Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 12 of 13)

MEURTRES RITUELS A IMBABA de Parker Bilal au Seuil/policiers

Traduction : Gérard de Chergé

Parker Bilal est le pseudonyme sous lequel Jamal Majhoub, écrivain anglo-soudanais dont certains romans sont publiés chez Actes Sud, écrit ses romans policiers. C’est ici le deuxième opus des aventures de Makana. On peut le lire indépendamment, l’auteur n’est pas un débutant et il réussit à rappeler les éléments indispensables pour comprendre la cause de la présence de Makana au Caire par petites touches. Ceux qui, comme moi, ont lu le premier seront ravis de retrouver ce détective attachant qui a déjà vécu la montée de l’intégrisme au Soudan, qui le voit émerger et monter en puissance dans son pays d’accueil et qui a du mal à garder sa langue dans sa poche.

« Le Caire, 2001. Makana, ex-officier de police soudanais exilé politique en Égypte, est chargé d’identifier l’auteur d’une lettre de menaces reçue par le patron de l’agence de voyages l’Ibis bleu. Peu après, Meera, employée copte de l’agence et femme d’un universitaire musulman révoqué pour opinions subversives, est assassinée dans une galerie marchande. Makana voit là un lien avec les meurtres sanglants de jeunes garçons à Imbaba, quartier déshérité comptant plusieurs églises. Et si les autorités avaient décidé d’en rendre les coptes responsables ? Ce qui semble à première vue n’être qu’un complot politico-religieux se révèle peu à peu, au fil d’une enquête semée d’embûches qui mène Makana jusqu’à Louxor et à un monastère désaffecté dans le désert, une magouille impliquant une banque cairote coupable de transactions douteuses.

Pouvoir, argent et corruption : une équation vieille comme le monde… »

On retrouve donc Makana, toujours désespéré par la perte de sa femme et de sa fille, vivotant sur la vieille péniche délabrée au bord du Nil. Au nom de la solidarité entre exilés et parce qu’il faut bien payer le loyer, il accepte cette affaire de lettre de menaces.

On retrouve également ses amis : Sami le journaliste intègre et donc souvent menacé et sa femme Rania, Aswani le restaurateur qui accepte de faire crédit, Yunis un faussaire presque aveugle qui connaît les dessous troubles de la ville, sa logeuse Oum Ali… qui forment la petite bande typique des acolytes du détective mais qui sont tellement bien croqués, intégrés au récit et à la réalité de la ville qu’ils dépassent largement les clichés. Pas de doute, Parker Bilal sait écrire !

Et on retrouve Le Caire bien sûr, le terrain d’investigation de Makana. Parker Bilal décrit magnifiquement cette ville. La description n’est pas idyllique, l’auteur nous montre une ville sous tension, surpeuplée où l’urbanisme sauvage et la corruption ont créé des quartiers entiers livrés à la misère et à la violence. Des enfants vivent dans la rue, y meurent aussi sans que cela dérange grand-monde.

Tous les ingrédients sont là pour une explosion de violence, il suffit de désigner un bouc émissaire à la vindicte populaire et… les Coptes sont là. L’enquête de Makana va dériver après l’assassinat de Meera, vers les meurtres d’enfants des rues d’Imbaba et vers les intégristes qui ne sont jamais loin, envahissant peu à peu toutes les sphères de la société égyptienne.

On assiste à cette montée, on en comprend les mécanismes avec la connivence entre les services secrets, les intégristes, la pègre… tout ce beau monde trafique et se fait de l’argent ensemble. Le talent de Parker Bilal est d’intégrer tout ça à une enquête complexe, passionnante et mouvementée.

Et violente, forcément ! Tous ces gens ne sont pas des enfants de chœur et les réponses à qui s’occupe un peu trop de ce qui ne le regarde pas sont violentes et disproportionnées. Ça ne rigole pas avec les opposants dans cette ville où on peut disparaître sans laisser de trace du jour au lendemain !

Parker Bilal nous fait ressentir cette atmosphère oppressante de peur, de violence, de danger. Il y a  quelques lueurs d’espoir avec des personnages qui se révoltent un peu. Mais le livre se termine le 11 septembre 2001… Ce n’est que le début, il va s’en passer encore des choses…

Un excellent polar noir, très noir et très intelligent !

Raccoon.

NEVERHOME de Laird Hunt chez Actes sud

Traduit par Anne-Laure Tissut

 

Laird Hunt est un écrivain américain. Il a reçu pour ce roman le premier grand prix de littérature américaine créé par Francis Geffard à qui on doit déjà le festival littéraire America. Laird Hunt nous plonge avec « Neverhome » dans la guerre de sécession de manière singulière en y suivant une femme partie déguisée en homme pour aller combattre.

« Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l’armée de l’Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener.
Ayant perdu la trace de son régiment après une bataille féroce où elle a été blessée, Constance, la rebelle, dépouillée de son uniforme, reprend, au sein de paysages dévastés, le chemin de la ferme, guidée par l’amour infini qu’elle porte à son bien-aimé mais profondément hantée par la violence et l’étrangeté des aventures qui ont marqué sa périlleuse initiation à l’univers impitoyable des champs de bataille et à leurs sordides coulisses. »

 

Laird Hunt s’est appuyé sur des faits réels pour écrire son roman. Il s’est penché sur l’histoire de ces femmes-soldats pendant la guerre de sécession. Dans une interview, il dit qu’elles étaient au moins cinq cents. Elles ont été effacées de l’histoire officielle de cette guerre. Infirmières, cantinières… passe encore, mais c’était inconcevable au XIXe qu’une femme puisse combattre, ça ne rentrait pas dans le schéma de la gloire des hommes guerriers, comme dans l’histoire du far-west ou l’Histoire en général d’ailleurs, et, puisque les historiens aussi étaient des hommes… Elles partaient à la guerre avec la double peur au ventre : celle de la guerre bien sûr, comme tout le monde, et celle d’être découvertes car elles étaient alors humiliées, emprisonnées, enfermées dans les asiles de fous : imaginez, les asiles au XIXe en temps de guerre…

Frances Louisa Clayton

Laird Hunt ne s’est pas inspiré de l’histoire d’une femme en particulier. Il s’agit bien là d’un roman où on suit, intrigué, fasciné, l’itinéraire de Constance à travers cette guerre. Constance, partie à la place de son mari, plus faible qu’elle dans les rangs de l’Union (grosse bourde de l’éditeur sur la quatrième de couverture, corrigée depuis j’espère, au moins au niveau de leur site, Constance est bien dans le camp des Nordistes).

Dès les premières phrases, on est séduit par le langage de Constance. On suit ses pensées, ses visions : des plus prosaïques (elle est aux premières loges et montre sans fard le vacarme des batailles, les charniers qui ensanglantent la nature, les blessés, la boue, la crasse) aux plus intimes. Elle se réfugie dans ses souvenirs, seuls lieux à l’abri dans la guerre, et nous livre ainsi son histoire par bribes. Elle reçoit des lettres de son mari, lui écrit, son amour pour lui la déchire et la maintient en vie. Elle s’adresse aussi à sa mère morte, dans des circonstances qu’on devine tragiques dès le début. S’échapper dans ses pensées lui permet de supporter l’insupportable et l’emmène parfois loin de la réalité, dans un climat onirique où on la suit les yeux fermés tellement c’est beau.

Laird Hunt, dans une langue d’une grande richesse, à la fois sobre et poétique, nous offre le très beau portrait d’une femme au cœur d’une guerre dont elle veut revenir. Une femme forte et en même temps brisée.

Magnifique.

Raccoon

RETOUR A OAKPINE de Ron Carlson chez Gallmeister

Traduction : Sophie Aslanides

 

Ron Carlson est né dans l’Utah et vit actuellement en Californie, ce qui est un peu l’itinéraire de certains de ses personnages, l’Utah est un état voisin du Wyoming où se situe l’action. Il a écrit plusieurs romans et nouvelles qui ont reçu des prix aux Etats-Unis, participe aux cahiers livres du New York Times et du Los Angeles Times et enseigne la littérature.

« La petite ville d’Oakpine, au cœur des magnifiques paysages du Wyoming, offre une vie paisible à ses habitants. Et c’est à cela qu’aspire Jimmy, 50 ans, atteint du sida. Devenu un écrivain renommé à New York, il souhaite désormais retrouver sa ville natale pour y passer les derniers mois de sa vie, et renouer avec ses parents. Il découvre que le destin vient de réunir à Oakpine ses trois meilleurs amis d’enfance : Craig, Frank et Mason. Chacun a fait son chemin, construit une vie, mais tous se trouvent aujourd’hui à un tournant de leur existence. Petit à petit, au gré de ces retrouvailles, les quatre hommes vont se rendre compte que leur amitié est la meilleure arme pour effacer les fantômes du passé et affronter les obstacles du présent ».

Oakpine est une petite ville de l’Ouest où il ne se passe pas grand-chose. La vie est rythmée par les saisons qui amènent leur lot de réjouissances traditionnelles, la chasse aux antilopes et les festivités liées au lycée de la ville : bals et cérémonie de remise de diplômes. La plupart des jeunes quittent ensuite la ville pour aller vers des lieux plus animés.

Sur les quatre amis qui avaient formé un groupe de rock il y a trente ans, le temps de leur terminale, deux sont partis, deux ont fait leur vie à Oakpine. Jimmy, malade du sida et ruiné par le coût des soins revient dans sa ville natale pour y mourir et Mason, en pleine crise existentielle après un divorce, pour y rénover la maison familiale avant de la mettre en vente.

Trente ans passés si vite ! Ceux qui sont restés, ceux qui sont partis… tous sont abasourdis par ce constat. Ron Carlson exprime à merveille cette nostalgie, ce vertige qui nous prend quand on s’aperçoit qu’on a fait plus de la moitié du chemin : la routine qui emprisonne, les doutes, les désirs d’y échapper… Les personnages sont des gens ordinaires et leur vie, leurs pensées, leurs sentiments nous touchent d’autant plus : pas de héros, juste des humains confrontés à l’inéluctable.

Dans le même temps, on suit des ados, le fils d’un des couples et ses amis, là aussi, Ron Carlson est très fort pour raconter l’énergie, les espoirs, la force et l’enthousiasme de ces jeunes, bientôt adultes qui se trouvent face aux choix que leurs parents ont fait avant eux. S’il y avait un bémol à mettre, c’est là qu’il se trouverait : ces ados sont vraiment extrêmement bienveillants avec leurs aînés, cela doit exister sans doute des ados comme ça… Sinon, c’est vraiment très fort ce parallèle entre les générations.

