Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 32 of 161)

LES JALOUX de James Lee Burke / Rivages

The Jealous Kind

Traduction: Christophe Mercier

Et voilà le Burke de l’année. On peut parfois s’interroger sur la longévité de l’auteur et la régularité de sa production, l’homme fêtera son 87ème anniversaire en décembre. On a ici un élément de réponse avec les remerciements de fin où il évoque l’aide de sa fille Pamala  dans l’écriture de ce roman. 

Alors, la mauvaise nouvelle pour commencer: ce n’est pas un Robicheaux ! Mais peut-être, je dis bien peut-être que ce n’est finalement pas un mal tant les derniers semblaient montrer un certain essoufflement dans la saga de “Belle Mèche”. Des intrigues repiquées sur les précédentes, une façon assez dérangeante de faire tourner très vieux con réac notre brave Dave Robicheaux. Malgré le plaisir jamais égalé de lire de nouvelles aventures en provenance du bayou, c’était quand même peut-être moins bon qu’auparavant et on pouvait avoir tendance à rester ébloui par les souvenirs de temps meilleurs. D’ailleurs, on n’est pas près de retrouver notre justicier de New-Iberia et son pote Clete Purcel avant longtemps, si on le revoit un jour, vu qu’il n’apparaît pas dans les trois dernières sorties américaines depuis 2021.

Lu un peu partout  dans la présentation du roman aux USA comme en France, Les jaloux, fait partie de la saga de la famille Holland, commencée en 1971 avec Déposer glaive et bouclier avec Hackberry Holland que l’on retrouve en 2017 dans Dieux de la pluie puis dans La Fête des fous. On a aussi rencontré Billy Bob Holland, avocat texan, au fil des quatre histoires sorties dans les années 2000. Citons aussi Weldon Holland, le personnage principal de Wayfaring Stranger pour l’instant inédit en France et Aaron Holland Broussard qui nous intéresse aujourd’hui. Ils sont tous les quatre les petits-fils d’un autre Hackberry Holland,Texas Ranger, découvert il y a quelques années dans un très baroque La Maison du soleil levant. Alors tout cela semble bien compliqué à suivre et finalement n’est pas  très utile car tous ces romans peuvent se lire comme des “one shot” pour les fans de Burke et les autres, au gré des préférences personnelles, avec un large éventail allant du pur western à des histoires texanes beaucoup plus contemporaines. La Louisiane où sont situées beaucoup d’histoires de Robicheaux lui est chère, mais, il est avant tout texan et la famille Holland “sévit” presque exclusivement dans le “Lone Star State”. Si vous voulez vraiment lire les différentes sagas dans l’ordre chronologique, le site de l’auteur vous aidera à vous y retrouver à travers un arbre généalogique de la famille Holland.

“1952, Houston, Texas. La vie s’écoule au rythme des fifties, dans une ambiance insouciante. C’est l’époque des grosses cylindrées, des juke-box, des drive-in, des amours sur les banquettes arrière, et surtout, c’est le boom du pétrole. Comme tous les jeunes gens de son âge, Aaron Holland Broussard emprunte la voiture de son père pour aller se promener au bord de la mer à Galveston. C’est là que son destin bascule. Il surprend une violente dispute entre une jeune fille nommée Valérie Epstein et son « boyfriend », Grady Harrelson. Il s’en mêle et, dans le même moment, tombe éperdument amoureux de Valérie. Il ne sait pas qu’il vient de se mettre à dos la riche et puissante famille Harrelson. Dans ce coin de l’Amérique, les familles bien nées et les mafieux ont tissé des liens contre nature et il ne fait pas bon se mettre en travers de leur chemin, Aaron l’apprendra à ses dépens.”

Les jaloux est avant tout un roman d’apprentissage où le jeune Aaron est confronté à un monde adulte bien plus violent qu’il ne le pensait. Il prend conscience de l’alcoolisme de son père, du trouble bipolaire de sa mère, de la violence des profs, de la couardise des flics, du combat que peut être la vie si l’on n’est pas bien né. Nombre de convictions, de croyances sont ébranlées, des statues déboulonnées…

Les jaloux est aussi un superbe roman noir comme seul James Lee Burke sait les écrire. On y retrouve bien sûr la lutte du bien contre le mal : des nantis qui écrasent les humbles, les pauvres, les émigrés, associés comme toujours avec les mafieux de la pire espèce. Burke sait créer une angoisse par les situations mais aussi par des silences. Beaucoup de personnages sont très troublants, équivoques, et comme Aaron, le lecteur sent le danger mais ne sait pas sous quelles formes le tourment et l’horreur vont apparaître ni qui ils vont toucher. 

Dans ce roman génialement bercé par de nombreux morceaux de jazz, de blues et de country, la zik de Hank Williams ou de Albert Ammons, c’est l’Amérique d’un certain âge d’or du cinéma qui nous est contée, jeunes filles en jupes à fleurs, pantalons “drapes”, drive-in, grosses cylindrées, “greasers”, crans d’arrêt…Et puis franchement Aaron et son pote “catastrophique” Saber, sont très proches du duo Robicheaux / Purcel. Comme toujours chez l’auteur, le final, c’est du pur western. L’épilogue est très beau, déchirant, à vous faire chialer.

