Chroniques noires et partisanes

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CAPITAINE VERTU de Lucie Taïeb / Editions de l’Ogre

 Les courts et nombreux chapitres de  Capitaine Vertu  sont tous nommés de façon lapidaire : 1848,  Sans suite,  Refus , etc. Jusqu’à l’ultime  Aurore . On entre dans ce livre comme on se retrouve enveloppé par le brouillard, quelles sont les parts de rêve et de réalité ?
Tout au plus, on trouve bien quelques échos à une actualité récente, aux mécontentements populaires et à ses répressions.

 Le capitaine Vertu, nous confia un jour le lieutenant Blanc qui avait servi sous ses ordes pendant près de dix ans, croyait en quelque sorte que chaque enquête qu’elle devait résoudre était la pièce d’un puzzle, et qu’une fois toutes les enquêtes résolues elle obtiendrait une réponse, une image claire et précise de trafics en apparence disparates et pourtant tous liés, une radiographie profonde du mal, qui lui dirait comment poursuivre la lutte, qui lui permettrait d’atteindre ce qui devait être son horizon ultime et inaccessible, le démantèlement des réseaux en cours et à venir, la chute définitive de ceux qui se trouvaient au sommet des hiérarchies multiples et ramifiées du crime.

Alors le personnage qui donne son titre au roman de Lucie Taïeb, la capitaine Vertu, arrive telle une légende. On la découvre taciturne, pugnace, solitaire, sans aspérités, sans goût pour les relations sociales.
Sa vie est racontée par d’autres, à contre-jour. Le récit s’éclaire au fur et à mesure des affaires résolues par la capitaine jusqu’à son départ soudain de la police et sa disparition.
Commence alors un autre récit, celui de sa vie et de ses naissances ; puis apparaissent les raisons intimes et entremêlées qui la font entrer puis sortir de la police. Parallèlement, on sent poindre chez Vertu plusieurs formes de culpabilité en relation avec son métier. 

 Lors de ma lecture, j’ai repensé à  Fausse Balle , le premier roman de Paul Auster publié à la Série Noire sous le pseudo de Paul Benjamin. Capitaine Vertu  est tout aussi âpre, on y avance dans une brume épaisse en se cognant aux chapitres, l’écriture assez froide semble souvent nous tenir à distance. Toutefois, ce serait dommage de ne pas s’y atteler, car d’une part il est court donc sa lecture ne se transforme pas en épreuve, et d’autre part, Lucie Taïeb instille un climat qui happe dès les premières pages. 

NicoTag

DARWYNE de Colin Niel / Le Rouergue

 ― C’est Jhonson, présente la mère, un vague sourire aux lèvres.

 Le prénom glisse sur Darwyne comme l’eau sur un plumage d’oiseau : il se fiche de savoir comment il s’appelle, l’homme à la débroussailleuse. La seule chose qu’il y a à retenir, c’est que désormais il va habiter avec eux. 

 Que c’est le nouveau beau-père.

 Les lèvres serrées l’une contre l’autre, l’enfant acquiesce, conscient qu’il n’a pas son mot à dire, que c’est la mère qui décide de ce genre de choses, pas lui. Mais il ne se fait pas d’illusion, il sait très bien ce que l’arrivée de ce Jhonson veut dire.

 Il sait que ça va recommencer.

Ils sont deux, Darwyne et Mathurine.

 Le pian de Guyane est un opossum bien mal considéré, un peu comme le rat en métropole. Sale petit pian dégueulasse, c’est ainsi qu’est surnommé Darwyne Massily par sa mère Yolanda, la plus belle femme du bidonville de Bois Sec d’après lui. Il parle peu, essentiellement à lui-même. À l’école il est considéré comme inadapté par les enseignants, les autres enfants l’ignorent ou le méprisent à cause de ses jambes déformées.
Les beau-pères défilent, c’est le huitième qui vient d’entrer dans sa vie, et pourtant il n’a que 10 ans. Il ne retient pas leurs noms parce qu’il sait déjà comment ça va se passer et se terminer. Il sait qu’il va de nouveau subir ce nouvel arrivant qui lui prend sa place.
Darwyne est clairement mal traité, c’est là que Mathurine entre en scène.
Mathurine est éducatrice spécialisée, célibataire et âgée de quarante ans. Son désir d’enfant est un élément clef de ce roman. Elle côtoie toute la misère et la violence faite aux enfants de Guyane. Un signalement anonyme lui est parvenu au sujet de Darwyne. 

 Le contact prend du temps à s’établir avec Darwyne. L’enfant et l’éducatrice vont se rencontrer, et trouver un terrain d’entente : leur passion commune pour la nature, la forêt guyanaise. Les connaissances de Darwyne sont stupéfiantes pour son âge, presqu’inquiétantes.
Ainsi avance le roman, entre Mathurine, Darwyne et Yolanda ; au gré de l’évaluation sociale que Mathurine n’arrive pas à conclure. Quelque chose cloche entre la mère et le fils.

Et à présent que Bois Sec s’est assoupi, que se sont tus tous les vacarmes humains, il écoute les bruits de la jungle. Après cette journée de plus avec le beau-père, ça l’apaise. Jamais il n’irait dire cela, ni à la mère ni à personne d’autre, mais ce qu’il entend d’abord, c’est la lisière débroussaillée en train de guérir de ses blessures. Les plaies qui se referment lentement, le crissement ligneux des tissus végétaux. Et, plus loin, Darwyne entend gronder la faune nocturne qui se presse derrière l’orée. Il entend les oiseaux de la nuit, feuler le grand ibijau, crisser la chouette à lunettes, il entend chanter les rainettes et les adénomères, il entend brailler les singes hurleurs, tout là-bas. Et ne sachant aucun de ces noms-là, ces noms couchés dans les livres des naturalistes, il les nomme à sa manière, dans sa tête. Et pourtant conscient que la mère n’aimerait pas le voir ainsi, il reste longtemps à écouter ce sous-bois plus étendu que le ville elle-même, déployé à l’infini sous le tapis des cimes. L’Amazonie entière à quelques centimètres de sa couchette.

