Chroniques noires et partisanes

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IL ÉTAIT UNE FOIS EN AMÉRIQUE de Harry Grey / Sonatine

The Hoods

Traduction: Caroline Nicolas

Harry Grey (1901-1980) est le pseudonyme de Herschel Goldberg, auteur et citoyen américain, d’origine russe et juive. Bien sûr que le titre, juste au dessus, vous dit quelque chose car il est éponyme de l’adaptation cinématographique qu’en a fait Sergio Leone (qui signe d’ailleurs l’introduction de ce « mémoire » par une analyse très cérébrale écrite dans les années 1980) dans laquelle Robert de Niro joue le rôle de Goldberg lui-même. Harry Grey est l’auteur de deux autres textes de fiction, plus discrets, écrits aussi dans les années 1950 et publiés en VF dans la Série noire historique, Né un dimanche (The Duke) et La crème des hommes (Portrait of a mobster). Herschel Goldberg s’est largement inspiré de son expérience de gangster du Lower East Side new-yorkais pour épicer ses écrits, volontairement ou subconsciemment altérés pour faire correspondre les faits relatés avec sa vision du monde ou alors tout bonnement avec son désir de rester vivant vu certains épisodes dévoilés. The Hoods, rédigé derrière les barreaux de la prison de Sing Sing, n’avait jamais été traduit en français jusque-là.

« New York, années 1920. Noodles traîne dans le Lower East Side avec sa bande : Patsy, Cockeye, Max et Dominick. Simples gamins des rues, ils gravissent peu à peu les échelons d’une mafia qui s’organise en Syndicat du crime. Leur temps est celui de la Prohibition, de l’opium et des gangsters juifs et italiens qui s’apprêtent à refaçonner à tout jamais le visage de l’Amérique.« 

Ces cinq-là sont unis comme les doigts de la main, dès l’enfance. Tous fils d’immigrants juifs d’Europe centrale ou italiens, ils partagent le même dédain pour l’école, la même haine de leur pauvreté et la même disposition aux mauvais coups. En outre, ils ont le Lower East Side chevillé au corps. C’est leur tiékar. Ils n’ont qu’une hâte : qu’on leur signe une sorte de « bon, d’accord » pour abandonner les études (primaires) et se lancer dans les petits boulots et trafics en tout genre qui leur permettront d’avoir quelques sous en poche. Ils rêvent déjà de plus ambitieux. Leur rêve américain, c’est de croquer au gâteau, avec la bouche la plus élargie possible, et s’il y a une cerise on top, c’est encore mieux.

Le narrateur, Noodles, est l’intello de la bande, celui qu’on considère le plus fûté, le plus curieux, insatiable lecteur mais aussi esprit tourmenté. Ses méninges turbinent. Bientôt, ils ne seront plus que quatre, Dominick, l’Italien, avalera quelques grammes de plomb car la loi de la rue est impitoyable. Mais le quatuor de voyous juifs connaît la musique. Sur leur territoire, c’est eux, même, qui donnent le la. Leur irrésistible ascension commence dans l’Amérique de la prohibition. Arnaques, nettoyages, contrebande, extorsion, casses sont leur lot quotidien. Au niveau national, la mafia se structure et, plutôt que la guerre à tout prix, partage les principautés et les sources de revenus. La Coalition, comme l’on appelle, adoube sans broncher ces quatre gangsters du Lower East Side, n’hésitant pas à les mobiliser sur des gros coups le long de la côte Est. Ils sont réputés fiables et sans peur.

Le récit d’Harris Grey est la litanie des journées qui passent, copieusement arrosées de spiritueux dans les arrières-salles d’un speakeasy, de coups qui se montent, se font, des billets raflés et flambés en costards, hôtels de standing, et petites pépées bien sûr. Parfois, il faut casser quelques dents, suriner un type ou vider son chargeur dans un corps. La routine, quoi. Elle semble sans fin, parfois, dans ces 600 pages. Peut-être que la première chose à tuer, c’est le temps dans cette histoire…

Mais il arrive que les affreux aient des affres… Noodles se cherche une posture morale. Est-il du bon côté de la barrière ? Il voit le monde corrompu jusqu’à la moelle. Non, il n’est décidément pas fait pour une autre vie et il n’est pas pire que les autres, les gens dits honnêtes qui selon lui ont la même obsession : entuber. Et même si l’opium lui tord la tête, le sort de sa pauvre mère l’inquiète ou une fixation sur une unique femme l’empêche de savourer ses mille conquêtes féminines, peut-être ce qu’on se rappellera de lui, c’est son histoire. Il veut la raconter, jusqu’à la chute.

Très réaliste, le texte détaille la vie des gangsters jusqu’à la banalité. On sait ce qu’ils mangent, boivent (sans arrêt), on découvre qu’ils ont la blague lourde, par exemple. Depuis fort heureusement, des auteurs, des dialoguistes ont travaillé leurs saillies. Mais quand l’action s’emballe, on ne perd rien, tout est rapporté méthodiquement, bien sûr du point de vue pas forcément humble de Noodles.

