Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (page 1 of 4)

CHERRY de Nico Walker / EquinoX / les Arènes.

Traduction: Nicolas Richard.

Cherry (la cerise) désigne dans l’argot des militaires américains d’aujourd’hui, la nouvelle recrue, le bleu-bite. L’expression est aussi à connotation sexuelle car, en américain, quand on perd sa virginité ou son pucelage on perd sa « cerise » (to lose one’s cherry). Bleu-bite, le personnage principal du premier roman de Nico Walker (inspiré par sa trajectoire personnelle) l’a été, pendant les premiers mois de son engagement sous l’uniforme, balancé en Irak. Branleur, jean-foutre, désespérant propre-à-rien sous opioïdes, il l’a été également, avant, pendant et après ce passage dans l’armée. Nico Walker purge une peine de prison depuis 2012 et devrait être libéré en 2020. On obtient un aperçu de l’état de l’Amérique quand les maisons d’édition en viennent à « tirer » du système carcéral des types avec autant de talent pour la plume (que pour autre chose de bien pire) : il y a quelques semaines à peine, Nyctalopes chroniquait L’Hôtel des barreaux gris de Curtis Dawkins, lui-même emprisonné à perpétuité.

Cleveland, Ohio, 2003. Le narrateur, issu de la middle-class, entame sa première année à la fac. Bien vite, sa vie se met à ressembler à une dérive : glander, se défoncer, baiser, tomber amoureux occupent la plupart de son temps. Quand il rencontre Emily, c’est le coup de foudre. Quand il croit l’avoir perdue, il s’engage dans l’armée par ennui et bravade. Assistant médical de terrain, il est envoyé en Irak et découvre pendant une année l’horreur et l’absurdité de la guerre : la routine, l’abrutissement, le sang, les flammes, les antidouleurs, les compresses, la trouille, la violence à l’état brut, de part et d’autre. A son retour, c’est un homme malade, il souffre de troubles post-traumatiques. Il retrouve Emily qui a elle aussi commencé à tâter de la seringue. Le jeune couple se laisse aspirer dans le siphon d’opiomanie qui tire vers le bas tout un pan de la société américaine. L’addiction s’aggrave, les finances s’évaporent. Pour continuer à dépenser les sommes faramineuses nécessaires aux toxicomanes, le dos au mur, il se met à braquer des banques.

Cherry réussit en premier lieu la gageure de rendre un véritable trou du cul attachant. Le narrateur, celui de la vie civile en tout cas, nous englue dans sa naïveté morose, son indolence, son sentimentalisme, son inclination à baigner dans la vacuité. Si on était un vieux con, on lui collerait les épaules contre les épaules, hurlerait quelque chose comme « non mais tu vas arrêter tes conneries ! » et peut-être le ferait-on saigner du nez. Si on était un vieux con avec du cœur, on le prendrait dans ses bras et se mettrait à chialer aussi « quand est-ce que tu vas arrêter tes conneries ? » Mais il y a quelque chose qui force le respect, c’est l’honnêteté brute, la vérité, du propos. Ce cœur brisé, cette âme pleine d’espoir malgré tout, nous parle et nous touche.

Son expérience sous les drapeaux et sur le théâtre d’opérations irakien constitue un indéniable temps fort du roman. On est là au plus proche de ce qu’a lui-même vécu Nico Walker. Il n’est pas le premier à relater ce genre d’histoires. En fiction ou non-fiction, d’autres anciens soldats ont publié des textes superbes, forts. Mais la lucidité de  Nico Walker sur l’armée et la guerre embroche l’amas de propagande qui les entoure. Ses anecdotes chaotiques (porno et drogues, actes de cruauté et de bienveillance, heures d’ennui transpercées de pics de terreur) ont une résonnance toute particulière et véhiculent le désordre de la mission américaine et ses effets délétères sur les jeunes gens chargés de la mener.

Le retour au pays est une spirale descendante. Les prises de drogue, les deals, l’infernale et stérile bavasserie des toxicos dominent et donnent l’impression d’une course sur place. Les anecdotes similaires s’accumulent, comme une leçon répétée encore et encore à quelqu’un qui la comprend mais ne peut rien changer. L’enfer personnel du narrateur est aussi celui de toute une société. Les opioïdes sont aujourd’hui un fléau national aux Etat-Unis. Démarrée avec la surprescription de médicaments anti-douleurs (comme l’Oxycontin), la crise s’est intensifiée avec l’afflux d’héroïne à bas prix et d’opioïdes synthétiques fournis par des cartels. Le roman de Nico Walker est un des premiers à éveiller la conscience sur cette catastrophe humaine et sociale.

Salué par la presse et des grands noms de la littérature américaine contemporaine (Donald Ray Pollock, Thomas McGuane, Dan Chaon…) Cherry est une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

« Après avoir reçu un e-mail qui me brisait le cœur,  ce que je faisais typiquement, c’était boire un café et fumer des cigarettes. S’il y avait une partie de cartes en cours, je jouais et perdais un peu d’argent. Dans l’ensemble, je n’avais pas de veine aux cartes. Mais tôt le matin, la plupart du temps, il n’y avait pas de partie de cartes. Souvent il n’y avait rien d’intéressant à lire. Tout le monde dormait.  Alors ce que je faisais, c’est que je regardais le catalogue Ikea. J’avais copié-collé plein de trucs sur le mobilier Ikea dans un document Word, et je regardais ça en pensant aux meubles qu’Emily et moi achèterions quand nous habiterions ensemble. Je me disais que si je revenais vivant de ce truc en Irak et que je mettais de l’argent de côté, ça nous suffirait pour que nous nous lancions ensemble dans la vie. Nous aurions des économies, elle serait diplômée,  je pourrais entreprendre des études et ça irait parce que ce ne serait pas juste un truc qui me serait tombé dans le bec. Il faudrait que je sois futé comme Emily. Et elle deviendrait quelqu’un et je deviendrais quelqu’un, bibliothécaire peut-être, et nous aurions assez d’argent, nous serions classe moyenne, nous ne manquerions de rien, nous ne dépendrions de personne., aucun vieux salopard ayant voté pour les guerres ne pourrait rien me dire parce que j’aurais fait ce qu’ils avaient voulu. Donc je fumais des Miami, je buvais du café, j’étais sur les nerfs après avoir été en mission toute la nuit, à me vautrer dans les champs autour de la base. En vrai, je ne regardais pas beaucoup de porno, vous savez. Bon d’accord, j’en regardais un peu, j’avais vu quelques épisodes de La camionnette de la baise et tout ça, mais dans l’ensemble je n’en matais pas tant que ça. Ça me donnait l’impression de tromper Emily. Et quand je me branlais dans les chiottes portables, je ne pensais pas à d’autres nanas. Je n’en ai pas honte. J’essayais d’être un mec bien. »

Paotrsaout


BANLIEUES PARISIENNES / Asphalte.

