Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chroniques (Page 40 of 160)

L’OMBRE A BERLIN de Nicolas Texier / Les moutons électriques

 Berlin, été 1932. Les nazis sont aux portes du pouvoir, les SA installent un climat de terreur dans la population allemande, les persécutions contre les juifs et les batailles rangées avec les communistes sont quotidiennes, les assassinats politiques sont si nombreux, que la presse n’a plus le temps de suivre.
Comme si ça ne suffisait pas, des assassins terrorisent les Berlinois.

 On entrevoyait dans l’ombre des silhouettes souvent à moitié nues au seuil des bordels, on saisissait des rires, des plaintes et des cris de peur ou de plaisir, parfois l’écho de détonations, suivi de temps en temps par des coups de sifflet. Berlin semblait vibrer dans la torpeur estivale comme un paysage tremble dans une vapeur d’incendie. Et ces brefs voyages en voiture, qui leur faisaient fendre sans encombre cette épaisse atmosphère de menace permanente, étaient les seuls moments où la tension qui régnait dans la métropole prenait quelque chose de grisant, presque vertigineux. Le goût du danger. L’excitation d’y échapper par la vitesse. La présence de Willy tenant fermement le volant, les yeux fixés aussi loin que possible pour déceler d’éventuels barrages installés par les schupos ou par les SA afin de coincer des communistes, des juifs ou des miliciens des partis centristes et sociaux-démocrates. 

 Elle regretterait Willy, lorsqu’elle aurait quitté Berlin et l’Allemagne.

La jeune et bien prude Adele termine les corrections du Sozialistische Arbeiter Zeitung pour lequel elle travaille avant d’être raccompagnée chez elle par Willy, jeune sourd-muet soigneur au zoo de Tiergarten. Arrivés au 7 Parochialstrasse, devant l’horlogerie paternelle, ils découvrent une indescriptible scène de bagarre mêlant SA, policiers, voisins et gangsters locaux. Son père, ancien combattant et juif, vient d’être arrêté pour le meurtre plus ou moins rituel d’un jeune SS. Et on lui en colle un paquet d’autres sur le dos avant même qu’il ait repris sa respiration.
Entre en scène la savoureuse Frau Kolt, logeuse d’Adele et de son père, boxeuse, boiteuse, lesbienne et rompue aux arts divinatoires, ancienne légende du Berlin nocturne et détective à ses heures. C’est dans son appartement digne du cabinet de curiosités qu’Adele trouve refuge, les nazis berlinois rêvant de la pendre.

On va suivre ce curieux couple enquêter dans les sphères berlinoises, où la droite nationaliste catholique, les anciens malfrats rhabillés en guignols SS ou SA, la vieille police prussienne de l’Alex, les milieux ésotériques adeptes de vieilles légendes, les amateurs d’histoires macabres et de magie noire se mélangent selon les intérêts croisés des uns et des autres.

Après une poursuite dans la ville, Nicolas Texier, insére à son histoire une dimension plus fantastique. Que dissimule la sombre demeure de Frau Kolt ? Qui est donc l’invisible Lotte von Sommer ? Et l’alchimiste Sandor Hrabal, surgissant d’un lointain passé ? Quel être se terrait aux côtés d’Adele et Willy alors qu’ils se cachaient dans les loges du Kleines Theater ? 

 Le vieux bâtiment à colombages du 7 Parochialstrasse est rempli de grimoires, de passages secrets, de bruits de pas, de gémissements, de voix, de pleurs, qui remettent en mémoire le « Malpertuis » de Jean Ray. Ses locataires sont tous plus ou moins détraqués, possédés. Que se passe t-il dans cette vieille bicoque ? Quelle est l’influence de ces vieux murs humides sur les habitants ?

 « Enfin bref, j’ai su que la sortie de ce tunnel de longs jours vides et de nuits désolées, dont je tentais de m’extraire en risquant ma mâchoire sur les rings, que cette sortie était en vue, et brillait d’une si jolie lumière ! Et Lotte, de son côté, s’est tout de suite persuadée qu’au 7 résidait la preuve. La solution, tu comprends ? » 


Avec  L’ombre à Berlin , Nicolas Texier livre un bel hommage à la littérature populaire : aventures, amour, magie, enquête, mystères, aucun genre n’est oublié. Il nous fait également le portrait d’une ville prise dans une histoire tempétueuse en la parcourant de long en large à pied, en métro ou en voiture ; on passe ainsi par des lieux bien connus, l’Alex où siège la police, Unter Den Linden, ou d’autres plus originaux, le cimetière des suicidés de Grunewald-Forst, une crypte dédiée à Wotan.  

 Pour ajouter encore un peu de plaisir à la lecture du roman, l’éditeur a eu la bonne idée d’ajouter en guise d’apéritif quelques pages d’illustrations couleurs pleine page de Melchior Ascaride qui signe aussi la couverture.

L’écriture plutôt classique est mise au service d’une histoire bien ficelée, avec des personnages attachants, et d’autres franchement repoussants. Voici un roman sans temps mort, dont le rythme jamais ne s’essouffle, qui reprend quelques codes feuilletonesques et n’a aucune difficulté à provoquer de nombreux rebondissements ou à susciter l’effroi, que ce soit en vendant son âme ou tirant à coup de pistolet-mitrailleur. 

 Il faut déposer un peu de rationalité au vestiaire, se laisser prendre au jeu des âmes fuyantes et des fantômes, du légendaire commerce avec le diable, des vieilles mythologies germaniques et des nazis attifés en sorciers. Tout cela est bien dosé par l’auteur, et le texte ne se transforme pas en fourre-tout illisible. Finalement, les fantômes du texte sont un peu comme les nôtres, ceux que l’on a perdus et que l’on choisit de garder près de soi.

NicoTag

L’ESCADRON NOIR. Une Iliade au Kansas de W. R. Burnett / L’Ouest, le vrai/Actes Sud

The Dark Command. A Kansas Iliad

Traduction : Fabienne Duvigneau

La disparition de Bertrand Tavernier le 25 mars 2021 semblait annoncer la fin de la collection L’ouest, le vrai chez Actes Sud. Il en était le directeur passionné, apôtre de la réhabilitation du western littéraire. C’est donc une joie de découvrir que Bertrand Tavernier a eu le temps de transmettre le flambeau. Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière de Lyon, cadre ainsi la publication de ce texte inédit de William Riley Burnett (auteur phare de la collection L’Ouest, chroniqué déjà par Nyctalopes) en rédigeant la postface de L’escadron noir.

