Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Marie-Laure (Page 7 of 7)

MIRROR de Karl Olsberg / Jacqueline Chambon Noir.

Traduction: Johannes HONIGMANN

 

Imaginez un monde où un outil informatique, un réseau social, est censé devenir votre meilleur ami.

Que font les amis ? Ils vous aiment, vous aident, vous conseillent. Le Mirror est un objet connecté  conçu pour vous pousser à prendre les bonnes décisions, dans votre vie professionnelle, et dans votre vie personnelle. Pour cela, il est important que le Mirror vous connaisse, donc il est important de le porter continuellement afin qu’il en sache un maximum sur vous et ainsi vous fasse prendre les bonnes décisions.

« Ton Mirror te connait mieux que toi-même. Il fait tout pour te rendre heureux. Que tu le veuilles ou non ! ».

Imaginez un monde où toutes vos actions vous sont soufflées par une intelligence artificielle. Imaginez un monde où une personne aveugle, ou un autiste, pourrait voir sa vie facilitée grâce à l’utilisation du Mirror. Véritable progrès, évolution du nouveau millénaire ou frayeur absolue ?

Et si ce nouveau système révolutionnaire devenait un centre de contrôle supérieur ? On suit plusieurs utilisateurs au fil des pages. L’une d’elles, Freya Harmsen, journaliste, se rend compte que son Mirror ne se comporte pas exactement comme un simple outil d’aide. On suit donc son enquête qui croise d’autres utilisateurs, le système informatique semble devenir fou. Il ne semble plus se contenter de faire des suggestions pour le bien de son usager, mais bien d’avoir une volonté propre, en quête d’un optimum global et non individuel. Cet ami se transforme donc petit à petit en véritable tyran, il pousse à l’isolement, à l’éloignement des personnes aimées.

On ne peut lire ce livre sans penser, bien sûr, à « 2001 l’Odyssée de l’espace » de Stanley Kubrick et à comparer le Mirror à HAL. Le thème est le même, remis en perspective dans notre monde actuel déjà ultra connecté. Pour autant, l’auteur n’en fait nullement mention alors que ses personnages font souvent référence à Terminator. Bien sûr la vision dans ce livre est bien la prise de pouvoir par les machines et de ce fait la destruction du monde par un asservissement des hommes, mais toute la démonstration est bien plus proche, trop proche ( ?), du film de Kubrick.

« Ces appareils n’obéissent plus aux désirs de leurs propriétaires c’est comme dans l’apprenti sorcier de Goethe : nous avons perdu le contrôle des esprits que nous avons invoqués et nous ne savons pas comment en redevenir les maitres ».

Roman de science fiction ou plutôt réalité potentielle pas si lointaine ? Dans ce livre, l’auteur Karl Olsberg veut nous faire prendre conscience que nous vivons dans un monde trop connecté, où les réseaux sociaux prennent trop de place, où nous perdons peu à peu notre libre arbitre, nous nous renfermons sur nous-même.

L’auteur a un doctorat sur les applications de l’intelligence artificielle et a fondé une Start up de logiciels. Son écriture est aussi froide que les logiciels qu’il semble maîtriser. Cela est parfois dérangeant dans les dialogues qui semblent sans vie, énoncés comme des phrases mises bout à bout mais sans aucun sentiment derrière. Quand il s’agit de dialogues entre deux amoureux, cela semble peu réaliste.

La lecture est assez facile, quant au thème, il a déjà été abordé à plusieurs reprises, sans aucune véritable nouveauté si ce n’est le parallèle fait avec les GAFA dans notre XXIème siècle. C’est une étrange curiosité…

Marie-Laure.

LA SOIF de Jo Nesbo / Série Noire / Gallimard.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

La soif. La soif d’un tueur n’est étanchée que par la traque de sa victime, et le meurtre de sa proie. Mais n’y a-t-il pas un même genre de soif pour le policier qui est chargé de l’enquête ? Pas toujours il est vrai, mais c’est ce qui anime Harry Hole. Ce flic, aujourd’hui devenu prof à l’école de police, expert dans les serial-killers, est un chasseur. Il a raccroché mais depuis il vit avec un manque, sa soif ne passe pas. Il peut se chercher des excuses, mais ce qu’il aime au fond de lui, c’est véritablement pourchasser les tueurs, et les attraper, lui, Harry Hole. Il est prêt à tout remettre en question, sa famille, son bonheur, son équilibre, sa sobriété lui un ancien alcoolique à moitié repenti, pour arriver à attraper le seul serial killer qui lui ai jamais échappé.

