Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (Page 4 of 12)

LES DERNIERS GÉANTS d’Ash Davidson / Actes Sud

Damnation Spring

Traduction : Fabienne Duvigneau

Originaire de Californie, Ash Davidson vit aujourd’hui en Arizona. Elle nous propose aujourd’hui son premier roman, salué par une large critique américaine (dont Stephen King himself).

1977. Californie du Nord. Rich est de ces bûcherons qui travaillent au sommet des arbres. C’est un métier dangereux, dont son père et son grand-père sont morts. Il veut une vie meilleure pour sa femme Colleen et son fils Chub. Pour cela, il a investi en secret toutes leurs économies dans un lot de séquoias pluricentenaires. Mais lorsque Colleen, qui veut avoir un deuxième enfant malgré de précédentes fausses couches, se met à dénoncer la compagnie d’abattage pour l’usage d’herbicides responsable selon elle de nombreuses malformations chez les enfants, le conflit s’invite au coeur de leur couple.

De (bons) romans qui nous entraînent dans les forêts de la côte ouest des Etats-Unis et/ou dans les communautés de bûcherons, Nyctalopes en connaît quelques-uns, chroniqués parfois dans nos colonnes. Citons Le miel du lion de Matthew Neil Null, Faire bientôt éclater la terre de Karl Marlantes ou le désormais classique Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey.

L’autrice déclare avoir mûri et travaillé son projet durant dix années. Il n’y aucun mal à le croire tant le texte coche de bonnes cases : caractère épique de cette saga familiale, sens du détail vif, personnages d’épaisseur humaine sensible, galerie de portraits remarquable, lignes de dialogues qui font mouche, enjeux enracinés dans un contexte temporel et humain mais universels (amour, travail, honneur, loyauté aux siens, impact de la dégradation de l’environnement sur la vie humaine). Oui, Les derniers géants s’appuie sur cette ancienne problématique, l’homme contre le vivant, la nature, pour dérouler superbement une chronique familiale et communautaire des plus fines. Ash Davidson et son roman, avec puissance, talent et grâce, même, s’avancent sur la scène. Et déjà cela est une réussite. Ne dit-on pas que nous aurions là trouvé une nouvelle Great American Voice ? C’est fort possible et demandera confirmation.

Voilà un premier roman de haut calibre, qui pourrait démarrer un parcours littéraire de façon parfaite. Trop parfaite ? Selon moi, un texte soigneusement travaillé, calibré, expression d’un talent et qui, pourtant, est retenu, juste à temps, de s’aventurer plus loin sur des versants fragiles face à un glissement de terrain, comme il peut arriver à la saison des pluies au pays du redwood. C’est une impression personnelle qui ne doit pas vous empêcher d’embrasser les arbres et les habitants de Del Norte County. Ash Davidson, désormais nous voulons un autre géant.

Paotrsaout

CEREMONIE de Leslie Marmon Silko / Terres d’Amérique / Albin Michel

CEREMONY

Traduction : Michel Valmary

C’est avec un petit décalage de quelques mois que notre regard se porte aujourd’hui sur cette réédition d’un roman de 1977 (avec traduction révisée, avant-propos inédit et préface de Larry McMurtry extraite de l’édition anniversaire des trente ans du texte chez Penguin Classics). Terres d’Amérique ne surprend pas en proposant à nouveau l’ouvrage de l’autrice d’origine Laguna Pueblo du Nouveau-Mexique, reconnue aux côtés de James Welch, N. Scott Momaday et Louise Erdrich comme l’un des quatre piliers de la Renaissance indienne sur le plan littéraire.

Tayo, un jeune Indien du Nouveau-Mexique, revient de la Seconde Guerre mondiale hanté par la mort de son cousin et l’âpreté des combats contre les Japonais dont il a été prisonnier. Son retour sur la réserve de Laguna Pueblo ne fait qu’accroître son sentiment d’aliénation, car pour Tayo comme pour nombre des siens, l’amour de sa terre porte en lui la honte de l’avoir perdue à jamais. Tandis que certains vétérans se réfugient dans l’alcool ou la violence, Tayo s’interroge sur le véritable sens de son mal. Sa quête, qui le ramène aux croyances et aux traditions de son peuple, prend alors la forme d’une cérémonie, seule voie pour retrouver la lumière.