Grâce à son oncle, le jeune Johnny Seton va pouvoir entrer dans le cabinet de l’influent avocat Jim Wade. A la clé une situation, et la respectabilité aux yeux des McCloud, dont il convoite la fille, Mary. Mais c’est sans compter sur Polk Cantrell. Redouté dans plus de six comtés, l’homme, qui se cache des Missouriens depuis qu’il a tiré sur un shérif pro-esclavagiste, est venu se réfugier à Pleasant Hill, Ohio. Le cœur de Mary ne tarde pas à balancer, déclenchant l’engrenage d’un duel sans merci.

Que ceux qui ont déjà regardé le western de Walsh (avec John Wayne, Claire Trevor, Walter Pidgeon et Roy Rogers) ne s’attendent pas à retrouver une histoire semblable dans le roman de Burnett. Le scénario a pris beaucoup de liberté par rapport à son socle d’origine. Pour un résultat mitigé car le film ne figure pas au firmament de l’œuvre de Walsh. Mais le scénario n’est pas seul en cause.

Quand Burnett écrit L’escadron noir en 1938, il est en pleine maîtrise de son style, une prose sèche et pourtant généreuse en informations, qu’il a exercé dans le genre policier. Car Burnett est avant tout un romancier de la pègre et des trafics, expert des personnages à plusieurs facettes. C’est ce que nous découvrons avec John Seton, Mary et Polk Cantrell, engagés très vite dans un classique triangle amoureux dans une tranquille ville de l’Ohio du milieu du XIXe siècle. Le premier est un peu naïf, la deuxième versatile, le troisième dégage une aura trouble. La fille de bonne famille se fait la belle avec le bad boy et John Seton a un gros chagrin d’amour. On pourrait résumer ainsi le premier quart du roman et se dire qu’on attendait autre chose qu’une western romance.

Mais Burnett a planté les graines d’un drame sanglant en rattachant son roman aux troubles années 1850. La question esclavagiste divise en effet l’Amérique jusque dans son expansion vers l’ouest. Les nouveaux territoires (Kansas, Nebraska) doivent-ils se rapprocher des législations sudistes ou les rejeter ? Sur le terrain, pros et antis se disputent, se battent, s’assassinent. Les organisation ou milices Red Legs, Jayhawkers, Bushwackers lancent des raids contre leurs adversaires, brûlent leurs propriétés, pendent ou flinguent à tout va. C’est une véritable guerre civile. Le célèbre John Brown lui-même y participe. Elle perdurera dans la région pendant le conflit officiel de la Guerre de Sécession et explosera en massacres de sinistre mémoire. Pour Burnett, il n’y a pas matière à philosopher. Cet arrière-fond historique apporte une dynamique à son récit très local, influence ses personnages et, bien sûr, alimente le caractère dramatique des événements vécus à hauteur d’homme.

N’ayant pas renoncé à Mary, John Seton s’installe dans le Kansas, dans la même ville que les nouveaux mariés. L’affrontement avec Polk Cantrell est inévitable. Il s’aggrave du désaveu électoral qui est infligé à l’ambitieux Cantrell. Vexé, celui-ci rallie les Bushwackers pour se venger de la communauté dont Seton devient un membre honorable. Tandis qu’il essaie de séduire Mary, toujours sceptique sur son caractère, Seton s’étoffe physiquement et moralement dans sa nouvelle vie. Il paraît toujours un cran au-dessous de son rival, retors et rancunier, pistolero sans scrupules. Dans le grand final d’une chevauchée sanglante, emblématique des troubles de cette époque, leur rivalité devra se régler une fois pour toute. Pour le vainqueur, peut-être, une Mary séduite.

Un western aux approches sentimentales et psychologiques (avec un héros un peu barbant) qui libère finalement l’intensité et la brutalité de son genre.

Paotrsaout

BLACK BIRD de James Keene et Hillel Levin / Sonatine

In with the Devil

Traduction : Fabrice Pointeau

James Keene avait tout pour réussir. Fils d’une famille influente de la banlieue de Chicago, star de l’équipe de football, fêtard invétéré aux revenus confortables, sa trajectoire semble auréolée de succès. Mais en 1996, ce joli mensonge s’écroule : James est jugé pour trafic de drogue et condamné à dix ans de prison. Le FBI lui propose alors un deal complètement fou : sa peine sera annulée s’il aide les fédéraux à piéger un serial killer, Larry Hall. Soupçonné d’une vingtaine d’assassinats, le tueur a été inculpé pour un seul d’entre eux lors d’un procès qui risque fort d’être révisé en appel. Et son intelligence est redoutable. La mission de James ? Amener Larry Hall à se confesser pour le faire tomber, définitivement.

Encore du true crime, toujours du true crime. Cette insatiable curiosité qui nous pousse à fouiner dans le sordide. Mais pourquoi ? Mieux vaut ne pas répondre à cette question. On en redemande. J’en redemande. Ce Black Bird, publié chez Sonatine, m’a fait envie, surtout après la claque que fut le American Predator de Maureen Callahan, également paru chez Sonatine l’année dernière. Et puis Black Bird c’est aussi une série télévisée sortie cette année, avec Ray Liotta dans ce qui sera l’un de ses derniers rôles. Dennis Lehane, qu’on ne présente plus, figure aussi au générique. Pas vu. Pas encore. Mais ce sera fait. Un jour. En attendant, revenons en au livre.

