Chroniques noires et partisanes

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ET NOUS NOUS ENFUIRONS SUR DES CHEVAUX ARDENTS de Shannon Pufahl / Terres d’Amérique/Albin Michel

On Swift Horses

Traduction : Emmanuelle Vial

Terres d’Amérique, arpenteur des nouvelles expressions contemporaines de la littérature américaine, publie le premier roman de Shannon Pufahl, originaire du Kansas et professeur de littérature à Stanford (Californie). Plusieurs de ses textes ont été publiés dans des revues et des magazines comme The Paris Review.

San Diego, 1956. Muriel a quitté son Kansas natal pour la Californie avec l’homme qu’elle vient d’épouser et qu’elle connaît à peine. À l’étroit dans sa vie de jeune mariée, elle trouve au champ de courses une échappatoire qui lui procure un frisson de liberté.

Renvoyé de l’armée pour son homosexualité, Julius, son beau-frère, est chargé de repérer les tricheurs dans un casino de Las Vegas, jusqu’au jour où il tombe amoureux de l’un d’eux. Pour lui, il n’hésitera pas à tout quitter et à risquer sa vie.

Entre roman noir et chronique de l’Amérique des années 1950, ce premier roman poignant aborde la place du désir et la quête de soi à travers le destin de deux êtres qui refusent de se conformer aux diktats de leur temps.

Il apparaîtra immédiatement au lecteur français que Shannon Pufahl a la parfaite maîtrise de la prose. Elle réussit somptueusement à installer une atmosphère, celle de la fin des années 50 dans le Sud-Ouest des Etats-Unis (période assez peu éclairée par la littérature, entre la Seconde guerre mondiale et l’avènement de JFK au pouvoir),  et, en même temps, à nous immerger dans des milieux très spécifiques et détaillés : les champs de course de Californie du Sud, les casinos de Las Vegas, le monde de la nuit et des plaisirs de Tijuana, au Mexique. Mais plus que sur une intrigue, c’est sur la quête de soi et les expériences des trois personnages principaux que repose le roman de Shannon Pufahl. Il y a Muriel, orpheline d’une mère libre, progressiste, du Midwest, qui ne voit pas d’autre issue que le mariage avec Lee, qu’elle connaît à peine, et l’installation en Californie pour, dans un premier temps, rester à flot. Il y a Lee, issu d’une famille pauvre, qui rêve de fonder un foyer dans une Californie pavillonnaire et qui, lié par les liens du sang et le sens des responsabilités, se sent obligé d’associer à son destin, celui de son frère Julius. Julius, plus fuyant, impermanent, est homosexuel, ce qui dans le cadre moral sévère des années 1950, relève du tabou, de l’opprobre, de la dissimulation. Il a d’ailleurs été chassé de l’armée. D’une certaine manière, la protection de Julius lui pèse. Il veut vivre sa propre vie. 

Avant que leurs routes divergent et ne se croisent plus que de façon chaotique, Julius et Muriel se rapprochent, laissent entrevoir l’un à l’autre des secrets qu’ils doivent dissimuler. Ils refusent l’un et l’autre de se laisser enfermer dans un destin trop étriqué. Alors Muriel va, seule mais mimant la femme accompagnée, aux champs de courses pour parier et gagner l’argent que son mari peine à réunir, excitée et inquiète à la fois par cette transgression Elle découvre aussi qu’elle peut faire ses propres expériences sexuelles, ce qui la relie à la figure de sa mère. Julius, lui, familier des milieux interlopes, se retrouve employé à Vegas, chargé d’éventer les tricheurs des casinos. Il rencontre Henry dont il tombe amoureux. Le jour, collègues, la nuit, amants. Mais une arnaque d’Henry les fait tomber. C’est la fuite. Julius part sur les traces d’Henry et finit par errer à Tijuana où déceptions et violences l’attendent. Des trois personnages, c’est sans doute lui le plus douloureusement attachant, dont les mésaventures rappellent le rejet et les dangers physiques attachés au sort des homosexuels, à cette époque en particulier.

Un roman kaléidoscopique dans ses fragments d’ambiance, de lumière vive et d’obscurité, de morale et de transgression, un peu impalpable, un peu flou, mais servi par une grande maîtrise stylistique.