Sous la direction d’Hervé DELOUCHE. Avec des textes de Guillaume BALSAMO, Timothée DEMEILLERS, Marc FERNANDEZ, Karim MADANI, Cloé MEHDI, Patrick PÉCHEROT, Christian ROUX, Jean-Pierre RUMEAU, Anne-Sylvie SALZMAN, Insa SANÉ, Rachid SANTAKI, Anne SECRET, Marc VILLARD.

Nyctalopes a proposé jusqu’ici un certain de nombre de chroniques de romans issus de la collection « Fictions « d’Asphalte. L’éditeur développe également depuis ses débuts « Asphalte Noir », des recueils de nouvelles noires inédites invitant à la découverte d’une ville ou d’un territoire, sous la plume d’auteurs locaux. Après Paris Noir, Marseille Noir, Haïti Noir, Bruxelles Noir… on revient en France avec cette nouvelle destination : Banlieues parisiennes Noir. C’est le prolongement au-delà du périphérique de Paris Noir paru en 2010, qui constituait le premier volume de la collection.

Dans l’introduction d’Hervé Delouche, il y a une très intéressante référence à un ouvrage de géographie humaine, un carnet de voyage, publié il y a 30 ans : Les Passagers du Roissy-Express, par François Maspero et la photographe Anaïk Frantz. S’arrêtant à chacune des stations du RER B, reliant au nord-est l’aéroport Charles-de-Gaulle et au sud-ouest, Saint-Rémy-lès-Chevreuse, (la ligne B du RER et ses ramifications traversant une partie aussi minime soit-elle de tous les départements de l’Ile-de-France, 75, 77, 91, 92, 93, 94 et 95), les auteurs entreprirent d’aborder la vraie vie des habitants d’un territoire kaléidoscopique, protéiforme, engagé dans une transformation historique, au point de vue urbanistique, économique et sociologique. En 2019, le collectif d’auteurs réunit dans ce recueil ne fait probablement pas autre chose en nous proposant des instantanés en provenance de la petite Couronne et au-delà, instantanés qui disent quelles sortes d’existence cabossée et de trajectoire accidentée strient les zones sombres ou simplement périphériques du regard que nous portons sur les banlieues parisiennes. déjà bien orienté par nos préjugés et la méconnaissance. Ne l’oublions pas, il s’agit de textes noirs et leurs auteurs n’ont pas été convoqué ici pour démériter. Parmi eux,  les vétérans du genre ne déçoivent pas et les nouveaux venus, non plus.

Témoins de leur temps, les auteurs (pour certains ancrés dans le territoire qu’ils utilisent) ont forcément un pied dans une réalité déjà arpentée par d’autres, médias, films, séries. Les banlieues comme territoires,  « rintés » ou « terters » de criminels, de caïds, de réseaux, de trafics, de substances, cela ne surprendra personne. Et les « bonnes » banlieues (qui ne méritent plus par conséquent leur adjectif manichéen), à l’ouest, ou plus profond au sud, ne sont pas épargnées, cette fois. Les banlieues comme réacteurs à fusion ou fission de l’histoire migratoire, cela n’étonnera pas non plus. La différence, par rapport à 1990 peut-être, c’est que d’autres populations sont arrivées dans le paysage, en provenance d’Europe centrale ou balkanique, d’Afrique subsaharienne. Elles vivent aussi la relégation, dans les interstices concédés, en dehors de la ville-centre, Paris, qui leur oppose ses barrières mentales, culturelles et financières. Des auteurs n’oublient pas de creuser le mille-feuille historique des lieux qu’ils veulent raconter. Dans les ruines de la banlieue ouvrière ou « villageoise » poussent, comme le lierre, des histoires toujours douloureuses. On y a brisé des hommes autant que des sociabilités, des usines et des rêves. Brutalité, révolte, cruauté, renoncement, tragédie sont au rendez-vous pour ces personnages de l’ordinaire alignés dans 13 histoires qui portent la griffe particulière de leurs auteurs. Pas question d’établir un palmarès dans cet ensemble de fort bonne tenue. Les angles, nuances, sensibilités apportés par les auteurs atteindront des lecteurs tous différents.

Pour peut-être sortir de ces généralités, j’oserai évoquer deux textes en particulier.  Il y a dans Métamorphose d’Emma F. de Christian Roux une effarante  et jubilatoire férocité. La vengeance, ô combien cruelle d’Emma, c’est la revanche d’une reléguée : géographique (elle habite à Mantes-La-Jolie), socio-économique (elle est boniche à Paris et fait l’A/R quotidien), physique également (elle est obèse et n’incarne en rien le stéréotype de la Parisienne élégante et désirable que produit ce centre aisé, médiatisé, puissant, donneur de ton culturel et artistique, avec une violence et un mépris tranquilles).  La transgression d’Emma c’est de rappeler que ce clinquant peut se noyer rapidement : le même fleuve qui arrose la Ville-Lumière peut devenir sordide Seine de crime quelques méandres plus à l’ouest.

Beaucoup plus intimiste, dérangeant d’une autre manière, le texte Martyrs obscurs d’Anne-Sylvie Salzman évoque le mauvais voyage retour dans le passé, dans un lieu plus inattendu que d’autres mais qui néanmoins appartient à ce vaste ensemble des banlieues, le vallon d’Arcueil, sous son viaduc, à 2 km au sud de la Porte d’Orléans. C’est là une leçon du texte ; partir de sa banlieue, laisser derrière soi une part de sa vie, c’est possible.  Mais pas pour tout le monde : ce qui reste, ceux qui restent, le bâti et les humains, peuvent y sombrer et y pourrir.

