Sharo, est une fille de banlieue comme tant d’autres, avec des rêves pas trop grands. Elle est blonde, grande, mince et a toujours l’air renfrogné ; ce n’est pas une beauté classique, mais elle attire les hommes comme le miel attire les mouches. Ayant grandi aux Tours, dans la banlieue romaine, elle a une vie plus dure que la moyenne. Elle vit avec sa mère invalide et a enchaîné les petits boulots précaires pour la même raison : les mains baladeuses de ses patrons. Puis, une mystérieuse livraison effectuée pour le compte de son petit ami, un petit voyou, change le cours de son existence. Sous la protection d’un aristocrate blasé, Sharo entame son irrésistible ascension criminelle. »

Sharo devient ainsi la Suédoise, à cause de sa chevelure blonde. Et elle monte dans les réseaux criminels de la came. Alors certains y verront une victime entrée dans ce trafic accidentellement, pour se sortir d’une situation difficile à s’occuper de sa mère invalide… Néanmoins, aussi sympathique qu’elle puisse paraître, elle s’engage et devient tout simplement et vulgairement une dealeuse spécialisée dans la « gina » mixture bourrée de GHB qui, quand elle est prise de manière consciente provoque une grande euphorie, une désinhibition… dont les clients friqués de Sharo se délectent pour rendre encore plus « libres » leurs victimes consentantes… ou pas ! Et bienvenue dans les orgies romaines modernes.

 — Tu as besoin de quelque chose ?

— La Suédoise

—  Quoi ?

—  Elle doit mourir.

Dès le premier chapitre, on sait que les jours de la jeune femme sont comptés, malgré le soutien d’un de ses admirateurs, noble désœuvré, très classe en apparence, mais en fait un sinistre individu aux loisirs et pulsions bien dégueulasses. On va suivre le parcours de Sharo pendant quinze mois, en espérant que la gamine des quartiers populaires s’en sortira face aux chefs mafieux…

S’il n’a pas l’ampleur de certains autres de ses romans, — Giancarlo De Cataldo glisse d’ailleurs au détour d’une page « on n’est pas dans Romanzo Criminale » — La Suédoise n’est pas pour autant une série B. Le roman offre un bel instantané de la capitale italienne en période de confinement COVID ainsi que des éléments sur les nouvelles drogues en vogue chez une population romaine très friquée et très perverse, voire puante. Parallèlement, De Cataldo montre les quartiers périphériques de la cité, misérables, où certains desperados tentent l’aventure comme Sharo. De Cataldo, c’est l’esprit du roman noir romain, sa plus belle et plus convaincante émanation.

Clete

Du même auteur:

JE SUIS LE CHÂTIMENT, ALBA NERA, L’ AGENT DU CHAOS, ROME BRÛLE, SUBURRA.

COMME UN PAPILLON de Christophe Molmy / La Martinière

Avec Comme un papillon, Christophe Molmy signe cette année son cinquième roman chez la Martinière. Il a également remporté le grand prix du Quai des Orfèvres 2026 récompensant un manuscrit inédit de roman policier soumis anonymement à un jury de 22 personnes du milieu judiciaire. Brûlez tout est sorti dernièrement chez un éditeur que nous tairons qui a publié dernièrement Bardella, De Villiers, Zemmour en attendant Jean Valjean Sarkozy… donc pas un écho, pas un écu ici. Passons…

Le nom de Christophe Molmy ne doit pas vous être inconnu si vous suivez un peu l’actualité. Flic, il était le boss de la BRI en 2015 et est entré en premier dans le Bataclan avec son groupe un triste soir de novembre pour sauver des vies et stopper les barbares. Pénétrer dans le pandémonium ce soir-là doit poser un homme, une vie. Respect ! Christophe Molmy est entré en littérature en 2015 mais ces polars n’ont jamais été chroniqués chez nous. Il est vrai que notre plaisir se manifeste plus dans le Noir que dans le polar ces derniers temps. « Armé » de son expérience professionnelle, l’auteur a ainsi écrit trois histoires où sont présentes les luttes entre les gangs et les flics. Son quatrième roman, La fosse aux âmes racontant un attentat et ses conséquences directes ou indirectes sur les victimes, montrait peut-être une nouvelle direction donnée à son œuvre. Ce virage vers le Noir est joliment confirmé par ce nouveau roman qui m’a bluffé.

