Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Chouchou (Page 10 of 19)

ECUME de Patrick K. Dewdney / La Manufacture de Livres Collection Territori

A la timonerie de la Gueuse, tel un confessionnal de contritions muettes, tel le sarcophage définitivement clôt d’une relation père/ fils dont les liens n’ont même pas eu l’état caduc d’un semblant d’échange filial standard. Rien n’est d’ailleurs standard dans ces vies ternes. Dans cet univers ténébreux où le frêle esquif est ballotté par une houle qui bouscule la moelle des pêcheurs et leurs viscères. C’est de leurs émotions enfouies et de leurs tatouages illustrant leur parcours que l’on disserte. Néanmoins ce sont des hommes de nos jours, pivots, engrenages, « malgré eux » d’un globe terrestre qui semble jouir de la déshérence d’autrui, de l’occultation étiologique de la fuite à travers une cécité de masse qui paradoxalement accepte d’en tirer profit. Des pensées s’opposent, des idées intérieures s’entrechoquent, des cœurs s’entrelacent,…

« Marins pêcheurs, un père et un fils en sont réduits à faire traverser la Manche à une famille de réfugiés syriens qu’un passeur anglais accompagne. Pendant cette sorte de huis-clos, passions et bassesses vont gouverner le navire sur les éléments déchaînés. Ecume s’appuie sur une dichotomie symbolisée par les deux personnages principaux, le père :la folie du vieux monde, le fils :le désabusement du nouveau. Le territoire qu’explore le roman est l’océan en voie de désertification : une entité déchaînée et menaçant à tout moment d’engloutir le bateau et ses occupants. »

La dualité d’un père et son fils reste bien au premier plan de ce tableau fait de nuances de noir, de gris, de blanc. Leur évolution métronomique dans leurs activités aspire à la morosité, à la monotonie, c’est pourtant aussi leur équilibre et leur essence existentielle. C’est au détour de leurs sorties en mer, on pouvait penser de manière fortuite, que le prétexte vaguement assumé de servir de navette maritime pour réfugiés se dessine. Là aussi les esprits se font face, on ressent l’esquisse des idéologies disparates à travers cette pratique licencieuse. Dans ces deux thèmes majeurs le récit évolue et trace son sillon aqueux.

Ecume c’est la surface d’un bouillon à éliminer, composée des déchets impropres à la consommation, l’écume c’est le signe d’un trouble dysfonctionnel respiratoire, l’écume de mer est la mousse de mer provoquée par un vent violent qui recouvre temporairement des zones de l’estran d’allure visqueuse, à travers cette parabole l’auteur symbolise les maux inaliénables contemporains qui traversent l’ouvrage. Frappé par la faculté d’indentation des mots à travers précisément ces maux, Patrick Dewdney possède cette capacité à émulsionner l’esthétisme idiolectal et de nous conter un récit où sa dureté n’a d’égale que le corindon. La langue est belle, la langue est imagée, sensée, fouillée et adaptée à cette volonté de dépeindre les désastres d’une relation filiale calamiteuse qu’aussi bien les désastres enfantés par des politiques où l’humain ne conserve plus sa place épicentrique qui naturellement devrait lui échoir.

Choc de notre civilisation, choc frontal père/fils où la parole n’a plus la vertu cardinale espérée. Choc d’une lecture pleine sur sa thématique, son habillage et sa couleur telle la créosote !

Antipathie et empathie… !

Chouchou.

 

Entretien de Cloé Mehdi auteure de RIEN NE SE PERD aux éditions Jigal Polar par Chouchou.

Il est des auteurs qui présentent une maturité en irradiant de leurs écrits un réalisme cru et une faculté d’écriture subjuguante. L’année dernière est apparu un ouvrage s’affirmant, comme une évidence, être de cette trempe et démontrant que la qualité n’attend pas les années.

/Votre ouvrage présente une visibilité de plus en plus prégnante dans le monde de la littérature noire avec le corollaire des prix attribués entre autres, ce contexte vous permet-il de prendre du recul sur votre écrit et d’y voir ses forces ou ses faiblesses?

Pas vraiment : si les personnes qui ont chroniqué ce livre évoquent souvent les mêmes points forts, mes échanges avec des lecteur-ices me font aussi réaliser que chacun-e projette sa propre histoire et ses propres sentiments dans un récit. On n’y lit jamais la même chose, on n’y comprend jamais la même chose non plus. J’ai parfois été stupéfaite d’entendre certaines analyses. Et c’est bien, l’écriture est vivante, en mouvement, la lecture l’est aussi. Mais à partir de là c’est compliqué de déterminer des « forces » et des « faiblesses ». Elles varient tout le temps. Après s’il y a un point qui revient systématiquement dans les critiques c’est le fait qu’on s’attache aux personnages. Ça tombe bien, pour moi c’est l’essentiel d’un bon roman.

