Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 75 of 160)

CATARACT CITY de Craig Davidson / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Cataract City

Traduction: Jean Luc Piningre

Dernièrement, on vous avait présenté « Les bonnes âmes de Sarah Court » qui n’a finalement pas eu l’écho qu’il méritait légitimement. Mais, aussi bon soit-il et il l’est réellement, ce roman peut être aussi considéré comme le galop d’essai avant  » Cataract City » situé sur les mêmes terres autour des chutes du Niagara et qui, lui, est une véritable petite merveille noire.

« Duncan Diggs et Owen Stuckey ont grandi à Niagara Falls, surnommée par ses habitants Cataract City, petite ville ouvrière à la frontière du Canada et des États-Unis. Ils se sont promis de quitter ce lieu sans avenir où l’on n’a d’autre choix que de travailler à l’usine ou de vivoter de trafics et de paris.

Mais Owen et Duncan ne sont pas égaux devant le destin. Tandis que le premier, obligé de renoncer à une brillante carrière de basketteur, s’engage dans la police, le second collectionne les mauvaises fréquentations. Un temps inséparables, sont-ils prêts à sacrifier le lien qui les a unis, pour le meilleur et pour le pire ? »

Il est des romans qui vous secouent, des histoires qui vous happent contre votre gré, des écrivains qui vous prennent aux tripes sans pitié, des pages tendres, humaines et bonnes qui se mêlent à des scènes cruelles, barbares, des romans que vous n’oubliez pas une fois la lecture terminée tant les émotions nées de leur lecture restent gravées dans votre cerveau peu habitué à de tels transports, des histoires avec des héros très ordinaires habités par des sentiments extraordinaires… Il en est assez peu, finalement, de ce genre de romans et « Cataract City » en est.

Craig Davidson est devenu célèbre grâce à l’adaptation cinématographique de sa nouvelle « Un goût de rouille et d’os » tirée du recueil de nouvelles éponyme et adapté par le maître du film noir français, Jacques Audiard. Ce roman confirme son statut d’écrivain hors normes.

Duncan Diggs et Owen Stuckey, gamins de prolos de Niagara Falls à la frontière avec les USA vont quitter ensemble, brutalement, le monde de l’enfance le soir de leur étrange rencontre avec leur idole « Bruiser Mahoney » catcheur dans un circuit professionnel de bas de gamme. Cet événement sera le point d’ancrage de leur amitié et par là même le moment de leur séparation. Chacun va prendre les voies qui lui semblent opportunes pour réussir à quitter « Cataract city ». Le début du roman est serein, offrant des pages attendrissantes sur l’envers du décor de cette triste foire qu’est devenu le site des chutes du Niagara et des gens qui y vivent toute l’année. Certains passages font penser à du Mark Twain de Tom Sawyer, du Tom Drury. Mais très vite, les choix de vie risqués de Duncan : courses de lévriers, combats de chiens, contrebande, combats à main nue font entrer le roman dans une autre atmosphère bien crade, un décor empli d’adrénaline et de testostérone, de sueur, de sang, de souffrance. 

Sans dévoiler l’intrigue, il est évident que les deux amis vont se retrouver bien des années plus tard après s’être perdus de vue mais sans avoir jamais oublié ce que chacun devait à l’autre depuis l’enfance. L’amitié dont parle Davidson si talentueusement est tout sauf mièvre ou édulcorée tant elle est plus forte que la haine, plus puissante que la morale, la loi et l’ordre.

Le final, au premier abord redondant avec une nouvelle scène au fond des bois, s’avère époustouflant en nous projetant dans un pur thriller. Certains souffriront peut-être tant certains passages sont éprouvants et glauques mais si vous ne devez lire qu’un roman noir cette année, celui-là, c’est du très lourd et ce serait vraiment dommage de passer à côté.

Du sang, de la sueur et des larmes.

Wollanup.


LE SECOND DISCIPLE de Kenan Görgün / EquinoX / Les Arènes.

“Xavier Brulein, ancien militaire de retour du Moyen-Orient, est écroué après une rixe sanglante dans un bar.En prison, il rencontre Abu Brahim, prédicateur islamiste, l’un des cerveaux du terrible « attentat de la Grand-Place ». Seul membre de son réseau capturé, Brahim est convaincu d’avoir été sacrifié.

