Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 11 of 13)

SURVIVRE de Vicki Pettersson chez Sonatine

Traduction : Caroline Nicolas.

Vicki Pettersson est une auteure américaine qui est née et a grandi à Las Vegas. Elle a écrit principalement des livres d’urban fantasy. Ce roman, le premier publié par Sonatine est un thriller.

« Une femme. Une route. Un tueur.

Au cœur de l’été, Kristine Rush et son fiancé, Daniel, quittent Los Angeles pour passer un week-end en amoureux, près du lac Arrowhead. En traversant la fournaise du désert de Mojave, ils s’arrêtent sur une aire de repos déserte. Dans les toilettes, Kristine se fait agresser par un inconnu qui la laisse inconsciente. Lorsqu’elle revient à elle, la voiture est toujours là, mais Daniel a disparu. Que faire ? Elle ne va pas avoir le choix. Son agresseur, par l’intermédiaire du portable de Daniel, va lui assigner des tâches plus terribles les unes que les autres, la menaçant de tuer son fiancé si elle ne lui obéit pas ou si elle demande de l’aide. Commence alors un véritable voyage au bout de l’enfer entre casinos criards de bord de route et aires de repos désolées et lugubres. Jusqu’où ira Kristine pour sauver Daniel ? Lorsqu’elle réalise que son interlocuteur sait tout d’elle, y compris ses secrets les plus intimes, la partie devient plus intrigante encore. Qui est-il ? Et quelles sont ses réelles motivations ? »

« Survivre » est un thriller pur et dur, une fois qu’on le commence, on a du mal à s’arrêter, le rythme est haletant, les actions s’enchaînent rapidement et on n’a pas le temps de souffler, c’est extrêmement bien fait. On tremble, d’autant plus qu’on se rend compte rapidement que, forcément, la fille de dix ans de Kristine va être mêlée à cette sombre histoire… On devine vite qui est le tueur. La tension et l’horreur montent dans des scènes qui se succèdent à un train d’enfer comme dans un film d’action hollywoodien. Je me suis sentie comme prise en otage: ce genre de bouquins n’est pas trop ma tasse de thé, mais emportée par le suspense, je l’ai lu en entier et pratiquement d’une traite. Vicki Pettersson connaît son affaire.

Bon, c’est vraiment haletant, pas de problème. C’est vraiment horrible, ça peut ne pas me gêner. On est happé de belle manière, mais à part cela, ça n’amène pas grand-chose.  Vicki Pettersson est dans l’action et elle le fait très bien mais ses personnages manquent de profondeur, on ne connaît pas vraiment les motivations de ce tueur, où tout du moins elles sont plutôt légères. Même le personnage de Kristine paraît un peu superficiel, on se rend vite compte que ce n’est pas la première fois qu’elle affronte quelque chose de difficile et cette histoire-là sera révélée aussi mais elle n’est pas assez approfondie à mon goût et elle m’a également laissée sur ma faim.

Ce qu’on voit bien par contre c’est la force quasi-animale que va déployer Kristine pour se sauver et sauver son enfant, elle saura puiser la volonté et l’énergie de se battre au fond d’elle-même, puisqu’elle l’a déjà fait…

Il y a sans doute des amateurs pour ce genre d’histoire et si une action à rebondissements et à suspense suffisent c’est un roman très bien fait.

Raccoon

 

BATTUES d’Antonin Varenne aux éditions écorce / manufacture des livres

C’est à « Quais du polar » que j’ai eu envie de lire ce livre. J’étais peut-être lassée par les polars ruraux, une mode comme une autre en littérature, mais qui dit mode dit parfois engouement surfait… Au cours d’une conférence, j’ai été frappée par la simplicité, l’authenticité et l’humour d’Antonin Varenne : il ne m’en faut parfois pas beaucoup pour me jeter sur un livre ! Et bien m’en a pris car ce « Battues » est une pépite : fort, noir et tout simplement beau.

La ville de R. se partage entre deux clans : les Messenet et les Courbier, grands propriétaires terriens et seuls fournisseurs d’emplois dans cette zone rurale sinistrée. C’est une petite commune où tout le monde se connaît, où les rancunes ont la peau dure et où tout se sait, ce que l’on ne sait pas on l’invente sans la moindre bienveillance. Un paysage somptueux mais une atmosphère lourde…

Rémi Parot, garde-chasse de R., défiguré à la suite d’un accident agricole à l’adolescence y a toujours vécu, c’est son grand-père qui y a acheté des terres. Mais il n’y est pas forcément le bienvenu, toujours un peu étranger après trois générations, l’intégration se fait lentement… Il est resté et s’est installé au fond des bois, loin des regards de la ville sur ce qu’il a pu sauver des terres de ses parents de l’appétit des requins locaux.

Michèle Messenet, elle, est partie pour être libre, anonyme, oublier… dans la dope surtout et elle revient après quelques années et un séjour en taule, les blessures toujours ouvertes, la rage, la hargne contre cette entité malfaisante qu’est R. : les racontars, l’impossibilité de vivre sa vie sans le jugement de tous et l’approbation des hobereaux du coin qui pensent qu’ils ont tous les pouvoirs, petits seigneurs qu’on laisse faire.

Et gare à ceux qui résistent : un militant écolo, opposé à l’exploitation intensive du bois, seule activité économique restante, disparaît. C’était un ami de Rémi qui va participer aux recherches et mener l’enquête.