Mais ce n’est pas tout… Aux USA sont déjà sortis Another Kind of Eden et Every Cloak Rolled in Blood qui poursuivent l’histoire de Aaron Broussard Holland, devenu adulte.

Enfin, et pour tous les fans de l’auteur, il faut savoir que, comme son héros, Burke a eu seize ans en 1952 à Houston. Deux fois dans le roman, Aaron exprime le souhait de devenir écrivain un jour. Des éléments qui permettent de penser, et les deux romans encore inédits ne le démentent pas, bien au contraire, que le vieux Jim a écrit peut-être là ses histoires les plus autobiographiques, souvent très touchantes.

“Quand j’entends parler de guerres, ou de rumeurs de guerres, et que je suis las des côtés destructeurs de mes semblables, je pense à Valerie Epstein assise à côté de moi dans ma  bagnole le dernier jour de l’été 1952, tous deux dévalant dans un grondement le boulevard de Galveston Island, le soleil comme une boule fondue plongeant dans le golfe, les vagues d’un vert ardoise ourlées d’écume avant d’exploser sur la plage en une brume iridescente. Les étoiles étaient déjà apparues, le drive-in où nous nous étions rencontrés enveloppé de néons jaunes et rouges, les voitures garées sous la canopée brillant à la lumière comme un sucre d’orge. Quand elle se rapprocha de moi et appuya sa tête contre mon épaule, ses mains serrant mon bras, je sus que nous ne mourions ni l’un ni l’autre, que la vie était une chanson…”

Certes ce n’est pas du Robicheaux mais c’est un putain de bon roman.

James Lee Burke, à jamais le meilleur !

Clete.

BLACK MESA d’Ophélie Roque / Robert Laffont

On ne va pas prétendre le contraire : Nyctalopes s’intéresse aux westerns (littéraires), qu’ils proviennent d’outre-Atlantique ou, plus rarement, de la vieille Europe et de France. C’est avec un sacré combo qu’Ophélie Roque déboule sur le terrain : un premier roman et un western. Dans l’abondante production française, c’est un cas rare. Ophélie Roque a un temps œuvré au sein des maisons de vente et des musées avant de devenir professeure de français en banlieue parisienne.

À peine le père enjambait-il le seuil que le fils, fébrilement, annonçait qu’il avait acheté une terre – à Black Mesa, Arizona – qu’il comptait fichtrement la rejoindre au plus tôt, et que si le vieux voulait pas crever, il avait tout intérêt à le suivre.
« C’est comme si c’te chienne de vie avait décidé à ma place. »
Il fallut un certain temps avant que le père ne réagisse. Titubant légèrement à travers la pièce, il s’approcha de son fils et – pour la toute dernière fois – lui mit une raclée. Les coups s’arrêtèrent aussi soudainement qu’ils avaient commencé. Le souffle court, le vieux s’adossa au chambranle incertain de la cheminée, avant d’annoncer – l’air las – qu’il partirait aussi.
« D’toute façon, y a plus rien pour nous, ici ! »

Mais la terre – là-bas, à l’Ouest – voudrait-elle bien d’eux ?

1887. Ron et Franck, père et fils, vivotent dans la métropole gluante de Chicago. Leur relation repose sur le non-dit, l’affrontement, la brutalité. Sur l’impulsion du fils, qui se porte acquéreur d’une parcelle de terre dans le lointain Territoire de l’Arizona, ils cèdent à l’appel de l’Ouest comme des milliers d’autres. Le chemin pour y parvenir est semé d’embûches. Arrivés sur place usés jusqu’à la fibre, ils découvrent que la terre promise est un territoire ingrat et hostile où survivent d’autres pauvres hères.

Le premier roman d’Ophélie Roque a quelques faiblesses ou maladresses (une géographie continentale parfois mystérieuse, des dialogues en langue parlée dont la répétition dessert à la longue) et on peut être un peu frustré parfois d’un manque d’épaisseur, de détails dans les descriptions. Toutefois, Ophélie Roque fait montre d’un certain sens de la formule qui vient moucheter son texte. Surtout, après la ville et le voyage vers l’Ouest vient l’installation et la vie à Black Mesa, âpre. Le dialogue reste difficile entre le père et le fils et c’est l’environnement qui va marquer son emprise sur le corps et les esprits : face aux épreuves, leur caractère va « parler » face à la désillusion et au rêve éventé. Et puis un beau jour le voisinage s’étoffe. Se pourrait-il que Black Mesa engendre autre chose que des fruits péniblement récoltés ? La réponse sera apportée par le désert dans un dernier rebond dramatique, comme une sorte de morale à l’histoire de ces anonymes qui ont voulu dompter la sierra.

Un western quelque peu brinquebalant dans ses débuts mais qui va ensuite prendre toute sa dimension dramatique. Une très honorable première chevauchée sur les territoires du genre.