 L’écriture de Colin Niel fourmille d’un vocabulaire inhabituel au polar ou au roman noir, c’est une occasion de s’enrichir de toute une faune bien éloignée des rues de New York, Paris ou Stockholm. Le décor foisonnant de Darwyne est savamment planté, non seulement on voit mais en plus on entend, on sent. L’auteur donne vie à ces plantes, arbres, lianes ; ses pages sont luxuriantes, palpitantes, vivantes de tous les animaux croisés. Toutefois cette nature peut être oppressante, s’y retrouver seul n’est pas bon signe. La forêt n’a rien d’idyllique, tout comme le bidonville dans lequel vit la famille Massily. Avec Darwyne, Colin Niel nous montre ce qu’est la Guyane des petites gens, des migrants comme Yolanda et Jhonson. Pas d’eau courante, des toits de tôles qui tiennent avec des bouts de ficelle, toutes ces vies précaires bien plus proches de la Jungle de Calais que des clichés habituels sur Kourou. C’est tout l’envers de l’exotisme.


Il faut être attentif lors de la lecture, non seulement pour bien appréhender la complexité du jeune Darwyne, personnage partiellement et librement inspiré du folklore amazonien, mais surtout parce que Colin Niel sème son roman d’indices à peine écrits qui reviennent en tête en cours de lecture ; et ce jusqu’à ce que cet épilogue épouvantable, qui paraissait inconcevable, soit enfin dévoilé. 

NicoTag

 La forêt guyanaise de Darwyne et Mathurine possèdent un rythme bien à elles qui pourrait bien ressembler à celui-ci.

STAN de Roman Parizi / Antidata

Sous cette couverture bien rouge et belle comme une affiche de cinéma se terre une soixantaine de pages bien noires : Stan de Roman Parizi.

Un gars, 30 ans peut-être, nous raconte l’histoire des années suivant sa majorité. Sorti des foyers de l’aide à l’enfance pour entrer dans ceux des personnes à la rue, il rencontre le Stan du titre, et quelques autres aux parcours plus ou moins identiques.

 Des histoires, il y en aurait des centaines à raconter, mais la plus mémorable, celle qui hante encore mes nuits, s’est déroulée le soir de la Fête de la musique 2004. Quelques jours plus tard, j’ai quitté la rue pour ne plus jamais y retourner. Ce soir-là, on avait prévu de se balader dans la ville toute la nuit. À 17 heures on était encore à l’AJ, dernier café, puis on est parti direction le 14e arrondissement. On voulait rentrer à pieds jusqu’à La Chapelle en s’arrêtant partout où il y aurait la fête. On était bouillants. On avait du shit, des clopes, des bières, et une bouteille de vodka dans nos sacs à dos.

Au travers de son personnage, Roman Parizi fait défiler cette longue nuit. Il en profite également pour conter le quotidien de cette petite bande, la débrouille pour ne pas dormir dehors, les plans bien foireux pour faire un peu de fric, etc : la réalité violente de toutes ces personnes pour qui le bitume est une jungle et qu’on ne voit pas, ou que l’on refuse de regarder.
Ils sortent de leur XVIIIème arrondissement habituel et s’aventurent à la Butte aux Cailles, à Mouffetard, ailleurs et même sur les toits, à refaire le monde et la vie entre deux joints et une goulée de vodka. De quatre au départ, ils ne restent bientôt qu’à deux.
Cette agréable traversée de Paris glisse d’abord vers la fuite après une halte dans le Xème, Stan a des idées d’avenir qui coûtent cher, puis chute dans la tragédie. Peu importe si on comprend bien ce qui va arriver, car le court chemin emprunté par Stan et le narrateur est servi par une écriture crue, raide comme un coup de canne et jamais caricaturale.

Avec ce court texte, R. Parizi inscrit son pas dans la longue listes des piétons de Paris amorcée par Léon-Paul Fargue et Blaise Cendrars, ramenée dans les quartiers populaires par Henri Calet et Jacques Yonnet, enfin plongée dans le caniveau par Didier Daeninckx et Marc Villard, sans oublier le terrible « Sans domicile fixe » de Hubert Prolongeau, et beaucoup d’autres.
J’ignore si Roman Parizi a publié autre chose, a priori non, toujours est-il qu’il doit continuer. Les quelques pages de « Stan » pourraient bien servir de prémices à autre chose.

NicoTag

Un album magnifique qui va fêter ses quarante ans bientôt, une dizaine d’histoires tragiques parmi lesquelles « Atlantic City » est ma préférée.

LES RANGERS DU CIEL de Horace McCoy / Série Noire

Traduction: France-Marie Watkins, révisée, complétée et préfacée par Benoît Tadié 

On connait bien sûr Horace McCoy pour son premier roman paru en 1935 et traduit ici en 1946,  On achève bien les chevaux .
Comme beaucoup d’auteurs américains de cette époque pionnière du roman noir et du polar, il a également publié un certain nombre de fictions courtes, notamment dans la revue  Black Mask . Dont celles qui nous intéressent dans ce beau volume.
Ce que l’on sait moins, c’est que McCoy a été dans l’aviation de chasse durant la Première Guerre mondiale. Cette période de sa vie est une partie du matériau de départ de ces pages.