Paotrsaout

30 ANS DE CAVALE. MA VIE DE PUNK de Gilles Bertin / Robert Laffont.

Fin novembre 2016. Plusieurs titres de la presse française se font l’écho de l’issue d’une incroyable cavale, commencée trente ans auparavant : le Français Gilles Bertin se rend aux autorités de son pays. Depuis le printemps 1988, il était en fuite après avoir commis un braquage avec plusieurs complices, tous arrêtés depuis. Alors que le repenti risque 20 ans de prison, le procès de Gilles Bertin en juin 2018 se clôture par une condamnation à 5 ans d’emprisonnement avec sursis,  l’avocat général reconnaissant « le bon comportement de l’accusé ». Gilles Bertin revient sur son histoire peu banale et se raconte dans un récit publié en février 2019.

Il est peu de dire que cette histoire m’a, depuis sa révélation, proprement fasciné. Gilles Bertin était un des membres (son bassiste, chanteur et parolier) du groupe punk bordelais Camera Silens, formé en 1981. Comme d’autres formations (citons comme marqueur historique et émotionnel pour l’ado que je fus la compilation Chaos en France vol. 1 avec les Collabos, les Trotskids, Drei oklok, Blank, Decontrol, Komintern sect, Kidnap, Reich orgasm,  Sub kids, No class, Foutre et Snix), le groupe Camera Silens hurle la rage et la misère de son temps sur un rythme binaire violent, jouant dans les bars, les squats, les petites salles de concerts. Il rivalise avec une formation bordelaise qui connaîtra un autre destin, Noir Désir, participe à une émission des Enfants du rock puis enregistre un premier album, Réalité, en 1985. Dans leur refus destroy des conventions et d’une vie rangée, Gilles et ses copains errent, squattent, montent sur scène, se défoncent. L’alcool et le shit ne suffisent pas. L’héroïne entre en jeu. Elle prélèvera un lourd tribut. En parallèle à une vie de musicien qui ne le comble pas, Gilles Bertin se tourne vers le vol et le cambriolage pour alimenter sa toxicomanie et refuser le chemin du turbin. Après un séjour en prison pour un délit mineur et la rencontre de comparses déterminés, il décide de viser plus haut. Dans la région toulousaine, ils sont une dizaine (marginaux, artistes, squatteurs, militants d’extrême gauche, anciens membres de l’ETA) à monter le gros coup pendant des mois. Puis le 27 avril 1988, ils passent à l’action et, déguisés en gendarmes, braquent un dépôt de la Brink’s, sans tirer un coup de feu. Le butin : 11 751 316 francs (soit 1,79 million d’euros). Un temps, le braquage est attribué au grand banditisme. Tous les participants seront appréhendés dans les deux ans suivant le braquage, sauf Gilles, qui franchit la frontière espagnole et entre dans la clandestinité, abandonnant parents, compagne et enfant en bas âge. Pour certains, il ne les reverra plus jamais. Une fois passée la folie festive des premiers mois, Gilles comprend qu’il doit s’inventer une nouvelle vie. Il a plusieurs identités, rencontre une nouvelle compagne, espagnole, la musique le passionne, il tient une boutique de disques au Portugal, puis revient en Espagne et travaille dans un café.  Un de ces plus terribles combats a commencé : survivre. Le sida, vilain cadeau des années de shooteuse, progresse dans son organisme. Il louvoie avec son identité et sa situation légale, des traitements lui sont fournis qui le maintiennent en vie aux moments les plus désespérés. Pari sur la vie, Gilles Bertin et sa compagne ont un enfant en 2011. En sursis sur le plan physique, sur le plan moral et bien entendu sur le plan judiciaire, Gilles va comprendre qu’il doit se libérer de son passé, il ne veut plus vivre dans le mensonge et remet son destin, à 57 ans, entre les mains de la justice française.

Après les essais, les expos, l’usage banalisé du terme et de l’imagerie, leur pillage éhonté par les marques, le récit de Gilles Bertin redonne une vérité au punk en tant que révolte vécue au plus profond des tripes et à s’en fracasser le crâne. Ici, il n’y a pas d’imposture : accros à la musique, à la défonce, à l’adrénaline, la vie de Gilles Bertin et de ses compagnons des « années dingues » est destinée à finir dans le mur. Pour beaucoup, ce sera d’ailleurs le cas.  Pourquoi Gilles Bertin a-t-réussi à aller si loin ? Peut-être la lucidité et l’intelligence de comprendre la gravité de sa situation, de se trouver un autre but et de se construire une autre vie, bien fragile. Le courage d’arrêter la poudre avant qu’il ne soit pas trop tard (et pas complètement). L’heureux hasard d’avoir trouvé l’amour, des amis, des soutiens sur le chemin. Et de la de chance aussi. L’histoire de Gilles Bertin est celle de quelqu’un qui après des mauvais choix doit regagner le statut d’homme et ne plus vivre comme une ombre. Il est en train de le faire, il va réussir. C’est ce qu’on se dit sans doute en refermant les pages de cette extraordinaire aventure, racontée sans fioritures, dans le vif, et saupoudrée par instants d’une ironie aussi piquante qu’une iroquoise.

Le récit de Gilles Bertin est aussi un voyage dans la musique étalé sur trente ans (judicieuse idée que de placer une play-list en fin d’ouvrage). Les titres punk, rock, new wave, techno, grunge jalonnent le parcours de Gilles Bertin, musicien et vendeur de disques, et résonnent à travers les époques et les lieux : les provinces françaises (Bordeaux, Toulouse, Fumel, Orléans), l’Angleterre, l’Espagne. La bande-son est pleine de rage et de folie, de riffs, de beats et de loops. S’y intercalent, entre le B de Buzzcoks et le U de UK Subs, Killing Joke, La Souris Déglinguée, Mudhoney, les Ramones, les Sisters of Mercy et beaucoup d’autres, bien connus puisqu’ils appartiennent à la bande-son de votre propre vie, beaucoup plus banale et beaucoup moins dangereuse, il faut l’avouer.

« Pour la gloire ». « Espoirs déçus ». « Réalité ». Dans ces trois titres chantés il y a 30 ans par Gilles Bertin lui-même, comme les braises de la trajectoire hors norme d’un repenti du « No Future ». Un récit qui lessive proprement tous les certificats de jeunesse rebelle auto-décernés.

