Marie et Rachel sont inséparables. La première prend soin de la seconde. Elles habitent sur une vedette hollandaise amarrée le long d’un canal à Liège. Leur quotidien est fait d’arnaques, de galères, de jeux et de folie.
C’est avec L’apparence du vivant, paru aux éditions Inculte en 2022, que l’on avait découvert la plume de l’autrice belge Charlotte Bourlard. Roman singulier qui remportera, à juste titre, le prix Sade. Son univers noir, étrange et pour le moins « malaisant », m’avait d’emblée séduit. Ma curiosité vivement piquée, j’en suis venu à réaliser un entretien fleuve. Ce livre plein de promesses m’a naturellement fait guetter la publication d’un deuxième. Nous y voilà. Mais changement de crèmerie. C’est désormais chez Au Diable Vauvert que ça se passe et le petit deuxième s’appelle A trois, on saute. Alors, aussi bon que le premier ?
Retour à Liège, qui servait déjà de décor à L’apparence du vivant. Cette fois-ci en compagnie d’un duo de femmes, parfois attachantes, parfois détestables, mais surtout cintrées et pernicieuses. Sur leur bateau, leur foyer, c’est depuis toujours qu’elles naviguent dans la marge. Mais c’est à pied ou en train qu’elles déambulent, allant gaiement et dangereusement de forfait en forfait, de folie en folie, de victime en victime. Une paire de paumées sans gêne, reines de la manipulation, qui rivalisent d’imagination pour commettre leurs crimes et magouilles en tout genre. Derrière cette vie, en toile de fond, un passif familial sombre. Si on ne sait jamais précisément où l’on va, dans cette histoire, on présume néanmoins que nos deux protagonistes vont bien finir par payer les conséquences de leur équipée sauvage. Mais quand ? Le rythme va crescendo et le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière et fatidique page.
Si le ton est parfois drôle et décalé, les situations rocambolesque, la vilénie des actes et l’atmosphère glauque bien pesante ont de quoi vous faire passer l’envie de rire. C’est avec plaisir que l’on retrouve la plume simple et percutante de Charlotte Bourlard qui ne craint jamais d’être cru, frontale et perturbante. Elle ne prend pas de pincettes, c’est certain. Avec A trois, on saute, elle continue d’explorer les bas-fonds de la société sans jamais porter de jugement sur les marginaux qui peuplent son univers. Il lui arrive même de leur donner une part de lumière dans la noirceur qui est la leur.
Le décapant nouveau roman de Charlotte Bourlard est du noir dans sa plus belle laideur. Une plongée en apnée dans la misère sociale aux côtés de personnages sur la brèche. La confirmation d’une voix atypique au charme crasse.
Une fois n’est pas coutume, c’est le nez orienté vers l’Est que je rédige cette chronique. Le Missouri ? Ou Loctudy (dans la même direction mais plus simple à rallier) ? Que nenni. Dirigeons-nous vers la Croatie. Découvrir le roman de Zoran Ferić est un demi-hasard. Il n’est traduit que pour la deuxième fois en français et, à vrai dire, j’ignorais jusque-là l’existence même de cet homme. Toutefois, je garde un œil vigilant sur les productions de la maison d’édition Noir sur Blanc, installée en Suisse. Elle m’a déjà habitué à une qualité de textes, certes pas forcément noirs, mais bien bons à mon goût comme celui-ci de Zoran Ferić, un journaliste, romancier et nouvelliste né en 1961.
Quel est le point commun entre la mort d’une enfant de six ans sur une île croate et l’effondrement des empires communistes en Europe de l’Est ? Un lien existerait-il avec la gonorrhée d’un hermaphrodite ? Le roman policier se transforme en une comédie grotesque et diabolique : tous les maux de cette petite île, microcosme symbolique, proviennent de la paranoïa née de la perte de la mémoire collective, de l’histoire et de la morale.
1992. Sur Rab, une île de la galaxie insulaire croate, on enterre une petite fille morte de maladie, fille d’un ami du personnage principal, un médecin légiste de retour au bled pour des raisons pas très claires. La guerre qui va ravager totalement la Yougoslavie (au point qu’elle en deviendra l’ex-Yougoslavie), a commencé mais n’est qu’un tonnerre lointain sur les massifs montagneux, là-bas sur le continent. Sont-ils pourtant rassurés ces habitants ? Non. Cet événement est en soi déjà un véritable drame, et ce n‘importe où ailleurs. Mais est-ce l’effet de décennies d’événements politiques lourds (guerres fratricides entre factions pro ou antinazies pendant la Seconde Guerre Mondiale + régime socialiste certes titiste mais néanmoins totalitaire) ? Celui d’un microcosme îlien propice aux comportements euh bizarres ? Celui des vins de l’Adriatique ou d’autres liqueurs plus fortes qu’on consomme allégrement là-bas, pour ne pas faire différemment des voisins de la planète Balkans ? Très vite, le roman plonge dans les bizarreries de cette communauté, dans ces anecdotes qui la racontent et amènent à penser qu’ils sont décidément bien tarés. Ce qu’un peu de modestie et de relativité amènerait à nuancer. Penchez-vous sur un groupe humain à l’échelle d’un village, d’une commune, d’un canton… et vous trouverez les mêmes figures locales, droites ou tordues, les mêmes traditions ou habitudes étranges, les mêmes secrets éventés, les mêmes souvenirs moisis, les mêmes crispations ou haines. Et un humour local assez peu partagé ailleurs, probablement. La base de bonnes histoires, peut-être. La base d’histoires dérangeantes comme celle-ci sûrement. Car bien vite, on retrouve le cadavre d’un travesti roumain tandis que la dépouille de cette pauvre fillette abandonne son caveau…
Le texte de Zoran Ferić invite à une escapade géographique, historique et sociologique diablement rigolote. Oui, terminons cette suite d’adjectifs par un terme séduisant, quand même. Le gars est féroce avec ses pairs, c’est le moins qu’on puisse dire. Il résulte de ceci un roman tonique, consternant et cocasse à la fois. Une adaptation au cinéma a été réalisée en 2023. On aurait envie de la voir.
Pour finir, je ne saurais pas dire si, en langue croate, il existe un mot pour se rapprocher du weirdo américain ou du foutraque français. Il le mériterait amplement.
PS ; on aura sans doute pas l’occasion de le dire souvent. Alors un grand merci au travail de la traductrice capable de nous donner un texte qui régale, dans cette langue qui est la nôtre.
« Raciste et corrompu, le député Ritchie Gulliver est retrouvé mort dans un entrepôt d’Édimbourg.
Les suspects sont nombreux : concurrents, opposants politiques, victimes de ses escroqueries…
Sorti de désintoxication, l’inspecteur Ray Lennox est chargé de l’enquête. »
Quand on parle de polar écossais, on a tendance, et je fais mon mea culpa, à citer William McIlvanney et son fils Liam McIlvanney, Ian Rankin, Val McDermid ou à s’émerveiller sur Alan Parks quand on n’a jamais ouvert un roman glaswégien du clan McIlvanney. Alors peut-être est-ce parce qu’il n’écrit pas que des polars ou qu’il n’est pas dans la hype mais on oublie souvent de citer celui qui nous emmène vraiment dans le pire de l’Ecosse, à Edimbourg, je veux parler d’Irvine Welsh. Sûrement trop réaliste dans ses écrits, trop effrayant pour le lecteur en quête de polars d’investigation grand public, l’auteur de Trainspotting continue pourtant à écrire des polars qui flinguent ses lecteurs courageux tout en poursuivant sans relâche une critique méchamment acerbe de notre société consumériste et des nantis qui bénéficient de l’impunité pour leurs méfaits et saloperies.