Cérémonie est tout d’abord un roman sans fard sur les difficultés de réadaptation des soldats submergés par leur expérience intime avec la violence et la mort. Soyons clairs, cela a nourri et nourrira encore hélas d’excellents et douloureux textes. La particularité du roman de Leslie Marmon Silko réside en ce que ce terrible bouleversement est aussi vécu par un Native American. Appartenant à une communauté déjà méprisée, spoilée, sous le joug d’un racisme quotidien, Tanyo découvre avec son enrôlement une sorte d’émancipation et de reconnaissance par la société blanche. En réalité les Etats-Unis ont besoin de chair à canon, peu importe la couleur de peau de ses soldats tant qu’ils sont prêts à endurer et verser leur sang. Revenus à leurs vies d’avant, Tanyo et les GI amérindiens ne peuvent digérer l’amertume qu’ils éprouvent : fini les sourires des Blancs, le prestige de l’uniforme, les conquêtes féminines… Ils boivent, errent, se font rouler, se battent.

Pour Tanyo, ce retour au pays est alourdi d’une culpabilité immense : lui, le bâtard, sans père, à part dans la famille et la communauté, n’a pu revenir de la guerre sans son cousin-frère Rocky, mort dans les terribles conditions de la détention par les Japonais. Loin du foyer, il n’a pu apporter non plus de l’aide à son oncle, qui s’est épuisé à récupérer des vaches volées ou enfuies. Sa dépression abyssale le mène aux portes de la folie et de la mort. Il accepte de se soumettre à une cérémonie, de se reconnecter aux croyances et aux traditions pour comprendre ce qui lui arrive et échapper aux forces noires, pour réparer et se réparer.

Leslie Marmon Silko nous ouvre une porte vers la spiritualité et une cosmogonie syncréthique des peuples voisins, Pueblo, Zuni, Navajo, du Sud-Ouest montagneux des Etats-Unis. Le paysage fait l’objet de magnifiques descriptions « habitées ». Pour ceux qui veulent encore les voir, les mythes et les histoires dessinent les points remarquables, les pistes et les contours de terres volées pour la plupart à leurs habitants anciens. Ils sont l’ancrage d’un peuple. Il en résulte un texte marqué par une forte spiritualité, comme un appel nécessaire à renouer avec ses racines.

Un texte sur la dévastation sociale et spirituelle d’une communauté amérindienne au milieu du XXe siècle mais aussi un très beau roman d’éveil.

Paotrsaout

NOUS AURIONS PU ETRE DES PRINCES d’Anthony Veasna So / Terres d’Amérique – Albin Michel

Afterparties

Traduction : Héloïse Hesquié

Il aurait pu un prince des lettres issu de la population des Asian-Americans. Mais le destin en a décidé autrement : Anthony Veasna So est mort d’une overdose le 8 décembre 2020, à l’âge de 28 ans. La publication de son recueil de nouvelles à titre posthume a bénéficié de critiques élogieuses et de diverses récompenses, celle par exemple de la Fondation Ferro-Grumley pour les littératures LGBTQ. Tandis que le reste de son œuvre pourrait être édité en 2023, Terres d’Amérique, les radars toujours orientés vers l’actualité de la littérature contemporaine américaine, nous propose la traduction française de ces neuf nouvelles au goût doux-amer.

À Stockton, Californie, les temples bouddhistes et les épiceries cambodgiennes ont fleuri depuis l’arrivée massive de familles ayant fui leur pays et le régime génocidaire des Khmers rouges. Dans cette ville entre Asie et Amérique, on croise ainsi des bonzes, de vieilles tantes intrusives et des adolescents mortifiés par l’ennui, tout un monde d’histoires passées sous silence, de désirs naissants, de tiraillements identitaires et sexuels, où l’avenir tente de se construire sur les fondations d’un traumatisme profond et en dépit du poids des traditions.

Se pouvait-il qu’un peuple martyrisé par les débordements (non officiels) de la guerre du Viet Nam sur son propre territoire – ce qui provoqua un chaos social et politique – et l’avènement d’un régime parmi les plus paranoïaques et sanguinaires de l’histoire, celui des Khmers rouges, produise des exilés sans lourd bagage traumatique ? Heurtés de surcroît par un choc culturel, les survivants du Cambodge de Pol Pot ont transmis une partie de leur blues à leurs enfants nés eux Américains, qui se débattent avec leur sexualité, la consommation de drogues et les problèmes de karma. C’est ce que raconte Anthony Veasna So au long de neuf histoires sises dans le microcosme de la Central Valley en Californie où s’est regroupée la communauté des Cambos, travaillée par les vieilles solidarités, le poids des traditions et des rêves de réussite sociale presque aussi insaisissable que la fumée des bâtons d’encens.