La soif est aussi une soif de pouvoir, la politique étant malmenée dans ce roman par le biais du personnage de Mickael Bellman, directeur de la police d’Oslo, qui est prêt à tout pour assouvir son ambition.

Nesbo mélange habilement l’intrigue avec la vie personnelle des protagonistes : que ce soit la cellule policière, les journalistes qui suivent l’affaire, les intervenants extérieurs, les proches des flics, tous leurs faits et gestes sont entremêlés avec le fil de l’enquête.

L’auteur distille des indices tout le long du roman qui nous permettent de suivre l’intrigue, d’élaborer des théories, de nous perdre, de faire machine arrière. On essaie de résoudre l’énigme, on ressent de l’empathie, on souffre pour les victimes, même s’il n’y a pas de grandes surprises. Et petit plus du roman, Harry Hole est un grand amateur de rock, la bande son accompagne donc notre lecture, distillée par petites touches tout au long du roman.

Pour les habitués de Nesbo et de son enquêteur, vous ne serez pas déçus. On retrouve dans ce livre les personnages récurrents de sa série, et une enquête qui tient la route. Je ne suis pas personnellement une inconditionnelle de Harry Hole, j’ai dû lire 2 romans en tout et pour tout. Je suis donc certainement passée à côté de certains aspects, j’ai parfois eu du mal à m’y retrouver certains faits faisant appel à notre connaissance de la vie des personnages, mais cela ne gêne absolument pas la lecture. Il s’agit de la quête d’un monstre, de quoi étancher notre soif de justice et de morbide.

Pour tous les amateurs du genre.

Marie Laure.

LES BRÛLURES DE LA VILLE de Thomas O’Malley et Douglas Graham Purdy / le Masque.

Traduction: François Rosso.

L’histoire se déroule en 1954, dans la ville de Boston qui est écrasée par une canicule. Vous êtes alors transporté au milieu d’une importante communauté irlandaise en lutte avec les italiens, plus fraîchement immigrés mais qui veulent prendre le pouvoir. La vie est dure, le chômage important, la violence omniprésente.

Une nuit, l’inspecteur Owen reçoit un tuyau d’un informateur concernant l’arrivée d’un bateau chargé d’une cargaison d’armes de contrebande pour l’IRA. L’inspecteur arrive trop tard, il ne trouve plus qu’une série de cadavres, dans le sillage du bateau. Les Irlandais, plus ou moins fiers de leur appartenance à « la cause » restent soudés et refusent de parler. Owen fait donc appel à son cousin Cal et son ami d’enfance Dante. Dante est un ancien toxico, musicien, au chômage qui doit gagner un minimum pour sa famille : sa sœur et la fille dont il a la charge. Cal, lui est un ancien flic, alcoolique, qui a été sorti des forces de police et se retrouve avec une boîte de sécurité privée qu’il fait tourner avec un personnel d’ex-taulards.

Les 2 amis vont donc arpenter les trottoirs du quartier pour mener l’enquête en parallèle d’Owen. Nous sommes alors plongés dans cette atmosphère très noire, on sent la détresse, la misère, les gangs, la toute-puissance de l’IRA dans ces quartiers populeux : « Dans leur tête ils ne vivent pas aux Etats-Unis, ils vivent à 6000 kilomètres ce qui pour eux veut encore dire chez eux ».

L’ambiance est étouffante, comme la canicule qui écrase Boston, le ton utilisé et le rythme employé collent parfaitement à ce roman très sombre qui dépeint un quartier glauque, où la population reste très ancrée dans sa culture, tournée vers elle-même. L’IRA est dans tous les esprits, ils survivent pour cette cause, font face à la violence, la provoque pour elle.

On mène l’enquête avec les trois personnages principaux, tout en étant mêlé à leurs vies personnelles, leurs souffrances, leurs petits bonheurs. L’aide qu’apportent Cal et Dante à Owen, dans cette enquête, leur permet d’espérer une sorte de rédemption, un avenir meilleur, une sortie du tunnel. Owen quant à lui, continue son enquête officielle, il jongle entre son travail, sa famille, ses amis, en essayant de préserver les uns et les autres.