Quelqu’un a un jour écrit qu’une enquête criminelle bien faite est composée d’un tiers de chance, d’un tiers de travail ardu et d’un tiers d’intuition. Les plus grands détectives mettent à égalité l’intuition et la chance, considérant l’une aussi importante que l’autre.

 Jerry Frost n’était pas un savant, ni un criminologue, et, au sens technique du terme, il n’était pas du tout un détective. Mais jusque-là il avait eu pas mal de chance, il était tout à fait disposé à travailler dur et il savait que son intuition l’avait tiré de plus d’un mauvais pas.

 Et il allait pouvoir s’en servir cette fois. Il s’en redit compte une heure après avoir quitté le chef de la police de Jamestown.

 Il vit quelque chose qui fit tilt dans son esprit ― sans doute possible. C’était le côté incroyable de l’idée qui l’avait convaincu.

Le premier texte, paru en 1929, est l’occasion de rencontrer Jerry Frost, capitaine des Air Rangers texans, ex-aviateur dans le ciel français de la première guerre au sein de l’escadrille La Fayette, puis présent sur d’autres ciels de guerre. Il se retrouve sur un aérodrome à enquêter au sujet de deux affaires de braquages spectaculaires. À cette enquête se mêlent ses souvenirs : une brusque possibilité de vengeance point au même moment. D’intuitions en rebondissements, de cascades en rafales de mitrailleuse, les criminels se retrouvent menottes au poignet, dans le meilleur des cas, le tout en une quarantaine de pages.
Dès la deuxième, s’ajoutent Les Fils de l’Enfer, quatre pilotes (américains, anglais et allemand) vétérans eux aussi, cascadeurs pour Hollywood. Ils s’engagent dans la Patrouille du Sud des Air Rangers de Jerry Frost afin de surveiller la frontière avec le Mexique et pour combattre le puissant et tentaculaire gang des avions noirs qui sévit de chaque côté du Rio Grande.


Dans ces histoires, pas de poursuites en bagnoles en plein Chicago ou de duels de cowboys dans une ville désertée, mais plutôt des loopings, des descentes en piqués, de véritables chasses dans le grand ciel texan. McCoy sait y faire pour rendre vivants, concrets, ces combats aériens, jusqu’à nous donner le vertige ou nous effrayer quand la toile des ailes se déchire, quand les mitrailleuses crépitent de tous côtés. Quelques incontournables de l’Ouest américain ne manquent pas à l’appel : attaque de train, braquage de poste, trafic de bétail, etc.

Plus on avance, plus l’ambiance générale s’assombrit, comme dans cette quatrième histoire,  Le petit carnet noir , dans laquelle Frost et sa troupe font le coup de poing et de flingue avec la pègre de Jamestown et des flics locaux bien corrompus. Histoire qui démarre par une bagarre dans un boîte de nuit pour se terminer par un atterrissage forcé en hydravion.

 La cinquième histoire,  Frost chevauche seul , marque un pas dans l’évolution du livre. D’une part Frost est mis à mal et se retrouve dans une posture fâcheuse, et d’autre part apparaissent les premières femmes des « Rangers du ciel ». Dont une certaine Helen Stevens, journaliste, qui disparaît alors qu’elle se trouve avec Frost dans un bistrot mexicain. Cette aventure fait basculer dans le polar ces histoires qui pour le moment relataient surtout les exploits des Fils de l’Enfer et de Jerry Frost. Les héros au grand cœur descendent subitement de leur piédestal et le récit prend une épaisseur jusqu’alors inédite, au plus grand bonheur de ma lecture.

 ― Ce soir, Eddie, on va faire une descente chez Singleton, dit Jerry. L’heure de la fermeture a sonné pour eux. Je leur ai dit, et ils n’ont même pas dit peut-être. Ils ont carrément dit non. Donc on va le faire pour eux.

 Ce soir-là, à dix heures et demie, les cinq hommes bouclèrent leur ceinture de pistolet, cinq hommes dont le maître était la loi ― au-dessus de la terre et sur terre.

 ― On n’y va pas pour rigoler, dit Frost. Si ça tourne mal, visez entre les deux yeux. Et restez ensemble. Andale !

 Le style d’écriture de Horace McCoy est offensif, comme ses confrères de l’époque il laisse la psychologie des personnages au vestiaire. De l’action à fond en permanence, rythmée par des dialogues dynamiques, dans un décor planté en deux phrases et pourtant d’une précision horlogère, voilà ce qu’on lit dans cette suite de quatorze histoires d’une cinquantaine de pages, pas vraiment des nouvelles ni un roman, plutôt des feuilletons relativement longs qui s’inscrivent dans la tradition de la littérature populaire américaine publiée dans les pulps magazines.


Contrairement à ses contemporains, je pense à  W.R. Burnett par exemple, H. McCoy conçoit ses personnages de façon très manichéenne. Jerry Frost et ses Fils de l’Enfer sont des héros sympathiques, très positifs, presque exemplaires, du genre qui s’arrêtent au passage clouté ou montent aux arbres pour redescendre le petit chat de mamie ; alors qu’il n’y a vraiment rien à récupérer des membres du gang des avions noirs.

 On peut aussi trouver quelques incongruités à ces personnages et grincer un peu des dents. La quasi absence des femmes bien que les clichés soient bien présents, l’inexistence des Afro-américains et le mépris avec lequel sont traités les Mexicains sont typiques de l’époque. Il faut bien garder en tête que ces textes ont été publiés il y a 90 ans et qu’on y trouve toute la matière nécessaire pour construire de bonnes aventures :  crime organisé et fausse monnaie,  contrebande et corruption, et bien sûr assassinats, avec enquêtes, indices, arrestations et condamnations.

