Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Entretiens (page 4 of 6)

Entretien avec Colin Niel pour « Seules les bêtes ».

Franchement épaté par le nouveau roman « Seules les bêtes », il m’a semblé judicieux de poser quelques questions à l’auteur sur le fond du roman comme sur la forme sans  dévoiler les multiples surprises qui attendent le lecteur. L’entretien est tout frais du jour, par échange de mails. J’en profite pour remettre la chronique afin que le lecteur sache un peu de quoi on parle.

Après trois romans situés en Guyane,  Colin Niel quitte l’Amérique du Sud pour le Massif Central. « Obia » publié en 2015 a d’ailleurs obtenu le prix des lecteurs à QDP l’an dernier. Si ce prix ne brille pas par l’originalité de sa sélection, il a néanmoins récompensé des auteurs hautement recommandables de DOA à Malte en passant par Varenne pour n’en citer que quelques-uns. Nul doute que cette auréole a dû finalement peser lourd pour l’auteur au moment où il changeait complètement d’horizon, d’univers. Continue reading

MON AMÉRIQUE A MOI DE Jacques Olivier Bosco. (BRUTALE chez Robert Laffont).

Jacques Olivier Bosco est un auteur de polars ayant commencé sa carrière chez Jigal et qui la poursuit actuellement chez Robert Laffont dans la collection « la bête noire » de Glenn Tavennec. C’ est aussi un ami du site pour qui il a déjà chroniqué De Cataldo et Montero. Son explosif nouveau roman « Brutale », titre amplement mérité, raconte les débuts romanesques de Lise, flic extrêmement dangereuse utilisant des méthodes très particulières et vient de sortir en janvier, pour les amateurs de sensations très fortes..

Ici, il nous conte beaucoup plus sereinement ses souvenirs d’Amérique, son rapport au pays. Continue reading

Entretien Thomas Bronnec / « EN PAYS CONQUIS » / Série Noire Gallimard.

La Série Noire l’annonce comme le roman noir de la présidentielle. Après « Les initiés » sorti en janvier 2015, Thomas Bronnec revient avec les sales combines des politiques, avec toujours l’empreinte des énarques présents dans le premier volet. Ce coup-ci, ils sont conseillers des hommes politiques dans une période d’élection présidentielle et de législatives et manœuvrent…L’auteur a eu la gentillesse de répondre à des questions qui certainement vont aideront à mieux comprendre les enjeux cruciaux.

  • Vous en êtes à votre troisième roman, quand l’envie d’écrire vous est-elle venue ?

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MON AMÉRIQUE A MOI / Marin Ledun.

Marin Ledun est un auteur reconnu qu’on aime beaucoup chez Nyctalopes. L’auteur de « No more Natalie » a peu écrit sur l’Amérique mais  sait très bien en parler. On retrouvera le Marin Ledun du roman social noir de « Les visages écrasés » et « En douce » prochainement dans un entretien avec Chouchou. Continue reading

MON AMÉRIQUE À MOI / Francis Geffard. Festival America,Terres d’Amérique Albin Michel.

Alors Francis Geffard, je ne saurai jamais assez le remercier pour m ‘avoir fait découvrir tant de grands écrivains américains par le biais de ses collections « Terre Indienne », »Terres d’ Amérique » et les « Grandes traductions » chez Albin Michel et de permettre de les rencontrer lors du festival America qu’il organise tous les deux ans à Vincennes. Ayant déjà rencontré l’homme à plusieurs reprises, il m’est très difficile d’en parler sans que cela sente la subjectivité mais c’est un seigneur et un vrai gentleman. Il est capable de vous écrire pour vous remercier d’une chronique, vous inviter à déjeuner avec Jamie Poissant, vous amener à une table pour vous présenter Pollock, Boyden et Davidson comme vous téléphoner pour vous expliquer une couverture de roman. Un pro, un passionné de littérature et un amoureux de l’Amérique. Continue reading

ENTRETIEN AVEC MATTHEW MCBRIDE / Etonnants Voyageurs 2015.

Matthew McBride revient le trois janvier avec « Soleil Rouge » chez Gallmeister. Fini l’humour massacreur de « Frank Sinatra dans un mixeur » dont il nous parle dans cet entretien réalisé fin mai 2015 à St Malo.La vie dans le Missouri, la drogue, la zik et des détails sur son nouveau roman,beaucoup de choses dans cette interview où Matt s’est montré beaucoup plus grave que laissait prévoir la lecture de « Frank Sinatra… ».

McBride se revendique de Daniel Woodrell et considère avoir écrit un roman résolument redneck avec « Soleil rouge ».

Qui êtes-vous Monsieur McBride ? Que voulez-vous nous dire de votre vie ?

Le moins possible. Je n’aime pas vraiment parler de moi plus que nécessaire. Je tiens à ma vie privée. J’apprécie de venir ici, rencontrer des gens mais… Je ne pense pas avoir tant de choses à dire.

OK, ça me va. Vous avez travaillé pour Chrysler pendant 13 ans ?

Oui, j’ai eu beaucoup de boulots. J’ai travaillé dans toutes sortes d’usine imaginables. Mais pour être clair, je détestais tous ces boulots, je n’étais pas très bon pour ça. Ecrire est la seule chose pour laquelle je suis bon et je pense que c’est depuis que je suis tout jeune. Je ne veux pas avoir un boulot identifié, je ne veux pas travailler dans une banque ou quelque chose comme ça. Je ne veux pas ça. Je veux faire autre chose de ma vie. J’ai toujours su que j’étais fait pour écrire, depuis le lycée et les cours d’anglais.

Vous avez décidé d’écrire dès le lycée ?

Je ne pense pas que je savais réellement que je voulais écrire et en vivre mais j’écrivais tout le temps et j’aimais ça. J’aime vraiment écrire. J’écrivais juste tout le temps, je ne pouvais pas m’en empêcher même si je ne développais pas. Je dirais que vers 20 ans environ, je pensais que quand je serai un vieil homme de 35 ans, je vivrai dans les bois en écrivant des bouquins. Et la vie n’a pas tourné ainsi.

Donc écrire fait partie de vous ?

Ça fait partie de moi. C’est probablement ce que la plupart des gens appellent une vocation. Ecrire est splendide. C’est ce que je suis destiné à faire dans ce monde, je ne suis pas bon à grand-chose d’autre !

L’écriture vient naturellement ou vous avez pris des cours ?

Je n’ai jamais pris aucun cours. Je n’ai jamais eu aucune aide pour quoi que ce soit, je suis un autodidacte. La plupart des écrivains que je connais ont des diplômes d’écriture ou des MFA (master of fines arts). J’ai un GED (équivalent bac), je n’ai pas fini le lycée. Quand j’ai écrit mon premier livre je n’avais pas écrit un seul mot de ma vie, rien de plus long qu’un mot d’amour pour ma femme par exemple. Et j’ai décidé d’écrire un livre avant d’avoir trente ans. J’ai écrit mon premier livre à 29 ans. Ça a pris longtemps avant qu’il soit publiable. Il l’a été mais l’éditeur a renoncé et j’ai perdu cette occasion. Il m’a fallu encore 6 ans pour écrire ce livre, trouver un éditeur qui l’a finalement publié. Mais ça signifie des années, des années…

Vous travaillez encore ?

J’ai travaillé jusqu’en 2008. J’ai quitté Chrysler,  je voulais du temps pour écrire. C’était un gros sacrifice de réaliser mes rêves, je veux dire je gagnais plus de 300 $ par jour, tous les jours. Et avec le dernier boulot que j’ai eu l’année dernière (j’étais agent de sécurité) je me faisais 250 $ par semaine, je travaillais 6 jours par semaine. Donc pas d’argent. Pas d’argent c’est très dur, et ça a été très dur depuis que j’ai quitté mon job. J’ai travaillé 15 ans juste pour l’argent, j’avais 1500 $ par semaine ce qui est plutôt pas mal aux Etats-Unis. Je suis passé de ça à rien, ça peut paraître stupide mais je n’ai aucun regret.

Qui sont vos parrains en écriture ?

Mes écrivains favoris ? Je fais deux catégories : les vivants et les morts. Mon écrivain préféré vivant est Cormac McCarthy, je le kiffe, je l’adore. C’est le plus grand écrivain vivant, personne ne peut faire ce qu’il fait ! Et Daniel Woodrell. J’adore Woodrell. Je l’ai rencontré et nous parlons assez régulièrement depuis. Il a lu mon nouveau livre et il a été un très bon mentor. Mes écrivains morts favoris et qui m’ont influencé sont Hemingway et bien sûr Hunter S Thompson. J’ai un tatouage ici qui dit : « buy a ticket, take the ride » une phrase célèbre de Thompson.

On peut voir ?

J’ai un projet de tatouage / Hemingway… peut-être que je le ferai sur l’autre bras. C’est une citation qui dit « writing is easy, all you have to do is sit down at a typewriter and bleed ». Et c’est une belle phrase.

Et boire en ce qui concerne Hemingway…

Oui, boire beaucoup ! Il a aussi une phrase qui dit « write drunk, edit sober ! »

Considérez-vous que votre roman fait partie du «white trash»? Ce qu’on appelle white trash, cette littérature qui parle des pauvres blancs dans le Sud ou le Midwest.