Paotrsaout

ADIEU CHEYENNE de Larry McMurtry / Gallmeister

Leaving Cheyenne

Traduction: Christophe Cuq

Après la disparition l’année dernière de Larry McMurtry, les éditions Gallmeister poursuivent la mise en lumière d’œuvres inédites du grand auteur de l’Ouest américain comme Cavalier, passe ton chemin (son tout premier roman chronologiquement, datant de 1961). Adieu Cheyenne, publié en 1963, s’inscrit dans cette logique et dans cette trilogie dite de Thalia, petite ville du West Texas qui sert de cadre aux trois premiers romans de l’auteur.

« Bons copains, Gid et Johnny mènent une existence de jeunes cow-boys dans le Texas d’avant-guerre, entre travail harassant, bagarres et cuites en ville. Gid est réservé et cérébral, Johnny est spontané et insouciant. Amoureux de la même fille, Molly, tous deux rivalisent d’attention à son égard. Cependant, Molly se révèle un esprit fort et une femme libre. Si elle apprécie Gid et Johnny, jusqu’à leur accorder ses faveurs, pas question de se laisser passer la bague au doigt. Du moins par eux, car elle finit par épouser un troisième homme, qu’elle trompera allègrement au fil des années avec ses deux amours de jeunesse. Une situation scandaleuse pour le Texas de cette époque, mais surtout une étrange histoire d’amour et d’amitié qui perdurera leur vie durant.

Larry McMurtry dresse un portrait sensible de l’Ouest américain et donne naissance à une héroïne étonnante, mélange de force et de fragilité, indifférente aux apparences.« 

Roman à trois voix qui s’étale sur plusieurs décennies, avant et après la Seconde guerre mondiale, Adieu Cheyenne nous invite à nous immerger dans un singulier ménage à trois que les crispés pourraient qualifier d’immoral. La plume de Larry McMurtry restitue avec une authenticité sans faille un paysage et un mode de vie, dont le déclin peut se mesurer au travers des soixante années traversées par le récit. L’amour, la perte, les regrets, les secrets sont les grands thèmes de cette tragi comédie western, abordés avec simplicité. Ou bien platitude ? Parce que c’est le reproche que je ferai à ce roman qui ne m’a jamais emporté avec lui et m’a laissé en attente d’un tournant dramatique. Dès son premier roman et dans de nombreux autres par la suite, Larry McMurtry a su magistralement partager son amour pour l’Ouest épique. Malheureusement, celui-ci m’a plongé dans la perplexité : Adieu Cheyenne, certes, mais pour aller où ?

Pour les inconditionnels de Larry McMurtry ou les inconsolables de sa disparition.

Paotrsaout

SUGAR DADDY de Marion Chemin / Goater Noir

Il y a quelques mois encore, un mien camarade sur ce site écrivait : « Marion Chemin s’impose depuis une décennie en figure cash et incontournable de la nouvelle féminine, sucrée-salée, toute en mots doux et maux durs. » On ne peut en aucune manière le désavouer alors que paraît un nouveau (court) roman de l’autrice, prise apparemment ces derniers mois d’une frénésie (électrique forcément) de production. 

Sur les hauteurs du Havre, on s’affaire à préparer la fête d’anniversaire de Fred Stanis. un réalisateur de cinéma vieillissant. Sous les yeux d’un couple d’intermittents venus animer la soirée, Pomme, la fille de la maison, décide de gâcher la fête à sa manière. Sugar Daddy, c’est l’histoire d’une rencontre douloureuse entre deux mondes qui s’attirent sans se le dire.

Marion Chemin a une prédilection pour les histoires de familles, de couples, où, même enfouies, les blessures restent vives. La loi d’airain de son univers : une femme, un homme, ça abîme et ça s’abîme. Ce soir-là, c’était donc son soixante-treizième anniversaire et nous étions seuls. Le père, la fille et la haine. Marion Chemin a le talent également pour définir ses personnages féminins avec une rage et une tendresse décapantes. Et elle est lucide pour savoir que la sororité peut être aussi illusoire que la fraternité, spécialement quand elle doit dépasser les barrières sociales.

