Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : raccoon (Page 13 of 13)

LE CHANT DE LA TAMASSEE de Ron Rash, le Seuil

Traduction Isabelle Reinharez.

« Le chant de la Tamassee » est le deuxième roman de Ron Rash, publié aux Etats-Unis en 2004. On ne présente plus Ron Rash, grand écrivain américain, il est né en Caroline du Sud et vit actuellement en Caroline du Nord. Il a reçu de nombreux prix dont le grand prix de littérature policière en 2014 pour « Une terre d’ombre ». Les livres de Rash sont toujours enracinés dans un territoire mais par son talent, son écriture où il mêle le noir et le tendre, il parvient toujours à leur donner une portée universelle. Ici encore, une fois de plus, il nous livre un magnifique roman, et j’ignore pourquoi il n’a pas été traduit plus tôt !

 
« La Tamassee, protégée par le Wild and Scenic Rivers Act, dessine une frontière entre la Caroline du Sud et la Géorgie. Ruth Kowalsky, 12 ans, venue pique-niquer en famille sur sa rive, fait le pari de poser un pied dans chaque État et se noie. Les plongeurs du cru ne parviennent pas à dégager son corps, coincé sous un rocher à proximité d’une chute. Inconscient des dangers encourus, son père décide de faire installer un barrage amovible qui permettra de détourner le cours de l’eau. Les environnementalistes locaux s’y opposent : l’opération perturbera l’état naturel de leur rivière, qui bénéficie du label « sauvage ». Les deux camps s’affrontent violemment tandis que le cirque médiatique se déchaîne de répugnante manière et que des enjeux plus importants que la digne sépulture d’une enfant apparaissent… »

 
Maggie Glenn, la narratrice est photographe de presse. Originaire du comté d’Oconee où s’est produit le drame, elle est chargée de couvrir cette affaire avec son collègue journaliste Allen Hemphill. Elle connaît parfaitement cette communauté de montagnards où elle a grandi et les deux mondes qui cohabitent autour de la Tamassee.

 
Les autochtones qui ne peuvent plus exploiter les ressources forestières autour de la rivière depuis qu’elle est classée : très religieux, soudés, ils prennent soin les uns des autres. Ils respectent la rivière, même s’ils l’exploitaient, ils en connaissent la puissance, craignent sa violence comme ils craignent Dieu, c’est d’ailleurs dans la rivière qu’ils se baptisent… Mais elle sait leur rigidité et leur brutalité quand on ne respecte pas leurs valeurs, elle a testé leur intolérance, notamment celle de son père (étouffant dans ces montagnes, elle est partie dès qu’elle a pu).

 
Les écolos, arrivés plus tard, qui se sont battus pour faire classer la rivière, menés par Luke leur leader charismatique, ancien amant de Maggie. Lui est mystique, la rivière est vivante, magique, passage entre la vie et la mort. Maggie a partagé son point de vue, partage encore ? Elle sait en tout cas que la rivière est fragile et que le moindre écart à cette protection, même provisoire créera un précédent qui permettra aux promoteurs et rapaces de tout poil qui guettent toujours, comme partout dans le monde la moindre occasion de se faire de l’argent.

 
Puis il y a les parents de la fillette noyée, effondrés de douleur, Allen, le reporter qui a perdu sa femme et sa fille et chez qui ce drame fait douloureusement écho, le constructeur du barrage, scientifique méprisant quelque peu les «culs-terreux » du coin et les politiques, puants, allant toujours dans le sens du vent !

 
Tout au long du roman, la tension monte. Rash réussit à créer une ambiance inextricable sans jamais tomber dans la facilité du manichéisme, tous ses personnages sont humains, vivants, crédibles, tous souffrent… mais la tension ne pourra retomber qu’après un déchainement de violence, forcément ! Maggie oscille entre toutes ses loyautés, position inconfortable s’il en est… Rash nous parle de culpabilité, de pardon…

 
Et ce n’est qu’un pan de l’histoire, s’y greffe également une histoire d’amour entre Maggie et Allen, l’histoire du père de Maggie… un roman très riche !

 
Avec bien sûr, cerise sur le gâteau, des pages magnifiques sur la rivière (attention : rivière aux Etats-Unis c’est quelque chose de bien plus grand et puissant que ce que ça évoque en France, voyez la couverture !). Et là, Rash est le roi ! Il décrit comme personne cette nature qui nous accueille et nous façonne !