 

/Ce qui m’avait touché et remué était ce réalisme cru des difficultés rencontrées par ce trio. Peut on penser qu’il y a une part de votre histoire personnelle et/ou professionnelle dans ce récit?

 
J’ai pu constater, par moi-même ou à travers des proches, la violence du milieu médical. Dans Rien ne se perd ça transparaît avec l’hôpital psychiatrique. J’ai vécu et été témoin d’un grand nombre de violences policières mais je n’ai jamais connu quelqu’un qui ait été tué. Après il suffit de suivre les actualités pour pouvoir prévoir, à l’avance, le déroulé de chaque enquête et le dénouement de chaque procès…

 

/Derrière le rideau des affres du quotidien on sent poindre une lumière qui tend à l’optimisme. Pensez vous que dans ce type de situation négative il y ait toujours du positif à conserver?

On me dit souvent ça mais je ne trouve pas qu’il y ait beaucoup d’optimisme à la fin de Rien ne se perd. Beaucoup des problèmes de Mattia sont résolus mais est-ce que ça veut dire que la suite de sa vie sera plus heureuse ? « Vous êtes sur terre, c’est sans remède », j’aime bien cette phrase de Beckett, elle veut tout dire. Pour répondre à la question je ne peux parler que pour moi, quand ce genre de chose arrive la seule solution de survie consiste à essayer de construire des solidarités autour de ce qui s’est produit pour qu’autre chose puisse en sortir. Mais je n’irai pas jusqu’à affirmer qu’il y a du bon dans chaque malheur, c’est complètement faux. Il y a autant de façons de vivre un problème que d’invividu-e-s, et même en s’étant relevé de dix coups durs on n’est pas à l’abri de s’effondrer au onzième.

 

/Votre ouvrage est-il une critique de nos politiques?

Ça dépend du sens qu’on donne au mot « politiques ». Souvent cette notion renvoie automatiquement aux politiques « professionnelles », aux élu-e-s etc. C’est un peu facile. Quand on questionne les gens au sujet d’une affaire médiatisée qui concerne une bavure policière beaucoup trouvent des tas d’excuses aux responsables quand ils ne retournent pas complètement le problème. Les médias jouent aussi là-dessus. Par exemple on entend toujours dire que la victime « était connue des services de police » comme si ça justifiait la mort. (Et en plus ça ne veut rien dire, si vous êtes entendu-e au poste en tant que victime ou témoin vous êtes considéré-e comme étant connu-e). Et les gens sont rarement « tués » par la police. Ils sont toujours « abattus »…

 

/On est justement dans une actualité brûlante concernant l’avenir de notre pays, la littérature a t-elle un rôle à jouer dans ces circonstances à vos yeux?

Tout le monde ne lit pas. Je pense qu’il faut toujours le garder à l’esprit quand on interroge le rôle de la littérature. En tant qu’auteur-e on doit savoir que, même si on veut s’adresser à tout le monde, dans les faits ce ne sera jamais le cas. Donc elle a peut-être un rôle mais il sera toujours très limité. Par rapport à son impact réel je suppose que ça dépend totalement de la sensibilité de la personne au moment où elle commence une lecture. Un livre qui m’aura laissée froide il y a trois ans peut changer ma façon de penser les choses si je retombe dessus au bon moment, mais il faut qu’il y ait déjà une sorte de terreau favorable. Je doute qu’une personne qui pense en terme d’ordre, de sécurité et de délinquance puisse être très touchée par Rien ne se perd (jusqu’à preuve du contraire).

 

/Diriez vous que la jeune génération, pour faire simple 18-35 ans, semble globalement désabusée, pessimiste?

Quand je discute avec des personnes plus âgées (la génération de mes parents, 50-60 ans), la principale différence qui ressort systématiquement c’est qu’à nos âges elles étaient dans l’idée que les choses ne pourraient que s’améliorer. Tandis que les gens de mon âge, s’ils sont parfois optimistes sur leurs chances personnelles de « s’en sortir », sont assez unanimes sur le fait que tout ira de pire en pire. Dans Rien ne se perd, les personnages de Mattia, Gina, Siham, et dans une moindre mesure Karim et Nadir me semblent assez représentatifs de ce fossé générationnel. Et en même temps ce découragement peut avoir valeur de force : à partir du moment où on n’attend plus rien des institution et des politiques on peut sortir d’une certaine passivité et essayer de créer autre chose sans attendre que d’autres le fassent à notre place. (Ce que ces personnages font dans le roman d’une certaine manière). 