Sur les hauteurs du Havre, donc, une fille à son père et tout n’est pas sucre. Boursouflée par sa propre mésestime, enveloppée dans un corps disgrâcieux, Pomme a la haine. Mais ce soir-là, elle entend être reine. Son sale con de daron va morfler. Il prépare un raout aussi vain et fatigué que sa personne. Il vient de sortir son dernier film pourri mais encensé. Un réal français, quoi. Pomme veut tout faire péter, quitte à endosser une autre robe que celle qu’elle accepte de porter depuis toujours, la résignation. A-t-elle un plan ? Ce n’est pas certain. Des événements et la participation à la soirée d’un couple d’intermittents, Lucie et Gilles, lui en donneront l’occasion. Lucie se pose en positif prudent de Pomme. Pas accablée mais parfois miraculée. Pas défaitiste mais parfois défaite. Pas hideuse mais parfois rendue jolie par la chance, l’espoir ou le désir. Elle se croit à l’abri, elle a rencontré un homme, le sien. Elle construit sa vie, elle. Elle en une. Elle peut donc tout en perdre… Avec ses formules acides ou ses coups de griffes souriants, Marion Chemin nous raconte encore une fois que la famille, le couple, n’est pas le havre d’un bonheur idéalisé. Quand il y a une Pomme blette, c’est forcé, le reste du lot pourrit aussi, fille ou garçon. 

Un texte qui n’épargne pas les filles et les femmes, non plus que les papas et les gars. 

Paotrsaout

L’UN DES NÔTRES de Larry Watson / Gallmeister

Let Him Go

Traduction : Elie Robert-Nicoud

En 2017, les éditions Gallmeister inauguraient leur collection poche Totem par la réédition de Montana 1948 du sieur Watson, publié à l’origine aux États-Unis en 1993. Vingt ans après ce roman qualifié d’indispensable, Larry Watson publiait Let Him Go, aujourd’hui traduit en français, et nous emmenait à nouveau dans les plaines de l’Ouest au tournant des années 1950. En 2020, Thomas Bezucha l’adaptait au cinéma (acteurs principaux : Kevin Coster et Diane Lane).

Dalton, Dakota du Nord, 1951. Après la mort tragique de leur fils, George et Margaret Blackledge doivent maintenant accepter d’être séparés de leur petit-fils adoré, Jimmy. Car leur belle-fille, Lorna, vient de se remarier à un certain Donnie Weboy et l’a suivi dans le Montana. Hostile à l’égard de Donnie qu’elle soupçonne de maltraiter la jeune femme et l’enfant, Margaret décide de se lancer à leur recherche pour ramener Jimmy coûte que coûte. George ne peut que plier devant la détermination de son épouse. En s’approchant peu à peu de leur but, les Blackledge découvrent le pouvoir du clan Weboy, qui semble empoisonner toute la région. Et la vérité éclate très vite : cette puissante famille, dirigée par une femme redoutable, ne lâchera jamais le garçon sans combattre.

Avec une économie de mots maîtrisée, Larry Watson nous plonge immédiatement dans le huis-clos du couple Blackledge vieillissant. Sous le couvercle de leur quotidien ralenti mijotent le chagrin et la perte : leur fils est mort accidentellement, le petit-fils leur a été enlevé par sa mère, partie avec une autre homme. Seule Margaret semble ne pas se résigner à ne plus voir Jimmy. Obstinée, elle parvient à balayer l’hésitation de son mari à l’accompagner dans un voyage qui ne se passera pas aussi simplement que prévu. On comprend, à petites touches, la profondeur des sentiments qui unissent le couple Blackledge. Seulement, la parole et les démonstrations sont rares chez les habitants de l’Ouest. Au cours du voyage d’un Etat à l’autre, l’intimité forcée des époux ravive les bouffées d’un printemps de vie enfui : ces deux-là ont été très amoureux. Mais la mélancolie est bien la plus forte. 

Récupérer Jimmy, ce n’est pas négocier avec un homme, Donnie, son beau-père, mais se heurter à une tribu, les Weboy, rassemblée autour de la mère tutélaire. Margaret et George vont le découvrir très vite : c’est une belle bande de salauds qui terrorisent leur communauté. Commencé avec le malaise, leur face-à-face dérape dans la brutalité et le sang. Pour Margaret et George, le prix de leur espoir naïf est déjà terrible. Il serait raisonnable de s’avouer vaincu. La flamme de la colère s’empare alors de George, pourtant le plus réticent à entreprendre le voyage…

Des gens simples, une Amérique des Grandes Plaines qui entre à peine dans l’ère moderne et un roman à la hauteur d’une tragédie antique. Emouvant et (très) cruel.

