Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

JUSQU’ À LA BÊTE de Timothée Demeillers / Asphalte.

Dans les médias, tous genres confondus, on entend de plus en plus parler des animaux destinés à l’exploitation intensive et à la consommation, de leur conscience et surtout des conditions d’abattages, vidéo à l’appui. Mais qu’en est-il des ouvriers ? Personne ne pense ou ose imaginer les conditions dans lesquelles ils travaillent. Parler des conditions de travail des ouvriers d’abattoir, c’est ce que fait Timothée Demeiller avec son second roman : Jusqu’à la bête.

Erwan est ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaille aux frigos de ressuage, dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Une vie à la chaîne parmi tant d’autres, vouées à alimenter la grande distribution en barquettes et brochettes. Répétition des tâches, des gestes et des discussions, cadence qui ne cesse d’accélérer… Pour échapper à son quotidien, Erwan songe à sa jeunesse, passée dans un lotissement en périphérie de la ville, à son histoire d’amour avec Laëtitia, saisonnière à l’abattoir, mais aussi à ses angoisses, ravivées par ses souvenirs. Et qui le conduiront à commettre l’irréparable.

Jusqu’à la bête est un roman puissant, violent, qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Le langage est acéré, les mots se suivent, presque listés et la ponctuation rythme la lecture comme les clacs des machines rythment le travail à l’abattoir. Finalement on en viendrait presque à devoir le lire à haute voix, c’est la que le texte prend une dimension théâtrale, que la voix d’Erwan se fasse entendre par tous, que les gens prennent conscience de la misère et de la pénibilité de ce travail.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. A travers la voix d’Erwan, l’auteur nous fait découvrir ce que nous refusons d’imaginer, des ouvriers qui travaillent dans un milieu aseptisé et blanc, qui devient en quelques instants un gigantesque bain de sang poisseux.

Les animaux sont tués à la chaîne et le plus rapidement possible pour respecter les délais de commandes du Macdo du coin, du Super U, par des ouvriers que les années de travail ont presque déshumanisé et que les patrons méprisent. La mort, omniprésente, ne compte plus. Elle fait presque partie d’eux. Mais peu importe, la mort reste insupportable et il faut savoir oublier alors certains lancent des blagues, d’autres fument des joints ; Erwan, lui, pense à son amour de jeunesse, Laetitia, sa bouée de sauvetage. Un deuil amoureux qu’il n’a pas réussi à faire. Et dans sa fuite, l’abattoir le rattrape toujours. Erwan devient paranoïaque, persuadé que son corps sent la mort, et durant ses vacances, ses jours de congés, il ne parvient plus à oublier l’usine avec les machines, le sang, l’odeur et le froid. Au fil de la lecture, Erwan donne l’impression de devenir une carcasse. Jusqu’au jour, où à nouveau il est rappelé à l’ordre, ce jour où tout basculera pour lui.

Jusqu’à la bête est un roman assourdissant, à mettre entre toutes les mains et surtout qui permet de ne pas oublier ces ouvriers qui découpent et mettent en barquettes la viande que nous trouvons dans les supermarchés.

Bison d’Or.

2 Comments

  1. Ce doit être un titre très dur… c’est tentant malgré tout…

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