Paotrsaout.


VIENS VOIR DANS L’ OUEST de Maxim LOSKUTOFF / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction: Charles Recoursé .

Auteur de nouvelles remarquées publiées dans la presse, il paraissait logique que Maxim Loskutoff, qui a grandi au Montana entre autres, publie son premier recueil en 2018 et soit traduit en français en 2019 dans la collection Terres d’Amériques qui ne s’est pas fait remarquer jusqu’ici par son manque d’à propos éditorial.

Avec le background annoncé, le titre aussi du recueil, les douze nouvelles rassemblées semblaient nous inviter à suivre un nouvel auteur dans l’Ouest américain depuis les origines jusqu’à nos jours. Mais passée la première nouvelle,  L’ours qui danse, loufoquerie posée dans le Montana en 1883, commence réellement la collection de textes de Viens voir dans l’Ouest marquée d’un même motif sombre, plus ou moins prononcé selon les histoires, à savoir l’existence, dans un futur proche d’une entité sécessionniste au cœur du continent américain, la Redoute (the Redoubt), aux limites vagues mais qu’on entrevoit vers l’Idaho, le Montana et l’Oregon. Au regard du nombre de survivalistes et de milices armées qui prospèrent dans certaines régions de ces Etats (rappelez-vous l’épisode de l’occupation milicienne du Refuge faunique national de Malheur dans l’Oregon en 2016) sur la base de théories du complot foisonnantes, d’un militarisme sans complexe et d’un constitutionnalisme tatillon, au regard également des fractures de l’Amérique contemporaine, le scenario n’est pas qu’une audace littéraire.

En remarquable contrepoint, les vies auxquelles s’intéresse Maxim Lostukoff sont ordinaires par leur solitude, leur amertume, leur fragilité et leurs défaites. L’existence de la Redoute est comme un orage qui menace à l’horizon, quelque de chose de pesant et nécessaire, un soulagement en même temps qu’un événement sans lendemain. Parfois, ce n’est qu’un roulement de tonnerre épisodique. Parfois l’orage vient jusqu’à vous et ne vous épargne pas. Les personnages dispersés autour et dans la Redoute sont usés, ils ont peur, ils sont en colère, ils connaissent les affres de l’amour et les inévitables blessures que celui-ci apporte. Quelque chose ne va pas ou plus dans leur vie. Ce quelque chose est souvent quelqu’un. Ils essaient de se rattraper à quelque chose d’autre. Une mère doit faire rempart dans sa communauté pour protéger ses enfants parce que leur père est parti affronter les forces fédérales (Papa a prêté serment). Une femme au foyer se prend d’une obsession meurtrière contre un arbre dans son jardin (Comment tuer un arbre). Un charpentier au chômage rejoint la milice après que sa femme l’a quitté. Et bascule dans l’auto-apitoiement quand les premières frappes aériennes anéantissent son bled (Trop d’amour). Un ancien soldat élève la fille d’un camarade tombé au combat dans le bunker de survie sous une ferme abandonnée et a grâce à elle de sinistres projets pour continuer la lutte (Récolte).

Que l’énumération ne trompe pas : les nouvelles de Maxim Lokustoff nous plongent dans un Ouest sans romantisme, une contrée dure,  propice à l’isolement et aux rêves de nouveaux départs mais les personnages, qu’il nous donne de façon très vive, ne sont pas tous directement concernés par l’existence et les péripéties de la Redoute. Leur portrait psychologique prend le dessus et nous rapproche de dissections répandues dans la littérature contemporaine au sujet du couple en crise et de la famille.

Le tout constitue au final un ensemble à l’écriture maîtrisée, entre passé, présent et avenir, un peu insolite, par instants brillant, par instants plus ternes.  Trois textes – les plus affirmés sur le plan dystopique (Trop d’amour, Récolte et La Redoute) – m’ont paru à la hauteur de la promesse d’un « Ouest américain réinventé et au bord de la guerre civile » et à ce titre, les plus intéressants.

Nul doute que nous devrons reparler de Maxim Loskutoff qui prépare son premier roman, Spirits.

Paotrsaout

ANIMAL de Sandrine Collette / Denoël.

Auteur désormais reconnue au sein d’une production polar/roman noir française, Sandrine Collette publie en ce début d’année 2019, un 7e ouvrage. Le blog Nyctalopes n’a pas manqué de souligner les qualités (et les petites déceptions) de trois romans précédents entre 2017 et 2018. C’est en toute logique qu’il s’intéresse à ce dernier titre en date, Animal.

Pour ne pas briser la tension et les ressorts du roman, nous imiterons un résumé en forme de teaser, choisi également par l’éditeur. L’histoire débute dans un coin reculé du Népal. Mara, jeune veuve misérable, sauve coup sur coup, au plus profond de la jungle, un petit garçon et une petite fille, vraisemblablement un frère et une sœur, ligotés à un arbre. Consciente qu’elle n’aurait pas dû faire ça, qu’elle a dérangé quelque chose qui la dépasse, Mara fuit avec les enfants vers la grande ville à plusieurs heures de route dans l’espoir de se cacher. La vie difficile qu’ils doivent tous mener, l’influence néfaste qu’à sur les enfants la ville, livrés à la mendicité et au chapardage, oblige Mara à revenir au pays après plusieurs mois, non sans sacrifier la petite fille, mutilée pour qu’elle soit acceptée dans un hôpital et orphelinat.

Vingt ans plus tard, dans une autre forêt, septentrionale celle-là, au milieu des volcans du Kamtchatka, un groupe de chasseurs de gros gibier, d’horizons divers, s’est offert un safari. Parmi eux, Lior, une jeune femme française. Sa fascination pour la chasse, les transformations que cette pratique lui fait subir, presque physiquement et au niveau du comportement, ne laissent pas de surprendre son compagnon, Hadrien. Lior semble pendant ces moments partie prenante de la nature, douée d’un flair affûté, dangereuse. Elle a quelque chose d’animal.