Avec un sens du détail nerveux, une dérision certaine non dénuée de tendresse, l’auteur nous donne, au travers de plusieurs personnages, un portrait attachant d’une composante de la société américaine probablement sans porte-voix littéraire jusque-là. Voilà une marchande de donuts et ses filles, un joueur de badminton vieillissant sur le retour, l’héritier d’un garage familial, des jeunes gens aux problèmes d’addiction ou relationnels, un universitaire par dépit en pleine quête de soi homosexuelle, une jeune infirmière en soins gériatriques aux prises avec un spectre de l’ère Pol Pot… Entre les effluves de la cuisine pays, les formules de politesse communautaire et les auras bouddhistes, chacun patauge pour trouver sa voie, avec une sorte de rapport au monde schizophrénique. Ils sont des Cambos, veulent ou doivent rester des Khmers – malgré les difficultés psychologiques liées à l’appartenance à un peuple qui a pratiqué l’autogénocide (sic) – mais est-ce si aisément conciliable avec l’American way of life suintant l’obsession du matérialisme et du sexe ? La réponse convoque un certain nombre de déconvenues et de déboires qui pincent ou font sourire.

C’est criant d’intelligence, de justesse et de modernité et fait regretter la disparition prématurée de ce jeune auteur qui s’annonçait comme une voix américaine talentueuse.

Paotrsaout

L’ESCADRON NOIR. Une Iliade au Kansas de W. R. Burnett / L’Ouest, le vrai/Actes Sud

The Dark Command. A Kansas Iliad

Traduction : Fabienne Duvigneau

La disparition de Bertrand Tavernier le 25 mars 2021 semblait annoncer la fin de la collection L’ouest, le vrai chez Actes Sud. Il en était le directeur passionné, apôtre de la réhabilitation du western littéraire. C’est donc une joie de découvrir que Bertrand Tavernier a eu le temps de transmettre le flambeau. Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon, cadre ainsi la publication de ce texte inédit de William Riley Burnett (auteur phare de la collection L’Ouest, chroniqué déjà par Nyctalopes) en rédigeant la postface de L’escadron noir.

Grâce à son oncle, le jeune Johnny Seton va pouvoir entrer dans le cabinet de l’influent avocat Jim Wade. A la clé une situation, et la respectabilité aux yeux des McCloud, dont il convoite la fille, Mary. Mais c’est sans compter sur Polk Cantrell. Redouté dans plus de six comtés, l’homme, qui se cache des Missouriens depuis qu’il a tiré sur un shérif pro-esclavagiste, est venu se réfugier à Pleasant Hill, Ohio. Le cœur de Mary ne tarde pas à balancer, déclenchant l’engrenage d’un duel sans merci.

Que ceux qui ont déjà regardé le western de Walsh (avec John Wayne, Claire Trevor, Walter Pidgeon et Roy Rogers) ne s’attendent pas à retrouver une histoire semblable dans le roman de Burnett. Le scénario a pris beaucoup de liberté par rapport à son socle d’origine. Pour un résultat mitigé car le film ne figure pas au firmament de l’œuvre de Walsh. Mais le scénario n’est pas seul en cause.

Quand Burnett écrit L’escadron noir en 1938, il est en pleine maîtrise de son style, une prose sèche et pourtant généreuse en informations, qu’il a exercé dans le genre policier. Car Burnett est avant tout un romancier de la pègre et des trafics, expert des personnages à plusieurs facettes. C’est ce que nous découvrons avec John Seton, Mary et Polk Cantrell, engagés très vite dans un classique triangle amoureux dans une tranquille ville de l’Ohio du milieu du XIXe siècle. Le premier est un peu naïf, la deuxième versatile, le troisième dégage une aura trouble. La fille de bonne famille se fait la belle avec le bad boy et John Seton a un gros chagrin d’amour. On pourrait résumer ainsi le premier quart du roman et se dire qu’on attendait autre chose qu’une western romance.

Mais Burnett a planté les graines d’un drame sanglant en rattachant son roman aux troubles années 1850. La question esclavagiste divise en effet l’Amérique jusque dans son expansion vers l’ouest. Les nouveaux territoires (Kansas, Nebraska) doivent-ils se rapprocher des législations sudistes ou les rejeter ? Sur le terrain, pros et antis se disputent, se battent, s’assassinent. Les organisation ou milices Red Legs, Jayhawkers, Bushwackers lancent des raids contre leurs adversaires, brûlent leurs propriétés, pendent ou flinguent à tout va. C’est une véritable guerre civile. Le célèbre John Brown lui-même y participe. Elle perdurera dans la région pendant le conflit officiel de la Guerre de Sécession et explosera en massacres de sinistre mémoire. Pour Burnett, il n’y a pas matière à philosopher. Cet arrière-fond historique apporte une dynamique à son récit très local, influence ses personnages et, bien sûr, alimente le caractère dramatique des événements vécus à hauteur d’homme.