« Les hommes laissèrent les distances se creuser entre eux et commencèrent à marcher d’un pas plus long et rapide. La pente dans le dos et n’y croyant plus vraiment, ils accéléraient naturellement, distançant Rémi qui continua à s’user les yeux sur le moindre morceau de terre, la moindre tache de couleur aperçue. Il pensait à Philippe, roulé dans un tas de feuilles mortes, sur un humus pourrissant, à quelques mètres de lui, peut-être, et lui revenait le souvenir de l’odeur du sang qui se mélangeait à celle de la prairie fauchée ; la douleur qui le ramenait à la conscience en des chocs déments ; la folie des secondes, coincé sous la ferraille. Il avait attendu, comme Philippe, peut-être, un œil fiché au ciel, se demandant si quelqu’un allait lui venir en aide ou s’il allait crever ici. »

Cette enquête va remuer bien des choses et remonter loin dans le passé : les vieilles haines, les conflits larvés, les humiliations ravalées vont décupler la ténacité de Rémi. Il va mener l’enquête façon pitbull et peut-être en profiter pour régler quelques comptes… Dans cette région de taiseux, on ne s’explique pas, on cogne voire on tire.

On est au far west. Le gendarme du coin, qui n’est pas du coin justement, en est réduit à compter les points, un peu ahuri par cette violence qui se déchaîne hors la loi, ici, on lave son linge sale en famille…

Antonin Varenne sait parfaitement rendre l’atmosphère étouffante de ces petits coins où la désertification a accentué le repli sur soi et où mai 68 n’a pas changé grand-chose. Tous ceux qui ont vécu dans ce genre de petite ville reconnaîtront l’ambiance, d’où qu’ils soient et c’est ce qui fait la force de ce récit qui se situe dans un territoire mais va bien au-delà, au cœur de la nature humaine et des passions qui l’animent. Les élites locales qui règnent en maîtres et sans contestation possible, qui s’en mettent plein les poches, petits suzerains corrompus et pleins de suffisance, on les retrouve partout.

Rémi, cowboy solitaire, justicier, mais pas seulement… va les combattre. Une autre force de ce roman ce sont les personnages, magnifiques! Ils sont tous terriblement humains avec des sentiments forts mais aussi des failles, des blessures et de grandes zones d’ombre.

Avec une écriture simple et fluide, Antonin Varenne construit brillamment son histoire en zigzaguant dans la chronologie, mêlant récit et dépositions, sans jamais nous perdre. Tout en disséquant cette petite société et les liens qui les unissent tous, il nous entraîne dans un western du Massif central et nous révèle peu à peu une sombre histoire dont personne ne sortira indemne.

Un magnifique roman noir qui n’a rien à envier aux grands romans américains.

Raccoon

LE FANTÔME DE LA MARY CELESTE de Valerie Martin chez Albin Michel

Traduction : Françoise du Sorbier.

Valerie Martin est une auteure américaine qui écrit de romans variés quant à leur thème depuis 1978. Elle a obtenu le prix orange en 2003 pour « Maîtresse » et son roman « Mary Reilly » a été adapté au cinéma par Stephen Frears en 1996. Ce livre-ci s’appuie sur l’histoire vraie de la Mary Celeste, un brigantin découvert dérivant au large des Açores en 1872 : à moitié inondé, sans trace de violence, cargaison et vivres intactes mais personne à bord…  Jamais l’explication n’a été trouvée et le mystère reste toujours entier, la Mary Celeste fait partie des fameux vaisseaux fantômes.

Peinture de 1861 de la Mary Celeste qui s’appelait alors Amazon par un artiste inconnu.

« Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin, prix Orange pour Maîtresse, revisite l’histoire d’une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l’équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l’accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d’inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l’époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…

Un navire surgi d’une brume semblable aux ténèbres, un écrivain naissant à la veille de la gloire, l’émergence d’une ferveur spirituelle troublante et inédite : trois trames qui convergent tout au long d’un récit aussi tumultueux que les océans menaçant d’engouffrer la Mary Celeste. Un roman ambitieux sur l’amour, la perte, et les légendes parfois plus fortes que la vérité. »

Valerie Martin aborde ce mystère par la voix de trois personnages qui y sont tous liés. Certains sont réels : Sarah Cobb, qui épouse son cousin Benjamin Briggs, capitaine de la Mary Celeste au moment des faits et qui était également à bord du brigantin avec sa plus jeune fille et Arthur Conan Doyle qui a écrit une nouvelle librement adaptée de l’histoire de ce vaisseau fantôme « Déposition de J. Habakuk Jephson » parue dans le cornhill magasine en 1884.

D’autres sont fictifs : Phoebe Grant, journaliste, femme du XIXème qui a su s’imposer dans ce monde d’hommes et Violet Petra, médium liée de très près aux familles Briggs et Cobb mais qui n’a pas plus d’explication que les autres à ce mystère malgré ses contacts quasi quotidiens avec les morts.

Valerie Martin n’entend pas résoudre ce mystère mais s’en sert pour relier ses personnages, utilisant plusieurs voix, plusieurs styles, les vies des personnages se mêlent, se croisent avec ce mystère en toile de fond et le récit est intelligemment mené avec d’habiles aller-retours entre la réalité et la fiction, chacune influençant l’autre.