Ce livre est la suite de « Les morsures du froid » que je n’ai pas lu, ce qui ne gêne en rien la lecture et la compréhension de ce nouvel opus. Par contre, ce livre m’a donné une furieuse envie de découvrir ce 1er volume. Pour tous les amateurs de romans noirs.

Marie-Laure.

LA CIBLE ÉTAIT FRANÇAISE de Lee Child / Calmann Levy.

Traduction: Elsa Maggion.

Ne cherchez pas dans ce livre une histoire franco-américaine comme le titre pourrait le laisser penser. Il s’agit en fait d’une nouvelle aventure de Jack Reacher, celui-ci reprend du service plus ou moins contraint. Il est  mandaté par la police militaire pour retrouver un sniper soupçonné d’avoir tenté de tuer le président français.

L’histoire se passe principalement en Angleterre : le G8 doit se réunir et tous ses membres deviennent des cibles potentielles. Une collaboration entre tous les services secrets est donc nécessaire. Notre héros va donc devoir travailler avec ses homologues étrangers. Pour corser encore un peu sa situation, il est obligé de composer avec une jeune femme, Casey Nice, des forces spéciales mais qui n’a jamais été sur le terrain. Cette femme le renvoie à son passé et donc à ses erreurs. Pour un homme comme Jack Reacher, loup solitaire vagabondant comme il le souhaite, devoir partager ses informations, avoir confiance en des tierces personnes est assez difficile. Il ne fait pas de langue de bois et au final n’en fait qu’à sa tête. Bien que son personnage soit très froid, il est capable d’empathie, il veut aider Casey Nice à surmonter ses peurs, cela lui permettant d’essayer de comprendre et de réparer ses propres fautes.

Tel Sherlock Holmes (comparaison faites dans le livre) on suit Jack Reacher élaborer des hypothèses, remonter des fausses pistes, tirer le fil de l’intrigue, pour nous mener au coup de théâtre final.

L’intérêt de ce nouvel opus est de connaître un peu plus ce personnage charismatique qu’est Jack Reacher. A l’occasion d’un court séjour en France on en apprend un peu plus sur sa vie et sur sa personnalité.

L’écriture est dure, sèche, elle colle parfaitement au personnage principal, pas de sentiments superflus, pas de discussions futiles, tout a du sens.

On a l’impression de regarder un film en lisant ce livre : les descriptions sont très détaillées, scènes de bagarres, surveillance, … : tout est décrit dans le moindre détail comme si les scènes se déroulaient sur un écran, devant nos yeux.

Cela alourdit quelque peu le livre,  entraîne quelques longueurs. L’intrigue est toutefois plutôt bien construite avec une fin à laquelle, personnellement je ne m’attendais pas. Je vous conseille donc cette lecture, pour les amateurs du genre.

Marie-Laure

 

LA NATURE DES CHOSES de Charlotte Wood / Le Masque.

Traduction: Sabine Porte.

Il s’agit d’un véritable roman noir, violent, dérangeant parfois, et avec un engagement féministe fort.

L’histoire : dix femmes sont retenues prisonnières au milieu du bush australien dans un complexe de plusieurs bâtiments entourés d’une clôture électrique infranchissable.

Pourquoi sont-elles prisonnières, qui les a menées là ? Ces questions n’ont en fait, pas une importance primordiale, l’auteur nous laisse dans le flou de façon à nous immerger totalement dans la captivité. Nous vivons avec ces femmes, nous nous sentons sales, nous ressentons leurs douleurs.

On en apprend toutefois un peu plus sur leurs histoires au fil des pages Elles ont toutes un point commun : avoir fait la une des journaux pour des scandales sexuels. Fautives ou victimes, la société a pris fait et cause pour les hommes et les a condamnées, elles sont sous leur domination : leurs pères, leurs frères, leurs amants, leurs geôliers. Ce sont eux qui ont le pouvoir et qui se servent de celui-ci pour avilir les femmes. Ces dernières en viennent à ressentir de la haine envers leurs propres corps, ce dernier étant la cause de leurs souffrances .

« Comme si les femmes en étaient elle-même la cause comme si les filles en vertu de la nature des choses s’étaient fait cela toutes seules ».

Sur ces dix femmes, on en suit véritablement deux : Yolanda et Verla. Ces dernières ont subi elles aussi leur emprisonnement, en accordant leur confiance aux mauvaises personnes, mais ce sont des femmes fortes, au caractère bien marqué et qui dès le début ne veulent pas baisser la tête sans rien dire.