N’ayant pas renoncé à Mary, John Seton s’installe dans le Kansas, dans la même ville que les nouveaux mariés. L’affrontement avec Polk Cantrell est inévitable. Il s’aggrave du désaveu électoral qui est infligé à l’ambitieux Cantrell. Vexé, celui-ci rallie les Bushwackers pour se venger de la communauté dont Seton devient un membre honorable. Tandis qu’il essaie de séduire Mary, toujours sceptique sur son caractère, Seton s’étoffe physiquement et moralement dans sa nouvelle vie. Il paraît toujours un cran au-dessous de son rival, retors et rancunier, pistolero sans scrupules. Dans le grand final d’une chevauchée sanglante, emblématique des troubles de cette époque, leur rivalité devra se régler une fois pour toute. Pour le vainqueur, peut-être, une Mary séduite.

Un western aux approches sentimentales et psychologiques (avec un héros un peu barbant) qui libère finalement l’intensité et la brutalité de son genre.

Paotrsaout

FAIRE BIENTÔT ÉCLATER LA TERRE de Karl Marlantes / Calmann-Levy

Deep River

Traduction : Suzy Borello

Mis en lumière en cette rentrée 2022 (notamment avec l’invitation de l’auteur au Festival America de Vincennes ces jours-ci), le copieux roman Faire bientôt éclater la terre devrait confirmer le travail de Karl Marlantes. Je dis « devrait » car pour moi, il s’agit avant tout d’une première rencontre. Cela fait pourtant une dizaine d’années que le natif de l’Oregon, ancien lieutenant des Marines, militaire au parcours brillant, a publié en France un roman, Retour à Matterhorn (2012), et un récit, Partir à la guerre (2013), chez le même éditeur. Aux racines de Faire bientôt éclater la terre, l’ascendance finlandaise de l’auteur et un attachement fort à l’histoire et aux paysages de l’Oregon, sur la côte nord-ouest des Etats-Unis.

Fuyant l’oppression russe du début du XXe siècle, trois jeunes Finlandais, Ilmari, Matti et leur soeur Aino, émigrent aux États-Unis, dans une colonie de bûcherons près de la Columbia River.

Abattre les arbres de la région se révèle une activité lucrative pour les patrons, d’autant qu’aucune loi ne protège les ouvriers. L’impétueuse Aino décide donc d’organiser un embryon de syndicat et lance une série de grèves violemment réprimées, tandis que ses frères tentent de bâtir leur nouvelle existence.

Au fil des ans, entre amours parfois tragiques, épreuves et rêves brisés, la fratrie va poursuivre sa quête d’une vie meilleure.

Saisissante de vérité, cette saga familiale raconte aussi bien les beautés de la forêt primaire et les ravages causés par son exploitation que les combats d’une génération entière en proie aux remous d’une Amérique qui se construit à toute vitesse.

On ne s’empare pas d’un roman de 800 pages denses sans une certaine appréhension. Personne n’a envie de se retrouver enseveli sous un tas de bûches, n’est-ce pas ? Il suffit de peu de temps pour entrer dans la fratrie Koski, comprendre leurs espoirs et leurs colères et se sentir emporté par l’Histoire, de la Finlande sous domination tsariste au tournant du XXe siècle jusqu’en Amérique. Car le roman de Karl Marantes qui balaie plusieurs décennies est un grand roman sur l’immigration, un grand roman social, un grand roman historique. Karl Marlantes irrigue son microcosme oreganien en le rattachant aux grands bouleversements de l’époque (migration, mouvements sociaux, Première guerre mondiale, Prohibition…) Il s’intéresse à une composante particulière de l’ensemble des populations qui pris la direction des Etats-Unis pour s’y construire une nouvelle vie, les Finlandais et Suédois, pas si incompréhensiblement que cela entraînés vers des régions forestières en pleine frénésie d’exploitation. Les nouveaux venus sur la terre d’Amérique, sans la maîtrise de l’anglais, comptent sur la présence et les réseaux de leurs compatriotes pour mettre un pied à l’étrier. Et sur le boulot. Du boulot, il y en a à cette époque dans les forêts primaires de la côte Pacifique, dans des conditions dantesques, pour le compte d’entrepreneurs avides ou brutaux. Si certains voient des opportunités d’ascension dans un contexte considéré avec une certaine fatalité (il y aura toujours des gros et des petits poissons. Au moins l’Amérique permet le rêve de réussite individuelle), d’autres s’indignent de l’injustice d’un tel système. Aino, la sœur, déjà politisée avant son exil, se jette à corps perdu dans la défense des travailleurs du bois, au travers des actions du syndicat des IWW (International Workers of the World) ou Wobblies comme on les appelait. Karl Marlantes nous plonge dans le quotidien de ses cadres et militants, voués à la lutte mais en butte à une répression souvent féroce. C’est un des aspects d’un roman très tourné vers la condition prolétarienne des immigrants (bûcherons, employés de conserverie), vers le monde du travail et des activités économiques tout court. Karl Marlantes a travaillé sa documentation et il est porté par une obsession réaliste presque maniaque. Alors un chantier d’exploitation forestière, un village de pêcheurs, une ville en plein boom par exemple deviennent une fresque de gestes, de bruits, d’odeurs caractéristiques (sueur, feu de bois, graisse mécanique, relents de cuisine et de lessive, sang et merde) sous sa plume.