Ce livre pourrait être qualifié pour ça. Le nouveau qui sortira l’an prochain le sera incontestablement.… Je veux dire, si tu as aimé celui-là, tu aimeras probablement le suivant, mais il est différent, complètement différent.

Moins drôle ?

Oui. Celui-ci est un livre drôle. Je voulais qu’il y ait du rire à chaque page. Toutes les deux ou trois pages, tu peux trouver quelque chose qui te fait rire. Il y a de la violence extrême aussi, mais, comme il y a tellement d’humour qu’on peut la supporter. Il y a un écrivain aux Etats-Unis, Scott Phillips, vous le connaissez ? Il a écrit « moisson de glace » qui a été adapté au cinéma. Scott Phillips m’a dit un jour que ce qui rend un livre bon, c’est d’avoir tout au long des pages du plaisir à suivre le héros. Et je pense qu’il y a du plaisir à lire à propos de ces gars. Tu fermes le livre et tu te demandes ce qu’ils vont faire donc tu te remets à lire.

Oui, c’est vrai que quand on commence ce livre, on ne peut pas s’arrêter.

C’est ce que tout le monde dit. Le nouveau livre est bien plus sérieux, bien plus sérieux.

Comme Woodrell ?

Bien plus littéraire aussi. Il y a de l’humour dedans. Mon prochain sera bien plus comparable à Woodrell en ce sens qu’il est assez sérieux avec de temps en temps, un grand éclat de rire inattendu qu’on ne voit pas arriver. Il y a de l’humour. Woodrell a réellement influencé mon second livre, beaucoup.

Pensez-vous que votre livre est une peinture réaliste du Missouri que vous connaissez ? Vous connaissez des gens comme ça ?

Oh oui. Vous avez entendu parler de Ferguson ? Ferguson est dans toutes les infos à propos des émeutes contre les brutalités policières. A St Louis, on a vécu des émeutes aussi. St Louis est une des villes les plus violentes des Etats-Unis. C’est extrêmement violent, il y a des meurtres tous les jours. C’est comme le Far West, tout le monde porte une arme, partout. Dans un coin pareil, tu te trimballes avec un flingue !

Les drogues aussi sont une réalité de St Louis ?

Ces drogues sont une réalité aux Etats-Unis. Mon deuxième livre parle de la méthamphétamine, c’est un gros problème aux Etats-Unis.

Pourquoi n’y a-t-il que des sales types dans votre roman ?

Les sales types donnent plus de plaisir quand on écrit sur eux. On a beaucoup de liberté créative en tant qu’auteur quand on écrit à propos de sales types faisant de mauvaises actions et de mauvais choix. C’est plus drôle d’écrire sur ce genre de choses.

Même Valentine est un sale type…

Oui c’est un sale type, mais il a ce petit chien qu’il aime tellement et ça l’humanise un peu. C’est une sorte de bête avec un côté tendre. Il est sensible puisqu’il aime ce chien. J’ai eu deux petits chiens et beaucoup de choses que Frank fait dans le livre, mes deux chiens les faisaient. Refuser de descendre les escaliers, monter finalement et là dégringoler cul par-dessus tête… C’est drôle !

Il n’y a pas de personnage féminin important, pourquoi ?

Vous savez, il n’y a pas beaucoup de femmes impliquées dans les braquages de banques ou ce genre de crimes sur lesquels j’écris. Traditionnellement, ce sont les hommes qui font ça. Il y a peu de braqueuses. Peu de femmes font des choses aussi dures.

Et pour Valentine, pas d’histoire d’amour ?

Non, pas d’histoire d’amour, je voulais qu’il soit différent.

Et il l’est ! A la fin…

La fin ? La scène du garage ? Beaucoup de gens m’en ont parlé parce qu’il y a une tronçonneuse !  C’est ce qui fait que les gens retiennent le bouquin. Vous la lisez et vous vous dites : « Bordel de merde ! je ne peux pas le croire ! ». Je voulais écrire quelque chose de spécial,  je voulais que les gens se disent « quel livre original ! ».

Quelle est pour vous la meilleure bande-son pour votre roman ?

Je ne pourrais pas vous le dire. Je n’écoute pas de musique quand j’écris. Je n’ai jamais vraiment pensé à ça.

Moi je pensais à Drive by truckers.

Drive by truckers ? C’est drôle, je connais justement le type qui chantait avec eux : Jason Isbell. J’adore ce mec ! Je pense que Drive by truckers et Jason Isbell seraient sûrement une meilleure BO pour mon nouveau livre, mais je ne sais vraiment pas pour celui-là.

Vous écoutez de la musique ?

Pas quand j’écris, mais sinon tout le temps. J’aime le rap, le heavy metal, le classique. J’aime vraiment beaucoup de styles.

Vous n’avez pas de préféré ?

Non vraiment pas. Et si je donne un nom, dans 10 minutes, je me dirai « oh non, j’aurais dû dire celui-là c’est mon artiste préféré ».

Je connais ça. Quel est le sujet de votre deuxième roman ?

Il s’appelle « the swollen red sun », c’est sur la meth. C’est complètement différent, mon style est différent, je me suis plus concentré sur la construction.  Certains qui ont lu les deux ne peuvent pas croire que ce sont mes deux livres ! Et si il y a quelque chose que je veux vraiment faire, c’est ça : je veux écrire des livres tous différents. Certains écrivains écrivent toujours le même livre avec un autre héros, ou racontent des histoires similaires. Je ne ferai jamais ça, ce n’est pas le genre d’auteur que j’ai envie d’être.

Est-ce qu’il sera publié en France bientôt ?

L’année prochaine.

Chez Gallmeister ?

Toujours. Oliver Gallmeister est mon héros, il assure. Vous connaissez néo-noir. Tous les écrivains, tous ceux qui sont dans cette collection sont mes copains depuis des années et ce sont tous des écrivains super talentueux. Ils sont tellement bons !

Vous aimez Whitmer ?

Ben est un de mes bons amis, c’est un des plus grands d’après moi. Ben, Jake… je suis très ami avec Jake (Hinkson). Nous parlons assez régulièrement… Todd Robinson va venir ici, il a écrit un livre traduit en français : Cassandra. Moi et Todd on a fait des lectures ensemble. Et Pete Farris… Et tous ces mecs sont chez Gallmeister. C’est une putain de chance !

Y aura-t-il un retour de Nick Valentine ?

Il y a des gens qui me le demandent, mais je ne pense pas. Je ne le veux pas. Je pense que ce serait dur d’écrire un deuxième tome. Certains me disent que je devrais. Je sais que quand on lit un livre, qu’on aime vraiment, on en veut un deuxième. Je sais que c’est ce que font des auteurs de polars et ils gagnent beaucoup d’argent comme ça. Je n’ai jamais été intéressé par l’argent en écrivant. Si j’avais été intéressé par l’argent, je n’aurais jamais quitté mon boulot. Je suis juste intéressé par la qualité de mon écriture, juste par mon art. Et si c’est assez bon pour que d’autres aiment et payent pour l’avoir, c’est génial,  c’est une énorme récompense !

Peut-être dans 10 ans ?

Je ne dirai jamais : « non, pas question ! ». Je pourrais. Pour l’instant, ce que je ressentais avec Valentine est fini. Si je ressens de nouveau quelque chose pour lui un jour,  je pourrais, mais c’est difficile à dire…

Quel dommage ! J’en voulais un deuxième…

Tu as le droit d’attendre ! Je veux dire, je sais que tu as aimé le livre et que tu en veux vraiment un autre mais ce serait vraiment un putain de boulot et je pense que le deuxième ne serait pas aussi bon que celui-ci.

Hmm. Même le titre est parfait ! Quand j’ai vu le titre, je me suis dit « qu’est-ce que c’est ? ».

Le titre américain « Frank Sinatra in a blender » a été gardé dans la traduction française. Ce titre est assez accrocheur : quand tu l’as vu, tu t’es demandé  « qu’est-ce que c’est ? » parce qu’on visualise Frank Sinatra et ça n’a absolument aucun sens. C’est juste assez pour te rentrer dans la tête. Peu importe si tu as regardé dix livres ce jour-là, deux jours plus tard, tu t’en souvenais parce que ça t’intriguais et tu te demandais « quoi ? de quoi ça parle ? ». La chose la plus courante qu’on m’a dite c’est qu’on commence le livre sans savoir de quoi ça parle. Jusqu’à ce qu’on voit… le chien ! On rencontre le chien et on réalise que le chien s’appelle Frank. Et là, je pense qu’on se dit : « oh merde ! j’espère que le chien ne va pas être passé au mixeur ! ». Parmi les gens autour de moi, certains m’ont demandé : « Hey Matt, j’ai pas fini le livre, mais dis-moi juste que le chien n’est pas passé au mixeur, ça m’angoisse ! ». Et là il  y a des gens qui m’ont dit aussi, vous savez quoi ? « C’était cool de passer le chien au mixeur »! Mais vous savez, je ne l’ai pas blessé en réalité. Mais j’en avais besoin. Un chien est un animal sympathique, tout le monde aime les chiens. Et même si tu n’aimes pas les chiens, si un chien te blesse tu lui pardonnes…  tout le monde aime les chiens. Et je pense que beaucoup de gens se sont mis derrière Nick Valentine parce qu’ils avaient peur pour son chien ! Et il veut une revanche !