Converti avant sa remise en liberté, Xavier devient Abu Kassem, adoptant l’un des noms du Prophète de l’islam. Il infiltre une cellule terroriste pour démasquer ceux qui ont trahi Brahim, devenant l’instrument de sa vengeance, un homme-machine que rien ne saurait faire dévier de sa mission : « En comparaison, le 11-septembre sera l’enfance de l’art. »”

On avait l’habitude de voir en la Belgique un pays sympathique, les Belges comme nos cousins gentils, amoureux de la bière, un modèle réduit de la France qu’on suivait avec un peu de condescendance. Le pays avait eu beaucoup de mal à une époque à mettre en place un gouvernement mais s’en sortait bien sans ses politiciens. Puis, on a découvert une horrible histoire de pédophilie montrant qu’on n’était pas non plus au pays des bisounours, que Brel était mort depuis trop longtemps, que Tintin n’était pas le seul modèle wallon. Pourtant, la vitalité d’un cinéma belge très souvent social montrait souvent autre chose de bien plus sombre. La puissance du rock talentueux d’outre Quiévrain qu’on peut jalouser depuis de très nombreuses années, orienté vers un modèle anglo-saxon, révélait que la Belgique était aussi le vrai carrefour de l’Europe occidentale et qu’elle en connaissait donc les joies mais aussi les affres. La Belgique, on ne pouvait pas la résumer au seul clivage Wallons, Flamands. Il existait, là-bas, les mêmes problèmes civilisationnels que chez nous.

“En vain, la barbarie vient.”

Et puis un soir d’automne 2015, les barbares ont attaqué Paris, fauchant sa jeunesse. L’enquête a mené rapidement vers Molenbeek qui jusque là n’évoquait pour moi  qu’un club de foot. La ville est devenue du jour au lendemain le symbole de l’horreur, enfin une partie de la ville. C’est ici, au berceau de l’innommable, de la bestialité faite homme que nous amène l’auteur Kenan Görgün. On découvre Molenbeek dès le prologue qui se termine en glaçant les sangs. Déjà, le style vous cloue et ce n’est que l’introduction d’un roman qui frappe, cogne, démolit pendant quatre cent pages suffocantes, puissantes, sans manichéisme, sans jugement et sans fausses excuses non plus. Kenan Görgün est belge d’ascendance turque, fils d’imam et auteur depuis plusieurs années. Comme Chainas, DOA ou Jaccaud avant lui et avec qui la parenté est évidente, sa collaboration avec l’éditeur Aurélien Masson a porté ses fruits, ses bombes…

Ce livre ne séduira pas tous les lecteurs. On dit parfois qu’on ne sort pas indemne d’un roman, “Le second disciple” vous flingue, vous met à terre, mais très intelligemment, sans abuser de faits choquants mais sans oublier aucun discours honteux, en vous montrant avec minutie, en vous démontrant avec précision, en analysant à la perfection, en interrogeant douloureusement, en explorant la funeste galaxie du terrorisme puis en vous laissant hagard à la dernière page comme une des nombreuses victimes des infamies que vous allez affronter.

“Blasphémateur ! Toi et tes copains, là. Vous vous permettez d’accuser les autres de blasphémer ou je ne sais quoi. Dès que les gens ne parlent pas comme ça vous plait, vous vous y mettez, comme si vous étiez les avocats de Dieu, comme si Dieu avait besoin de cancrelats comme vous pour prendre sa défense. Mais, qui a blasphémé plus que toi? Tu as commis le pire des blasphèmes. Le jour du Jugement dernier, quand on sera appelés devant Dieu, toi et les tiens, vous resterez, dans vos cages. Personne voudra de vous. Même ce jour où tout le monde sera pardonné, vous le serez pas. » Tu ravales tout: ta langue, tout. Ton père s’éloigne.”

Glaçant et courageux, un très grand roman.

Wollanup.


SECRET DE POLICHINELLE de Yonatan Sagiv / L’Antilope.

Traduction: Jean-Luc Allouche.

Oded Hefer est un homme qui n’a pas encore trouvé sa voie, il est gay, le revendique, et en fait sa qualité principale. Il rêve de vivre la grande vie, avec des amants éblouissants, et de ne pas avoir trop à suer sous la chaleur de tel Aviv pour gagner son pain. Il passe donc de projet en projet, jusqu’au jour où, influencé par Remington Steele et Hercule Poirot, il décide de devenir détective privé. Reste juste à trouver des clients.