Avec un grand sens du détail, elle nous plonge dans l’ambiance du XIXème siècle : dans la vie de ces dynasties de marins de la côte est des Etats Unis, capitaines de père en fils, personnages respectés de notables dont les familles sont décimées par les naufrages et les noyades, dans la vie de Conan Doyle que l’on retrouve à différentes époques de sa vie : jeune médecin de bord fauché et écrivain mûr et respecté, dans l’engouement qui se développe pour le spiritisme. Un autre moyen de supporter le deuil quand la religion et la « volonté de dieu » qu’on doit accepter de bonne grâce semblent insupportables.

Dans ce livre très documenté, il y a de beaux personnages, principalement les femmes. Des femmes qui vont choisir leur destin, malgré ce que leur éducation et la bienséance de ce siècle leur dicte et l’affronter ensuite, quoiqu’il arrive.

Un très bon roman.

Raccoon

LES JUSTICIERS DE GLASGOW de Gordon Ferris au Seuil policiers

Traduction : Hubert Tézenas.

Gordon Ferris est un auteur de polars écossais qui travaillait auparavant pour le ministère de la défense britannique.  Six de ses sept romans se déroulent dans l’immédiat après-guerre, une période bien noire qui fascine l’auteur : époque où le pays ruiné doit se relever et les chantiers de reconstruction entraînent forcément une corruption énorme.  « Les justiciers de Glasgow » est le deuxième tome d’un quatuor dont le héros est Douglas Brodie. Le premier tome « La cabane des pendus » a été publié aux presses de la cité en 2012 et est ressorti en poche en mars.

« Glasgow, la ville d’Écosse la mieux taillée pour le roman noir, connaît un été torride en cette année 1946. Douglas Brodie, ex-flic et sous-off tout juste démobilisé, vient d’être embauché comme reporter à la Gazette, où il doit vite faire ses preuves. L’occasion lui en est fournie par les exactions d’une bande de justiciers autoproclamés « les Marshals de Glasgow », qui ont l’accent des Highlands et envoient aux journaux des épîtres enflammées et agrémentées de citations des Évangiles. Leur mission ? Infliger un châtiment selon eux bien mérité à des criminels qui sont passés entre les mailles du filet de la justice. Dans une atmosphère alourdie par la pauvreté, les spéculations liées à la reconstruction et les dysfonctionnements de l’État, Brodie part pour une croisade en eaux troubles qui marquera durablement sa conscience. »

Je n’ai pas lu le premier tome de ce quatuor, et si cette enquête passionnante ne m’a pas posé de problème de compréhension (elle forme un tout, est indépendante bien que des conséquences et des personnages de la première enquête refassent surface) elle m’a néanmoins donné envie de lire le premier opus pour mieux comprendre les relations entre les personnages bien sûr, mais surtout parce que Gordon Ferris réussit à nous plonger dans une ambiance qui sonne juste dans cette période historique tourmentée dont on parle assez peu pourtant, et que Douglas Brodie est un personnage auquel on s’attache vite, dangereusement cabossé mais pas encore totalement brisé avec encore assez de rage pour se révolter contre les injustices.

Dans l’Ecosse d’après-guerre, les chantiers de reconstruction représentent des marchés énormes qui aiguisent les appétits des nantis qui ont déjà profité de l’économie de guerre. Pendant ce temps, la population tente de se remettre au mieux de cette tragédie et de reprendre une vie normale malgré la pauvreté, les tickets de rationnement et les traumatismes de la guerre. La plupart des ex-soldats, démobilisés tentent d’oublier les horreurs vécues dans l’alcool. Certains ont récolté la gloire en combattant, d’autres, faits prisonniers rapidement, n’ont même pas cette consolation et malgré qu’ils aient vécu eux aussi un calvaire, ils n’en retirent que mépris et honte. Beaucoup se retrouvent dans la misère ayant perdu les repères de leur vie d’avant.

Douglas Brodie, a surmonté la phase la plus alcoolisée de sa démobilisation, il fait encore des cauchemars mais a trouvé un poste de journaliste stagiaire et vivote tant bien que mal. Il est sensible au sort de tous ces ex-soldats abandonnés à leur sort après avoir risqué leur vie et entraîne son amie avocate, Samantha Campbell, à défendre l’un d’eux accusé de vol. Ce faisant il va devenir l’interlocuteur privilégié des justiciers sauvages qui sévissent dans la ville et sur lesquels il est chargé d’enquêter. Dans le même temps son mentor au journal, Wullie McAllister, déniche ce qui sera son dernier scoop avant la retraite : une affaire de corruption où pègre et puissants sont mêlés.

Gordon Ferris mêle ces deux enquêtes d’une main de maître sans jamais nous perdre, sur un rythme trépidant, sans temps mort, enchaînant les scènes d’action en ville ou dans les paysages magnifiques d’Ecosse. Et il réussit à intégrer à ce polar, classique dans sa construction, la description de la ville où cette justice sauvage ne choque pas tant que ça finalement, révélant les pires côtés de cette société, les raccourcis faciles, les intolérances qui peuvent la gangréner.

Les personnages avec leurs doutes et leurs failles sont loin d’être monolithiques et c’est ce qui les rend attachants et crédibles. Brodie est déglingué par les horreurs de la guerre, mais retrouve le réflexe de tuer pour lequel il a été formaté pendant six ans rapidement, il comprend les motivations désespérées des marshals de Glasgow mais sait aussi à quel chaos ça peut mener…

Un très bon polar, passionnant et intelligent.