Il y a deux histoires dans Black Bird. On peut même dire trois. Mais on s’attend à n’en lire qu’une. C’est avant tout un bouquin autour de Larry Hall, le tueur, qu’on attend. Que j’attendais. Sauf qu’il y a aussi celle de James Keene. James Keene qui est supposé, en quelque sorte, nous mener à l’histoire de Larry Hall mais qui nous raconte surtout la sienne. Keene a un égo un peu imposant. Il aime se mettre en avant. Il est un ancien trafiquant de drogue qui trouve moult prétextes pour se dédouaner de ses crimes passés. Un bon sportif. Un beau gosse. Un bagarreur redoutable. Un fils trop attentionné. Ok. Soit. Je ne suis pas certain que cela nous intéresse vraiment et c’est beaucoup de pages qui y sont consacrées. Il est aussi bon dans le relationnel, ce qui lui vaudra ce deal, cette mission. Un autre prétexte pour nous parler de lui. A cela s’ajoute une troisième histoire, si l’on veut. Ou plutôt une large part de contexte, sur le système carcéral et judiciaire américain, ainsi que sur les tueurs en série en général, et bien entendu sur l’enquête. Tout ça dans un bouquin pas bien long. Vous faites donc erreur si vous vous attendez à un bouquin essentiellement centré autour de Larry Hall. Et je pense que nos auteurs, aussi, ont fait erreur. 

A la multiplicité des récits, s’ajoute la multiplicité des points de vue. Nos auteurs sont supposément deux : Hillel Levin et James Keene. On présume que James Keene a surtout écrit sur ce qui le concerne directement. Si tel est le cas, cela veut dire que Keene écrit sur lui à la troisième personne du singulier. Si tel n’est pas le cas, quel a vraiment été le rôle de Keene dans la conception de ce livre ? Ça non plus, ça n’est pas clair. On s’y perd un peu. Il faut en convenir, l’ensemble est un peu confus et désorganisé. Néanmoins, malgré ces quelques critiques, Black Bird forme un tout qui n’est pas inintéressant et qui reste prenant. Sa force est son intrigue. Ce deal confié à Keene. Le lecteur demeure dans l’attente de savoir si celui-ci va réussir, ce qui suffit à parcourir ces pages avec intérêt. 

Résumons. James Keene est un personnage un peu trop envahissant mais avec lequel il faut composer dans ce récit. On s’en accommode, tant bien que mal. Larry Hall est un tueur que l’on soupçonne du meurtre d’une cinquantaine de femmes et qui à ce jour en a reconnu 39. Un bon candidat pour n’importe quel type de livre. Mélangez tout cela et vous avez tous les ingrédients d’un bouquin qu’on lira de toute façon jusqu’à la fin. Juste pour savoir. Est-ce un livre dont on se souviendra ? Pas vraiment. Black Bird est prometteur mais maladroit. Il aurait pu être mauvais, mais il aurait aussi pu être bon. J’en garde une impression mitigée mais pas déplaisante. Les amateurs de true crime y trouveront certainement leur compte. Les pinailleurs, tels que moi, peut-être moins.

Brother Jo. 

ANARCHY IN THE U.S.E. de John King / Au Diable Vauvert

The Liberal Politics if Adolf Hitler

Traduction:  Diniz Galhos

 Dès le début de ce  Anarchy in the U.S.E., John King attrape un gourdin et nous assomme. Il est des phrases dont on ne sait si elles sont drôles ou horribles, cocasses ou affligeantes. Que penser en lisant : “ABBA se tut et Himmler claironna ou la gentrification avait eu raison de l’égoïsme”. Le roman en est truffé, John King joue avec ça et joue avec nous, c’est une de ses grandes qualités, mêler le chaud et le froid en permanence. Ses personnages sont identiques, ils semblent plutôt sympathiques, ce sont des ordures qui manipulent les gens du peuple, les « communs ». 

 La zone dans laquelle Rupert travaillait était depuis longtemps une épine dans le flanc de l’USE. Aujourd’hui encore, après ces années d’investissement et d’éducation, il subsistait des niveaux alarmants tant d’anglicité que de britannicité. Il fallait prendre ce problème à bras-le-corps, raison pour laquelle Bruxelles continuait d’y envoyer des Crates idéalistes. Rupert faisait partie de cette joyeuse bande, c’était un loyaliste capable de vider son esprit et de rester parfaitement concentré pendant de très longues périodes, plus longues encore que la plupart des Crates, et cette faculté n’était pas passée inaperçue. Il absorbait facilement les informations, mais plus important encore, il croyait.

Rupert Ronsberger est un jeune Crate, un Bureau de niveau B+. C’est un Bon Euro, absolument convaincu, déterminé à apporter le bien-être de l’USE, l’United State of Europe, dans les terres britanniques plutôt rétives à ce bonheur infligé depuis Bruxelles et Berlin. Son bureau se trouve à l’intérieur même de l’abbaye de Westminster, entièrement rénovée, enfin utile.
Grâce à Limier, un système de surveillance pointu, entre dans sa ligne de mire Hannah Adams, une musicienne dont le profil n’abonde pas en informations, ce qui est louche, mais moins pire que d’écouter un antique vinyl, ce qui va à l’encontre de la numérisation heureuse.
Quand le week-end arrive, Rupert devient Rocket Ron, car en bon bureaucrate il se doit de se détendre, en commençant par écouter les Rubettes et plus si affinités. On découvre un Mr Hyde fort peu sympathique, ses idées préconçues par le système politique Euro effraient car franchement peu recommandables. 

 De ma vie de lecteur, j’ai rarement rencontré type aussi détestable, aussi bête et arrogant que ce Rupert-Rocket.

Admiré par Rupert, Herr Horace Starski habite tout en haut de la Tour Monnet à Bruxelles. Il est Contrôleur, un très haut poste dans l’Etat Uni d’Europe. Horace est un guide, de ceux qui veillent au bien-être du peuple, un bâtisseur, un véritable législateur, artiste de la langue de bois et du discours creux, expert en manipulation et mensonge. Son idéal : la Conformité.
Il se rend à Londres, dans ces îles où subsistent une part réfractaire à la bienveillance bruxelloise. S’y trouvent même des « Free english town », des aberrations. Des problèmes à résoudre, des « communs » à corriger. Rien à voir avec Bruxelles, véritable paradis pour tout Bon Euro. Il doit également rencontrer ce Crate prometteur, Rupert Ronsberger avec qui il a en commun l’abjection et la cruauté.

 Toute la première moitié du livre mène à la rencontre entre Horace et Rupert, véritable nœud du roman. L’un des deux continuera de vivre les yeux rivés vers l’avenir et la vérité du moment, pour l’autre, la recherche de la vérité sera plus abstraite, plus incertaine.