 Les Rangers du ciel  n’est pas un chef-d’oeuvre, et telle n’était probablement pas l’ambition de l’auteur, par contre ce volumineux recueil se révèle être une lecture bien plus que plaisante, les histoires sont solides et on s’attache rapidement à certains personnages. C’est déjà beaucoup, et comme le dit la devise The Rangers always get their man !

NicoTag

BRUIT NOIR de Marianne Peyronnet / Editions On verra bien

Un humain n’est jamais aussi intéressant que quand on va fouiller dans la noirceur, quand il se révèle. Après, il y a le contre-jour. Pour faire exister la lumière, il faut qu’il y ait le contrepoint de la lumière, et le contrepoint, c’est la noirceur. Franck Bouysse

Pas de roman ni de nouvelles pour cette chronique, uniquement des entretiens. Restez car sous cette couverture anonyme l’affiche est bien alléchante. Des auteurs comme Richard Krawiec, Mark SaFranko, Michaël Mention, Cathi Unsworth, Irvine Welsh, Christophe Siébert, etc, complétés par l’éditeur Aurélien Masson,et par le touche-à-tout rasta-punk Don Letts. Marianne Peyronnet a choisi vingt-sept de ses interviews parues entre 2011 et 2022 dans le magazine musical New Noise où elle occupe le poste de pilier littéraire, et les a regroupées dans Bruit noir édité à Limoges par On verra bien.

 À la lecture de tous ces entretiens, la conclusion est évidente : Marianne Peyronnet maîtrise l’art de l’interview. Elle sait mettre en valeur ses interlocutrices et interlocuteurs ; ne perd jamais de vue son sujet, même quand elle semble s’éloigner vers la musique c’est toujours pour mieux revenir au(x) livre(s) des personnes interrogées.

  
Grâce à la pertinence de ses questions sur des sujets tels que le travail et la construction des histoires, des dialogues, des personnages, des lieux, et de la place de la musique, on se rend vite compte que ses questions sont aussi importantes que les réponses, elles permettent de mieux lire après. Lire ce n’est pas uniquement dévorer une histoire, c’est apprécier la consistance d’une phrase, la tenue d’un paragraphe ou le rythme d’un dialogue. Les réponses apportées par Franck Bouysse sur son travail donnent envie de (re)plonger dans ses livres pour voir comment c’est fabriqué dedans, percevoir le squelette et les muscles par dessus. L’entretien avec Patrick K. Dewdney va encore plus loin avec en plus la thématique du genre : littérature noire, blanche, populaire, politique, science-fiction. Voilà, pour moi, un auteur à découvrir.
Au fur et à mesure des entretiens, classés alphabétiquement et non chronologiquement, on perçoit bien ce qui permet à une bonne histoire de devenir un bon roman.

John King est très bien traité dans  Bruit noir, Marianne Peyronnet lui consacre trois entretiens, en 2012, 2017 et 2021, ce dernier avec la participation d’Irvine Welsh. Cinquante ans d’histoire populaire britannique défilent dans ses réponses, les skinheads, les punks, les hooligans, Thatcher, la classe ouvrière, le football. C’est une image réaliste de l’Angleterre, crue et très éloignée des élites, que J. King décrit, et dont il se sert comme cadre de ses romans.
Le deuxième entretien, le plus long, est consacré à The liberal politics of Adolf Hitler, dystopie non-traduite en français. C’est un éclairage inhabituel sur la perception de l’Europe et de l’Union Européenne chez les anglais.
 

 On conseille toujours d’écrire sur ce qu’on connaît. Et c’est vrai. Mais pointe alors le danger de n’écrire que des réflexions personnelles. Écrire uniquement sur ce dont tu as fait l’expérience offre une vision limitée du monde. C’est important d’écrire sur ce qui t’a nourri, mais c’est aussi important d’écrire sur ce que tu as observé de la vie des autres, d’accorder de l’attention à ceux que tu as rencontrés, même ceux que tu n’aimes pas, d’essayer de comprendre ce qui leur est arrivé, pourquoi, comment cela affecte leur personnalité, et ce que cela entraîne dans leurs interactions avec les autres. Les auteurs ne sont-ils pas là pour comprendre les forces qui fondent chaque être humain ? Richard Krawiec

 Vingt-trois autrices et auteurs figurent au sommaire de ce recueil qui est un véritable panorama du polar et du roman noir actuels. Il n’est pas possible de tous les évoquer. Parmi les quelques Américains il y a Mark SaFranko, c’est en partie grâce à cette interview parue en 2020 que j’ai eu envie de me plonger dans ses livres.
Cathi Unsworth, romancière anglaise, est une des rares femmes de  Bruit noir. Elle est issue du journalisme rock des années 90, c’est ce qui lui a permis de rencontrer son compatriote Robin Cook, grâce à qui elle découvre le roman noir, puis se met à l’écriture. Elle explique pourquoi la musique tient une place prépondérante lors de l’écriture puis dans ses livres.