Raccoon

SWEETGIRL de Travis Mulhauser chez Autrement

Traduction : Sabine Porte

Travis Mulhauser est né, a grandi dans le Michigan. Désormais, il vit et enseigne en Caroline du nord mais c’est dans l’état du nord qu’il puise son inspiration. Il y situe Cutler, petite ville imaginaire, théâtre de ce roman et des nouvelles qu’il a écrites. Ce territoire aux hivers plus que rudes est ravagé par la meth qui est apparemment un des plus grands fléaux aux Etats-Unis. Dans cette petite ville, le trafiquant de marijuana et de cocaïne fait figure de notable, c’est dire !

Percy, 16 ans, est obligée de veiller sur sa mère, accro à la meth. Elle a dû renoncer au lycée et malgré ses incessantes promesses, sa mère disparaît régulièrement pour aller se défoncer la tête. En pleine tempête de neige, Percy, inquiète, part récupérer sa mère chez son dealer au fin fond des collines enneigées du nord et découvre un bébé à l’abandon…

« Quand j’ai senti sa petite main qui m’agrippait, mon cœur s’est arrêté de battre. Il était posé là, dans le courant d’air glacial, le visage déjà couvert de flocons. Un bébé. Minuscule sous l’ampoule nue de cette chambre poussiéreuse. Je le voyais pleurer, ses cris se perdaient dans le vent. Je n’ai pas réfléchi : je l’ai pris dans mes bras et je me suis enfuie. Je m’appelle Percy. J’ai seize ans. Voici mon histoire. »

On pense évidemment à « Un hiver de glace » de Daniel Woodrell : Percy, à l’instar de Ree, est une ado qui doit tout assumer. Elle a la même force, le même courage résigné. Le monde des adultes qu’elle côtoie est glauque, elle le sait mais par loyauté et avec une étincelle d’espoir qu’elle ne peut se résoudre à éteindre malgré la triste réalité, elle couvre sa mère et fait face aux catastrophes qui arrivent les unes après les autres. Percy est un personnage magnifique.

C’est elle la narratrice la plupart du temps. Elle connaît le côté sombre de la nature humaine et n’a pas froid aux yeux, elle pose sur le monde un regard fataliste et ironique qui lui donne un ton qui  amène parfois un sourire et permet au lecteur de souffler car elle, Percy, n’en a pas beaucoup le temps…

Quand Percy n’est pas narratrice, Travis Mulhauser présente l’équipe des dealers qui vont organiser la traque, enfin organiser est un bien grand mot pour cette bande de tarés furieux complètement ravagés par la drogue qui ont du mal à suivre une idée plus de quelques minutes mais n’en sont pas moins dangereux. Ce ne sont pourtant pas des monstres, peu de gens le sont selon l’auteur, mais la meth fait vraiment disjoncter…

J’ai rarement été happée si rapidement par un bouquin : unité de temps, de lieu, d’espace… Travis Mulhauser capte le lecteur dès les premières pages et ne le lâche plus. Percy va trouver de l’aide chez un de ses ex-beaux-pères qui a décroché de la meth et se contente désormais de l’alcool, un mec clean pour la région, quoi ! On les suit dans leur fuite en sachant que forcément des choses vont foirer dans ce comté où « le plus dur, ce n’est pas tant le froid, mais le fait qu’à un moment ou à un autre, on morfle tellement qu’on finit par se sentir visé. » et on tremble.

Travis Mulhauser écrit avec un style simplissime, épuré et parvient pourtant à nous faire tout ressentir : la vie sordide des junkies, leurs pensées hallucinées et aléatoires, le froid mordant de l’hiver, la peur mêlée de colère de Percy, l’amour instantané qu’elle porte à ce bébé inconnu, son besoin irréfléchi de le sauver…  Les personnages, leurs émotions sont vraisemblables, terriblement humains. Un immense talent de conteur!

Un livre époustouflant qu’on lit d’une traite.

Raccoon

 

FAUSSE PISTE de James Crumley chez Gallmeister/noire

Traduction : Jacques Mailhos

Illustrations : Chabouté

James Crumley, né en 1939, mort en 2008, est une des grandes voix de l’école du Montana dont Gallmeister va republier l’œuvre avec une nouvelle traduction dans sa collection noire. Je ne pourrai comparer cette nouvelle traduction à l’ancienne car je n’y connais rien et on est là dans des subtilités qui m’échappent mais cette initiative permet de remettre à l’honneur Crumley, grand maître du roman noir américain et de redécouvrir ou découvrir ses bouquins et c’est tant mieux ! Cette édition est illustrée par Chabouté de dessins noirs et blancs qui collent parfaitement avec les chapitres. Un plus sans doute pour les amateurs de dessins ou de BD mais qui ne m’a pas apporté grand-chose personnellement, l’écriture et le style de Crumley, puissants et féroces suffisent amplement !

