Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

MORPHINE MONOJET de Thierry Marignac/Editions du Rocher

Légende urbaine!

Déguster, je m’attendais à déguster en attaquant le roman de Thierry Marignac et je ne fus pas déçu. Dès la première phrase, l’écrivain français envoie l’encre ; « Trois mousquetaires en imper, cinq heures d’hiver, dans le jour de ces années-là, qui tombait comme un suaire. »

Toute l’histoire du livre, une jeunesse d’hiver, la mort qui rôde, mais toujours les impers, la fleur à la boutonnière.

Trois mousquetaires donc, trois petits bourgeois, fils (« perdus ») de « bonne » famille, mais aussi d’une génération dont les proches parents ont connu guerre, exode ou massacre, nous sommes en 1979, dix ans après les petits minets du Drugstore et une décennie avant la chute du mur de Berlin, les tubes de Madonna et la rage de Noir Désir. Eux c’est l’époque de « Crache ton venin » et de « London calling », même si ces jeunes-là écoutent les Stooges d’Iggy Pop, et se représentent la fin de Sid Vicious de manière philosophique, reflets de leur « obsession punk » adolescente.

On est dans le ventre de Paris, des bouges de Belleville, aux rues de la Bastille, on va à « Répu », on traine devant le Palace qui vient d’ouvrir, la boite proche du Faubourg Montmartre, chez Chartier juste en face, et au salon de thé du dernier étage des Galeries Lafayette où les grand-mères de nos trois garnements devaient les emmener goûter le mercredi. Ils ont maintenant dans les vingt ans et vivent la nuit, croisent des Tunisiens, des noirs, des blancs-becs et des braqueurs à la matraque, pas de ségrégation raciale ni même sociale, une langue commune, un objectif ; la dope.

le palace 2

Le brown sugar a supplanté la Blanche depuis quelques années, il déferle à bas-prix sur l’Europe, ce sont les années « Christiane F » (1976), la mort par overdose de Janis Joplin (1980) ou du batteur des Taxi-girl (1981). Qui traînaient sa jeunesse la nuit dans l’eau marron (teintée d’une pointe de citron) de ces années-là, ne découvraient pas le jazz ou les rythmes yéyé, mais la chaude extase et le transport d’un shoot dans le sang. Malheureusement, que l’on soit black, banlieusard, ou de Neuilly, l’héroïne, on y tombe accro, mais pour autant, il ne s’agit pas d’un roman sur la déchéance, les remords, la honte, ni même sur la joie de la défonce.

C’est un roman sur la recherche d’un combat, à en crever.

Marignac parle d’une jeunesse en ces années, trois origines différentes, arménienne, française, juive, trois caractères, mais trois mals de vivre générationnels dont j’ai parlé plus haut, traduits à une sorte de dandysme décadent, de romantisme bourgeois, et même d’un spleen que Baudelaire n’aurait pas renié. Nos parents sont riches, mais les ponts sont coupés, il n’y a pas d’études à suivre, de travail à trouver, juste des pavés à fouler. Dans la nuit. Des choses à voir, à vivre, au coin de la rue, pourtant. On se drogue, on se shoote, on veut l’extase et la chaleur de l’insouciance mais aussi l’aventure, le risque et « l’omniprésence du danger », non seulement à travers les rencontres nocturnes, les échanges lors desquels il faut ferrailler, tels des mousquetaires et chacun à leur caractère, mais aussi lors de la prise de drogue où l’on frôle l’exploit de vivre à chaque injection.

Il y a ce rapport à la mort, que tout toxico connaît (que cela soit d’alcool, de clopes ou de médocs), ce besoin intrinsèque de se détruire, une sorte de punition de vivre, de suicide latent, alors que tant d’autres sont morts, en combattant, en fuyant, en essayant de sauver leur proches. Tant d’autres qui avaient un but, même désespéré.

Personnages nihilistes à leur niveau – on retrouve le nom de Loutrel (déjà cité dans une nouvelle du même auteur), le fameux Pierrot le fou qui, plein de haine, traversa la guerre et les balles, avant de s’en planter une, comme un grand, dans l’aine.

On va suivre Al qui a piqué (non pas du nez, mais) chez une frangine des beaux quartiers une seringue emplie de morphine datant de la guerre. Dès lors, notre héros n’aura qu’une envie, s’envoyer la totale ! Sachant la poudre de cette seringue peut-être empoisonnée par le temps, ou bien, d’une pureté cadavérique.

Le shoot ultime !

La vague de Point break  (le film)!

«  Le coup de pied de mule d’une dose de légionnaire ».

La vie est un jeu, que l’on gagne ou que l‘on perde n’a guère d’importance, l’intérêt, est d’être de la partie.

