Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 82 of 160)

ET LES BEATLES MONTÈRENT AU CIEL de Valentine Del Moral / Le mot et le reste.

“ C’est leur dernier concert et les Beatles ne le savent pas encore. Après deux ans d’absence scénique, les Fab Four choisissent de se produire sur un toit terrasse dans un vent furibond, sans filles hystériques, devant un public clairsemé.”

le 30 janvier 1969, à Londres, sur le toit de l’immeuble abritant leur maison de disques, les Beatles jouent un concert, enfin pour être plus proche de la vérité que nous raconte Valentine Del Moral, ils se font filmer  pour mettre un terme à leur nouveau film “ Let it be” qui illustrera l’album éponyme à venir. Depuis un concert houleux à San Francisco fin 66, le groupe, fatigué de terminer les concerts à moitié à poil, les oreilles saignant sous les hurlements des groupies n’est plus remonté au front. Les plus grands rockers du début des 60’s  sont devenus les icônes de la pop mais ont perdu de leur fureur primitive, obladi oblada…

Les Beatles ne sont plus un groupe mais ce matin là, quatre garçons dans le vent de janvier faisant de la promo, tout heureux de se retrouver tous les quatre après les tentatives de départ de Ringo Starr ou de George Harrison, la mort supposée de Paulo et les guerres d’égo entre ce dernier et Jésus Lennon. Tournant aux amphets à leurs débuts à Hambourg, ils ont depuis découvert et adopté la marijuana avec Dylan, le LSD avec leur dentiste, la coke, l’héro et Yoko Ono et tout cela, a laissé des traces. C’est cet événement que U2 n’a nullement inventé dans son clip “where the streets have no name” que nous raconte avec intelligence et beaucoup de malice Valentine Del Moral.

Bien sûr, pour le commun des mortels, c’est un épiphénomène mais si vous avez dépassé la cinquantaine ou si vous avez la trentaine et que vos parents vous ont ont bassiné toute votre enfance avec l’album bleu ou l’album rouge (vous auriez aussi très bien pu vous choper Johnny scotché à vie dans les neurones alors ne reniez pas votre héritage), la couverture et le titre magnifique doivent faire tilt illico.

Ce concert sans foule hurlante, sans pépettes balançant leur soutif, sans spot-lights, sans soleil forcément à Londres est raconté dans tous ses détails. Alors, cela pourrait être très fastidieux, voire franchement barbant, réservé aux « happy few » et c’est passionnant. Nul doute que Valentine adore les Beatles, le groupe, sa musique, son mythe et on apprend beaucoup. Ne se contentant pas de faire la pige comme un journaliste d’un grand quotidien national il y a quelques années racontant par le menu le concert d’un groupe ne s’étant pas produit ce soir-là finalement à la Route du Rock, l’auteure nous fait vivre le moment tout en nous parlant de l’avant mais aussi de l’après, la chronique d’un mort annoncée. Les techniciens, les employés, l’entourage du groupe, les managers, les pékins attirés par la musique, les Fab Four, les bobbies, les groupies, les paparazzi, tout est raconté, montré, interprété comme si on y était ou plutôt comme si Valentine Del Moral y était ce matin-là.

Qui aime bien, châtie bien et Valentine Del Moral ne se prive pas pour écorner l’image, pour railler, pour se moquer, pour persifler contre la Ono. Emportée par son élan et par sa passion qu’elle sait parfaitement communiquer, elle s’emballe souvent et ose des allégories mythologiques, bibliques, cite Astérix, James Bond, obladi oblada… et fait souvent rire.

“Au paradis, ça swingue. Les Garçons, dans le vent de janvier, attaquent le troisième couplet  de “Don’t let me down”. Et là, John a un trou de mémoire. Nom de d’là, c’est quoi déjà les paroles que j’ai écrites avec mes tripes pour l’Ono de ma vie? Bah ça alors! Ch’ais pus.Tant pis, je me lance: “and no le reesea goble blue jee goo”.

A ce moment précis, toutes les escarmouches, les passes d’armes, les embrouilles, les Yokohoneries, tombent aux oubliettes. Le Lennon d’avant la crise d’adolescence tardive refait surface. Un sourire se dessine sur son visage amaigri.”

Le concert n’est pas fameux, déconnecté de la réalité d’un groupe de rock de l’époque, pas un des sommets de la carrière des Quatre de Liverpool mais intelligemment, brillamment, l’auteure en fait une des pierres angulaires d’un mythe qu’elle construit habilement et qu’elle déconstruit tout aussi allègrement.

A savourer “while my guitar gently weeps”.

Wollanup.


LE DERNIER MURMURE de Tom Piccirilli / Série Noire.

Traduction: Laurent Boscq.

Dans la famille Rand, tous les enfants sont prénommés du nom d’une race de chiens tandis que les canidés sont affublés du nom de présidents. On avait découvert l’univers marginal de cette famille de voleurs l’an dernier dans “les derniers mots” paru aussi à la SN quand l’un des fils, Terrier, revenait d’un exil de cinq ans pour assister à l’exécution d’un de ses frères condamné pour un carnage qu’il avait commis. Chez les Rand, on est voleurs mais pas assassins, on chaparde de moins en moins d’ailleurs, la fratrie périclite ou disparaît, le grand père souffre d’ Alzheimer et le père semble suivre le même chemin de façon assez prématurée. Le premier opus, sans être réellement une pointure, était néanmoins un polar solide de la part d’un auteur beaucoup plus connu pour ses écrits dans le fantastique et l’horreur. “Le dernier murmure” est donc le deuxième volet et aussi, hélas, le dernier puisque Tom Piccirilli est mort en 2015 à l’âge de cinquante ans. Pas de suite à espérer donc et c’est bien dommage de devoir abandonner tous ces personnages bourrus et hauts en couleur.