Ces amis vont se redécouvrir, se retrouver, finalement pas si changés mais plus vrais, concentrés sur l’essentiel, conscients que rien ne peut durer. Tout cela dans les paysages du Wyoming qui doivent être magnifiques et que Ron Carlson décrit merveilleusement. Ils participent à l’ambiance du roman : les tempêtes dans la prairie, les orages, la neige, l’air d’Oakpine qui descend des montagnes sont autant de plaisirs qu’on ne peut manquer.

Le récit de Ron Carlson sonne toujours juste, chaque personnage est sondé, aucun n’est héroïque, aucun n’est maléfique, ils sont comme nous tous : vous, moi et c’est ce qui rend le livre si émouvant.

Un roman magnifique, pas noir, plutôt gris spleen.

Raccoon

VIVANT, OU EST TA VICTOIRE ? de Steve Toltz chez Belfond

Traduction : Jérôme Schmidt.

 

Steve Toltz dont le premier roman « Une partie du tout » a été finaliste pour deux prix prestigieux, signe ici son deuxième roman. Australien d’origine, il a vécu dans différents pays (Canada, France, Espagne) avant de s’établir à New York et a exercé des métiers variés : cameraman, agent de sécurité, responsable de télémarketing, détective privé… appliquant le conseil d’un de ses personnages de « Vivant, où est ta victoire ? » « Dès que vous aurez trouvé une voie de garage, vous vous y enfermerez. Quoi que vous fassiez, ne vous éparpillez pas, ne vous spécialisez pas ou ne maîtrisez pas quelque profession – une fois que vous serez « qualifié », vous ne vous en sortirez plus. »

« Aldo et Liam, deux amis, deux paumés, deux virtuoses du fiasco.
Aldo, inventeur insatiable de films de zombies made in Australia, de chewing-gums pour chiens, de vêtements de grossesse gothiques. Aldo, malchanceux perpétuel, phobique chronique, ami encombrant, amant lamentable. Aldo dont la vie semble guidée par une force qui le dépasse : l’échec.
Liam, ami indéfectible, flic cynique, écrivain raté, se détestant lui-même et détestant encore plus la société. Liam qui porte en lui, c’est certain, un chef-d’oeuvre. Et qui voit en l’existence même d’Aldo le matériau qui lui manquait.
Et Liam de se lancer un défi : devenir le biographe d’Aldo. Pour découvrir au passage que la cruauté humaine n’a guère de limites ; que Dieu rit de ses créatures ; et que nous créons de l’art parce que, être vivant, c’est être l’otage de ravisseurs silencieux dont nous ne pouvons même pas deviner les revendications.
 »

Dans ce livre, Steve Toltz, nous entraîne dans un univers très sombre. La vie n’est pas rose pour nos deux héros confrontés à la mort dès l’enfance, ils ont tous deux perdu une sœur. Ils ont une vision très noire du monde et un grand espoir chacun, une quête éperdue de réussite : dans la richesse qui les mettrait lui et les siens définitivement à l’abri pour Aldo, dans l’aboutissement de ses velléités artistiques et l’écriture de son grand roman pour Liam. En les confrontant aux difficultés, aux échecs, et pas qu’un peu, Steve Toltz nous livre une vision terrible de la condition humaine.

Il y a chez lui une critique violente de notre société et de notre mode de vie mais il va encore plus loin et touche à l’universel, en s’attaquant tout simplement aux questions les plus basiques et les plus essentielles : qui sommes-nous ? Pourquoi ?…  Il traite nos angoisses les plus primaires : la souffrance, le deuil, la solitude… de ce que nous sommes prêts à croire ou à faire pour les ignorer, de l’amour qui peut apaiser la souffrance. Et cela avec une verve et un humour ravageur qui font éclater de rire en lisant les pires horreurs.

Car la vie n’est pas un long fleuve tranquille pour Liam et Aldo, loin de là ! Surtout pour ce dernier qui accumule tellement d’échecs qu’il n’en peut plus et tente plusieurs fois de se suicider, mais l’échec lui colle tellement à la peau qu’il rate même ses suicides. Et le spectacle de ses gesticulations, celles d’un homme qui se noie, est tel qu’Aldo devient la « muse » d’artistes en devenir (encore des portraits forts et cruels !). Il finit par être confronté à ses pires terreurs : la prison et l’hôpital, paralysé. Il y a là des pages criantes de vérité quand on sait que Steve Toltz a lui-même été paralysé pendant des mois avec beaucoup d’incertitude sur le pronostic.

Le roman est peaufiné à l’extrême.  C’est peu de dire que Steve Toltz écrit bien ! Les phrases sont précises, bien balancées, elles font toujours mouche et font passer outre que parfois les idées se répètent un peu. Liam et Aldo sont tour à tour narrateurs et livrent sans pudeur leurs pensées qui sonnent si juste. On a également le droit à une déposition chez les flics ahurissante, à un dialogue avec Dieu (oui, oui, lui-même !), à des poésies…

On se régale de cette variété de styles et on accepte de se coltiner toute cette noirceur car on y est entraîné de manière brillante, intelligente et drôle. L’humour, la « politesse du désespoir », est ici cruel mais il évite de fondre en larmes et permet de faire face au chaos absurde qu’est la vie.