Guidés par un vieil homme du coin, le groupe se met sur la piste d’un des ours qui habitent la contrée. Mais la créature qu’ils vont débusquer ne va pas réagir comme ses semblables. Cette fois peut-être, l’ours retourne la traque à son avantage et devient maître du jeu. La chasse, qui vire au drame, va entraîner Lior au-delà de ses limites, la forçant à affronter enfin la vérité sur elle-même et à replonger dans les racines de son histoire dérangeante qui a commencé sous d’autres cieux, il y a vingt ans.

Le roman explore la frontière floue entre animalité et humanité, entre intelligence et instinct. La cruauté d’un grand prédateur animal est-elle équivalente à celle de cet autre grand prédateur, de ce prédateur ultime qu’est l’homme ? La cruauté n’est-elle pas après tout un jugement de valeur de l’humain qui cherche à tout prix à s’éloigner de l’animal, l’autre, la créature ou la part qu’il abrite au fond de lui depuis le fond des âges ? En multipliant les points de vue subjectifs de ses personnages, humains ou animaux, Sandrine Collette donne à réfléchir dans des avancées dramatiques qui comme on s’y attend, progressent sur un versant sombre de l’existence ou dans les ténèbres des forêts.

Peut-être trop car il y a quelque chose qui m’a laissé sur le bord du chemin dans ce récit, la « cérébralité » (je n’ai pas d’autre mot) des personnages, quelle que soit leur nature, c’est-à-dire leur propension à livrer leurs émotions, leurs questionnements, leurs projections, à chaque pas. C’est là sans doute le propre de l’humain, créature trop « pensante », qu’elle soit auteur ou lecteur. Et ce n’est pas au cœur des forêts ou de la jungle où je me suis perdu mais bien dans leur crâne.

Les fans de Sandrine Collette, toujours disposée à explorer des thèmes et des territoires différents, apprécieront certainement mais voilà du noir qu’on aurait souhaité plus « instinctif ».

Paotrsaout

OYANA d’ Eric Plamandon / Quidam Editeur.

En 2018, nous fûmes nombreux à saluer les qualités de Taqawan, le précédent roman d’Eric Plamondon, entre aventure et polar en territoire amérindien du Canada oriental. Le livre se serait vendu à plus de 10 000 exemplaires, un succès mérité.

C’est avec un texte d’inspiration différente qu’Eric Plamondon revient cette année, une histoire à la fois intime et politique, qui jette un lien entre des rives qui appartiennent aussi à son histoire personnelle, entre le Québec et le Pays Basque.

Le 3 mai 2018, quand l’ETA, l’organisation armée indépendantiste basque, annonce sa dissolution, la vie d’Oyana, installée à Montréal depuis 20 ans, bascule. Les secrets dont elle entoure son parcours lui semblent tout à coup insupportables à prolonger. Oyana, née au Pays Basque, a cru en cette lutte nationale. Jusqu’au jour où elle a voulu s’éloigner de l’organisation. Pour elle, c’était la mort ou l’exil définitif. Un exil terrestre et personnel, en renonçant à être elle-même, en enfouissant ce qu’elle sait dans un puits de silence. Oyana décide de prendre la fuite et de rentrer au Pays Basque. Sans savoir encore jusqu’où les mots la mèneront, elle entame une série de lettres à l’homme de sa vie pour tenter de s’expliquer et qu’il puisse comprendre.

Eric Plamondon a fait le choix d’un mode bipède pour ce texte court. Une partie épistolaire dans laquelle Oyana raconte son passé, l’inexorabilité de l’engagement politique, le sentiment de culpabilité face aux violences déchaînées, le poids devenu insupportable du secret, du non-dit (les phrases sèches d’Eric Plamondon délivrant là une vérité douloureuse). Une partie non-fiction par laquelle Eric Plamondon nous livre des éléments de l’histoire politique du Pays Basque et de sa lutte nationale, des éléments de la culture et de la langue euskal, parfois sous une forme brute (coupure de presse, discours, communiqué). L’effet didactique est agréable et certain mais nous fait regretter parfois l’aspect suturé d’un texte qui parvient toutefois à trouver un regain de tension dans son dénouement.

Une maîtrise de la phrase simple et une volonté sympathique de raconter une histoire et une culture. Mais la baleine franche des Basques n’égale pas le saumon de Taqawan en vivacité.

Paotrsaout


SHILOH de Shelby Foote / Rivages

Traduction: Olivier Deparis

Publié en 1952 aux Etats-Unis, Shiloh n’avait jamais été traduit en France avant aujourd’hui. Son auteur, Shelby Foote (1916-2005) était un romancier et historien, originaire de l’Etat du Mississippi. Un personnage atypique qui n’a jamais caché son admiration pour un idéal du vieux Sud, éloigné toutefois du racisme qui s’y rattache (l’homme a été militant des droits civiques). Ses romans (Tourbillon, L’amour en saison sèche, Septembre en noir et blanc) et nouvelles brossent une fresque de la société des abords du fleuve Mississippi à diverses époques de son histoire, selon des thématiques qui rappellent parfois l’univers de William Faulkner. L’intérêt de Shelby Foote pour l’histoire et son omniprésence dans ses romans et nouvelles le conduisirent à développer un projet résolument historique qui se traduit par The Civil War : A Narrative (1958-1974), un ambitieux ouvrage en 3 tomes et plus de 3000 pages consacré à la Guerre de Sécession. Lorsque Ken Burns tourna une série de 9 documentaires pour PBS en 1990, The Civil War, Shelby Foote fût sollicité pour y participer activement et se fit ainsi connaître du grand public.

Basé sur des recherches historiques et des mémoires de cadres militaires historiques (les généraux Grant et Sherman pour l’Union, par exemple), Shiloh est avant tout un récit à six voix, celles d’hommes du rang ou d’officiers des deux armées qui s’opposent pendant les journées des 6, 7 et 8 avril 1862, sur la rive ouest de la rivière Tennessee. La bataille doit son nom à l’existence d’une chapelle, Shilo (« lieu de paix » en hébreu) sur la ligne de front, prise et reprise, puis détruite au fil des combats. Avec une prose élégante et lente,  une précision technique aussi, les différentes phases de la bataille nous sont données à hauteur d’homme, une vision parcellaire, du moment, au milieu d’affrontements qui vont voir les Confédérés prendre le dessus la première journée, se faire refouler la deuxième, évacuer la troisième tout en stoppant des velléités de curée par un dernier coup d’éclat.