Paotrsaout

LETTRE SUR L’HISTOIRE DE JOAN ANDERSON de Neal Cassady / Séguier

The Joan Anderson Letter

Traduction:  Pierre Guglielmina

« Le plus grand morceau de prose que j’avais jamais vu » : telle est la réaction de Jack Kerouac lorsqu’il reçoit, un matin de décembre 1950, une longue missive fiévreuse qu’il s’empresse de baptiser Lettre sur l’histoire de Joan Anderson. Une poignée de pages éblouissantes signées Neal Cassady, son « frère de sang », celui dont il fera, sous le nom de Dean Moriarty, le héros flamboyant de Sur la route. Seize mille mots libres et cadencés comme une improvisation de jazz, tapés en rafales à la machine. De l’aveu même de Kerouac, ils inspireront le style spontané de son célèbre roman… Mais qui est Joan Anderson, dont le souvenir hante cette confession ? Une jeune femme à la beauté incandescente que Cassady a rencontrée par un hiver glacial, dans les rues de Denver. La lettre conte leur histoire d’amour, récit tour à tour drôle et poignant, où le sexe, l’alcool et la mort qui rôde auront tous leur rôle à jouer…

Je pense qu’il n’est plus nécessaire de présenter le mouvement littéraire américain dit de la « Beat Generation » dont la renommée internationale n’est plus à faire. Des auteurs tels que Jack Kerouac, William Burroughs ou Allen Ginsberg sont souvent des noms familiers pour les amateurs de littérature, même pour ceux qui ne les ont jamais lus. Mais pour ceux qui ont lu ces écrivains, j’en connais personnellement (pas moi!) qui n’en pensent de loin pas que du bien. Si Sur la route de Kerouac est un livre culte, j’ai déjà entendu dire que ça n’est qu’un torchon sans le moindre intérêt littéraire. Médisants ! On ne vous en veut pas (enfin, peut-être un peu…). En revanche, pour ce qui est des fans et des curieux, et même plus spécifiquement de Sur la route et de l’œuvre de Kerouac en général, Lettre sur l’histoire de Joan Anderson signé Neal Cassady et publié chez Séguier, pourrait bien mériter votre attention.

Pour la première fois traduite en français, cette Lettre sur l’histoire de Joan Anderson écrite par celui qui sera la muse de Jack Kerouac, Neal Cassady (alias Dean Moriarty dans Sur la route), fut égarée durant des décennies. Finalement retrouvée et publiée, comme l’a toujours souhaité Kerouac, elle est désormais une pierre de plus à ajouter à l’édifice mythique de la Beat Generation. Pas un roman mais pas loin d’être une nouvelle, son style, sa prose ardente et emportée en font une œuvre épistolaire percutante. Qu’elle fut un déclencheur, une profonde inspiration pour Jack Kerouac, n’a rien d’étonnant. Neal Cassady, alors tout juste âgé de 23 ans, fait preuve ici d’un réel talent d’écriture même si parfois un poil chaotique dans la construction. C’est vivant et c’est ce qui fait la différence.

En ce qui concerne le fond, l’histoire, on peut dire que les péripéties ne manquent pas. La relation amoureuse qu’il dépeint, ses différentes aventures et mésaventures, font de ce court livre un page-turner. Une vie qui est apparemment celle d’un homme d’action. Reste à savoir ce qui est vrai ou faux. Neal Cassady faisant preuve parfois d’une telle insolence et arrogance, on peut le soupçonner de mentir, ne serait-ce qu’un peu. Je ne m’étalerai pas sur sa vision des femmes, quand même bien machiste, qui pourrait en irriter quelques-un(e)s.

Dans l’optique de développer le contexte autour de cette lettre, un avant-propos de Pierre Guglielmina (le traducteur) et une présentation, chronologie et bibliographie de A. Robert Lee (professeur de littérature américaine) viennent compléter le livre. Le plus intéressant étant probablement d’avoir proposé, en plus du reste, la lettre en anglais dans sa version dactylographiée. Ainsi, les plus rétifs à la traduction pourront aussi se faire plaisir.

Lettre sur l’histoire de Joan Anderson est un document passionnant, pour la plume plus peut-être que le contenu du texte, qui ravira les amateurs de la Beat Generation ou ne serait-ce que les fans de Jack Kerouac. Ça se lit d’une traite et donne envie de se replonger dans les plus grands livres de ce mouvement dont l’empreinte est encore bien réelle aujourd’hui.

Brother Jo.

CE QUI VIT LA NUIT de Grace Krilanovich / Editions Le Gospel

The Orange Eats Creeps 

Traduction: Janique Jouin-de Laurens

Elle a 17 ans, sort à peine de l’adolescence et pourtant elle est déjà en rupture totale avec le monde qui l’entoure et la violente. Fuyant sa famille d’accueil, elle part à la recherche de Kim, une sœur adoptive adorée qui a pris la route un peu avant elle. En chemin, elle tombe sur une bande d’enfants perdus, junkies violents devenus vampires qui dérivent de concerts en hold-up, de parkings de supermarchés en gares routières. Sur les routes crasseuses de l’Oregon, cette riot grrrl d’un genre un peu particulier commence à entendre une voix, celle d’une pionnière morte de froid des siècles auparavant, qui se mêlent à celles de toutes les laissées-pour-compte de la société américaine.