Oui et quelle revanche !… Racontez-nous l’histoire de Charlie Sheen…

D’accord. Un de mes amis Brent Morris est un producteur très connu d’Hollywood. Il a fait un film appelé monster avec Charlize Theron… du beau monde. Il est ami avec Charlie. Je suis ami avec Brent. J’ai parlé du livre à Brent et de la dédicace à Charlie, il a trouvé ça super. Quand je suis allé à Los Angeles, j’ai voulu le donner à Charlie, mais il n’était pas là, c’est Brent qui le lui a donné. Il a tweeté à propos du livre et des millions de gens en ont entendu parler grâce à ça. C’était cool ! Charlie est un amour de mec ! Il est complètement cinglé et il se fout de tout ! Et c’était super pour « Frank »!

Il y a beaucoup d’alcool dans votre livre. Etes-vous Corona ou Schlitz ?

Je bois du whisky mec ! Si je bois de la bière, c’est habituellement de la Budweiser. Je suis de St Louis et nous avons Anheuser Busch, la brasserie qui fabrique la budweiser alors je dois en boire. Mais j’aime le whisky et j’aime fumer de l’herbe. Je ne bois pas beaucoup.

Et le whisky : Jack Daniels ou Wild Turkey ?

Crown Royal.

Crown Royal et Wild Turkey dans le livre…

Wild Turkey, ça va aussi.

Avez-vous un chien en ce moment ?

J’ai eu deux chiens mais j’ai divorcé et c’est mon ex-femme qui les a gardés, alors…

C’est votre premier voyage en France , quelles sont vos impressions ?

Et bien ce n’est pas mon premier grand voyage. Je vis en ce moment à Bali. Je fais des recherches pour un livre que j’écris. J’ai vécu aussi en Thaïlande, également pour des recherches car mon prochain livre se passera entre Bali et la Thaïlande. J’ai passé six mois là-bas. Je suis allé dans une prison, la prison Kerobakan à Denpasar. Il y avait des trafiquants de drogue dans la prison vous en avez peut-être entendu parler. Ils ont été exécutés quelques semaines plus tard. J’ai rencontré ces hommes avant qu’ils soient tués. J’ai un peu de mal parce que j’ai visité six ou sept pays cette année ! Je suis ici pour deux semaines, ce n’est pas beaucoup, mais j’apprécie la beauté de la langue. Sinon, j’ai de bonnes impressions de la France, tout le monde est gentil avec moi !

Dites-moi une chose qui vous rend fier d’être américain.

Je suis fier d’être américain mais je ne suis pas très heureux de la manière dont mon pays évolue. Je veux dire que mon pays est presque foutu. C’est pourquoi je me suis éloigné. Je suis fier d’être américain, je ne voudrai aucun autre pays au monde, mais je pense que c’est très mal parti. « Frank » est un livre drôle, mais en réalité il y a beaucoup de problèmes politiques. Beaucoup trop de problèmes dans nos existences. C’est fou le nombre de gens tués par la police, et des gens innocents… c’est complètement fou. Les flics ont le droit de tuer !

Les armes font partie de votre histoire…

Ça fait partie de notre société. On ne pourra jamais s’en débarrasser. Ils veulent niquer les gangs mais ils n’y arrivent pas. Que font-ils ? Le gouvernement leur donne des munitions… N’importe qui peut acheter un flingue. C’est toujours le Far West. Très dur !

Raccoon et Wollanup.

 

MON AMÉRIQUE À MOI / Dominique Manotti.

Dominique Manotti est la grande dame du polar français et la prof qu’on aurait tous aimé avoir.

Auteur de onze romans qui sont autant de pavés noirs  dénonçant  les travers politiques, économiques et sociaux français dans des intrigues sèches, chirurgicales passionnantes et source de multiples enseignements comme « Lorraine Connection », »Kop » ou « Or noir », elle a aussi écrit avec DOA « L’honorable société » et est certainement en partie responsable de l’épanouissement littéraire de ce dernier.

Dominique Manotti n’a que très peu écrit sur l’ Amérique ( « le rêve de Madoff » chez Allia) mais suit de très près son histoire. Je rêvais d’obtenir son opinion, c’est Noël avant l’heure.

manotti

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique

Je ne sais pas si c’était pour l’Amérique. J’avais douze ou treize ans, j’ai vu Sur les Quais, de Kazan, je ne me souviens plus dans quelles circonstances car à l’époque j’allais peu au cinéma, et ma famille était franchement franco-française. Je suis tombée amoureuse de Marlon Brando. Amour platonique et durable.

Une image 

 

bombe

Un événement marquant

La guerre du Vietnam, incontestablement. J’ai commencé à prendre conscience de la société dans laquelle je vivais à travers la fin de la guerre d’Algérie, que j’ai vécue entre mes 17 et 20 ans. A peine finie cette guerre et l’affrontement avec l’OAS, ici sur le sol français, qui l’a suivie, l’armée américaine intervient massivement au Vietnam. Les bombardiers américains qui déversaient du napalm et des bombes en continu sur le Sud, la tentative de noyer Hanoï au nord en détruisant les digues qui protégeaient la ville, les troupes au sol. Tout ce que la France avait piétiné en Algérie, les droits de l’homme, le droit des peuples à disposer d’eux mêmes, les Américains le laminaient au Vietnam, avec l’accord bienveillant de leurs alliés européens. Et cela n’a pas cessé ensuite. 1973, le coup d’Etat de Pinochet au Chili, organisé par la CIA, l’installation de toutes les dictatures sanglantes de l’Amérique du Sud. Pour moi, deux conséquences : quand j’entends un discours sur les droits de l’homme, je regarde qui le prononce, ce qu’il a fait dans un passé récent. Et je me méfie, avant tout examen, des Etats Unis. (Qui peut écouter sans rire le discours d’Obama à Cuba en 2016 sur les droits de l’homme à portée de canon de Guantanamo ?)

Un roman

LA Confidential de Ellroy. C’est un roman qui a eu une influence sur ma vie. Après l’avoir lu, je le trouvais si « remuant » que j’ai décidé de tenter l’aventure et d’écrire de la fiction.

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Un livre d’essai 

Histoire criminelle des Etats Unis, de Browning et Gerasi, (compte rendu sur mon site). Revisiter sa propre histoire en y intégrant le crime. Un travail avec un regard critique sur sa propre histoire, avec la volonté de mêler démarche historique et réflexion sur l’actualité. Les Européens ne savent pas faire. Pour me faire comprendre : il faudra attendre 1972 et la parution du livre de Paxton ( historien américain) pour avoir le premier livre d’histoire sérieux sur Vichy et la collaboration. En 25 ans les Français n’avaient pas su le faire.

Un auteur

Dos Passos. Le 42° Parallèle puis toute la suite « USA » a été pour moi la découverte de la littérature américaine et m’a certainement influencée sur le plan du style.

Un film

Il y en a des centaines, je suis une fan de cinéma américain. Mais je garde un sentiment particulier pour Vera Cruz, de Aldrich, avec Cooper et Lancaster. Je débarquais à la Sorbonne, pour faire des études de lettres classiques (latin grec). J’allais très rarement au cinéma. Mon entourage m’avait emmenée voir des films genre Bergman, qui m’ennuyaient terriblement, et que je trouvais très inférieurs à la littérature. J’ai eu la chance de tomber dès mes premiers jours de fac sur un étudiant qui m’a emmenée voir à la cinémathèque (à l’époque rue d’Ulm, à côté de la Sorbonne) Vera Cruz, premier film que j’ai vu dans cette auguste salle. Et là, ce fut le coup de foudre. J’ai compris et aimé la puissance de l’image, la puissance du cinéma. J’ai fréquenté la cinémathèque plus assidument que la Sorbonne. Je n’ai jamais revu Vera Cruz, je tiens à garder ce souvenir intact.

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Une série

Sur Ecoute, The Wire, sans hésitation.

Un réalisateur

Orson Welles, s’il faut choisir.

Un disque

Comment choisir ? Tout un monde de jazz. Mingus, Coltrane, Monk…

Un musicien ou un groupe

Ella Fitzgerald, « The Voice ».

Un personnage de fiction

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Au cinéma, pourquoi pas Daniel Plainview, le personnage central de There Will Be Blood, joué par Daniel Day- Lewis m’a marquée. Son acharnement à faire du fric, avec violence et passion. A « mordre dedans ». Avec la religion omniprésente qui traine en arrière fond. En écrivant ces mots, je me remémore aussi Elmer Gantry, le prédicateur joué par Burt Lancaster. La même rage à mordre dedans.  

En roman, je citerai volontiers Ned Beaumont, le personnage central de La Clé de Verre de Hammett, que j’aime pour son ambiguïté : le redresseur de torts est un joueur professionnel, au passé lourd, qui part en séduisant la femme de l’homme qui l’a engagé et qui est son ami, lui même personnage très ambigu.

Un personnage historique

Edgard Hoover. Directeur du FBI de 1924 à 1972, jusqu’à sa mort. (A coté de lui les potentats africains sont de petits joueurs). L’homme le plus puissant des Etats Unis au 20° siècle. Il a profondément marqué le système politique américain en tolérant les mafias, en les associant même à l’exercice du pouvoir au plus haut niveau, et en pratiquant très largement l’infiltration, la provocation et l’assassinat politiques contre tous les opposants hors du bi-partisme.