Utilisant un parler spécifique de la capitale écossaise, Welsh nous plonge non pas dans le caniveau mais au plus profond des égouts d’Edimbourg et c’est moche, c’est sale, désespéré et certainement plus proche d’auteurs ricains comme Palahniuk de Fight club ou Brett Easton Ellis d’American psycho que de ses compatriotes.
Suite de Crime (2008) sorti en 2014 Au diable Vauvert et adapté en 2021 en une série très réussie visible actuellement sur Polar+ avec un Dougray Scott très convaincant dans le rôle de Ray Lennox flic borderline poursuivant un psychopathe, Les longs couteaux ne nécessite pas d’avoir lu le précédent pour entrer dans l’enfer. Aucun problème pour suivre, si on a les couilles (vulgarité volontaire mais totalement justifiée), Ian Lennox dans son terrible chemin de croix. Lennox subit pas mal de traumatismes et addictions qu’on attribue souvent aux flics de polars mais à la différence de certains auteurs qui accumulent les poncifs, chez Welsh tout parait très crédible, très en phase avec la terrible quête de Lennox aidé par un flic londonien aussi tourmenté que lui nommé Mark Hollis (un hommage au leader disparu de Talk Talk ?).
Irvine Welsh aurait raté le Booker Prize en choquant la sensibilité de certains membres du jury et on veut bien le croire. Ce roman trash, vulgaire diront certains détracteurs ou tout simplement très réaliste comme énonceront ses partisans dont je fais assurément partie ne s’adresse pas à tous les publics et il suffira au lecteur d’aller au bout d’un prologue éprouvant pour savoir s’il est prêt psychologiquement à accompagner Ray Lennox dans cette série de meurtres par émasculation. Oui quand même, c’est mieux de prévenir. Dans cette traversée du Styx uniquement tempérée par un humour aussi sombre que le climat ambiant, Welsh nous raconte les bas-fonds d’Edimbourg, nous convie à des excursions glauques à Londres et fait naître les origines de l’abomination plus loin, sur les pistes de ski des Alpes et à Téhéran dans la barbarie iranienne des mollahs.
« Les changements constants et rapides de notre monde cantonnaient le peuple dans un état de peur et de soumission absolu. Dressés à accepter leur propre servilité par la culture de la téléréalité et des tabloïds, ils en venaient à tolérer, voire à vénérer les abus des élites. »
Le verbe est puissant, les attaques contre les élites particulièrement percutantes, la faiblesse humaine est appréhendée à chaque page. Effroyable cauchemar, Les longs couteaux d’Irvine Welsh est un très grand polar certes trash mais également admirable dans son discours… pour public très averti.
Il y a déjà quelques années (2021), nos chroniques se faisaient l’écho de la publication et traduction du recueil de nouvelles Friday Black d’une nouvelle plume américaine, Nana Kwame Adjei-Brenyah. « Foisonnant et insolite » en disait à l’époque la collaboratrice de Nyctalopes. Le retour de Nana Kwame Adjei-Brenyah signifie à nouveau une confrontation avec un truc aussi américain que le donut, j’ai nommé la violence viscérale.
États-Unis, dans un futur proche : les condamnés à mort ou à perpétuité ont la possibilité de participer à un programme de télé-réalité extrêmement populaire, Chain-Gang All-Stars. Sous les yeux d’une foule déchaînée et de millions de streameurs, ils se livrent à des combats d’une rare violence, à la manière des gladiateurs de la Rome antique. Ceux qui survivent à trois années d’épreuves sont graciés. Enchaînant les victoires, Loretta Thurwar, combattante hors pair et superstar du programme, est en passe d’atteindre son but. Mais pour cela, elle va devoir déjouer les pièges que lui tend la production, prête à tout pour accroître son profit.
Le dernier combat de Loretta Thurwar se présente sans détour comme un roman d’anticipation ou un roman dystopique. Pourtant, bien étayé par des faits actuels, il pourrait relater une réalité en devenir. En effet, les Etats-Unis n’ont pas fini de se débattre avec leurs démons. Par exemple, répondre au crime par la violence et le sang (peine de mort), faire de n’importe quoi un divertissement, un produit d’entertainement (télévisuel what else ?) et ne jamais perdre une occasion de faire du fric. Oui, le système pénitentiaire américain est déjà largement aux mains du secteur privé et pour les entreprises qui s’en partagent le marché, il ne fait pas de doute qu’il faut châtier, emprisonner, à tour de bras, et en tirer profit. Sans grande surprise, les minorités américaines sont surreprésentées derrière les barreaux, aujourd’hui déjà, dans la société à venir évoquée par l’auteur également. Le titre original du roman, très acide, Chain-gang All-Stars, renvoie directement à l’époque de l’esclavage. Un chain-gang était un groupe d’hommes, d’esclaves enchaînés pour réaliser une tâche identique ou subir un châtiment partagé. Que l’étiquette soit attribuée à un show où les Noirs dominent (parce qu’ils sont nombreux à purger une peine) ne relève ni du hasard ni de la naïveté de ses créateurs, hommes d’affaires et politiques blancs.
Le roman s’écoule entre plusieurs strates. Celui des héros de l’arène et de leurs aventures, de leurs paliers successifs vers la notoriété, peut-être la délivrance, l’amnistie et la liberté. Ou bien alors vers la chute, sanglante, sous les yeux des spectateurs et téléspectateurs. Nous connaissons ainsi les trajectoires de protagonistes de ces mauvais jeux du circus maximus américain. Leurs efforts pour survivre (on peut s’entretuer dans une même équipe à des moments choisis par la prod télé), pour essayer de polir les règles drastiques voulues par celles-ci et s’élever au-dessus (combien de temps ?) de l’horreur et de l’anéantissement. Tout All-Stars du duel à mort que soient ces personnages dont fait partie Loretta Thurwar, il n’en reste pas moins des humains. Avec leur passé (ils ont commis un ou des crimes et certains sont de vrais innocents), leur frousse de vivre ou de mourir, leur colère, leurs sentiments. Thurwar est Noire et lesbienne. En affaire avec une autre lame experte de son gang, experte mais pas tout à fait à son niveau. Il lui reste à tuer à et à survivre pour avancer vers la… rédemption ? Pour les tarés de Gladiator mixé avec Rollerball mixé avec Koh-Lanta (enfin, ceux qui savent lire encore…), il y a là dans ce texte de quoi se brancher sur des épisodes d’un bon drama sanglant.
La fantaisie, l’imagination, de Nana Kwame Adjei-Brenyah serait difficilement supportable sans les inserts de personnages révoltés par ce show américain nouvelle génération. Des spectateurs. Des gladiateurs. Du petit personnel. En proie au doute momentané ou alors à la révolte, rusée ou ouverte. Ce qui pourrait déposer un grain de sable dans cette belle machinerie médiatique…
Nana Kwame Adjei-Brenyah nous parle d’une Amérique de bientôt peut-être. Inchangée. Raciste. Obsédée par une justice qui a tout du châtiment. Obsédée par l’argent et le spectacle. Il rappelle également que des Américains ne se satisfont pas de cela et qu’ils essaieront de lutter. Salutaire de le rappeler.