 Je connaissais Michaël Mention par son très bon  Jeudi noir sur un France-Allemagne de triste réputation. Ses propos, souvent drôles, sur sa façon d’écrire, de bâtir des histoires donnent véritablement envie d’ouvrir ses autres romans, notamment sa trilogie anglaise sur l’Éventreur du Yorkshire dont l’angle semble différer totalement de celui de David Peace. Plus sérieusement, ce qu’il dit de la situation économique et de la place sociale des auteurs est assez triste.
Autre riche entretien, celui avec Sébastien Raizer. Tout y passe : sa découverte de Mishima et de la spiritualité orientale, sa carrière passée d’éditeur de livres consacrés au rock, sa première vie en Lorraine, son départ au Japon, et bien entendu ses romans.

Toutes ces personnes interviewées consacrent leurs livres à se confronter à la noirceur du monde et aux tréfonds de l’âme, bien loin de la littérature de salon feutré, ils grattent le réel comme le dit si bien Christophe Siébert. C’est aussi le cas de Peter Murphy, Lisa McInnerney, Caryl Férey, Martyn Waites, etc.

 Tous les polardeux ont des lunettes, ils vont regarder vers une direction où un auteur de littérature traditionnelle n’ira pas obligatoirement gratter. L’obsession de la mort est omniprésente dans le polar, c’est quand même une des forces les plus importantes de l’existence. Je ne connais pas une personne qui ne soit pas, et encore moins chez les mecs, obsédée par la question de la mort. Je ne parle pas de la vieillesse, mais de la mort, de l’absurdité. Je vois le polar comme essayer de mettre de l’ordre dans un monde de désordre. Ça peut apparaître comme une littérature un peu ébouriffée, mal élevée, mais j’y vois aussi un cri d’amour à la vie, et le rock aussi. Aurélien Masson

Aurélien Masson a droit à deux entretiens, le premier en 2011 alors qu’il était directeur de la Série Noire, le second en 2019 quand il crée EquinoX aux Arènes. Ses fonctions d’éditeur et de directeur de collection y sont méticuleusement autopsiés. Là encore, lire ces entretiens ouvre de nouvelles portes à la lecture, au plaisr de tourner les pages.

 C’est dans cette bonne trentaine de pages que le rapport entre polar et musique, polar et rock, est le mieux éclairé. La mise en parallèle des deux est discutée avec beaucoup de pertinence.  Finalement c’est presque la constante de beaucoup de ces entretiens, les rapports tissés entre le rock et le roman noir. Marianne Peyronnet y revient à chaque fois ou presque. C’est ce qui donne une belle cohérence à ce livre, et qui rend la lecture bien plus que plaisante. Bruit noir plaira aux amateurs de romans noirs, plaira aux fans de rock, et encore plus à ceux qui sont les deux à la fois.

Quand j’étais gosse, je ne me suis jamais dit qu’il me serait impossible de voyager, mais la lecture m’a permis d’accéder à des mondes nouveaux, d’élargir mon horizon. Kerry Hudson 

 C’est exactement ce qu’offre  Bruit noir, joli petit pavé de 370 pages dans lequel autrices et auteurs disposent de temps et de place, bien loin du mainstream habituel.

NicoTag

 Ce n’est pas le titre des Stone Roses qui me vient en premier quand je les écoute, mais c’est celui choisi par Richard Milward pour nommer son deuxième roman.

TOUT SAUF HOLLYWOOD de Mark SaFranko / Médiapop Editions

Nowhere near Hollywood

Traduction: Annie Brun

— Budweiser.

 Je n’avais pas envie d’une bière chère ou fantaisie.

 Il a tiré une pinte et l’a placée devant moi. Elle avait aussi peu de gaz qu’un pneu à plat, mais au moins elle était fraîche. 

 Je me suis mis à ruminer. J’avais trente-quatre ans et rien à mon actif. Ça faisait treize ou quatorze ans que j’écrivais, et j’avais tout essayé — des pièces, des romans, des nouvelles, de la musique. J’avais même été reporter professionnel pendant deux ans pour des quotidiens et pour un magazine régional, mais j’étais nul comme journaliste parce que je me foutais totalement de ce qui se passait dans le monde. À vrai dire toutes mes tentatives avaient foiré.

Voilà pour les présentations avec Max Zajack, héros récurrent de Mark SaFranko, dont on dit souvent que c’est son double, ce que sincèrement je n’espère pas pour l’auteur. Max est un type qui joue les angoissés pour mieux glander. Et comme tout vrai glandeur, il est constamment en train de tenter un truc pour faire rentrer un peu de fric, et aussi malheureusement d’échouer. Écrivain sans lecteurs qui se rêve acteur, Max collectionne les rôles foireux tel ce cadavre en début de film qu’on ne voit que quelques secondes, se retrouve factotum sur un tournage. C’est un mec sympa, un peu vaurien mais pas méchant ; il est soutenu moralement par l’admirable Gayle avec qui il vit et qui croit dur comme fer en ses talents d’auteur.
L’histoire de l’écrivain raté a déjà été racontée des dizaines de fois dans des romans, des films, etc. C’est à nouveau le cas, il n’y a pas vraiment d’intrigue dans  Tout sauf Hollywood . Il ne se passe rien de vraiment exceptionnel.
Et pourtant c’est bon, furieusement bon ! Connaissez-vous beaucoup d’auteurs capables d’écrire des phrases de ce genre : “Moi, par terre, j’aurais pu être n’importe quoi — un gant, une chaussure, un poil de cul. ; ou comme Ma seule apparition torpillait la plus animée des conversations, qui devenait aussi morte qu’Abraham Lincoln. ; ou encore Tout était tellement mauvais qu’on aurait pas su dire où ça pêchait. »

 Le livre est truffé de pépites comme celles-ci, il est difficile de choisir une citation en particulier. Cela paraît si facile, si simple, alors que non, tout mot est pesé, évalué, taillé. Mark SaFranko est un styliste ; tout son talent est entièrement contenu dans cette modestie, cette humilité qui chaque fois m’étonne, cette totale absence de recherche de la phrase qui fait mouche. Ça frôle le rudimentaire, ou la nonchalance.