Ne cherchez pas un grand roman, vous trouverez un témoignage dense sur le monde du crime américain, travaillé en la faveur de son narrateur (il peut après tout s’enorgueillir de ne pas avoir fini criblé de balles).

Paotrsaout

LES RÉGICIDES de Robert Harris / Belfond noir

Act of Oblivion

Traduction : Anne-Sylvie Bomassel

Les bibliothécaires ont la réputation pas toujours usurpée d’être gens bougons, revêches. Pour le commun des mortels, ils seraient obsédés par l’idée de faire régner le calme absolu dans leur zone de travail public, comportement associé à l’émission d’onomatopées et autres chuintements menaçants : chut ! Pour les connaître intiment (et ceci pourrait ne pas être désavoué par le confrère Brother Jo), ils ont leur propre sens de l’humour, leurs running gags & private jokes véniels. Ainsi, confrontés à l’habituelle question dégoulinante « Et ça, vous avez lu ? Vous avez lu ? », certains finissent par soupirer et lâcher : « Non mais je l’ai beaucoup rangé »… Et ils éclatent d’un rire intérieur nécessaire pour contrecarrer la propagation de toute onde de choc sonore dans leur zone de travail ou détendre plus encore leur pull Jacquard. Hé bien, avec le Britannique Robert Harris, ce serait de ce genre : on le range souvent (car il est emprunté souvent) et, pourtant, on ne se précipite pas dessus pour soi-même le lire. Car Robert Harris déconcerte le puriste : il est auteur de plusieurs romans ou thrillers historiques, appuyés sur les périodes de l’Empire romain, de l’affaire Dreyfus, des années 1930 et de la Deuxième guerre mondiale. C’est quoi son truc, en fait ? Cette fois-ci, il ne nous aide pas plus à le déterminer en choisissant un tout autre contexte historique dans son dernier roman, paru en novembre 2023.

1649. Une poignée d’hommes menés par Oliver Cromwell signent la condamnation à mort du roi Charles Ier. Parmi eux, les colonels Edward Whalley et William Goffe, deux républicains déterminés à faire souffler un vent nouveau sur le pays.

Onze ans plus tard, le protectorat a vécu. Alors que Charles II s’installe sur le trône, Whalley et Goffe sont piégés. Fuir ! Rejoindre le Nouveau Monde, trouver des partisans, éviter la prison et, plus que tout, échapper à Richard Nayler.

Car ce fervent royaliste s’est donné pour mission de retrouver tous les régicides pour les envoyer ad patres de la pire manière possible. Et il réserve un sort particulier à Whalley et Goffe, ceux qui l’ont incarcéré sans raison des années plus tôt. Ceux qui l’ont privé de tout ce qui comptait dans sa vie…

Je vais très vite abandonner le ton railleur qui humecte mon introduction pour vous avouer que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire cette traque implacable qui traverse les décennies (inspirée de faits réels, soit dit au passage) entre le royaume anglais et ses colonies américaines. Robert Harris nous projette dans une vibrante reconstitution historique, émaillée des détails appropriés pour insuffler une existence à un contexte politique et religieux tourmenté, à des personnages habités par des idéaux de leur temps ou des sentiments humains familiers : la vengeance, l’espoir de survivre, la nostalgie… Le tableau reconstitué est gigantesque. Le Londres des puissants et des humbles, en pleine restauration royaliste. Les peuplements de la Nouvelle-Angleterre où les puritains, favorables aux régicides, ont érigé des bastions. L’immensité et la sauvagerie entrevues d’un territoire américain où Les Européens ne sont encore que poussières. Robert Harris est sur ce plan à la hauteur de ses ambitions.

Il parvient à garder un subtil équilibre entre deux camps adverses. Nous espérons nous aussi que les régicides en fuite échapperont au triste sort qui leur est promis (d’autres comparses n’auront pas cette chance). Et nous comprenons également les attentes de l’homme de loi sur leur piste, blessé dans son âme, qui fait aussi de sa traque une affaire personnelle. Alors parfois, oui, le suspens promis perd de son intensité car les années passent et ce sont l’échec et l’oubli qui se dessinent. Mais Robert Harris a suffisamment de métier pour relancer la partie.

Un texte qui séduira les amateurs de reconstitution historique solidement documentée.

Paotrsaout

MON MEILLEUR DE … / Paotrsaout 2023

Des lectures envoûtantes cette année ? Je crois que la réponse est non. Il faut dire que j’ai plutôt joué au campagnol distrait qu’au rat de bibliothèque et fait de fréquentes incursions sur le terrain du 9e art (la BD), matière très exceptionnellement exploitée sur notre blog. Mais puisque l’heure est aux aveux, j’admets, j’avoue avoir eu quelques plaisirs avec ces titres, listés sans hiérarchie.

LA FILLE DU BATELIER d’Andy Davidson / Gallmeister

Un 2e shot percutant de l’auteur après un horror western réussi. De la violence, de la vase, des créatures maléfiques pour un avatar du Southern Gothic ultra-tendu.

