Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Paotrsaout (page 1 of 6)

Mélasse 2019, l’année au sirop noir de Paotrsaout

Que j’aimerais partager un enthousiasme à la hauteur de celui déclamé par Wollanup un peu plus tôt tandis que s’achève une année de lectures. Hélas, cette fin 2019 me donne plus l’impression d’arpenter les rues de Boston après la Grande Inondation de mélasse de janvier 1919. Le trottoir englue mes godasses, peu de livres m’inspirent depuis un moment. J’en ai laissé filer des bons (le Winslow…), d’autres m’ont bel et bien déçu. J’ai un temps cru ne pas pouvoir proposer autre chose qu’une liste indigente. Avec quelques efforts, voici réunis des titres, pour beaucoup chroniqués sur le blog, qui collent quand même aux doigts et au souvenir et pas parce qu’on a mis du visqueux dedans ou dessus. Des textes noirs mais aussi de la littérature du réel qui raconte (beaucoup) l’Amérique et (un peu) notre beau pays.

LE CHEROKEE de Richard Morgiève / Ed. Joëlle Losfeld.

Aux frontières de la parodie de genre, un polar, plein de jus, de brutalité et de verve.

J’AI TUÉ JIMMY HOFFA de Richard Brandt / Ed. JC Lattès

Bien sûr, il y a le film de Scorsese, The Irishman, qui a acheté les droits de l’ouvrage original I heard you paint houses. Traduites, les confessions et révélations du véritable Frank Sheeran, ancien homme de main du syndicat des routiers aux amitiés mafieuses, dessinent un portrait sombre qui laisse pantois.

L’HÔTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard

Inspiré par l’expérience carcérale de son auteur qui a pris perpète. A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

NOMADLAND de Jessica Bruder / Globe

Une grande enquête journalistique sur le déclassement d’une partie de la société américaine contemporaine. Ils ont perdus leur maison, ils vivent dans des campings cars ou des fourgons. Font des milliers de kilomètres pour travailler dans des conditions indignes (souvent pour Amazon) bien qu’ils aient 50, 60, 70 années ou plus. Je vous promets que ça fait réfléchir sur son boulot et sa retraite…

CHERRY de Nico Walker / EquinoX/ Les Arènes

(…) une fiction portée, transportée même, par une vérité brutale, sans une once d’apitoiement. Elle nous parle d’un carnage américain, celui d’une jeunesse amochée par la guerre, la morosité et l’anéantissement dans la drogue, avec une authenticité terrifiante.

LA CITÉ DE LA SOIF DE Philipp Quinn Morris / Finitude

Comédie familiale sudiste totalement barjo. Par un auteur retiré de l’écriture dans laquelle il n’a jamais fortune. Il faut que ce mec y retourne, c’est pas possible autrement. Jubilatoire.

STONEBURNER de William Gay / La noire Gallimard

Un schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, revisité. Avec de l’amitié virile un tantinet psychopathique, des bagnoles, des accidents de bagnoles et de la bagarre. On achète.

PÉQUENAUDS de Harry Crews / Finitude

Farandole de papiers journalistiques des années 1970 par le maître des freaks qui révèle un autoportrait pas piqué des vers. De la noirceur, de l’alcool, des torgnoles, le gruau de la bêtise et des graviers de diamant. Immanquable pour tous les « avaleurs de foutaises » auxquels je me sens appartenir.

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Eclairant.

Finalement, ça valait peut-être le coup de lire, surtout dans la première moitié de l’année. 

En attendant 2020, ça glue, les copains.

Paotrsaout

DERNIÈRE SOMMATION de David Dufresne / Grasset.

allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement

Si vous vous êtes penché sur le mouvement social des Gilets Jaunes, vous avez certainement entendu parler du travail de décompte charcutier mené par l’enquêteur indépendant David Dufresne, qui s’était chargé au fil des mois – « sidéré » selon ses propres mots – de documenter et recenser le maximum des blessés faits par les forces de maintien de l’ordre. Nous parlons-là d’énucléations, d’os et de crânes fracturés, de membres arrachés, de plaies ouvertes, comptabilisés et rapportés aux plus hautes autorités, sans que celles-ci ne s’émeuvent plus que ça en apparence de ce déchaînement de violences ni que les grands médias généralistes ne s’y intéressent autrement (ou alors pendant longtemps) que sous la catégorie d’inéluctables impacts dans la chair d’émeutiers et de factieux, un body count pour faire frémir les masses.

Avec Dernière sommation, David Dufresne choisit l’approche romanesque pour revenir sur ce travail et mener une investigation fictive dans les coulisses du pouvoir politique en pleine dérive autoritaire. Fictive ne veut pas dire totalement inventée. Né en 1968, nourri au biberon punk-rock, journaliste successivement à Actuel, Libération et Mediapart, auteur du documentaire filmé Prison Valley et de l’enquête Tarnac : Magasin général, David Dufresne n’est pas en délicatesse avec la rigueur que son métier d’enquêteur nécessite. Il sait donc de quoi il parle.