Une personnalité actuelle

Edward Snowden. Ce que l’Amérique a de meilleur. Et qu’elle n’aime pas.

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Une ville, une région

Isola, la ville du 87° district d’Ed McBain. 

Un souvenir, une anecdote

Mon premier voyage dans une université américaine. C’était Wellesley College, de la Ivy League, près de Boston et du MIT. J’étais invitée à intervenir dans un séminaire sur les systèmes de protection sociale, étude comparée. A l’époque,  j’enseignais à Vincennes, constructions en Algéco, misère, improvisation, pagaie et génie. J’arrive dans un cadre à couper le souffle, espaces verts splendides, bâtiments magnifiques, musée privé, étudiantes à vélo sur les dizaines d’hectares du domaine. La première question que me posent les organisateurs quand j’arrive : Vous avez bien pris votre robe du soir n’est ce pas, pour la soirée inaugurale de ce soir ? Et quand l’épineuse question de la robe du soir fut réglée tant bien que mal, les organisateurs me proposèrent de venir avec eux me détendre à la piscine de la fac. Je n’avais pas non plus pensé à prendre mon maillot de bain.

Le meilleur de l’Amérique

Sa culture. Le cinéma, la littérature, à chaud sur l’actualité. La musique. Des créateurs au dynamisme fascinant.

Le pire de l’Amérique

Sa culture. Le racisme, le Ku Klux Klan, l’ultra protestantisme, le créationnisme, la violence, les milices, la tolérance au meurtre, tout ce fond très enraciné depuis les premiers colons, qui constitue la base très solide de nombreux hommes politiques américains dont Trump n’est que la dernière résurgence. Un fond qui semble ne pas évoluer.

Un vœu, une envie, une phrase. 

Mon hommage : ils ont admirablement compris l’importance du « soft power ». Et ils le pratiquent de façon extrêmement intelligente. Comparez l’attitude de la France en 1918 (l’Allemagne paiera) et celle des Etats Unis en 1945 : Plan Marshall et interdiction sur le continent européen de toute entrave à la pénétration du cinéma américain. Le cinéma est leur meilleure arme, ils le savent. Il a su transformer le génocide des Indiens en épopée des temps modernes. Il peut tout faire.

Dominique Manotti.

Propos recueillis par mail le 30 novembre.

Wollanup.

 

 

DOA, LE CYCLE CLANDESTIN / Entretien.

J’avais longuement parlé de la guerre avec DOA dans un entretien réalisé au moment de la sortie de « Pukhtu primo » et en accord avec l’auteur, il m’a semblé plus judicieux d’évoquer son parcours d’écrivain depuis « Citoyens clandestins » qui inaugure le cycle jusqu’à ce « Secundo » sans négliger par ailleurs sa riche collaboration avec Dominique Manotti pour « l’honorable société ». Comme à son habitude, DOA s’exprime sans mâcher ses mots. Enjoy!

La sortie d’un roman, c’est sûrement une période de doute, qu’en est-il pour vous ? Vu que c’est la sortie de la deuxième partie de « Pukhtu », l’angoisse est-elle moindre, différente ou tout simplement magnifiée ?

De quoi parle-t-on, de doute ou d’angoisse ? Je ne doute pas. Ce « Pukhtu », c’était ce que je pouvais écrire de mieux au moment où je l’ai rédigé. Ce ne sera sans doute plus vrai dans un an ou deux, du moins je l’espère, mais dans l’immédiat je ne pouvais pas aller plus haut, plus fort. Par ailleurs, le texte correspond à ce que j’avais en tête. Il n’y a donc aucun problème de ce côté-là. Néanmoins, je suis partagé entre deux émotions : le soulagement heureux, parce que c’est enfin terminé, les gens vont pouvoir juger l’ensemble, et l’angoisse, parce que j’aimerais, par mégalomanie sans doute, voir mon travail rencontrer un très large public. Ces six années de turbin acharné, de saines mais épuisantes remises en cause, de réflexions et d’arbitrages, elles ont nourri ma vie personnelle et ont été nourries par elle. Il était temps que cela s’achève et il serait bien que cela paye (ça y est, j’ai dit un premier gros mot – sourire).


Si on revient en arrière, dix ans plus tôt, quand vous commencez à écrire «Citoyens Clandestins », est-ce que vous savez déjà que vont succéder à ce roman « le serpent aux mille coupures » et « Pukhtu » ?

Non. « Citoyens » a été pensé comme un récit unique et c’est la (surprenante) popularité de l’un de ses principaux personnages qui a déclenché la réflexion sur une ou plusieurs suites éventuelles. En revanche, une fois cette cogitation amorcée, il a toujours été très clair pour moi que je ne suivrais pas la voie de « héros » récurrents apparaissant dans des récits conçus comme autant d’épisodes, avec un potentiel quasi infini, mais comme les acteurs d’un tout limité dans le temps et le nombre de volumes.

Pourquoi inattendu, pensez-vous qu’il existe des canons universels pour un héros et s’agit-il de Lynx ou de Fennec ?

Inattendu, parce que je ne donnais pas cher de la réputation d’un agent clandestin tortionnaire et assassin d’état a priori. Il faut se souvenir du contexte de l’époque. En Iraq, le conflit s’envenime et s’enlise, et c’est aussi le moment où sont sorties les histoires de kidnappings, vols secrets et tortures de la CIA. Honnêtement, j’aurais pu me faire lyncher pour ce roman et surtout ce personnage (c’est ce qui est arrivé au film « Zero dark thirty », sorti en 2012, attaqué par la critique pour sa façon de rendre compte de la torture). Il n’en a rien été. Pire, beaucoup de lecteurs se sont entichés de mon loup cervier.

Quelle est la genèse de « Citoyens clandestins » si éloigné de votre précédent roman « la ligne de sang » ? Une envie d’écrire sur les magouilles peu connues des gens qui finalement dirigent la planète, un événement, une conscience politique ? J’imagine qu’on ne se lève pas un matin en se disant « tiens, je vais écrire Citoyens clandestins, aujourd’hui, moi ».

Je n’ai aucune conscience politique (rires) et je ne cherche pas à faire passer de message dans mes textes. Le réel m’intéresse uniquement comme matière première à façonner, dans laquelle intégrer des éléments et des figures de fiction à mon goût. Le point de départ de « Citoyens » est donc, aussi étonnant que cela puisse paraître, véritablement trivial, c’est la combinaison de l’attentat du 11 septembre et de la question : « Et ici, on pourrait faire quoi ? » Quand on voit l’actualité, on s’aperçoit que c’était vraiment n’importe quoi, ce roman.

Est-ce le succès de ce roman récompensé par le grand prix de la littérature policière dont le jury se trompe rarement qui vous incite à retourner dans des histoires sombres et secrètes avec « le serpent… » ? Avez-vous déjà en tête le projet grandiose « Pukhtu » ?

Le Grand Prix de Littérature Policière, un gage de qualité effectivement – qui a néanmoins préféré « La princesse des glaces » à « La griffe du chien », il faut s’en souvenir au moment où la suite de ce dernier roman, « Cartel », recueille un grand nombre de critiques élogieuses de la part du milieu du polar – est décerné chaque année fin septembre. En général, pour les auteurs honorés, les romans sont publiés depuis au moins six mois. Le succès, si succès il y a, est déjà en cours. Ou plus. Ou n’a jamais eu lieu. Le prix relance un peu les ventes mais ne les fait pas décoller. Le phénomène n’a rien de comparable, loin de là, avec celui qui propulse en tête des classements les livres primés par l’une des récompenses d’automne de la littérature générale (Goncourt, Renaudot, etc.) qui, de plus, interviennent dans les deux ou trois mois suivant leur publication. Si « Citoyens » a pu marquer un peu les esprits à l’époque de sa sortie, c’est seulement à partir de son édition de poche que son lectorat s’est développé de façon remarquable. Le prix m’a surtout aidé à cette étape-là. Mais, ainsi que je l’ai expliqué plus haut, ce n’est pas cela qui a déclenché mon envie de plus, c’est l’inattendu potentiel empathique de l’un de ses personnages principaux auprès du public.

Vient ensuite « L’honorable société » et une collaboration avec Dominique Manotti qui coulait de source. Qu’est-ce que l’écriture à quatre mains avec cette grande dame du polar vous a apporté ?

Beaucoup de plaisir, des moments complices, une belle amitié et, d’un point de vue technique, l’obligation d’écrire au présent. Une révolution en ce qui me concerne. En m’imposant cette contrainte, Dominique a influencé et, selon moi, fait progresser mon travail plus profondément que n’importe quel autre écrivain.

Cette révolution dans votre style née d’une contrainte technique vous obligeant à utiliser le présent de narration, c’est donc plus difficile d’écrire au présent ? Quels automatismes cela demande-t-il d’acquérir qui soient plus tordus que la maîtrise de la concordance des temps ?