Ce qui domine c’est la confusion. Le terrain est difficile, des collines, des ravines, des bois, des marécages et des cours d’eau. La saison fait alterner pluies, orages et éclaircies printanières, et c’est une épreuve ou une parenthèse éberluée pour des hommes sans campement ou défense en dur. La durée même de la bataille, plusieurs jours, plusieurs nuits, et l’épuisement qu’elle provoque, obscurcissent le discernement. Les plans d’action compliqués sont balayés dans la mitraille et noyés dans les fumées. Hasards, coïncidences, actes irréfléchis, bravoure et panique, prennent le dessus.

Les voix des six personnages choisis par Shelby Foote nous en apprennent beaucoup sur le peuple américain d’alors et ses mentalités. Les combattants viennent des quatre coins du pays et sont d’origine modeste ou alors des aristocrates. Quelques mois auparavant, les officiers supérieurs des deux camps fréquentaient les mêmes académies militaires et les mêmes cercles. La politique, la fidélité à un milieu et ses idées, voire l’opportunisme, les ont séparés. A contrario, beaucoup d’hommes de troupe, pourtant socialement très proches, ne connaissent de leur pays que leur village ou leur région d’origine. Les armes ne sont pas leur métier, pour la plupart. Ils se sont enrôlés par goût de l’aventure, par patriotisme simpliste ou tout simplement pour la solde. Il est aisé dans ces conditions de fantasmer ceux d’en face comme des sauvages et des brutes, de mépriser leur valeur guerrière au moins. Il n’existe quasiment pas de vétérans, les hommes sur le terrain vont découvrir pour la plupart la réalité du champ de bataille. Mais nul ne sera épargné par la peur, la détresse et la sidération, un tourbillon d’émotions primitives, sur le champ de bataille de Shiloh. Ainsi une bataille chaotique, mal préparée des deux côtés, souffrant du manque de communications et de renseignements efficaces, dégénère en orgie de violence que chacun vit, raconte, selon sa personnalité, son ancrage social, le moment de la bataille qu’il traverse. Ceci donne une mosaïque d’impressions, très proche de la réalité par essence fuyante de la bataille. Ces dernières années de remarquables pages littéraires sur les combats de la Guerre civile américaine, fortes, épiques, pleines de vacarme et sang, ont été publiées, sans qu’elles fussent l’essentiel de romans comme Wilderness de Lance Weller, Neverhome de Laird Hunt, Des jours sans fin de Sebastian Barry. Siloh montre l’intéressant alliage du travail de l’historien et de l’écrivain, sans fioritures,  en pointant justement un affrontement que l’Histoire ou la littérature ont, semble-t-il, négligé.

En avril 1862, la guerre civile dure depuis un an mais il n’y a pas eu encore d’affrontements aussi terribles qu’à Shiloh sur le théâtre terrestre. Quelques batailles, des escarmouches, beaucoup de dérobades. Shiloh va changer tout cela. Plus de 100.000 hommes engagés. Près de 25.000 victimes (morts, blessés, disparus). Les ravages du projectile Minié et ses dérivés, de l’artillerie sur les troupes, sont alors attestés, de visu ou dans leur chair par les témoins rassemblés par Shelby Foote. A Shiloh, la guerre vient d’entrer dans son ère dite moderne. Après ça, huit autres grandes boucheries jalonneront le cours de ce conflit fratricide. Mais c’est déjà une autre histoire, matériau à disposition de l’historien ou de l’écrivain.

« La fumée était encore épaisse quand la deuxième salve arriva. Un instant, je crus que j’étais le dernier survivant.  Puis j’aperçus les autres à travers la fumée, ils se repliaient ; aussi, les imitant, repartis-je en courant vers les tentes et le vallon par lesquels nous étions venus. Ils tirèrent une troisième salve tandis que nous détalions mais trop haute : j’entendis les balles siffler au dessus de ma tête. En franchissant l’arête, je vis les autres qui s’arrêtaient. Je freinai et, une vingtaine de mètres plus loin, me couchai, haletant, au sol.

Bien qu’ici à l’abri des balles, nous restions couchés car nous les entendions claquer dans l’air au ras de l’arête, d’où nos hommes continuaient d’arriver. Ils bondissaient, prêts à courir encore un kilomètre, puis, nous voyant couchés là, ils s’arrêtaient, trébuchaient, glissaient.

J’en vis un arriver, il courait les jambes un peu écartées, et juste au moment où il franchissait l’arête, l’avant de son manteau sursauta là où les balles ressortaient. Il dévala la pente, déjà mort, comme un chevreuil touché en pleine course. Cet homme continua de courir sur presque cinquante mètres avant que ses jambes ne cessent leurs mouvements et qu’il ne s’étale sur le ventre. Je vis bien son visage pendant qu’il courait, et aucun doute : il était déjà mort à ce moment-là.

Cela me terrifia plus que tout que ce dont j’avais été témoin jusqu’ici. Ce n’était pas si terrible, en y repensant : il courait au moment où il avait été touché, et, emporté par son élan, il avait continuer à dévaler la pente. Mais cela semblait si anormal, si scandaleux, si irréligieux qu’un mort doive continuer à se battre – ou du moins, continuer à courir – que j’en eus la nausée. Si c’était ça, la guerre, je ne voulais plus y être mêlé. »

Quand l’Histoire et la fiction littéraire marchent, épaule contre épaule, au devant de la mitraille…

Paotrsaout


LA BÊTE CREUSE de Christophe Bernard / Le Quartanier

Le Quartanier est une maison d’édition francophone fondée à Montréal en septembre 2002 et qui publie des œuvres de fiction, de poésie et des essais. Son logo est l’animal du même nom à savoir un sanglier de quatre ans « accomplis, alors dans toute sa force et de belle taille pour être chassé ». Ou être lu, pour ce qui concerne ici La bête creuse, le premier roman de Christophe Bernard, distingué par le Prix Québec-Ontario 2017 et le Prix des libraires du Québec 2018.