Un roman brillant, très noir.

Raccoon

DES PETITES FILLES MODELES… de Romain Slocombe chez Belfond

Belfond dans sa collection remake propose aux auteurs de puiser dans le patrimoine littéraire une œuvre qui les a marqués et d’en faire le remake. Tout est permis, pourvu que le souvenir de l’original ne soit jamais perdu. Ici c’est Romain Slocombe qui s’y colle. Auteur de romans noirs, réalisateur, illustrateur, photographe… il revisite ici « Les petites filles modèles » de la Comtesse de Ségur, classique s’il en est de la littérature enfantine et le fait basculer dans son univers.

 
« En 1858, la Comtesse de Ségur présente Les Petites Filles modèles comme la suite des Malheurs de Sophie, et ces deux livres figurent depuis lors au coeur du répertoire classique de la littérature française pour la jeunesse. Portraits d’enfants bien nés saisis au moment où ils s’interrogent sur le bien et le mal, tableaux d’un milieu social où ne cesse de se poser la question des normes et des limites, les petites filles doivent y être « modèles » en vertu d’un idéal de comportement. Mais l’atteindre n’est pas si simple ! Et l’on a amplement pointé, au-delà des récits en apparence innocents et inoffensifs de la Comtesse de Ségur, les bourgeons de l’ambigüité.»

 
Slocombe réussit à merveille à redonner le ton de la comtesse de Ségur qui s’adresse à ses jeunes lecteurs pour les édifier et leur inculquer les notions de bien, de mal, de convenances.
On retrouve Mme de Rosbourg, jeune veuve très comme il faut qui éduque sa fille selon des principes hautement chrétiens et très stricts, agrémentés d’un sentiment de supériorité de classe, inculqués pour garder cette société très bourgeoise en eau calme. Dès le début, ça gite un peu : Mme de Rosbourg, si distinguée est kleptomane et fait même un petit séjour à l’asile pour cela.
Marguerite, la douce et sage petite fille s’approche de la puberté dans l’ignorance totale des changements qui vont survenir. Éduquée par les curés dans le mépris de tout ce qui touche au corps et surtout au corps féminin, évidemment ses premières règles la rendent malade et voilà la mère et la fille parties prendre les eaux dans les Pyrénées. Arrivées en pays cathare, elles ont un accident de voiture non loin du château de Mme de Fleurville, veuve elle aussi qui vit avec ses deux filles Madeleine et Camille… Marguerite et sa mère, blessée, sont recueillies chez les Fleurville le temps que la maman guérisse…
L’accident !!! Il permet à Slocombe de rejoindre l’univers  du « medical art » de ses photos, il s’en donne à cœur joie et on retrouve Mme de Rosbourg dans les positions de ses modèles qui nuisent certes à sa pudeur mais réjouissent le lecteur tout en amenant le récit vers des eaux un peu plus troubles et sensuelles.

 

 

Yoko on hospital bed with multiple fractures, Romain Slocombe, 1993.

 

Nous voilà avec les personnages réunis ! Manque Sophie, morte depuis quelques temps, petit écart qu’on comprendra par la suite. Le scénario est fidèle : on joue aux poupées (elles sont blessées, bandées bien entendu), on va vivre ensemble, on se perd dans la forêt, il y a bien le boucher Hurel, un chien enragé…
Romain Slocombe nous plonge dans l’état d’esprit de l’époque, on ressent le poids de la chape morale avec les pensées de Marguerite, pieuse jeune fille. Puis par petites touches, le récit bascule un peu plus : Madeleine et Camille sont un peu plus délurées qu’il n’y paraît, un peu plus libres, la façade de principes se craquelle et Marguerite se laisse aller à quelques plaisirs, quelques émois dont elle se punit bien. On est encore dans le réel, comprenant comment tous ces principes ont pu mortifier les femmes et les dégâts qu’ils ont pu provoquer dans les psychismes.
Et le roman bascule encore. Tout en gardant ce ton bien élevé qui sied aux gens de bonne compagnie, on garde les particules, mais c’est le marquis de Sade qui est évoqué, et le récit dérive vers la perversion, les abus, le crime… et ce n’est pas fini ! Une autre invitée de marque, la comtesse sanglante, Elisabeth Bathory s’invite dans l’histoire apportant la touche finale d’horreur fantastique…
Marguerite et sa mère, puisque le récit est centré sur elles, vont affronter de fortes tempêtes!!!
Un excellent roman en exercice de style, c’est jouissif de voir ce récit si sage sombrer lentement dans le noir, l’horreur et le sang !
Raccoon

PRENDRE GLORIA de Marie Neuser chez Fleuve noir

 

Marie Neuser revient avec un deuxième opus consacré au tueur coupeur de cheveux, roman inspiré de l’histoire vraie d’un psychopathe qui a sévi en Italie et en Angleterre et dont la traque a duré de 1993 à 2011 avant d’aboutir. « Prendre Gloria » complète « Prendre Lily », partie anglaise de la chasse de cet homme abject, tellement gluant qu’il glissait entre les mailles des filets tendus par la police, pourtant convaincue de sa culpabilité. Dans ce deuxième tome, qui chronologiquement commence avant, on a le récit de la partie italienne de la vie de ce tueur bien né, malheureusement pour ses futures victimes, et la genèse de sa monstruosité et de son impunité.