D’abord, la problématique de la concordance ne disparaît pas avec le présent. Ensuite, ce n’est pas plus difficile, ce n’est juste pas l’usage en littérature française, qui fait la part belle à l’imparfait et au passé simple, temps de la narration. Le présent c’est l’immédiateté, le mouvement, l’action, la proximité et donc, en poussant le raisonnement, le réel. Raison pour laquelle il est employé par la presse, par exemple. Et la littérature anglo-saxonne. Il incite
naturellement à la sécheresse, à la traque du superflu, essentielle à tout roman de qualité. Le problème, c’est que l’on peut rapidement passer de l’assèchement à l’aridité. Or l’écrit de fiction, me semble-t-il, a besoin de garder un minimum de gourmandise, de chair, pour embarquer un lecteur, le séduire. La difficulté de l’usage du présent est donc là, dans le juste équilibre et la conservation d’un bon « cholestérol » littéraire.

Qui décide que Pukhtu sera en deux parties avec une attente de plus de 18 mois pour le lecteur, vous ou des contraintes éditoriales ?

La taille que prend le récit à mesure que je l’écris (qui dépasse mes prévisions), l’anticipation des réactions des critiques (qui râlent quand un Français écrit trop épais), des lecteurs (qui prennent facilement peur pour la même raison), moi (qui le suggère), Aurélien Masson, mon éditeur (qui l’accepte), la promo de « Pukhtu Primo » (qui décale la reprise du travail de rédaction de quatre mois), la fatigue accumulée au cours des deux années et demie précédentes (qui me ralentit, je ne suis pas un robot) et le temps nécessaire à Gallimard pour la fabrication d’un livre à partir d’un manuscrit définitif (qui prend entre quatre et cinq mois).

Au fil des entretiens et des conversations « off » c’est un plaisir de constater que vous ne pratiquez pas la langue de bois et je suis très surpris que vous parliez de l’influence de la critique. Pensez-vous ou avez-vous constaté que la critique professionnelle peut faire le succès d’un livre ?

Je ne parle pas de l’influence de la critique mais des « réactions des critiques » face à la taille d’un livre. Quelle est l’influence qu’ils exercent réellement, cette question n’a pas de réponse évidente. On a vu des bouquins très soutenus par la presse ne pas se vendre et d’autres, pas du tout exposés dans les médias, partir comme des petits pains. Empiriquement, compte tenu du nombre de titres publiés chaque année et de la concurrence de fait qui s’exerce entre les auteurs pour obtenir une part du budget « livres » des lecteurs – je ne dis pas que c’est ce que nous cherchons mais c’est quand même un peu ce qui nous arrive quand nous nous retrouvons tous alignés en rangs d’oignons sur les tables des libraires – j’aurais tendance à croire qu’il vaut mieux être « critiqué » – à prendre au sens large – qu’ignoré par les organes vecteurs de visibilité. Et, retour à mon propos initial, pour plein de raisons, les journalistes en charge des pages ou des émissions littéraires ont tendance à renâcler devant les gros romans. C’est compréhensible quand on sait le nombre de textes dont ils sont destinataires chaque année, moins lorsque l’on constate l’existence d’une véritable prime à l’exotisme, assez injuste, qui tend à les rendre bien mieux disposés à l’égard des « pavés » étrangers, anglo-saxons en particulier. J’emploie le terme « pavé » à dessein, parce que vous le retrouverez très souvent utilisé lorsqu’il s’agit de chroniquer un ouvrage français de taille conséquente et quasiment jamais pour son équivalent d’ailleurs. Comme s’il était, dans le premier cas, indispensable de « prévenir » le potentiel lecteur, mais pas dans le second, où l’on préférera louer l’ampleur littéraire et pas faire référence à son véritable encombrement physique. Pourquoi ? Mystère.

Savez-vous en démarrant ce « monstre » que vous êtes parti pour 1317 pages sans les annexes ? Avez-vous eu la pleine conscience de l’épreuve qui vous attendait ou tel Colomb si vous aviez su que cela serait si terrible vous n’auriez jamais entrepris le voyage ?

Je tablais sur mille pages en un seul volume. Je me suis trompé. Je pressentais / craignais que ce serait long et difficile, mais pas assez pour ne pas tenter l’aventure. Si un auteur ne se fait pas mal, ne prend pas de risques en accouchant de ses romans, valent-ils la peine d’être écrits et, plus encore, d’être lus ?

Je suppose que les recherches documentaires pour ce genre de roman qui se promène sur quatre continents ont dû être pharaoniques, mis à part celles que vous ne pouvez citer, comment trouvez-vous vos sources ? Vous êtes-vous rendu  à Ponta Do Ouro par exemple ?

Les sources, elles sont multiples et nombreuses. Certaines sont plus longues et pénibles à obtenir que d’autres, il faut être créatif, patient et réactif – et parfois n’avoir pas (trop) peur – mais aucune n’est inaccessible. Quand on cherche, on trouve, une vérité intangible, encore plus aujourd’hui que dans le passé. Et pour répondre à votre question sur Ponta do Ouro, oui, j’y suis allé, trois fois. La dernière, c’était en 2009. Mon meilleur ami, sud-africain et plongeur comme moi, possédait une petite maison là-bas. Il l’a revendue il y a quatre ans, l’endroit, devenu très (trop) touristique, ayant perdu son charme rustique. Un détail : le vrai nom du Cafe do Sol a longtemps été Cafe del Mar. Pour les curieux, il s’appelle maintenant Cafe Batuque.

Peut-on avoir un plan quand on écrit un tel roman, la trame reste-t-elle figée ?

Avoir un plan n’est pas une option, c’est une nécessité absolue. Et un plan bien conçu permet, au moment de l’écriture, de faire évoluer les arcs narratifs prévus. La solidité de ses fondations autorise chamboulements et spontanéité. Ainsi, pour « Pukhtu », le personnage de l’enfant à la fleur n’était mentionné nulle part dans mon plan, il n’existait pas. Il est apparu au détour d’une scène, dans le décor, pendant la rédaction, et s’est mis à suivre Shere Khan à la trace dans ses aventures. Chose extraordinaire, il a même fini par s’inscrire parfaitement dans l’une des thématiques sous-jacentes du récit, relative à l’enfance, la filiation, la parentalité.

Qui peut mieux que vous peut le faire… Comment présenteriez-vous votre roman ou plutôt chacune des deux parties qui sont finalement assez différentes ?

Des tas de gens pourraient le faire mieux que moi, je manque de recul et ne me vois pas en « représentant » de mon travail. Je ne peux que renvoyer aux quatrièmes de couverture de « Primo » et « Secundo », identiques, puisque tous les thèmes abordés s’y trouvent mentionnés. C’est un long voyage, mouvementé, souvent difficile, parfois grandiose, à travers le monde d’aujourd’hui – son versant noir et caché s’entend – mais, à l’instar de tous les périples lointains, il est exigeant et se mérite. Quant aux deux parties, leur différence perçue est surtout la conséquence de leur séparation physique. Lue dans la continuité, la seconde moitié apparaît pour ce qu’elle est, l’évolution logique de la première, un resserrement du général au détail et au personnel.

Et voilà, vous ne voulez pas être le « représentant » de votre livre mais vous en êtes néanmoins le créateur ce qui fait de vous la personne qui le connait le mieux et votre démonstration à l’instant le prouve sans appel. Vous avez la vérité et les lecteurs ne pourront avoir que des interprétations de votre réalité.

Oui, un créateur qui a mis, comme vous l’avez fait remarquer plus haut, 1317 pages sans les annexes et six ans à raconter sa putain d’histoire, et pas quelques lignes et cinq minutes. Il faut croire que je ne savais pas faire autrement. Aucune condensation ne peut rendre justice à un travail tel que celui-ci quand vous en êtes l’auteur. Il me semble donc que seul un lecteur, avec son oeil neuf et son recul de découvreur, est en mesure de faire ce genre de présentation, par le truchement de son ressenti et de ce que sa mémoire a retenu, de son expérience personnelle du texte donc. S’il a aimé. Et même s’il a détesté.

Vous écrivez Secundo à l’automne 2015 quand en France, on s’aperçoit que la barbarie très lointaine que vous racontez dans Pukhtu est entrée dans Paris. A moins que vous vous soyez coupé du monde à ce moment-là, quels sont vos sentiments ? Les attentats qui se déroulent en France ont-ils un impact sur votre écrit ?