Ce livre très politique, qui se lit comme un polar – il en a la tension – à la bouffée finale dystopique mais pas improbable, donne un aperçu terrifiant des violences policières durant le mouvement des Gilets jaunes, violences amorcées depuis plusieurs années il faut bien le dire et qui ont récemment encore (mort de Steve Caniço, répression des manifestations de pompiers) montré leur ancrage dans la pratique policière. Quelque chose dans le maintien de l’ordre à la française, soi-disant fait de mesure et de proportionnalité, n’est plus de mise. « La police avait clairement changé de braquet et de doctrine. « La domination n’était plus seulement sociale, économique, la domination était policière« . « Le pays était devenu violent (…) parce que l’anti-terrorisme était devenu l’alpha et l’oméga de la vie politique.« 
Dernière sommation sonde les responsabilités, montre comment est entretenu le flou dans la chaîne de commandement (« La chasse était ouverte mais ça ne devait pas se savoir – ni consigne ni ordre, juste un climat« ), dénonce l’esprit « cow-boy » des flics, (instillé depuis un ancien Ministre de l’Intérieur à l’éréthisme inversement proportionnelle à la taille), la nervosité et la brutalité des forces de l’ordre entre les mains desquelles ont été mises de nouvelles armes de guerre, (LBD et grenades explosives GLI-F4 contenant du TNT, des sigles qui contiennent autant de suavité que LREM, La République d’Emmanuel Macron) mais qui n’hésitent pas à faire leurs propres emplettes dans les magasins d’armement. « Parce que les collègues, ils laissent les originaux au vestiaire, à la maison, c’est trop le merdier le saute-dessus dans les manifs et ils veulent pas de blâme en cas de perte. Sans parler de tous ceux qui veulent s’équiper en cascos, des matraques télescopiques pas toujours réglementaires, (…) des matraques officieuses pour des agents qui n’ont ni la formation ni l’habilitation ». Le MO/maintien de l’ordre en roue libre. Mais il existe un marionnettiste de cette dérive autoritaire : le pouvoir. Sans assise véritable, obnubilé par son agenda de déconstruction économique, sociale et légale, au service de grands intérêts, ce pouvoir doit gagner à tout prix au niveau médiatique et la brutalité policière le sert dans son dessein (« pour un de touché, mille qui désertent« , résume le préfet de police), de même que la négation, la surdité, l’insulte et les néologismes dont il fait un usage maladif, dans ce domaine comme dans les autres.

Les courtes séquences rythmées du roman s’enchaînent, titrées grâce à la collecte de slogans dégueulés sur les murs, pleins de la rage et de la sagacité d’un peuple en colère. Au milieu des protagonistes, bien sûr, Dardel, l’alter ego de Dufresne. Les autres sont des archétypes mais appuient la vérité du propos : Vicky la documentariste proche du Black bloc, mutilée dans une manifestation et sa mère Jacqueline, GJ de province, revenue des trahisons de la gauche pour embrasser le RN. Ce qui leur ouvre les yeux tandis que d’autres sont crevés fait froid dans le dos ou laisse un goût amer. Dhomme et Andras, les pros du maintien de l’ordre, soumis à la pression, en pleine rivalité et en pleine recherche d’ascension aussi. La République, oui peut-être, mais les temps sont en marche et il faut savoir plier ou s’adapter.

David Dufresne a dit sur son choix romanesque : « (…) la fiction permet de synthétiser, d’aller à l’essentiel, mais aussi d’en dire davantage que dans un essai ou un document avec lesquels on a des comptes à rendre. Et parce que de mon point de vue, la fiction permet d’aller beaucoup plus loin dans la vérité humaine. 

L’actualité peut être brûlante mais la fiction peut être incandescente.  Des lignes qui éclairent mieux que tout ce que pourraient raconter certains médias télévisés plus enclins à garnir leurs plateaux de consultants Police-Justice (sic), au détriment de journalistes enquêteurs.

Paotrsaout



LES ÂMES DÉGLINGUÉES de Claude Bathany / Goater noir

Après une période plus prolifique en littérature jeunesse, le Brestois d’origine Claude Bathany (membre fondateur  de Calibre 35, collectif des auteurs rennais de roman noir) publie cet automne chez Goater noir un recueil de 14 nouvelles. Une décennie a passé déjà depuis qu’il nous avait séduits avec la drôlerie et le vif de ces romans noirs finistériens, Last exit to Brest et un étonnant Country Blues, sis dans les Mont d’Arrée.

Les nouvelles dessinent des portraits de personnages plongés dans leurs turpitudes, par exemple, comme l’annonce la 4e de couv’,  « un écrivain phagocyté par sa doublure, un autre manipulé par son futur éditeur, un patient hanté par sa transparence sociale, un employé modèle, carpette idéale de sa hiérarchie, un chômeur martyrisant sa mère par haine de soi, un accordéoniste rêvant d’une gloire cantonnée à sa boîte crânienne, un agent de sécurité d’une bêtise jusqu’au-boutiste… ».

C’est sous l’angle de la psychologie minutieuse qu’il nous est permis d’approcher et d’accompagner les représentants de cette triste humanité. Claude Bathany décortique les affres, les angoisses, les élans, les patatras !,  parfois les coups de talon pour se rétablir d’une situation difficile de ces êtres falots ou salauds. Personne n’est à envier ou admirer dans les nouvelles. « Que ceux qui ne s’y reconnaissent pas leur logent la première balle » avertit d’ailleurs la présentation éditeur.

Si Claude Bathany maîtrise l’exercice, on espère voir saillir quelque chose de plus saignant dans cette farandole monocorde. Et cela est possible : quand éclatent soudain l’outrance et la férocité d’Eternelle solitude, l’histoire d’un chômeur tortionnaire, queutard, qui ne s’encombre pas de la décence, on jubile. Une âme, il y aurait à discuter, déglinguée, sans conteste. Plus loin, le triangle amoureux de Mozo de Espadas, dans les milieux de la tauromachie, a la délicatesse et l’estoc d’une épée bien forgée. Puis le recueil renoue avec ses notes désenchantées que l’auteur pianote avec conviction, comme si c’était la seule partition qui trouvait grâce à ses yeux. Au final, on espère que la récurrence du personnage de l’auteur en mal de veine dans ces nouvelles ne soit pas une forme d’autoportrait de la misère. 