 
Un roman magnifique et fort !

 
Raccoon

LE PIQUE-NIQUE DES ORPHELINS de Louise Erdrich chez Albin Michel

Traduction d’Isabelle Reinharez

 

Louise Erdrich a grandi dans le Dakota du Nord où se passe ce roman. Elle est née d’un père germano-américain et d’une mère ojibwa qui travaillaient au bureau des affaires indiennes et l’ont toujours encouragée à écrire des histoires. Elle appartient au mouvement de la renaissance amérindienne et a reçu plusieurs prix au cours de sa carrière. Ce livre date de 1986. Il a été publié en 1988 sous le titre « La branche cassée » et est réédité cette année dans une nouvelle traduction.
« La dernière chose que Mary et Karl entrevoient de leur mère, c’est la flamme de ses cheveux roux émergeant du biplan qui l’emporte pour toujours aux côtés d’un pilote acrobate… Devenus orphelins, les enfants montent dans un train de marchandises afin de trouver refuge chez leur tante, dans le Dakota du Nord.
Ainsi commence, en 1932, une chronique familiale qui s’étend sur plus de quarante ans, et fait vivre toute une galerie de personnages hors du commun en proie aux paradoxes de l’amour. »
L’écriture de Louise Erdrich est puissante, on sait dès le début qu’on ne va pas s’apitoyer sur le sort de ces orphelins. On va les voir affronter la vie chacun à leur manière, seuls et définitivement abîmés par cet abandon. Sur le champ de foire d’où s’est envolée leur mère, abasourdis, les deux aînés laissent un inconnu leur arracher des bras leur jeune frère, nourrisson. Et dès la première scène du livre, on sait qu’ils vont suivre des chemins différents : ils se séparent, sans que l’on comprenne bien pourquoi, comme pour en finir avec ce lien désormais insupportable. Karl fuit, il passera sa vie en errance et Mary reste, se construisant une carapace, se mettant à l’abri chez sa tante où elle n’hésitera pas à s’imposer et s’accaparer ce qui revient à sa cousine Sita : l’amour de ses parents, sa meilleure amie Célestine…
Les personnages de Louise Erdrich sont forts, atypiques et hauts en couleur. Ils ne sont pas animés par l’amour romantique mais par des passions violentes, âpres, parfois destructrices. Le pardon n’est pas forcément à l’ordre du jour dans cette terre froide du Dakota et malgré la fréquentation de l’école catholique de la ville, on ne tend pas forcément l’autre joue… Les êtres blessés sont, tout comme les animaux, capables de cruauté.
Mary, Célestine, Sita, Karl, Wallace et plus tard Dot… Tous vont se débattre pour exister, leurs trajectoires vont se croiser, parfois se mêler avec d’autant plus d’étincelles qu’ils connaissent peu la confiance et l’amour et sont très maladroits dans ces registres. Des cabossés de la vie. Et les personnages secondaires ne sont pas oubliés et participent à l’atmosphère du roman : Fleur, une Indienne colporteuse qui recueille et soigne Karl enfant puis le laisse dans un orphelinat, Russell frère de Célestine, héros indien de la guerre de Corée à Argus…
Louise Erdrich écrit un roman choral, les personnages principaux sont narrateurs à tour de rôle et le récit s’étoffe par les éclairages différents qu’ils apportent sur des évènements qui se chevauchent dans une belle construction. Ce sont plus souvent les femmes qui prennent la parole car ce sont elles les points d’ancrage de cette histoire, depuis la trahison initiale de la mère, mais les hommes ne sont pas négligés. Tous sont décrits sans aucun manichéisme avec des sentiments et des émotions fortes, violentes parfois paradoxales avec leur part d’ombre, comme dans la vraie vie…
Un beau roman sombre et torturé, heureusement, Louise Erdrich nous accorde une infime lueur d’espoir à la fin, infime, mais qui fait du bien !
Raccoon

LE POUVOIR DU CHIEN, Thomas Savage chez Belfond

Traduction : Pierre Furlan.

Thomas Savage (1915-2003) est un écrivain américain qui est longtemps resté méconnu du grand public malgré un succès critique et de nombreux prix. Il a grandi dans un ranch dans le Montana puis il a fait ses études et a fini par vivre dans l’est des Etats-Unis. « Le pouvoir du chien », publié en 1967, a permis à Thomas Savage de rentrer dans la cour des grands écrivains américains lors de sa redécouverte. Belfond l’a publié en France en 2002 et le ressort dans la collection vintage, spécialisée dans la réédition de grands noms. C’est tant mieux car je l’avais loupé à l’époque !