Mais c’est sans compter sur son ami, Ofer Ganor, membre de la haute société, qui lui apporte une affaire sur un plateau : Smadar Tamir, magnat immobilière est retrouvée morte à l’hôpital, où elle était suivie pour un cancer. C’était une femme forte, inflexible, elle n’aurait pas supporté la déchéance liée à sa maladie et se serait suicidée. Sa sœur, Mira, n’en croit pas un mot et elle décide d’engager Oded, pour trouver l’assassin de sa sœur.

Oded a une semaine en tout et pour tout pour résoudre sa première enquête. N’ayant aucune expérience, ses seuls atouts, sont son sans-gêne, sa curiosité et son réseau de pipelettes dans la haute société de tel Aviv. Et bien sûr Yaron Malka, ami ou plus exactement connaissance d’enfance, qui est devenu flic, homo dans le placard comme dirait Oded, et qui aide notre loufoque enquêteur dans sa quête.

Le style est totalement décalé, avec un emploi du genre sans aucune règle, une narration des dialogues inversées, et des dialogues justement totalement irrévérencieux. Chacun en prend pour son grade, les féministes, les bobos, les gays, les hétéro, les machos, personne n’est épargné. 

Nous sommes bien dans un polar en plein cœur de la population huppée de la ville. L’enquête aura son lot de rebondissements et de surprises avec des complots, des mensonges, des passe-droits, des non-dits, des secrets. Tous se connaissent et se côtoient, nous slalomons au cœur d’un microcosme, on se croirait presque plongé au cœur d’un soap opéra mais infiniment drôle et impertinent.

Gai, vif, rafraîchissant et divertissant !

Marie-Laure.


RUSTY PUPPY de Joe R. Lansdale / Denoël.

Traduction: Frédéric Brument.

Est-il encore nécessaire de présenter Joe Lansdale? Le Texan écrit depuis trois décennies et a commencé le cycle Hap et Leonard en 1990. Également scénariste de comics, il est aussi l’auteur de romans d’horreur et d’oeuvres noires plus ambitieuses comme “les marécages” ou “Les Enfants de l’eau noire”. Grâce au professionnalisme de son éditeur français Denoël, on vous a déjà proposé un entretien avec le vieux cow-boy rendu possible par Joséphine, attachée de presse aussi sympathique et compétente que bretonne, et réalisé l’an dernier par un Chouchou heureux comme un gosse.

“Lorsque le duo de détectives se penche sur le cas d’un jeune Noir assassiné par la police, ils mettent le doigt dans un engrenage qui les mènera à des flics corrompus, des tueurs à gages et même à une vampire naine assoiffée de vengeance.Ce n’est pas la première fois qu’ils subissent menaces et agressions, mais que faire quand vos ennemis sont les représentants de la loi en personne?”

C’est, il me semble, la dixième aventure en français du duo Hap et Leonard d’un cycle en comptant, en trente ans, une quinzaine. Certains récents sont passés à la trappe (?) et deux autres déjà parus aux USA ne sont pas encore arrivés chez nous. Hap, le péquenaud blanc hétéro de l’East Texas autrefois victime d’écureuils enragés et son pote Leonard noir, gay, républicain et fan de la country la plus traditionnelle et la plus destinée à un public de bouseux blancs sont donc les deux détectives amateurs de la série, une équipe aussi drôle que maladroite, ayant un talent certain à se mettre dans la mouise. Dans le précédent, Hap était mourant… Suspense ? Pas vraiment. Joe Lansdale n’est pas fou non plus, on ne change pas une équipe qui gagne. D’ailleurs, dès le départ de l’histoire, Hap raconte sa guérison, fruit du travail des toubibs et non l’oeuvre d’un hypothétique quelconque dieu. Il en parle dans des termes plus crus et méchamment jouissifs que vous lirez avec plaisir si vous connaissez les deux gugusses ou si les religions vous font gerber.

Volume après volume, Hap et Leonard morflent, prennent des coups mais en balancent encore plus et ont un sens de la répartie qu’on leur envie. Des vrais pros de la réplique qui tue! Pas de temps morts dans “Rusty Puppy”: des bastons, des flingues, des dialogues qui défoncent, du vice, des flics ripoux, une vampire naine de quatre cents ans, du cul bien gras, de la connerie comme s’il en pleuvait et une amitié plus forte que l’adversité.

Alors, ce n’est pas un chef d’oeuvre, l’intrigue ne casse pas trois pattes à un canard comme souvent mais les bouffonneries sont hilarantes, de la très bonne série B pour se remettre d’un Winslow géant mais épuisant par exemple ou d’un Ellroy salement cryptique abandonné très dubitatif.