Paotrsaout


PEQUENOTS de Harry Crews / Finitude

Blood and Grits

Traduction : Nicolas Richard

Jusqu’ici, les chroniques écrites par Harry Crews pour le compte de Playboy et Esquire au milieu des années 197, en pleine vogue du genre redneck,  étaient soit méconnues des lecteurs français, soit inaccessibles car non traduites (à l’exception de Descente à Valdez, Allia, 2016).  C’est en tant qu’auteur à succès à la patte bien affirmée qu’il est envoyé aux quatre coins du pays pour en ramener un reportage ou mandaté pour raconter une aventure ou un souvenir de son Sud natal. Il y a ceci de certain avec Harry Crews : autant qu’un aimant attire la limaille de fer, il attire les freaks, les barjos, les personnages hors-normes ou révèle la part étrange de ceux qui, même s’ils affichent le succès, n’en possèdent pas moins des particularités physiques ou morales qui les font sortir de l’ordinaire. Harry a sa manière bien à lui de faire le boulot, il paie de sa personne. Il n’est jamais avare d’une bière, d’un verre de vodka, d’un joint, d’un faux pas, d’une gueule de bois ou d’écorchures. Voilà l’auteur, la boîte crânienne embrouillée et le corps douloureux, hanté par son passé de pauvre plouc de Bacon County, Géorgie, et par ses expériences humaines, sociales, sexuelles, face à des situations et des personnages de la vie réelle, dont beaucoup de Grits. Il semblerait qu’Harry Crews ait inventé, en tout cas, popularisé l’expression qui désigne un méchant péquenot du Sud, cradingue. Grits, à l’origine, c’est le gruau de maïs traditionnel qui se mange chaud et qui pourrait empâter la diction de ses consommateurs habituels.

Le recueil a été pensé comme un tout par Harry Crews. Il anticipe son autobiographie, Des mules et des hommes. Il est tout aussi brutal, choquant, férocement drôle et attendrissant. Il dresse un portrait noir et grotesque d’une Amérique tiraillée entre violence et respectabilité. Si j’étais bonimenteur à l’entrée d’un cirque miteux, d’une foire (aux serpents) ou bien encore d’un blog « noir et partisan », j’annoncerais dans un même souffle des péquenauds en pagaille, une éléphante exécutée par pendaison, un marchand de bottes de chasse au succès phénoménal, des filles obèses, des touristes imbéciles, un ancien du Vit Nam suicidaire, un jockey dans la dernière ligne droite, Cody, Jimbo et un poisson de 10, 12 ou 14 livres – allez savoir, Charles Bronson lui-même, une buse à queue rousse, des bagnoles cabossées, des forains retords, un arroseur de muguet, des chasseurs de renard, des routiers militants, et même des tueurs de masse, oui messieurs-dames. Cette simple énumération devrait mettre l’eau à la bouche. Quand on sait en plus que cette farandole d’histoires est saupoudrée des fulgurances de l’auteur, on ne résiste pas : « Jake avait l’air vraiment fou, ou je suppose que fou n’est pas le bon mot, majestueux, plutôt. » « Deux heures plus tard, un professeur d’université que je connais, tellement intello qu’il refuse de manger des oignons, a soupiré en regardant par la fenêtre de son bureau et a dit tristement : – Il doit bien avoir quelque chose qui cloche chez moi, j’adore Charles Bronson. » « Un des inconvénients de la randonnée dans le parc national de la Shenandoah, c’est les noms des campements. On dirait qu’ils ont tous été inventés par un créatif défoncé de Los Angeles. »

C’est également un autoportrait qui se dessine au fil des pages. Même dans le rôle d’un envoyé spécial (d’un genre quand même spécial), dans la peau d’un auteur reconnu, Harry Crews ne parvient jamais oublier ses racines misérables, son histoire de cul-terreux et les accidents de son parcours. Piètre interviewer, il s’épanche. Cette maladresse lui permet bien souvent de briser la glace et de se sentir proche de son interlocuteur, surtout si celui-ci a goûté au dur de la vie.

Histoires réelles ou assaisonnées par l’auteur, on se fout finalement de le savoir, on ingère la noirceur, l’alcool, les torgnoles, le gruau de la bêtise dans lequel craquent des graviers de diamant. Et on se régale. Il y a dans ce livre, une putain de phrase, une phrase qui fout les poils. Elle dit : « Nous faisons tous partie, nous tous, de la tribu sauvage des avaleurs de foutaises. » Si vous n’y compreniez rien, je serais bien triste pour vous. Non, en fait, je vous suggérerais de ne pas lire Harry Crews et d’abandonner l’idée même de lire de bonnes histoires. 

Paotrsaout


LE FRACAS D’UNE VAGUE de Mark SaFranko / Kicking Records

Pour les aficionados de Mark SaFranko, ces derniers mois ont marqué le retour de l’auteur américain en version française. Les éditeurs La dragonne et Inculte ont en effet publié (ou republié) trois romans, dûment chroniqués par Nyctalopes.  L’inventaire serait toutefois incomplet si nous n’y ajoutions pas Le fracas d’une vague, une compilation littéraire de nouvelles et poèmes en prose, suivis d’un entretien récent avec l’auteur. Il est vrai que Kicking Records est plus connu sans doute comme un label dédié au rock version bruitiste ou rageuse.  Il publie toutefois quelques ouvrages (monographies, BD, recueils) non sans rapport avec le rock version bruitiste ou rageuse. Mark SaFranko est lui-même chanteur et compositeur.

Le fracas d’une vague se compose principalement de 6 nouvelles inédites (qui « font partie des toutes meilleures que j’ai écrites » déclare l’auteur) et de 12 poèmes en prose et est illustré par des linogravures du plus bel effet de Delphine Bucher, révélatrices du spleen américain provincial qui imprègne les textes. Pour le dire autrement, on a eu des bouquins plus mal fagotés en main.