« Dans la petite ville de Meriwether, dans le Montana, le privé Milo Milodragovitch est sur le point de se retrouver au chômage technique. Les divorces se font maintenant à l’amiable. Plus besoin de retrouver l’époux volage ou la femme adultère en position compromettante. Ne lui reste qu’à s’adonner à son activité favorite, boire. S’imbiber méthodiquement, copieusement, pour éloigner le souvenir cuisant de ses propres mariages ratés, de la décadence de sa famille, de son héritage qui restera bloqué sur son compte jusqu’à ses cinquante-trois ans – ainsi en a décidé sa mère. C’est alors que la jeune et très belle Helen Duffy pousse sa porte : son petit frère, un jeune homme bien sous tous rapports, n’a plus donné signe de vie depuis plusieurs semaines. Milo s’engage alors sur une piste très glissante. »

C’est la première aventure de Milo Milodragovitch qu’on retrouve ici : Milo, détective privé, ex-flic pas trop vertueux, ivrogne revendiqué qui pose sur lui-même et sur le monde un regard désespéré et extrêmement lucide. Cabossé depuis son enfance, Milo est capable de détecter les blessures les plus profondes des êtres avec une empathie extraordinaire. Il voit de l’humanité et de la poésie chez les ivrognes les plus abîmés, les comprend mieux que quiconque et s’applique à les rejoindre. Il se fout des convenances, de la moralité, de la bienséance et n’accepte l’affaire d’Helen que parce qu’il veut la sauter. Son QG ? Un bar. Ses acolytes ? Les poivrots de la ville dont il parle avec respect et tendresse, ne s’en sentant en aucune façon supérieur.

Milo, narrateur, raconte et c’est rock n’ roll ! Rien à foutre… il ne cache rien, n’omet rien, ne se fait pas passer pour un héros ! Cette crudité amène un humour féroce, un regard d’une acuité inouïe et permet à Crumley de sonder les profondeurs pas toujours reluisantes de l’esprit humain. Par son absence totale de soumission et souvent par témérité alcoolique, Milo n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat, à affronter les puissants quitte à s’en prendre plein la gueule. Il s’autorise à dégainer, à tirer parfois et on pense à Robicheaux, mais il n’est pas aussi calotin que son collègue de Louisiane, beaucoup moins sûr de ses valeurs, de son bon droit et ça donne encore plus de puissance, d’humanité et de modernité à ce personnage.

On est en 1975, Meriwether petite ville imaginaire du Montana est envahie par les touristes et les hippies qui côtoient avec plus ou moins de bonheur les autochtones, ivrognes patentés. Bien qu’il soit situé dans le temps, le roman de Crumley n’a pas pris une ride : il nous parle de pouvoir, de cupidité, de lâcheté, d’amour, de désespoir… bref de la vie et des hommes de tous les temps sous toutes les latitudes. La modernité de Crumley vient aussi de ses personnages, il en évoque toute une galerie parmi les exclus, les paumés, les marginaux. Il y a notamment des homosexuels dont la littérature de l’Ouest parle peu à l’époque. Ses personnages sont hauts en couleurs, mais jamais caricaturaux et toujours traités avec humanité et respect, sans jugement moral. Les plus cruels sont ceux qui ont des principes stricts qu’ils appliquent d’ailleurs plus aux autres qu’à eux-mêmes.

Avec une puissance énorme, en nous faisant rire, sourire ou pleurer, Crumley nous entraîne dans un monde noir, très noir où aucun dieu ne nous sauvera, il faut le faire soi-même et le succès est tout sauf gagné, alors autant boire un petit coup pour se donner du courage…

Un roman mythique, une écriture magistrale qui prend aux tripes.

Raccoon

LE PACTE DU PETIT JUGE de Mimmo Gangemi / Seuil policiers

Traduction : Christophe Mileschi.

Mimmo Gangemi a écrit 9 romans policiers qui ont eu du succès en Italie. Le premier opus des aventures du petit juge a été adapté en mini-série télé. Ce roman est le deuxième dans la série du petit juge Alberto Lenzi,  seuls romans de Gangemi publiés en France.

« Alberto Lenzi, magistrat dans une petite ville de la plaine de Gioia Tauro, aime les restaurants, les jolies femmes et ses parties de poker du vendredi soir. Mais la belle vie ne saurait durer : des travailleurs journaliers noirs se révoltent contre les conditions misérables dans lesquelles ils ramassent les oranges. Trois d’entre eux, ayant échappé à la police, sont sauvagement assassinés en rase campagne. Puis une cargaison de deux cents kilos de cocaïne arrivée au port dans un conteneur de planches d’acajou disparaît de manière inexplicable. Pas le moindre indice en vue. Le « petit juge » Lenzi, chargé de régler tout ça, sollicite sa source privilégiée, don Mico. Mais il soupçonne vite le chef de la famille Rota d’orienter l’enquête où bon lui semble… »

Mimmo Gangemi est né et a toujours vécu en Calabre, région où il situe son roman et ce n’est pas le moindre des charmes de ce roman, on est dans l’ambiance de cette petite ville de Calabre où les racontars circulent très vite, où les réputations sont fragiles mais où prononcer certains noms peut s’avérer mortel. On ressent l’attachement à cette terre qui doit être magnifique où il doit faire bon vivre si on ne tient pas compte de la puissance de l’emprise de la ndrangheta. La terreur qu’elle fait régner est intégrée à la vie, ancrée dans le comportement de chacun : il est des choses qui ne se font pas, ne se disent pas et peuvent à peine se penser. C’est une deuxième loi qui s’impose à tous et bien plus brutalement que celle de l’Etat. Mimmo Gangemi nous emmène parfois au cours de son récit au « cercle », une espèce de club où les sociétaires, notables, sont de véritables langues de vipères et c’est assez drôle d’assister à leurs rétropédalages quand ils sont allés trop loin.