LOIN EN AMONT DU CIEL de Pierre Pelot / La Noire Gallimard

Mon Frenchie du classement et pas un perdreau de l’année. Sauvage, cruel, émouvant avec des personnages féminins qui ne s’oublient pas. C’est un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.

LES NAUFRAGÉS DU WAGER de David Grann / Editions du Sous-Sol

L’aventure avec un grand Waaa. Ceci n’est pas une fiction littéraire. Mais bon, là on s’en fout, on est tellement emporté et abasourdi par ce récit habité par les tempêtes et les destins fous de quelques humains. Superbe.

HONDO (suivi de L’offrande de Cochise) de Louis L’Amour / « L’Ouest, le vrai » / Actes Sud

Un texte d’inspiration pulp, d’une écriture très efficace. Le plaisir aussi de voir une collection dirigée en son temps par Bertrand Tavernier continuer à galoper malgré la disparition de son vaquero. C’est encore un western, au fait. Vous lisez le best of de Paotrsaout.

LA CONTRÉE OBSCURE de David VANN / Gallmeister

Je continue à penser que ce roman, qui s’appuie sur deux récits entrecroisés, n’est pas parfaitement équilibré. Mais la plongée dans l’expédition américaine de l’Espagnol De Soto au XVIe, c’est un délire digne du Aguirre d’Herzog : bouffonesque, tragique et sanglant.

LES AFFREUX de Jedidiah AYRES / EquinoX / Les arènes

Un grand moment de détente chez les tordus des Ozarks.

SHIT ! de Jacky SCHWARTZMANN / Seuil

Un CPE du quartier Planoise à Besançon et sa voisine d’immeuble très pragmatique se retrouvent du jour au lendemain « propriétaires » d’un gros stock de shit. Que faire de toute cette came ? Féroce et jouissivement immoral.

LES CHAMPS BRISES de Ruth GILLIGAN / Seuil

Irlande, fin des années 1990, en pleine crise la vache folle. Huit bouchers itinérants perpétuent une tradition d’abattage ancestral. Mais leur avenir est menacé. Una, fille de l’un d’eux, est prête à tout pour exercer cette activité réservée à des initiés masculins… Un premier roman, une petite perle de justesse et d’étrangeté qui fait l’Irlande comme le trèfle et les ratiches de Shane Mc Gowan.

Voilà, c’est la fin. Et bientôt un autre début.

Paotrsaout

COMME SI NOUS ÉTIONS DES FANTÔMES de Philip GRAY / Sonatine

Two Storm Wood

Traduction: Elodie Leplat

Philip Gray a étudié l’histoire à l’université de Cambridge puis travaillé comme journaliste à Madrid, Rome, Lisbonne. Comme si nous étions des fantômes est son premier roman, inspiré de l’expérience de son grand-père, combattant britannique de la Première Guerre Mondiale.

Trois mois après la fin de la Première Guerre mondiale, une jeune Anglaise, Amy Vaneck, arrive à Amiens afin d’en apprendre davantage sur l’homme qu’elle aime, Edward Haslam, porté disparu dans les tranchées. Les champs de bataille de la Somme sont désormais silencieux. Ne restent sur place que quelques hommes qui se livrent à la tâche difficile de rassembler les dépouilles et d’essayer de les identifier. Parmi eux, le capitaine Mackenzie, qui se propose d’aider Amy. Mais lorsqu’on retrouve treize cadavres dissimulés dans un tunnel au fond d’une tranchée, celle où Edward a été vu pour la dernière fois, tout change. D’autant plus qu’il apparaît bien vite que leur mort n’a rien à voir avec les combats, ni avec l’armée allemande.

Que s’est-il réellement passé à Two Storm Wood, cette position du front de la Somme prise et reprise dans les dernières semaines de la Grande Guerre ? Au printemps 1919, la région dévastée est lugubre à souhait, elle pue littéralement la mort. Philip Gray ne manque pas d’inspiration pour évoquer ce décor, brouillardeux, propice à faire renaître l’illusion d’un fracas et d’une boucherie sans précédent. La boue, les ruines, des corbeaux, des coups de pioche et la rumeur d’hommes – militaires volontaires ou travailleurs forcés – qui besognent et déblaient ce qu’ils peuvent dans une tâche bien trop vaste pour eux, engagés dans une course contre la montre, avant que la pourriture, l’oubli, l’urgence d’explorer d’autres sections du front n’effacent la possibilité de donner une sépulture digne de ce nom à des soldats fauchés par la mitraille plusieurs mois auparavant.

Dans ce contexte, Amy Vaneck, jeune femme de bonne famille, se doit d’éclaircir la disparition de son amant. Ses sentiments, sa conscience l’y obligent. C’est aussi par sa faute qu’Edward Haslam s’est engagé, leur mariage semblait impossible à ses parents qui tenaient en faible estime le jeune homme orphelin et sans situation honorable. Mais au front, Edward s’est retrouvé sous la houlette d’un officier charismatique, aux méthodes atypiques mais efficaces dans leur finalité : faire saigner l’ennemi. Pour Edward comme pour son supérieur, les choses ne seraient pas bien terminées : une disparition, une blessure grave. A proximité immédiate, un horrible crime collectif a été commis. Les cadavres viennent d’être exhumés.