Il aurait été difficile pour moi d’ignorer les attentats de l’automne 2015, j’habite à cent cinquante mètres du Bataclan. Je n’ai pas eu peur. Et je n’ai pas été surpris. Ou accablé ensuite (mais je n’ai perdu personne, moi). Pour diverses raisons, je vis avec la certitude d’attaques terroristes chez nous, surtout islamistes, depuis très longtemps. La France, jusqu’à un passé récent, s’est crue à l’abri, aidée en cela par le mythe d’un renseignement national efficace et de gouvernements successifs prompts à nous endormir sur le sujet. Nous n’étions en réalité pas en sécurité, bien au-delà des pires anticipations, et nous en faisons l’amère expérience depuis non pas deux, mais presque cinq ans, puisque la première véritable alerte sanglante, après une longue période de calme trompeur, du genre à précéder les tempêtes, c’était Mohammed Merah, en mars 2012. En pleine campagne présidentielle, rappelons-nous en. De fait, tous les prétendants à l’Elysée ont, ce mois-là, entendu le coup de semonce. En théorie. Donc ni peur, ni surprise, ni déprime. Beaucoup de colère, en revanche, ne serait-ce que vis-à-vis du sommet de l’état, parce que ce qui arrive n’est pas une fatalité, c’est le résultat de la négligence, de l’incompétence, de l’aveuglement idéologique, de la veulerie et d’une culture de l’opportunisme politique des plus crasses. Merah est un échec cuisant de l’administration française. Un ratage magistral, j’insiste. Un retour d’expérience digne de ce nom, demandé par de vrais dirigeants, un minimum connaisseurs, aurait conduit à de profondes réformes dans l’organisation de tous les services concernés – police, justice, défense – au renouvellement de leurs échelons de commandement et de leurs effectifs, à la remise à niveau du recrutement et de la formation de leurs fonctionnaires, ainsi que de leurs procédures de contrôle (fiches S, entre autres). Il n’en a rien été, on a distribué des médailles en chocolat pour cacher la misère et après, fermez le ban, circulez, il n’y a plus rien à voir. Ensuite non plus, on n’a rien fait « pour de vrai », malgré la multiplication des attaques (presque autant d’autres ratages). Les mêmes sont toujours là et font toujours la même chose, mal, peu efficace. Plusieurs vagues d’individus, qui ne sont pas les « déséquilibrés » ou les « loups solitaires » qu’on essaie de nous vendre à chaque fois, mais dont on ne peut pas dire non plus qu’ils brillent par leur intelligence, ni même par leur expérience réelle du combat clandestin, ont infligé de sérieux revers – et ce n’est pas terminé – à nos appareils policier et de renseignement, y compris de l’extérieur, et judiciaire. En termes plus crus, on n’arrête pas de se retrouver le pantalon sur les chevilles, cul nu, à se faire dérouiller par des « cosmotruffes ». Et le nombre de morts et de blessés, de victimes collatérales – leurs proches – augmente mois après mois. Qu’est-ce que cela dit sur nous ? Et que signifie notre absence de réaction en tant que peuple ? Ne serait-ce que pour demander des comptes à nos gouvernants, à leurs prédécesseurs, à ceux qui prétendent leur succéder, tous issus du même monde ou pas loin, celui des héritiers et des rentiers de la politique et de la haute fonction publique, mais aussi aux gens censés leur obéir et nous protéger, et à toute la clique d’observateurs et d’« apostériologues » bavards qui se targuent de représenter un vital contre-pouvoir ? Sinon non, aucune influence sur mon récit, même si celui-ci, dans ce qu’il raconte en creux sur les services secrets français, n’est pas sans rapport avec la saillie ci-dessus.

Voterez-vous à la prochaine élection ? Que redoutez-vous le plus pour la sécurité du pays ? Le vote d’un peuple apathique ou une nouvelle présidence identique aux précédentes ? Chaque nouveau président met aux postes clés des renseignements, des services secrets, de la diplomatie et du gouvernement des amis ou des valets fidèles, quel candidat vous fait le plus peur sur le dossier de la sécurité intérieure qui sera un des grands thèmes de la campagne ?

J’ai l’impression d’être déjà suffisamment sorti de mon rôle avec ma réponse précédente et, n’étant pas plus qu’un autre à l’abri du syndrome du café du commerce, je vais éviter de m’étendre sur le sujet. Aucun des candidats déclarés à ce jour ne me semble à la hauteur de la fonction auxquels tous aspirent et je ne vois pas, à moyen terme, comment pourraient émerger des profils, femmes et / ou hommes, ayant la légitimité, la carrure, l’intégrité et la vision suffisantes. Il appartient donc, selon moi, à chacun de décider s’il doit ou non voter pour le moins « pire » ou « flippant » à son avis. Ou prendre le maquis (sourire).

David Joy raconte qu’il a attaché son personnage principal à un morceau de musique afin de le garder bien en tête dans son roman, avez-vous vous-même un truc qui vous permet de le garder bien en tête ? Il y a à peu près dix ans d’écart entre la création de Montana dans « Citoyens clandestins » et sa présence dans Secundo et même si cela représente une durée bien moindre dans le roman, comment faites-vous pour conserver le même homme avec la même psychologie?

D’une part, Alain Montana n’est pas un personnage principal, il tient dans mes écrits un rôle important certes, mais secondaire. D’autre part, comme David Joy j’imagine, je construis des biographies pour mes protagonistes, tous, surtout factuelles : année et lieu de naissance, parcours scolaire, professionnel, environnement familial, parfois des ébauches de motivations. Cela me donne un cadre général et un type, assez grossier, de personnalité, auxquels je
m’efforce de rester fidèle. Une fois dans le texte, j’affine en fonction de ces contraintes et des contraintes que pose le récit lui-même. Ainsi, au fur et à mesure des péripéties traversées, les caractères se précisent. Pour reprendre l’exemple de Montana, c’est le même homme sans l’être, il a vécu, son profil psychologique n’est pas totalement éloigné de ce qu’il était avant, mais il a évolué. La seule difficulté au moment de le faire intervenir était donc de l’incarner par les bons mots, en se souvenant d’où il venait et en s’interrogeant sur son « mûrissement » probable au fil des ans et des évènements, rien d’insurmontable. J’ajoute que le coeur véritable du travail du romancier se trouve là, pas dans la documentation.

Il n’y aurait pas un petit côté macho chez vous avec ses personnages féminins qu’on aime mais qu’on doit néanmoins toujours sauver ou protéger ?

Postulat : le lecteur a tous les droits, y compris celui de penser que je suis un « macho ». Et vous avez raison, j’aurais dû, au moment de construire le roman, interroger à ce sujet les intermédiaires de l’ombre – sur le terrain, dans le vrai monde, très majoritairement des hommes – qui s’occupent de négocier, rechercher, escorter, secourir des otages – capturés par d’autres hommes – comme la femme politique Ingrid Betancourt, les humanitaires Margaret Hassan, Christina Meier, Clementina Cantoni, Linda Norgrove, Anetta Flanigan, Cydney Mizell, Simona Pari et Simona Toretta, les journalistes Melissa Fung, Joanie de Rijke ou Florence Aubenas, entre autres, pour savoir s’ils avaient « un petit côté macho » qui sauve les « femelles » en détresse. Je suis sûr que Nicola Calipari, du SISMI, aurait eu des trucs intéressants à me dire s’il n’avait pas été tué – par des soldats US – en raccompagnant Giuliana Sgrena, une des plumes d’« Il Manifesto », à l’aéroport de Bagdad après avoir participé à sa libération. J’aurais même pu aller plus loin et leur demander à tous s’ils ne sont pas carrément phallocrates lorsqu’ils préfèrent s’occuper plutôt des mecs kidnappés sur les différents fronts ouverts ces dernières années. Plus sérieusement, auriez-vous posé la question à un auteur étranger, en particulier américain, sachant que la production littéraire de ce pays, dont on salue souvent la prise avec le réel, nous abreuve de ce genre de figures narratives ?

Vous avez déjà dit que « Pukhtu » était la fin d’un cycle et sans me faire la moindre illusion sur une réponse, avez-vous des projets d’écriture ?

Il y a quelques jours, j’ai déclaré à un autre interlocuteur que j’abandonnais les « barbus », pour me concentrer sur l’épilé – un premier récit, à venir dans deux ans a priori – et le glabre – un second roman, dont la construction et l’écriture réclameront plus de temps.

Parce que la dernière fois j’avais oublié de vous le demander, sinon comment ça va la vie ?

Très bien, le pire est à venir, je ne vais pas manquer de sujets de réflexion.

Encore merci et surtout, surtout, bravo.

Merci à vous d’avoir pris la peine de me lire et m’interroger.

Entretien réalisé par mail fin septembre dans un premier temps et complété par des relances à certaines réponses et des échanges off parfois « chauds »… Je ne saurai trop remercier DOA pour le temps consacré et les lumières apportées.

Wollanup le 14 / 10 / 2016.

 

Entretien avec DAVID JOY « là où les lumières se perdent » chez Sonatine.

 

David Joy est l’auteur d’un premier roman sublime « Là où les lumières se perdent » paru chez Sonatine fin août 2016. En lisant l’entretien, vous comprendrez que David Joy est un mec bien , aussi précieux que son  roman.

Enjoy!

 

 

  • David Joy, Là où les lumières se perdent est votre premier roman. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ?

 

 

J’ai grandi à Charlotte, en Caroline du Nord, où la famille de mon père vit depuis la fin du XVIIè siècle. C’est donc un sacré euphémisme de dire que je tire mes racines de cet État. Dès le moment où ils ont posé le pied dans ce pays, mes ancêtres sont restés ici, dans le Piedmont, à vivre de l’agriculture – notamment celle du tabac et du coton, ces dernières années. Mes grands-parents maternels vivaient quant à eux dans les montagnes, à Wilkesboro, donc j’y allais souvent, quand j’étais enfant. À dix-huit ans, j’ai emménagé dans le Comté de Jackson, qui se trouve au cœur des Appalaches, et je n’en suis jamais parti depuis. À ce jour, j’ai passé presque la moitié de ma vie dans les montagnes, et j’imagine que j’y resterai jusqu’à ma mort. Je n’ai aucune envie de quitter cet endroit un jour.

Comté de jackson

Comté de Jackson, Caroline du Nord.

 

  • Comment avez-vous commencé à écrire ? Était-ce inné, ou avez-vous pris des cours d’écriture ?