Dans ce pays où il a bourlingué du nord au sud et d’est en ouest (et cela se sent), Mark SaFranko nous transporte dans les endroits les plus mornes et les communautés les plus bornées, à l’écart des grandes cités et des grandes circulations. Même si le cadre naturel force aux lisières sa beauté et sa sauvagerie, c’est des tourments des humains dont Mark SaFranko fait son miel sombre. Un homme, une femme. Ils sont rencontrés, ils se quittent. Ils doivent s’oublier. Et ça fait mal, longtemps après encore. Ou bien ils se rencontrent et il ne vaudrait mieux pas. Mais que voulez-vous faire contre le chagrin, l’ennui ou la tentation ? Pour Mark SaFranko, les élans du désir et les relations sentimentales semblent immanquablement marqués du sceau de l’erreur,  de l’affliction et de l’échec. C’est affirmé et répété au fil de ces 6 pièces de blues mélancolique, parachevé par L’homme de la chambre 24. Une femme abandonnée, qui se sent en plein déclin, (« Un exil. Elle approchait de la cinquantaine – un chiffre impensable – comme dans la gueule d’un animal sauvage. ») noue une irrépressible relation charnelle avec un client de son motel, malgré l’aspect dangereux du quidam. La plus belle et la plus dure des nouvelles du recueil à mon sens. Pas de côté dans cet ensemble, la nouvelle Maudit Refrain ravira les adeptes du genre musical. Elle revisite avec un comique féroce le personnage de l’ancien musico, méchant loser, incapable de passer à la postérité ni même de se faire reconnaître au présent comme méchant tout court.

L’ouvrage propose aussi pour la première fois un aperçu de la poésie de Mark SaFranko, « décomplexée, fulgurante et sans fioritures. » Les 12 poèmes, dans l’immédiateté, racontent l’homme « rempli » du besoin d’écrire, les obstacles qu’il rencontre, les déceptions qu’il lui faut avaler. L’entretien en long qui suit nous fait connaître un peu mieux si c’était nécessaire l’auteur, son parcours et les liens tissés avec la France, attestés aussi avec la publication du Fracas d’une vague qui a bénéficié de son implication sincère.

Sans fracas, du beau, du bon SaFranko, habillé en tuxedo par Kicking.

Paotrsaout


STONEBURNER de William Gay / La Noire Gallimard.

Traduction: Jean-Paul Gratias


Malgré la disparition de William Gay en 2012, certains de ses textes, inédits, continuent d’être publiés. Il y a deux ans, je chroniquais “Petite sœur la mort”, édité dans les mêmes conditions posthumes, sur ce blog, un peu désappointé par quelques faiblesses. Stoneburner est un texte bien différent dans sa forme et son intention. Mais disons tout de suite que la comédie sudiste et crépusculaire, qui revisite le schème typique du roman noir, articulant la femme fatale et ses pantins masculins, ne souffre absolument pas des mêmes maux que son prédécesseur et m’a particulièrement séduite.

1974, dans le Tennessee. Sandy Thibodeaux traîne sa dipsomanie, sa laideur, ses lunettes à verres en cul de bouteille et son obsession pour les femmes. Sa mire se cale sur Cathy Beeacham, bombe locale manipulatrice, à la pogne apparemment de Cap Holder, ex-shérif et hommes d’affaires, vieux débauché cynique. Quand par un hasard mal embouché, Thibodeaux met la main sur une mallette remplie de dollars destinée à une transaction interlope, il ferre et embarque la belle garce pour un road-trip qu’il voudrait amoureux dans une Cadillac noire. C’est en réalité une cavale, foireuse dès le départ. Ils ne veulent pas aller fondamentalement dans la même direction et ils égrènent sur leur chemin des poignées de biftons et des frasques qui signent leur passage. 

Cap Holder fait appel à Stoneburner, ex-flic, ex-détective privé, qui cherche à s’oublier, après le décès criminel de sa femme, dans un bicoque sur les rives du Mississippi, pour remonter leur piste et récupérer ses avoirs, femme et thune réunis par un même élastique bien serré. Stoneburner connaît bien Thibodeaux, ils ont été frères d’armes au Vietnam, puis poteaux après la démobilisation. Une relation qui s’est enlisée dans des emmerdes aussi gluantes que la vase des mangroves du delta du Mékong.

Stoneburner se met au boulot et va vite comprendre que, de part et d’autre, des ficelles sont tirées, qui feraient de Thibodeaux, de lui, des jouets. Sans spoiler le dénouement, on se permet de dire que cela se terminera mal. La Noire de Gallimard n’est pas la Bibliothèque rose.

Des miles de route dans les Etats du Sud, des bagnoles, des accidents de bagnoles, les mouvements et les cahots de ce roman sont en soi une expérience physique.  Si on y ajoute le talent de William Gay pour la noirceur et la drôlerie, le « voyage » devient à nulle autre pareil. Écrit avec singularité (l’auteur tenait à n’y faire figurer aucun guillemet, aucun tiret introductif d’un dialogue – l’objet d’une note explicative en ouverture du bouquin), le texte distille subtilement (sans balourdise, pléonasme) les références littéraires,  artistiques et musicales d’un auteur qui n’a pas donné, lui, de cours de creative writing. Ce qui m’autorise peut-être à dire que, plus que No Country for Old Men auquel il a été comparé, Stoneburner m’a fait pensé plusieurs fois à un texte que je chéris, Un pour marquer pour la cadence de James Crumley, texte qui agrippe le thème de l’amitié virile, amitié née sous l’uniforme, dans un cadre guerrier, et qui, là aussi, doit aller jusqu’au bout. Mais ne sortons pas de la route de façon anticipée et écrivons aussi que la profondeur et l’intensité psychologiques des personnages, du récit, signent en tout cas le talent d’un auteur, assez ironique pour se nommer William Gay, tandis qu’il nous entraîne avec bonheur vers des comtés et des gnons moins jolis que son patronyme.