« Comme un papillon : épinglé au mur.

 Mathieu Ezcurra n’avait jamais douté de lui. De ses actes. De sa légitimité. De son mariage. Jusqu’au jour où il est arrêté pour viol, les menottes passées devant l’école de ses enfants. C’est le début d’un vertige sans fin pour cet homme qui ne savait pas qu’il pouvait tomber.Autour de lui, les voix des femmes qui croisent sa trajectoire. Son épouse qui décide que c’est la fois de trop. La psychologue experte auprès de la Cour d’Appel, qui l’invite à remonter aux origines de la faille. Et puis cette femme dont on ignore l’identité, mais dont la vie a été percutée par celle de Mathieu, et qui ne s’en est jamais remise. »

Comme un papillon raconte la chute d’un homme qui n’a pas compris les effets du mouvement Me too, prenant en considération la parole des femmes, mettant à la lumière la notion de consentement que les hommes depuis le début des temps n’avaient jamais vraiment acquise, mettant ainsi fin à des siècles d’omerta. Matthieu Ezcurra, le mâle Alpha, Priape moderne, universitaire qui laisse son cerveau à la fac le soir pour devenir l’étalon de Tinder va tout perdre du jour au lendemain… famille, boulot, respectabilité et même conscience, la folie le guette, la prison aussi. Allez, on ne va pleurer non plus sur le sort d’un pervers narcissique même si Molmy fait le choix de raconter le coupable et son déni qui ne le quitte pas. Tout en traitant avec intelligence le thème du consentement, des violences physiques infligées aux femmes, des blessures psychiques inoculées, Christophe Molmy y adjoint deux thèmes aussi costauds dont le respect pour l’intrigue, prenante, ne nous autorise pas à parler. Ajoutons que le final, très surprenant, en laissera plus d’un sur les fesses.

Pour la réflexion qu’il impose aux hommes, pour la sobriété et l’efficacité de la plume et pour son final machiavélique Comme un papillon est une réussite. Un roman intelligent, creusant profondément, invitant parfois à se retourner sur sa propre histoire… peut-être…

Clete.

DU BLEU SUR LES VEINES de Tony O’Neill / La Croisée.

Digging the Vein

Traduction: Annie-France Mistral

« Roman autobiographique, Du bleu sur les veines nous plonge dans la descente rock et opiacée de Tony O’Neill, musicien de Los Angeles et Hollywood. Alors qu’il joue dans des groupes à succès, son addiction aux drogues douces puis dures le coupe de sa passion, de ses amis, et du monde réel. Ne restent que les anges déchus de L.A. qu’il fréquente, qui vivent comme lui une « vie en combustion », prêts à tout pour planer. Jusqu’à s’écraser. »

Du bleu sur les veines, roman paru en 2006 aux USA et chez nous en 2013 aux éditions 13ème note connait une deuxième jeunesse aux éditions La Croisée. Après Mark SaFranko, c’est le deuxième auteur des éditions 13ème note repris par La Croisée. Pour autant, ce bouquin paraît plus proche de Fuck up, roman d’ Arthur Nersesian, auteur new-yorkais également publié par la Croisée qui écrit sur la même fin de siècle, mais sur la côte Est.

Vous l’aurez compris à la présentation de l’éditeur, Du bleu sur les veines raconte le parcours « suicidaire » d’un jeune musico anglais venu chercher la gloire et l’argent à L.A. et qui se brûlera les ailes, tout seul comme un grand, sans jamais approcher la célébrité. Tony connaît la came très jeune, il était déjà addict, entre autres à la coke, bien avant son grand saut dans la Cité des anges et son soleil implacable.  