“Depuis la mort de Mal et l’exécution de Collie, la famille Rand est en lambeaux. Alors que son père sombre dans Alzheimer et que sa jeune sœur, Dale, multiplie les fréquentations douteuses, Terrier Rand doit faire face à ses démons tout en préservant un semblant d’unité.

Quand la famille de sa mère reprend contact après plus de trente ans de silence, Terrier découvre les Crowe. Perry, son grand-père, lui fait une demande aussi impérative qu’étrange : il doit cambrioler ses studios de tournage pour y récupérer des copies de films…

Au même moment, Chub, l’ami d’enfance de Terrier, disparaît dans des circonstances troubles à la suite d’un braquage raté. Sa compagne, Kimmy, l’amour de jeunesse de Terrier, lui demande de l’aider à retrouver son mari.”

Je rappelle que c’est une suite et qu’il sera plus facile de comprendre l’histoire si vous avez lu le premier tome. Ceci dit, l’auteur donne suffisamment de pistes pour que l’on comprenne dans les grandes lignes les sentiments, les regrets de Terrier, personnage principal d’une histoire qui met un peu de temps à devenir un vrai polar. Le début ressemble plus à la chronique d’une famille bien cabossée qui, tout d’un coup, va s’agrandir d’une branche maternelle qu’on ignorait jusque là, la famille Crowe qui avait déshérité sa fille quand elle avait décidé d’épouser un outlaw comme Pinscher Rand.

Alors le ton est assez léger, souvent humoristique, pas exempt comme dans le premier roman de certains poncifs, mais c’est bien écrit, ça fuse et Terry parfois un peu naïf mais loin d’être abruti est un héros très sympathique et au fond de soi, on sait qu’il ne lui arrivera pas grand chose de pire que quelques passages à tabac auxquels il sait par ailleurs répondre très poliment. Dans le dernier tiers du roman, néanmoins, cela commence à bien craindre pour lui mais aussi pour des êtres qui lui sont chers et que vous prendrez aussi sûrement plaisir à découvrir. Puis le sang coule et parle et les réponses à de nombreuses interrogations sont apportées, des secrets familiaux sont dévoilés pour finalement nous laisser tout cons, noyés dans une émotion bien réelle et point niaise avec en plus la tristesse de quitter à jamais la famille Rand.

Ce n’est sûrement pas le roman de l’année mais cela pourrait bien être le bon polar de l’été pour vous.

Wollanup.


SUICIDE de Mark SaFranko / Editions Inculte.

A la mort de 13ème note éditions en 2014, Mark Safranko a disparu des librairies françaises. On trouve encore quelques exemplaires des romans édités à l’époque sur le net mais quasiment au prix du Beluga. Ces quatre romans racontaient l’enfance et la jeunesse de Max Zajack, en fait SaFranko, fils d’immigré polonais tentant de faire son trou en Amérique. C’était dur, épique, parfois drôle pas loin de l’oeuvre de John Fante. SaFranko a d’ailleurs été ami avec son fils Dan Fante, écrivain lui-aussi, décédé et il y a quelques années.

Ce nouveau roman a été traduit dans le cadre d’une résidence littéraire à Nancy (ARIEL) où séjournait SaFranko l’automne dernier  et participant à de nombreux travaux autour de la littérature. Il s’agit d’une traduction collaborative réalisée sous la direction de Barbara Schmidt avec les étudiants de l’université de Lorraine et de classe préparatoire littéraire du Lycée Henri Poincaré de Nancy d’un roman éponyme sorti aux USA en 2014.

Et je ne peux cacher le bonheur qui est le mien de retrouver SaFranko, merci aux éditions Inculte d’avoir comblé ce manque.

“L’intrigue se déroule à Hoboken et New York, en 2002, et met en scène un inspecteur de police, Brian Vincenti, en pleine crise existentielle.Tiraillé entre son enquête sur la chute suspecte d’une jeune femme depuis l’un des immeubles d’un quartier gentrifié d’Hoboken et son impuissance à sauver son mariage, Vincenti navigue dans les rues d’Hoboken et de New York à la recherche, presque obsessionnelle, de réponses à ses questions dans un paysage urbain encore marqué par les récents attentats du 11 septembre 2001.”

Si l’humour permettait autrefois d’atténuer le ressenti des souffrances du jeune Max Zajack, ici, point de rédemption. On est dans le Noir, le sale, le désespéré, les vies ratées, les gens qui s’accrochent et ceux, plus nombreux qui flanchent et SaFranko vous raconte une histoire très moche entre quatre yeux, impossible de se défiler.

Commencé comme une enquête de routine pour un Brian Vincenti, bien mal marié, mal dans sa vie, mal dans sa tête, l’affaire, petit à petit, dans un faux petit rythme, va vite prendre le cerveau du flic, le hanter, le faire revenir à un période bien triste et sale de sa vie. SaFranko nous prend aux tripes, n’épargne rien du malheur à en crever de ces gens, les peignant dans leur réalité très ordinaire, pitoyable ou honteuse comme le faisait si bien Carver. Alors, ce n’est pas une lecture confortable, ce n’est pas du “feel good” mais quel talent pour magnifier l’horreur, le malheur ordinaire. On sort du bouquin un peu hagard, flingué, mais aussi heureux de retrouver enfin un tel grand auteur. Si vous partagez un peu nos choix… vous ne trouverez pas de polar équivalent à “Suicide” cette année.