« Je me suis demandé si Thibodeaux pouvait être le Thibodeaux avec qui j’étais parti à la guerre, sans être sûr d’avoir vraiment envie de le savoir. J’avais fait tout mon possible pour effacer Thibodeaux de ma vie et de ma mémoire. Il était lié à beaucoup trop d’éléments désagréables, et à un moment, je m’étais dit que lorsque les bagages s’accumulaient en trop grand nombre, il fallait les jeter dans le fossé, pour réduire la charge. Un poids excessif vous ralentit, et celui qui voyage vite est toujours seul. Quand les gens commence à vous bombarder à l’excès de mauvaises vibrations, vous coupez la corde qui vous lie à eux comme une ancre qui vous retient, et vous ne pensez plus à eux. C’est pourquoi je me trouvais loin de la civilisation, en train de construire une cabane sur un terrain que j’avais acquis de façon étrange.

Mais pourtant, quand je pensais à Thibodeaux, je revoyais ce qu’avait exprimé le visage d’une femme que je n’avais pas pu avoir, j’entendais le rythme de ses paroles et je pensais au phosphore en combustion qui traçait des traînées d’un vert vif sur un ciel pareil à un velours noir froissé, et à l’hélico des urgences bardé de feux de signalisation décollant comme une fusée. 

Au fond, Thibodeaux était un malade mental, fou à lier, dont la perversité forçait l’admiration tant elle était tenace. C’était l’un de ces parfaits imbéciles auxquels on accorde une sorte de considération paradoxale. 

Je l’ai chassé de mes pensées – du moins, j’ai essayé. »

Paotrsaout

L’EMPREINTE d’Alexandria MARZANO-LESNEVICH / Sonatine.

Traduction : Héloïse Esquié

Aux origines de ce livre, il y a un crime pédophile, celui commis par Ricky Langley en 1992 en Louisiane. Un jour de février, sous le coup d’une des pulsions qui l’ont précédemment amené à des actes très graves, il va plus loin encore et tue un petit voisin, Jeremy Guillory. Arrêté, jugé, un premier procès le condamne à mort. Aux origines de ce livre, il y a aussi l’histoire personnelle de l’auteur, lourde de secrets et de blessures, et qui, jeune adulte, décide de suivre les pas de ses parents dans la carrière d’avocat. En 2003, Alexandria Marzano-Lesnevich commence un stage dans un cabinet d’avocats en Louisiane dans le but de défendre des hommes accusés de meurtre. Elle est fermement, croit-elle, opposée à la peine de mort. C’est là que les hasards terribles de la vie font se croiser Ricky Langley et Alexandria Marzano-Lesnevich. La confession de Ricky, enregistrée, documentée, épouvante la jeune femme et ébranle toutes ses convictions. Elle est submergée par le sentiment de vouloir le punir, de le voir mourir. Choquée par sa propre réaction, elle creuse et va peu à peu comprendre le lien inattendu entre son propre passé et cette sordide affaire. Pendant 10 ans, elle n’aura de cesse d’enquêter inlassablement sur les raisons profondes qui ont conduit Langley à commettre un crime épouvantable.

Pour ceux qui s’intéressent aux littératures du crime (il pourrait y en avoir un certain nombre parmi les visiteurs du blog Nyctalopes), « affronter » le récit d’affaires bien réelles peut constituer une expérience des plus éprouvantes car débarrassée du filtre de la fiction. Il faut se faire à l’idée que cela s’est réellement passé ou qu’une affaire comme Langley/Guillory est, hélas, aussi ignoble soit-elle, une tragédie parmi d’autres. Autour des déroulés judiciaires, Alexandra Marazano-Lesnevich exhume l’histoire de la famille Langley, de Ricky et ses parents. Telle qu’elle est présentée, elle serre le cœur tant le drame, la souffrance, le traumatisme l’imprègnent. La personnalité et la psychologie de Ricky, un nullard, dérangé finalement, en seront marquées à jamais. Il y a des victimes aussi, ne les oublions pas, en particulier un petit garçon et sa mère. Une vie qui s’arrête, une autre qui continue, avec quelle épouvantable tristesse. 

L’enquête journalistique et le travail d’un auteur (forcément fait de spéculations et projections, ce que certains lui ont reproché) qui cherche à explorer parts d’ombre et zones de flou par l’imagination auraient pu suffire. Comme nous l’avons dit plus haut, ce dont nous parle aussi le texte d’Alexandra Marzano-Lesnevich ce sont les échos avec une expérience personnelle de violence sexuelle sur enfants. L’histoire familiale et le parcours de l’auteur sont ainsi racontés avec un luxe de détails intimes. Et il y a du moche. L’empreinte, parfois abruptement, se fait autobiographie, témoignage, interrogation sur la vérité et la justice. Le texte, qui s’est vu récompensé de nombreuses fois, est donc un objet littéraire très particulier, atypique dans le genre des littératures du crime.

C’est peut-être là où le bât blesse, à mon sens. Il n’y a pas de doute : le sujet de la pédophilie et des crimes pédophiles est très chargé et il faut reconnaître l’intensité de la démarche cathartique d’Alexandra Marzano-Lesnevich, la nécessité et le courage de celle-là. Mais ses efforts semblent parfois être ce qu’ils sont, des efforts pour mettre en relation deux histoires qui n’ont peut-être pas grand-chose en commun, même si elles s’intersectent.

Paotrsaout


LE KARATÉ EST UN ETAT D’ESPRIT de Harry Crews / Sonatine.

Traduction: Patrick Raynal.