L’enquête d’Amy paraît au départ impossible. Femme, elle est perçue comme tout à fait déplacée, à cet endroit, à cette époque. Les civils français même ne reviennent que lentement. Presque plus rien ne tient debout. Et ceux qui sont là ne vivotent que dans la vente de vivres et de plaisirs aux soldats ou aux coolies chinois. Par chance, l’officier McKenzie va la prendre sous son aile et le mystérieux prévôt Westbrook, ancien inspecteur dans la police, l’accompagner dans sa quête. Des anciens compagnons d’armes d’Edward sont encore sur le terrain. Amy pourrait apprendre d’autres détails sur sa disparition. Par l’usage de flashbacks et de rebondissements contemporains, Philip Gray avance vers le point zéro de son thriller, affichant une parfaite maîtrise du suspens jusqu’aux toutes dernières pages de son roman. Son parcours est richement documenté sur les blessures de guerre, les troubles psychologiques et post-traumatiques des soldats, les questions raciales et sociales de l’époque mais menace à quelques occasions de s’égarer dans le boyau d’une intrigue secondaire ou de s’ensevelir dans une casemate.

Une reconstitution d’époque d’une grande authenticité et un thriller historique de belle facture qui aurait mérité de légères retailles.

Paotrsaout

LA SENTENCE de Louise Erdrich / Terres d’Amérique / Albin Michel

The Sentence

Traduction : Sarah Gurcel

La sentence est tombée il y a quelques jours : Le Prix Femina 2023 a été décerné à Louise Erdrich pour ce roman, qui fait suite à un Prix Pulitzer 2022 pour Celui qui veille, (et de multiples autres prix auparavant sur son parcours). Il semblerait que l’autrice américaine magnétise les récompenses et déjoue aussi toutes les tentatives d’attribuer trop vite une étiquette de genre à ses romans.

« Quand j’étais en prison, j’ai reçu un dictionnaire. Accompagné d’un petit mot : Voici le livre que j’emporterais sur une île déserte. Des livres, mon ancienne professeure m’en ferait parvenir d’autres, mais elle savait que celui-là s’avérerait d’un recours inépuisable. C’est le terme « sentence » que j’y ai cherché en premier. J’avais reçu la mienne, une impossible condamnation à soixante ans d’emprisonnement, de la bouche d’un juge qui croyait en l’au-delà. »

Après avoir bénéficié d’une libération conditionnelle, Tookie, une quadragénaire d’origine amérindienne, est embauchée par une petite librairie de Minneapolis. Lectrice passionnée, elle s’épanouit dans ce travail. Jusqu’à ce que l’esprit de Flora, une fidèle cliente récemment décédée, ne vienne hanter les rayonnages, mettant Tookie face à ses propres démons, dans une ville bientôt à feu et à sang après la mort de George Floyd, alors qu’une pandémie a mis le monde à l’arrêt…

La sentence entremêle habilement une histoire de fantômes, un roman de rédemption, une tragi-comédie amérindienne et une chronique de Minneapolis au travers des mois de pandémie et de colères sociales nées du meurtre raciste par un policier de Georges Floyd. Le personnage central de Tookie incarne à lui seul un côté « pas-de-bol » ou « victime d’elle-même » qui donne à son parcours une dimension dramatique toutefois arrondie aux angles par une cocasserie inattendue. Peut-on toutefois l’accabler ? Tookie vient d’un milieu familial et social difficile, ce qui n’est pas rarement répandu chez les Amérindiens. Elle fait face à l’adversité avec ses qualités et ses défauts, avec son expérience de femme amérindienne également. Louise Erdrich revendique ses racines objiwé et son intérêt pour l’histoire et la culture des premières nations. En 2020, dans La Sentence, il n’est donc pas étonnant de rencontrer des personnages contemporains et urbains imprégnés par une vision du monde, des modes de pensées, des habitudes propres à leurs peuples. Certaines références pourraient même échapper à une lectrice ou un lecteur totalement ignorant. Bien évidemment, le propos de Louise Erdrich est plus vaste et elle inscrit dans le camaïeu de cultures de la nation américaine les tribulations de Tookie et de ses comparses. Un camaïeu fragile comme le montre les événements de 2020. L’Amérique, entre crimes historiques et agressions contemporaines, n’en a pas fini avec ses préjugés raciaux mortifères.

Le récit rebondit régulièrement et Tookie déguste, confrontée à un fantôme dans sa librairie, aux ombres du doute (quelle est sa place face à Hetta sa belle-fille, désormais mère ? peut-elle vraiment compter sur Pollux son mari ?). Ce n’est pas le moindre des talents de Louise Erdich que de savoir nous coller à la portière dans les virages émotionnels. Louise Erdrich n’est pas qu’autrice. Dans son roman, elle joue son propre rôle, celui de la directrice de l’authentique librairie où travaille la fictionnelle Tookie. Ce n’est pas un truc. Car le tour de force du roman est de déclamer si puissamment et si authentiquement le pouvoir des livres, de nous guérir, de nous relier, de nous élever. Puissante médecine.