Mortel !

Wollanup.


ROBICHEAUX de James Lee Burke / Rivages Noir.

Traduction: Christophe Mercier.

Vingt et unième aventure de Dave Robicheaux et un titre, vu le grand âge de l’auteur, qui pourrait paraître comme une sorte de testament mais rassurez-vous, le suivant “New Iberia Blues” est déjà sorti aux USA.

Presque tous les ans, au printemps nous revient le duo Dave Robicheaux, le flic et son ami Cletus Purcel, détective privé dans des aventures parfois dans le Montana  où l’auteur aime séjourner l’été mais le plus souvent en Louisiane et principalement à New Iberia en plein bayou et territoire cajun chez les Coonass. Pour les fans de la première heure ou les plus récemment convertis, c’est toujours un moment sympa, on retrouve deux vieux potes qui nous ont manqué. Par contre, on sait déjà que la tranquillité sera de courte durée tant la présence de Clete auprès de Robicheaux est synonyme d’emmerdes, le roi du bullshit. Quoi qu’il fasse, ce grand cinglé au cœur énorme entraîne, enchaîne les catastrophes tout en veillant toujours sur Dave. Les deux sont inséparables et si beaucoup de choses ont évolué depuis le début de la saga, leur amitié, elle, reste inébranlable.

Depuis 87 au coeur de la Big Sleazy, et ses débuts sous le titre “la pluie de néon”, Dave Robicheaux est malheureux en amour. Sa première femme martiniquaise s’est barrée avec un mafieux, sa seconde a été assassinée, la troisième a succombé à un vilain lupus et là, Molly, sa dernière épouse est morte sur la route percutée par une voiture à une intersection où elle n’avait pas marqué un stop. L’ambiance du début roman est assez morose, on sent le vide laissé par Molly, la tristesse du vieux cowboy, sa solitude: Alafair, sa fille, est loin, Tripod son raton laveur apprivoisé est mort. Robicheaux rumine, se dit que l’autre conducteur n’a pas dû freiner, rencontre le type qu’on retrouve mort plusieurs jours après, battu à mort. Robicheaux, qui pointe aux A.A. depuis des décennies a replongé dans la bibine, voit les fantômes de soldats confédérés, est victime d’un grand blackout alcoolisé de la nuit où le conducteur a été tué et voit les ecchymoses sur ses deux mains tremblantes. Il sait qu’il aurait pu très bien le faire mais il ne se sait pas s’il l’a fait. L’étau se resserre quand des preuves matérielles sur les lieux du crime l’accusent. Il va devoir aller fouiller dans les poubelles de la Louisiane pour se sauver.

“Si quelqu’un vous affirme qu’il est de la Nouvelle-Orléans et qu’il ne boit pas, il n’est sans doute pas de la Nouvelle-Orléans. La Louisiane n’est pas un Etat; c’est un asile psychiatrique en plein air dans lequel des millions de gens sont bourrés la plupart du temps. Et je n’exagère pas. La cirrhose est un héritage familial.”

Dave est dans une situation très délicate mais ce n’est que la partie émergée du glaçon de son verre de Jack’s. Comme souvent, s’invitent politiciens véreux, mafieux dangereux, hommes de mains pas manchots, belles créatures givrées, flics ripoux, dézingués du bulbe ingérables… créant un marigot bien dégueulasse et trouble. A la moitié, comme si les égouts n’étaient déjà pas prêts à déborder débarque un sérieux malade, en provenance d’un indéfini obscur Moyen Âge, un genre de Pee -Wee obèse, un nettoyeur très zélé et dont le commanditaire est inconnu.

Souvent, dans les intrigues de Burke, on sait qui est le coupable, Robicheaux a juste et surtout du mal à coincer le salopard protégé par son fric ou ses hautes relations. Là, chapeau Grand Maître! Les meurtres se multiplient sans que l’on comprenne vraiment qui tire les fils et les suspects du jour sont souvent les cadavres du lendemain, de la belle ouvrage, de la belle intrigue.

Mais James Lee Burke n’est pas uniquement un grand auteur américain de polars, le plus grand de l’époque, le dernier d’une grande lignée décimée depuis quelques années avec les morts de Leonard, de Westlake. Burke, par la voix de Dave parle aussi de l’homme, de l’humanité, au détour d’une partie de pêche dans le bayou au soleil couchant, pleure ses morts, souffre de l’absence, compatis, tente d’aider et de protéger les plus faibles, les humbles. Il se pare de sa plus belle plume pour évoquer la beauté de la Louisiane, ses regrets de la vie d’antan mais est aussi capable de dialogues qui défoncent, qui cognent comme un shot de mescal explosant dans votre palais. Et puis des écrivains capables de vous choper par les amygdales dès les premières lignes, capables de vous phagocyter au bout d’un chapitre et de vous entraîner en enfer pour cinq cent pages, il n’y en a pas d’autres.

James Lee Burke est unique.

Géant !

Wollanup.


UN CIEL ROUGE LE MATIN de Paul Lynch / Albin Michel.