Ce genre de témoignages d’une descente aux enfers due à l’héroïne ou tout autre pourvoyeuse de déchéance, on l’a déjà souvent lu, alors pourquoi s’attacher à une histoire de mec cabossé une fois de plus ? Peut-être bien, j’en suis d’ailleurs convaincu, que la jolie plume de O’Neill réussit très rapidement à capter l’attention du lecteur pour ne plus le lâcher. On connait d’avance les horreurs de la déchéance, mais tout n’est pas entièrement noir, tout n’est pas entièrement dégueulassé. Aussi terribles que soient la chute, la déchéance et l’isolement créés par l’addiction à l’héroïne, il reste une petite lumière, le bout du tunnel n’est jamais très loin. Encore faudrait-il que Tony décide de l’emprunter. Deux écueils à sa rédemption : sa dépendance bien sûr, mais aussi, hélas, le bonheur infini, la jouissance incomparable que lui procure un shoot.

Ecrit sans aucun misérabilisme, mais aussi avec une franchise pouvant parfois choquer, Du bleu sur les veines séduit durablement. Par son personnage, parfois touchant, souvent troublant, son parcours et ses galères avec des zombies anonymes comme lui. Mais aussi par ses rencontres avec des toxicos plus connus comme l’inénarrable « Atom », fou furieux, que l’on connait mieux sous le nom d’Anton Newcombe leader du foutraque et génial The Brian Jonestown Massacre. On peut voir dans l’extrait ci-dessous, vingt ans après, l’ambiance toujours festive d’un concert de BJM ! Anton Newcombe dans ses œuvres…

Un document fort, une écriture sympa, franchement recommandable.

Clete.

L’ANGE DÉCHU de Marty Holland / Série Noire / Gallimard

Fallen Angel

Traduction: France-Marie Watkins révisée par Manon Malais

Cette année la Série Noire fête ses 80 bougies et la vénérable vieille dame a décidé de sortir certains vieux volumes de ses malles pour célébrer la féminité dans la collection légendaire, cathédrale du noir et du polar.

« Eric Stanton, jeune homme en quête de fortune et voyageur sans billet, se voit contraint de descendre d’un car à Walton, petite ville de la côte californienne.

À peine débarqué, il se réfugie au diner Chez Papa, où il tombe sous le charme envoûtant de Stella, la serveuse… avant de rencontrer la jeune et riche héritière Emmie Barkley. »

Alors oui, ce genre de roman, vous l’avez sûrement déjà lu, pas d’une grande originalité et vous pouvez très bien imaginer la suite. Stanton rencontre deux femmes : Stella, la barmaid éprise de liberté et Emmy, une jeune héritière. Son projet ? Séduire la jeune héritière énamourée pour la voler, puis s’enfuir avec Stella à son cou. On imagine encore la suite et le plan qui ne déroule pas du tout comme prévu dans la caboche cabossée de Stanton, idiot toxique.

Bien sûr, le classicisme de cette intrigue ne mériterait pas qu’on s’y attarde si Marty Holland avait été à court de munitions, n’y avait ajouté une certaine malice. Or l’auteure, obscure sténo dans des studios de ciné à Hollywood où elle passait ses journées à taper des scénars minables, en avait gardé méchamment sous le coude. D’abord, l’arrivée d’un personnage particulièrement inquiétant va dynamiser l’intrigue, montrant la veulerie d’un Stanton lâche, prêt à tout pour s’en sortir. Ensuite, la fin, particulièrement navrante et imprévisible, vaut le déplacement, un vrai document… Je n’imagine pas un seul éditeur de Noir valider aujourd’hui un tel final. Peut-être faut-il resituer le roman dans son époque pour comprendre le naufrage ? Paru en 1944, le roman se voulait-il l’apôtre des idées de solidarité d’une Amérique en guerre ? Etonnant, vous verrez.

Jolie friandise vintage, L’ange déchu s’avale allègrement en un one shot réconfortant. Servie par une introduction sympa signée Etienne Tadié (coauteur avec Natacha Levet de l’ouvrage Les femmes de la Série Noire à paraître le 13 novembre), sa lecture est agréable comme une soirée devant La dernière séance autrefois à la télé.

Paysages désolés, déserts ruraux, diners tristes, flics inquiétants, une Californie des pauvres, sans fard ni paillettes… en vieux noir et blanc délicieux.

Clete.

PS: Otto Preminger adapta le roman en 1945 sous le titre Fallen Angel avec Alicia Faye, Dana Andrews et Charles Bickford à l’affiche.

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