 

 

J’ai toujours écrit des histoires, même enfant. Dans l’un de mes plus vieux souvenirs concernant l’écriture, je devais avoir cinq ans. Je ne savais même pas écrire. Mes parents possédaient cette vieille machine à écrire, sous l’une des petites tables près du canapé. J’avais l’habitude de la sortir et de taper à la machine. Comme je le disais, je ne savais pas écrire, alors j’expliquais à ma mère ce que je voulais dire, et elle m’épelait les mots. Je me souviens encore du son des touches, et de l’odeur de cette machine, quand le papier chauffait. Donc aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours écrit. Attention, ça ne veut pas dire que ce que j’écrivais était bon. En entrant à l’université, j’avais déjà probablement écrit un millier de pages, mais le fait est qu’il m’a fallu en écrire mille de plus avant d’obtenir un résultat convenable. J’avais la trentaine quand j’ai commencé à voir une réelle différence, et je pense que c’est à ce moment précis que l’idée d’être écrivain a vraiment pris forme. J’ai toujours adoré raconter des histoires.

 

 

  • L’intrigue se déroule en Caroline du Nord. Comme Ron Rash, pensez-vous que le lieu fait la personne ? Avez-vous le sentiment de mieux écrire, quand le sujet vous est familier ?

 

 

Si vous demandez à Ron de vous parler de son travail, il vous dira que tout est intimement lié à l’environnement, mais qu’il espère malgré tout que ça dépasse le cadre géographique pour atteindre un plus grand nombre de gens.  Il cite souvent Eudora Welty, qui disait : « Comprendre entièrement un seul endroit nous aide à mieux comprendre tous les autres. » Je crois que c’est la même chose, pour moi : j’écris sur les Appalaches parce que je ne connais rien d’autre. Ce n’est alors pas avec une page blanche, que je commence à travailler : je peux déjà y voir des lieux et des personnages qui me sont familiers. La voix de ces gens a un son bien particulier. Leur vision du monde est liée aux montagnes qui les entourent, et façonnée par elles. Mais j’ai le même espoir que Ron, en écrivant sur eux ; celui d’atteindre quelque chose de plus grand que cet endroit. Vous savez, un jour, on a demandé à James Joyce pourquoi il n’écrivait que sur Dublin, et voilà ce qu’il a répondu : « parce que si j’arrive à comprendre l’âme de Dublin, je peux comprendre l’âme de toutes les villes du monde. » Je pense que c’est le tour de force que tout écrivain souhaite réussir un jour.

Le monde à l'endroit de Ron Rash

Le monde à l’endroit de Ron Rash

 

 

  • Sur le site de Goodreads, vous avez chroniqué énormément de romans noirs dans lesquels la relation père/fils est au cœur de l’intrigue. Pensez-vous que l’histoire d’un homme est déjà tout tracée à sa naissance ? Si oui,  comment peut-il changer son destin ?

 

 

Je ne suis pas sûr de savoir si le destin d’une personne est déterminé uniquement à sa naissance, mais je peux affirmer avec certitude que beaucoup de gens nés dans un contexte désastreux ont un impact énorme sur la mobilité sociale. Dans d’autres termes, ce que j’essaye de dire c’est que, souvent, les gens naissent dans des situations qui les dépassent, et qui finissent par dicter qui ils sont. Mais ce n’est pas vrai tout le temps. Il y a certainement des gens qui ont réussi à s’en sortir malgré tout. Mais d’après moi, c’est très rare. Toute ma vie, j’ai vu des gens que j’aimais être victimes du monde dans lequel ils sont nés. Alors même sans en avoir la certitude, je crois que neuf fois sur dix, une histoire qui commence mal finira mal.

 

  • Vous nous avez dit que pour Là où les lumières se perdent, vous aviez été influencé par une image, et une chanson. Pouvez-vous nous en dire plus ?

 

 

Je pense que quand je commence à écrire, c’est toujours avec une espèce d’image en tête, ou parfois un bout de scène. Pour Là où les lumières se perdent, j’ai vu un jeune homme accroupi près d’un porc qu’il venait de tuer au couteau. Je pouvais sentir son père, debout, derrière lui, et je savais que ce gamin était au bord des larmes, mais qu’il devait le cacher à tout prix, sous peine de passer pour un faible. C’était la toute première image que j’ai eue de Jacob McNeely, et elle revient dans le roman, quand il revoit  un flashback de son enfance. Quoi qu’il en soit, j’avais cette image en tête, et je l’ai gardée un bon moment, en essayant d’écrire l’histoire de Jacob. Mais ça sonnait faux. La première fois, j’ai peut-être écrit dix-mille mots, que j’ai fini par brûler. La suivante, ça devait être trente-mille, que j’ai également brûlés. Des mois plus tard, l’histoire m’est soudainement apparue dans un rêve. Je me suis réveillé en plein milieu de la nuit, et j’entendais la voix de Jacob dans mon oreille, comme si elle était réelle. Il y avait cette musique, aussi, une chanson de Townes Van Zandt. « Rex’s Blues ». Quand j’y repense, je me dis que c’est à cause du sentiment de désespoir, de perte inévitable que véhicule ce morceau.  À mes yeux, ce roman était plus une tentative de reproduire une ambiance, une tonalité, un sentiment qui perdurait du début jusqu’à la fin, comme le fait cette musique de Townes. Cette chanson a ouvert la voie à tout ce que je voulais écrire.

 

  • Votre prochain roman, qui sera publié en 2017, a-t-il été écrit suivant le même procédé ? Quel en est le thème ?

 

 

Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé.

 

 

  • Quand on lit Là où les lumières se perdent, on pense tout de suite à Daniel Woodrell, Ron Rash ou Larry Brown. Êtes vous d’accord avec cette comparaison ? Avez-vous été influencé par des auteurs en particulier ?

 

 

Vous ne pourriez pas tomber plus juste, avec ces noms-là. Ron Rash est à la fois un ami et un mentor, pour moi ; Larry Brown est peut-être mon auteur préféré de tous les temps ; et Daniel Woodrell est indubitablement celui qui a le plus influencé mon écriture de Là où les lumières se perdent. À ce moment-là, j’étais tout simplement obsédé par lui, plus particulièrement par deux de ses œuvres : La Fille aux cheveux rouge tomate, et La Mort du petit cœur. Pendant un mois entier, j’ai lu en boucle La Fille aux cheveux rouge tomate, surtout les premiers chapitres, parce que j’étais fasciné par le rythme, fasciné par le fait que Daniel ait réussi forcer ses lecteurs à lire soixante pages avant de leur donner la possibilité de reprendre leur souffle. Alors quand j’ai commencé à écrire Là où les lumières se perdent, je pense que j’ai essayé de reproduire un rythme similaire. Je voulais que ce livre bouge. Je voulais que mes lecteurs le prennent entre les mains, qu’ils commencent à le lire pour finalement lever le nez une heure plus tard et se rendre compte qu’ils ont complètement perdu la notion du temps. C’est ce que Daniel Woodrell fait de mieux, et c’est ce que j’aspire à faire moi aussi. Concernant les auteurs qui m’ont influencé, je pense que ce sont les mêmes que beaucoup de gens, dans le Sud : de Poe à Faulker, en passant par Flannery O’Connor et Cormac McCarthy, et de Larry Brown à Barry Hannah, William Gay et Ron Rash. C’est la lignée à laquelle j’appartiens. Ce sont de vrais modèles d’excellence, pour moi. Ces dernières années, j’ai aussi été influencé par un auteur du nom de Donald Ray Pollock. Tous ces auteurs me fascinent : il suffit de lire la première phrase de n’importe laquelle de leurs œuvres, pour savoir tout de suite à qui on a affaire.

  • Qu’en est-il des auteurs plus modernes ? Y en a-t-il quelques-uns dont vous vous sentez proche ?

 

Comme écrivains originaires du Sud qui possèdent le même héritage que moi, je pense à Mark Powell, Charles Dodd White, Robert Gipe, Alex Taylor, Glenn Taylor, Jamie Kornegay, Michael Farris Smith, Taylor Brown, Sheldon Lee Compton, et je pourrais continuer à donner des noms pendant un bon moment. Je pense que le premier roman de Robert Gipe, Trampoline, est le meilleur qui soit sorti des Appalaches l’année dernière, et de la même manière, je pense que le prochain roman de Michael Farris Smith, Desperation Road, qui paraîtra en début d’année prochaine sera simplement époustouflant. Voici deux livres écrits par des hommes de mon temps qui ont vraiment eu un impact gigantesque sur moi, ces dernières années.

  • Y a-t-il une question que nous aurions oublié de vous poser ?

Je voudrais juste sincèrement remercier tous les fans extraordinaires que j’ai rencontrés en France, ainsi que le Festival America et les éditions Sonatine pour avoir rendu tout ça possible. Vous savez, je n’avais jamais vraiment quitté la Caroline du Nord avant de commencer à vendre des livres, et je n’avais jamais pris l’avion non plus. Quand je pense que j’ai parcouru la moitié du globe et rencontré des gens exceptionnels qui apprécient mon travail, ça me fait toujours un peu bizarre. C’était rafraîchissant de pouvoir parler d’art et de littérature à Vincennes. Je pense que les lecteurs français sont courageux, et qu’ils n’ont pas peur de prendre le risque de lire quelque chose de différent. Et ça, ça change vraiment de là où je viens, parce que j’ai souvent l’impression que mon public ici ne comprend pas ce que j’essaye de faire, ou n’est pas prêt à se laisser porter vers les lieux où j’aimerais les emmener. Je suis profondément reconnaissant envers tous ceux qui m’aiment et me soutiennent, et j’ai vraiment hâte de revenir. J’espère être invité à Lyon, à un moment ou un autre, et si ça arrive, je vous y retrouverai bien volontiers.

david-joy

Muriel, Raccoon et Wollanup, septembre 2016.