 
« Dans la commune italienne de P., on sauve les apparences. Et surtout le dimanche. Le 12 septembre 1993 a dérogé à la règle.
Ce jour-là, Gloria Prats quitte son amie Elena pour honorer un rendez-vous. Elle franchit le perron de l’église de la Miséricorde. Un rendez-vous furtif, pas plus de quelques minutes.
Le 12 septembre 1993, les minutes deviennent des heures. Gloria ne ressort pas.
Une fugue, à coup sûr. Ou un coup de ce petit Albanais trop discret pour être honnête. Tout, mais pas le principal suspect, protagoniste numéro 2 du rendez-vous : Damiano Solivo. »

 
L’épigraphe du livre est claire « Io so. Ma non ho le prove » : Je sais tout. Mais je n’ai aucune preuve. Ici, la recherche du coupable n’est pas le propos, on sait qui est le coupable et pire : tout le monde le sait ! Pourtant, Marie Neuser parvient à nous tenir en haleine pendant tout le bouquin.
Par une construction habile, tantôt narratrice, tantôt faisant s’exprimer les personnages, elle démonte et nous donne à voir les mécanismes qui se sont mis en branle dès le soir de la disparition de Gloria pour sauver ce monstre né dans une « bonne famille », une famille qu’il ne faut pas contrarier. Contrarier certaines personnes peut s’avérer dangereux sur ces terres de mafia…

 
Les Solivo ont le bras long, tentaculaire même et c’est hallucinant de voir jusqu’où peuvent aller des puissants pour protéger leur rejeton et surtout leur nom car même le père Solivo considère son fils comme un raté, un bon à rien, un idiot pourri gâté par sa mère (ben oui, il faut bien un coupable et Solivo père, bourgeois imbu de lui-même et de sa réussite n’envisage même pas la moindre responsabilité de sa part). Peu importe que des innocents soient broyés dans cette machination.

 
Ca fait froid dans le dos ! Cette histoire de seigneurs tout puissants ne date pas du moyen-âge…

 
Les menaces, les intimidations remontent très haut et très rapidement, les flics se heurtent à un mur infranchissable de silence, de mensonge et de corruption… L’enquête est sciemment dirigée vers des innocents qui auront des ennuis puisqu’il faut bien enquêter !

 
Le suspense est là, dans l’assemblage de ce puzzle : corruption, arrangements entre amis, intimidation, accidents providentiels… Les pièces s’emboîtent parfaitement et on comprend comment de braves gens en viennent à se taire et à protéger d’ignobles pourris : les menaces sont réelles, concrètes et on n’a qu’une vie… La vérité peut s’avérer mortelle en Italie. Si la famille de Gloria n’avait pas été aussi têtue, acharnée puis soutenue par une journaliste intrépide…

 
Marie Neuser nous dresse un tableau très noir de la société italienne : corruption à tous les niveaux plus… l’église ! L’église, omniprésente dans ces terres catholiques par excellence, impliquée sans remise en question dans toutes les étapes de la vie des gens (du baptême à l’extrême onction en passant par les activités extra-scolaires) est totalement pourrie elle aussi ! Et complètement impliquée dans cette affaire bien entendu ! En collusion totale et active avec la mafia car elle aussi a de lourds et sombres secrets à cacher. Les petits arrangements avec la morale et l’honnêteté satisfont tout le monde ou presque pourvu qu’il n’y ait pas de vagues ! Un portrait vraiment glaçant de l’Italie !

 
Un livre passionnant mais effrayant !

 
Raccoon

UNE NUIT D’ETE de Chris Adrian chez Albin Michel

Traduction : Nathalie Bru.

 

Chris Adrian est un auteur américain sélectionné en 2010 par the New Yorker comme l’un des vingt meilleurs écrivains américains contemporains. Il a écrit plusieurs romans et des nouvelles. Seul un recueil de nouvelles : « Un ange meilleur » où il était déjà beaucoup question de deuil, notamment d’enfants, de frères a été publié en France. Pédiatre et oncologue, Chris Adrian connaît de près ces souffrances. Dans ce roman, il s’inspire du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare mais nous en offre une version beaucoup plus sombre.
« Henry, Will et Molly ne se connaissent pas mais ils ont quelque chose en commun. Tous trois viennent de perdre un être cher dans la mort ou la rupture. Un soir d’été, tandis qu’ils se rendent à une soirée, ils s’égarent dans Buena Vista Park sans savoir que ce lieu est devenu le refuge secret de Titania et Obéron, les souverains du royaume légendaire immortalisés dans la pièce de Shakespeare, inconsolables depuis la mort de leur fils… Ensemble, ils vont vivre une nuit à nulle autre pareille. »
Chris Adrian nous embarque dans le monde du « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare, référence incontournable, auquel il ajoute d’autres personnages de la mythologie anglo-saxonne comme les changelins. On se perd dans ce monde fantastique comme dans un rêve délirant, tels les humains qui entrent dans le parc : Henry, Will, Molly et des SDF qui répètent une comédie musicale.
Ce monde magique, plus beau, plus cruel que le nôtre est détraqué : la mort et la douleur ont frappé, funestes revers de l’amour. La douleur de la reine des fées, immortelle mais déchirée par la perte de son enfant est terrible, titanesque, elle peut provoquer l’anéantissement du monde car tout est plus supportable pour Titania que cette douleur lancinante et tenace qui la frappe. Même la destruction totale est préférable au vide de l’absence.
Elle libère Puck, esprit malfaisant (bien plus que dans « le songe d’une nuit d’été » ). Nos trois humains en deuil se trouvent mêlés à celui de Titania et du coup, en danger. Ceux qui résistent le plus sont ceux qui n’ont déjà plus rien, les SDF.
Le songe d’une nuit d’été confronté à la mort vire au cauchemar.
Tout en inventant un monde fantastique délirant, en mêlant les différentes histoires de ses personnages dans une atmosphère onirique, Chris Adrian évoque des souffrances bien réelles d’une manière totalement réaliste. Il nous parle de ce qui nous touche le plus profondément : la mort, l’amour, le sens ou le non-sens de la vie. Les pages sur les pensées, les sentiments qui animent les personnages : la douleur, l’incompréhension, la révolte, la colère, la culpabilité, la peur de l’oubli… sonnent effroyablement juste et sont magnifiques.
Ce livre est un livre sur la perte, le deuil, le grand vide que nos amours laissent dans nos vies quand ils nous quittent.