Paotrsaout

LES COW-BOYS SONT FATIGUÉS de Julien Gravelle / Editions Seuil / Cadre noir

Je me souviens. Il y a 12 mois et des bananes, je proposais une chronique admirative de l’édition poche de Nitassinan, premier roman de Julien Gravelle, Français exilé dans le bois québécois. Là-bas, il se trace désormais une piste sur son traîneau littéraire, tracté par le talent qui est le sien. Fruit d’une collaboration avec l’éditeur de la Belle Province, Léméac, (traduisons par :  un deal), Les cowboys sont fatigués est la première escapade sur le terrain du roman noir de Julien Gravelle, d’abord publiée à destination de son lectorat américain mais avancée jusqu’à la gueule des Maudits Français par le Seuil en ce mois de janvier. 

Aux confins du Québec, dans la forêt boréale, Rozie vit seul dans son laboratoire clandestin entouré du froid et de ses chiens. Son job : assurer la fabrication d’amphétamines pour des trafiquants du cru. Seulement Rozie est las, et voudrait bien passer à autre chose, se ranger. Mais les dieux semblent en avoir décidé autrement, l’assassinat d’un gros bonnet va chambouler sa petite vie tranquille de chimiste. Son passé le rattrape, lui et sa véritable identité.


« Fond-du-Lac, 178 âmes aujourd’hui, avec pas un plan d’eau à moins d’un mille de là. Pour le lac, on cherchait toujours, mais le fond, on l’avait bel et bien touché».

Il semblerait que janvier devienne un mois consacré pour qu’un francophone nous balance un astie de bon roman, pétri d’inspiration nord-américaine. 2019, Le Cherokee de Richard Morgiève. 2022, Les cowboys sont fatigués de Julien Gravelle.  Je les rapproche, non pour les comparer (cela n’a aucun sens), mais bien pour exprimer la même jubilation. Julien Gravelle réussit indéniablement à rebondir sur l’autre rive d’une crique de genre. Le nature writing habité de Nitassinan laisse place à un roman noir dont le moteur nerveux continue à tourner et répondre malgré le grand froid. Ancré dans un territoire, peuplé de personnages incarnés et servi par un français créole dont le verjus ravira les amateurs d’explorations littéraires, géographiques et culturelles non moins que les rieurs à humour qui fait crisser les crocs. Ça coche des cases, beaucoup, et beaucoup de bonnes. Ils nous en feraient pas un film, à la fin, dites ?

On reconnaît sans trop de peine le territoire décrit par Julien Gravelle ainsi que les communautés qui le peuplent comme installés sur à proximité du Lac Saint-Jean, où l’auteur a son nouveau foyer. Entre citoyens ancrés au village et autochtones sur la drop, entre hommes rudes et voyous historiques, qui doivent s’ouvrir à un nouveau monde de violence et de trafic, c’est sur de truculents arpents de country noir que Julien Gravelle nous invite, arpents travaillés avec l’admiration non dissimulée de l’auteur pour Daniel Woodrell. Et pourquoi ne pas songer en effet à Faites-nous la bise à la lecture de ses Cowboys ?

Solide, vraiment pas de la pinotte. Enfin, y en a un peu quand même dedans. Va falloir te le cogner pour comprendre et tu seras pas déçu.

Paotrsaout

CAVALIER, PASSE TON CHEMIN de Larry McMurtry / Gallmeister

Horseman, Pass By

Traduction : Josette Chicheportiche

Le colosse de l’Ouest s’est éteint en mars 2021. Et quand on dit colosse… Six de ses best sellers adaptés au cinéma dont La dernière séance et Tendres passions. Prix Pulitzer 1986 pour Lonesome dove. Oscar du meilleur scénario pour Le secret de Brokeback Mountain en 2006. On pourrait penser qu’il était venu le temps de traduire les œuvres mineures d’un immense écrivain sur la fin de son parcours terrestre. Car Cavalier, passe ton chemin est le tout premier roman de Larry McMurtry, paru il y a soixante ans et adapté à l’écran en 1963 par Martin Ritt, sous le titre commercial français Le plus sauvage d’entre tous, avec Paul Newman dans le rôle principal. On aurait tort de croire que, parce que le premier, le roman ne ferait que l’esquisse d’un talent.

Lonnie grandit dans le ranch de son grand-père, un éleveur texan à l’ancienne, et dans l’ombre de cow-boys qui perpétuent une certaine tradition. Nous sommes dans les années 1950, et le souvenir de l’Ouest héroïque n’est pas si loin. Sauf qu’on s’ennuie ferme dans cette prairie désormais “civilisée”, qui n’offre guère de distractions à un garçon de dix-sept ans. Alors Lonnie rêve. Mais voilà que Hud, fils d’un premier lit de sa grand-mère et redouté des autres hommes, s’en prend à Halmea, une employée noire. Dans ce monde macho, encore ségrégationniste, la violence des rapports humains s’impose brutalement à Lonnie, alors qu’une terrible menace pour le ranch se précise peu à peu.