Publié il y a déjà 13 ans aux Etats-Unis, Ce qui vit la nuit est le premier roman de Grace Krilanovich et son unique à ce jour. C’est également le premier roman publié par la maison d’édition Le Gospel qui fut d’abord un fanzine avec la musique comme fil rouge. Je vais être clair d’emblée, pour une première fois, Le Gospel a fait fort, très fort, en faisant le choix de publier ce livre qui n’est rien de moins qu’un incroyable OLNI (Objet littéraire non identifié).

Je pourrais tenter de vous pitcher l’histoire de Ce qui vit la nuit au-delà du résumé mais ce serait relativement vain. C’est l’un de ces rares livres qui nous fait reconsidérer ce qu’est supposé être un roman. L’histoire est-elle essentielle ? Est-elle même nécessaire ? Ici l’expérience littéraire dépasse l’histoire, elle la transcende même. Grace Krilanovich propose une autre littérature, totalement singulière, qui nous retourne le cerveau et les tripes avec. 

Instantanément, aux premières lignes du texte, le lecteur est emporté par un flux quasi continu, un tourbillon progressif, de mots. On se sent aspiré par un trou noir. L’héroïne est cramée et sa perception du monde est dingue. Elle embarque dans une errance, à la recherche d’une sœur adoptive peut-être réelle ou pas, qui l’amène à côtoyer de supposés vampires. Ces vampires n’ont rien des personnages romantiques dépeints par Anne Rice ou des esthètes sophistiqués de Jim Jarmusch dans Only lovers left alive. Ce sont des hobos, des punks, des junkies, tout aussi erratiques et allumés que notre adolescente en déroute. L’atmosphère, gothique et poisseuse, se colle à notre imaginaire telle du goudron dans des poumons. Sur quelques dizaines de pages notre compréhension de l’histoire n’est pas encore mis trop à mal. Il y a des repères, une logique, avant que l’auteure ne s’affranchisse définitivement d’une narration standard pour nous plonger dans une sorte d’état hypnagogique. Ce sont des images puissantes et troublantes qui s’enchainent, déployées dans une prose hallucinée, enveloppante et étrangement poétique.

Cette écriture si particulière, Grace Krilanovich n’a pas lésiné sur les expérimentations diverses pour y parvenir. Elle met notamment à l’œuvre la fameuse technique du cut-up développée par Brion Gysin et utilisée par William S. Burroughs. Elle déclare également avoir pratiqué des séances de voodoo, de divination ou de méditation Holosync pour se plonger dans une sorte de transe, ainsi que de s’être essayée à des exercices d’écriture issus de l’Ouvroir de littérature potentielle (Oulipo). Un exemple parmi d’autres de la beauté qui se dégage ainsi du texte : « Mes cheveux tournoyaient dans l’émulsion suprême de rêves plongés dans les ombres et le rêve s’est arrêté – les ombres se sont arrêtées – et le ciel a cessé d’exister. Et j’étais seule avec les viscères, seule avec l’évasion que j’avais dévorée dans la racine de la fleur ; je me suis crachée dans la mer. » L’effet est fascinant et complètement dingue.

Mettez Louis-Ferdinand Céline, Williams S. Burroughs, Charles Baudelaire, GG Allin et Charles Burns dans une pièce, filez leur un bon stock de buvards de LSD et psilocybes, demandez leur d’imaginer une histoire de vampires dans les décors de Twin Peaks (le Nord-Ouest Pacifique), et le résultat devrait se rapprocher de ce qu’a réalisé Grace Krilanovich avec Ce qui vit la nuit. Un roman fou, sale et obsédant. On a là un souffle de liberté salvateur qui explose les codes et délie l’imagination. Incontournable !

Brother Jo

FEEDBACK de Jakub Zulczyk / Rivages

Traduction: Kamil Barbarski et Erik Veaux

“Marcin Kania, star du rock polonais tombée dans l’alcoolisme, est surtout connu pour avoir composé un tube rebelle et ironique, “Je t’aime comme la Russie”. A plus de cinquante ans, père de deux enfants et marié à une femme qui ne supporte plus ses agressions et ses infidélités, il aurait sans doute complètement sombré sans ses droits d’auteur et sa réputation de légende. Mais lorsque son ancien producteur lui propose d’investir dans une affaire juteuse, Marcin est bien loin de se douter de l’enfer qui l’attend. Son fils disparaît, et c’est le début d’une plongée dans le monde mafieux de l’immobilier post-communiste.”