La captivité, la faim, l’ennui va faire se retourner la situation : les femmes vont montrer leurs forces, elles vont reprendre en main leurs destins.

Par une forme de solidarité, de compréhension muette, elles vont montrer aux hommes qu’elles peuvent faire des choix, redresser les épaules, réorganiser leurs vies pour survivre. Car au bout du compte une seule chose compte : la survie dans un monde hostile quand les cartes distribuées au départ ne vous sont pas favorables. Elles sont nées femmes, jolies, désirables, tous les attributs qui les prédestinaient à subir l’oppression d’un monde fait par et pour les hommes. Leurs corps ne sont pas un atout, mais quand celui-ci retrouve un côté animal du fait de la prison (perte de poids, poils, peau disgracieuse…), le mental reprend le dessus, elles ne sont pas plus faibles que les autres, elles doivent montrer au sexe masculin qu’elles peuvent elles aussi décider et vivre comme bon leur semble.

L’écriture de Charlotte Wood est noire, glaçante, vous vivez la captivité au fil des pages, vous ressentez la douleur, la saleté, la servitude. Certes l’auteur ne répond pas à toutes les questions que l’on peut se poser sur l’histoire mais la force du roman est là : l’histoire en elle-même passe au second plan pour privilégier les sentiments, la souffrance des femmes, c’est un grand roman noir.

Marie-Laure.

NE FAIS CONFIANCE A PERSONNE de Paul Cleave / Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

Les auteurs de polars sont-ils des personnes recommandables ? Est-ce leur goût pour le morbide, leur imagination débordante voire même leurs expériences qui les poussent à écrire des histoires de crimes ?

Dans “Ne fais confiance à personne”, Paul Cleave se pose cette question au travers d’un auteur de thriller, Jerry Grey, atteint de la maladie d’Alzheimer. La démence pousse cet homme à avouer des crimes ressemblant étrangement à ses personnages de romans. Mais où est la vérité ? La maladie lui fait confondre la réalité et la fiction, mais lorsque de vrais meurtres de femmes font la une des faits divers, qu’est-ce qui est réel ? La maxime du héros « Ecris ce que tu sais, fais semblant pour le reste » résonne étrangement : sa maladie, Le capitaine A, lui fait-il oublier ses crimes ?

Le roman est écrit avec une alternance entre un chapitre sur la vie présente de Jerry dans un centre de soins, et un chapitre flashback sur sa vie au moment de la découverte de son Alzheimer.

Ces retours en arrière permettent de découvrir le Jerry d’avant, tant qu’il avait encore de longues périodes de lucidité. Ce sont ces chapitres qui construisent le roman et nous font nous attacher à lui. Il habite avec sa femme dans un quartier résidentiel de Christchurch, une maison avec jardin, avec de bonnes relations avec son voisinage.

On aime le personnage principal, on a de l’affection pour lui, qui sombre peu à peu dans la folie, on ressent ses émotions face à sa famille qui ne sait pas comment faire face.

Et en même temps on s’interroge, et s’il commettait réellement ses crimes ? Est-ce réellement un homme bien, un homme que l’on peut aimer, ou est-ce un psychopathe, dont la maladie lui fait tout oublier ? On rit aussi, devant des scènes cocasses que le Capitaine A lui fait faire, et qu’il oublie très vite. Alzheimer fait ressortir le pire en Jerry, il n’a plus aucun filtre, aucun savoir vivre. Nous sommes totalement immergés dans sa vie et dans sa maladie. Toute l’histoire est racontée par lui-même sous forme de cahier de la folie qu’il écrit pour se souvenir.

Les chapitres courts, les phrases sans fioritures facilitent la lecture. On se prend vite au jeu, le roman devenant ainsi un « page-turner », où l’on veut savoir la suite, Jerry a-t-il tué ces femmes, que va-t-il lui arriver ?

Ce thriller, sans révolutionner le genre, vous fait passer un très agréable moment. Son écriture fluide, les scènes oscillant entre humour et noirceur, au ton très caustique vous transporte dans cette ville de Christchurch, dans cette maison de santé et dans la vie de Jerry Grey. Je vous le recommande fortement, c’est une histoire qui tient en haleine, et qui vous permettra de rire et de frémir, que demander de plus à un thriller ?

Marie-Laure.

 

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