Kenneth Jackson, « Kenny », est bien différent, il est l’autre visage de « Anarchy in the U.S.E. » Ce n’est pas un Euro, mais bien un Anglais (vocable honteux dans l’USE comme tous les gentilés nationaux), qui se rend au pub pour s’y procurer des objets interdits, ces livres en papier, non-modifiables donc dangereux, les supports physiques sont désormais interdits. Plus de livres mais plus de disques non plus, ni d’instruments de musique, pas plus que de concerts dans les pubs !

 Avec Kenny, on découvre les poches de résistance à l’USE avec qui il existe un conflit larvé mais bien réel pour saper ce qu’il reste de culture britannique. Des groupes organisés existent, le Conflict, le GB45, et tentent de refouler l’inexorable avancée de l’USE. Son escapade clandestine à Londres est l’occasion de retrouver des lieux, des ambiances, des cultures chères à l’auteur.
Kenny est l’incarnation de l’espoir de John King de ne pas voir disparaître toute cette culture.

Le meurtre d’Hannah Adams, que Kenny connaît, par un Hardcore (membre d’un service de sécurité) réunit ces trois personnages principaux.

‘Ce que les masses ignoraient ne pouvait leur faire de mal. Si personne ne savait, il s’ensuivait que personne n’en avait cure. Si personne ne savait et n’en avait cure, il s’ensuivait que l’événement n’avait pas eu lieu. La Nouvelle Démocratie valait bien une certaine dose de flexibilité.’

John King, au travers de ses personnages de l’USE, réécrit toute l’histoire du XXème siècle, change les rôles, les criminels deviennent les bienfaiteurs, les héros se transforment en persécuteurs. Les provocations s’enchaînent à un rythme débridé. L’auteur ne recule devant rien, il manie le grotesque avec brio, les tabous qui lui résistent sont rares. On prend des séries de coups de poings avec lesquelles on hésite entre avoir franchement mal et rire à gorge déployée. Il pose parfois une lunette grossissante, un énorme télescope sur des faits sociaux actuels, tournant tout à la dérision, le bien-être animal, les réseaux sociaux, etc. Il en profite aussi pour tailler quelques costards aux locataires du 10 Downing Street. Il sait aussi faire jaillir la colère, notamment avec le traitement des enfants et des migrants.
Ses pages sont une vision d’horreur de l’Europe et de ses institutions dans ce qu’elles peuvent devenir de pire : une supra-nation de consommateurs, une standardisation outrancière effaçant chaque parcelle de particularité nationale, régionale, locale, une Europe où l’Histoire est une fiction écrite par le pouvoir, où le passé est modulable, où garder une part de sa vie privée est suspect. Tout élément particulier est à éradiquer, comme une maladie. Les Anglais, les Ecossais, les Gallois et les Irlandais doivent se fondre dans le bonheur contraint de l’USE.

 John King brouille son texte avec délectation, on hésite entre blague potache, essai philosophique, politique-fiction et manifeste révolutionnaire

“Tu sais, y’avait vraiment des oiseaux partout dans Londres quand j’étais jeune, et les gens avaient encore des chats et des chiens. Il y avait aussi des renards, mais ils se sont faits exterminer. Les aristos en voulaient pas. Et pareil pour les indigènes, seulement ils pouvaient pas nous tuer, alors ils nous ont eus par l’immobilier, ils ont fait en sorte que ce soit impossible de se loger ici, même pour quelqu’un de normal. Ils ont ruiné Londres. Pas la moindre culture, ces imbéciles. Tout plein de fric, mais zéro classe. Les aristos, les yuppies, les Euros, les Crates : du pareil au même, tout ça. Le même gros tas de sales cons.”

 La quatrième de couverture mentionne quelques auteurs, Huxley, Bradbury et Orwell. Chacun est une évidence, surtout le troisième. Mais pas comme une influence mal digérée, plutôt comme un point de départ. Dans Anarchy in th U.S.E. John King fait une sorte de mise à jour de  1984 , poussant les curseurs technologiques et politiques plus loin dans le rouge, tout en saupoudrant son texte d’un humour aussi féroce qu’absurde. L’inspiration est surtout dans la pensée en slogans, les abondants contresens, oxymores et sophismes, le double-parler et la double-pensée. On trouve des « Injonctions de Bienveillance Préventive », un « art de la correction comportementale », les agents chargés de la sécurité sont des « Cool », etc.

 Les cochons de La ferme des animaux répondent eux aussi à l’appel, ils sont les Euros, les Crates, les Technos, etc.

 Là où il rejoint Orwell à nouveau, c’est dans son souhait de transformer l’écriture politique en art. Comme Orwell, il s’érige contre ce qu’il pense être une injustice, une supercherie. C’est en grossissant le trait que John King espère se faire entendre, mais aussi en travaillant ardemment à bâtir une histoire qui tient debout, et en concevant un langage personnel brillamment retranscrit dans cette traduction.
Il faut ici saluer le traducteur, Diniz Galhos, qui recrée une langue, un parler bien particulier qu’il a su rendre en un français plein de torsions et de contractions, de mots valises et de jeux sur les registres de langue. 

 Aux trois auteurs cités on pourrait ajouter Étienne de La Boétie, Victor Klemperer et sa  LTI, et surtout Iain Sinclair dont les récits sur Londres, mélanges de géographie et d’histoire où il cherche des traces d’avant la gentrification et la muséification, hantent plusieurs passage du roman.

 Anarchy in th U.S.E. est initialement paru en 2016, le Brexit était déjà à l’ordre de jour mais pas encore une réalité. John King en était partisan, mais pas comme Nigel Farage ou Boris Johnson, d’un courant plus humaniste, il s’en explique très bien dans les entretiens recueillis dans Bruit noir. Le livre présentait un potentiel avenir de la Grande-Bretagne. Aujourd’hui que le Brexit a eu lieu, on peut lire Anarchy in th U.S.E. comme une mise en garde face à l’érosion de la démocratie, à la prise du pouvoir par des adeptes du libéralisme autoritaire et/ou des droites nationalistes héritières du fascisme.

 ― Nous vivons dans une société de liberté, aussi la conformité est-elle récompensée.