Dans la postface de son roman, Louise Erdrich écrit : « Dans La sentence, les livres sont une question de vie et de mort. Les lecteurs et les lectrices traversent des territoires insondables pour maintenir le lien avec l’écrit. »

Et devant cette magie palpable, si bien comprise, nous nous taisons.

Paotrsaout

LA CONTRÉE OBSCURE de David VANN / Gallmeister

The Darkening Land

Traduction : Laura Derajinski

Il ne vous sera pas fait l’injure ici de poser une petite présentation de David Vann, auteur qui a fait une entrée fracassante dans le monde du livre en publiant son premier roman Sukkwan Island, traduit en 2010 chez Gallmeister. Le suicide de son père marque un pivot dans la vie de l’auteur. Il affleure également dans l’œuvre de celui-ci. David Vann, dans une postface à son présent roman, raconte que son grand-père a cessé de lui parler après le décès de son père, enfermant dans un cercueil de silence ce qui a trait aux origines cherokee de sa lignée. Car c’est avéré, David Vann a des ancêtres parmi le peuple Aniyvwiyaʔi ou Anigiduwagi, tel qu’il se nomme lui-même. Installés dans une zone au sud des Appalaches à l’arrivée des premiers Européens sur le continent américain, les Cherokees seront spoliés et déportés dans la première moitié du XIXe siècle sur décision du président Andrew Jackson. L’épisode tristement célèbre de la Piste des Larmes les verra rejetés sur la rive ouest du Mississippi, en Territoire indien (futur Etat de l’Oklahoma). Des milliers d’entre eux mourront sur le chemin, de privations et d’épuisement. Mais revenons au XVIe siècle.

Le 3 juin 1539, le conquistador espagnol Hernando de Soto enfonce son épée dans le sol de La Florida et se proclame gouverneur officiel, adoubé par le roi Charles Quint. Au terme d’un périlleux voyage, après avoir bravé la fougue de la mer et la rage de ses ennemis, le voilà enfin face à son destin. À lui les richesses, à lui la gloire, il bâtira là une nouvelle cité qui portera son nom. Aveuglé par l’ambition, obsédé par l’or, de Soto déferle sur les terres avec ses conquistadors. Mais ces nouvelles contrées se révèlent hostiles, peuplées de Cherokees qui se battent farouchement. Face à l’avidité des espagnols, leur résistance se nourrit des mystères de la création et de mythes. Comme celui de l’Enfant Sauvage qui renaît chaque jour, et avec lui, la soif salvatrice de sang.

S’inspirant librement de l’expédition de de Soto (la première incursion longue et profonde d’Européens sur le territoire des actuels Etats-Unis), David Vann nous livre un récit qui évoquera facilement aux amateurs de cinéma des instantanés d’Aguirre ou la colère de Dieu. Il règne en effet chez les conquistadores de La Contrée obscure une mégalomanie, un orgueil, une obtusité propices hélas à vêler des actes de folie sanguinaire. Prisonniers de leur clichés dominateurs (les peuples qu’ils rencontrent seraient à peine humains), dévorés par la cupidité, les Artaban hallucinent des richesses aurifères fabuleuses, là quelque part, toujours un peu plus loin, au cœur d’un pays moite, spongieux, troué de marais et hérissé de bois. Sans l’aide inespérée d’un Espagnol recueilli par un peuple local, l’expédition tournerait vite court. Imaginez plusieurs centaines d’hommes en armures, des chevaux, des chiens de guerre, dressés pour dévorer les génitaux ou les tripes de leurs victimes vives, des porteurs raflés sur place, du bétail sur pied pour s’alimenter qui s’ébranlent pour un périple dont personne ne se doute qu’il durera dans la réalité quatre ans. Des entreprises identiques ont fait tomber peu auparavant l’empire inca et l’empire aztèque, certes avec l’aide d’alliés locaux. Cette fois, c’est une toute autre histoire. La contrée, désespérément plate pendant de nombreux jours, ne compte pas de voies de communication stables, les bayous prospèrent, les peuples voisins se côtoient, se reconnaissent à portée de voix, en paix ou en guerre, ceux plus loin habitent le registre des brumes ou du mythe…

Il n’y a jamais eu de mission civilisatrice, ce n’est que le vernis mensonger du conquérant. La contrée obscure ouvre un chemin d’horreurs et de cruautés, vu à hauteur d’homme, parfois d’une stupéfiante trivialité. Les Espagnols sont des goinfres, des violeurs, des bouchers, querelleurs, larmoyants, terrorisés aussi devant l’inconnu et l’adversité. Ce ne sont que des humains. Malgré la puissance de leur armement, souvent entravée dans un paysage hostile, eux aussi succombent sous les coups d’ennemis, avertis de leur arrivée, qui cherchent à survivre au choc d’une rencontre effroyable. Seul Ortiz, le guide qui a compris en partie le monde où il a été recueilli essaie de sauver un tant soit peu la morale. Mais ses efforts pour faire comprendre l’incompréhensible (pour des Espagnols) resteront vains et lui-même capitulera devant la sauvagerie de ses compagnons. En parallèle à ce récit historique, David Vann découpe les épisodes d’une mythologie appartenant aux Cherokees, comparable au Paradis perdu. Ils avaient tout et leur goût du sang et de la transgression les a fait tout perdre. La perte sera donc la destinée des générations successives. Une leçon pour les dieux et les hommes.