 

 

/ Est-ce que Mattia c’est vous, dans un certain sens?

Pas du tout. Je n’ai pas eu une enfance dure comme la sienne et je n’ai pas été confrontée, à son âge, à autant de questions politiques et sociales. J’évite au maximum l’autofiction dans mes romans, je pense que c’est contre-productif. Dès qu’un personnage se met à trop me ressembler j’efface tout, ça me bloque.

 

/Que représente pour vous l’écriture?

La possibilité de se planquer quelque part, peu importe le degré de saloperie ambiant.

 

/Un livre qui vous a marqué, récemment ou pas.

Le dernier qui m’ait marquée : « Les évaporés » de Thomas B. Reverdy. Avec une courte citation en prime : « la misère est une énergie renouvelable. »

/C’est un peu la marque du site, un titre musical qui pourrait symboliser Rien ne se perd, ou un titre qui pourrait résumer votre état d’esprit actuel…

Il y en a un qui marche pour les deux ! Kery James, Lettre à la république.

Entretien mail effectué entre le 25 et le 27 Avril. Je remercie vivement Cloé Mehdi pour son avenant et  Jimmy Gallier pour son aide et  surtout pour nous avoir permis de découvrir cette littératrice.

Chouchou.

 

TRANSSIBERIAN BACK TO BLACK de Andreï Doronine/ La Manufacture de Livres / Collection Zapoï

Traduction : Thierry Marignac (Russe)

On suit le parcours chaotique d’un toxico aux prises, bien sûr, avec ses démons mais aussi le courant de sa vie dans la vallée de larmes d’une existence rude qui n’exclut pas le comique. Ce récit se présente sous la forme d’un journal des pérégrinations dans le Saint-Pétersbourg actuel qui nous renvoie, comme le souligne avec clarté le sous titre de la collection Zapoï, à un monde largement inconnu après un quart de siècle de gueule de bois post-guerre froide.

« Un jeune auteur de Saint-Pétersbourg raconte le quotidien tragi-comique d’un camé. Sans illusion. sans la moindre sentimentalité inutile, ces récits noirs en grande partie autobiographiques, tragiques et pleins d’humour, font de la grande ville du nord une métropole anonyme à la beauté lépreuse et dont les palais tant vantés cachent d’innombrables taudis. »

Andreï Doronine est un ancien toxicomane, né en 1980, époux d’Olga Marquez, chanteuse du Oili Aili. Auteur considéré comme une voix importante de la nouvelle littérature russe en ayant parcouru son pays afin d’y présenter ses ouvrages.

On peine souvent à se rendre compte de la somme de travail à additionner, à juxtaposer, permettant l’édition d’un livre. Là on est bien en présence d’un résultat acquis grâce justement à une volonté commune d’émergence d’un auteur. La traduction de Thierry Marignac ciselée confère à l’œuvre une lisibilité et une enveloppe punchy au tout. Régulièrement on nous assène des sous titres de livres où l’on est à cent lieues de ce qui est décrit mais je dois concéder que dans le cas précis « Trainspotting à Saint-Pétersbourg » est une évidence. L’autre allusion contenue dans le titre même prend comme référence le titre d’Amy Winehouse, victime damnée de cette pathologie addictive qui remplit la légende des musicos ayant tiré leur révérence à 27 ans.

La vingtaine de récits décrit, donc, avec acuité, percussion, et, souvent, sur un ton décalé en sachant prendre du recul et de la distance sur la tragédie noire du quotidien. La capacité de l’auteur à conter ses petites histoires avec une dose de burlesque ne peut que faire évoquer le très bon « Envoie moi au ciel scotty » de Michael Guinzburg, toute proportions gardées tant au niveau du produit incriminé que la mise en forme typique US versus Europe Orientale. Quoiqu’il en soit l’ouvrage possède d’indéniables qualités littéraires et un don certain de mise en scène, en perspective, un environnement sans concessions ni d’effets larmoyants. On est bien devant une réalité crue mais sans appuyer le trait sur une ambiance nauséabonde, bien que par moment le lecteur ne soit pas épargné par des tranches de galère particulièrement ardues.

Le sujet est éculé, peut rebuter mais, car il y a un mais, on est face à un objet d’écriture tendu, riche et attractif. Doronine possède le sens de la formule et surtout délivre son message dans la traversée de son expérience douloureuse constitutive de son être, son histoire.