Le paysage et la géographie (légèrement grimée pour les besoins de la fiction) bénéficient également de ce souci pointilleux. Forêts et montagnes, rivières et fleuves (avec le Columbia et son estuaire en pivot), brouillards et pluies s’incarnent de manière vive, toile de fond solide des agitations humaines. Solide mais pas indestructible. Karl Marlantes ne reste pas neutre à ce sujet. Il y a quelque chose de tragique à constater que les humains défoncent une nature préservée depuis des centaines d’années et si la taille des troncs les impressionne, ils n’en rasent pas moins un environnement unique pour le soumettre à leurs besoins. Le mystique Ilmari est presque le seul à ressentir ce sacrilège dont il tire parti pourtant. Il garde jusque dans la mort un lien avec la vieille Amérindienne qui vit dans son voisinage, conscience écologique et métaphysique d’un monde bouleversé.

Comme toute épopée qui se respecte, Faire bientôt éclater la terre regorge de personnages et Karl Marlantes est capable de délicatement les nuancer, s’écartant ainsi d’un manichéisme facile. Montrés dans leur quotidien, de façon prosaïque, ces êtres luttent et perdent, tombent et se relèvent, s’adaptent à des règles qu’on leur impose ou tentent de s’en affranchir . Ils essaient au final de préserver leur identité et leur culture et de tirer leur épingle du jeu selon leurs convictions, tout en étant ballottés par les bouillons du melting pot américain. Ils ne peuvent qu’évoluer aux frontières mouvantes du bien et du mal, tantôt au-dedans, tantôt au-dehors, et c’est ce qui les rend terriblement vivants et attachants.

Incontestablement, un roman fait du bois qui soutient et sublime les grandes œuvres.

Paotrsaout

ET NOUS NOUS ENFUIRONS SUR DES CHEVAUX ARDENTS de Shannon Pufahl / Terres d’Amérique/Albin Michel

On Swift Horses

Traduction : Emmanuelle Vial

Terres d’Amérique, arpenteur des nouvelles expressions contemporaines de la littérature américaine, publie le premier roman de Shannon Pufahl, originaire du Kansas et professeur de littérature à Stanford (Californie). Plusieurs de ses textes ont été publiés dans des revues et des magazines comme The Paris Review.

San Diego, 1956. Muriel a quitté son Kansas natal pour la Californie avec l’homme qu’elle vient d’épouser et qu’elle connaît à peine. À l’étroit dans sa vie de jeune mariée, elle trouve au champ de courses une échappatoire qui lui procure un frisson de liberté.

Renvoyé de l’armée pour son homosexualité, Julius, son beau-frère, est chargé de repérer les tricheurs dans un casino de Las Vegas, jusqu’au jour où il tombe amoureux de l’un d’eux. Pour lui, il n’hésitera pas à tout quitter et à risquer sa vie.

Entre roman noir et chronique de l’Amérique des années 1950, ce premier roman poignant aborde la place du désir et la quête de soi à travers le destin de deux êtres qui refusent de se conformer aux diktats de leur temps.

Il apparaîtra immédiatement au lecteur français que Shannon Pufahl a la parfaite maîtrise de la prose. Elle réussit somptueusement à installer une atmosphère, celle de la fin des années 50 dans le Sud-Ouest des Etats-Unis (période assez peu éclairée par la littérature, entre la Seconde guerre mondiale et l’avènement de JFK au pouvoir),  et, en même temps, à nous immerger dans des milieux très spécifiques et détaillés : les champs de course de Californie du Sud, les casinos de Las Vegas, le monde de la nuit et des plaisirs de Tijuana, au Mexique. Mais plus que sur une intrigue, c’est sur la quête de soi et les expériences des trois personnages principaux que repose le roman de Shannon Pufahl. Il y a Muriel, orpheline d’une mère libre, progressiste, du Midwest, qui ne voit pas d’autre issue que le mariage avec Lee, qu’elle connaît à peine, et l’installation en Californie pour, dans un premier temps, rester à flot. Il y a Lee, issu d’une famille pauvre, qui rêve de fonder un foyer dans une Californie pavillonnaire et qui, lié par les liens du sang et le sens des responsabilités, se sent obligé d’associer à son destin, celui de son frère Julius. Julius, plus fuyant, impermanent, est homosexuel, ce qui dans le cadre moral sévère des années 1950, relève du tabou, de l’opprobre, de la dissimulation. Il a d’ailleurs été chassé de l’armée. D’une certaine manière, la protection de Julius lui pèse. Il veut vivre sa propre vie. 