Traduction: Marina Boraso

L’Irlande regorge d’auteurs  de noir talentueux comme si le climat éprouvant et déprimant qui rend si belles les vallées et donne à la bière locale un goût incomparable déteignait vraiment sur les populations maudites d’une île si souvent blessée et dont  on se demande si elle a un jour connu un âge d’or sans domination étrangère parce que les Britanniques sont loin d’avoir été les seuls envahisseurs au cours de l’histoire, et ainsi créait une ambiance propice à l’écriture d’histoires souvent bien tristes mais un peu pénibles aussi parfois par une certaine pérennité des lamentations. Paul Lynch, à sa façon très originale, ajoute une pierre de taille, un mégalithe imprégné d’Histoire à l’édifice avec un roman extraordinaire, c’était son premier, ensuite suivront le glacial « la  neige noire » et en début d’année « Grace » qui raconte le destin d’une adolescente pendant la grande famine irlandaise et qui s’avère être la fille… du héros de ce premier roman.

Et ici, que ce soit l’histoire, les descriptions, les personnages, tout est réussi et tout s’enchaîne dans un déroulement somptueux de noblesse, d’humilité et de compassion pour ces pauvres gens, bannis sur leurs propres terres et partis vers l’inconnu, vers un destin qui ne pouvait être pire que celui qu’ils enduraient chez eux.

“Printemps 1832. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il est expulsé avec femme et enfants de la terre qu’il exploite. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller voir l’héritier de la famille, qui règne désormais en maître. Mais la confrontation tourne au drame : Coll Coyle n’a d’autre choix que de fuir. C’est le début d’une véritable chasse à l’homme, qui va le mener de la péninsule d’Inishowen à Londonderry puis aux États-Unis, en Pennsylvanie.”

Roman grandiose d’une chasse à l’homme sur deux continents avec un méchant, Faller, à qui on peut presque attribuer un côté magique tant il est une incarnation du Mal avec des facultés physiques et intellectuelles immenses et développées uniquement pour répandre l’horreur et le malheur autour de lui et guidé par une haine inhumaine vis-à-vis de Coll, simple paysan qui a fait le mauvais geste au mauvais moment. C’est un suspense continu et de grande qualité sur plus de 280 pages. C’est dur comme du Cormac McCarthy, c’est raconté comme du James Carlos Blake. C’est simplement passionnant et époustouflant de classe ! Pas un chapitre, pas un paragraphe, pas une ligne pour reprendre son souffle. Trois parties pour trois lieux; tout d’abord l’Irlande déshéritée terre de ce drame parmi tant d’autres et pourtant les années de la grande famine sont encore à venir puis une seconde partie à fond de cale sur l’Atlantique avec des pages bouleversantes tant par le malheur qui frappe des gens qui en ont eu pourtant leur dose depuis la naissance et tant par la beauté des sentiments et la noblesse de certains comportements et agissements quand l’humanité tend à disparaître au profit de l’instinct de survie. Enfin, une troisième partie qui montre aux acteurs que leur Nouveau Monde tend à fonctionner comme l’ancien monde qu’ils ont fui et où la peine remplace très vite le rêve. La Cour des Miracles à l’échelle d’un continent !

Que l’Irlande miséreuse est belle sous la plume de Paul Lynch. Une plume magnifique, une histoire écrite avec le sang de toutes les victimes de l’animalité des maîtres en Irlande et des balbutiements de l’histoire dans la terre promise de tant d’Irlandais, l’Amérique…si réelle et si virtuelle , aimée et tant haïe  et dont tant de mentalités et de comportements actuels sont l’héritage culturel de ses ancêtres européens et du souvenir des temps difficiles où la solidarité autour d’un clocher, d’une communauté ou d’un drapeau pouvait vous sauver la vie et vous protéger un peu de l’adversité.

Un  vibrant hommage aux migrants irlandais et de manière générale à ces populations européennes considérées comme la lie de la société et qui ont su créer un grand pays devenu la plus grande puissance mondiale du XXème siècle, juste revanche sur ceux qui les avaient bannis et persécutés. Et quand on pense à la tragédie de ces migrants que peut-on dire de l’horreur vécue par ces populations d’Afrique enlevées loin de leurs vies et réduites à l’esclavage et qui ont contribué bien malgré eux à l’élaboration de l’empire.

Violent, cruel, terrifiant et surtout quelle plume!

Wollanup


CHARLES MANSON PAR LUI-MEME / propos recueillis par Nuel Emmons/ Editions Séguier.

Traduction: Laurence Romance.

L’histoire américaine se nourrit de mythes et Charles Manson est devenu une icône au même titre qu’Elvis ou Marylin Monroe, pas pour les mêmes raisons mais entraînant lui aussi une fascination toujours très présente, plus malsaine évidemment.


Cinquante ans après les massacres et les meurtres qui ont coûté la vie, on suppose, à neuf personnes et notamment à Sharon Tate l’actrice et épouse de Roman Polanski, enceinte de huit mois le mythe est toujours vivant et continue à attirer, à rester une bonne machine à fric pour le grand et le petit écran. “Once upon a time in Hollywood” de Tarantino est bâti autour de Tate et donc certainement sur la boucherie. La deuxième saison de “Mindhunter” série de Netflix sera consacrée à la Famille Manson. A signaler que les deux fois, Manson est joué par Damon Herriman, acteur australien très remarqué en redneck à la connerie surnaturelle dans “Justified” la belle série initiée par Elmore Leonard. Prochainement aussi devrait sortir “Charlie says”, un long métrage de la réalisatrice d’ « American Psycho », une spécialiste donc des jolies sucreries.