« En évoquant la lente dégradation des relations entre deux frères, que vient troubler l’arrivée d’une femme, Thomas Savage signe un huis clos d’une rare intensité psychologique, un western littéraire d’avant-garde qui scandalisa la critique lors de sa sortie en 1967 pour avoir porté atteinte au mythe du rude et viril cow-boy de l’Ouest.
Inexplicablement resté dans les limbes de l’édition pendant de longues décennies, redécouvert à la fin des années 1990, Le Pouvoir du chien est aujourd’hui reconnu comme un chef-d’œuvre de la littérature américaine du xxe siècle. »

A la lecture du livre, on comprend bien que ce roman n’ait pas eu de succès en 1967. Les thèmes traités sont bien trop modernes et iconoclastes. Ils écornent le mythe du cowboy viril protecteur de la veuve et de l’orphelin. L’homosexualité est encore un tabou à l’époque et inenvisageable sur ces terres de cowboys : des hommes, des vrais !

Le décor est planté magnifiquement. C’est bien un récit de l’Ouest et Thomas Savage qui y a grandi décrit parfaitement les paysages du Montana : le froid de l’hiver, les orages, les montagnes, les grands espaces… La nature qui fascine, domine et impose le respect, est très présente, comme souvent dans la littérature américaine, mais on ne s’en lasse pas! Ici, pas de visions fantasmées, c’est écrit de manière plus réaliste que romantique. Savage connaît son sujet et on découvre le travail du bétail, la vie rythmée par les saisons, les rassemblements des troupeaux, les foires, les saloons, les putes… Le western dans toute sa splendeur !

Thomas Savage a un talent particulier pour brosser des portraits extraordinairement vivants : de ses protagonistes principaux bien sûr, sombres et magnifiques, mais même des personnages les plus satellitaires, quelques lignes lui suffisent ! Ils s’intègrent parfaitement à l’histoire et les relations entre tous dévoilent des pans entiers de l’histoire de ce territoire : le sort des Indiens emmenés et parqués dans des réserves, celui des prostituées, l’antagonisme entre les éleveurs et les cultivateurs qui posent les fameux barbelés sur la prairie mais n’ont pas accès aux points d’eau pour irriguer… Tout un monde franchement cruel où il ne fait pas bon être faible ou différent !
Rien qu’avec ça, on avait de quoi avoir un bon roman ! Mais c’est encore plus et encore mieux !

On est en 1925, tout change : de nouvelles fortunes ont émergé de la guerre et de l’industrialisation, les premières voitures ont débarqué, le cinéma véhicule déjà le mythe du cowboy auquel essaient de se conformer les vrais cowboys du ranch sous le regard acéré et nostalgique de Phil, un des personnages de cette histoire. Cowboy macho, brutal, brillant et méprisant envers tous ceux qui ne partagent pas ses valeurs et son mode de vie : Indiens, Juifs, « chochottes »… Il vit avec son frère Georges beaucoup moins flamboyant, effacé presque terne. Phil domine la vie du ranch : charismatique, il mène et entraîne sans difficulté tous ceux qui le côtoient par la fascination et la crainte. Quand Georges épouse Rose, veuve d’un médecin pied-tendre (et au cœur tendre) dont le fils, un peu bizarre est parfois la cible de la meute des gamins ordinaires, Phil ne le supporte pas et va faire vivre un enfer à la jeune femme… Il est prêt à tout pour retrouver sa vie d’antan, une vie où il chevauchait librement sur les terres indemnes de toute clôture en compagnie du célèbre Bronco Henry…

Je ne peux rien dire de plus de peur de dévoiler des ressorts de l’intrigue, mais là on a le droit à un thriller psychologique de toute beauté, une analyse fine avec tous les ingrédients de la tragédie classique : jalousie, honneur, vengeance, amour, désir, haine… et tout l’éventail de ce que les dogmes et l’intolérance peuvent provoquer comme souffrances…
La tension monte : on sait que ça ne peut que mal finir et … effectivement ! Mais comment ? Ne comptez pas sur moi pour vous le dire !

Un chef d’œuvre, à la fois moderne, classique et atypique.

Raccoon

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