Avant que leurs routes divergent et ne se croisent plus que de façon chaotique, Julius et Muriel se rapprochent, laissent entrevoir l’un à l’autre des secrets qu’ils doivent dissimuler. Ils refusent l’un et l’autre de se laisser enfermer dans un destin trop étriqué. Alors Muriel va, seule mais mimant la femme accompagnée, aux champs de courses pour parier et gagner l’argent que son mari peine à réunir, excitée et inquiète à la fois par cette transgression Elle découvre aussi qu’elle peut faire ses propres expériences sexuelles, ce qui la relie à la figure de sa mère. Julius, lui, familier des milieux interlopes, se retrouve employé à Vegas, chargé d’éventer les tricheurs des casinos. Il rencontre Henry dont il tombe amoureux. Le jour, collègues, la nuit, amants. Mais une arnaque d’Henry les fait tomber. C’est la fuite. Julius part sur les traces d’Henry et finit par errer à Tijuana où déceptions et violences l’attendent. Des trois personnages, c’est sans doute lui le plus douloureusement attachant, dont les mésaventures rappellent le rejet et les dangers physiques attachés au sort des homosexuels, à cette époque en particulier.

Un roman kaléidoscopique dans ses fragments d’ambiance, de lumière vive et d’obscurité, de morale et de transgression, un peu impalpable, un peu flou, mais servi par une grande maîtrise stylistique.

Paotrsaout

ADIEU CHEYENNE de Larry McMurtry / Gallmeister

Leaving Cheyenne

Traduction: Christophe Cuq

Après la disparition l’année dernière de Larry McMurtry, les éditions Gallmeister poursuivent la mise en lumière d’œuvres inédites du grand auteur de l’Ouest américain comme Cavalier, passe ton chemin (son tout premier roman chronologiquement, datant de 1961). Adieu Cheyenne, publié en 1963, s’inscrit dans cette logique et dans cette trilogie dite de Thalia, petite ville du West Texas qui sert de cadre aux trois premiers romans de l’auteur.

« Bons copains, Gid et Johnny mènent une existence de jeunes cow-boys dans le Texas d’avant-guerre, entre travail harassant, bagarres et cuites en ville. Gid est réservé et cérébral, Johnny est spontané et insouciant. Amoureux de la même fille, Molly, tous deux rivalisent d’attention à son égard. Cependant, Molly se révèle un esprit fort et une femme libre. Si elle apprécie Gid et Johnny, jusqu’à leur accorder ses faveurs, pas question de se laisser passer la bague au doigt. Du moins par eux, car elle finit par épouser un troisième homme, qu’elle trompera allègrement au fil des années avec ses deux amours de jeunesse. Une situation scandaleuse pour le Texas de cette époque, mais surtout une étrange histoire d’amour et d’amitié qui perdurera leur vie durant.

Larry McMurtry dresse un portrait sensible de l’Ouest américain et donne naissance à une héroïne étonnante, mélange de force et de fragilité, indifférente aux apparences.« 

Roman à trois voix qui s’étale sur plusieurs décennies, avant et après la Seconde guerre mondiale, Adieu Cheyenne nous invite à nous immerger dans un singulier ménage à trois que les crispés pourraient qualifier d’immoral. La plume de Larry McMurtry restitue avec une authenticité sans faille un paysage et un mode de vie, dont le déclin peut se mesurer au travers des soixante années traversées par le récit. L’amour, la perte, les regrets, les secrets sont les grands thèmes de cette tragi comédie western, abordés avec simplicité. Ou bien platitude ? Parce que c’est le reproche que je ferai à ce roman qui ne m’a jamais emporté avec lui et m’a laissé en attente d’un tournant dramatique. Dès son premier roman et dans de nombreux autres par la suite, Larry McMurtry a su magistralement partager son amour pour l’Ouest épique. Malheureusement, celui-ci m’a plongé dans la perplexité : Adieu Cheyenne, certes, mais pour aller où ?

Pour les inconditionnels de Larry McMurtry ou les inconsolables de sa disparition.