Le livre qui m’a réconcilié avec les ouvrages traitant du brown sugar ou autre speed ball avec cette vision propre de l’Est !

Chouchou.

 

 

BOMBES de Dominique Delahaye / La Manufacture de livres.

Bombes c’est la corolle de la déflagration, Bombes c’est le point visé et ses dégâts collatéraux. La trajectoire d’une vie de protagonistes disparates sur 24 heures engendrera le chaos, la perte de repères, de morale, de sens commun. On déclenche le chronomètre et l’on craint de distinguer la trotteuse effectuer son dernier pas….

« Greg est grapheur à Lyon, un grapheur militant : sa cible ? Les symboles des catholiques intégristes, remobilisés à l’occasion des manifestations contre le mariage pour tous. Salif est un infirmier d’origine malienne, il vit sur une péniche. Emilie, une jeune autostoppeuse, une zadiste qui voyage avec son chien Joop, a trouvé refuge chez lui. Annabelle a des valeurs, elle, contrairement à ses parents séparés, et à cette belle-mère qu’elle déteste. Elle croit en la famille et elle partage cet engagement avec ses amis. Lorsque ces derniers surprennent Greg et son pote Choukri à grapher sur un pont, des insultes, puis des pierres qui volent. Une atteint Choukri qui s’effondre sur le quai, mort… A partir de cet accident, l’escalade effrayante des non-dits, des malentendus, de la culpabilité et de la vengeance vont aboutir à un drame dont la modernité va de pair avec une violence qui nous laisse le souffle coupé. »

La société est exsangue sur ses fondements moraux, sociétaux, elle a perdu, derrière les apparences de sa concorde suivant les attentats ayant secoué notre pays. L’intelligence collective et les intelligences individuelles sont karcherisées par la fornication coupable, inavouable des pouvoirs médiatique et politique. Le bon sens, l’esprit critique et notre libre arbitre, confinés dans les méandres de nos subconscients, sont mis à rude épreuve.

On embarque dans le récit en suivant des personnages doués de leur histoire propre. Chacun obéit à son échelle de valeurs et à sa conception de la vie. Claquemurés, pour certains, dans leurs certitudes, leurs opinions, on désespère de l’absence de capillarité et la vacuité de leur part réflexive.

Notre société est un tronc dont les racines n’ont pas toute la même origine, la même force, la même chance pour autant elles appartiennent au même arbre. Greg, Salif, Emilie, Annabelle et des personnages périphériques constituent cette matrice et les symboles des travers ou de la déliquescence de notre société actuelle. Il y a de belles âmes dans ce récit mais son pendant obscur reste bien présent dans un réalisme sans concession. Irrémédiablement l’on se dit que les groupuscules terroristes ont réussi leur entreprise de déstabilisation des sociétés occidentales et que le contrepoids reste bien faible…

Rythmé, sachant prendre le temps de donner sens à ses personnages dans leurs différentes dimensions, BOMBES nous propulse à travers les traboules de la cité des canuts dans une poursuite à perdre l’haleine.

Glaçant réalisme !

Chouchou.

https://www.youtube.com/watch?v=3mKSgt9MH2s

LA FEMME DU CHEF DE TRAIN de Ashley Hay / Mercure de France.

Traduction : Josette Chicheportiche (Australie)

Ashley Hay résidente de Brisbane, édite ce deuxième roman couronné par plusieurs prix en Australie mais c’est la première fois qu’elle est publiée en France

« En un instant, le bonheur paisible d’Ani Lachlan, entre un mari très amoureux et leur petite fille de dix ans, a volé en éclats. On est à Thirroul, une petite ville australienne au bord de la mer, en 1948. Mac, chef de train, est mort dans un accident sur les voies.

Parmi les voisins d’Ani, ils sont au moins deux frappés de plein fouet, eux aussi, par le malheur : Roy McKinnon, un jeune poète dévasté d’avoir dû tuer pendant la guerre en Europe, et le docteur Draper, qui ne peut oublier ce qu’il a découvert à la libération des camps de concentration.

Dans le cadre somptueux d’une nature superbe et bien sûr indifférente, chacun tente de reprendre le cours de sa vie. Un des deux hommes saura-t-il, pourra-t-il toucher le cœur d’Ani? Mais le désire-t-elle? »

Annika conserve une dignité « somptueuse » dans son deuil. Son isolement intérieur se mêle avec un froid réalisme de cet isolement à travers cette étendue paysagère de carte postale.