Bien sûr, il serait aisé, parmi l’abondance contemporaine d’étiquettes de genres, de classer Cavalier, passe ton chemin, dans la catégorie « romans d’initiation », vu que le petit gars Lonnie, orphelin vivant sur le ranch de pépé Brandon, va apprendre une amère leçon de la vie, étalée sur moins de 300 pages. Ce serait faire fi de l’efficacité redoutable de la plume de Larry McMurtry ou de sa pointe Rotring®, pour être plus exact. Avec une magistrale économie de mots, Larry McMurtry plante un décor, un cadre familial recomposé dans une violence sourde, un quotidien et un provincialisme laborieux et mornes. Quelques détails et c’est le tout qui vous est donné si vous savez le voir. Le fil banal des jours se dévide et pourtant, la certitude est là, le drame couve et il est inexorable.

Il y a une sécheresse identique pour poser les personnages, une efficacité identique aussi. Ils acquièrent une stature totémique en quelques pages.  Le déclin, incarné par Homer Brandon. L’ambition mauvaise, par Hud. La nécessité et la peur de grandir, par Lonnie. Il y a surtout une originalité dans ce drame cow-boy, sensible, d’une formidable justesse. On savait la poussière avalée, les bottes tachées de merde, les os meurtris au corral ou au rodéo, la brutalité des moeurs. On découvre la concupiscence chez les garçons vachers. Ils ne sont après tout que des hommes.

Larry McMurtry éleveur de champions depuis 1961. La classe à (quelques centaines de miles au nord-ouest) Dallas.

Paotrsaout

LE DERNIER DES MOCASSINS de Charles Plymell / Sonatine

The Last of the Moccasins

Traduction : Nicolas Richard

Il était comme ça, Charles Plymell, né en 1935 au Kansas : il avait une sacré bougeotte et avait exercé pas mal des métiers les plus  éreintants du Midwest (à la ferme, aux champs, à la mine…) avant de s’installer à San Francisco au début des années 1960, au carrefour entre Haight et Ashbury. C’était déjà à l’époque un routier de l’abus de drogues récréatives ou expérimentales, versé dans l’expérimentation littéraire et l’érotomanie, une sorte de hipster. Son appartement devient un lieu de passage obligé de la contre-culture naissante. C’est là, lors d’une LSD party, que les écrivains de la Beat Generation font la connaissance des hippies. Très vite, Neal Cassady et Allen Ginsberg, qu’il va présenter à Bob Dylan, viennent habiter chez lui. Infatigable animateur du mouvement Beat, il publiera des dizaines de revues underground (c’est lui qui découvre Robert Crumb) et de recueils de poésie.

Il faut prendre ce texte comme le témoignage d’une époque. Il est parfois envapé, les visions et déclamations de ces tox sont alors grandiloquentes et barbantes. Fort heureusement, elles ne s’éternisent pas et Plymell peut tirer ses flèches humoristiques. Nos grands hommes du Beat en prennent alors pour leur grade.

Le lendemain ou peu après, je me suis allé chez Radar, qui l’hébergeait. Il avait apporté toutes sortes de mets délicats. Du caviar… que je n’ai pas supporté. Des fromages, des crackers. Il m’a montré des lettres et des épreuves de l’énorme quantité d’écrits qu’il avait rédigés. Il a voulu presque automatiquement me tailler une pipe. M’a demandé si j’avais déjà eu des relations homosexuelles et j’ai dit qu’à Wichita on avait tous l’habitude de se taper Danny. Allen semblait pris d’un besoin désespéré. d’avoir des relations sexuelles avec un homme. Je ne sais pas pourquoi en fait. Comme disait toujours Neal : « Allen est très anal. »

    Bien souvent, Plymell prend la Route, va se perdre ou se ressourcer dans la contrée ou dans son Kansas natal. Il déborde d’idées, d’initiatives arty. Le besoin d’argent l’oblige à accepter les pis-aller et les boulots de prolo. Finalement, le même ennui l’y retrouve. Alors retour à Frisco où tout bouge à (trop) vive allure. Le Vortex. Ses pérégrinations produisent des instantanés d’une hyperlucidité corrosive ou d’une poésie rythmée. 