 « C’est usant d’être déçu encore et encore. Tu finis par te dire que rien ne changera jamais. Que toute ta vie les choses ne feront que s’aggraver, et que c’est normal. Tu t’habitues à te faire flinguer. Et peu à peu tu réalises que t’en as plus rien à battre.« 


Max Zajack c’est un personnage d’Emmanuel Bove ou de Pascal Garnier, qui serait passé par les « Idées noires » de Franquin, ou chez Blake Edwards. Un humour assez noir traverse les pages, et côtoie le désespoir, la tristesse de vieillir, et cette chose inventée pour souffrir : le besoin de reconnaissance. On a envie de prendre dans les bras ce pauvre gars qui court en tous sens pour quelques dollars, quitte à imiter un chef Indien dans une pub pour des hot-dogs, ou à baisser son caleçon lors d’un casting. Il bataille pour essayer de placer « Le dragon écliptique », sa pièce sur Henry Miller, dont l’ombre plane sur le roman de bout en bout. Mais c’est à croire que tout se ligue contre lui. Acteurs, metteurs en scène, producteurs, tous flanchent à un moment ou un autre, sans exception. 

 Max collectionne les humiliations, excelle dans les échecs. Une pareille constance dans la malchance mérite le respect. 

 Max Zajack est un obstiné malgré lui.

NicoTag

Max Zajack n’est pas le seul à essayer de percer. Malgré une dizaine de 45t virulents, The Creation n’a jamais été sur devant de la scène.

L’AFFAIRE MYOSOTIS de Luc Chartrand / Seuil

« L’affaire myosotis » débute par un court prologue dans la bande de Gaza en janvier 2009 lors de l’opération militaire israélienne Plomb durci, des civils sont évacués par une colonne blindée israélienne.

― Ajnabi, murmura l’inspecteur. Un étranger. Demandez la liste de tous les étrangers qui se trouvent en ce moment sur le territoire.

 Le policier évalua rapidement la situation. Un étranger assassiné à Gaza allait entraîner un enchaînement quasi inévitable de conséquences. Les autorités publiques seraient forcément informées du meurtre d’un Occidental dans les prochaines minutes. Quel que soit son auteur (ou ses auteurs), le régime en place aurait tôt fait de vouloir l’attribuer à une faction poilitque rivale. Avec l’aide d’Allah, une justice vengeresse s’abattrait rapidement sur ces criminels désignés et l’affaire serait classée. 

 Mais un meurtre était un meurtre, et Mohammed Hanyeh était un policier. Ce cadavre appartenait à son groupe d’enquête criminelle et il n’entendait pas se laisser dicter des conclusions hâtives.

 Une rude partie s’annonçait.

L’étranger assassiné début 2011 est le canadien Pierre Boileau, fonctionnaire haut placé et en disgrâce de l’Agence canadienne pour la démocratie. Avant de mourir, il cherchait un de ses anciens élèves : Paul Carpentier, canadien également, travaille en Israël pour la fondation Steinberg pour la paix, et côté famille ça ne va pas fort. Il est marié à Rachel Mendelsohn avec qui il a un garçon, David, qui s’engage progressivement dans le sionisme ; elle est issue de la communauté hassidique canadienne et devient une artiste peintre reconnue, ce qui en fait une curiosité à maints égards.
Le myosotis du titre n’a rien d’une petite fleur, il s’agit d’une ONG berlinoise d’assistance psychologique pour les enfants victimes de guerre intervenant dans la bande de Gaza grâce à un financement du gouvernement canadien, et accusée d’antisionisme par Israël.
On voit tout de suite que le fond du roman est miné par le confilt israëlo-palestinien.

L’histoire, solide, se deploie assez rapidement autour de Paul Carpentier qui va se retrouver à enquêter sur le meurtre entre le Canada, Berlin, Israël et les territoires de la Palestine. Les autres personnages plus ou moins secondaires créés par Luc Chartrand sont pour certains bien bâtis. Notamment l’inspecteur palestinien en charge de l’affaire, Mohammed Hanyeh, qui tente de maintenir fièrement un semblant d’autorité judiciaire à Gaza, et aurait mérité une plus grande part dans l’histoire.

Reste à savoir pourquoi et surtout par qui a été tué Pierre Boileau. Les Israéliens, les Palestiniens du Fatah ou du Hamas, les Canadiens ? Le lieu du meurtre est idéal puisque régi par aucune règle internationale, et disputé entre les deux antagonistes palestiniens.
L’intrigue se corse quand Amanda Speer, la représentante de Myosotis à Gaza, disparaît. Quant au pourquoi il est assez simple, une accusation de crime de guerre à l’encontre d’un général de Tsahal.

― Nous avons perdu sa trace depuis une semaine, dit Marzella. Vous comprenez pourquoi je suis sur la défensive. Amanda est la directrice du projet portant sur les enfants victimes de l’opération Plomb durci. Elle travaille depuis presque un an dans les écoles du camp de Jabaliya. Je n’ai pas de détails sur ce qui s’est passé, mais la dernière communication que j’ai eue avec elle s’est déroulée le lendemain de la mort de votre ami. Elle m’a écrit pour me dire que cela était lié à des révélations qu’elle lui avait faites à propos d’un officier israélien qui avait fait partie des opérations à Gaza.

 ― Ayalon ?