Enjoy!

Wollanup.


LA GUERRE APRÈS LA DERNIÈRE GUERRE de Benedek Totth / Actes Sud.

Traduction: Natalia Zaremba-Huzsvai, Charles Zaremba

C’est une vraie bombe atomique que nous lâche l’auteur Benedek Totth pour son deuxième roman. C’est puissant et impactant sur le coup et les retombées vont vous marquer pour un certain temps. C’est court, intense, chaque page du roman est une balle qui touche sa cible. Une fois terminé on se repasse les images, les scènes d’horreur, les souffrances ressenties et le stress post-traumatique n’est pas loin alors l’envie de le partager sera viscéral.

Le personnage, un jeune adolescent dont on ne connaîtra jamais le nom est attachant, réduit à une vie d’errance dans une ville mortifiée et irradiée, théâtre d’affrontements entre les Russes et les Américains. L’environnement est ravagé et déserté, recouvert de cendre et de neige, plus rien ne tient debout, il faut vivre sous terre pour se protéger des bombardements, des soldats, du froid ou encore des mutants évadés de l’obscure « Zone rouge », le tout dans une ambiance post apocalyptique qui se tient du début à la fin.

La quête principale réside dans la recherche de Théo le petit frère dont la couverture du livre vous rappellera qu’une image vaut mille mots. D’autres personnages vont apparaître au fil des pages comme Jimmy, le parachutiste américain blessé et Zoé, jeune fille et amie du personnage principal. Ils seront les plus marquants pour différentes raisons mais aussi pour leur longévité dans l’histoire, pour les autres, les apparitions seront brèves, leurs fins de vie très souvent violentes. La vie qui y est décrite est difficile, inhumaine et l’est d’autant plus qu’on la vie au travers des yeux d’un enfant. Le récit est souvent introspectif entrecoupé de flashbacks d’une vie meilleure où se mêlent les vivants et les morts voir les mort-vivants.

C’est la guerre ou plus précisément « la guerre après la dernière guerre », c’est donc au jour le jour que se vit la survie avec son lot de monstruosités…sans compter ce qui ne se lit pas mais que l’on comprend entre deux lignes.Pourtant il y a de l’amitié, de la fraternité, de l’amour voir un peu d’espoir en l’avenir.

Comment ça se finit ? Et bien sans vous spolier, ça se ne se finit pas aussi bien que l’on peut l’espérer. En même temps quand on voit l’image de la couverture à la prise en main du livre puis son titre, on comprend vite dans quoi on s’engage.

Alors engagez-vous dans ce court roman percutant et incisif, il est vraiment bon, pensez juste à vous armer et vous blinder. Âmes sensibles s’abstenir !

NIKOMA

PS: « Comme des rats morts », premier roman de l’auteur hongrois paru en France.


BROYÉ de Cédric Cham / Jigal.

Dans son précédent roman, « Le fruit de mes entrailles », Cédric Cham nous avait plongés dans un univers très noir et violent, où chaque protagoniste cherchait une forme de rédemption. Nous le retrouvons aujourd’hui dans son nouveau live Broyé, où la tension et la noirceur n’ont pas faiblit. 

Nous suivons Christo, jeune homme bousillé par la vie, qui n’a connu que souffrance, douleur, violence et soumission. Il vit aujourd’hui dans une casse, sans vie sociale. Il préfère se tenir loin du monde extérieur, ne veut pas interagir avec les autres. Sa seule relation c’est celle qu’il a avec son chien Ringo qui le comprend comme s’il avait vécu la même chose. Le hasard fera qu’il croisera Salomé, jeune et belle femme qui saura entrouvrir la porte pour apporter un semblant de bonheur et de douceur à ce personnage.

 Et en parallèle on suit Mattias, jeune garçon qui est enlevé pour être dressé, tel un chien sauvage. Et il s’agit bel et bien d’un dressage pour que Mattias se transforme en soldat, mais en soldat qui se contente d’obéir aux ordres sans bien sûr se rebeller. Nous assistons ainsi à un endoctrinement par le biais de violence, d’humiliations, de privations et participons silencieusement à la naissance d’un mercenaire dépourvu de sentiments.