Un roman sur le mode de la bipédie, historique et mythologique. Parfaitement ingambe ? La question se pose. En tout cas, un texte puissant sur la part obscure de la colonisation des Amériques.

Paotrsaout

LE DERNIER ETAGE DU MONDE de Bruno Markov / Editions Anne Carrière

Bruno Markov a travaillé douze ans comme consultant en intelligence artificielle et stratégie d’innovation auprès de grandes banques et d’entreprises du CAC40. Le Dernier Étage du monde est son premier roman, publié dans le cadre de cet événement éditorial bien connu, la rentrée littéraire, qui nous émeut assez peu en général.

L’art de la guerre consiste à soumettre son adversaire sans le combattre. C’est ainsi que le père de Victor Laplace s’est fait détruire. C’est ainsi que le jeune Victor espère venger sa mémoire, en s’infiltrant au cœur même du système qui l’a brisé. Sa stratégie est claire : se faire embaucher dans le prestigieux cabinet de conseil que dirige son ennemi, l’approcher pas à pas, l’écouter patiemment dévoiler la recette de ses triomphes, l’accompagner dans son ascension en attendant l’ouverture, la brèche où il pourra s’engouffrer. Une partie d’échecs pour laquelle l’apprenti possède une arme décisive : sa maîtrise des algorithmes et de l’intelligence artificielle. Car à l’heure où le succès ne répond plus au mérite ou à l’intelligence, mais à d’autres règles sociales qu’on peut traduire en équations, celui qui sait les déchiffrer peut à tout moment renverser le jeu en sa faveur. Mais à quoi devra renoncer Victor Laplace pour parvenir au dernier étage du monde ?

Le premier intérêt du texte de Bruno Markov est de nous plonger dans un cadre professionnel et technologique très spécifique, qui façonne le monde autour de nous et – en avons-nous bien conscience ? – déjà celui de demain, un univers occulte qui utilise toutes les techniques d’influence psychologique et cognitive couplées à la puissance démultiplicatrice des algorithmes et de l’IA (Intelligence Artificielle pour ceux qui sont restés bloqués devant leur calculatrice TI ou Texas Instruments).

« De l’intérêt de mettre l’intelligence artificielle au service de l’économie de l’attention : le grand jeu de notre époque. Un marché colossal. Pas une seconde ne s’écoule, sur nos écrans, sans que quelqu’un cherche à nous convaincre d’acheter son produit, de s’intéresser à lui, de nous joindre à sa cause, de voter pour lui, d’écouter ses problèmes, de liker ses photos, sa dernière vidéo, de faire connaissance… Il en résulte une pénurie globale d’attention disponible. Plus aucun cerveau n’a le temps de faire le tri entre l’essentiel et l’insignifiant ni d’arbitrer ce qui mérite son intérêt. Alors on fait appel à des algorithmes, pour trier les sollicitations à notre place, filtrer les contenus qui nous indiffèrent et promouvoir ceux qu’on désire – parfois sans le savoir. Avec le temps, ces guides apprennent à nous connaître et détectent des parts insoupçonnées de nous, dont nous n’avions même pas conscience. C’est logique, ils ont été entraînés pour ça.

Il y a un louable effort didactique chez l’auteur pour expliciter des procédés impensés pour beaucoup de citoyens. Je dis citoyens, car l’enjeu de la maîtrise de ces technologies est capital. Quiconque s’intéresse à la personnalité des dirigeants des entreprises du numérique (des GAFAM à celles positionnées sur des niches), à leur credo politique et économique, quiconque réalise la nullité ou naïveté sidérale des personnels politiques sur ces sujets ou alors leur inféodation clientéliste ou idéologique peut raisonnablement s’effrayer de l’emprise des technologies en question sur nos vies, nos comportements et nos libertés. Pour revenir au roman, les nécessaires passages de vulgarisation pourraient dérouter par leur caractère parfois hermétique. Est-ce un roman d’anticipation dont on retrouve par moments la forme ? Hélas, non.

L’intrigue, par contre, est de fort attrait. Victor Laplace est orphelin de père, ex-cadre de France Télécom, qui s’est suicidé car évincé, mis sur la touche, par un de ces jeunes loups du consulting, missionné à l’époque pour rendre l’entreprise plus agile. Défait par cette perte, Victor va se donner pour unique but dans la vie de venger son père, en suivant les traces de son bourreau, ce qui veut dire l’identifier, pister son parcours, choisir les études qui lui donneront les compétences pour approcher cercle par cercle sa cible, au plus près, modifier son comportement même pour pouvoir donner le change, jouer gagnant dans un univers où la maîtrise de soi et le pouvoir de séduction sont des cartes décisives.