Paotrsaout

SUGAR DADDY de Marion Chemin / Goater Noir

Il y a quelques mois encore, un mien camarade sur ce site écrivait : « Marion Chemin s’impose depuis une décennie en figure cash et incontournable de la nouvelle féminine, sucrée-salée, toute en mots doux et maux durs. » On ne peut en aucune manière le désavouer alors que paraît un nouveau (court) roman de l’autrice, prise apparemment ces derniers mois d’une frénésie (électrique forcément) de production. 

Sur les hauteurs du Havre, on s’affaire à préparer la fête d’anniversaire de Fred Stanis. un réalisateur de cinéma vieillissant. Sous les yeux d’un couple d’intermittents venus animer la soirée, Pomme, la fille de la maison, décide de gâcher la fête à sa manière. Sugar Daddy, c’est l’histoire d’une rencontre douloureuse entre deux mondes qui s’attirent sans se le dire.

Marion Chemin a une prédilection pour les histoires de familles, de couples, où, même enfouies, les blessures restent vives. La loi d’airain de son univers : une femme, un homme, ça abîme et ça s’abîme. Ce soir-là, c’était donc son soixante-treizième anniversaire et nous étions seuls. Le père, la fille et la haine. Marion Chemin a le talent également pour définir ses personnages féminins avec une rage et une tendresse décapantes. Et elle est lucide pour savoir que la sororité peut être aussi illusoire que la fraternité, spécialement quand elle doit dépasser les barrières sociales.

Sur les hauteurs du Havre, donc, une fille à son père et tout n’est pas sucre. Boursouflée par sa propre mésestime, enveloppée dans un corps disgrâcieux, Pomme a la haine. Mais ce soir-là, elle entend être reine. Son sale con de daron va morfler. Il prépare un raout aussi vain et fatigué que sa personne. Il vient de sortir son dernier film pourri mais encensé. Un réal français, quoi. Pomme veut tout faire péter, quitte à endosser une autre robe que celle qu’elle accepte de porter depuis toujours, la résignation. A-t-elle un plan ? Ce n’est pas certain. Des événements et la participation à la soirée d’un couple d’intermittents, Lucie et Gilles, lui en donneront l’occasion. Lucie se pose en positif prudent de Pomme. Pas accablée mais parfois miraculée. Pas défaitiste mais parfois défaite. Pas hideuse mais parfois rendue jolie par la chance, l’espoir ou le désir. Elle se croit à l’abri, elle a rencontré un homme, le sien. Elle construit sa vie, elle. Elle en une. Elle peut donc tout en perdre… Avec ses formules acides ou ses coups de griffes souriants, Marion Chemin nous raconte encore une fois que la famille, le couple, n’est pas le havre d’un bonheur idéalisé. Quand il y a une Pomme blette, c’est forcé, le reste du lot pourrit aussi, fille ou garçon. 

Un texte qui n’épargne pas les filles et les femmes, non plus que les papas et les gars. 

Paotrsaout

L’UN DES NÔTRES de Larry Watson / Gallmeister

Let Him Go

Traduction : Elie Robert-Nicoud

En 2017, les éditions Gallmeister inauguraient leur collection poche Totem par la réédition de Montana 1948 du sieur Watson, publié à l’origine aux États-Unis en 1993. Vingt ans après ce roman qualifié d’indispensable, Larry Watson publiait Let Him Go, aujourd’hui traduit en français, et nous emmenait à nouveau dans les plaines de l’Ouest au tournant des années 1950. En 2020, Thomas Bezucha l’adaptait au cinéma (acteurs principaux : Kevin Coster et Diane Lane).

Dalton, Dakota du Nord, 1951. Après la mort tragique de leur fils, George et Margaret Blackledge doivent maintenant accepter d’être séparés de leur petit-fils adoré, Jimmy. Car leur belle-fille, Lorna, vient de se remarier à un certain Donnie Weboy et l’a suivi dans le Montana. Hostile à l’égard de Donnie qu’elle soupçonne de maltraiter la jeune femme et l’enfant, Margaret décide de se lancer à leur recherche pour ramener Jimmy coûte que coûte. George ne peut que plier devant la détermination de son épouse. En s’approchant peu à peu de leur but, les Blackledge découvrent le pouvoir du clan Weboy, qui semble empoisonner toute la région. Et la vérité éclate très vite : cette puissante famille, dirigée par une femme redoutable, ne lâchera jamais le garçon sans combattre.