La tension monte crescendo au fil des pages. Cédric Cham ne nous épargne pas, et on en redemande ! Pas d’espoir, pas de calme, uniquement de la férocité, de l’horreur page après page. Les seuls moments de répits, pour reprendre notre souffle se situent dans les interactions entre Christo et son chien et dans l’arrivée de Salomé qui apporte un grand souffle d’air frais. Et c’est nécessaire de prendre une grande goulée avant de replonger encore plus profond dans les abîmes de l’âme humaine. Et là, nous parlons de personnages qui n’ont jamais rien connu de positif, aucune caresse, aucun sourire bienveillant. Tout leur univers se limite à la violence et à la noirceur. Nous nous retrouvons enfermés avec les personnages, broyés avec eux sans aucune lueur d’espérance, sans aucune foi dans le bonheur.

Cédric Cham arrive à plonger encore plus loin dans le néant, à ne nous donner aucun espoir dans les relations humaines quand notre parcours ne nous a enseigné que la violence et la dureté. Une fois encore son style très percutant fait mouche à chaque chapitre, et le livre défile sous vos yeux sans que vous ayez le temps de reprendre votre respiration.

Une grande claque !

Marie-Laure.


LES PATRIOTES de Sana Krasikov / Terres d’Amérique.

The Patriots.

Traduction: Sarah Gurcel.

Nous voilà donc dans une fresque des relations américano soviétiques des années 1930 à 2008. Pour ce faire, l’auteur nous fait faire plusieurs allers-retours entre les Etats-Unis et l’URSS, entre les trois protagonistes principaux de cette immense histoire : Florence tout d’abord, jeune américaine, puis son fils Julian/Yulik et enfin son petit-fils, Lenny.

Florence est une jeune fille de Brooklyn, qui vit son adolescence et ses premières années de femme pendant la grande dépression aux Etats-Unis. Elle ressent un mal-être au sein de cette vie américaine,  sa condition de femme, de juive lui ferme des portes. Pleine d’idéaux, elle décide de tout plaquer pour partir vers son eldorado, l’URSS, où pour elle existe la seule vraie vision d’un futur possible.

Sa vie dans la Grande Union Soviétique n’est bien sûr pas simple, elle comprend vite que ce nouveau monde n’est pas celui qu’elle espérait. Elle est, là encore, et même bien plus, obligée de lutter contre les absurdités auxquelles elle doit faire face, contre les privations et les préjugés.

Ne renonçant jamais, elle doit faire des choix, entre sa vie, son amour, son enfant, et son travail. Vivant sous un régime autoritaire, où tout le monde est surveillé et plus encore ces américains juifs immigrés, les options qu’elle prend ne sont pas toujours les bonnes et elle devra en payer le prix à chaque fois.

« Elle avait été la victime de son temps, de ses croyances politiques, de son obstination et de ses illusions. »

Aucun jugement dans ces pages, nous sommes confrontés à cette vie difficile sous ce régime autoritaire, et subissons les conséquences au même titre que Florence et sa famille.

Il s’agit à n’en pas douter, d’un récit sur ces 80 années  de guerre froide où les Américains ayant choisi de tourner le dos à leur pays se retrouvent rejetés de tous, de leur propre pays mais aussi de ce régime qu’ils ont embrassé avec un espoir énorme sur sa justesse et sa droiture. C’est bien une fresque historique mais aussi une histoire d’amour, entre une jeune femme et un jeune homme, entre une femme et son enfant, entre une femme et ses rêves.

Nous découvrons la condition de ces hommes et de ces femmes de nationalités américaines mais qui deviennent russes par le droit du sol, de la condition de vie des juifs dans l’URSS, où nous découvrons que le moment où ils ont été le plus en sécurité s’avère finalement être pendant la seconde guerre mondiale. Staline avait besoin d’eux et la dictature sait se servir de chacun jusqu’à plus soif, pour leur tourner le dos quand ils n’apportent plus rien d’utile au régime.

Certes, le livre est imposant avec ses 590 pages, mais n’hésitez pas une seconde avant de vous plonger dans cette épopée. Vous découvrirez cette période de notre histoire pas si lointaine et vous vous plongerez dans cette histoire familiale dure, où les choix que nous faisons pour nous même se répercutent obligatoirement sur nos enfants et nos petits-enfants. Vous ressentirez de la tristesse, de la désillusion, de la colère parfois, mais vous découvrirez un texte riche qui vous transportera dans un appartement communautaire en plein cœur de Moscou, et c’est là la grande réussite de Sana Krasikov.

Marie-Laure.