Victor Laplace se construit un double, numérique d’abord mais de plus en de plus réel, consistant, Victor Newman. Victor Newman est celui qui bluffera le redoutable Stanislas Dorsay. L’infiltration nous amène dans les quartiers d’affaires parisiens et les sièges sociaux d’entreprises, dans les lieux de détente afterwork d’une caste qui se croit au-dessus du lot, jusque dans la Mecque du numérique, la Silicon Valley. Stratégie, influence, désirabilité, tout semble-t-il peut se manipuler. Pourtant, quelque chose peut échapper à l’emprise, en tout cas la contrarier. Il s’agit de cette part d’humanité incontrôlable, sentimentale peut-être, en chacun de nous et que Victor Laplace essaie avec des efforts de plus en plus grands de préserver. L’empêchera-t-elle de s’anéantir lui-même dans le cataclysme feutré qu’il prépare ?

On pense à ces fascinantes histoires d’infiltrés ou de repentis, revenus de mondes de trafics, d’argent, de violence, au regard du pedigree et du propos de l’auteur. Car au Dernier étage, le vertige nous saisit. Dans une époque qui fait de l’attention sa nouvelle frontière, ce roman retient tout particulièrement la nôtre.

Paotrsaout

HONDO (suivi de L’offrande de Cochise) de Louis L’Amour / « L’Ouest, le vrai » / Actes Sud

Traduction: Joseph Majault

A l’origine, il y a une nouvelle, écrite par le prolifique auteur Louis L’Amour, pseudonyme de Louis Dearborn LaMoore d’ascendance bretonne et irlandaise (1908-1988). Il prendrait un peu de temps de recenser tous les romans et toutes les nouvelles (principalement d’inspiration western) produits par le natif du Dakota du Nord. Cette nouvelle donc, L’offrande de Cochise, judicieusement adjointe au texte de notre roman par l’éditeur, est repérée par John Wayne qui en achète les droits et demande au scénariste James Edwards Grant d’en tirer un scénario. Adapté au cinéma en version 3D, Hondo sort en 1953 avec The Duke en premier rôle. Pour ne pas être en reste, Louis L’Amour a réécrit sa nouvelle dans une version plus longue et romanesque cette fois, éditée à la même période. La collection « L’Ouest, le vrai » réinvestit ce texte, une première fois traduit en français aux éditions Télémaque en 2016 (Hondo, l’homme du désert).
Arizona, 1880. Après deux ans d’une paix fragile, la guerre embrase à nouveau le territoire. Vittorio, le chef des Apaches mimbrenos, écume la région, il assiège et pille fermes, ranchs et villages, tend des embuscades meurtrières à la cavalerie américaine. L’ordre yankee chancelle dans une province accablée de poussière, de sueur et de sang.Hondo Lane, éclaireur de l’armée américaine, arrive dans un ranch isolé en territoire apache, où il ne trouve qu’Angie Lowe, une femme au caractère bien trempé, et son petit garçon. Ils refusent de quitter leur ferme malgré la menace que constituent les Apaches. Tombé amoureux d’Angie, Hondo fera tout pour les protéger.

La petite histoire du cinéma retient que le film se démarque des autres westerns réalisés à la même époque, en dépeignant les Indiens. autrement  que comme d’affreux sauvages belliqueux et violents. Le roman de Louis L’Amour porte tout autant un grand respect à la personne et à la culture des Apaches dont il évoque les croyances, les savoirs, les capacités d’adaptation à leur environnement hostile mais quand il rappelle le tournant historique (et tragique) qui les bouscule. Voici une de leurs dernières révoltes avant d’être écrasés par l’Amérique blanche. Hondo Lane lui-même exprime des dispositions héroïques nourries par son métissage et son intégration – un temps – dans la vie quotidienne des Apaches. En effet, il a appris toutes sortes de  choses nécessaires à la pure survie dans un environnement désertique hostile et face à des adversaires apaches, certes insaisissables et mortels mais porteurs d’une certaine noblesse aux yeux de L’Amour. Ce regard dénué de manichéisme est à saluer.

Ce qui fait la redoutable efficacité du texte est son inspiration pulp et son épure d’écriture (restituée par la traduction). Allons à l’essentiel semble dire Louis L’Amour. Les phrases de la plus simple construction (sujet-verbe-complément) s’enchaînent et c’est un décor, une scène, une action qui apparaissent avec netteté et fluidité. Louis L’Amour n’est bien entendu pas le seul à maîtriser la technique mais c’est ici d’un impact incroyable.

Il y a quelque chose de crépusculaire dans ce roman, de façon évidente avec l’anéantissement amorcé des Apaches, plus subtile avec ce héros, homme solitaire habitué à l’ascèse des sierras, ému par les puissances naturelles, qui va céder à l’impulsion de son désir et à l’appel de ses sentiments quitte à tourner le dos à une vie libre mais terrible pour se ranger. Concentrée dans Hondo Lane, c’est une époque qui se termine. Notons enfin que ce western dégage dans certains passages une électricité érotique, résultat de l’attirance entre notre héros et Angie Lowe, avec laquelle Louis L’Amour (c’est déjà fatidique) va dynamiser aussi son récit. Des fois, il fait chaud dans le désert. On ne le remarque pas assez dans certains westerns.