On avait découvert Jakub Zulczyk en 2021 avec Éblouis par la nuit, plongée terrible dans le Varsovie de la nuit, un monde gothique et psychédélique noir sous le signe des addictions les plus diverses et les plus mortifères. Le roman était douloureux, ressemblant aux pires histoires de Brett Easton Ellis. Les mafieux polonais étaient déjà de la partie et en apparence, on se dit que l’on a affaire ici à une sorte de bis repetita

En fait, c’est bien pire, plus dégueulasse, plus glauque, dans les sales effluves de l’alcool. On suit Marcin Kania à la recherche de son fils. On est dans sa tête pendant plus de cinq cents pages parsemées de sang, de vomi, de sperme et de larmes, beaucoup de larmes. C’est un roman très éprouvant, rien à se raccrocher surtout pas à Marcin Kania, lamentable clown au cerveau crâmé par la gnole et semant le malheur et la désolation autour de lui.

On n’est pas dans un polar même si on y croise plusieurs fois un flic, lui aussi très imbibé. On découvre les pratiques mafieuses, mais avec la perte de son entendement et noyé dans des litres de vodka, Marcin n’est pas de taille à lutter D’ailleurs, peut-on croire les délires d’un mec bourré ? Peut-on faire confiance à un mec qui picole? Peut-on croire à ses promesses? Peut-on supporter longtemps son auto apitoiement et ses pleurnicheries? Jusqu’ où peut-on aller dans la compassion ? Toutes celles et tous ceux qui ont vécu le drame de l’alcoolisme de manière directe ou indirecte retrouveront dans ce cloaque des moments douloureux de leur vie. Jackub Zulczyk montre cet enfer sans fard, salement mais aussi très, très justement. Le cauchemar de l’alcoolique mais surtout celui des proches…

A la fin du roman, on se sent crade, souillé, bousillé par tant d’outrances. On aura trouvé pas mal de redites, les mêmes causes et invariablement  toujours les mêmes effets, mais c’est aussi ça, la réalité d’une vie dégueulasse que certains choisissent et qu’ils imposent à ceux qu’ils disent aimer. On quitte les banlieues blafardes de Varsovie avec un sale goût et le sentiment que Jakub Zulcyzk a visé très juste, trop juste, on suppute quelque chose. Et puis on lit ses remerciements et on comprend : “Je remercie Marysia et Mariusz, mes thérapeutes, qui m’ont amené sur la voie de la sobriété. Je ne veux pas penser à ce qu’il en serait aujourd’hui sans vous”. 

Clete

PS: série Netflix à l’automne.

DEUX NUITS A LISBONNE de Chris Pavone / Série Noire

Two Nights in Lisbon

Traduction: Karine Lalechère

Chris Pavone, auteur et éditeur américain, fait son entrée à la Série noire avec ce roman. On l’avait découvert en France avec “Les expats” sorti au début des années 2010. On entre dans la saison des gros romans des beaux jours ou de plage, ceci dit sans connotation négative ou élitiste, et la SN n’est pas en reste. Vous n’ignorez pas non plus que les thrillers ne sont pas le principal carburant de Nyctalopes et vous serez pertinents en prenant encore plus que d’habitude mon modeste avis avec des pincettes.

“Ariel et John, récemment mariés, sont à Lisbonne pour le week-end. Dès le premier matin, John disparaît. Ariel le cherche sans relâche, à l’hôtel, à l’hôpital, elle se rend au commissariat et à l’ambassade des États-Unis. Partout, on l’accueille avec réticence et suspicion. Il faut dire qu’Ariel n’a rien d’une fille fiable ; son récit est fluctuant et lacunaire. Et elle ne semble pas connaître si bien que ça ce mari beaucoup plus jeune qu’elle.Or John a été kidnappé et, à la veille de la fête nationale américaine, les ravisseurs réclament une rançon de trois millions de dollars dont Ariel n’a pas le premier cent. À moins de solliciter celui qui…”

Alors que dire ? Il est situé à Lisbonne mais vous pouvez aussi imaginer à la place Berlin, Prague ou n’importe quelle capitale d’ Europe occidentale avec les barrières de la langue, de culture et de lois pour les Américains et son antenne de la CIA. Bien que ce ne soit pas le sujet, il est très difficile de se rendre compte qu’on est dans la capitale portugaise et vous n’apprendrez pas grand chose sur la cité et les Lisboètes à part qu’on peut s’y camer en toute légalité et qu’on y mange une sorte de ragoût…

Par ailleurs, “Deux nuits” semble indiquer un temps assez court, synonyme de roman speedé et ce n’est vraiment pas le cas avec tous les flashbacks new-yorkais sur la vie d’Ariel. Si le début est très réussi, ensuite, ça se traîne et parfois, on a l’impression que c’est plutôt “deux ans à Lisbonne”, enfin… soyons juste, uniquement dans la première partie du roman. La seconde moitié s’avère beaucoup plus passionnante aussi il est bon de persévérer, d’ailleurs l’ennui ne nous accompagne jamais.