CENDRES DE MARBELLA / GARDIEN DU TEMPLE de Hervé Mestron / aNTIDATA.

Hervé Mestron écrit depuis 96,” passant indifféremment du polar à la comédie, du scénario au roman musicologique, de la fiction radiophonique à la littérature jeunesse.” (source Babélio). Il vit à Aubervilliers, n’est pas tout à fait un de ces enfants dont parlait Prévert à la fin de la guerre mais il prend la commune du 9.3 comme cadre de ces deux novellas noires sorties chez Antidata en 2017 pour “ Cendres de Marbella” et en juin de cette année pour “ Gardien du temple”. Il est préférable d’acheter, à très bon marché, les deux puisqu’elles racontent la même histoire, le boléro de Ziz de la cité Ravel à Auber et peut-être aussi parce que sans le premier, le second me paraît boiteux.


“Cendres de Marbella” donne la parole à Ziz, quinze ou seize ans, qui ne connaît pas son père, dont la mère s’est pendue il y a quelques années et qui a été élevé par K. son frère aujourd’hui en taule. Avec l’aide de Dick, le caïd de la cité, il se lance dans le boulot de la came. D’abord chouffeur, guetteur, il s’illustre par sa fermeté dans les affaires et par son talent à régler les différends commerciaux et les histoires de territoires. Ah ouais, c’est la banlieue, pas trop mon monde ni un univers littéraire qui me passionne ou m’attire encore mais tout est sauvé par la verve, l’humour détonnant, irrespectueux, un poil provocateur de l’auteur et par la description de la zone, l’économie souterraine, la loi de la cité, ces zones de non-droit idéalisées par Ziz. La solidarité existe, on y assure mieux qu’à la Maif, les soins sont mieux remboursées que par la sécu et la MGEN. Mouais ! On arriverait presque à trouver sympathique Ziz si on oubliait qu’il a tué et qu’il recommencera froidement, sans pitié. 

Le Rastignac de la zone va monter à Paris, vendre chez les bourges sous le couvert d’un emploi d’agent immobilier également très rémunérateur grâce à sa gueule d’ange. Il empile les liasses, a une copine “gauloise”, bourgeoise camée dont les amis fréquentent les grandes écoles, ont la belle vie des sales gosses gâtés. “ Si à 50 ans on n’a pas une rolex c’est qu’on a raté sa vie”, la vision de la réussite chez ce pôvre Séguéla, Ziz la connaît dès 17 ans. Mais, souvent, ce genre de réussite éclair est aussi synonyme de vivre vite et mourir jeune. Il suffit d’un grain de sable et plus dure serat la chute au sens figuré comme au sens propre pour Ziz…


Dix ans ont passé, Ziz sort de zonzon. Mais, durant son absence, la vie, la France, sa cité ont changé et la droite au pouvoir a légalisé le cannabis foutant en l’air le système social et économique où certains s’en foutaient plein les poches pendant que les autres ramassaient les miettes. Les cadors d’hier comme Dick sont les losers d’aujourd’hui dans leurs survets griffés pourraves, tristes gros bouffons puant la mort et le malheur. Ziz revient à Ravel, en zone sinistrée. Et c’est un autre monde que va découvrir Ziz, il va vivre son “Carlito’s way” du naze. Cette deuxième partie est beaucoup plus noire, violente, cruelle, absolument nécessaire mais peut-être moins addictive parce que très noire et montrant trop le désenchantement sans les pointes humoristiques d’un premier opus beaucoup plus fouillé.

Il est peut-être préférable de le répéter, lisez les deux pour trouver le plaisir des “retrouvailles” avec Ziz du second. Lire le seul “Gardien du temple” vous laissera sur votre faim et vous rateriez un excellente première novella.

9.3 !

Wollanup.


SEULES LES PROIES S’ENFUIENT de Neely Tucker / Série Noire / Gallimard.