Manson est mort en 2017 mais sa légende subsiste, s’enrichit. On a beaucoup lu sur son histoire mais jamais, on n’avait jamais entendu sa version de l’histoire, enfin chez nous, puisqu’ elle n’ avait jamais été traduite en français. C’est chose faite, les éditions Séguier ont eu la bonne idée d’éditer le livre vieux de trente ans. Certains auront peut-être peur de s’engager dans la lecture des “confessions” et pourtant, ce n’est que dans les toutes dernières pages que l’horreur est au rendez-vous. Il est évident qu’on peut raisonnablement douter de l’honnêteté du propos d’ un Manson plus gogo que gourou comme on peut mettre en doute certains bouquins écrits à charge parlant d’envoûtement, de satanisme.

“J’étais un moins que rien qui savait à peine lire et écrire, qui n’avait jamais lu un livre entier de toute sa vie, ne connaissait que les prisons, n’avait pas été fichu de garder ses épouses, s’était révélé un maquereau minable, s’était fait prendre à chaque fois qu’il avait volé, n’était pas assez bon musicien pour s’imposer sur le marché, ne savait que faire de l’argent, même quand il en avait, et haïssait aux tripes tout ce qui ressemblait à une structure familiale établie. Mais une semaine après la publication de l’ histoire de Sadie, voilà que j’étais le charismatique leader d’une secte baptisée la “Famille”, un génie capable d’endoctriner les gens et de leur faire accomplir toutes ses volontés.”

Ecrit par Nuel Emmons, un ancien camarade de prison, “Charles Manson par lui-même “ est avant tout l’histoire d’un petit Américain très ordinaire, fils d’une mère de seize ans aux mœurs légères et alcoolique et qui, dès l’âge de douze ans, dans les années 50, a connu les centres de redressement puis la prison, un petit délinquant, un loser. Emprisonné en 60 pour proxénétisme, il ressort en 67 et retrouve une Californie très différente, le « flower power » et cela lui plait beaucoup. Lui aussi veut connaître l’amour libre, se trouve une fille puis une deuxième, vit avec les deux, s’achète un van Volkswagen et parcourt la Californie: “Peace and Love”, herbe, acide, LSD… pour finir par former une communauté de plus de trente cinq personnes dans ses grandes heures et dont il est le leader. Tout le monde est sous acide, sa vingtaine de femmes, âgées de vingt ans et moins, en rupture de famille ou de mari et quelques hommes attirés par la came et le cul libre et facile. Pour tenir, la communauté a besoin de thune et on vole des bagnoles, tout ce qui peut être revendu, on deale, on couche avec qui peut servir les intérêts de la « famille »…


“… un bon aperçu de la génération qui prédominait dans les années 60. Certains fuyaient des foyers bancals et des expériences traumatisantes, d’autres quittaient des familles solides parce qu’ils ne voulaient plus subir les contraintes morales imposées par leurs parents. Tous cherchaient une façon de vivre qui leur permettrait de de s’exprimer et d’être acceptés par les gens avec qui ils voulaient être.”

La Famille Manson.

Parallèlement Manson rêve d’une carrière de chanteur et crée des liens avec Dennis Wilson des Beach Boys aussi déchiré que lui par la drogue. La chanson “ Never learn not to love” présente sur l’album 20/20 du groupe est d’ailleurs une composition de Manson qui a également côtoyé plusieurs fois Neil Young ainsi que des grands producteurs hollywoodiens.

Pas de quoi fouetter un chat tout cela mais comme on connaît la fin, on se demande comment toute cette bande de camés très mous du bulbe va déraper, comment va-t-on arriver à l’indicible? Et c’est passionnant, comme tout le reste du bouquin qui se dévore comme un très bon roman noir. Dingue, mais pas trop néanmoins, Charles Manson qui entend des messages pour lui dans les chansons “Helter Skelter” et “Piggies” de l’album blanc des Beatles, qui a déjà taillé le bout de gras deux fois avec Jésus, que certaines de ses “femmes” prennent pour le messie justement, se met en retrait le mieux qu’il peut dans l’enchaînement des événements qui ont mené aux massacres.

L’innommable est présent parfois mais plus dans les attitudes, dans les réflexions, que dans la description des faits sanglants. L’absence de remords de Manson et de la « Famille » choque, laisse coi.

Leslie Van Houten Patricia Krenwinkel et Susan Atkins à leur arrivée au tribunal.

Quand on regarde les visages angéliques et encore enfantins des “femmes” de Manson, on a du mal à comprendre la barbarie. On s’interroge encore sur les réelles motivations de ces actes dont un des moteurs est sans conteste l’acide.

Pour les fondus de Noir comme pour ceux qui veulent connaître un peu mieux la Californie de l’ère du “Summer of love”, l’ambiance du quartier de Haight-Ashbury de San Francisco centre du monde hippie de la fin des années des années 60… un must hypnotique.

Un site très utile sur la « famille Manson ».

Wollanup.

LE CAVALIER HILARE de Bob Passion/ Vents d’ Ailleurs.

Ce premier roman de Bob Passion photographe, musicien, globe trotter et  auteur inaugure la collection Vents Noirs de l’éditeur des Bouches du Rhône Vents d’Ailleurs. Et c’est un bien joli coup réalisé avec un roman qui bouscule.

“Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, en plein milieu des steppes glaciales, Jacques Beauregard, un Belge, fuit les combats depuis Stalingrad. Il croise une colonne militaire allemande qui est bombardée sous ses yeux. Blindés, soldats et chevaux sont mis en pièces. Il découvre que ce convoi escortait un véritable trésor sous forme de lingots d’or… Mécanicien, terrassier, maçon, il construit alors un bunker de fortune à partir de tous les débris matériels et organiques ramassés sur les lieux. Il comprend vite qu’emporter une telle quantité d’or est impossible.