NicoTag

ROULETTE RUSSE de James Grady / Rivages

Russian Roulette of the Condor

Traduction: Hubert Tézenas

James Grady a connu un succès mondial à 25 ans avec un roman d’espionnage nommé Les six jours du Condor dont le héros a été immortalisé à l’écran par Robert Redford dans le film de Sydney Pollack Les trois jours du Condor en 1975. Mais, Les six jours du Condor n’a pas été juste un one shot exceptionnel, d’autres romans ont suivi, certains reprenant ce héros fétiche de Condor, “un employé mineur de la CIA qui devint un espion de haut vol au fil des romans de la série” et d’autres sans lien mais toujours dans le milieu de l’espionnage et de la politique. 

Roulette russe, novella de six chapitres comme autant de balles dans le barillet, signe la fin de la carrière d’espion de Malcolm, alias Vin, alias Condor. Nous sommes en 2015 et Condor, fondateur de la V., une agence de cyber sécurité high tech, dissimulée derrière les murs anodins d’une maison bourgeoise de Washington, cherche un successeur, patriote et fondamentalement anti-russe (qui peut le blâmer actuellement ?). 

Ses six histoires courtes se lisent sans problème mais aussi sans réelle passion. Le cocktail espions, filatures, exfiltrations, trahisons, opérations et rendez-vous secrets, bastons, flingues, un peu de cul et d’humour est particulièrement bien rôdé si on aime le genre. Le problème vient juste de l’intérêt réel de cette novella pour le lecteur.

Si vous n’avez jamais lu Grady, les péripéties ne vont pas beaucoup vous émouvoir même en imaginant un Redford vieillissant sous les traits de Condor. Si l’envie de connaître James Grady est devenue pour vous une urgence, le mieux est de vous plonger dans Les six jours du Condor, à la genèse du personnage.

Si vous connaissez déjà Condor, peut-être que ces retrouvailles vous toucheront. Personnellement, je n’étais pas impatient de retrouver le vieux Condor et après une lecture somme toute sympa mais sans plus, je me dis que Condor aurait pu très bien rester dans ma mémoire sous les traits d’un Redford affolé tentant d’échapper à des forces obscures. En refermant le bouquin, s’est glissée une impression d’histoires actuelles mais traitées sous la forme de l’espionnage des années 80, sans l’apport des techniques modernes d’investigation ou de renseignements. On utilise encore des appâts féminins pour approcher un homme…

Certains diront joli vintage, d’autres, peut-être, parleront de vieux truc démodé mais dans tous les cas, certainement à réserver aux vrais fans de l’auteur.

Clete.

LE CHEWING-GUM DE NINA SIMONE de Warren Ellis / La table ronde

 Nina Simone’s Gum

Traduction : Nathalie Peronny

« Le 1er juillet 1999, Dr Nina Simone a donné un concert exceptionnel au Meltdown Festival, dirigé cette année-là par Nick Cave. Après le spectacle, Warren Ellis, subjugué, s’est hissé sur scène, a décollé le chewing-gum resté sur le piano de Nina Simone et l’a embarqué dans la serviette de l’artiste qu’il a rangée dans un sac Tower Records.

Vingt ans plus tard, lorsque Nick Cave lui demande de participer à son exposition « Stranger than Kindness » à Copenhague, Warren Ellis a l’idée de sublimer, reproduire et détourner ce totem qui ne l’a pas quitté.

Ensemble, ils décident que le chewing-gum sera exposé dans une vitrine, telle une relique. Mais, craignant qu’il ne s’abîme ou se perde, Ellis en fait réaliser des moulages en argent et en or, déclenchant une série d’événements qui le ramènent au temps de son enfance et à son rapport aux objets trouvés.« 

Voici un livre que j’appréhendais. Pourquoi ? Je m’explique. Enfin, je ne devrais sans doute pas. Certains vont probablement m’en vouloir d’écrire ce que je vais écrire. Je vous vois venir, vous les fans de Nick Cave qui voyez des chefs-d’oeuvres dans absolument toute sa discographie, qui buvez ses paroles telles des ouailles face à un pasteur évangélique, qui ne jurez plus que par Warren Ellis, vous allez me traiter d’hérétique. Crier au scandale. Mais je n’en ai cure ! Je le dis tout haut, mais peiné, les derniers Bad Seeds – et tout particulièrement Ghosteen – sont d’une insupportable pauvreté, et toutes les dernières bandes-sons signées Cave et Ellis sont tout aussi peu inspirées (comment oublier l’affligeant titre final de La Panthère des Neiges ?). Et que dire des actuelles attitudes et postures de Nick Cave ? Peut-être vaut-il mieux que je ne dise rien. Non. Vraiment. Je fais partie de ceux (car je ne suis pas tout seul) qui, bien que fan, arrivent à saturation et risquent bien, un jour, peut-être, de tomber en désamour. Et voilà maintenant que Warren Ellis publie un livre ! Autant dire que je n’en attendais pas grand-chose, les deux ne cessant plus de me décevoir. Mais je reste curieux ! Ai-je bien fait ?

A ce stade, me lisez-vous toujours ? J’espère. Ne comptez pas sur moi pour me faire pardonner en récitant dix Ave Nick Cave ! Cela dit, j’ai du bien à dire de notre barbu violoniste. Si, si, vous allez voir. Son livre est une belle et très improbable surprise. Si il lui a été initialement proposé d’écrire ses mémoires, Warren Ellis a préféré faire quelque chose de plus singulier. Il évoque bien son parcours à travers ces pages et ce qu’il nous en raconte est plus passionnant qu’il ne semble le penser. De vraies mémoires auraient été tout à fait pertinentes mais Le chewing-gum de Nina Simone à déjà de quoi régaler le lecteur. 