Le dédain irrémédiable de la nature n’a cure de la souffrance du manque et l’évolution des endeuillées ne peut que se rattacher à des souvenirs, à des lumières du passé. La gravitation d’Ani, tentant d’exister dans une acceptation conditionnée, autour de moteur qu’est sa fille, s’intercale deux hommes marqués par leur passé respectif récent.

Mais, et surtout, elle s’accroche à des rameaux matérialisés par le pouvoir des livres. Et c’est aussi, en partie, une ode à ce vecteur thérapeutique, à cette alternative de reconstruction. Ils seront par ailleurs les ponts, les liens entre ces trois adultes en  perte de repères nécessitant de nouveau de tracer une ligne vers l ‘avant.

La question, alternant régulièrement avec les souvenirs forts égrainés remémorant Mac, d’un hypothétique frémissement des sentiments envers ce docteur ou ce poète lacéré de meurtrissures sombres heurtant leur conscience.

L’écriture est fine, luxuriante, pointilliste dans cette palette chromatique, on a envie d’adhérer au propos mais, malgré de concrètes propensions stylistiques, l’ambiance sirupeuse générale ne m’a pas incliné à une sincère et profonde plongée. Mon esprit du moment ne m’aura pas  infléchi à cette fusion espérée.

L’écriture est bien présente, le fond un peu tendre à mes aspirations, mes attentes.

Chouchou.

 

 

 

UN BREF MOMENT D’ HÉROÏSME de Cédric Fabre / Editions du Sang Neuf.

La fracture du manque, la souffrance de la perte de son phare existentiel, de son mât d’arrimage conjugue son  fil d’ariane sur le temps du passé composé. La lumière reste faible dans les ténèbres et les stigmates indélébiles de différentes vies, de parcours traumatiques s’additionnent pour prouver que philosophie et recherche de sens individuel contrastent avec des actes percutants, soufflés par des messages politiques non conventionnels.

« Bienvenue à Marseille, où un étrange phénomène se produit.Dès qu’un élu prononce un discours, une horde d’activistes l’en empêche en se lançant dans une véritable « foire à la baston ». Derrière ces happenings d’une rare violence, il y a plusieurs hommes et femmes aux parcours et aux motivations bien différents. Paolo, l’inventeur du concept et le meneur du groupe ; Lang, ancien photographe de guerre au passé peu clair. Olivia, l’ex de Lang ; Awa, qu’il a connu dans sa première vie. Et un gamin, Arsène, qui va finir par jouer un rôle crucial dans cette affaire. »

Journaliste indépendant Cédric Fabre vit et travaille à Marseille, anime des ateliers d’écriture, passionné de culture Rock, il est l’auteur de romans tel que Marseille’s Burning (2013 La Manufacture de Livres)

Lang traine un mal être foré dans sa sinueuse trajectoire professionnelle où se sont émulsionnées horreurs ultimes des terrains de conflits et fuites inassumées de directions instinctives ou irréfléchies. Son amertume, c’est aussi, donc, l’amputation du membre périphérique le plus vital à son cœur, à son bide, à sa capacité d’avancer. Bien qu’il tente de s’accouder, bien qu’il tente d’émerger sa tête d’un marigot putride, un boomerang incessant lui lacère violemment la face ! Les piquets d’ancrage que sont Awa, Arsène, Old Mo ou Paolo restent friables dans leurs propres ambivalences ou leurs propres méandres opaques. Ils sont beaux aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur mais ne possèdent pas nécessairement les attributs adéquats pour apaiser le feu rampant des entrailles de Lang.

« Nous suivons le flot des gars qui rejoignent la manifestation, ils descendent La Canebière d’un pas rapide, drapeaux roulés sous le bras, tee-shirts de la CGT et foulards rouges et noirs, ils vont encore écouter du reggae et « antisocial » de Trust, couverts par les slogans à la voix nasillarde crachés dans le mégaphone et qu’on comprend rarement. Certains ont des masques de protection qui dépassent de leur poche arrière. Ça sert à rien de se défendre des gaz lacrymo, il faut inverser le processus, faire pleurer ceux qui te brûlent les yeux, les émouvoir aux larmes, peut-être avec dix mille personnes qui entameraient en chœur, immobiles et face aux flics, « Juste une mise au point » de Jakie Quartz. »

Ce court passage, à mes yeux, partiellement sans nul doute, dévoile le style et l’esprit de l’auteur. Entre profond amour de ses personnages d’airain façonnés avec vigueur, empathie, mise à jour de leur mode de fonctionnement personnel inter humain inscrit dans ce processus politique moderne, on assiste, sans être simple spectateur, à un certain déclinisme contrebalancé par un paradoxal optimisme du tréfonds. Cédric Fabre sait jongler, sait détourner notre attention tel un hypnotiseur thérapeute pour nous instiller humour, critique sociale et politique, sans oublier cette posologie homéostatique d’une étude psychologique fondée de ses personnages. L’architecture complète nous fait, alors, tour à tour sourire, provoque un inévitable bruxisme , impose la réflexion délibérément entrouverte par le géniteur du récit ET porte avec alacrité une indéfectible volonté de transmettre notre ressenti.