Le résumé éditeur nous permet d’éviter l’écueil premier de raconter les entrelacs d’un récit foisonnant, développé à différentes époques.  “Gaspésie, 1911. Le village de La Frayère a un nouveau facteur, Victor Bradley, de Paspébiac, rouquin vantard aux yeux vairons. Son arrivée rappelle à un joueur de tours du nom de Monti Bouge la promesse de vengeance qu’il s’était faite enfant, couché en étoile sur la glace, une rondelle de hockey coincée dans la gueule. Entre eux se déclare alors une guerre de ruses et de mauvais coups, qui se poursuivra leur vie durant et par-delà la mort. Mais auparavant elle entraîne Monti loin de chez lui, dans un Klondike égaré d’où il revient cousu d’or et transformé. Et avec plus d’ennemis. Il aura plumé des Américains lors d’une partie de poker défiant les lois de la probabilité comme celles “de la nature elle-même : une bête chatoyante a jailli des cartes et le précède désormais où qu’il aille, chacune de ses apparitions un signe. Sous son influence Monti s’attelle au développement de son village et laisse libre cours à ses excès – ambition, excentricités, alcool –, dont sa descendance essuiera les contrecoups. Près d’un siècle plus tard, son petit-fils François, historien obsessionnel et traqué, déjà au bout du rouleau à trente ans, est convaincu que l’alcoolisme héréditaire qui pèse sur les Bouge a pour origine une malédiction. Il entend le prouver et s’en affranchir du même coup. Une nuit il s’arrache à son exil montréalais et retourne, sous une tempête homérique, dans sa Gaspésie natale, restée pour lui fabuleuse. Mais une réalité plus sombre l’attend à La Frayère : une chasse fantastique s’est mise en branle – à croire que s’accomplira l’ultime fantasme de Monti de capturer sa bête.”

Bienvenue en Gaspésie (la péninsule qui forme la lèvre méridionale de l’embouchure du fleuve Saint Laurent), en terre de galéjades, de carabistouilles, d’affabulations, (comme il serait dit en d’autres lieux) qui abondent dans ce roman d’aventures un peu démesuré, un peu « hénaurme » (Gaspésie rime avec Rabelaisie), qui peut vous perdre en chemin. Explosions de rebondissements et de violences mais surtout explosions vernaculaires : la plus grande aventure de ce roman consistera à caracoler (ou pas) sur la Bête, la langue québécoise gaspésienne volatilisée de façon pyrotechnique par son auteur. Gaffe à pas prendre la pluck dans les dents.

Paotrsaout

LE CHANT DES REVENANTS de Jesmyn Ward / Belfond.

Traduction: Charles Recoursé.

Le Chant des revenants signe la troisième traduction romanesque en français de l’auteur américaine Jesmyn Ward, après Ligne de Fracture et Bois Sauvage. Sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par The New York Times. Le Chant des revenants a permis à la native de l’Etat du Mississippi de devenir pour la deuxième fois lauréate du prestigieux National Book Award.

Le roman est envoûté, hanté, littéralement, par l’histoire douloureuse de l’Amérique noire, confrontée aujourd’hui encore aux préjugés raciaux, aux injustices et à la misère. Dans le Mississippi, ceux-ci lacèrent au travers de générations la famille de Jojo, treize ans, fils de Léonie et Michael, un couple mixte, petit-fils de River et Philomène et frère de la petite Kayla.

Jojo doit tout à son grand-père et sa grand-mère, mourante, qu’ils l’ont plus élevé que sa mère et son père, que Jojo connaît peu. L’autre partie de sa famille n’a jamais accepté que Michael ait eu des enfants avec une Noire. Le quotidien de Jojo est de nourrir les animaux de la ferme, veiller sur sa petite sœur, s’occuper de sa grand-mère, condamnée par la maladie, écouter les histoires, explicites et en même temps mitées par les silences et hésitations de Papy Riv. Léonie l’a eu jeune, elle cherche à être une meilleure mère, mais l’apaisement illusoire de la drogue lui semble plus attirant. Un jour, on apprend la libération de Michael du pénitencier de Parchman où il purgeait sa peine. Léonie embarque ses enfants en voiture en direction du nord de l’Etat pour le chercher et le voyage ouvre la porte aux dangers, aux promesses mais aussi aux fantômes.

Jesmyn Ward réalise une habile composition de voix, celles de Jojo et de Léonie qui résonnent en eux, celle de spectres qui rôdent autour des membres de la famille, comme Richie, jeune garçon noir autrefois emprisonné à Parchman en compagnie de Papy Riv, comme Given, frère aîné de Léonie, abattu par un de mes membres de la famille de Michael. Et le silence ou l’absence du père et du grand-père blancs participent de cet ensemble polyphonique qui raconte la douleur d’une histoire familiale, emblématique à sa façon de celle d’un pays. Il émane une très belle sensibilité de ce texte marqué de poésie et de réalisme magique (dont nous prenons les manifestations aussi comme une respiration bienvenue dans un récit, ramassé sur quelques jours dans la vie de cette famille, qui s’appesantit sur une certaine banalité quotidienne, manger, vomir, boire, dormir…etc). Nul doute que le sujet a inspiré et inspirera encore des voix, uniques, nécessaires, toutefois moins portées sur le lyrisme que Jesmyn Ward.

« Ton papy est nul pour raconter les histoires. Tu le savais ? Il raconte le début mais pas la fin. Ou alors il oublie un détail important au milieu. Ou alors il démarre sans avoir expliqué comment on en est arrivé là. Il a toujours été comme ça. »

J’ai hoché la tête.

« J’ai pris l’habitude d’assembler ce qu’il me dit pour réussir à tout comprendre. D’assembler les paragraphes comme des pièces de puzzle. C’était encore pire quand on a commencé à se fréquenter. Je savais qu’il avait passé plusieurs années à Parchman. Je le savais parce que j’avais écouté aux portes. J’avais seulement cinq ans quand il a été arrêté, mais j’ai entendu parlé de la bagarre au café, et de leur disparition, à lui et à son frère Stag. On ne l’a pas revu avant des années, et quand il est revenu, il s’est installé chez sa mère pour s’occuper d’elle et il a travaillé. Il a encore fallu des années avant qu’il commence à passer chez nous, pour aider mon père et ma mère à bricoler dans la maison. Il a enchaîné un paquet de corvées avant de se présenter à moi. J’avais dix-neuf ans et lui vingt-neuf. Un jour, on était assis tous les deux sous le porche et on a entendu Stag un peu plus loin, sur la route, qui chantait et River a dit, Y a des choses qui nous font avancer. Comme des courants à l’intérieur. Des choses plus fortes que nous. En grandissant, j’ai vu que c’est vrai. Ce qu’il y a à l’intérieur de Stag, c’est une eau tellement noire et profonde qu’on en voit pas le fond. Stag s’était mis à rire. Mais ensuite ton papy a dit, A Parchman, j’ai appris que c’était pareil en moi, Philomène. Quelques jours plus tard, j’ai compris ce qu’il essayait de dire, que devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter. Et ça peut être quelque chose d’aussi simple que le sexe, ou d’aussi compliqué que tomber amoureux, et ça peut même être aller en prison avec son frère en croyant qu’on va le protéger. » Le ventilateur ronflait. « Est-ce que tu comprends ce que je te dis, Jojo ?