En passant sa vie à bourlinguer et à se trimballer avec bien des attachés-cases et autres valises, Warren a accumulé quantité de petits objets, des souvenirs, parfois oubliés ici ou là et retrouvés bien plus tard, ou d’autres toujours près de lui. A travers ces objets c’est une partie de sa vie d’artiste, de sa personnalité, qu’il nous raconte, mais aussi les liens que les gens développent avec toutes sortes d’artefacts. Une sorte de fétichisme un peu naïf, parfois même un peu risible quand on ne pratique pas soi-même, mais toujours touchant et assez évocateur. Un fétichisme poussé à son paroxysme avec ce chewing-gum de Nina Simone qui, 20 ans plus tard, de souvenir intime devient une sorte de relique sacrée révélée au monde. Tout le parcours qui mènera à cela, assez délirant, s’avère  jubilatoire. Au texte s’ajoute une belle quantité de photos qui donnent une dimension supplémentaire à cette histoire insolite et, il faut le dire, absurde. 

Je ne m’attendais certainement pas à prendre autant de plaisir à lire Le chewing-gum de Nina Simone. Que l’on soit un amateur de Warren Ellis ou pas, que l’on aime la musique ou pas, que l’on connaisse Nina Simone ou pas, on peut apprécier ce bouquin. L’expérience est unique, et le livre écrit avec passion et sincérité, est aussi drôle que poétique. L’œuvre d’un doux rêveur qui n’a toujours pas fini de rêver. Une bouffée d’air frais dans le marasme de l’actualité. Une déclaration d’amour à toutes les personnes qui nous inspirent.

Brother Jo.

L’ELEVAGE DU BROCHET EN BASSIN CLOS de Pierre Mikaïloff / In8

Lamotte-Buleux, quelque part vers Abbeville, en 1972 vraisemblablement. Un triangle des Bermudes local où les auto-stoppeurs disparaissent, surtout s’ils ont l’air de hippies.
Lulu et Maurice Touvier y élèvent des brochets, c’est carnivore ces poissons d’eau douce, ça peut même être cannibale ; de là à manger des…

Depuis le marchepied, Mick, le guitariste soliste, examinait d’un air renfrogné les champs de betteraves qui s’étendaient à perte de vue. Il avait rejoint le groupe quelques mois plus tôt, une expérience qu’il considérait comme le point bas de sa carrière.

 — Il se passe quoi, maintenant, David ? demanda-t-il.

 — Problème technique que Miquette est en train de régler. Va te reposer, sois en forme pour ce soir, on va les tuer.

 — Ouais, comme hier soir.

 David soupira.

Sans vraiment le dire franchement, David déserte. Il n’aurait pas dû laisser les autres musiciens de Famyly en carafe sur une route au milieu de rien. Il se retrouve bâillonné, les mains liées, dans une fosse pleine de rats après avoir été pris en stop par deux crevards du coin.
Au même moment et pas bien loin, le bus à impériale des Wings, le groupe de Paul et Linda McCartney, tombe en panne. Doug Jones, batteur, est chargé d’aller trouver un mécano ainsi que de quoi manger et boire, pour fumer il y a tout ce qu’il faut. Lui aussi fait du stop. Le lendemain Doug n’est pas revenu, donc Paulo qui a faim et soif envoie Henry (McCullough probablement) au ravitaillement.

Entre quelques affectueux coups de pattes dans le derrière du milieu musical, Pierre Mikaïloff nous donne un petit cours rapide sur L’élevage du brochet en bassin clos (quel titre tout de même !). C’est gourmand comme bêtes, alors quand il y a quelques hippies en panne au bord de la route, les frères Touvier vont eux aussi au ravitaillement. Et c’est là que rien ne se passe comme prévu. L’auteur passe la cinquième et nous embarque dans une novella grand-guignolesque aussi déjantée que rustique, d’une ironie mordante au sens propre comme au figuré, et où l’hémoglobine coule à flots ; mais toujours avec le sourire.

NicoTag

Pierre Mikaïloff a ajouté quelques petites recommandations musicales à la fin, il a plutôt bon goût. Pour ma part et en étant tout à fait objectif, les Kinks restent au-dessus du lot.

CHIEN 51 de Laurent Gaudé / Actes Sud

Laurent Gaudé, lauréat du Goncourt 2004 avec Le soleil des Scorta en 2004, est un auteur reconnu depuis longtemps. Son incursion dans les domaines de la SF et du polar fait que c’est sûrement le bon moment pour s’intéresser à son œuvre. Découvrant Gaudé avec ce nouveau roman, je me garderai bien de juger de la pertinence de son incursion dans la dystopie, méchamment à la mode, chez de nombreux auteurs.

“Désormais expatrié, Zem n’est plus qu’un vulgaire “chien”, un policier déclassé fouillant la zone 3 de Magnapole sous les pluies acides et la chaleur écrasante. Un matin, dans ce quartier abandonné à sa misère, un corps retrouvé ouvert le long du sternum va rompre le renoncement dans lequel Zem s’est depuis longtemps retranché. Placé sous la tutelle d’une ambitieuse inspectrice de la zone 2, il se lance dans une longue investi­gation. Quelque part, il le sait, une vérité subsiste. Mais partout, chez GoldTex, puissant consortium qui assujettit les pays en faillite, règnent le cynisme et la violence. Pourtant, bien avant que tout ne meure, Zem a connu en Grèce l’urgence de la révolte et l’espérance d’un avenir sans compromis. Il a aimé. Et trahi.”

Roman beaucoup plus complexe et complet qu’on pourrait l’imaginer, Chien 51 nous immerge tout d’abord dans un monde assez proche du nôtre, Gaudé aura juste été un peu plus loin dans nos frayeurs actuelles, glissant un peu plus profondément dans les dérives économiques, politiques, climatiques, humaines qui sont les nôtres. Ce “nouveau monde” est parfaitement décrit par l’auteur, par petites touches plus précises que le décor simplifié du départ qui ressemble, avant d’être expliqué, enrichi et développé avec bonheur tout au long du roman, à celui de Boris Quercia dans Les rêves qui nous restent. Ces dérives qui mènent à la triste réalité de la vie de Zem sont plausibles, dans un avenir plus ou moins proche si on envisage un futur très noir. Et c’est cette proximité avec le monde que nous vivons qui donne un rendu général bien flippant, inquiétant, palpable que vous aurez sûrement beaucoup de plaisir et d’effroi à découvrir par vous-mêmes donc chut…gardons votre surprise intacte.