Malgré d’évidentes qualités ce roman ne m’a pas convaincu, ni vraiment plu. L’auteur connaît son sujet, il a été reporter en poste au Moyen-Orient pendant de nombreuses années. Le rythme du livre est enlevé. L’environnement et l’époque sont intéressants, voire inhabituels sauf à fréquenter Yishaï Sarid ou Batya Gour et quelques autres, et change de la Scandinavie, des USA ou de Paris et Marseille. Les luttes de pouvoir ou d’influences s’entremêlent remarquablement à chaque chapitre. Alors ?

 Je ne demande jamais à un auteur de s’en tenir à une stricte neutralité, mais présentement certaines choses ont gêné ma lecture à plusieurs reprises. On sent clairement un parti pris de la part de l’auteur qui dépasse le cadre de son livre, c’est son droit, tout comme en tant que lecteur j’ai le droit d’en être incommodé. Ce serait acceptable si à tout le moins ça servait l’histoire, malheureusement ce n’est pas le cas.
Quitte à enquêter sur des crimes de guerre, pourquoi ne pas avoir écrit un essai et assumer ce positionnement, plutôt que de l’abriter derrière un voile de fiction ? 

 Mes réticences à l’égard de « L’afffaire myosotis » n’empêcheront pas d’autres lectrices et lecteurs d’y trouver une bonne histoire bien menée.

 NicoTag

DES ILES ET DES CHIENS de Sylvia Cagninacci / In8

 Sur le sentier de Saint-Jean, je me suis arrêté, à bout de souffle, sur la grande pierre plate, avant d’entamer la dernière montée qui mène à la chapelle. Et ce que j’avais imaginé est arrivé. Enfin pas tout à fait. Sous l’impact de la balle qui m’a perforé la cuisse, l’azur s’est bien déchiré en deux, mais rien n’a bougé. La mer ne s’est pas vidée et le ciel est resté suspendu en l’air. J’ai pensé à Lucie, à sa déception. Pas de Nathan visible. Puis j’ai été happé par l’intensité de l’expérience, car autre chose de bien plus incroyable s’est produit. Je me suis introduit dans la fente de pure lumière tout à coup béante entre le ciel et l’eau. 

 L’écriture est vive, dès les premières phrases on reste cloué sur place, à genoux. Sylvia Cagninacci nous raconte la jeune vie de Dominique, en commençant par celle de Noëlle, sa mère, une combattante du quotidien, et de son père Ange, un tocard à l’esprit tordu qui siphonne l’alcool par litres entiers ; un couple qui se détruit, qui s’aime autant qu’il se déteste. Je ne révèle pas grand-chose en écrivant qu’au bout d’une poignée de pages Dominique meurt, victime accidentelle de la balle d’un chasseur. Il continuera malgré tout à nous parler, nous confier sa vie et ce qui l’a mené sur ces chemins forestiers et malheureusement mortels. 

 De ce meurtre, l’autrice aurait pu dérouler une banale histoire de vengeance et une enquête policière, mais non. « Des îles et des chiens » n’est pas vraiment un polar, plutôt un roman noir et même très noir, c’est également une tragédie, de celles qui déchirent le cœur et l’âme, qui collent une boule dans le ventre et la gorge.

 Sylvia Cagninacci se concentre sur la folle mécanique de jalousies et d’engueulades, qui a emmené cet enfant à se réfugier sur les hauteurs de son village corse. On voit ce couple qui se saborde, ce gamin qui subit toute cette violence et en même temps l’amour incommensurable qu’il porte à chacun. Puis l’uppercut qui dégomme la mère et le père quand ils apprennent, chacun de leur côté, et comprennent que leur fils est mort.

Le roman se passe en Corse, les odeurs, la chaleur des pierres ensoleillées transpirent à chaque page, mais il pourrait se passer n’importe où. L’atmosphère générale y est aussi close et rustre que dans le Kentucky de Chris Offutt lu dernièrement.

 Je trouve les personnages d’enfants et d’adolescents généralement peu réussis, rares sont les David Vann, les Marion Brunet. Je peux désormais ajouter à cette courte liste « Des îles et des chiens ».

NicoTag

LES GENS DES COLLINES de Chris Offutt / Gallmeister

The Killing Hills

Traduction: Anatole Pons-Reumaux

 Ce nouveau roman de Chris Offutt prend vie en quelques minutes, un cadavre de femme adossé à une souche aux premières pages, immédiatement suivi de la rencontre avec Linda Hardin et son frère Mick. Elle est la première femme sheriff de son coin du Kentucky, lui est enquêteur militaire en déshérence. Elle lui demande un coup de main et il prend en même temps les rênes du roman.


On va suivre Mick dans les rudes collines sombres et touffues avec des familles enracinées depuis plusieurs générations. Tout le monde se connaît, s’épie et se soutient. Tous taiseux et méfiants, bien rugueux comme la nature autour, cet autre personnage du roman : toute cette végétation augmente la noirceur du livre, des arbres de toutes sortes, des lianes, des broussailles et des feuilles à la tonne, des écureuils, des serpents, des grottes et de la boue, partout, tout le temps.
Pendant que Linda doit se coltiner un bleu du FBI sorti de la poche de l’industriel local, Mick parcourt les vallées, tentant d’apprivoiser les familles recluses qui pourraient avoir un lien avec le meurtre. On le voit déchiffrer, décoder le peu de mots et surtout les non-dits de ces gens engoncés dans un antique code de l’honneur où la vengeance et le qu’en-dira-t-on tiennent fermement leurs places.

 — Est-ce que Nonnie fréquentait quelqu’un ? Je veux dire, est-ce qu’elle avait un soupirant ou quelque chose comme ça ?