Espérant revenir chercher le magot plus tard, il marque son emplacement en érigeant une statue monumentale, macabre mausolée incluant cadavres de soldats et pièces mécaniques, sans oublier la carcasse d’un cheval et un corbeau.

Une quarantaine d’années plus tard, Jacques vit à Marseille. Vieillissant, presque dément, il est le gardien d’un immeuble aux allures de squat, où vit Pascal, photographe et grand fumeur de haschisch. Le QG du quartier est un bistrot de légende, repaire d’esthètes de l’illicite, d’ivrognes et d’amateurs de psychotropes. Le temps a obscurci les souvenirs de Jacques et ses rares propos intelligibles passent pour les divagations d’un fou, tant ils sont hermétiques. Mais Pascal et sa bande, substances psychoactives obligent, sont toujours partants pour un bon délire…”

Alors la présentation de l’éditeur est longue, c’est certain, mais inévitable tant ce roman fourmille d’aventures lointaines au fin fond de la Russie dans les années 40 comme marseillaises dans les années 80 dans le milieu du hash. Mais vous êtes encore très loin du bout de vos surprises. Bob Passion (pseudo?) a mis beaucoup de cœur pour écrire un roman bien rock voire punk comme l’indique l’éditeur.

“Le cavalier hilare”, un titre qui interroge, et dès qu’on fait connaissance avec le héros et sa situation au milieu de nulle part, on comprend, sans vouloir offenser l’auteur, bien au contraire, que cette histoire aurait très bien pu être écrit avec l’aide d’une très bonne sativa. Le ton est donné, et quand est dévoilé le patronyme du héros, Jacques Beauregard, nom du personnage incarné par Henry Fonda dans le western spaghetti humoristique des années 70 “Mon nom est personne”, plus de doute cette fable va nous faire voyager mais aussi travailler les zygomatiques.

La première partie, particulièrement originale et superbement torchée, laisse des regrets de quitter Beauregard, gentil abruti avéré, perdant de toutes les guerres mais sortant vainqueur de cette terrible odyssée dans la steppe où il a affronté ou plutôt évité les nazis, l’armée russe, les tribus locales, les hordes de chiens errants. Un vrai hall de gare, son coin de désert asiatique. Mais on le retrouve, pas d’inquiétude, encore moins bien dans sa tête, à Marseille 40 ans plus tard, flanqué de Rose une compagne qui n’a rien à lui à envier au niveau dérangement à l’étage supérieur.

Autant Jacques Beauregard était seul au monde en Russie, autant il vit ici, incidemment,  auprès d’une tribu rock, usant et vendant de la bonne fumette et qui le protège de tous ses délires puisque, le cerveau cramé par l’alcool, il s’imagine encore en guerre. Bob passion a dû puiser allègrement dans ses souvenirs pour nous montrer Marseille, les quartiers, des bistrots zarbis, une faune cosmopolite surprenante mais aussi très attachante, raillée avec beaucoup de malice et de tendresse. Voulant aider Beauregard à retrouver la mémoire mais aussi attirée par l’appât du gain la bande de potes va monter une expédition pour retrouver l’or perdu et d’autres produits dont vous connaîtrez la teneur en lisant le roman.

“Le cavalier hilare” part dans de multiples directions mais sans jamais perdre le fil de l’intrigue et ce trip dans les années 80 secoue gravement, charme par ces choix musicaux judicieux et dégage un arôme fort et parfumé particulièrement roboratif à qui veut connaître un bon moment de délire sans aide de vodka à l’herbe de bison ou de THC.

Barré !

Wollanup.

Lien vers un entretien chez Milieu Hostile.


LA VIE DONT NOUS RÊVIONS de Michelle Sacks / Belfond.

Traduction: Romain Guillou.

« Sam et Merry ont quitté New York pour s’installer dans un cottage en Suède et élever leur bébé au grand air. Loin de la grande ville, de ses tentations, de sa souillure, les voilà libres de se réinventer. 
Sam, en homme viril et fidèle qui assure le confort et la protection des siens. Merry, en tendre épouse qui s’adonne à ses nouveaux devoirs de mère au foyer.
Le tableau idéal : au cœur de la nature, l’homme, la femme, l’enfant.

Mais aussi Francesca, la meilleure amie de toujours, venue leur rendre visite.
Francesca, la citadine, la sublime, la femme libre.
Francesca, qui ne se sent chez elle nulle part, qui n’a jamais été choisie par un homme, et qui a de très vieux comptes à régler…
« 

Michelle Sacks est née au Cap en Afrique du Sud et vit actuellement en Suisse. Après avoir été remarquée pour ses nouvelles, elle est passée au roman l’an dernier avec “ La vie dont nous rêvions” et ce premier essai dans le genre polar psychologique nous est offert dès ce printemps par Belfond. Alors, certains ont déjà dû quitter la page, à tort, à mon avis en entendant “psy”. Ce genre de huis clos où un couple et ses “satellites”, enfants, parents, amis se fait et se défait n’est pas forcément ma tasse de thé et indéniablement Michelle Sacks a un vrai talent pour ainsi réussir dans un genre vu et revu sous toutes les latitudes du monde, à de multiples époques avec des intrigues bien souvent bancales où moult “deus ex machina” permettent à l’auteur de se sortir du pathos, de la galère.