Mais à Wichita, les choses n’avaient pas vraiment changé. Des gens empotés sans envergures. Des mégères. Des Nuevo Rich, des descendants d’intrépides Européens. Ils avaient désormais quelques possessions. Une bonne maison. Une bonne voiture. Une pelouse. Une tondeuse à gazon. Ils n’étaient pas prêts de mettre cela en péril. Certains sortaient de taudis du Sud. Ils avaient l’impression d’avoir réussi quand ils pouvaient se payer un repas dans les Restaurants Plastique Propre. Et ce n’était pas grave que la nourriture soit infecte, du moment que l’endroit était propre. Les fermiers et les employés de l’aviation emmenaient leurs familles dans ces immondes chaînes de restaurants géants en bordure des nouvelles autoroutes. La direction connaissait bien ces gogos. Au lieu d’un bon repas, ils leur servaient la plus ignoble bouffe plastique qu’on puisse imaginer.

Dédié à tous ceux qui ont fait le voyage avec l’auteur « sur l’autoroute de la benzédrine », Le Dernier des mocassins tient sa promesse : vous faire voir du pays. Ce n’est pas reposant mais c’est diablement pittoresque.

Paotrsaout

PAR LE TROU DE LA SERRURE de Harry Crews / Finitude

Traduction : Nicolas Richard

« C’est Byron Crews, le fils de Harry, qui a confié à Finitude le manuscrit de ce livre inédit. Quand on lui a envoyé Péquenots (Finitude, 2019), qui est la traduction d’un recueil paru en 1979, le livre lui a beaucoup plu. Il nous a alors appris qu’il avait retrouvé dans les papiers de son père un manuscrit prêt pour la publication. Harry Crews avait rassemblé quelques grands reportages parus dans la presse dans les années 80 (Playboy, Esquire, Fame…), auxquels il avait ajouté certains textes plus autobiographiques. Il avait révisé l’ensemble… puis il était mort. Et depuis, personne ne s’était intéressé à ce manuscrit.« 

Ces mots, fournis par l’éditeur Finitude, et l’objet littéraire en lui-même placardé d’une photo NB, là encore un gros plan crépusculaire du visage d’Harry Crews, de sa gueule, affirment tranquillement la proximité entre ce recueil et celui précédemment édité, Péquenots, que je chroniquais il y a plusieurs mois. La collection de textes (chroniques, reportages, souvenirs…) proposés dans Par le trou de la serrure se distingue toutefois par la période arpentée et examinée par l’écrivain de Bacon County, en Géorgie : les années 80. En pleine Amérique reaganienne, Harry Crews franchit des seuils que sa conscience ou ses convictions réprouvent : il rencontre David Duke, Great Wizzard des Chevaliers du Ku Klux Klan, terrifiant de séduction policée mais tout aussi follement haineux que ses supporters. Il approche Jerry Falwell et d’autres de ces télévangélistes qui ont le vent en poupe alors, hérauts de la Moral Majority mais aussi d’une cupidité décomplexée. Il se fait parfois heureusement moins violence pour partager des moments avec Madonna (dont il donne un portrait incisif), Sean Penn, ou disséquer la trajectoire du boxeur Mike Tyson. La boxe reste une passion pour Harry Crews. Sans a priori, sans condescendance, les expériences racontées sont un aperçu étonnant du show-business et de certains de ses protagonistes. Un certain Donald Trump passe même dans le décor…

Mais la part belle du recueil est faite d’un ensemble de textes plus intimistes, qui se tournent vers des épisodes et des blessures dans la vie de l’homme, au mitan de son parcours. Le ressourcement humble d’un auteur en panne d’écriture, le souvenir d’une mère digne dans la pauvreté, la perte accidentelle d’un jeune fils, les déboires et les gnons liés à la boisson ou l’entrejambe… Là encore, c’est donné sans vernis et l’émotion véritable perle. Car Harry Crews ne triche pas, c’est ce qui nous touche. Il ne lui est pas possible non plus d’éteindre totalement ce qui fait son style, le détail qui flingue, le trait d’humour au milieu de la mocheté. Il ne lui est pas possible non plus d’oublier de ce qui le définit : l’attachement à sa Géorgie natale, là-bas, aux bordures du marais d’Okefenokee, l’attachement à un petit peuple de métayers pauvres, de bûcherons et de braconniers portés sur la bibine et la castagne dont il est le fils miraculé, par son talent. Vous aussi vous vous surprendrez à désirer d’avoir un oncle Cooter unijambiste, analphabète et vieux sage, de cajoler (en tout cas en esprit) un gator ou bien alors de posséder une vraie bonne mule ainsi que la science de son élevage et de son commerce. 