Il y a plus de trente ans, à la veille de la catastrophe de Tchernobyl, un meurtre a lieu à Mexico. La victime, un inconnu d’une soixantaine d’années, est probablement originaire du bloc de l’Est. Pourquoi l’homme était-il au Mexique à ce moment-là ? Et quel est le rapport entre l’accident du réacteur nucléaire et son assassinat ? Celui-ci est-il le fait du KGB ? Ou, peut-être, des responsables de l’industrie nucléaire américaine ?
Nous retrouvons le commissaire Heller dont nous avions lu les débuts dans la police est-allemande dans Je vis sortir la bête de la mer, sorti chez Actes Sud en 2022. Il proposait déjà un voyage dans le passé nazi de l’Allemagne. Tout comme dans le premier opus, c’est surtout la fuite des cerveaux scientifiques allemands à la chute du régime, les uns vers les USA et les autres vers l’URSS et leur contribution essentielle à la création de la bombe nucléaire et leur investissement dans le nucléaire civil dans les deux empires qui est le moteur d’une intrigue mêlant astucieusement éléments de polars d’investigation et pur roman d’espionnage.
Heller est traumatisé par le passé de son pays, son père ayant répondu aux sirènes du national-socialisme jusqu’à perdre la vie sur le front de l’Est, en Ukraine en combattant le communisme pour le Reich. Alors que le meurtre d’un inconnu dans les rues de Mexico n’est pas de son ressort, à un moment où sa vie bascule avec le départ de sa femme, un détail va attirer son attention et créer une fascination qui va l’expédier au Mexique, à New-York, à Harrisburg sur les lieux de l’accident à la centrale de Three Mile Island. Néanmoins, les pages les plus fortes de son investigation se trouvent en URSS et surtout en Ukraine où on voit le traitement étatique réservé aux victimes de la catastrophe de Tchernobyl et les malfaçons et détournements de fonds qui ont permis un tel désastre. On sait depuis longtemps que la vie d’un homme n’a pas la même valeur en Russie qu’en occident et le propos s’avère essentiellement pesant, grave, triste, austère, pas une once d’humour, la triste réalité du bloc de l’Est des années 80.
« Ne rien savoir quand quelqu’un disparaît, ce n’est pas bon signe. D’habitude, on entend dire qu’un tel a été emmené à tel ou tel endroit, tout le monde est censé le savoir, et puis les autres sont de nouveau sur leurs gardes, la famille sait que tout est normal, il est dans un camp, il reviendra un jour. Mais quand personne ne sait rien, ça veut dire que c’est grave, qu’il vaut mieux ne pas poser de questions. Je n’ai pas posé de question. J’étais un bon fonctionnaire. J’ai peut-être été un mauvais frère. Mais c’est comme ça dans notre pays. Certains disparaissent, c’est comme ça, les familles se sont habituées. C’est comme la guerre, on s’habitue. »
Alors que l’enquête montre du doigt, accuse le KGB, le lecteur apprendra que les apparences sont parfois trompeuses et qu’il existe d’autres leviers que l’obéissance à un régime ou l’amour de la patrie, plus personnels, plus intimes, qui peuvent animer les êtres humains.
Prenant et particulièrement instructif en cette période trouble.
« Bologne. Grazia Negro est encore étourdie par l’anesthésie de la césarienne et elle sourit. Enfin, elle a découvert ce qu’elle voulait être : une mère. Finies les enquêtes, les morts, les chasses aux monstres. Elle est heureuse. Mais elle se rend compte que quelque chose ne va pas. Une infirmière lui prend ses deux bébés, tandis qu’un officier pousse son lit hors de la chambre. Son équipe l’enlève à la maternité pour la mettre à l’abri.
L’Iguane, le tueur fou qui s’en était pris aux étudiants des années auparavant, a disparu de l’établissement psychiatrique où il était détenu, laissant deux morts derrière lui. Le Monstre veut se venger et c’est Grazia qui l’avait attrapé. Aucune des personnes impliquées dans l’affaire n’est à l’abri. »
Le temps des hyènes, Une affaire italienne, Péché mortel ; au fil des ans, Nyctalopes a lu avec plus ou moins de bonheur les livres de Carlo Lucarelli, grand auteur transalpin remontant le temps pour offrir des romans noirs explorant l’Italie à différents moments de son histoire tourmentée du vingtième siècle. Son passage au thriller était donc pour nous une surprise mais, en fait, notre trop modeste connaissance de l’œuvre du maître italien nous avait fait oublier qu’il avait plusieurs cordes à son arc. Bien loin d’une nouveauté pour lui, c’était juste un retour aux sources, vingt cinq ans en amont quand dans Almost Blue, publié à la Noire de Gallimard en 2001, Grazia Negro découvrait et confondait L’iguane, psychopathe ainsi surnommé pour son talent à se fondre dans la masse lui permettant d’échapper à la police. Certainement que les lecteurs d’Almost Blue qui s’en souviennent et qui retrouvent la policière et le tueur fou à lier comprendront mieux que les autres la cause de la panique à l’annonce de l’évasion du monstre qui végétait dans un hôpital psychiatrique. Malgré la présence de deux victimes massacrées lors de son évasion, on s’étonne de cet effroi vis-à-vis de ce psychopathe pesant 50 kilos tout mouillé et… aveugle.
On débarque donc dans un pur thriller et on pénètre dans un brouillard très épais tout comme Negra dont c’est ici la troisième enquête après Loup-garou, la première, sortie à la Série Noire en 2003. Lucarelli nous a habitués à des romans courts et L’iguane sera bouclé en 200 pages emplies de violence, d’une tension créée d’entrée par un Lucarelli qui maîtrise parfaitement son sujet et se joue du lecteur. Si Negra se sent en danger, on découvre ou retrouve dans son entourage des personnages beaucoup plus vulnérables qui ne pourront pas se défendre quand le barbare viendra semer le mort autour de lui. Du coup, le roman fonce, hurle, ne s’intéresse pas au cadre ni réellement aux personnages, se concentrant sur une enquête menée tambour battant avec des fausses pistes dans lesquelles nous fonçons comme l’équipe d’enquêteurs et animé d’un superbe coup de théâtre à la moitié de l’histoire.
L’iguane, dans un genre thriller avec tueur psychopathe que nous ne prisons pas particulièrement, n’est certainement pas notre roman préféré de l’auteur mais fait néanmoins parfaitement bien le taf. Carlo Lucarelli glace le lecteur jusqu’à la dernière page sans pour autant le noyer dans des flots d’hémoglobine.