Les éditions Sonatine poursuivent le travail d’édition d’inédits d’Harry Crews, disparu en 2012. Après Nu dans le jardin d’Eden (2013) et Les portes de l’enfer (2015), ils publient cette année Le karaté est un état d’esprit, quatrième roman du natif de Géorgie datant de 1971. Harry Crews a déjà beaucoup donné au roman noir et ses meilleurs titres n’ont pas été auparavant ignorés par les traducteurs et éditeurs. Même s’il est probable que les inconditionnels de Crews apprécieront plus que d’autres le karaté ultraviolent à la mode floridienne, il est bon d’entendre Harry nous parler encore du pays, à savoir un versant sombre de l’Amérique où les gueules cassées de la vie pataugent, gueules cassées pour lesquelles l’auteur n’a jamais démenti une tendresse couturée de cicatrices et déformée par des fractures mal réduites.

Après avoir vagabondé à travers les États-Unis, John Kaimon arrive en Floride, où il fait la connaissance d’une petite communauté de karatékas fanatiques. Ceux-ci exercent leur art dans la piscine vide du motel désaffecté où ils ont élu résidence. Plus qu’un simple art martial, c’est un véritable culte auquel s’adonne cette tribu, dont chaque membre a renoncé à sa vie passée ainsi qu’à toute possession matérielle. Seule compte pour eux la pureté de l’esprit. Si Kaimon y trouve d’abord une philosophie de vie satisfaisante, son attirance pour Gaye, une magnifique karateka, va bientôt l’entraîner dans de sulfureuses aventures. Car si l’esprit se doit d’être fort, la chair est parfois bien faible…

La formule du chef Harry est des plus habituelles. Prenez des éléments d’humanité tordue comme un drop-out désabusé, une karateka reine de beauté et létale, un nain gourou, un maître de dojo et des disciples qui veulent oublier leur faillite personnelle antérieure en devenant des philosophes de la violence ciblée (apparemment la rédemption passe par l’éclatement des phalanges sur une planche de bois d’exercice… ), des queers lubriques et, bien entendu, une tapée d’idiots américains moyens en mode badauds. Plongez tout ça dans un fond de piscine désaffectée, déversez une douche solaire impitoyable et badigeonnez de stupre, de violence et de crème solaire cacao. Vous obtiendrez cette comédie grotesque, critique d’un esprit communautaire ou de culte sixties, et bien entendu loufoque, laquelle, toutefois, n’est pas à ranger parmi les préparations les plus inoubliables de l’auteur.

Il vous sera pardonné de ne pas pratiquer le Karaté. Mais dire que c’est un Crews raté, ce serait vous exposer à un mawashi-geri (ou coup de pied circulaire) qu’il vous faudrait accueillir avec tendresse bien entendu. Car Harry Crews aussi est un état d’esprit.

   « L’homme qui avait frappé Lazarus était soûl. Il croyait que Lazarus était le type qui avait pincé le cul de sa femme quelques minutes plus tôt.

« Ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme », dit-il en titubant sur place et en louchant sur Lazarus.

   Lazarus s’était vautré sur le pare-chocs de la Dodge et dans les bras de John Kaimon. Il reprit ses esprits et se figea, les mains sur la bouche. Du sang coulait entre ses doigts. L’ivrogne était un énorme type poilu vêtu d’un maillot de bain qui faisait des poches aux fesses, et rien d’autre excepté des Crocs. Sa femme, une naine blonde dotée d’un front de crétine, se tenait juste derrière lui et mangeait une pomme d’amour. Elle portait un maillot une pièce dont les bretelles défaites pendaient le long de son corps sans forme. Apparemment seul l’espoir faisait tenir ce maillot. John Kaimon craignait que Lazarus ne tuât l’homme et se tenait prêt à le retenir, quand Lazarus sauta au-dessus du pare-chocs en direction de la petite blonde qui n’avait pas levé la tête de sa pomme d’amour. Mais Lazarus voulait juste lui parler.« Madame », dit-il doucement

   Elle leva le visage de sa pomme. Elle avait du sucre rouge sur la lèvre supérieure et sur le menton. Elle était soûle elle aussi. Lazarus allait lui parler quand une explosion secoua le cielet fit trembler la terre. Ils s’arrêtèrent tous pour contempler les lumières multicolores et le fumée dérivant au-dessus de l’eau quand la bombe avait explosé.

   L’obscurité finit par retomber. « Madame », répéta Lazarus. Il approcha son visage tout près du sien. « Est-ce que je vous ai pincé le cul ? »

   Elle soupira, et l’on aurait dit qu’elle allait pleurer. « Personne ne m’a pincé le cul. Je le lui ai dit. Personne ne m’a pincé le cul. Il le sait. Mais il continue à espérer et à cogner les gens. »

La porte arrière du combi Volkswagen s’ouvrit brusquement, le grand et beau jeune homme aux cheveux longs et aux yeux morts sortit, s’étira, ouvrit largement les bras, se cambra et émit un grognement satisfait. L’ivrogne poussa Lazarus, frappa le gars et l’envoya dans le combi. Les mains posées sur les hanches, il lui dit :

« ça, c’est pour avoir pincé le cul de ma femme. » »

Paotrsaout

LA CITE DE LA SOIF de Phillip Quinn Morris / Editions Finitude.

Traduction: Fanny Wallendorf.


Le destin de certains auteurs et de leurs textes parfois nous fait nous interroger et nous émeut. Pourquoi ont-ils arrêté d’écrire ? Pourquoi n’ont-il pas été reconnus en leur temps ? En ont-ils souffert ? S’il n’est plus possible d’interroger John Kennedy Toole ou James Ross (Une poire pour la soif), il serait théoriquement possible de le faire avec Phillip Quinn Morris, installé aujourd’hui sur la côte ouest de la Floride. Il y exerce le métier de peintre en bâtiment. Originaire de l’Alabama, Phillip Quinn Morris a publié deux romans en 1989 et 1990 et on peut remercier les éditions Finitude de nous en livrer des traductions françaises, Mister Alabama (2016) et, cette année, La Cité de la Soif. Remercier, parce que tout autant que Mister Alabama, La Cité de la soif  a fait naître une puissante affection chez son chroniqueur attitré. Quelle bon dieu de comédie familiale, excessive, bouffonne et tendre à la fois, copieusement arrosée de gin-soda et de gnôle.