Alors, il ne faudrait pas croire par ces mots que le récit est sinistre et sombre, bien on contraire, il s’agit d’un roman d’aventure, souvent d’un humour fin, avec des sentiments, de l’amour et de l’honneur, car contrairement à l’idée reçue, tous les drogués n’auraient pas tué père et mère pour un fix certains s’accrochaient à leur honneur comme un pied de nez à ce putain de manque, tant que faire se peut, il faut l’avouer, mais la volonté y était, et une belle amitié entre nos trois dandies en ressort. Car, alors qu’il n’y avait pas moyen de juger l’autre sur ses actes, la fourberie faisant partie du jeu, il fallait l’aimer pour ce qu’il était, son esprit (son humour fin, pour simplifier), et les limites qu’il s’était imposé, même si on les savait percées (tous comme ses veines) de longue date.

Les amis de Al, chacun avec leurs soucis et leurs besoins, vont quand même s’unir pour le retrouver et le sauver, ou le punir, cela dépendra du point de vue.

Thierry Marignac nous offre une belle leçon d’histoire, une saga de rue parisienne peuplée de rockers lourdauds, d’Antillais en manque, de beauté métis et de gentilshommes – ou face au flegme et à la brutalité britannique, s’impose la flemme et le cynisme français – mais aussi une réflexion sur ces sentiments qui brûlent nos jeunes années, propre à chacun, mais il y a trois, sinon plus, de personnages dans cette histoire et donc autant de ces sentiments.

Le tout avec une beauté dans le style (on reconnaît parfois l’école russe – le rire poitrinaire -), un rythme mené, un don du conte extraordinaire (la scène, et celles qui suivent, ou Al rencontre Phil est splendide), d’ailleurs, ce roman est parsemé de plusieurs de ces moments de bravoure (un mot qui plairait à Al).

Pour conclure, au delà du rythme et du suspens du récit, de l’empathie à la tendresse philosophique qui nous lie à ses personnages, Thierry Marignac manie la plume comme un fleuret, avec virtuosité, classe et raffinement, et même, souvent, avec panache. C’est un plaisir de le lire, de le suivre, tous comme nous suivons ces trois mousquetaires, qui eux, affrontent la vie à la pointe de leur aiguille.

Le roman peut paraître court, mais, tout comme Dumas pour ses mousquetaires, ces personnages, ou ces années parisiennes (vécues par l’auteur) pourraient revenir en d’autres tomes.

N’est-ce pas ?

JOB

19 Comments

  1. Et au centre trône mon épiphanie… Dewaere!
    J’avais cette sensation, non formulée, de ce souffle Russe dans la narration de Marignac. Etant un amateur de cette littérature des accointances, des travées épiques, des personnages pas en toc d’une veine Pouchkinienne ou Gogolesque suintent des écrits de l’auteur.
    Chronique splendide! Merci….

  2. Tout à fait Chouchou, mais il s’agit, je crois, d’un choix d’écriture de Marignac, car il suffit de lire son recueil de nouvelles  » Le pays où la vie est moins cher  » pour voir qu’il maitrise à sa volonté tout type de prose stylistique, du béhaviorisme de Chandler à la torture émotionnelle de Dostoevsky. J’ai adoré le lire, et reconnaître certains coins de Paris ( j’habitais rue Bichat), même si j’y ai trainé – avec mes amis – bras, baskets, et rêves, des Bains Douches aux squats de La Fourche – , une dizaine d’années plus tard. J’ai vu sur son site qu’il avait écrit une sorte de chapitre supplémentaire de Morphine, et j’invite tous les curieux à prendre une leçon de littérature en allant lire son ITW sur le Blog Polar de Velda. Quand à Dewaere, heu… toi aussi tu as une photo de lui dans ton salon (la mienne est avec Miou-Miou au comptoir d’un bar) 🙂

    • J’ai habité pendant 16 ans en haut de la rue de Lancry et travaille à l’hôpital St Louis… C’est mon Paris avec le coin de Faidherbe-Chaligny!
      Le Pat, j’ai pas de photo il est dans mon âme, ma tête, mes yeux… Mes pièces sont jonchées de clichés de Gainsbourg et Bar même dans les chambres de mes filles, enfin surtout la cadette.
      Bref Marignac, j’étais tombé dessus « par hasard » et j’avais été happé, hameçonné, par son vecteur messager, sa foi littéraire et il se rapproche tellement de mes figures tutélaires de ma littérature noire. (Jonquet, Fajardie, Manchette)

      • clete

        31 janvier 2016 at 15:25

        Je savais que la frimousse de Dewaere prise au Palace allié au texte de Marignac et à la belle prose un peu nostalgique de Job allait faire sortir du bois Chouchou.Quant à JOB , je suis sûr que s’il réfléchissait à ses propres années ado à Paris,il aurait la matière à écrire le grand roman qu’il nous offrira un jour.
        Wollanup.