Faire rire n’est pas donné à tout le monde, provoquer une hilarité constante dans une atmosphère très noire tient du talent et Sébastien Gendron, roman après roman, nous prouve qu’il possède ce talent, sûrement aussi le fruit du travail et d’une observation fine et redoutable de ses contemporains, et de leurs travers. Python est le deuxième volet d’un triptyque consacré à la France rurale introduit par Chevreuil où il flinguait les comportements fachos des autochtones d’une commune rurale française indéterminée. Quittant le bourg historique, il s’intéresse aujourd’hui à un lotissement bourgeois périphérique, bon chic bon genre, voisins vigilants, jardins chouchoutés peuplé d’arrivants séduits par une vie plus saine à la campagne tout en restant un peu à l’écart des péquenots : la campagne sans les nuisances, un entre-nous rassurant, un lotissement nommé Washington où les avenues, rues, allées portent le nom d’états américains. Du coup, là-bas, on se prend un peu pour des Ricains, des wasps, pas de clôture, des bonnes manières collectives, des amitiés en carton, de la bienveillance à dégueuler partout. Enfin en apparence, parce que dès son entrée dans ce décor Desperate Housewives du bocage, peuplé de barbies barbantes, le lecteur voit qu’on peut aussi s’y débarrasser d’un importun en l’achevant au démonte-pneus après l’avoir raté en lui passant dessus en voiture. Et ce n’est qu’un début …
Constance Deltheil n’aime pas son fils Hippolyte et on la comprend : 5 ans, infect et mauvais. Si ça n’avait tenu qu’à elle, d’enfant elle n’aurait jamais eu. Et certainement pas avec Damien, son mari. La solution, ce serait de partir aussi loin que possible sous une fausse identité pour qu’on ne la retrouve jamais. En Inde, pourquoi pas ? Mais le jour où elle achète son billet pour Bangalore, Damien meurt d’un bête accident vasculaire. Comment Constance va-t-elle faire pour s’échapper désormais ? Et ce python qui hante les canalisations et met le petit lotissement où ils vivent en émoi…
Dans chaque roman de Sébastien Gendron, des personnes ou des catégories sociales sont passées à la moulinette. Dans Python, fidèle à sa réputation, il attaque à l’arme lourde. Pour bien fêter le 8 mars, la journée de l’année où elles sont célébrées dans le millénaire de l’homme, Sébastien Gendron se paye les femmes. Les mères, les épouses, les amies, toutes vont morfler. Bon Gendron peut sérieusement déclarer qu’il voulait interroger la notion de maternité mouais, en fait, il se défoule en exprimant ce que beaucoup d’hommes peuvent parfois, peut-être, occasionnellement penser un tout petit peu, juste un chouia… plus ou moins. Pas une pour rattraper l’autre, pas une à sauver. Néanmoins la plus remarquable est quand même cette Constance qui possède toutes les mauvaises cartes : épouse qui veut se barrer, veuve « joyeuse », voisine peu aimable et mère qui déteste, le mot est faible, son enfant. A son crédit, Hyppolite, son fils de cinq ans est une véritable petite ordure, (pas d’autre définition), un petit psychopathe, qu’on a envie de tarter dès son apparition et sa mère, symbole de la résilience passive a finalement bien du mérite de ne pas recourir plus souvent à la bonne torgnole des familles.
Mais arrive le sauveur, Lucas Daux, impénétrable comme un gardien des Reds un mercredi soir au Parc, et ô combien imprévisible. Un beau personnage le Lucas, un vrai salopard donnant un beau lustre noir à un polar très drôle. Constance, récemment veuve, doit trouver un substitut de père pour son petit Attila, Lucas pourquoi pas ? quand elle s’enfuira… en Inde, au paradis des violeurs ? Quelle brillante idée… mais avant, Washington montrera l’étendue de ses bassesses tandis qu’un python erre dans les canalisations en une remarquable démonstration de légende urbaine allant de ses origines à son éclosion et sa pleine maturité.
Foutraque, barge et en même temps si finement proche d’une réalité, animé par un mauvais esprit évident, privilégié. On est dans les mêmes univers un peu barrés de Tim Dorsey, les bons reconnaîtront…Totalement conquis, hilarité garantie.
PS : je regretterai juste qu’un personnage se nomme Lucas Daux qui, dans la réalité, est un footballeur professionnel et je ne peux imaginer qu’un joueur ayant défendu vaillamment les couleurs du FC Nantes ait un mauvais fond comme son homonyme romanesque.
En 2022, la collection Terres d’Amérique publiait la traduction française du premier roman de la Canadienne d’origine autochtone Katherena Vermette, Les Femmes du North End, ensemble choral ancré dans le terreau social de la capitale de l’Etat du Manitoba, Winnipeg. Les filles de la famille Stranger signe le retour romanesque de l’autrice (par ailleurs poétesse), avec un texte de nature semblable : des femmes de la même famille, de trois générations successives, racontent leur traversée des jours, émaillés des difficultés ou des fléaux malheureusement répandus parmi les femmes autochtones au Canada, population parmi les plus fragilisées.
Margaret, Elsie, Phoenix, Cedar : quatre femmes, mères et filles, issues de la communauté amérindienne du North End, un quartier défavorisé de Winnipeg, Manitoba. Quatre membres d’une même famille, les Stranger, chacune hantée par ses propres démons. Quatre personnages qui cherchent désespérément la lumière.Dans cette fresque poignante, Katherena Vermette immerge le lecteur dans l’univers mouvant d’une lignée de femmes autochtones, dessinant la force de leurs liens, la souffrance héritée du passé et l’espoir de briser enfin la fatalité…
Ne cherchez pas d’intrigue. Margaret, Elsie, Phoenix, Cedar chroniquent leur vie de tous les jours. Ce qu’elles font, ce qui leur arrive (ou leur est arrivé plus tôt), ce qu’elles pensent et ressentent. Il existe ainsi un admirable décalage avec la récurrente banalité des faits et sentiments rapportés et la vivacité qui se dégage de l’écriture. Phrases sèches, précises pour une évocation puissante, nerveuse. A chaque fois que l’une de ses femmes, jeune ou âgée, s’élance dans un chapitre, nous sommes à ses côtés mais aussi au plus proche de son esprit, ce qui n’est pas la moindre réussite du texte de Katherena Vermette, superbement authentique et âpre.
Qui connaît les maux qui affectent souvent les hommes et les femmes d’origine autochtone en Amérique du Nord ne sera pas totalement surpris de retrouver leur sinistre palette. Qui les découvrirait verrait se préciser un véritable enfer boschien. Hommes atomisés par l’abandon de soi, les addictions, la délinquance, la précarité, les parcours de vie erratique, le racisme ordinaire ou institutionnel. Femmes écrabouillées de même, pour lesquelles s’ajouteraient, plus qu’à leur tour, les violences conjugales et sexuelles. Margaret, Elise, Phoenix et Cedar : chacune d’elle illustre des nuances cruelles d’une souffrance à la fois reproduite depuis des décennies et toujours contemporaine. Katherena Vermette, qui se définit elle-même comme une activiste de cœur et d’esprit au service des femmes autochtones, n’a pas à forcer le trait, hélas. Ce qu’elle raconte est une réalité poignante.
La famille Stranger, ses femmes vont mal. Pourtant il suffirait, peut-on penser, que les liens familiaux ne s’effilochent pas, que le meilleur qui existe aussi chez les individus puisse s’exprimer et fasse une différence positive pour qu’une existence tragique devienne endurable, plus simple, et permette d’échapper au cercle de la fatalité. Cet espoir palpite à travers les pages du roman et se retire souvent, malmené par les événements. Mais il y a Cedar, la plus jeune, et avec elle, une fille Stranger pourrait ne plus rester étrangère à une vie exaucée…
Un texte d’une grande acuité sociale en même temps que d’une grande intimité avec ses personnages. Servi par la force d’une écriture directe, aux marches du genre noir cher à nos cœurs.