L’écrivain suisse Joseph Incardona, ami de Crews, signe la postface de cette liasse de feuillets. : « On l’aura compris, Harry Crews est l’écrivain des marges, à l’Ouest des âmes seules, torturées, grotesques. L’écrivain des perdants magnifiques. A l’instar de ses personnages qu’il aborde et décrit avec l’amour particulier d’un père pour un enfant différent, d’un homme qui sait que la vie est fragile, la défaite plus fréquente que son contraire et que ce qu’on peut espérer de mieux, au final, sont ces instants de bravoure où l’existence se condense pour nous révéler ses secrets, les éclats de diamant qui font que tout ça en vaut la peine. »

Alors comment voulez-vous vous sentir seul, désemparé, quand la compagnie d’Harry Crews vous invite à des titres comme Le Marais comme métaphore, La sagesse de l’entrejambe, Des restos routiers, des putes et de la sauce, Y a des rivières plus grosses mais des plus belles y en a pas ? Parce que c’est bien simple : des mecs pareils, y en a pas beaucoup.

Paotrsaout

LE CERCUEIL DE JOB de Lance Weller / Gallmeister

Job’s Coffin

Traduction : François Happe

Il y a quatre ans, je chroniquais sur le même blog la parution du deuxième roman de Lance Weller (Les marches de l’Amérique, éditions Gallmeister) et tentais de partager mon admiration pour son texte, son style et la puissance narrative qui s’en dégageait. Son retour ne pouvait donc qu’être accueilli par un vif intérêt. Le cercueil de Job paraît d’ailleurs en avant-première dans les librairies françaises, signe que depuis Wilderness (éditions Gallmeister, 2013), cet auteur américain a su se faire apprécier par un public national.

« Alors que la Guerre de Sécession fait rage, Bell Hood, jeune esclave noire en fuite, espère gagner le Nord en s’orientant grâce aux étoiles. Le périple vers la liberté est dangereux, entre chasseurs d’esclaves, combattants des deux armées et autres fugitifs affamés qui croisent sa route. Jeremiah Hoke, quant à lui, participe à l’horrible bataille de Shiloh dans les rangs confédérés, plus par hasard que par conviction. Il en sort mutilé et entame un parcours d’errance, à la recherche d’une improbable rédemption pour les crimes dont il a été le témoin. Deux destinées qui se révèlent liées par un drame originel commun, emblématique d’une Amérique en tumulte. « 

Lance Weller pétrit à nouveau l’argile qu’il affectionne, l’histoire des Etats-Unis dans la seconde partie du XIXe siècle, et notamment la Guerre de Sécession qui semble le fasciner. Deux affrontements armés historiques du conflit bornent son récit : la bataille de Shiloh (avril 1862) et la prise de Fort Pillow (avril 1864), événement militaire de faible envergure mais qui a laissé des traces polémiques : les Confédérés sous le commandement de Nathan Forrest auraient délibérément massacré une bonne partie des soldats noirs qui défendaient la position, qui servait aussi d’aimant à une population d’esclaves en fuite. 

Une fois encore, Lance Weller s’intéresse à la violence congénitale de l’histoire américaine, au travers de destins individuels. Il semblerait que celui de Jeremiah Hoke fût d’errer : jeune après avoir fui le foyer et son père, violent, haineux et raciste ; adulte après la bataille de Shiloh qui fait de lui un mutilé désabusé. L’homme est en fait rongé par ses secrets, dans son crâne des actes et images terribles dont il a été le témoin actif, qui le lient à un épisode de la vie de Bell Hood, jeune esclave traumatisée en fuite. L’adolescente fait de son évasion l’ultime geste pour s’élever et dépasser le rang de bétail humain qu’on lui a assigné depuis sa naissance. Une force morale lui fait espérer qu’elle pourra toucher la liberté. Mais c’est un chemin difficile, dangereux. Les compagnons masculins (Dexter, puis January June) qui marchent à ses côtés semblent physiquement plus aptes à résister aux embûches et agressions mais doivent reconnaître la supériorité de la volonté, parfois naïve, de Bell Hood. Le point culminant dramatique du roman, autour de Fort Pillow, est un rendez-vous manqué, en tout cas boîteux, avec la réparation. Particulièrement mises en exergue dans Le Cercueil de Job sont la folie et l’horreur racistes dont, hélas, l’Amérique n’a pas encore totalement soldé l’héritage.