 

Avec des pages burlesques parmi les pages tragiques, comme on éclate de rire tout en sanglotant.
Un livre étonnant et fort.
Raccoon

EN VRILLE de Deon Meyer / Le seuil policier

Traduction de Georges Lory.

« Traumatisé par le suicide d’un collègue, Benny Griessel replonge dans l’alcool. Sa supérieure hiérarchique le protège en confiant à son adjoint Cupido l’enquête sur le meurtre d’Ernst Richter, créateur d’un site qui fournit en toute discrétion de faux alibis aux conjoints adultères. Richter faisait chanter ses clients. Est-ce là une piste ? L’analyse des relevés d’appels de son portable, l’épluchage des comptes de sa start-up, les interrogatoires de ses employés, les perquisitions ne donnent rien. Les soupçons se portent aussi sur François du Toit, un viticulteur en faillite. Rien de probant. Les Hawks sont dans l’impasse. La solution surgira, contre toute attente, de l’esprit embrumé d’un Griessel au bout du rouleau. »

 
J’ai toujours du mal à croire que mes auteurs favoris se plantent… et j’aime beaucoup Deon Meyer ! Ses romans, très bien construits au niveau de l’intrigue, du suspens, avec des personnages profondément humains (des failles, des défauts… mais sensibles, intelligents) vont bien au-delà du simple polar. Ses enquêtes prennent généralement en compte des faits de société et sont sacrément ancrées dans l’histoire de l’Afrique du sud dont on peut dire qu’elle a été sanglante et mouvementée. Il nous montre justement comment ce pays tente de se sortir du sous-développement et de retrouver la paix malgré les réticences et les grincements de dents de certains. Je lis Deon Meyer depuis longtemps, un nouveau Meyer était une fête mais avec ce livre, j’ai été franchement déçue !

 
L’histoire se tient, Deon Meyer sait toujours raconter une histoire et il nous amène à la résolution de l’enquête en bonne et due forme ! Un polar tout à fait correct mais pas époustouflant et lent.

 
Deon Meyer a perdu de sa profondeur, de son acuité, ses personnages sont plats (pourtant bon sang ! Benny se remet à boire !). Deon Meyer est dans l’action mais plus dans la psychologie, on ne les comprend plus… Il fait converger deux histoires, l’enquête et la vie d’un viticulteur sud-africain, il sait le faire, c’est intelligemment construit mais au lieu de renforcer le suspens, ce procédé l’atténue, on se perd, enfin je me suis perdue en route, l’intérêt parti en vrille…

 
J’ai ressenti un peu la même chose à la lecture des derniers Lehane ou Winslow… Et alors ? Est-ce un hasard ? Ces trois-là ont travaillé pour le cinéma. Comme si leur univers s’était formaté et tout ce qui faisait leur originalité, leur force, leur voix propre disparaissait. Meyer s’en est-il rendu compte ? Il fait faire la distribution du film par un de ses personnages, clin d’oeil ou promo ? Ce bouquin ressemble à un scénario qu’on aurait relooké en roman ou à un roman écrit à la manière d’un scénario sans réelle dimension sociologique, politique, psychologique…
En vrille…
Grosse déception
Raccoon

PERSONNE NE LE SAURA de Brigitte Gauthier à la Série Noire

Un livre sorti en 2015 dont on n’a pas assez parlé à mon goût…

Le sujet est pourtant d’une actualité brûlante. Une étude de l’Observatoire national de la délinquance sur les viols déclarés à Paris tord le cou à beaucoup d’idées reçues : 74% des viols se déroulent dans des lieux privés, la violence physique n’est pas le moyen le plus utilisé… Et « Osez le féminisme » rappelle que moins de 10% des femmes portent plainte après un viol ! libé 22/01/16 N’en déplaise aux fachos qui tentent de récupérer les évènements de Cologne pour alimenter leur discours raciste ou discréditer les féministes…

Et ce livre tout en traitant ce thème, tel un lanceur d’alerte, est bien plus que cela de par son style et la qualité de l’histoire! Re-focus donc sur « Personne ne le saura »!