On avait été très impressionné par La dernière ville sur Terre, premier roman de Thomas Mullen, lauréat du James Fenimore Cooper Prize de la fiction historique en 2007 et sorti en 2023 chez Rivages. Cette histoire de confinement d’une communauté pendant la terrible épidémie de fièvre espagnole au début du vingtième siècle permettait de façon assez troublante une comparaison avec la période Covid d’où nous sortions. Mais, si on excepte une incursion dans la SF, c’est sa solide série polar entamée avec Darktown et basée sur la ségrégation raciale dans le berceau du KKK à Atlanta à la fin des années 40 qui lui a donné ses lettres de noblesse chez les amateurs de polars.
Boston, 1943. La journaliste Anne Lemire rédige la « Clinique des rumeurs », une rubrique qui réfute les nombreux on-dit circulant en ville, qu’ils soient des mensonges propagés par des espions de l’Axe ou de simples ragots nés de la peur et de l’ignorance. L’agent spécial Devon Mulvey, l’un des rares catholiques du FBI, passe ses semaines à prévenir le sabotage industriel et ses dimanches à débusquer les ecclésiastiques à la loyauté suspecte. Lorsque l’histoire d’Anne sur la propagande nazie croise l’enquête de Devon sur la mort d’un ouvrier…
Les lecteurs de Thomas Mullen savent que l’Américain offre toujours un décor hyper soigné, complet, le plus proche de la réalité historique et que cette minutie, malgré le talent de l’auteur, donne parfois des pages qui peuvent sembler trop explicatives. L’expérience vous prouvera le contraire, tous ces détails permettant de mieux comprendre le comportement de certains personnages et les méchants choix cornéliens qu’ils seront obligés de faire. La passion ou la raison, le pays ou la famille, le devoir ou le cœur. Alors, peut-être que l’aspect historique et sociétal avec ses communautés irlandaise, juive et italienne qui se défient, s’agressent, prend parfois quelque peu le pas sur l’aspect polar mais le talent de conteur de Mullen fait très bien passer tous ces messages venus des trottoirs, entrepôts et bistrots bostoniens.
« Les Noirs sont paresseux. Les Irlandais s’enivrent. Les Italiens sont des criminels. Les juifs sont des vampires. »
C’est dans ce cadre bostonien bouillant d’opposition à l’entrée en guerre en Europe des soldats américains en 1943 qu’Anne Lemire, juive, journaliste spécialisée dans le démontage des « fake news » les plus crétines mais aussi les plus pernicieuses et Devon Mulvey agent catholique irlandais du FBI vont se rencontrer et unir leurs forces pour savoir la vérité autour d’un groupuscule pronazi et antisémite. L’intrigue, de premier plan, séduira tous les amoureux de grandes fresques. Bien sûr, chacun verra une multitude de parallèles possibles avec la situation actuelle : la désinformation, l’antisémitisme ; la politique extérieure ricaine et bien d’autres aspects qui permettront peut-être de mieux appréhender cette identité américaine.
On ne va pas se mentir, ce roman se mérite parfois mais le plaisir est bien supérieur à l’effort consenti en début de lecture. Dans une note superbe de fin, Mullen explique que les noms des principaux personnages ont été choisis dans son propre arbre généalogique, grands-parents et arrière-grands-parents. On comprend mieux le soin apporté aux esquisses d’Anne Lemire et Devon Mulvey…
Un grand roman historique et politique doublé d’un bon polar, premier volume d’une trilogie, Thomas Mullen la grande classe !
Bien connu comme tête pensante du projet musical The Mountain Goats formé en 1991 et avec lequel il officie en solo ou entouré de musiciens, incontournable groupe de la scène indie folk qui s’est d’abord fait connaître par nombre d’enregistrements très lo-fi avant de prendre le chemin des studios, l’américain John Darnielle a largement plus d’une corde à son arc et il n’a pas fini de nous surprendre. C’est en 2008 qu’il publie son premier livre Black Sabbath: Master of Reality, pour revenir ensuite en 2014 avec Le loup dans le camion blanc (en 2015, en France, chez Calmann-Levy) et en 2017 avec Universal harvester. Il publie en 2022 La Maison du diable, qui arrivera chez nous en 2024 grâce à la maison d’édition Le Gospel, un ambitieux et fascinant roman qui a tout pour devenir culte. C’est à cette occasion que John Darnielle a accepté de répondre à mes questions, pour un résultat passionnant, à l’image de son dernier livre.
J’ai lu que l’idée du roman a émergé quand vous avez entendu parler de la « la doctrine du château ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la « la doctrine du château » et en quoi elle a influencé votre livre ?
Oui – la « doctrine du château » est une loi très ancienne, comme le dit Gage dans le livre ; la plupart des pays n’en ont plus l’utilité. Elle trouve son origine dans l’idée que toute personne s’introduisant dans un château peut s’attendre à être tuée par le roi ou par les gardes du roi – et nous savons que c’est vrai pour les rois, n’est-ce pas, c’est leur château, ils font ce qu’ils veulent. La « doctrine du château » stipule que dans votre propre maison, vous êtes le roi – votre maison est votre château, et dès que quelqu’un met le pied dans ses murs, vous pouvez agir pour défendre le château comme vous l’entendez. Comme je l’ai dit, il s’agit d’une ancienne et obscure loi. Mais aux États-Unis, elle a été utilisée récemment par le dangereux et insensé lobby des armes à feu : les personnes qui veulent tirer sur quiconque entre sur leur pelouse ont invoqué la doctrine du château pour se défendre. Soyons clairs : il s’agit d’un monstrueux abus d’une loi obsolète. Chaque fois que vous en entendez parler, c’est parce qu’une terrible personne a tiré sur quelqu’un qui frappait à sa porte pour demander de l’aide. Mais j’ai également pensé aux personnes qui squattent une propriété abandonnée – ne pourraient-elles pas également invoquer la doctrine du château s’ils attaquaient, par exemple, la police ou toute personne essayant d’usurper leur domaine ? C’est ainsi que j’ai pensé aux personnages de Monster XXX comme à des chevaliers gardant leur château.
Comment est venue l’idée du magasin porno ? Cette maison aurait pu être tout et n’importe quoi d’autre qu’un magasin porno.
C’est la réponse la plus élémentaire, mais le magasin a été inspiré par deux bâtiments situés à Durham, en Caroline du Nord, où j’habite. Le premier était un magasin de pornographie qui n’a fonctionné que pendant une très courte période, sur une petite parcelle de terrain près d’une ancienne usine de bonneterie (voir photo ci-dessous). Le bureau où j’ai commencé à écrire le livre se trouvait dans l’ancienne usine ; lorsque j’y suis arrivé, le magasin de pornographie avait disparu depuis longtemps, tout comme le bâtiment qui l’avait abrité – tout l’ensemble de bâtiments a été rasé, il n’y a plus que de l’herbe aujourd’hui. J’ai pensé à la quasi-invisibilité de cet endroit – quelqu’un l’a ouvert une fois, quelqu’un y a travaillé, et ainsi de suite – une vie invisible. Puis, juste en bas de ma rue, il y a un bâtiment qui est resté vide depuis que j’habite ici, c’est-à-dire depuis 27 ans. Il s’appelait autrefois « Durham News and Video » – c’était un kiosque à journaux, puis il a vendu de la pornographie, mais tout cela, c’était avant que je n’arrive ici. C’est un beau bâtiment ancien dont l’entrée est surplombée d’une enseigne aujourd’hui vide. Lui aussi a eu une certaine vie, mais cette vie n’est pas enregistrée. Ces bâtiments de ma ville m’ont donc fait réfléchir à la vie intérieure des lieux, des bâtiments.