Si le paysage SF est particulièrement étouffant, angoissant, le choix d’une intrigue policière est pertinent tant les déambulations, les investigations de Zem permettent de découvrir les dessous de cette société. Alors, bien sûr, on ne peut pas demander à l’auteur de tout reconstruire dans le polar et ces personnages de flics ne sont pas indemnes de certains clichés du genre mais rien de pesant, de rédhibitoire. Au contraire, on est vite gagné par une intrigue qui fonctionne à merveille jusqu’à la résolution très, très douloureuse de l’enquête.

“ A partir de là, tout doit être violent. Il le décide au fond de lui-même: les heures ne compteront plus. Il ne fera plus attention à ce qu’il va briser ou insulter. Il n’entendra plus les suppliques. Il sera dur parce qu’il a appris à l’être il y a longtemps de cela.”

Le final policier est particulièrement bien monté mais ne laisse rien présager d’une fin de roman qu’on lit avec la même stupéfaction que le héros confronté à ses fantômes du passé tout en étant aussi contaminé par son chagrin. Les blessures anciennes s’ouvrent à nouveau, les trahisons, les peines, les amours, tout converge vers un constat bien réel bien déprimant et concourt à faire de Chien 51, un impeccable polar, un absolu “must read” de la rentrée.

Clete.

LE FAUSSAIRE DE SALT LAKE CITY de Simon Worrall / Marchialy

The poet and the murderer. A true story of literary crime and the art of forgery

Traduction: Nathalie Peronny

« Comment devient-on un faussaire ? L’enfance de Mark Hofmann a été rythmée par les rites et les textes mormons, une religion à laquelle on le sommait de croire sans poser de questions. C’est adolescent, alors qu’il a accès à des livres critiques sur son Église, que sa foi se fissure. Mais Mark se reprend vite : se sentant trompé, il devient usurpateur. Il commence à forger de faux documents, d’abord pour tromper les hauts dirigeants de l’Église mormone, puis, enhardi par son succès, il compose de faux poèmes d’Emily Dickinson. Devenu une figure incontournable sur le marché des manuscrits et des imprimés rares, le sympathique faussaire, pris au piège de sa propre folie, finit par commettre l’irréparable.« 

L’histoire de Mark Hofmann a tout d’une excellente fiction mais, comme nous le garantit toujours Marchialy, elle n’en est absolument pas une. Le faussaire de Salt Lake City: meurtres et manigances chez les mormons est le fruit d’un méticuleux et solide travail journalistique de la part de Simon Worrall qui, en Mark Hofmann, a trouvé un  fascinant sujet qui dépasse l’entendement. Si vous êtes du genre à faire facilement confiance aux personnes que vous rencontrez dans la vie, ou qui vous entourent au quotidien, vous risquez fort de remettre cette confiance en question après la lecture de ce livre.

Tout commence ici avec un certain Daniel Lombardo qui souhaite acquérir un document, qu’il estime précieux, pour la bibliothèque qui l’emploie. Il nourrit l’espoir de mettre la main, lors d’une future vente aux enchères, sur le manuscrit d’un poème inédit signé de la main d’Emily Dickinson. Selon lui une véritable aubaine pour la ville d’Amherst, où se situe sa bibliothèque, et où naquit et vécut la poétesse Emily Dickinson. Pour cela, il lui faut réunir une somme non négligeable. Une tâche qu’il accomplira sans trop de difficulté, sa démarche suscitant un intérêt certain de la part de quelques généreux donateurs. Malheureusement pour lui, dès l’acquisition du dit document, son engouement initial laissera rapidement place à un sérieux doute quant à l’authenticité de ce poème. Aurait-il fait l’acquisition d’un faux document ?

Dans Le faussaire de Salt Lake City, la mésaventure de Daniel Lombardo n’est qu’un point de départ, un prétexte, pour dévoiler aux lectrices et lecteurs l’oeuvre d’une vie, celle de Mark Hofmann, un faussaire aussi brillant que machiavélique, qui aura berné un nombre incroyable de personnes et d’institutions. Élevé dans le mormonisme, une religion qui n’est qu’une vaste fumisterie (Pléonasme ?), il dédiera sa vie à couillonner, avec un certain génie, cette Eglise pour laquelle il a nourri un mépris somme toute compréhensible. Il s’évertuera à créer quantités de documents qu’il arrivera à faire authentifier comme étant de réels reliques et à les vendre à d’importantes sommes. Ces reliques, souvent compromettantes pour l’Église mormone car mettant en exergue les nombreuses failles de cette religion bien américaine, feront sa notoriété. L’ironie, dans cette histoire, étant certainement que la première source d’inspiration de Mark Hofmann s’avère être Joseph Smith, le fondateur et premier prophète de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, qui aura lui aussi réussi à manipuler un beau paquet de monde pour arriver à ses fins.

Non content de se payer la tête du mormonisme, Mark Hofmann imitera également la voix par l’écriture d’autres personnalités majeures de l’Histoire américaine. Au fil des années, il développera de redoutables techniques pour faire passer ses documents pour vrais, tout en ne cessant jamais de se cultiver pour avoir une maîtrise totale des univers dont il devait s’imprégner pour assurer son succès. Il saura également apparaître aux yeux des gens comme un passionné et connaisseur respectable sous tous rapports. Comme être humain et comme faussaire, il s’est joué d’absolument tout le monde ou presque. Mais, trop gourmand, il finira par s’empêtrer dans ses propres manigances, allant même jusqu’à se transformer en meurtrier pour tenter de s’en sortir.

Le faussaire de Salt Lake City est une enquête jouissive et passionnante, toujours claire malgré sa complexité. Tout y est parfaitement étayé et documenté. On découvre non seulement un personnage unique en son genre, usurpateur de renom, mais également un univers qui nous est pour beaucoup étranger. Le livre de Simon Worrall est aussi riche en rebondissements qu’en enseignements. Haletant et captivant, l’un des incontournables de cette année 2022.

Brother Jo.

LE LÂCHE de Jarred McGinnis / Métailié

The Coward

Traduction: Marc Amfreville

« Quand je me suis réveillé à l’hôpital, ils m’ont dit que ma petite amie était morte. Ce n’était pas ma petite amie, mais je ne les ai pas contredits.

 Les premières semaines se sont passés dans un chaos de morphine et de néon fluorescent. Une inconnue en blouse m’a annoncé que je ne remacherais jamais. Elle m’a parlé de fauteuil roulant et j’ai dit que je préférais les béquilles, parce que je n’avais toujours pas compris.