Only The Hunted Run

Traduction: Sébastien Raizer (ah ouais!)  » Kon’nichiwa, tomodachi ! »

“La voie des morts” paru fin 2015 inaugurait le cycle Sullivan Carter, ex reporter de guerre devenu journaliste à Washington, de manière très honnête malgré quelques clichés sur un homme usé, revenu de tout et buvant sa vie… un mélange de thriller et de roman d’investigation sur fond de chronique sociale dans la capitale américaine. En 2017, “A l’ombre du pouvoir” nous ramenait un Sully, beaucoup plus vivant, beaucoup plus crédible et dégageant une belle humanité, une ténacité et un désabusement salutairement moins visible. En cette fin d’année, le retour de Sully donne vraiment l’impression de retrouvailles avec un vieux pote toujours accompagné de ses casseroles et de ses fantômes, bien sûr, mais on pardonne beaucoup à ses amis. Dans tous ses romans, Neely Tucker, journaliste comme son héros, utilise des événements réels pour les transposer, les utiliser dans un développement fictionnel. Ainsi, il prend ici comme origine l’attaque du Capitole par un certain Russell Weston en 1998 qui avait forcé l’entrée et flingué deux gardes avant d’être maîtrisé et enfermé dans un hôpital psychiatrique.

“Washington D.C. suffoque sous le soleil d’août et la capitale fédérale semble désertée par ses habitants. Sullivan Carter se rend au Capitole pour couvrir les débats législatifs. Alors qu’il traverse la crypte, une fusillade éclate. L’ancien reporter de guerre retrouve ses vieux instincts et se rapproche au plus près du danger. Dans un bureau, il découvre le corps d’un représentant de l’Oklahoma, des pics à glace enfoncés dans les orbites. Quand l’équipe d’intervention de la police arrive sur les lieux, le tireur a déjà disparu. Mais lorsque paraît l’article de Sullivan, le meurtrier – Terry Running Waters, Amérindien au casier judiciaire bien rempli – prend contact avec lui… Sullivan décide alors de suivre sa propre piste, en marge de l’enquête officielle, qu’il estime bâclée.”

Neely Tucker, en pleine forme, façon de parler, ouvre dès les premières lignes la boîte de Pandore et l’horreur vous chope pendant une trentaine de pages furieuses.

” Les hurlements l’empêchaient de compter les coups de feu. Bon Dieu, ce vacarme. Amplifié par les escaliers en marbre, le sol en pierre, les colonnes, renvoyé en écho dans les longs couloirs. Des femmes. C’étaient surtout des femmes qui criaient, mais quelques hommes aussi… La femme en face de lui, dans la crypte du Capitole, saignait abondamment. Elle avait pris une balle dans la poitrine et s’était mise à hurler. Elle n’ émettait plus désormais qu’un gémissement.”

Attention! Attention! Attention à ne pas confondre avec “Jake” de Bryan Reardon le monument pontifiant, niaiseux et larmoyant très apprécié par la blogosphère à l’époque de sa sortie. Tucker raconte un massacre au départ et la lecture est salement éprouvante: certains, encore marqués par les tueries des barbares du 13 novembre 2015, éviteront d’ouvrir ce roman. Mais, si le début est réellement mortifère, il laisse rapidement la place à un pur roman d’investigation, de bien belle tenue et très, très intelligent dans ses révélations comme dans son déroulement au rythme sans temps morts. Dans certaines pages de “La danse de l’ours”, le chef d’oeuvre de James Crumley, on sent la peur, l’effroi chez Milo Milodragovitch, son héros. Toutes proportions gardées, on ressent la même chose dans certaines péripéties de Sully en Oklahoma où il va chercher la vérité dans son berceau infernal. Neely Tucker ne fait pas dans l’épate, se sert de son roman pour raconter des  anciennes pratiques légales américaines en matière de psychiatrie. C’est horrible, révoltant mais utile et sans aucune putasserie ni violence uniquement gratuite.

“Seules les proies fuient” fait penser à une Série Noire vintage avec un Sully impeccable et une intrigue superbe. Bon le final, apocalyptique, est peut-être un poil trop hollywoodien mais le message lancé par l’auteur reste bien ancré une fois la dernière page tournée. En fait, si vous êtes en général à peu près raccord avec nos choix, vous pouvez foncer.

Solide Série Noire.

Wollanup.

PS: Dites, à la Série Noire, on en voudrait bien un peu plus des comme ça !



DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset.

allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement

Si vous vous êtes penché sur le mouvement social des Gilets Jaunes, vous avez certainement entendu parler du travail de décompte charcutier mené par l’enquêteur indépendant David Dufresne, qui s’était chargé au fil des mois – « sidéré » selon ses propres mots – de documenter et recenser le maximum des blessés faits par les forces de maintien de l’ordre. Nous parlons-là d’énucléations, d’os et de crânes fracturés, de membres arrachés, de plaies ouvertes, comptabilisés et rapportés aux plus hautes autorités, sans que celles-ci ne s’émeuvent plus que ça en apparence de ce déchaînement de violences ni que les grands médias généralistes ne s’y intéressent autrement (ou alors pendant longtemps) que sous la catégorie d’inéluctables impacts dans la chair d’émeutiers et de factieux, un body count pour faire frémir les masses.

