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Chroniques noires et partisanes

AU NOM DU JAPON de Hiro Onoda / La manufacture des livres.

Waga Rubantō no sanjūnen sensō. [Guerre de 30 ans sur l’île de Lubang]

Traduction : Sébastien Raizer

On les appelle au Japon littéralement les « soldats japonais restant », stragglers (traînards) en anglais. Ce sont des soldats de l’armée impériale japonaise de la guerre du Pacifique qui, après la capitulation du Japon en septembre 1945 qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont continué à se battre. Leurs raisons ? Soit un fort dogmatisme ou des principes militaires qui les ont empêchés de croire en une défaite, soit une ignorance de la fin de la guerre à cause de communications entre ces soldats et le Japon coupées lors de la stratégie du saute-mouton, d’île en en île, utilisée par les États-Unis.

Hiro Onoda, mort au Japon en 2014 à l’âge de 91 ans, était un des plus célèbres des soldats japonais restant. En décembre 1944, jeune officier formé aux techniques de guérilla, il est affecté sur l’île de Lubang aux Philippines. Quelques mois plus tard, l’offensive générale américaine passe à Lubang, les combats sont brefs. La guerre bientôt sera terminée, l’armistice signé. Mais à ce moment précis, le sous-lieutenant Hiro Onoda, est au coeur de la jungle. Avec trois autres hommes, il s’est retrouvé isolé des troupes à l’issue des combats. Toute communication avec le reste du monde est coupée, les quatre Japonais sont cachés, prêts à se battre sans savoir que la paix est signée. Au fil des années, les compagnons d’Hiro Onoda disparaîtront et il demeurera, seul, guérillero isolé en territoire philippin, incapable d’accepter l’idée inconcevable que les Japonais se soient rendus. Pendant 29 ans, il survit dans la jungle. Pendant 29 ans il attend les ordres et il garde sa position. Pendant 29 ans, il mène sa guerre, au nom du Japon.

Le récit qu’avait publié peu de temps après la fin de son incroyable expérience Hiro Onoda n’avait connu jusque-là qu’une traduction en anglais. Sébastien Raizer, écrivain et traducteur installé au Japon nous en donne aujourd’hui une version française.  Le texte est sans fioritures, le récit presque mécanique au départ quand Hiro Onoda raconte des éléments de son enfance et de sa jeunesse, son parcours de soldat. Ce n’est réellement que dans un deuxième temps que le vertige va s’installer face à ce qui relève d’une uchronie, d’une dystopie ou d’une étude sur la folie humaine. Hiro Onoda s’est véritablement enfui dans un autre espace-temps pendant presque 30 années. Son entraînement et son conditionnement à la guérilla lui ont permis de survivre mais l’ont également enfermé dans des convictions démentielles. Dans son esprit, les multiples missions de recherche dirigées vers les soldats égarés au fil des années ne pouvaient être que des leurres (même si des membres de sa famille y participaient) ou émettaient des signaux secrets qui ordonnaient qu’il ne fallait pas se montrer et continuer la mission. De toute façon, fidèle à son pays et sa hiérarchie, Hiro Onoda avait reçu l’ordre de mener ses actions jusqu’au retour de l’armée japonaise victorieuse sur l’île. Il avait l’interdiction de se sacrifier. Le déni de réalité a été une constante pendant toutes ces années. Les raids pour razzier ou terroriser les habitants ont fait une trentaine de morts en tout. La guerre continuait et c’est elle qui a eu raison de ses camarades, tués par les forces de police locales. A partir du moment où Hiro Onoda s’est retrouvé seul en 1972, ses convictions se sont fissurées petit à petit. Un globe-trotter japonais parvient à l’approcher. Il décide de se rendre finalement, son officier supérieur est venu le lui ordonner. En quelques heures, ce qui faisait son existence depuis trois décennies s’efface comme un mauvais rêve. 

Un effarant récit sur la fidélité à des valeurs, sur l’engagement sans limite, aux frontières de la folie.

Paotrsaout



4 Comments

  1. Une histoire édifiante…

    J’ai souvent ressorti un titre de Mono pour illustrer la littérature japonaise. Toujours aussi classe, toujours aussi mélodique, toujours aussi bonne…

    • clete

      12 février 2020 at 21:26

      Ah mon cher bison, je suis heureux de lire tes paroles chaleureuses sur Mono. Je suis entièrement d’accord avec toi,de beaux alter ego nippons de Explosions in the sky.

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