    • Merci d’avoir cité l’interview (enfin, une des interviews!) – Velda

  3. Houlla Chouchou, accoler les 3 auteurs que tu cites à Thierry Marignac, c’est quand même chaud ;-)) Tu aurais parlé de Leroy, ADG ou Charyn, mais il ne s’agit que de livres et les auteurs finalement, c’est leur plume qui nous intéresse et je suis ok avec toi pour les trois que tu cites, Tueur de flic m’a bluffé par l’épiphénomène qu’il avait crée et son style percutant, mais il y avait aussi Ravalec (en forme) à l’époque, quand à Jonquet, son travail ( énorme, à l’américaine) sur ses intrigues et son talent parlent pour lui et Manchette il ne m’a jamais vraiment impressionné, même si j’ai pris du plaisir à le lire, j’ai préféré Leo Mallet ( je sais cela n’a rien à voir). Passons. Je viens de me rendre compte que j’ai octroyé dix ans de vie en plus à notre chère Janis Joplin, un coup de pied au destin, raté.
    Bises à l’hôpital Saint Louis, je passais devant tous les jours en allant bosser dans un bar de la gare de l’Est, j’adorais le flou des réverbères qui faisaient face à l’entrée (l’hiver dans le brouillard, à la Léo Mallet 😉

  4. Oui, Clete et merci de m’avoir laissé cette place sur ton site, il y aurait de quoi écrire de belles choses sur cette période ( ma jeunesse parisienne où j’ai vécu deux ans), mais, et c’est pour cela que j’admire Marignac, il est dur de parler d’une époque ou certains de nos plus proches sont tombés. C’est pour cela que j’aime aussi le roman d’aventure, l’évasion, dans mon écriture, une forme de lâcheté sans doute. Il y a un peu de ce que tu dis dans Loupo, pour ceux que ça intéresse 😉

  5. Je n’associe pas forcément ces auteurs, c’est juste des liens personnels. Je voulais aussi y associer ADG, tu m’as devancé.
    J’embrasserais l’entrée du vieil hôpital de la Rue Bichat, malheureusement fermée avec les événements…
    J’ai beaucoup trainé, forcément, dans des bars de la Gare de l’Est…
    Dewaere ne me laissera jamais de glace!

  6. Si je puis placer un mot, très bel hommage à ce roman, cher JOB ! Marignac évoque parfaitement (et avec un certain humour) le Paris-grisaille des junkies d’alors. Euh, je crois que Marignac se fiche d’être comparé avec tel ou tel… il a bien raison, car il possède sa tonalité perso.
    Amitiés.

  7. Milles pardon mille pardon Chouchou, j’ai malhonnêtement joué sur les mots, j’avais très bien compris, et Claude a raison, et cela revient à ce que je disais que seuls les textes comptent. Bon, après, ce que disent les uns – sur les autres, sur des sites, ne nous concernent pas, comme diraient d’illustres inconnus. En tous cas merci pour l’hommage Claude, ta chronique, et celle de Velda, m’avait donné envie de lire le livre.

  8. Je ne le compare pas, M. Le Nocher, je n’y voue qu’un infime valeur. Chacun a son univers, son vecteur. Cet « assemblement » personnel n’est que pure échantillonnage de mes gouts.

  9. Limonov ou pas…

  10. Bonsoir Chouchou
    Je crois qu’existent des « passerelles » entre les auteurs en question, de Jonquet à ADG, de Manchette à Fajardie, jusqu’à Jérôme Leroy et Marignac. Mais je ne suis pas un analyste du roman noir, juste un lecteur boulimique… qui aime savourer de très bons auteurs comme eux. En effet, JOB, le texte avant tout.

  11. Morphine monojet, roman noir, est paradoxalement un livre blanc. Livide comme la peau des personnages – même si celle-ci vire au bleu lorsqu’ils approchent de l’O.D. Blanc comme le silence que l’on respecte lorsqu’on approche de la tombe d’un ami trop tôt disparu. Blanc comme les 5 dernières pages du livre offertes à notre réflexion de vivants. Et puisqu’il convient ici d’avoir « des références », je vais oser DERRIDA et son blanc : « On ne pourra jamais décider si blanc signifie quelque chose ou seulement, ou de surcroît, l’espace de l’écriture, la page se repliant sur elle-même».

  12. ou llllllllllllllllllllllllllllllllllaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa
    mettre manchette à coté de Marignac, vous avez pas peur vous ^^

  13. Un livre qui est devenu culte (ici ou ailleurs) et encore un nouveau pour ceux qui suive…
    Gardez la pêche !

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