Le livre est vendu comme un livre d’horreur alors qu’il n’en est pas un, ou alors pas du tout au sens premier du terme. J’ai pu lire que ça a perturbé quelques lecteurs. Est-ce une volonté de prendre le lecteur par surprise ? Si oui, pourquoi ?
Je ne suis pas d’accord sur ce point : quel est le sens originel du mot ? Le Dracula de Stoker ? Le Frankenstein de Wollstonecraft-Shelley ? Il ne s’agit pas non plus d’horreur au sens où nous l’entendons aujourd’hui – il s’agit simplement de fiction, mais avec des éléments horrifiques. La Maison du diable a été nominé pour un Edgar, qui récompense les romans policiers ici, et j’ai aimé cela, parce que je pense que c’est le genre avec lequel il partage plus d’espace que l’horreur. Mais je n’ai pas non plus conçu le marketing moi-même, ce n’est pas vraiment mon côté des choses – je dis « oui » ou « non » à la couverture dans la plupart des cas.
Avec ses différentes parties (le livre a un découpage particulier en sept parties), ses différents narrateurs et points de vue, le livre est dense. Comment l’avez-vous construit ? Aviez-vous un plan clair dès le début ?
Le seul plan que j’avais dès le départ était que je voulais qu’il y ait sept parties, de manière à ce que ce soit un miroir construit par personne – de sorte que les parties I et VII soient à la première personne, les parties II et VI à la deuxième personne, les parties III et V à la troisième personne, et que la partie centrale soit quelque chose d’en quelque sorte à part. Cette structure précédait même l’intrigue ou l’idée – l’architecture du livre était son motif initial. Après cela, j’ai commencé à écrire ; c’est comme improviser en musique ; je tape juste un peu, dans la peau du personnage ici puisque j’ai commencé à la première personne, et je vois où cela mène, et au fur et à mesure que j’écris dans la peau du personnage, des idées émergent. J’ai eu l’idée d’un auteur de true crime dont l’argument de vente était qu’il s’installait dans les propriétés où les crimes avaient eu lieu, puis j’ai réfléchi à la manière dont fonctionne le true crime, à ce que c’est… et j’ai alors écrit beaucoup, beaucoup de choses. Plusieurs intrigues ont été effacées et repensées, sur quelques centaines de pages – à un moment donné, il y avait une intrigue policière dans la partie V, toute une enquête sur les crimes. Mais comme j’avais l’architecture du livre, c’était un plaisir de continuer à reconstruire jusqu’à ce que j’obtienne la forme qui me plaisait.
Dans votre livre, il y a cette improbable connexion avec la légende arthurienne. Comment est-ce arrivé là ?
À cause de la doctrine des châteaux, j’ai commencé à m’interroger sur les châteaux, sur leur origine (la réponse est « France » ; les gens avaient l’habitude de se disputer à ce sujet, mais les archives historiques sont assez claires sur le fait que le château anglais est une importation normande) et sur l’idée que nous nous en faisons – et sur Le Roman du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde de Thomas Malory, sur le fait que le monde qu’il décrit n’est pas du tout historiquement possible – c’est un mythe. Mais quand nous pensons au roi Arthur dans son château, nous voyons quelque chose que nous imaginons comme analogue à quelque chose de réel ; mais s’il y a eu quelqu’un sur qui Arthur a été modelé, il n’a pas pu avoir de château, parce que, encore une fois, il n’y a pas eu de châteaux en Angleterre jusqu’à l’invasion normande. J’ai donc réfléchi au fait que le château est une idée et que les personnes qui s’y trouvent sont également des idées – des visions, des rêves.
Gage Chandler, personnage principal du livre, est un écrivain de « true crime ». Pourquoi le choix du « true crime » ? En lisant votre livre, on peut croire que vous avez plus d’arguments contre que pour ce genre littéraire. Mais peut-être est-ce juste une fausse impression.
Je pense qu’il s’agit d’un genre intrinsèquement racoleur, je ne crois pas qu’il y ait de moyen de contourner cela. Un écrivain trouve une histoire dans laquelle des gens ont souffert et la raconte pour écrire un livre – il est extrêmement rare qu’un livre de true crime fasse plus que divertir, mais ce divertissement naît d’une terrible souffrance humaine. Pour moi, le true crime était la meilleure chose à faire pour cette histoire parce que le livre traite, en fin de compte, du fossé entre les mythes et les histoires et les expériences humaines sur lesquelles ces mythes et ces histoires sont fondés. Il aurait également pu être historien, ce qui aurait également fonctionné – mais les auteurs de true crime sont si explicitement des conteurs d’histoires que c’est ce qui semble le mieux convenir à cette histoire.
En lisant La Maison du diable, j’ai immédiatement pensé à l’affaire des West Memphis Tree qui fut très médiatisée. Est-ce que l’affaire des West Memphis Tree fut une inspiration ?
Je ne pense pas avoir beaucoup pensé à cette affaire, mais je la connais – j’ai vu le documentaire il y a des années, bien sûr.
Dans le livre, on comprend bien que la période de l’adolescence est centrale et cruciale dans la vie d’un être humain. Elle peut nous construire, nous abimer ou purement et simplement nous détruire. Puisque l’adolescence à le pouvoir de déterminer ce que l’on devient, d’une certaine façon, on demeure tous, à des degrés divers, piégés dans cette période de notre vie. Est-ce que l’on peut dire que l’adolescence est l’encre avec laquelle nous écrivons notre vie d’adulte ?
Je trouve cette question très intéressante – en général et dans ma propre vie – bien qu’il faille se rappeler que les « adolescents » de La Maison du diable ne sont pas vraiment des adolescents ; il s’agit là aussi d’un mythe. J’ai aujourd’hui 57 ans et si je pense que je discute pas mal avec mon moi adolescent, je pense aussi que mon moi adolescent était une sorte d’idiot. Mais les expériences que nous vivons lorsque nous sommes jeunes nous marquent, et nous fondons nos décisions futures sur les leçons que nous avons tirées des expériences que nous avons vécues au cours de ces années. Nos “nous” jeunes sont toujours sur la banquette arrière, essayant de nous donner des indications. Je ne pense pas que ces indications soient toujours bonnes, devrais-je dire. Mais nous les entendons quand même.
Je ne sais pas si vous êtes un amateur de Stephen King, mais la première référence à laquelle j’ai pensé en lisant votre roman, c’est Stephen King. Pas nécessairement dans l’écriture ou dans l’histoire, plus dans cette atmosphère, très pré-internet. Ce truc d’une époque que l’on apprécie instantanément retrouver, dans un livre ou dans un film de Stephen King, qu’il soit d’ailleurs bon ou mauvais. Est-ce que l’on peut effectivement voir ici un lien avec Stephen King ?