 La femme tira sur sa manche, tapota l’accoudoir de son fauteuil et regarda le sol.

 — Non, dit-elle d’une voix ferme. Personne.

 Les voix dans le fond s’élevèrent de nouveau, se chevauchant comme dans une dispute ou un débat. Mick but une gorgée de café, aspirant de l’air pour le refoirdir. Le regard de la femme passa de lui au portrait de Jésus, et Mick se dit qu’elle avait des années d’entraînement au silence.

  Comme si le tableau n’était pas assez noir dans « Les gens des collines », la drogue est également de la partie, elle tue et fait tuer. L’occasion pour Chris Offutt de nous balancer toute la violence de ces comtés oubliés avec un style d’écriture tant visuel que percutant.

 Le meurtre de Nonnie Johnson passe presque au second plan ; pour Mick la recherche de la vérité se métamorphose en défi, en quête. Comment débusquer un meurtrier dans cet enchevêtrement de vallées claustrophobiques, de hameaux dépeuplés, de clans familiaux où le silence est la vertu cardinale. Comment écarter la vengeance, et éviter la multiplication des cadavres ?


Une fois terminé Les gens des collines  tout n’est pas si noir puisque ce roman est le premier volume d’une trilogie. Le deuxième devrait paraître dans quelques semaines aux USA, et le troisième est bien avancé. Retrouver Mick et Linda dans leurs collines bleues est la promesse de bonnes pages à venir. 

 NicoTag

 Comme un avant-goût du roman, l’âpreté du paysage, des gens, de la vie dans ces collines ; tout est dans ce « Cabin fever ».

LA ZONE de Markiyan Kamysh / Arthaud

Traduction: Natalya Ivanishko

 Markiyan Kamysh est ukrainien, en 2015 est sorti son livre « La zone », paru chez nous en 2016, et qui revient ces jours-ci en librairies ; c’est un promeneur un peu particulier : la Zone d’exclusion de Tchernobyl est son terrain de prédilection. Il y mange, dort, se baigne, picole pas mal aussi, dans les ruines et les bois autour de la centrale, dans Pripyat, la ville où logeaient les employés et leurs familles. 

 C’est ce qui m’attache à la Zone. Un homme normal se contenterait d’une visite. Quelqu’un d’obstiné aurait besoin de quelques incursions supplémentaires. Moi, je trouve toujours un nouveau prétexte pour y retourner. D’abord, Prypiat et Tchernobyl1-2, puis des bourgs, des bourgs, des bourgs, des colonies de vacances, des cures, des batteries antiaériennes, des hangars, le chemin de fer, des tours de refroidissement, des églises. J’ai envie de renifler et de toucher chaque débris de cette poubelle, chaque fragment du passé. Et, à chaque fois, je me jure que cette visite sera la dernière.

 Mais non, que dalle ! Un mois plus tard, j’écorche à nouveau mon à dos sous les barbelés, encaisse des chutes dans les fossés, suis les chemins de fer désaffectés, traverse les ponts et allume des cierges dans des églises abandonnées. Je suis un imbécile. Assommez-moi.


M. Kamysh écrit un drôle de récit de voyage, aussi déglingué qu’enfiévré. Il a commencé à fréquenter le site vers 2010, à 22 ans, puis y est retourné de nombreuses fois en toutes saisons. Il y va pour le frisson du danger, de l’interdit, mais aussi pour être loin du monde et vider des canettes tranquillement sur les toits ou perché sur des radars, il y trouve son propre exotisme. C’est un clochard, qui explore l’Apocalypse comme il se qualifie.

 Loin de tous ces récits post-apocalyptiques dont on nous abreuve depuis quelques temps,  La zone  est un voyage dans un territoire où la fin du monde a bien eu lieu. Ce n’est pas un bouquin de science-fiction, à peine de la fiction, et encore moins de la science. Les descriptions des lieux qu’il traverse se rapprochent de l’urbex, mais sur un terrain géant, une zone de plusieurs centaines de km² interdite et à l’abandon. On imagine souvent cette zone comme un endroit où le temps se serait arrêté en avril 1986, alors qu’elle grouille de vie, des soldats et des policiers, des ermites et des revenants, des pillards, des promeneurs, ainsi que des touristes amateurs de ruines, et énormément d’animaux sauvages : loups, lynx, sangliers, cerfs et biches, etc. 

 Mettons-nous d’accord. Pas de raids, ni de marches ni aucun autre terme galvaudés du vocabulaire militaire. Une promenade dans la Zone, point final. Il n’y a rien dans cette Zone qui puisse en faire un endroit ultra dangereux, une épreuve d’endurance pour les plus braves de l’humanité. Si c’est ça que vous cherchez, allez dans la toundra, descendez dans les cratères de volcans. Dans la Zone, il n’y a que des promenades paisibles au milieu des forêts mixtes.

 L’homme se fait des montagnes de tout.

Il brosse le tableau du Tchernobyl actuel, de ce qui est et de ceux qui y vivent en s’accommodant avec leur environnement, sans vraiment évoquer l’accident de 1986. C’est une toute autre vision que celles de Svetlana Alexievitch ou de Galia Ackerman par exemple.    

 Markiyan Kamysh aime être dans la zone, tout en sachant que son comportement est quasi suicidaire, sa fascination pour ses lieux n’a rien de glauque et son récit n’est pas catastrophiste, il oscille constamment entre désespoir et décadence, avec toujours un humour bien particulier.

NicoTag

P.S : Depuis le début de la guerre, Markiyan Kamysh écrit depuis Kiev pour différents journaux européens.

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