 

Brigitte Gauthier est une universitaire, spécialiste de danse, cinéma et théâtre. Elle a écrit plusieurs livres spécialisés dans ces domaines. Elle signe ici son deuxième roman, le premier à la Série Noire, et c’est une grande réussite !

 
« La drogue du viol est un thème à la mode, un sujet de société. Sauf quand le pantin qui tend ses seins et agite son cul, c’est vous, et que soudain, aveugle dans la nuit, vous êtes livrée à bien plus dangereux que des hommes, à votre imagination sans limites. Ils vous droguent. Ils vous violent. Personne ne le saura. Pas même vous d’ailleurs. Aucune preuve. Rien. Presque rien. Mais la vie ne sera plus jamais comme avant. Dans la nuit du Carmin, le club échangiste où l’a emmenée son ami Jules, Anna meurt. Trois heures de l’autre côté des miroirs. En s’éveillant de son coma, elle a tout perdu. Sa mémoire. Amar. L’homme qu’elle aime. L’obscurité demeure mais elle devra mener une enquête pour survivre à ce qu’il y a de pire. Pas ce que l’on vous a fait, ce que l’on vous a peut-être fait. »

 
Le roman commence à l’hôpital où se retrouve Anna, la narratrice de « personne ne le saura ». Anna, paniquée, hagarde, est dans le noir, au sens propre et au sens figuré, elle a perdu la vue, ne sait pas où elle est… Et dès les premières lignes, on est précipité dans sa tête. L’écriture de Brigitte Gauthier nous fait partager cette panique : phrases courtes, écriture syncopée, pensées qui s’éparpillent et se heurtent au noir… La lecture est éprouvante, mais elle se fait d’une traite, comme en apnée. Le style s’apaise au fur et à mesure qu’Anna reprend ses esprits mais Brigitte Gauthier nous a emportés, on est avec Anna, on ressent sa détresse, son désespoir.
Car Anna ne sait rien. Amenée à l’hôpital dans le coma, délirante, complètement saoûle… par l’ami avec qui elle était allée boire un verre dans le club échangiste d’une petite ville, elle est bien obligée de croire à sa version des faits puisque pour elle c’est le trou noir. Puis elle se rend compte que certaines choses ne collent pas, qu’elle a été droguée, violée… Son seul témoin lui ment : il est au moins complice mais n’en reste pas moins la seule piste qu’elle ait pour savoir… Anna est morte, complètement dépossédée d’elle-même, détruite à jamais, elle ne veut pas que ce crime reste impuni, elle veut porter plainte, mais que témoigner quand on ne se souvient de rien ? Sa parole d’alcoolique (c’est ainsi qu’elle a été enregistrée aux urgences lors de son passage à l’hôpital de la petite ville) contre celle d’un des notables de la ville… Elle doit même se battre pour être soumise à des tests gynéco… Elle est coincée, piégée, c’était prémédité ? Les violeurs vont-ils revenir pour achever le travail ?
On vit tout avec elle : son désarroi, son angoisse, sa rage, son impuissance. Elle revit toute son histoire remontant de plus en plus loin comme si elle prenait son élan pour fracasser ce mur noir qui enserre ses souvenirs. Anna se débat, mais c’est une femme forte, elle a de la ressource et elle va en user. Il faut qu’elle sache alors elle va enquêter elle-même. Mais pour une femme comme elle, qui se révolte, combien se sont tues ? Combien sont restées à jamais dans les ténèbres où on les a pécipitées ?
Tout au long de ce livre, on voit bien tout ce qui peut pousser une femme à passer son viol sous silence : le regard suspicieux des autres, la honte, la terreur des représailles… de quoi devenir folle ! Et les bourreaux sont tranquilles ! Tant qu’ils ne laissent pas de marques de cet acte barbare, ils restent incognito. Les victimes ne peuvent rien raconter, même à elles-mêmes : elles restent hantées par le peut-être, se noient dans l’incertitude… Eux, impunis, intouchables peuvent recommencer…
Anna est journaliste, elle n’est pas prude, elle sait s’exprimer, se défendre. On assiste à sa bataille pour revivre, pour émerger de ce cauchemar et c’est dur mais sans apitoiement ! On assiste à ses efforts pour s’en dépêtrer, on la suit dans son enquête, car c’est bien une véritable enquête qu’elle va mener, jusqu’au dénouement… noir, très noir on s’en doute !

On est dans un polar, un vrai, qui se passe dans une petite ville de province à l’atmosphère étouffante.
Un livre coup de poing ! Il a toute sa place dans la Série Noire qui nous en a offert en 2015 une bien belle série pour ses 70 ans !
Un coup de poing utile, car encore maintenant le viol est un crime à part. Il entraîne bien souvent des soupçons à l’égard de la victime (homme ou femme)… Certains ne peuvent s’empêcher de juger entre celles qui l’ont bien cherché (sic ! sic ! et re-sic ! au XXIème siècle !!!) et les autres, de glisser une morale au relent fétide dans les commentaires, comme si le viol d’une femme assumant sa sexualité était moins grave que celui d’une jeune pucelle. Comme si la sexualité des femmes faisait d’elles des êtres un peu méprisables et que finalement leur consentement n’était qu’optionnel. On trouve encore ce genre de pensées en filigrane un peu partout. Une fille qui a des plans culs est une salope… j’en passe et des meilleures !
Merci à Brigitte Gauthier pour ce livre âpre, fort et magnifique !
Raccoon

ZACK de Mons Kallentoft et Markus Lutteman, Gallimard Série Noire

Traduction : Frédéric Fourreau

Mons Kallentoft est un journaliste et auteur de polars suédois. Il est connu pour une série de romans avec une enquêtrice : Malin Fors. Markus Lutteman, est lui aussi journaliste et auteur de romans moins connu car non traduit en France. Ils ont collaboré pour cette série de romans inspirée par les travaux d’Hercule. Est-ce à dire que cette série aura 12 tomes ? C’est à espérer si tous les tomes ont la qualité de ce premier opus.