Passeur d’idées, passeur de sens sachant manier le tempo Rock, le tempo Soul !

N.B. : A noter une belle playlist hétéroclite….(ponctuant soit son écriture, soit pour illustrer son récit….)

Chouchou.

SOUS LA NEIGE, NOS PAS de Laurence Biberfeld / la manufacture de Livres

La Roberval nous sert d’étalon dans l’opposition de ses plateaux où se font face les poids de la reconstruction et du passé. Les lests font ployer les déterminations, font fléchir les prises d’élans promptes au renouveau, aux projets de table rase. La rugosité de la Lozère irise le tableau des landes d’une caligineuse torpeur, enserrant le cou et réduisant notre capacité à capter l’oxygène nourricier.

« Esther, institutrice, décide de quitter Paris pour s’installer dans un village en Lozère avec sa fille. Un jour, Vanessa, une de ses anciennes connaissances, refait surface et lui demande son aide. Vanessa est mêlée à un trafic de drogue et deux dealers sont à sa poursuite. Les habitants du village font tout pour protéger Esther. »

Laurence Biberfeld a connu la ville et la rue, elle connaît le Causse et la profession d’institutrice s’inscrivant dans ce roman. Celui-ci respire le vécu…

Une jeune mère accompagnée de sa fille espiègle et délurée veulent jouir de la campagne profonde pour fuir les turpitudes citadines. L’acclimatation  coule d’une source revigorante, minérale et phagocytées par des autochtones bienveillants, leurs épanouissements semblent se fonder sans heurts. Son poste d’institutrice invoque le respect. Mais la lumière se voile quand le passé resurgit de pleine face, le froid transit les consciences, les viscères. Elle ne peut qu’ affronter, assumer ! Dans ce déferlement de violence typique de la cité , étranger de la ruralité, s’oppose une lutte contradictoire afin de conserver un équilibre dans ce hameau à la population famélique.

Articulé sur différentes périodes clés, le récit se veut donc un triptyque pictural où cohabitent des contrastes d’existences, des asymétries de pensées régies par des profils culturels assujettis aux différences campagne/ ville. Les valeurs propres, singulières se bousculent, se frictionnent. L’abrasion au contact est profonde. Néanmoins, il y a un moment où l’universalité humaine point et, cadré par un style tout autant lumineux, chatoyant et figuratif, la descente du cours d’eau, la progression de l’histoire reste donc enveloppées d’une prose revigorante. La naturalité prépondérante enrubanne le tout d’une nécessaire et salvatrice acmé.

Pays où sous la rocaille grandissent des cœurs, se fortifient des vies. Tension filaire où la moindre traction rompt l’équilibre des êtres.

Apre contrée, âpre récit mais histoire pyrétique où la poésie érode les angles saillants !

Chouchou.

 

PRENEURS D’ OTAGES DE Stefanie Pintoff / Mercure noir.

Traduction : Maxime Shelledy (Américain)

La vitrification du temps, dans ces dix-sept heures de cette journée d’hiver à New York, renvoie à une course contre la montre et une lutte d’esprits en déperdition cherchant la correction de choix individualistes dans une société moribonde ayant perdu le sens du collectif.

« Un matin, au cœur de Manhattan, sous la pluie, une jeune femme postée sur le parvis de l’église Saint-Patrick rompt la frénésie de Noël.

Figée, elle porte une pancarte sur laquelle on peut lire « Aidez-moi ».

Une prise d’otage a lieu à l’intérieur de la cathédrale, et une victime a déjà été tuée.

Le preneur d’otages exige de négocier avec l’agent du FBI Eve Rossi.

Récalcitrante à traiter l’affaire, cette dernière comprend rapidement que le preneur d’otages connaît certains secrets de sa vie.

Ses motivations sont obscures, mais la question qu’il pose aux cinq otages est toujours la même : « De quoi êtes-vous coupable ? »

Déclenchant une autre série de crises, auxquelles l’équipe d’Eve Rossi, composée d’ex-détenus et de vétérans aux tempéraments extrêmes, devra faire face.