Mimmo Gangemi  nous les montre ces familles ndranghetistes qui s’approprient sans état d’âme tout ce qui rapporte, dépouillent sans le moindre scrupule les gens du pays et bien sûr exploitent sans vergogne, entre autres les travailleurs africains sans papier. Il n’idéalise pas du tout leur pseudo code d’honneur, ce sont d’anciens paysans bien rustres, bien cupides qui n’hésitent pas à tuer, torturer et trahir pour accaparer les richesses de ce territoire ici principalement  le port où transitent les marchandises de bien des trafics. La seule chose sur laquelle les gens peuvent compter c’est qu’il y a plusieurs familles sur les rangs et qu’elles sont susceptibles de s’entretuer, tant qu’elles ne font pas de victimes innocentes, le petit juge s’en fout.

Le fond est noir mais le ton plutôt léger, le juge Alberto Lenzi ne se fait guère d’illusion sur lui-même et il n’a rien d’un héros. Il exerce son métier sans faire trop de zèle, évitant les zones dangereuses ou s’en accommodant et mène une vie agréable de petit macho italien. Il a quelques problèmes à supporter sa hiérarchie. Mais quand son orgueil est mis à mal, quand il devient la risée du tribunal parce qu’on a barboté une grosse quantité de drogue sous sa responsabilité, il voit rouge et est presque prêt à en oublier la prudence.

Presque… car en fait c’est vraiment dangereux !

On pense bien sûr à Montalbano même si le style est moins truculent que celui de Camilleri, mais c’est tout de même un bon polar avec une atmosphère bien à lui qui le rend agréable à lire.

Raccoon

LA VILLE DES BRUMES de Sara Gran aux éditions du Masque

Traduction : Claire Breton

Ex-libraire d’origine new-yorkaise, Sara Gran est l’auteur de cinq romans et c’est ici le deuxième opus des aventures de sa détective Claire DeWitt.  Elle est également scénariste pour le cinéma et la télévision, et prépare l’adaptation de la série des Claire DeWitt.

« Quand Paul Casablancas, l’ex-petit ami musicien de Claire, est retrouvé mort dans sa maison de San Francisco, la police est convaincue qu’il s’agit d’un simple cambriolage. Mais Claire sait que rien n’est jamais si simple.

Avec l’aide de son nouvel assistant, Claude, elle suit les indices, trouvant un éclairage sur le destin de Paul dans ses autres affaires – notamment celle de sa sœur de sang Tracy disparue dans le New York des années 1980 et celle d’une disparition de chevaux miniatures dans le comté de Sonoma. Alors que les visions du passé lèvent le voile sur les secrets du présent, Claire commence à saisir les mots de l’énigmatique détective français Jacques Silette : « Le détective ne saura pas de quoi il est capable avant de se heurter à un mystère qui lui transperce le cœur. » Et l’amour, sous toutes ses formes, est le plus grand mystère de tous – du moins dans l’univers de la meilleure détective du monde.

Avec cette nouvelle aventure addictive d’une héroïne irrésistible, Sara Gran propulse la femme détective traditionnelle au cœur du XXIe siècle, un mélange entre Alice Roy et Sid Vicious. »

On retrouve donc Claire DeWitt pour la deuxième fois et de nouveau Sara Gran fait mouche en transposant le mythe du détective paumé alcoolique à une femme déjantée, droguée (herbe, cocaïne, cachetons : tout y passe même si elle ne crache pas non plus sur l’alcool !) qui traîne son désespoir de ville en ville, enquête selon les préceptes ésotérico-métaphysiques du détective français Jacques Silette et s’appuie autant sur ses visions et ses rêves que sur les indices matériels. Bien sûr, c’est mieux d’avoir lu le premier pour le plaisir qu’on a à retrouver les personnages, mais le lecteur non initié ne sera pas perdu grâce aux rappels de l’adolescence de Claire et l’enquête dans le présent forme un tout.

Dans « la ville des brumes », Claire enquête à San Francisco où l’ambiance et la violence ne sont pas les mêmes qu’à la Nouvelle Orléans. La misère résonne différemment sur ces terres de hippies mais elle existe bel et bien. Sara Gran réussit parfaitement à nous entraîner dans cette ambiance et on sent l’odeur des back-rooms, des salles de concert surchauffées, des toilettes des bars où l’on échange la coke et les tuyaux.

Claire est détective depuis son adolescence chaotique à Brooklyn. Elle est hantée par la disparition d’une de ses meilleures amies depuis vingt ans. L’enquête sur la disparition de Tracy sert de fil rouge à cette série de Sara Gran qui en profite pour nous décrire l’Amérique des paumés des villes tendance acid punk. Gosses livrés à eux-mêmes, à la rue, à la drogue, abandonnés dans l’anonymat des grandes villes, confrontés à la misère et à la noirceur humaines, condamnés à la débrouille, ils n’ont ni illusion ni espoir et « sex and drugs and rock n’roll » est leur seul crédo. Claire fait partie de ces gamins et son désespoir lui donne un aplomb jouissif pour le lecteur : c’est elle la narratrice et elle balance : elle a des répliques dignes des personnages de Lansdale ! Le ton est drôle, mais seulement le ton car le fond est noir, noir profond. On rit en étant glacé.