Se plonger dans le texte de Lance Weller (et le travail de son traducteur, ne l’oublions pas), c’est encore se confronter à une puissance sémantique rare. Elle ne fait pas que des adeptes, notamment quand elle s’attarde à la description, mais elle donne une énergie unique à des scènes de mouvement, même ténu. Des soldats qui s’éveillent avant l’assaut, des combats, une chaîne d’esclaves fugitifs capturés ou raptés… Ma seule réserve sur le roman, au final, concernera sa construction. Il y a un choix d’analepses et d’inserts divers qui pourrait affaiblir l’inexorabilité du récit. Cela ne dérangera peut-être que moi.

Discrètement, Lance Weller développe son art en nous proposant une histoire à la fois cruelle et émouvante.

Paotrsaout

UNE COMPENSATION AUX LUTTES de Marek Corbel / ECE-D

Il y avait un moment que Nyctalopes n’avait pu se pencher sur le travail du Finistérien Marek Corbel, que ce soit en texte court ou en roman. Dans le parcours d’un auteur, il y a parfois des blancs, des retraites, des silences nécessaires. Cela sert aussi à travailler. Marek Corbel nous revient en 2021 avec un nouveau roman noir après s’être consacré également au scénario BD (Les fronts renversés, tome 1, avec Cyril Launais au dessin, éditions  Y.I.L).

Sans doute qu’il faut ne pas ici s’attarder sur la présentation en 4e de couverture, un peu oiseuse, ne pas s’en imprégner, pour attaquer les premières lignes de ce roman social aux solides assises documentaires. Prenant pour cadre Morville-sur-Marne,  une fictive commune de l’ancienne banlieue rouge de la région parisienne, Une compensation aux luttes nous invite à aborder les thèmes de l’affairisme et de la corruption chez les élus locaux étiquetés à gauche. Une telle étiquette n’est pas forcément une éternelle garantie, ni de fidélité aux idéaux claironnés ni de probité. Il y a une vraie justesse dans l’ambiance restituée de la « banlieue » à l’aube des années 2020 où on respire les bouffées d’un épuisement général. L’intégration citoyenne et économique, objet de grands programmes soutenus par le bruit des tambours depuis 30 ans, « n’est pas un échec mais disons que cela n’a pas marché. ». D’ailleurs, pour un certain nombre d’élus, ce n’est plus d’actualité. Le Grand Paris est en marche et la gentrification rampante et souhaitée est une aubaine pour spéculer et préparer à nouveau l’éloignement de toute une population pauvre, aux origines mélangées et pour partie encore plus soupçonnée depuis que la France a connu des attentats islamistes. Comme il est dit, à Morville et aux alentours, on (…) rebat les cartes sociales, politiques et économiques.

L’épuisement général, les cartes rebattues (souvent pour des mains plus minables ou plus incertaines) s’incarnent parfaitement au travers des personnages : Manlius, un enquêteur privé de retour à Morville après une vingtaine d’années passées à fuir des amitiés aujourd’hui carbonisées. Le commandant Letica, une quinquagénaire abîmée d’origine corse, en proie à la méfiance de sa hiérarchie à la brigade criminelle. Linda Kacimi une capitaine de la DGSI aux ambitions politiques affirmées au nom de l’antiterrorisme. L’ancien maire Bellego, rallié à Macron, pour rester accroché à la gamelle et son successeur, Valinsky, qui cherche à donner un dernier souffle à des idéaux malmenés. Leur affrontement va excaver des pratiques mafieuses implantées de longue date. Un homme brûle. Puis un deuxième et un autre. Leur profil ne les destine pas à côtoyer directement les matières inflammables. Alors tueur en série ? Chaîne de vengeance ? Quelque chose semble lier toutes les victimes à Morville et cela intéresse Manlius, Letica et Valinsky. C’est un roman noir alors tout le monde ne va pas marcher sur les braises et sans sortir sans y laisser un peu ou beaucoup. 

Solide sur le fond, édifiant, un roman noir qui fait le job : se coltiner le réel. Avec un certain fatalisme : advienne que pourri.

Paotrsaout

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