PS: Nous avons eu la chance de  rencontrer David Joy à America mais pas suffisamment pour l’interviewer. Qu’à cela ne tienne, grâce au professionnalisme et à la gentillesse de Muriel Poletti de Sonatine avec qui j’ai l’énorme chance de collaborer depuis quelques années, nous avons pu lui  envoyer des questions qui sont revenues très rapidement et qui ont été traduites impeccablement par Jessica Haouzi. Quand les relations avec un service de presse sont de la sorte, je peux vous dire que c’est un enchantement d’avoir un blog.Merci!

Entretien avec Joseph Boyden « DANS LE GRAND CERCLE DU MONDE ».

Entretien réalisé à « Etonnants Voyageurs » en mai 2014.

 

J’aurais plusieurs questions. S’il y en a que vous n’aimez pas, vous pouvez les passer. Vous avez dit que « Dans le grand cercle du monde, c’est l’histoire de mon ADN ». Qui êtes-vous, Joseph ?

Je n’aime pas cette question.

Ah ?

Qui suis-je ? Ca enregistre ?

Oui.

Oh merde. Désolé. Putain ! L’histoire de mon ADN…qui suis-je ? Salut, je m’appelle Joseph, je viens d’une très grande famille de onze enfants. Une famille de sang mêlé, metis comme on dit au Canada, métisse en France. Je suis un auteur canadien, j’habite aux Etats-Unis pendant la plus grande partie de l’année. On m’a dit que je faisais pont entre des cultures qui souvent ne se comprennent pas : la culture des Amérindiens, les cultures indiennes du Canada et celle comment l’appeler de l’Ouest du Canada ?

Dans le grand cercle du monde est votre troisième roman, le plus ambitieux aussi ; quelles ont été les différentes étapes de son écriture ?

De ce roman ? J’ai attendu pour écrire ce roman. Je voulais déjà l’écrire il y a un moment mais je n’étais pas assez bon pour l’écrire. Je devais apprendre à écrire d’abord en écrivant d’autres romans parce que c’est un roman imposant, en termes de paysages et d’histoire. Il est important même au niveau du projet que j’ai plus ou moins essayé d’accomplir. Mais, de fait, il y avait trois cultures principales impliquées dans l’intrigue, française, huronne et iroquoise, et une fois que je me suis rendu compte que chacune d’elles devait être représentée, incarnée par un personnage, le plus important de la démarche était fait.

Dans le grand cercle du monde raconte, entre autres, la guerre entre Hurons et Iroquois et met en lumière le rôle joué par les Français et les Anglais. Votre roman met en scène deux approches différentes de la colonisation : pour résumer, les Français offraient la religion, les Britanniques, des armes ?

Oui, ça me semble bien vu. Les Français étaient réputés pour aller à la rencontre des tribus indiennes et se mêler à eux. C’est de là que viennent les metis, du mélange de sang français et indien. Alors que les Anglais et les Néerlandais…Les Néerlandais avant les Anglais…

Distribuaient des armes ?

Ils distribuaient des armes, mais ils exigeaient que les Amérindiens viennent à eux, dans leurs…ce qu’ils appelaient des usines. Ils en avaient en divers endroits, les villes, la Nouvelle Amsterdam, maintenant New York ; la Nouvelle-France, Montréal et Québec… les Anglais et les Néerlandais…disaient aux tribus « c’est vous qui venez » tandis que les Français se déplaçaient pour aller à leur rencontre. C’était une toute autre façon d’établir le contact…

Pensez-vous que les Européens soient responsables des conflits entre les Amérindiens ou n’étaient-ils qu’un moyen ?

Ils n’en étaient pas la cause. L’Amérique du Nord n’était pas un paradis avant leur arrivée. Mais c’était de fait un pays immense qui maintenait un subtil équilibre entre toutes ces différentes tribus qui vivaient ensemble et se faisaient la guerre souvent. Les Européens n’ont pas amené la violence, mais certainement…ce que j’ai appelé la première course à l’armement. Vous voyez ce que je veux dire par course à l’armement ? C’était la première course à l’armement, ils ont fourni les armes et les conflits se sont envenimés parce que tout le monde se battait pour le commerce et je crois que tout le monde est responsable. Ce que les Européens ont effectivement importé, ce sont les maladies – pas volontairement, mais les maladies ont décimé la population.

Vous le racontez dans le roman. Christophe, un jésuite français, est un des personnages principaux du roman. Que pensez-vous des jésuites du 17e siècle et quelle est plus généralement votre position sur la religion ?

Les religieux du 17e siècle étaient très profondément convaincus que leurs actions étaient justes, qu’ils étaient dans leur droit mais ils n’étaient pas très ouverts.

Ils ne vous paraissent pas fous ?

Ils n’étaient pas très ouverts et très ancrés dans leurs convictions. A mon avis, ils n’étaient pas fous – je les trouve fascinants. Ils jouaient leur vie…Ils ont quitté leur pays, sachant qu’ils ne reviendraient jamais, qu’ils mourraient dans un pays étranger. C’étaient de vrais croyants – on les appelait les soldats du Christ. Mais ils étaient aussi très courageux, très bien entraînés, érudits et intellectuels. Ils n’étaient pas mesquins ou fous, même si certains l’étaient – comme les humains, certains êtres humains sont horribles, d’autres merveilleux.

Il y a des passages dans votre roman où ils sont aussi cruels.

Oui, ils peuvent être aussi cruels et atroces que n’importe qui. Quant à mon rapport avec la religion, j’ai grandi dans la religion catholique. Mais je me suis éloigné du catholicisme, une fois adulte, pour

mieux comprendre, je crois que les règles de vie de Jésus sont merveilleuses, mais je n’aime pas qu’une religion puisse contrôler et s’imposer à une autre.

En France, nous avons souvent une vision idyllique du Canada et notamment du Québec. Est-ce que les Canadiens ont-ils mieux réussi la cohabitation européens-Amérindiens que leur voisin du sud ?

A les intégrer vous voulez dire ?

Non, pas les intégrer : les Amérindiens étaient là avant. La manière dont ils ont traité les Amérindiens, les gens, la culture…

Ah, oui. Les Américains ont été très américains dans leur action contre les Amérindiens – ils ont juste annoncé « ils sont dans le passage, ils mourront, nous les tuerons ». Les Canadiens ont été plus passif-agressifs – nous n’avons pas eu de grosses guerres avec les Amérindiens. Nous, nous leur avons enlevé leurs enfants parfois sur plusieurs générations pour les envoyer dans des écoles de « résidents ». La manière canadienne était bien plus pernicieuse que la manière américaine. Les Américains ont fait comme pour tout : ce qu’ils n’aiment pas, ils essaient de le détruire. Les Canadiens ont été plus subtils, nous vous enlevons vos enfants pour effacer votre peuple, ce qui n’a pas marché et qui cause encore des problèmes très profonds dans notre pays.

A part vos romans, agissez-vous pour les droits des Amérindiens ?

Oui, tout à fait. J’écris sur ce sujet tout le temps. Je suis aussi journaliste et je m’intéresse aux questions de la société amérindienne. Il y a aussi le mouvement Idle No Morei. Vous en avez entendu parler ? C’est assez compliqué à expliquer… Je suis pour les droits des Amérindiens, la gouvernance sud et la souveraineté.

Vous vivez à la Nouvelle-Orléans ?

Oui, une partie de l’année ; mon épouse est américaine. J’ai arrêté d’enseigner à l’université, je vis à la Nouvelle-Orléans mais je rentre au pays tous les mois.

Vous écrivez en ce moment ?

Oui. Il y aura bientôt deux nouveaux romans. Il y aura un troisième roman dans la trilogie qui a commencé avec le Chemin des âmesii, donc un nouveau dans cette série. Je travaille à une suite à Dans le grand cercle

du monde, en cinq romans.

Au début, vous aviez parlé d’une trilogie – et maintenant, c’est cinq.

Elle s’étoffe. Comme moi, elle s’étoffe.

Dernière question: quelle est votre définition de l’Orenda ?

L’Orenda, c’est un souffle de vie qu’on trouve partout, pas seulement chez les humains. Vous savez que les êtres humains ont une âme, mais je crois que les animaux ont aussi un souffle de vie, que les arbres ont le leur, leur propre énergie, l’eau également, les pierres et tout dans le monde, dans le monde physique, a cet élément, comme cette mouche qui vient de passer a son propre Orenda, sa propre énergie, son souffle de vie.

***

boyden

Merci à Morgane pour la traduction.

Wollanup, saint Malo, mai 2014.

iPour plus d’infos : http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_Idle_No_More ; site officiel : http://www.idlenomore.ca/

iiEn français dans la conversation originale

 

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