La multitude de personnages, certains accentués alors qu’ils sont très accessoires, permet de multiplier les sources de danger mais ralentit un peu l’intrigue et tous ces retours sur la vie d’avant de l’héroïne finissent par lasser. Sinon, Chris Pavone maîtrise très bien les codes du thriller et la fin s’avère très surprenante même si certains twists seront peut-être des flops pour les plus habitués du genre. Ariel a eu beaucoup de malheurs  avec la gente masculine dans sa vie et a appris à se défendre, cela ne garantit pas forcément une empathie débordante de la part du lecteur, à voir…Néanmoins, avec des thèmes comme les « fake news », un virage très prononcé vers le politique, les violences faites aux femmes, Deux nuits à Lisbonne est un bon témoin d’une certaine Amérique d’aujourd’hui. 

Bref, un très honnête thriller mais qui aura peut-être un tout petit peu de mal à pleinement convaincre les plus exigeants.

Clete.

LE PLUS GROS JEU d’Al Alvarez / Métailié

The Biggest Game in Town

Traduction: Jérôme Schmidt

Envoyé du New Yorker, le poète Al Alvarez se rend à Las Vegas pour faire un reportage sur le Championnat mondial de poker de 1981. Las Vegas est alors l’une des villes les plus extravagantes des États-Unis, une ville qui n’a qu’une promesse : votre vie peut changer d’une seconde à l’autre… si vous avez de la chance. Des millions de gens venus du monde entier jouent aux tables de poker, mais une poignée à peine se risque aux plus grosses tables. Les fortunes changent de main, le poker devient alors un sport extrême. Les joueurs sont tout autant aveuglés par le romantisme des grandes pertes que des grandes victoires, ou, comme l’explique l’un d’entre eux : « Notre poker est un art, les autres se contentent de tirer sur une cible mais nous, notre cible est vivante, et elle riposte. »

Qu’on se le dise, le poker ne me passionne pas le moins du monde. Je n’ai jamais éprouvé une once d’intérêt pour ce jeu. C’est bien là ce qui m’a poussé à lire Le plus gros jeu, deuxième livre du défunt écrivain Al Alvarez publié chez Métailié. Je n’étais pas exactement curieux d’en apprendre plus sur le poker, mais de savoir si l’auteur était en mesure de capter mon attention tout un livre durant sur le sujet.

Avant même le poker et ses joueurs, il y a le décor qu’Al Alvarez plante à merveille, comprenez la ville de Las Vegas, son climat, ses casinos, et ses différentes facettes, de la plus clinquante à la plus obscure : « Les casinos trônent sur la terre brûlante comme des jouets extravagants échoués sur la plage, leurs enseignes clignotant, nous faisant de l’oeil, s’emberlificotant, étincelant follement, comme s’ils vivaient leur chant du cygne, avant que la batterie s’épuise. » Les quelques descriptions nous transportent instantanément sur place et permettent au lecteur de se projeter là où il n’ira peut-être jamais. Bien que l’on connaisse tous Las Vegas, au minimum par le prisme du cinéma, le dépaysement est assuré. Une destination qui n’est pas sans conséquences pour beaucoup de ceux qui s’y risquent : « Tous les pigeons du monde entier viennent à Vegas dans l’espoir que leur chance tourne, mais un perdant reste un perdant, où qu’il aille, et ils finissent tous par sombrer dans le désespoir. D’où les agressions, d’où la violence, d’où les vols. »

A Las Vegas, les jeux se trouvent en pagaille. Parmi ces jeux, aux dires de ses pratiquants et d’Al Alvarez, il y a le poker qui est résolument à part, notamment du fait des impressionnantes sommes d’argent qui sont investies dans les parties. Certains s’autorisent à jouer sans compter, rendant les enjeux des parties colossaux et inconcevables pour le commun des mortels : « Le caractère banal et imperturbable de cette élite qui bouge de grosses sommes d’argent à table est au-delà de toute compréhension pour le joueur ordinaire. Il n’est pas uniquement question de talent et de niveau de jeu, mais aussi d’une tout autre réalité des choses. » La compétition est rude, et les joueurs s’impliquent des heures durant, avec des méthodes différentes et un savoir faire technique qui impressionne : « Pour la plupart des plus grands joueurs professionnels, le poker est devenu un substitut au sport – une activité qu’ils adoptent lorsque leur avantage physique s’est émoussé, mais qui demande la même concentration, le même talent et la même endurance, un exutoire à la compétitivité qui bouillonne en eux. »

L’une des grandes forces de l’auteur est d’arriver, en plus de la ville et du jeu, à saisir la diversité des profils des différents joueurs dont il est question au fil des pages. Il rend parfaitement compte des parcours de vie des uns et des autres, et de leur état d’esprit face au jeu en général, mais aussi dans le cadre des grandes compétitions qu’ils disputent. A cela s’ajoute la dimension intemporelle du récit, alors même que nous sommes au début des années 1980, mais peut-être cela est-il dû à Las Vegas où le temps semble s’arrêter. Quoi qu’il en soit, la beauté de la plume d’Al Alvarez et la justesse de son regard insufflent une véritable beauté à une chronique qui aurait tout aussi bien pu être purement clinique et technique.

Al Alvarez nous offre une plongée réaliste et immersive dans l’univers du poker au coeur même de Las Vegas. Le plus gros jeu est un livre fascinant et passionnant. Ecrit d’une main de maître, il a tous les atouts pour satisfaire bien plus que les amateurs de poker.