Eté 1970, Alabama, « le Cœur du Cœur de Dixie ». Le comté de Sumpter, à la frontière du Tennessee, est un dry county, comme il en existe d’autres dans le Sud. Il est interdit d’y vendre de l’alcool. Ce n’est pas un problème pour Bennie J. Reynolds qui, issu d’une lignée d’habitants des bois et des marais versés dans le trafic, la corruption et la démerde, est devenu l’homme le plus puissant du comté. [S]a femme est la plus belle, sa maison la plus grande et ses enfants les plus populaires de la région. Grâce à son formidable sens des affaires, il s’est débrouillé pour tenir au creux de sa main le cœur, l’âme et le portefeuille de ses concitoyens en devenant le seul pourvoyeur d’alcool de la ville, la Cité de la soif comme il se plaît à l’appeler. Mélange détonnant de gentillesse du Sud et de sans-gêne parvenu, la famille Reynolds est un peu clinquante, certes, mais qu’importe. Ici on est dans le Sud, et dans le Sud on aime la réussite et on s’arrange avec le reste, du moment qu’on respecte les traditions, les chiens, l’élection de Miss Coton et la Fête du Raton Laveur. Pourtant, cet été 1970 pourrait bien ébranler toutes les confortables certitudes de Bennie J. Des changements s’annoncent avec le départ pour l’université de ses enfants, sa fille Winn et surtout son fils, Wright.

Le roman de Morris ouvre les portes d’une galerie de portraits, tous plus pittoresques les uns que les autres. Evidemment le clan Reynolds y prend la plus large place : Bennie J. le père, travailleur acharné, viscéralement attaché à sa famille et sa terre, à certaines traditions, adepte aussi du « My way » (et tant pis pour la casse) ; Maman Cordelle, la mère, entre frivolité et autorité ; Winn et Wright, les enfants ; Hannah, la cousine ave laquelle Wright a une liaison ; Mae Emma l’employée de maison noire considérée comme la « cousine » (parce que les conventions chez les Reynolds, on s’assoit parfois dessus) ; Jerry Lee, l’homme de main de Bennie J. qui a fricoté par le passé avec Coleen, la sœur de Maman Cordelle et mère d’Hannah ; Mamma Dog Midnight, enfin, la chienne de race Coonhound (chien de chasse adapté pour le raton laveur, d’où son nom), fierté de son maître. Autour d’eux, en admiration pour leurs personnes et leurs gestes, la bonne société du comté, les riches héritiers, les petits notables et les ruraux, pas tous rusés, dont Morris se fait fort de souligner les qualités et surtout les défauts, trop humains, avec un effet hilarant certain.

Bennie J. prend la vie avec son éthique, sudiste mais aussi bien à lui. « Quoi que tu fasses en ce bas monde, fais-le avec dignité et élégance » inculque-t-il à son fils. Cela signifie bosser comme un forcené de l’aube au crépuscule, dans ses échoppes ou bien en organisant une expédition à la dernière minute dans le Tennessee voisin pour abreuver les participants de la Fête du Raton laveur, ramasser les biftons et confier à ses enfants de les apporter en sachets à la banque, envoyer balader ceux qui l’ennuient, quel que soit leur statut, enterrer son chien avec pompe quand celui-ci meurt. C’est un père inquiet pour l’avenir de sa famille et de tout ce qu’il a construit. L’immense tendresse que l’homme d’affaires matois a pour les siens est touchante.  Et sa philosophie de vie de redneck chauvin mal dessalé, tantôt bornée, tantôt easygoing, fait naître aisément le sourire :

  • Où est-ce que Kathy Lee va faire ses études déjà ? demanda-t-il en prenant le chiot sur ses genoux.
  • A Rutgers, dans le New Jersey répondit Wright.
  • J’sais pas pourquoi ils tiennent à envoyer leurs gamins dans une ribambelle d’écoles jusqu’à ce qu’ils aient trente ans. Envoyer Kathy Lee dans le Nord, merde alors.
  • B. J. , elle est allée au lycée de Sumpter. Et comme Lou Ann, elle continuera sans doute jusqu’à ce quelle obtienne un diplôme à Rutgers.
  • Rutgers ? On dirait le nom d’une école où on apprend à fabriquer des armes. J’sais pas pourquoi les Thomas se sentent obligés de fréquenter des écoles bizarres.  Ouais si Bennie J. était jeune, y ‘a qu’un endroit où il voudrait aller : l’Université d’Alabama à Tuscaloosa. Et j’ferais des études de karaté. C’est quelque chose que personne peut t’enlever.

Winn (le contraire de Lose) voyage en Europe pour les vacances. La vie universitaire va l’éloigner à nouveau du comté et elle est à l’heure des choix, cela serre le cœur de Bennie J. « Dès que cette chère Winn apparaît, c’est la fête » est un mantra chez les Reynolds. Wright (le contraire de Wrong), beau et charismatique, auquel tout le monde prédit une carrière politique nationale, s’angoisse de quitter son monde et d’assumer sa relation avec sa cousine, renâcle à l’idée de travailler aussi dur que son père, veut régler quelques comptes avec les membres de la riche micro-société locale. C’est un adulte désormais. Enfin, sous le même toit, Hannah sombre dans la mélancolie, persuadée de mourir bientôt. Si Bennie J. a tiré sa propre force et sa propre morale à patauger dans les eaux turbides du marécage et de la contrebande (il sait d’où il vient et ne cesse de conter ses propres aventures comme celles de ses aïeuls), ses enfants, dosés en douce au gin-soda et grisés par la vitesse et la vie facile, lui apportent bien des tracas.