Et bien, comment un écrivain pourrait-il dire « non » à une telle comparaison – c’est un maître – je ne peux pas prétendre être à son niveau, mais je pense que lui et moi essayons de situer nos livres dans un monde reconnaissable. Mes personnages ont un travail, ils paient un loyer, etc. Ils ont des préoccupations humaines normales, comme les siens. Même lorsqu’il s’agit de quelque chose de très surnaturel comme Salem, la ville semble réelle, les gens se parlent avec des voix reconnaissables. C’est une sorte d’éthique commune entre King et moi, je pense. Je pense qu’il est sous-estimé par la critique parce qu’il est populaire, mais c’est un très bon romancier.
Il y a beaucoup de strates de lecture possibles dans ce livre. On peut y comprendre beaucoup de choses, à tort ou à raison. Quelle est la principale chose que vous avez voulu exprimer avec ce livre ?
Comme je l’ai déjà dit, je n’écris pas avec un programme en tête – j’écris pour savoir ce que je pense. Toutefois, à la fin du livre, je pense que ce que j’avais surtout à dire, c’est qu’un artiste doit être conscient de l’humanité – cela peut paraître très gonflé et arrogant de dire cela, je n’aime pas me considérer comme essayant de dire ce que les gens doivent ou ne doivent pas faire. Mais si le livre a un message, c’est que lorsque nous racontons des histoires sur des personnes, nous devons nous rappeler que nous parlons de personnes qui ont une vie, qui travaillent et souffrent comme nous. Les gens ne sont pas des « personnages », ce sont des personnes.
Il est question ici du devoir moral de l’écrivain, que ce soit vis-à-vis de ses protagonistes ou de son lectorat, notamment dans le « true crime ». Face à ce devoir, où vous situez-vous en tant qu’écrivain ?
Je considère que mon premier devoir est de divertir – je pense que c’est une vocation, je pense que les livres doivent être un plaisir à lire. Mais mon propre devoir moral en tant qu’écrivain est, comme je l’ai dit, de raconter des histoires dans lesquelles les gens sont vus tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme des personnes qui souvent ne comprennent pas leurs propres motivations, comme des personnes qui commettent de grosses erreurs ayant un coût humain réel, comme des personnes qui finissent par comprendre le poids de leurs choix. Si cela a un poids moral, alors peut-être qu’un lecteur pourra trouver une perspective sur ses propres choix – mais ma première mission est toujours de divertir, de créer un monde reconnaissable dans lequel le lecteur aimera passer son temps.
C’est une lecture qui se mérite. Le livre n’est pas des plus évidents à lire. Il demande au lecteur d’être pleinement investi dans sa lecture. Est-ce une volonté de votre part, quitte à en perdre quelques-uns en chemin, plutôt que d’en faire simplement un spectateur passif ? Oui – quand je dis que je veux divertir, j’ai en quelque sorte un public qui s’auto limite – parce que j’aime travailler quand je lis. Connaissez-vous Zone de Mathias Énard ? C’est un livre raconté en une seule phrase (à l’exception d’un chapitre, qui est tiré d’un livre que le narrateur est en train de lire), et qui traverse toute l’histoire de l’humanité – c’est une lecture très difficile ; et un plaisir immense, une fois que vous y êtes entré, c’est singulier. Je retire davantage d’un livre si je dois m’y investir davantage, et j’écris des livres en gardant ce genre de dynamique à l’esprit.
Ce livre est tellement singulier et personnel que je ne peux m’empêcher de poser cette question qu’il m’arrive de poser à d’autres, quelle est la part de John Darnielle dans ce livre ?
Question difficile – « en partie », je suppose ? – c’est à Jana et à Diana Crane que je m’identifie le plus fortement. Lorsque Jana met Gage en accusation dans la dernière partie de la sixième partie, je ressens sa douleur et je m’y identifie. Mais c’est peut-être simplement parce que nous sommes tous les deux parents. Bien sûr, la dernière partie est racontée par John Darnielle, qui prétend rendre visite à son vieil ami Gage. Je pense que ce qui est le plus personnel dans ce livre, c’est le sens du lieu – j’ai situé le livre dans des endroits où j’ai vécu quand j’étais enfant. Je trouve que lorsque j’écris sur ces lieux, un sentiment personnel se dégage de l’histoire.
Tout le monde dans ce livre se raconte des histoires. Entre les adolescents à l’imagination débordante qui créent leurs propres histoires, les gens qui se créent leur propre histoire basée sur des ouï-dire, l’écrivain qui écrit sa propre version d’une histoire, le besoin et l’appétit pour les histoires semble sans fin, qu’elles soient vraies ou fausses. Si en tant qu’écrivain on se met vraiment à réfléchir à cela, notamment au fait que la vérité importe au final peu tant que l’histoire est bonne et bien racontée, et qu’en plus la fiction a le pouvoir de façonner la réalité, comment écrire et rester sain d’esprit ?
Une autre excellente question. Je pense que lorsque nous écrivons, nous comprenons que nous projetons une narration sur chaque aspect de notre réalité – la célèbre phrase de Joan Didion, bien sûr, « nous nous racontons des histoires pour vivre » – il existe de nombreuses écoles de philosophie et de pratiques spirituelles qui cherchent à remettre en question ce besoin, à trouver un maintenant qui se situe en dehors, au-dessus ou au-delà de notre désir d’un début, d’un milieu et d’une fin. En fait, le début et la fin sont tous deux une fiction, une construction, n’est-ce pas ? Il y a toujours quelque chose d’autre avant et quelque chose d’autre après, le « début » et la « fin » sont soit arbitraires, soit au moins provisoires. Mais l’écriture fait le contraire de nous rendre fous – elle nous permet de continuer à poser ces repères que sont le début, le milieu et la fin, et d’attribuer un sens aux choses qui s’y trouvent. En ce sens, je pense que l’écriture est plus ou moins une reproduction du processus visant à devenir une personne à part entière, c’est une façon de naviguer dans une compréhension de soi.
Quel est pour vous le secret d’une bonne histoire ?
Je pense qu’une bonne histoire a besoin d’un lieu où elle se déroule – d’une certaine manière, je pense que les détails du lieu sont à l’origine des personnages et des événements. Mais ce n’est que ma préférence – l’un des miracles de la narration est qu’il y a tellement de façons de le faire que dès que je dis « une histoire a besoin d’un lieu », je me demande s’il y a des livres où aucun sens du lieu n’est prioritaire – mais en même temps, je pense que le lieu est primordial, c’est vrai. Les gens résident quelque part, ils partent et reviennent ou partent et ne reviennent pas, ils gravitent autour des lieux, ils s’en approchent ou les évitent. En tout cas, pour moi, une fois que j’ai vu « la pièce où cela s’est passé », pour reprendre l’expression d’Hamilton, l’histoire émerge de là.
Si vous étiez un auteur de « true crime », est-ce qu’il y aurait quand même un crime qui vous obsède peut-être assez pour vouloir écrire dessus ?