Cette histoire du couple et de la copine d’enfance qui vient les visiter, créant petit à petit un ambiance déplaisante jusqu’au drame, on l’a lue très souvent. Michelle Sacks peint d’abord les trois personnages Sam, son épouse Merry puis Franck l’amie de Merry, dans leur petit coin de paradis de bobos de la génération facebook qui aime bien montrer, étaler son bonheur, sa réussite, photographier ses doigts de pied avec une mer turquoise en arrière plan ou son assiette au restaurant. Du déjà lu certainement mais intelligemment, l’auteur donne des indices, entrouvre des aspects sombres, manipule la boîte de Pandore, crée de multiples fausses pistes dans une intrigue qui, si elle n’est pas miraculeuse non plus, est néanmoins de bonne facture.

Alors, selon votre âge, vous allez adhérer plus ou moins au fonctionnement de ces trentenaires à qui la vie a pas mal réussi, leur psychologie, leurs motivations et en conséquence leurs tourments, leurs interrogations vous paraîtront plus ou moins recevables. J’imagine qu’un lecteur à Mossoul ou à Sanaa aura bien du mal à comprendre leur désarroi et leur souffrance existentielle.

“Je dois arrêter d’essayer de les comprendre. Les laisser à leur monde précaire de faux-semblants et trouver ma voie ailleurs”

Une méchante tragédie fera exploser le triangle magique et chacun donnera son interprétation du marasme, tentera de comprendre les pensées et agissements des deux autres. En proposant de nouvelles hypothèses, en levant le rideau sur certains secrets, Michelle Sacks continue de tromper, de parsemer la situation de faux-fuyants troublants. Chaque lecteur aura son interprétation mais sera dupé, finement, jusqu’à la dernière ligne et même au delà …

Vicieusement toxique.

Wollanup.


KING COUNTY SHERIFF de Mitch Cullin / Inculte.

Traduction: Yoco Lacour.

“Le shérif Branches parcourt les ruines de la maison de son enfance. Dans un long monologue intérieur, il passe en revue sa vie, ses erreurs, sonde sa conscience. En surface, Branches est un homme simple et droit, un époux aimant. Mais derrière l’homme de loi et sa foi dans les valeurs de l’Amérique redneck se cache un personnage complexe, habité par la violence et porté par ses pulsions meurtrières. Sa folie est froide et raisonnée, elle a la logique terrifiante des grandes paranoïas, une logique qui le conduit à avoir sa propre conception de la justice.”

Un flic très protecteur, un mari aimant, un beau-père attentionné, un ami des animaux, une icône municipale faisant de la prévention dans les écoles… et surtout un mec qui a sombré dans la folie.

Une novella d’une petite centaine de pages écrite en vers libres, une histoire de 30 minutes et un bouquin qui vous saute à la tronche dès les premières lignes, les premiers vers. Branches se raconte à un personnage que vous découvrirez bien assez tôt puisqu’il est la cause de la colère, de la haine froide du shériff dans un décor lunaire de l’Ouest du Texas. Branches exerce sa propre justice, juge, condamne et exécute la sentence car les justices de l’état et divine n’ont pas cours sur ses terres.

“Dieu n’a rien à voir

avec les express à deux voies

et les routes de campagne

sous ma juridiction.

Dieu n’a jamais mis les pieds au Texas,

que je sache…”

“Et si Dieu venait se précipiter

sur la ville,

je jetterais le bâtard en prison.

S’Il s’ avisait de mettre un pied dans ma cour,

je lui trouerais le bide…”

Alors, bien sûr on peut faire de « King County Sheriff », un nouveau portrait d’une Amérique cauchemardesque à l’image de « le démon dans ma peau » de Jim Thompson mais c’est avant tout et peut-être seulement qu’un terrible périple de quelques heures dans la vie d’un monstre.

Un choc, un chaos, un minimum de mots pour un maximum de maux… Epoustouflant.

Wollanup.


LA CITE DE LA SOIF de Phillip Quinn Morris / Editions Finitude.

Traduction: Fanny Wallendorf.


Le destin de certains auteurs et de leurs textes parfois nous fait nous interroger et nous émeut. Pourquoi ont-ils arrêté d’écrire ? Pourquoi n’ont-il pas été reconnus en leur temps ? En ont-ils souffert ? S’il n’est plus possible d’interroger John Kennedy Toole ou James Ross (Une poire pour la soif), il serait théoriquement possible de le faire avec Phillip Quinn Morris, installé aujourd’hui sur la côte ouest de la Floride. Il y exerce le métier de peintre en bâtiment. Originaire de l’Alabama, Phillip Quinn Morris a publié deux romans en 1989 et 1990 et on peut remercier les éditions Finitude de nous en livrer des traductions françaises, Mister Alabama (2016) et, cette année, La Cité de la Soif. Remercier, parce que tout autant que Mister Alabama, La Cité de la soif  a fait naître une puissante affection chez son chroniqueur attitré. Quelle bon dieu de comédie familiale, excessive, bouffonne et tendre à la fois, copieusement arrosée de gin-soda et de gnôle.