Brother Jo.

FAIS-LES PLEURER de Smith Henderson et Jon Marc Smith / Belfond

Make Them Cry

Traduction: Maxime Berrée

Première collaboration entre Smith Henderson et Jon Marc Smith. Si le second est hors des radars, le premier, Smith Henderson, est l’auteur d’un premier roman noir brillant, sorti en France en 2015 Yaak Valley, Montana où, inspiré par son passé d’éducateur spécialisé, il racontait l’Amérique des marges dans l’Amérique des années 80. Par la suite, il a beaucoup travaillé avec Phillip Meyer sur The Son l’adaptation en série de son extraordinaire roman Le fils, racontant une famille texane sur trois générations et interprété notamment par Pierce Brosnan. Ce retour est donc une bonne nouvelle.

“Diane Harbaugh, l’une des recrues les plus coriaces de la DEA, l’agence antidrogue américaine, est celle qu’on appelle pour faire parler les dealers les plus récalcitrants… Jusqu’au jour où l’un de ses indics se suicide sous ses yeux, faisant émerger des doutes sur la nature exacte de leur relation. Sous le coup d’une enquête interne, lâchée par sa direction, Diane perd peu à peu le contrôle. Dans un sursaut rageur, elle part au Mexique rencontrer un certain Gustavo. Celui-ci affirme avoir une info qui pourrait faire tomber tout un cartel. Mais c’est un piège dans lequel se précipite la jeune femme.”

Les lecteurs de Yaak Valley, Montana auront compris rapidement que c’en est terminé de la rudesse et des grands espaces d’un Montana très glauque des années 80. Bon, en deux mots comme en cent, Fais les pleurer est tout bonnement un roman de narcos avec tout ce que ça sous-tend comme fusillades, tueries, coups tordus. poussées de testostérone et montées d’adrénaline en grandes doses. La DEA, La CIA, les Zetas, la Mara 13, tout le monde est bien présent et forcément, si vous avez déjà goûté pareil cocktail explosif, vous savez que cela sera bouillant, sanglant, violent, effréné et j’en passe… Les personnages sont suffisamment bien cernés, tous avec leurs zones d’ombres, leurs failles, c’est hyper-classique mais ça le fait bien. A sa sortie aux USA, le roman a été dézingué parce qu’une partie des dialogues était en espagnol et nécessitait une certaine connaissance de la langue pour bien comprendre certains dialogues. C’était un peu ballot, c’est vrai. Si l’espagnol, y compris à New-York, est en train de devenir la langue la plus parlée sur le territoire américain, elle n’est pas forcément la plus lue et ce souci d’authenticité s’était avéré un gros obstacle. Pour la version française, pas ce genre de souci.

Sans atteindre le niveau de la trilogie de Don Winslow, La griffe du chien, Cartel et La frontière, le roman de Henderson et Smith fait bien le taf. On peut aisément envisager une suite et on imagine très bien que les deux auteurs, pas fous, se verraient très bien l’adapter pour le petit ou le grand  écran.

Clete

L’HOMME APPRIVOISÉ de Horacio Castellanos Moya / Métailié

El hombre amansado

Traduction:  René Solis

La vie d’Erasmo Aragón change soudainement quand il est faussement accusé d’abus sexuel. Il perd son travail dans une université américaine et ne peut plus renouveler son permis de séjour. Après une crise nerveuse il rencontre Josefin, une infirmière suédoise, à laquelle il s’accroche désespérément. Afin d’oublier son passé, ils démarreront une nouvelle vie ensemble à Stockholm, mais les fantômes latino-américains, la monotonie, la dépendance et les anxiolytiques feront ressurgir la paranoïa…

L’écrivain salvadorien Horacio Castellanos Moya n’en est de loin pas à son premier roman. Déjà chroniqué et apprécié chez Nyctalopes avec Moronga, L’homme apprivoisé qui sort chez Métailié est au moins son treizième livre publié en France. Un auteur confirmé donc, mais une découverte pour moi et certainement pour d’autres.

Une citation extraite de L’Apocalypse de Jean, ainsi qu’une d’Arthur Schopenhauer en guise d’introduction, on peut dire que le ton est donné. Les 126 pages qui composent ce court roman ne seront probablement pas une ode à la joie. Mais qui va s’en plaindre ? Et puis, je peux me tromper, on n’est jamais à l’abri d’une fausse piste. 

Une certitude néanmoins. En quelques pages la plume d’Horacio Castellanos Moya fait mouche. Il a un réel talent d’écriture. On sent l’expérience. Les phrases sont précisément ciselées. On se coule dans le texte sans difficulté et avec un plaisir certain. Il a un ton, un sens du dynamisme et une musicalité bien à lui. Nul doute qu’il pourrait écrire sur ce qu’il veut qu’il embarquerait toujours le lecteur. N’est-ce pas là l’apanage des bons auteurs ?