  • Oui, Mamie », j’ai dit. C’était faux.

Musical, viscéral, peut-être pas aussi magistral.

Paotrsaout

LA CONTRÉE de Ben Metcalf / Post-Editions.

Traduction: Séverine Weiss

Il y a un trace rouge sur le sobre mais beau graphisme continental choisi par les Post-Editions (dont le catalogue comporte majoritairement jusqu’ici des essais) pour la couverture du premier roman de Ben Metcalf. Une trace rouge et un fer rouge. S’il y a bien une chose que Ben Metcalf, enfant, a cruellement ressenti, c’est l’installation de ses parents, à la fin des années 1970, dans le comté rural du Goochland, en Virginie, sur les rives du fleuve James. Mûs par l’idée d’un nécessaire et si américain « retour à la terre »  ou d’une si américaine « harmonieuse entente avec la nature » – dont nombre d’illustres personnages se sont faits à titre divers les chantres (Thomas Jefferson, Daniel Boone, Fenimore Cooper, Jean-Jacques Audubon, Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau,Walt Whitman, John Muir… comme autant de manipulateurs désignés par l’auteur) les parents du jeune Ben achetèrent une propriété délabrée et s’essayèrent à vivre du produit de leurs récoltes et de leur élevage, payé principalement, selon Metcalf, par la sueur des trois enfants de la famille et les corrections infligées à ceux-ci par un père porté sur le châtiment physique, d’autant plus que sa progéniture ne partageait pas son projet exaltant. C’est au travers du prisme de l’expérience familiale, avec une rage froide et un certain humour que Ben Metcalf s’attaque à un mythe national, à savoir que la terre engendrerait naturellement le Bien et que la ville serait inéluctablement liée au Mal.

Car ne s’impose pas autre chose aux yeux du narrateur que l’inverse : cette terre de Virginie où il va devoir vivre et batailler jusqu’à sa majorité, distille dans tous ses habitants, humains et animaux, un venin, une corruption, une dégénérescence évidente. Les insectes sont voraces et pervers, les animaux de ferme suicidaires ou vicieux et les indigènes, Bon Dieu, sont de la plus triste engeance. Adolescents sadiques, adultes crétins, tous grossiers, déformés par leur religiosité suintante et le sentiment d’une prédestination divine (qui ne maîtrise qu’à peine une lubricité désordonnée), par leur bon sens à relents xénophobes, leur inclination pour la paresse intellectuelle et le mensonge frelaté, peuplent la contrée. On peut croire que cette espèce d’Américains n’est pas propre à l’unique territoire du Goochland mais qu’elle est bien présente dans de nombreux autres endroits du pays et constitue un groupe humain sur laquelle les stratèges électoraux ont su bâtir l’ascension de politiciens à la bêtise flamboyante, Donald Trump en étant le plus emblématique et récent exemple.

C’est aussi avec la figure du père que Ben Metcalf règle ses comptes. Un père pétri de bonnes intentions mais incapable de mener à bien son rêve  et d’assumer ce retour aux origines (il vient d’une famille rurale de l’Illinois), ce qui le plongera dans un désarroi profond. La volonté de faire de Ben, de son frère et de sa sœur, de vrais petits Américains de la campagne se heurta à la résistance passive des enfants, à leur doute fondamental, ce qui exacerbera le penchant du paternel à distribuer les corvées éreintantes et grotesques et les coups d’instruments divers destinés à amollir le cuir et forger le caractère. Adulte, l’auteur garde une dent particulière contre le pater familias.

Cet exercice de métafiction de haute volée enchaîne les courts chapitres dans lequel la prose foisonnante et kilométrique de l’auteur délaisse le déroulé temporel pour tamiser le grain des souvenirs et des réflexions rageuses. Et si les respirations sont bienvenues dans ce réquisitoire dru et drolatique, il est rare ces derniers temps de lire un texte d’une éloquence aussi précise, ciblée et violente.

« … A peine avais-je pris place dans un bus scolaire du Goochland que je fus rossé jusqu’à pleurer et crier de rage par un adolescent qui, avec de grands yeux inquiets, se mit à hurler « C’est fini, le temps de l’esclavage ! C’est fini, le temps de l’esclavage ! », refrain dont je me souviens aussi nettement que de ma confusion quant au sens de ce propos, et au type d’action que j’avais bien pu commettre pour encourager soit cet énoncé, soit cette volée de coups. Des passagers moins violents, de véritables saints à mes yeux, me libérèrent de ces poings, me firent remonter sur le vinyle d’un vert terne sur lequel j’avais inutilement cherché refuge, et me poussèrent vers le fond du véhicule, en direction des visages pareillement amusés d’enfants qui me ressemblaient davantage. (…) Je dénichai une place dans le fond près de mon frère, dont la taille et l’aptitude à la violence auraient pu garantir la protection si le choc qu’avait constitué notre installation à la campagne ne l’avait rendu impassible et généralement mutique jusqu’à la puberté, à cet instant encore aussi étrangère à ses yeux que les sapins de sinistre présage qui défilaient de gauche à droite derrière la vitre crasseuse de ce qu’il avait compris, de manière instinctive, n’être rien d’autre qu’un wagon à  bestiaux. »

De l’art oratoire aussi aiguisé et dangereux qu’un instrument aratoire pour son utilisateur traditionnel : l’Américain moyen de la campagne.

Paotrsaout

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