En général, je ne supporte pas de lire les détails des types de crimes qui inspirent les livres de true crime – lorsque j’étais un jeune gothique, je dévorais tous ces détails, bien sûr, et à un moment donné, j’ai changé en tant que personne. La plupart des crimes authentiques concernent le meurtre, n’est-ce pas ? Pas la fraude, qui m’intéresse vraiment, le mal causé par des personnes prédatrices qui escroquent d’autres personnes (comme dans les systèmes pyramidaux). Cela dit, lorsque j’étais enfant, j’étais très curieux au sujet de Jack l’Éventreur, parce qu’il n’a jamais été arrêté et parce qu’il existe de nombreuses théories à son sujet. Je pense que dans le monde des « histoires de criminels », il y a un moment que j’explorerais longuement si j’y pensais, et c’est le suicide de Slobodan Praljak à La Haye – c’était un criminel de guerre, il a bu du cyanure sur le banc des accusés lorsque sa sentence a été confirmée. Il me semble monstrueux d’écrire la biographie d’un criminel de guerre plutôt que celle de ses victimes, mais ce moment – un vieil homme qui boit du cyanure lorsqu’on lui demande de rendre compte de ses crimes, des crimes d’un poids historique immense – il y a quelque chose de profond là-dedans.
Est-ce qu’il y a un livre de true crime qui vous a marqué ? Pour ma part, le dernier en date qui m’a marqué, c’est American Predator de Maureen Callahan. C’est fascinant de savoir ainsi écrire sur quelque chose de bien réel mais à la manière d’un roman complètement captivant.
Oui, Monkey on a Stick de Lindsey Gruson et John Hubner, qui raconte comment les Hare Krishna ont traversé une période d’activités criminelles après la mort de leur fondateur, Prahbhupada. J’ai toujours été fasciné par les cultes – et j’ai d’ailleurs traversé une période de ma vie où j’étais membre d’ISKCON (Association internationale pour la conscience de Krishna), l’organisation de Prabhupada – je psalmodiais avec des perles, j’offrais ma cuisine aux divinités avant de la manger. Mais j’ai lu Monkey avant tout cela, et je pense que c’est en partie grâce à cela que j’ai compris le fossé qui existe entre une histoire sur quelque chose et sa réalité plus vaste dans le monde.
Est-ce que votre travail au sein de The Mountain Goats a influencé d’une manière ou d’une autre votre travail en tant qu’écrivain ?
Je ne sais pas vraiment – l’écriture de chansons est très différente de l’écriture de romans. Je pense cependant qu’il est bon de savoir comment fonctionne la musique pour écrire des romans – les notions de rythme, de crescendo et de structure, de ton, de forme et d’accent. L’écriture est intrinsèquement musicale, et je pense que la gamme d’effets dont je dispose en tant qu’écrivain doit quelque chose au fait que j’écris aussi de la musique.
En tant que musicien, vous avez pu jouer avec Jandek. Quand on parle de la création d’un mythe, de légendes urbaines, dans la musique, il est difficile de ne pas penser à Jandek qui a une sacrée aura et qui fut longtemps un grand mystère. Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer avec Jandek et comment était-ce ?
J’avais écrit quelque chose sur lui – ou je l’avais mentionné sur scène – et la personne qui organisait le concert m’a contacté pour me demander si j’étais intéressé. Le jour du concert, nous avons eu une sorte de balance qui a duré environ une heure, au cours de laquelle il a sorti les paroles des morceaux que nous allions jouer et a décrit le type d’effet qu’il souhaitait obtenir. Mais c’était entièrement improvisé – il avait amené un batteur qui commençait à jouer quelque chose, Jandek jouait, et Anne Gomez et moi-même improvisions nos parties. Je jouais sur un Nord, qui n’est pas un clavier que j’aime vraiment, et d’un moment à l’autre, cela pouvait sembler incroyable ou inutile – j’aime la musique improvisée mais je ne peux pas vraiment être considéré comme un improvisateur, donc c’était un terrain inexploré pour moi. Il y a eu des moments de réelle transcendance, et je pense que c’est ce qu’il recherche – c’était un effort commun pour créer quelque chose de nouveau – c’est ça la magie.
Avez-vous un nouveau livre en cours ?
Oui, je travaille toujours sur quelque chose. Mais je ne parle pas de la substance de ce que j’écris pendant que je l’écris. L’écriture requiert de l’intimité, lorsque les gens bloguent en direct leurs romans, cela me semble tellement… agressif, l’écriture a besoin d’être seule pour trouver sa voix.
Est-ce qu’il y a des écrivains français que vous appréciez ?
Oh oui – pas mal – Énard que j’ai mentionné plus tôt ; j’ai lu presque tout ce qui est disponible en anglais de Volodine et de ses divers hétéronymes (Manula Draeger, Lutz Bassman), je pense qu’il est complètement incroyable, je suis censé écrire un long article sur lui – c’est une honte qu’il ne soit pas plus connu dans le monde anglophone, j’estime vraiment son œuvre comme faisant partie de ce qui existe de mieux; Je viens de lire deux livres de Marie Ndiaye après en avoir lu un l’année dernière, elle est remarquable ; j’ai deux livres de Pierre Michon sur ma liste « à lire en 2025 », on m’a dit qu’il était génial ; j’ai lu un livre de Nathalie Leger l’année dernière et j’espère en lire d’autres. La littérature traduite est ma plus grande passion en tant que lecteur, au moins la moitié de ce que je lis est traduit – du français, du turc (Sevgi Soysal – je parraine une traduction de son œuvre pour Archipelago), de l’arabe, de partout dans le monde.
Au vu des résultats des dernières présidentielles, comment percevez-vous ce qui vous attend dans les années à venir aux Etats-Unis ?
C’est terrible. Il s’agit d’une marée montante de fascisme, ne vous y trompez pas. Nous n’avons pas de gauche organisée ni de sens collectif de l’histoire. Je suis d’avis que les États-Unis devraient être isolés par la communauté internationale, mais c’est bien sûr une attente irréaliste. Je n’ai pas de solutions. Mon pays se comporte mal, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et son peuple ne s’y est pas opposé. C’est une honte.
Avez-vous lu ou écouté quoi que ce soit récemment que vous jugez légitime de nous recommander ?
Je suis vorace, je lis et j’écoute tout le temps – les écrivains français susmentionnés, Volodine Ndiaye et Énard, semblent être les personnes à lire – en ce moment, je lis Strange and Perfect Account from the Permafrost de Donald Niedekker, c’est traduit du néerlandais et c’est vraiment merveilleux – j’ai ce conflit, en ce sens que je pense que les Américains qui romancent l’Europe sont fatigants, mais en même temps, la littérature européenne se fixe des objectifs tellement plus élevés que la littérature américaine à l’heure actuelle. Un livre européen peut transcender les genres, brouiller les frontières entre la fiction et la non-fiction, être à la fois ludique et sérieux… Les livres américains semblent commencer par un plan marketing, comme si la personnalité publique de l’auteur était plus importante que le texte. Je suis très attaché au texte, vous savez ? Je pense que c’est la raison pour laquelle Volodine est mon personnage numéro un en ce moment : il n’y a pas d’Antoine Volodine ! C’est juste un personnage dans la fiction plus large d’« Antoine Volodine » – c’est merveilleux !
Entretien réalisé par mail, entre décembre 2024 et février 2025. Merci à Adrien Durand, pour son travail avec les éditions Le Gospel et pour avoir permis à cet entretien d’avoir lieu.
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