Erasmo Aragón, le héros de L’homme apprivoisé déjà présent dans plusieurs romans de l’auteur, on s’y attache autant qu’il nous irrite. Ici tout du moins. On a là un homme déraciné, apathique, clairement perdu, parfois drôle et parfois plus perturbant car très parano. Tout ou presque devient suspicieux avec lui, ce qui peut prêter à sourire autant qu’à angoisser. Les médicaments tempèrent ses crises mais il est dans une constante lutte avec lui-même. Bien évidemment, son histoire avec Josefin, l’infirmière qui l’a pris en affection et le porte vers d’autres horizons, va lui apporter confort et réconfort un temps, jusqu’à ce que la spirale infernale qui semble l’étouffer prenne à nouveau le dessus par la force des choses. 

Grâce à l’habileté de Horacio Castellanos Moya, ce qui se passe dans la tête de Erasmo Aragón devient « contagieux », et en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, on se retrouve à la fin du livre, aussi égaré que Erasmo, mais conscient de la chance que l’on a de ne pas être à sa place. Une place que lui même est bien incapable de trouver. 

L’homme apprivoisé de Horacio Castellanos Moya est un trop court mais très bon roman. La fin est un peu abrupte tant le livre est bon, frustrante même, car il y avait matière à aller un peu plus loin dans l’histoire, mais ce qui nous est donné à lire est déjà, en soit, un régal. Un ravissement de tous les instants.

Brother Jo.

DE SANG ET D’OR d’Olivier Martinelli / Kubik Editions

Olivier Martinelli pourrait occuper une place plus conséquente dans nos chroniques « noires et engagées ». Né en 1967, le Sétois avait eu son temps un sacré badge of honor en étant publié il y a dix ans (le seul écrivain français à y parvenir) chez 13e Note, l’éditeur (2008-2014) aux références nickel côté fous furieux ou francs-tireurs : Dan Fante, Mark SaFranco, Willy Vlautin… On en parle encore. D’autres textes noirs, souvent infusés de culture rock, suivaient La nuit ne dure pas : L’ombre des années sereines en 2016, Mes nuits apaches en 2020, des participations à des tributes littéraires dédiés aux Thugs, à OTH, à l’album Sandinista de The Clash… Plus récemment, l’auteur s’était consacré à un récit autobiographique (L’homme de miel, 2017) et un diptyque de fantasy, Le livre des purs. Avec De sang et d’or, il renoue avec sa veine originelle, de surcroît au sein d’une toute nouvelle collection, lancée ce printemps.

Des meurtres sordides ensanglantent Paris. Les organes prélevés sur les victimes semblent servir une énigme indéchiffrable, un dessein mystérieux.

Dans une atmosphère de fin du monde, deux lieutenants de la brigade criminelle mènent l’enquête… Porteurs de leurs propres secrets, ils avancent sur le fil du rasoir et vont livrer une ultime partie d’échecs contre l’esprit machiavélique du tueur…

Dans un Paris hivernal contemporain, comme esquissé à l’eau-forte sur une plaque de zinc, des meurtres qui se révèlent bien vite sériels mobilisent l’équipe de Baumel et Cortini, deux flics qu’aucune affinité apparente ne rapproche mais qui pourraient se rassembler par la défiance qu’ils font naître chez leur hiérarchie ou leurs collègues. Dans un style sans falbala, le texte d’Olivier Martinelli se concentre sur la psychologie et les blessures intimes du tueur qui s’amuse à semer des indices macabres sur sa piste mais aussi sur celles de Baumel et Cortini, personnages abîmés et douloureux eux aussi.

Baumel dit l’Ombre est fils de flic, son père a été officiellement tué en opération, aux côtés des anciens qui sont devenus les collègues de Baumel. Mais quelque chose de son passé, de cette relation père-fils, le ronge et le rend désabusé et songeur. Il est solitaire. Son frère a refait sa vie en Amérique Latine. Sa mère perd la boule. Parfois, il trouve du réconfort dans les bras d’une étudiante qui se prostitue et qu’il ne sait pas aimer.

Cortini est seul lui aussi, largué par sa compagne, fille d’un hiérarque policier. Il boit la tasse sur le plan sentimental. Ses nuits sont hantées de visions cauchemardesques qui ne sont peut-être pas sans lien avec la psyché du tueur. Ses seuls amis : son père, écrivain compulsif mais sans ambition, et un voisin fan de rock comme lui.

Des meurtres en série, c’est en soi un sale boulot. Mais ceux-là semblent s’affirmer tout spécialement comme une adresse à ces deux flics cabossés, en porte-à-faux avec leur milieu professionnel. Une enquête qui les obligera à affronter leurs souvenirs et leurs blessures les plus secrètes, le vertige de leur destruction aussi. De la même manière qu’une formation ramassée guitare-basse-batterie peut nous faire toucher du doigt les sommets de la musique électrique, Olivier Martinelli revisite avec trois forts personnages la notion du duel où l’adversaire est l’autre et soi-même en même temps.

Un beau jeu d’échecs où les pièces maîtresses, le tueur, les deux flics, sont d’un métal écorcheur.

Paotrsaout

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