 
« Quatre Thaïlandaises travaillant dans un salon de massage de Stockholm sont brutalement assassinées. Tout laisse à penser que leur activité ne se limitait pas aux soins du corps «traditionnels», et que leur exécution a pour but de faire passer un message… Guerre entre gangs de motards et mafia turque pour le monopole de la prostitution? Acte isolé d’un maniaque sexuel ou d’un dément xénophobe?
À vingt-sept ans, Zack Herry est le plus jeune membre d’une Unité spéciale de la police, récemment constituée pour se charger des affaires les plus difficiles. Il fréquente malgré tout les boîtes de nuit interlopes, se drogue, a pour meilleur ami un dealer rencontré lorsqu’ils étaient gamin – dans la banlieue où ils ont appris ce que «lutter pour vivre» signifiait…
En proie à ses addictions et ses excès en tous genres (dus à des failles intimes : il reste hanté par le meurtre sauvage et non élucidé de sa mère – elle-même policière – lorsqu’il était enfant, a dû s’occuper seul de son père amoindri et rendu amer par une grave maladie), Zack est pourtant bien décidé à résoudre cette énigme. Quitte à faire cavalier seul. Mais alors que les massacres se poursuivent, Zack le «loup solitaire» s’aperçoit qu’il risque d’être confronté à bien plus féroce que lui. »

 
Ce roman est très fortement ancré dans l’actualité. Les auteurs nous plongent dans les bas-fonds de Stockholm, ici les salons de massage/prostitution avec bien sûr en toile de fond la traite des femmes, l’exploitation de la misère des réfugiés… la criminalité mondialisée avec des mafias qui s’implantent, se délocalisent au gré des conflits qui déstabilisent la planète, à l’instar des multinationales plus légales, leur connexion (toujours !) avec les puissants de ce monde, les extrémistes racistes…

 
Tous ces éléments qui serviront à l’enquête sont posés dans un décor où bien d’autres maux sont évoqués : la drogue, la violence dans les cités, les terroristes islamistes, les attentats… comme des réalités incontournables, des éléments hélas bien réels de notre monde… En filigrane se dresse un portrait peu réjouissant de la Suède (comme chez Mankell) qui, malgré les fantasmes sur le modèle scandinave, s’avère être en butte aux mêmes maux que les autres pays occidentaux. Et cela sans lourdeur, juste un constat sans illusion, réaliste qui contribue à augmenter la violence et la tension de ce roman.

 
Et de la tension, il y en a !

 
Zack Herry, flic d’élite mais aussi junkie en train de plonger, nous entraîne dans son enquête sur un rythme trépidant, survitaminé (et ses vitamines sont loin d’être bio !!!). Il se lance dans l’action avant de réfléchir, fonce dans le tas, se met en danger et met en péril les autres…. un flic destroy et rock n’ roll dont le moteur est la rage, décuplée par le cocktail coke/amphets (ou autres produits, je ne suis pas pharmacienne) et qui n’hésite pas à combattre le mal avec ses propres armes. Mais ce n’est pas un gros bourrin, il y a chez lui des failles, des blessures, une empathie énorme envers les victimes, un sens aigu de sa responsabilité voire de sa culpabilité qui le rendent extrêmement attachant. Son personnage correspond à l’archétype du « flic alcoolique » fréquent dans les polars mais rajeuni et il fonctionne car il est crédible et s’intègre parfaitement au monde tristement authentique dans lequel il évolue.

 
Et les autres personnages sont à l’avenant, bien campés avec des histoires réalistes parfois douloureuses, des blessures et des moments où ils perdent pied face aux horreurs auxquelles ils sont confrontés : des humains, quoi ! Deniz, sa coéquipière, réfugiée turque, est un très beau personnage. Ses autres collègues ne sont pas en reste: Rudolf qui a perdu la vue, Sirpa la pro de l’informatique… Plus Abdula, son ami d’enfance et dealer, Ester la fille de sa voisine dépressive et alcoolique… Toute une galerie de personnages cabossés, attachants qui pourront être développés dans les prochains tomes…

 
En plus l’enquête est menée tambour battant, dans une course contre la montre affreuse car la maîtrise des nouvelles technologies n’exclut absolument pas la barbarie la plus moyenâgeuse et les cadavres s’accumulent rapidement ! Aucun temps mort, tout s’enchaîne, tout se tient : l’enquête autant que les personnages.

 
Humanité, violence et addictions, 100% adrénaline !

 
Bien joué, messieurs les auteurs, me voilà accro dès la première dose !

 
Raccoon

 

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