Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 5 of 5)

TOUTES LES NUANCES DE LA NUIT de Chris Whitaker / Sonatine.

All the Colors of the Dark

Traduction: Cindy Colin-Kapen

Monta Clare. Missouri. 1975.
«Du toit plat de la cuisine, Patch porta son regard par-delà l’épaisse forêt de pins blancs et de chênes des marais pour contempler les montagnes Saint-François, qui, en toute saison, enveloppaient de leur ombre la petite ville de Monta Clare. À treize ans, il croyait dur comme fer qu’il y avait de l’or derrière les Ozarks. Que là-bas, un monde meilleur l’attendait.»

Patch Macauley est né borgne et a choisi ce jour-là le cache œil violet avec l’étoile argentée. Dans les bois, il surprend un homme qui agresse Misty Meyer, une ado de son école. En brave petit pirate, il tente d’attaquer l’homme.
Et disparaît, laissant un tee-shirt ensanglanté…

Mais il ne faut pas s’attendre à partager tout le dispositif policier de rigueur : les battues, les chiens, les alibis… L’inspecteur Nix fait son travail sérieusement, et discrètement,.. Il est bienveillant vis-à-vis de Saint, l’amie de Patch, 13 ans elle aussi, « si petite et si intelligente » qui va elle-même mener ses recherches de son côté y compris autour d’autres disparitions de jeunes filles dans la région … Saint est tenace, perspicace. Et elle n’admet pas qu’on ait fait passer Patch « pour quelqu’un …d’ordinaire » alors, elle nous le raconte, le miel, les jeux, les confidences, leur amitié…et on prend le temps de l’écouter…

« À l’âge de dix ans, il comprit que les êtres humains naissaient entiers, et que les blessures qu’ils subissaient effaçaient les différentes strates qui faisaient d’eux ce qu’ils étaient, détruisant peu à peu leur compassion, leur empathie, et leur capacité à se bâtir un avenir. À treize ans, il découvrit que ces strates pouvaient se reconstruire lorsque vous étiez aimé, et lorsque vous aimiez.»
Prendre le temps… c’est en effet ce que va demander la lecture de ce livre, (il compte quand même 832 pages !)… Parfois, on craindra un peu de tomber dans la romance, on se demandera si on est toujours dans un roman policier mais les années passent (de 1975 à 2001) et les rebondissements sont nombreux et toujours imprévisibles …

Les personnages sont attachants et nous émeuvent de par leur volonté de ne pas abdiquer, de ne pas se soumettre: leur quête est toujours si obsédante, si douloureuse, si solitaire…

C’est le deuxième roman de cet auteur britannique. Le premier était Duchess publié en français en 2022 et apprécié ici, sur Nyctalopes. Il y était aussi question d’enfant dont le devenir adulte est chaotique, cruel, voire incertain.
L’écriture de Chris Whitaker est subtile, poétique. On évolue librement parmi les tornades, les formations rocheuses émergentes, les silos argentés, les asclépiades et le Missouri « qui serpente entre les flancs de Loess Hills »… Il peint une Amérique toute en nuances…comme les tableaux qu’expose Sammy dans sa galerie :

« J’ai acheté un tableau. J’étais un peu plus jeune que toi, à l’époque. Rothko. J’ai vu l’état de son esprit là où d’autres ne voyaient que de la couleur. – Tu as acheté un Rothko ? – J’étais pauvre. Un gamin pauvre comme toi.»

Soaz.

LES LENDEMAINS QUI CHANTENT d’Arnaldur Indridason / Métailié Noir.

 Sæluríkið

Traduction: Eric Boury

« Le moteur de la Lada s’étouffa et cala une fois de plus, ils la poussèrent jusqu’au bout de la jetée où était amarré le chalutier russe.»