Avec Dernière sommation, David Dufresne choisit l’approche romanesque pour revenir sur ce travail et mener une investigation fictive dans les coulisses du pouvoir politique en pleine dérive autoritaire. Fictive ne veut pas dire totalement inventée. Né en 1968, nourri au biberon punk-rock, journaliste successivement à Actuel, Libération et Mediapart, auteur du documentaire filmé Prison Valley et de l’enquête Tarnac : Magasin général, David Dufresne n’est pas en délicatesse avec la rigueur que son métier d’enquêteur nécessite. Il sait donc de quoi il parle.

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Quelque chose dans le maintien de l’ordre à la française, soi-disant fait de mesure et de proportionnalité, n’est plus de mise. « La police avait clairement changé de braquet et de doctrine. « La domination n’était plus seulement sociale, économique, la domination était policière« . « Le pays était devenu violent (…) parce que l’anti-terrorisme était devenu l’alpha et l’oméga de la vie politique.« 
Dernière sommation sonde les responsabilités, montre comment est entretenu le flou dans la chaîne de commandement (« La chasse était ouverte mais ça ne devait pas se savoir – ni consigne ni ordre, juste un climat« ), dénonce l’esprit « cow-boy » des flics, (instillé depuis un ancien Ministre de l’Intérieur à l’éréthisme inversement proportionnelle à la taille), la nervosité et la brutalité des forces de l’ordre entre les mains desquelles ont été mises de nouvelles armes de guerre, (LBD et grenades explosives GLI-F4 contenant du TNT, des sigles qui contiennent autant de suavité que LREM, La République d’Emmanuel Macron) mais qui n’hésitent pas à faire leurs propres emplettes dans les magasins d’armement. « Parce que les collègues, ils laissent les originaux au vestiaire, à la maison, c’est trop le merdier le saute-dessus dans les manifs et ils veulent pas de blâme en cas de perte. Sans parler de tous ceux qui veulent s’équiper en cascos, des matraques télescopiques pas toujours réglementaires, (…) des matraques officieuses pour des agents qui n’ont ni la formation ni l’habilitation ». Le MO/maintien de l’ordre en roue libre. Mais il existe un marionnettiste de cette dérive autoritaire : le pouvoir. Sans assise véritable, obnubilé par son agenda de déconstruction économique, sociale et légale, au service de grands intérêts, ce pouvoir doit gagner à tout prix au niveau médiatique et la brutalité policière le sert dans son dessein (« pour un de touché, mille qui désertent« , résume le préfet de police), de même que la négation, la surdité, l’insulte et les néologismes dont il fait un usage maladif, dans ce domaine comme dans les autres.

Les courtes séquences rythmées du roman s’enchaînent, titrées grâce à la collecte de slogans dégueulés sur les murs, pleins de la rage et de la sagacité d’un peuple en colère. Au milieu des protagonistes, bien sûr, Dardel, l’alter ego de Dufresne. Les autres sont des archétypes mais appuient la vérité du propos : Vicky la documentariste proche du Black bloc, mutilée dans une manifestation et sa mère Jacqueline, GJ de province, revenue des trahisons de la gauche pour embrasser le RN. Ce qui leur ouvre les yeux tandis que d’autres sont crevés fait froid dans le dos ou laisse un goût amer. Dhomme et Andras, les pros du maintien de l’ordre, soumis à la pression, en pleine rivalité et en pleine recherche d’ascension aussi. La République, oui peut-être, mais les temps sont en marche et il faut savoir plier ou s’adapter.

David Dufresne a dit sur son choix romanesque : « (…) la fiction permet de synthétiser, d’aller à l’essentiel, mais aussi d’en dire davantage que dans un essai ou un document avec lesquels on a des comptes à rendre. Et parce que de mon point de vue, la fiction permet d’aller beaucoup plus loin dans la vérité humaine. 

L’actualité peut être brûlante mais la fiction peut être incandescente.  Des lignes qui éclairent mieux que tout ce que pourraient raconter certains médias télévisés plus enclins à garnir leurs plateaux de consultants Police-Justice (sic), au détriment de journalistes enquêteurs.

Paotrsaout



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