Claire est un personnage d’écorchée vive, à part ses mentors Silette et Constance qui l’ont sauvée à un moment de sa vie et aujourd’hui morts, elle ne fait confiance à personne, surtout pas à elle-même. Elle agit selon ses propres règles : surprenantes, destructrices mais jamais hypocrites. Sa carapace de dure à cuire ne cache ni son intelligence, ni sa sensibilité, ni sa générosité. Elle ne s’aime pas, mais moi qu’est-ce que je l’aime ! Le regard qu’elle porte sur la vie fait penser à celui de Crumley : sans illusion mais avec une  humanité immense envers les plus perdus d’entre nous.

Claire ne s’intéresse pas aux apparences, aux raisons sociales, elle enquête sur les mystères de l’Univers et des êtres et découvre chez les autres des blessures, des fêlures qui font écho aux siennes avec une empathie qui ne peut que lui apporter de la souffrance et de la culpabilité. Cette enquête sur la mort d’un de ses ex la touche de près et risque de la submerger lui rappelant tous ses échecs.

Sara Gran mène son récit à un rythme effréné. Son écriture vive, nerveuse, ne nous laisse pas d’autre choix que de la suivre même si on sait que ce n’est pas une promenade de santé qu’elle nous propose, mais une descente dans les bas-fonds où se retrouvent tous les paumés, les oubliés du système, les marginaux. Ce faisant, jonglant dans le temps entre l’enquête actuelle et celle de son adolescence, elle fait progresser les deux et le mystère du présent sera résolu quoi qu’il en coûte ! Une enquête atypique mais qui tient la route, c’est bien d’un polar qu’il s’agit. Un très bon polar même qui nous entraine dans une exploration de l’âme humaine sans concession, éclairant bien tous les recoins même les plus sales, les plus tristes sans jamais condamner.

Un très grand roman.

Raccoon

MAGIC TIME de Doug Marlette au Cherche midi

Traduction : Karine Lalechère.

Doug Marlette en tant que dessinateur a reçu le prix Pulitzer pour ses dessins de presse. Il a également écrit deux romans. Ce livre, paru en 2006 aux Etats-Unis est son deuxième et le premier publié en France. Mort dans un accident de voiture en 2007, Doug Marlette  est né en 1949. Il est un peu plus jeune que les protagonistes de son roman et s’il n’a pas pris part à cette lutte pour les droits civils, il a vécu ces événements de près, habitant dans le Sud à cette époque. Son père a participé à la recherche des corps de militants disparus.

« 1965. Alors que le mouvement des droits civiques porté par Martin Luther King s’étend dans tous les États-Unis, le pays a les yeux fixés sur Troy, une petite localité du Mississippi. Quatre jeunes activistes y ont péri dans l’incendie d’une église. Deux membres du Ku Klux Klan sont arrêtés et condamnés à perpétuité

1990. L’un des condamnés libère sa conscience en désignant le vrai responsable du crime. Un nouveau procès se prépare donc à Troy. De retour dans sa ville natale, Carter Ransom, ancien sympathisant dans la lutte pour les droits civiques et journaliste au New York Examiner, est aux avant-postes. Son premier amour, Sarah Solomon, faisait partie des victimes et son père, le tout-puissant juge Mitchell Ransom, avait conduit le premier procès. Carter veut faire toute la lumière sur cette période qui l’a marqué à jamais. Et c’est dans le passé qu’il va devoir fouiller pour mettre au jour une vérité aussi terrible qu’inattendue. »

Carter Ransom est issu d’une bonne famille, il n’approuve pas la ségrégation et même s’il voit son meilleur ami Elijah Knight en subir les injustices, elle ne l’atteint pas assez pour qu’il remette en cause le système, trop bien élevé dans le respect des convenances par son juge de père. Puis vient « l’été de la liberté », l’été 64. Carter retrouve  Elijah devenu militant pour les droits civiques, son statut d’apprenti journaliste lui permet d’assister aux événements. Il tombe également amoureux d’une militante, étudiante new yorkaise…

On va assister à son évolution, à sa prise de conscience, car s’il n’est pas révolutionnaire, Carter est honnête et épris de justice (il n’est  pas fils de juge pour rien)…  En 1990, il parle de sa ville ainsi : […]Troy avait vu naître aux moins deux champions de renommée internationale – un coureur olympique et un joueur de football américain -, ainsi qu’une mezzo-soprano qui chantait au Metropolitan Opera. Mais ces enfants du pays couronnés de succès présentaient l’inconvénient d’être afro-américains. La ville avait attendu plusieurs décennies avant de se résoudre à donner leur nom à des rues, et encore, dans le quartier historique noir. Et quand elle avait décidé d’ériger une statue à l’un de ses habitants, elle leur avait préféré un idiot patenté qui se trouvait être blanc.

Bienvenue à Troy, Mississipi. […]

Le ton de Doug Marlette n’est pas dénué d’un certain humour, surtout dû aux décalages : dans le temps (le regard qui change avec le recul) et dans le choc des cultures  (les rencontres entre des New Yorkais férus de psychanalyse et de pauvres bouseux illettrés ). Mais l’ensemble est tout de même noir et sombre : Doug Marlette décrit un univers violent et dur, où n’importe quel abruti raciste peut, sous couvert d’une cagoule, assouvir impunément sa rage et ses pulsions violentes. Bien pire, car même des gens par ailleurs cultivés et sympathiques peuvent être impliqués dans le ku klux klan : les Noirs étant les seules victimes, les autres Blancs ne peuvent être témoins de ces exactions. Bien sûr, toutes les couches de la société sont gangrenées et la police ne donne pas sa part aux chiens ! C’est tout l’ancrage profond de la ségrégation dans la société du Sud qu’on peut observer et de quelle manière tous sont complices à force de fermer les yeux.