 Le matin arrivait toujours trop tôt et accompagné du vacarme du rideau qu’on tirait : les infirmières bavardaient, les machines bipaient, les patients appelaient, les roulettes des seaux à serpillières couinaient, les familles des malades haussaient le ton, les médecins discutaient, les chasses d’eau étaient actionnées, et j’entendais dans ma tête ma propre voix faire inlassablement le compte de toutes les erreurs qui m’avaient conduit là.« 


Pour quiconque s’est retrouvé en centre de rééducation, a perdu l’usage des jambes ou d’un bras après un accident, les premières pages de ce livre,  Le lâche, reflèteront une cruelle vérité. Celle qui vous envoie au tapis avec la perte votre corps d’avant, le valide, le complet. Le corps se transforme en objet médical, attire les regards insupportables remplis de pitié.
Un nouveau langage déboule, de nouveaux savoirs s’imposent à coups de massue.
La douleur est décrite de façon véridique. Jarred McGinnis n’écrit pas simplement « j’ai mal » ou « je souffre » non, il rentre dans des détails que peu connaissent. Les différentes formes que prend la douleur, ses métamorphoses, ses états, ce que nous supportons ou pas, ou plus du tout. Il connaît l’exploit quotidien que c’est d’endurer chaque seconde de souffrance, de vie, les deux se confondent.
Jarred McGinnis, comme son personnage principal (Jarred McGinnis lui aussi, que je nommerai Jarred par la suite) est handicapé. De là à conclure que Le lâche est autobiographique il n’y a qu’un pas, mais c’est bien écrit roman en tout petit sur la quatrième de couverture.

 « Un poids me clouait à mon siège. Mon corps savait que si je franchissais ce seuil, je ne pourrais plus faire semblant. J’étais désormais un paraplégique de vingt-six ans sans un sou en poche qui rentrait vivre à la maison avec un homme, mon père, que je n’avais pas vu, avec lequel je n’avais pas échangé un mot depuis dix ans. Ce serait la porte ouverte aux mauvaises blagues de Jack, aux fantômes accusateurs et à la déchéance prématurée qui attendaient l’invalide que j’étais.« 

Commence alors, au bout d’une trentaine de pages, la cohabitation entre un père et un fils qui n’ont que la mémoire en commun, et surtout rien depuis dix ans. Jarred porte en plus le poids de sa culpabilité, il est persuadé d’avoir tué Melissa dans l’accident. Ajoutons à cela les invraisemblables frais médicaux, la menace d’un procès par le mari de Melissa et le passage régulier d’agents de recouvrement. 

 On plonge également dans le passé de Jarred, son enfance avec Jack le père et une mère décédée trop vite. L’apprentissage brutal de la vie à deux entre un père et son fils de onze ans, la lente descente dans le whisky pour l’un, la débrouille au jour le jour pour l’autre, la haine qui monte du fils pour le père. Jusqu’au départ soudain de Jarred suivi d’une dizaine d’années d’errance, plus ou moins clochard, un peu voleur.

On découvre dans ces pages un Jarred un peu vantard, baratineur, acerbe, provocateur, un égoïste qui croit être le seul à trimballer des problèmes, incapable de s’excuser pour toutes les conneries qu’il accumule, après tout les handicapés sont des cons comme les autres, mais aussi fragiles, sensibles, capables de tomber amoureux. La construction, sans être originale, est intelligente et l’histoire est solidement menée. La fin toute prévisible qu’elle est, n’en est pas moins terrible.


  — Une seconde. — J’ai fait un aller-retour jusqu’à ma chambre. — Regarde. Lequel tu préfères ?

 Je lui ai montré un tee-shirt sur lequel on pouvait lire : « Je m’en fous de Jésus, et pas envie de vous dire pourquoi je suis dans un fauteuil roulant », griffonné au feutre. 

 — Ce ne serait pas un maillot de corps à moi, ça ?

 — Ou bien celui-là ?

 Et je lui en ai montré un autre.

 — Charmant ! Le deuxième. Il a plus de punch.

 — C’est bien ce que je pensais.

 Et j’ai retiré le tee-shirt que je portais pour le remplacer par celui qui disait : « Je ne suis pas ta B. A. de la journée. »

Ce qui fait la force, la puissance de ce roman, c’est bien son discours sur le handicap.
Voilà un sujet peu représenté dans la fiction, on trouve bien des personnes handicapées dans des romans, mais écrits par des valides. Il y a bien eu Joë Bousquet, Blaise Cendrars, plus récemment Ron Kovic, encore étaient-ils d’anciens soldats, mais peu d’autres finalement. Ce que fait Jarred McGinnis est salutaire, c’est une leçon pour les valides, comprendre ou à tout le moins tenter, ce que c’est de ne pas accepter, de refuser cette fichue résilience synonyme de défaite. 

 Plusieurs ont parlé à propos de ce livre d’humour féroce ou d’ironie, ils se trompent dans les grandes largeurs. Il s’agit de haine, de fureur envers soi-même. Jarred McGinnis sait de quoi il retourne, ses lectrices, ses lecteurs abîmés par la vie, amputés, handicapés y verront leur propre rage, leur saine colère face à l’inacceptable, c’est comme ça que je l’ai lu. 

 Jarred se retrouve face à un mur, il lutte contre le regard des autres qui ne voient en lui qu’une vie indigne d’être vécue. Trouver un emploi, mener une vie sociale, amoureuse, relève de la mise au défi permanente. Toutes les différences entre comment nous nous percevons et comment nous sommes perçus par les valides sont traités par Jarred McGinnis dans  Le lâche, il en profite pour bien démonter brique par brique quelques clichés plantés profondément. C’est un premier roman, on peut bien y trouver quelques défauts, quelques petits trous d’air, mais franchement c’est bien peu de choses en rapport de ce qu’il donne à lire sur l’histoire toute bancale et débordante d’affection entre Jack et Jarred, et surtout sur le handicap.

NicoTag

Kurt Wagner a du mal à rester debout plus de quelques minutes, ça ne l’empêche pas de faire bien bouger les fesses de son public.

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