Eté 1970, Alabama, « le Cœur du Cœur de Dixie ». Le comté de Sumpter, à la frontière du Tennessee, est un dry county, comme il en existe d’autres dans le Sud. Il est interdit d’y vendre de l’alcool. Ce n’est pas un problème pour Bennie J. Reynolds qui, issu d’une lignée d’habitants des bois et des marais versés dans le trafic, la corruption et la démerde, est devenu l’homme le plus puissant du comté. [S]a femme est la plus belle, sa maison la plus grande et ses enfants les plus populaires de la région. Grâce à son formidable sens des affaires, il s’est débrouillé pour tenir au creux de sa main le cœur, l’âme et le portefeuille de ses concitoyens en devenant le seul pourvoyeur d’alcool de la ville, la Cité de la soif comme il se plaît à l’appeler. Mélange détonnant de gentillesse du Sud et de sans-gêne parvenu, la famille Reynolds est un peu clinquante, certes, mais qu’importe. Ici on est dans le Sud, et dans le Sud on aime la réussite et on s’arrange avec le reste, du moment qu’on respecte les traditions, les chiens, l’élection de Miss Coton et la Fête du Raton Laveur. Pourtant, cet été 1970 pourrait bien ébranler toutes les confortables certitudes de Bennie J. Des changements s’annoncent avec le départ pour l’université de ses enfants, sa fille Winn et surtout son fils, Wright.

Le roman de Morris ouvre les portes d’une galerie de portraits, tous plus pittoresques les uns que les autres. Evidemment le clan Reynolds y prend la plus large place : Bennie J. le père, travailleur acharné, viscéralement attaché à sa famille et sa terre, à certaines traditions, adepte aussi du « My way » (et tant pis pour la casse) ; Maman Cordelle, la mère, entre frivolité et autorité ; Winn et Wright, les enfants ; Hannah, la cousine ave laquelle Wright a une liaison ; Mae Emma l’employée de maison noire considérée comme la « cousine » (parce que les conventions chez les Reynolds, on s’assoit parfois dessus) ; Jerry Lee, l’homme de main de Bennie J. qui a fricoté par le passé avec Coleen, la sœur de Maman Cordelle et mère d’Hannah ; Mamma Dog Midnight, enfin, la chienne de race Coonhound (chien de chasse adapté pour le raton laveur, d’où son nom), fierté de son maître. Autour d’eux, en admiration pour leurs personnes et leurs gestes, la bonne société du comté, les riches héritiers, les petits notables et les ruraux, pas tous rusés, dont Morris se fait fort de souligner les qualités et surtout les défauts, trop humains, avec un effet hilarant certain.

Bennie J. prend la vie avec son éthique, sudiste mais aussi bien à lui. « Quoi que tu fasses en ce bas monde, fais-le avec dignité et élégance » inculque-t-il à son fils. Cela signifie bosser comme un forcené de l’aube au crépuscule, dans ses échoppes ou bien en organisant une expédition à la dernière minute dans le Tennessee voisin pour abreuver les participants de la Fête du Raton laveur, ramasser les biftons et confier à ses enfants de les apporter en sachets à la banque, envoyer balader ceux qui l’ennuient, quel que soit leur statut, enterrer son chien avec pompe quand celui-ci meurt. C’est un père inquiet pour l’avenir de sa famille et de tout ce qu’il a construit. L’immense tendresse que l’homme d’affaires matois a pour les siens est touchante.  Et sa philosophie de vie de redneck chauvin mal dessalé, tantôt bornée, tantôt easygoing, fait naître aisément le sourire :

  • Où est-ce que Kathy Lee va faire ses études déjà ? demanda-t-il en prenant le chiot sur ses genoux.
  • A Rutgers, dans le New Jersey répondit Wright.
  • J’sais pas pourquoi ils tiennent à envoyer leurs gamins dans une ribambelle d’écoles jusqu’à ce qu’ils aient trente ans. Envoyer Kathy Lee dans le Nord, merde alors.
  • B. J. , elle est allée au lycée de Sumpter. Et comme Lou Ann, elle continuera sans doute jusqu’à ce quelle obtienne un diplôme à Rutgers.
  • Rutgers ? On dirait le nom d’une école où on apprend à fabriquer des armes. J’sais pas pourquoi les Thomas se sentent obligés de fréquenter des écoles bizarres.  Ouais si Bennie J. était jeune, y ‘a qu’un endroit où il voudrait aller : l’Université d’Alabama à Tuscaloosa. Et j’ferais des études de karaté. C’est quelque chose que personne peut t’enlever.

Winn (le contraire de Lose) voyage en Europe pour les vacances. La vie universitaire va l’éloigner à nouveau du comté et elle est à l’heure des choix, cela serre le cœur de Bennie J. « Dès que cette chère Winn apparaît, c’est la fête » est un mantra chez les Reynolds. Wright (le contraire de Wrong), beau et charismatique, auquel tout le monde prédit une carrière politique nationale, s’angoisse de quitter son monde et d’assumer sa relation avec sa cousine, renâcle à l’idée de travailler aussi dur que son père, veut régler quelques comptes avec les membres de la riche micro-société locale. C’est un adulte désormais. Enfin, sous le même toit, Hannah sombre dans la mélancolie, persuadée de mourir bientôt. Si Bennie J. a tiré sa propre force et sa propre morale à patauger dans les eaux turbides du marécage et de la contrebande (il sait d’où il vient et ne cesse de conter ses propres aventures comme celles de ses aïeuls), ses enfants, dosés en douce au gin-soda et grisés par la vitesse et la vie facile, lui apportent bien des tracas.

Le texte de P. Q Morris révèle la fine connaissance de son sujet, le Sud avec ses traditions et coutumes et ses habitants, et la maîtrise d’un art, saisir le sens d’un lieu et d’un moment et donner une consistance à ses personnages. Mais peut-être devrais-je me contenter de dire que ce roman est une sacrée bonne histoire, qui pétille de vie, suinte de raide et de sensualité et frise le barjo, pour notre plus grand plaisir. Si quelqu’un pouvait dire à Phillip Queen Morris que nous n’en avons pas eu assez, il en serait remercié.

Paotrsaout


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