Pour l’agent du FBI s’engage alors une course contre la montre haletante… »

Eve Rossi est une profileuse du FBI présentant des failles, des échecs, des souffrances mais ses capacités intrinsèques sont reconnues et estimées. En ayant bien conscience qu’elle peut-être le fusible de son supérieur, elle s’engage donc dans cette partie d’échecs à ses conditions. Elle souhaite, dans le contexte, reformer l’unité dont elle était l’initiatrice et la fédératrice. Composée de franc-tireurs, d’experts dans leur domaine propre, ils restent pour la majorité peu enclins à respecter le manuel, à traverser dans les clous. C’est par l’intermédiaire de ce groupe qu’sEve tentera de donner une issue favorable à cette dramaturgie au cœur de la ville, au sein d’un édifice religieux symbolique de celle-ci. Les obstacles, nombreux, revêtent des natures disparates et la gestion de la crise s’ avéreront complexes au vu des pressions subies et du déroulé du scénario…

Nous sommes les spectateurs d’un thriller policier de trame classique. Sa structure, son cheminement n’offrent pas un point de vue original, on est dans le déjà-vu. Et je me le suis affirmé tout au long du récit mais insidieusement, inconsciemment, progressivement une évidence a éclairci mon jugement. En effet comment ne pas reconnaître que l’écrit présente un intérêt réel quand au détour de sa lecture on s’apercevait que l’on débaptisait des proches par les patronymes des protagonistes principaux… ! Outre les capacités de l’officier Rossi, on se complaît à suivre les interactions des éléments au sein du groupe VIDOCQ. Tant par leurs différences respectives que par leur anti conformisme, jouissant d’une cohérence et complémentarité, on suit irrémédiablement leurs doutes, leurs questionnements, leurs souffrances dans un univers et un contexte traumatique.

On croisera dans les personnages secondaires, entre autres, le prépondérant écot d’une ancienne pom-pom girl surnommée Chouchou tenancière de bar et rouage essentiel dans le recueil d’informations « underground ». On y décèle de même une référence à l’ouvrage de Ryan David Jahn « De bons voisins » qui pourrait être la symbolique parabole de l’écrit présent.

Classique mais recommandable, s’insinuant dans l’inconscient, et ouvrant l’appétit de nouveaux chapitres !

Chouchou.

BRIGADE DES MINEURS (immersion au cœur de la brigade de protection des mineurs) de Raynal Pellicer et Titwane/ éditions de la Martinière

Dans le corps de la police judiciaire il y a un brigade spécialisée présentant une place à part. sa particularité, son image tient à la nature des problématiques gérées. On l’a vue dans Polisse, film événement de Maïwenn, là ce sont les compétences d’un graphiste et celles d’un documentariste/réalisateur qui permettent de pénétrer dans le quotidien de ce groupe de femmes et d’hommes qui sont aussi, pour une partie, des parents aux prises avec le sordide, l’abject, l’insoutenable, l’inconcevable qui pourraient générer un légitime sentiment atrabilaire….

« La Brigade de protection des mineurs (BPM) est l’une des six brigades spécialisées de la Police judiciaire parisienne. Elle traite près de 1600 affaires par an pour environ 80 enquêteurs, répartis en deux grandes entités : la Section opérationnelle et la Section Intrafamiliale. Entités auxquelles il faut ajouter le Groupe Internet, qui lutte contre le téléchargement et la diffusion d’images pédopornographiques. »

Titwane, l’illustrateur, concepteur graphique et responsable de la mise en page et Raynal Pellicer, réalisateur télévisé de documentaires et auteur de plusieurs livres, nous accompagnent en nous guidant dans cette troisième immersion suivant la Brigade de Répression du Banditisme, puis la Crim’. Et d’emblée on sent et l’on ressent une atmosphère non comparable aux deux services précités. Le total suivi des auteurs de ce docu illustré dans les enquêtes et des difficultés du quotidien tend à affirmer que le choix personnel pour cette brigade relève d’une mission, d’une vocation, voire d’un sacerdoce. Ils sont investis d’un cadre de valeurs, de préceptes éthiques, déontologiques appuyant d’autant plus le trait que ce groupe reste mu par une viscérale vision de leur profession.

Les descriptions n’épargnent rien ! Elles soulignent des faits, en lien avec les politiques de fonction publique, discordants entre la soi-disante volonté d’objectif de résultats et les moyens alloués aux protagonistes garants de ceux-ci. Remarquant les conditions de travail qui ne cessent de s’étioler insidieusement, on est soufflé de constater la pugnacité, allégée de légitimes états d’âmes face à de telles circonstances, et cette volonté inexpugnable de conserver un regard profondément humain dans ce cloaque répugnant, lieu de l’intersection des vilenies de notre espèce.