Doug Marlette construit brillamment son histoire, par des allers-retours entre les deux périodes, celle des faits et celle du procès, il dévoile habilement, par petits touches les ressorts de cette affaire qui éclaboussera bien des gens à Troy. Il s’inspire très librement de faits réels : le procès en 2005 d’un responsable du kkk  jugé 41 ans après les faits pour l’assassinat de trois jeunes militants des droits civiques, l’affaire qui a inspiré le film « Mississipi burning ».

La position de Carter journaliste, observateur plutôt qu’acteur dans le début de l’histoire permet à Doug Marlette de présenter le mouvement pour les droits civiques avec une certaine objectivité. Pas d’angélisme : même s’il lutte pour la bonne cause, le mouvement n’est pas exempt de luttes de pouvoir,  de tensions : entre les partisans de la non-violence et  ceux de la violence (pour eux Gandhi n’aurait pas vécu plus de trois jours dans le Mississipi !), ceux qui veulent que les Noirs et les Blancs luttent ensemble ou séparément… là aussi, l’auteur est bien documenté sans jamais être ennuyeux.

Les personnages sont très humains, avec des sentiments, des émotions, des failles, des ambitions… On les voit, on les comprend… Doug Marlette a un énorme talent pour croquer ses personnages et du coup le roman prend une autre dimension, beaucoup plus profonde: l’Histoire et les histoires de chacun avec les conséquences de cette violence dans la vie de Carter et des autres survivants : c’est une lutte politique, ce sont des camps qui s’affrontent, mais bien des vies entières et des êtres en chair et en os qui sont atteints, souffrent et n’en finissent pas de se remettre de leurs traumatismes. Il y a cette idée, finalement assez optimiste, que le jugement et la condamnation des coupables aideront les victimes à se reconstruire…

Une bataille gagnée, et à quel prix! mais pas la guerre… Les monstres à l’œuvre à l’époque ne sont pas forcément complètement détruits, et d’autres aussi haineux et violents peuvent émerger ailleurs…

Un formidable roman !

Raccoon

TOUT CE QU’ON NE S’EST JAMAIS DIT de Celeste Ng chez Sonatine

Traduction : Fabrice Pointeau.

 

Premier roman de Celeste Ng, « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » a eu un grand succès, critique et public, lors de sa publication aux Etats-Unis en 2014. Celeste Ng, comme beaucoup d’écrivains américains a d’abord écrit des nouvelles avant de s’attaquer à l’écriture de ce roman.

« Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore…

Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus.

Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac.

Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés. Des secrets si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées. »

 

Le livre commence par le jour de la disparition de Lydia. « Lydia est morte. Mais ils ne le savent pas encore. » Celeste Ng nous fait vivre en direct avec les membres de la famille cette découverte et on est immédiatement  embarqué par la tension de son écriture. Tout de suite, c’est l’angoisse qui monte : Lydia est en retard au petit déjeuner, Lydia n’est pas dans sa chambre… L’auteure nous plonge dans les pensées des personnages qu’elle décortique avec talent et justesse. C’est par leurs yeux qu’on découvre l’histoire… L’enquête de la police n’a aucune importance, de toute façon elle est vite réglée, la jeune fille, issue de la seule famille mixte de cette petite ville ne les intéresse pas trop. Suicide ou accident, la piste du meurtre est rapidement évacuée par la police.

Pour la famille, le suicide est impossible en ce qui concerne Lydia, jeune fille modèle, sage, docile, bonne élève… Et chacun de l’évoquer, de remonter le  temps, pour essayer de comprendre ce qui a amené à ça : cette mort inacceptable, incompréhensible, cette chose insupportable qui les brise tous. Celeste Ng construit son histoire de manière classique par un va et vient entre le présent et passé mais cela fonctionne grâce à la justesse de son ton et de ses personnages qu’elle décrit avec intelligence et finesse et le suspense est bien là. Des ombres apparaissent assez vite dans le tableau, tous les membres de la famille n’ont pas les mêmes éléments…

On remonte aux origines: la rencontre des parents, un mariage entre une Blanche et un Chinois dans les années 60, leurs rêves, leurs aspirations contrariées, leurs blessures qu’ils taisent. Celeste Ng dévoile l’ampleur des failles chez tous ses personnages : la mère qui a renoncé à une carrière pour son mariage, le père issu d’émigré chinois prêt à tout pour se fondre dans la masse, le frère délaissé au profit de Lydia qui focalise tous les espoirs de ses parents, la petite sœur arrivée après la première grande bataille de cette famille et qui n’y a pas de place. Elle nous montre les dégâts des non-dits, la pesanteur des rôles imposés, endossés, acceptés parfois dans les familles et dont il est si difficile de se départir.  Et comment face à la mort, à la douleur, au deuil, tout peut exploser et chacun se retrouver seul.

Tous les personnages sonnent vrai : pas de méchants, de mauvais. Juste des humains qui se débattent pour ne pas souffrir et deviennent parfois, sans le vouloir, des bourreaux. Des mécanismes familiaux pas si rares mais qui se dévoilent dans toute leur cruauté dans ces conditions extrêmes et que Celeste Ng dépeint à la perfection. Comme elle décrit parfaitement le rejet au quotidien et la difficulté d’être différent dans une petite ville d’Amérique.

Du bon noir psychologique, finement ciselé.

Raccoon

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