Avec une économie de mots maîtrisée, Larry Watson nous plonge immédiatement dans le huis-clos du couple Blackledge vieillissant. Sous le couvercle de leur quotidien ralenti mijotent le chagrin et la perte : leur fils est mort accidentellement, le petit-fils leur a été enlevé par sa mère, partie avec une autre homme. Seule Margaret semble ne pas se résigner à ne plus voir Jimmy. Obstinée, elle parvient à balayer l’hésitation de son mari à l’accompagner dans un voyage qui ne se passera pas aussi simplement que prévu. On comprend, à petites touches, la profondeur des sentiments qui unissent le couple Blackledge. Seulement, la parole et les démonstrations sont rares chez les habitants de l’Ouest. Au cours du voyage d’un Etat à l’autre, l’intimité forcée des époux ravive les bouffées d’un printemps de vie enfui : ces deux-là ont été très amoureux. Mais la mélancolie est bien la plus forte. 

Récupérer Jimmy, ce n’est pas négocier avec un homme, Donnie, son beau-père, mais se heurter à une tribu, les Weboy, rassemblée autour de la mère tutélaire. Margaret et George vont le découvrir très vite : c’est une belle bande de salauds qui terrorisent leur communauté. Commencé avec le malaise, leur face-à-face dérape dans la brutalité et le sang. Pour Margaret et George, le prix de leur espoir naïf est déjà terrible. Il serait raisonnable de s’avouer vaincu. La flamme de la colère s’empare alors de George, pourtant le plus réticent à entreprendre le voyage…

Des gens simples, une Amérique des Grandes Plaines qui entre à peine dans l’ère moderne et un roman à la hauteur d’une tragédie antique. Emouvant et (très) cruel.

Paotrsaout

LES COW-BOYS SONT FATIGUÉS de Julien Gravelle / Editions Seuil / Cadre noir

Je me souviens. Il y a 12 mois et des bananes, je proposais une chronique admirative de l’édition poche de Nitassinan, premier roman de Julien Gravelle, Français exilé dans le bois québécois. Là-bas, il se trace désormais une piste sur son traîneau littéraire, tracté par le talent qui est le sien. Fruit d’une collaboration avec l’éditeur de la Belle Province, Léméac, (traduisons par :  un deal), Les cowboys sont fatigués est la première escapade sur le terrain du roman noir de Julien Gravelle, d’abord publiée à destination de son lectorat américain mais avancée jusqu’à la gueule des Maudits Français par le Seuil en ce mois de janvier. 

Aux confins du Québec, dans la forêt boréale, Rozie vit seul dans son laboratoire clandestin entouré du froid et de ses chiens. Son job : assurer la fabrication d’amphétamines pour des trafiquants du cru. Seulement Rozie est las, et voudrait bien passer à autre chose, se ranger. Mais les dieux semblent en avoir décidé autrement, l’assassinat d’un gros bonnet va chambouler sa petite vie tranquille de chimiste. Son passé le rattrape, lui et sa véritable identité.


« Fond-du-Lac, 178 âmes aujourd’hui, avec pas un plan d’eau à moins d’un mille de là. Pour le lac, on cherchait toujours, mais le fond, on l’avait bel et bien touché».

Il semblerait que janvier devienne un mois consacré pour qu’un francophone nous balance un astie de bon roman, pétri d’inspiration nord-américaine. 2019, Le Cherokee de Richard Morgiève. 2022, Les cowboys sont fatigués de Julien Gravelle.  Je les rapproche, non pour les comparer (cela n’a aucun sens), mais bien pour exprimer la même jubilation. Julien Gravelle réussit indéniablement à rebondir sur l’autre rive d’une crique de genre. Le nature writing habité de Nitassinan laisse place à un roman noir dont le moteur nerveux continue à tourner et répondre malgré le grand froid. Ancré dans un territoire, peuplé de personnages incarnés et servi par un français créole dont le verjus ravira les amateurs d’explorations littéraires, géographiques et culturelles non moins que les rieurs à humour qui fait crisser les crocs. Ça coche des cases, beaucoup, et beaucoup de bonnes. Ils nous en feraient pas un film, à la fin, dites ?

On reconnaît sans trop de peine le territoire décrit par Julien Gravelle ainsi que les communautés qui le peuplent comme installés sur à proximité du Lac Saint-Jean, où l’auteur a son nouveau foyer. Entre citoyens ancrés au village et autochtones sur la drop, entre hommes rudes et voyous historiques, qui doivent s’ouvrir à un nouveau monde de violence et de trafic, c’est sur de truculents arpents de country noir que Julien Gravelle nous invite, arpents travaillés avec l’admiration non dissimulée de l’auteur pour Daniel Woodrell. Et pourquoi ne pas songer en effet à Faites-nous la bise à la lecture de ses Cowboys ?

Solide, vraiment pas de la pinotte. Enfin, y en a un peu quand même dedans. Va falloir te le cogner pour comprendre et tu seras pas déçu.

Paotrsaout

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