C’est le début du sixième tome de la série « Konrad » d’ Arnaldur Indridason…Mais avant de se prononcer sur cette nouvelle enquête, il faudrait faire un peu de ménage. Il faudrait se débarrasser d’un nombre important de pages qui, pour moi, affaiblissent la progression de l’intrigue, diluent les nouvelles investigations, cassent les ressorts et irritent le lecteur fidèle et non amnésique qui aurait juste besoin de petites allusions ou de simples références aux livres concernés pour se remettre dans le bain…

Il faudrait donc rejeter tout ce qui concerne la mort d’Erna, (la femme de Konrad), les infidélités de Konrad et ses regrets…Les souvenirs de camping avec les amis Léo et Dora. La tentative d’assassinat (un anesthésiste sorti de prison lui administre un produit et l’envoie en soins intensifs)… Les relations avec son fils Hugo qui s’améliorent après l’agression subie par Konrad …La sœur Beta qui a été rouée de coups et hospitalisée entre la vie et la mort… Eyglo et ses visions…L’histoire du meurtre de Seppi, le père de Konrad, devant les abattoirs…

Il faudrait aussi passer outre un certain nombre de répétitions agaçantes : J’ai lu 7 ou 8 fois quasiment le même paragraphe, expliquant le trafic de vieilles Lada volées embarquées sur des chalutiers soviétiques…

Le livre (l’opuscule ?) qui survivrait à tous ces rejets nous offre un enchevêtrement d’intrigues provenant d’affaires résolues auxquelles Konrad, toujours à la retraite, se consacre avec l’espoir de rendre justice aux victimes. Les réseaux d’espionnage russes organisent des disparitions inquiétantes dans les années 60. Léo, l’ami policier de Konrad a fait sciemment accuser un innocent. Le mystère de la mort du père de Konrad … Là, on retrouve « notre » Arnaldur Indridason, mais si on pouvait lui susurrer quelque chose dans l’oreille on lui dirait : « Laisse tomber Konrad, il tourne en boucle, il a bien mérité sa retraite !»

Indridason chez Nyctalopes: LE LAGON NOIR, DANS L’ OMBRE, PASSAGE DES OMBRES, LES ROSES DE LA NUIT, LA PIERRE DU REMORDS, LE MUR DES SILENCES, LES PARIAS,

Soaz.

HENUA de Marin Ledun / Série noire / Gallimard.

« Nuku Hiva, Marquises nord, 12 octobre 2023

Le colosse évolue à flanc de montagne, un fusil et un sac en bandoulière. Son torse massif est trempé de sueur. Il porte un tee-shirt Shell rouge vif qui lui colle à la peau, un treillis militaire et des baskets usées jusqu’à la corde. D’épais tatouages aux motifs complexes  courent sur ses mains et ses avant-bras, réapparaissent dans le cou et lui mangent le visage en de larges plaques noires rectangulaires qui disparaissent sous une casquette Hinano délavée, n’épargnant que le blanc de ses yeux et la grimace de sa bouche, tordue par l’effort.»

C’est lui, Teïki, qui découvre le corps sans vie d’une jeune femme, Paiotoka O’Connor.
On est dans l’archipel des Îles Marquises.
L’enquête policière est confiée à Tepano Morel (Un Demi dont la mère était Marquisienne et le père, français). Elle se dédouble vite et oscille entre la volonté de résoudre le crime odieux et le désir (la crainte ?) d’apprendre l’histoire de sa mère, Simone Hauata, près d’un demi-siècle plus tôt.

Le cadre de l’énigme est grandiose (sans jamais donner dans la carte postale). Les fougères arborescentes se dressent entre les pics basaltiques, c’est une explosion de bananiers, de manguiers de palétuviers…Les cascades. L’océan.

Et, comme en contraste, les indices sont infimes : graines, colliers, tatouages…Et le silence de la population. La méfiance…

«Tout ce qui est simple ailleurs se complique, sur une petite île comme Nuku Hiva. Les frontières bien délimitées entre le bien et le mal deviennent poreuses… parce qu’une île, c’est aussi une sorte de petite cage où les règles ne sont pas tout à fait les mêmes que sur le continent
D’autant que la lutte contre drogue, prostitution, pauvreté, braconnage semble en marge des préoccupations de l’ancienne puissance colonisatrice….

Ce n’est pas la première fois que Marin Ledun est apprécié par Nyctalopes. Aucune bête , 2019, La Vie en Rose, 2019, Leur âme au diable, 2020.

Son écriture est concise. J’ai envie d’ajouter nette, cadrée, toute en capture de mouvements, de couleurs, comme si on décrivait là, un album de photos ou un tableau de peinture (Gauguin, par exemple ?)

Les couleurs ?

Turquoise, bleu profond, vert-gris, ocre et rouge, et… NOIR !

Soaz

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