Les auteurs possèdent cette faculté d’honnêteté et de modestie de retranscription réalistes et objectives – un univers où la tension reste sous jacente, subconsciente. Les investigations détaillées tant du point de vue de l’enquêteur, que des victimes et des présumés responsables s’agrémentent d’un coup de crayon expressif, bannissant l’ostentatoire et le superflu. La plongée est totale et notre empathie est soumise à rude épreuve. C’est dans cette construction claire, didactique que l’on prend conscience de cette difficulté majeure de la distanciation face à des sentiments émergeants qui pourraient fausser la position neutre primordiale pour mener à bien une instruction ; rouage de base prépondérant afin de présenter un dossier au parquet permettant, éventuellement, de déboucher sur un procès étayé, basé sur des éléments concrets.

On ne peut que ressentir une profonde sympathie pour cette brigade au terme de cette lecture et des missions qui leur sont confiées.

Instructif et émouvant !

Spéciale dédicace pour Alex (s’il me lit il saura pourquoi…)

Chouchou.

CONNEMARA BLACK de Gérard Coquet/ Jigal Polar.

Les effluves et les vapeurs distillées des Jameson, Paddy ou autre Bushmills exhalent les rancoeurs, les inimitiés, le conflit Ìrlando-anglais encore dans les esprits des vieux mais aussi, tel un génotype culturel, d’éducation, chez les plus jeunes. Dans cette terre des lacs du Conmaicne Mara, « descendants de Con Mhac de la mer », sur la côte occidentale du pays, les ressources se résument à l’élevage de moutons, l’exploitation de la tourbe et le tourisme. On entre dans ce milieu féru de pêche à la mouche mais nulle nécessité de maîtriser des notions halieutiques. Les bottes et cirés restent de mises en raison de précipitations brutales et massives de macchabés.

« La Connemara Black est une mouche artificielle permettant au pêcheur de ne jamais rentrer bredouille… C’est également le nom d’un ancien groupe armé de l’IRA, l’Armée Républicaine Irlandaise. Mais c’est aussi le surnom donné aux filles vivant dans cette baie, à l’ouest de l’Irlande. Elles sont souvent très belles mais plus revêches à apprivoiser qu’un poney des tourbières. Ciara McMurphy en est une. Après un mariage raté, elle a fui la région et s’est engagée dans la Garda, la police locale. Mais lorsqu’une série de meurtres balaie la ville de Galway, c’est elle que le commissaire Grady choisit d’envoyer sur ses terres natales afin de surveiller ce qui reste des indépendantistes. Et entre autres le vieux Zack, un chef de clan, un patriarche qui – entre terres désolées, légendes d’un autre temps, cimetières abandonnés et ex-combattants de tous bords – veille dans l’ombre… Mais sur quoi veille-t-il ? »

Ciara mène l’enquête et se voit contrainte de retourner sur ses terres d’origine, sur sa vie antérieure. Elle y découvre, ou y redécouvre, des rites et des habitudes tenaces liés aux pratiques druidiques tournant autour d’une sorte de grimoire, et en particulier l’un de ses exemplaires, ponctuant l’enquête et l’hécatombe de personnalités afférentes à l’ouvrage tel un jeu de quilles. Les hommes sont rudes, sont épais, sont taiseux, l’histoire de cette nation et de son peuple déteignent sur les âmes et leurs psychologies. C’est dans cette âpreté qu’elle tente d’avancer ses pions mais rien ne progresse sans ce maudit passé, en occultant la politique conflictuelle des affrontements catholiques/protestants.

Gérard Coquet possède un don du dialogue et impose, sans forceps, son atmosphère conjuguant le verbe et maîtrisant le second degré dans un style propre. Sa plume est fine, tantôt empreinte d’un raffinement marquant, tantôt, donc, sous l’égide d’un ton virevoltant et désarmant d’un burlesque évoquant des situations cocasses dans une effusion d’hémoglobine. En affichant son identité littéraire sous ce jour, il affirme une propension solide dans le genre et capte notre intérêt par cette double entrée stylistique et une capacité de dérision. De cet opus, où les clins d’œil à Sam Millar sont multiples, on tire de notre lecture comme une offrande sincère à notre satiété noire.

La dent est carnassière, la pensée noire, mais le cœur est ouvert attiré par la lumière chaleureuse de l’âtre où la tourbe se consume.

Une réussite dans ce jeu de cartes où ne domine que le trèfle !

Chouchou.

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