Le texte de P. Q Morris révèle la fine connaissance de son sujet, le Sud avec ses traditions et coutumes et ses habitants, et la maîtrise d’un art, saisir le sens d’un lieu et d’un moment et donner une consistance à ses personnages. Mais peut-être devrais-je me contenter de dire que ce roman est une sacrée bonne histoire, qui pétille de vie, suinte de raide et de sensualité et frise le barjo, pour notre plus grand plaisir. Si quelqu’un pouvait dire à Phillip Queen Morris que nous n’en avons pas eu assez, il en serait remercié.

Paotrsaout


L’ EXTRAVAGANT MONSIEUR PARKER de Luc Baranger / La Manufacture de livres.

Billy The Kid (1859-1881) est pour tous désormais entré dans la légende de l’Old West américain. Dans sa violente et fulgurante carrière d’outlaw, il aurait descendu autant de types qu’il aurait vécu d’années, soit 21. De nombreux éléments de sa vie et de sa mort sont toutefois sujets à précaution, controversés et obscurs car tirés de récits romancés, de biographies contradictoires ou de témoignages fumeux. La littérature et le cinéma ne sont pas privés en tout cas d’apporter leur contribution à l’élaboration du mille-feuille mythique. Luc Baranger, citoyen canadien né à Trélazé (Maine-et-Loire) est le dernier en date à nous raconter quelque chose de Billy The Kid. Auteur de polars, traducteur, féru de blues et d’histoire américaine (ce qui transpire dans ces publications, citons le très bon Tupelo Mississipi Flash en 2004), il n’avait pas publié directement en France depuis une dizaine d’années.

Albuquerque, automne 1949. Maureen McLaughlin, douce mère de famille, fait la connaissance de l’intriguant Leroy Parker qu’elle est chargée d’assister dans ses travaux ménagers. Au fil des semaines se noue entre la femme et le vieil homme une solide amitié. Jusqu’à cette journée d’hiver où Leroy révéle à Maureen son secret. Celui qui fit jadis trembler le Sud des États-Unis et que tous ont cru mort, le légendaire Billy the kid, c’est lui.
Commence alors pour Maureen et sa famille, entre incrédulité et fascination, un voyage dans le passé du vieil homme et dans les mythes de l’Ouest américain.

Raconté par Abigail, arrivée elle-même au crépuscule de son existence, le récit revient sur la tendre relation entretenue par un vieil homme (un Billy The Kid pas franchement rangé des camions mais en tout cas retiré de la circulation sous cette appellation) et les membres de la famille dont la mère est devenue son aide à domicile. Il est attachant, ce vieux Monsieur Parker, et diablement fascinant. Avec un plaisir féroce, il va livrer les détails de son existence agitée et les secrets qu’il gardait jusque-là pour lui. Profitant de la faculté de la poussière à ne pas retomber immédiatement après une cavalcade ou une échauffourée, il a, il y a bien longtemps, judicieusement laissé le cadavre de Billy The Kid (soi-disant abattu par Pat Garett) entrer dans la légende et promené sa peau d’homme anonyme en compagnie d’autres mauvais garçons célèbres (Butch Cassidy, The Sundance Kid…) ou d’aventuriers prompts à participer à des entreprises belliqueuses, fût-ce sous le drapeau d’une nation qui prétend agir pour le bon droit. Quand il raconte cela, il a quatre-vingt-douze ans, et il en a vu. Plus que témoin de son temps, il a été acteur d’événements agités, survenus avant et après son décès officiel.

Solidement documenté, le roman nous donne à revivre un pan de l’histoire de l’Ouest, revisité avec une allégresse qui favorise les pistoleros, qui n’auraient pas tous fini sous les balles des shérifs, marshals ou autres agents Pinkerton, comme le voudrait la version officielle qui se prend au passage une belle volée de plomb et d’ironie. Et jusqu’au bout, Monsieur Parker reste un kid facétieux mais sans remords et pas prêt à le se laisser pisser sur les bottes.

Un joli pied de nez à l’Histoire, le genre de conte qu’il faut raconter aux petits comme aux grands, ça leur fera les dents.

« (…) Il m’écrasait de tout son poids quand j’ai pressé la détente. Je dis pas que j’y ai pris du plaisir, mais je l’ai fait sans me poser de questions. C’était lui ou moi. On vivait en permanence avec la violence et la mort. C’était comme ça en ce temps-là.

   Sentant une gêne autour de la table, Parker argumenta.

– La plupart des hommes que je côtoyais quand j’avais dix-sept dix-huit ans, ils avaient combattu pour le Nord ou pour le Sud. Ils avaient été de la plupart des boucheries, comme celles de Bull Run, Shiloh ou de Gettysburg. A Gettysburg, dix-sept mille morts, trente-trois mille estropiés. En trois jours. Vous vous rendez compte ? Y a des chiffres comme ça qu’ont le don de vous donner une drôle d’idée de l’amour du prochain. Les pires rascals que j’ai croisés quand j’ai commencé à vivre du jeu dans les saloons de Silver City et plus tard d’Arizona, ils avaient fait partie des bandes de jaywalkers ou de bushwhackers, avant de changer de nom et de disparaître en Territoire Indien ou au Nouveau-Mexique. Faut tenir compte de ces choses-là pour comprendre ce que j’ai fait. C’était une toute autre époque qu’aujourd’hui où on trouve un policier à chaque coin de rue. J’imagine que c’est pas facile à comprendre, mais dans ces années-là, chaque particulier était la loi. »

Paotrsaout


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