200 pages qui vous ramènent au corral concassé par l’expectative, les dénivelés et les chevauchées meurtrières. Et puis, une confirmation, la collection « L’Ouest, le vrai » en a encore sous le sabot.

ET LES GENS QUI NE SONT RIEN de Christophe Nicolas / Argyll

Argyll, maison d’édition rennaise, positionnée principalement sur les littératures de l’imaginaire, propose également du polar/roman noir. Christophe Nicolas, né en 1974 et originaire du Gard, est auteur de cinq romans où se mêlent habilement les genres, où [il] met en scène des personnages troublants de réalisme avec une grande maîtrise du rythme et du suspense. Son précédent roman Trackés (2021) a été également publié chez Argyll.

« Au secours ! Mon mari va me tuer ! Venez, vite ! »

Lorsque les gendarmes débarquent sur place, Emma Coulon gît inconsciente près de son mari, le visage tuméfié.

L’affaire paraît simple – un adultère suivi de violences conjugales – et pourrait être bouclée dans l’heure, si le présumé coupable, Michaël Coulon, n’était pas le principal employeur de la région. Très vite, le maire et le procureur font pression sur l’adjudant Gerardin, fraîchement nommé à la brigade de Génolhac, petit village des Cévennes serré au milieu des collines. Peu importe si l’épouse est dans le coma, peu importe si l’amant demeure introuvable, Coulon doit être libéré sur-le-champ.

Mais Gerardin ne se laissera pas intimider, son passé l’en empêche. Il est décidé à coincer le coupable quoi qu’il lui en coûte.

On ne peut collaborer à un blog consacré aux « littératures noire et engagées » et ignorer un polar social duquel émane un sentiment de révolte. La référence n’aura échappé à personne : les mots Et les gens qui ne sont rien s’inspirent directement de ceux du grand apaiseur en chef qui figurent désormais en belle place dans la collection des petites phrases politiques méprisantes de ces dernières années. Le sujet du roman de Christophe Nicolas est la justice à deux vitesses, inégale selon que vous serez riche ou pauvre, entrepreneur en vue ou bien déclassé, marginal.

Manifestement Christophe Nicolas sait parler de ce territoire des Cévennes gardoises, de ses habitants, de leur vie, de leurs habitudes. Ce qui commence comme une enquête sur un violent différend conjugal nous entraîne pas à pas vers une disparition mystérieuse vingt années auparavant. L’écriture est sans couenne superflue et la construction qui développe ses rhizomes dans l’histoire sociale du pays camisard est impeccable donc implacable. On se laisse prendre par le suspense.

Gerardin, le gendarme étranger au pays, a bien sûr son petit bagage personnel à lui. Fort heureusement, cet aspect psychologique ne va pas devenir un des moteurs dramatiques. D’ailleurs, l’auteur privilégie les sinuosités de son récit et la révélation de ses personnages en nuances de gris pour nous entraîner plus avant, sans négliger de nous donner envie de serrer les poings :

Il n’y a aucun dieu, les méchants ne seront jamais punis. Les lois les protègent : ils les écrivent eux-mêmes.

Un polar bien fichu en très juste résonance avec notre époque et ce qu’elle nous inspire.

Paotrsaout

LE SANG NOIR DE LA TERRE de Linda Hogan / Nuage rouge, éditions du Rocher

Mean Spirit

Traduction : Danièle Laruelle

Ce roman de 1990 traduit en français en 2003 dans la même collection qui a beaucoup œuvré pour la reconnaissance de l’histoire, de la culture et des lettres amérindiennes était épuisé. Sa réédition prend du sens quand on sait une certaine actualité cinématographique, à savoir la sortie du prochain film de Martin Scorsese, Killers of the Flower Moon, lui directement inspiré par le récit éponyme de David Grann (en français La note américaine, 2018) que j’avais listé mon best of de la même année. Considérée comme une des grandes voix amérindiennes d’aujourd’hui, Linda Hogan, née en 1947, est Chickasaw. Romancière, essayiste et poète, elle a reçu l’American Book Award et enseigne à l’université du Colorado.

Oklahoma, Territoire Indien, années 1920. Le pétrole découvert sur des terres appartenant aux Osages fait la fortune des propriétaires indiens. Tous les moyens sont bons aux tenants blancs du pouvoir pour les déposséder et, autour des Graycloud, morts et emprisonnements suspects se multiplient. Abusivement privés de leurs revenus puis de leurs terres, ils se voient réduits à la misère. Red Hawk, l’agent sioux du FBI chargé de l’enquête tardive sur les meurtres d’Indiens, prendra fait et cause pour les siens et suivra les Graycloud dans leur exil, renonçant à un idéal illusoire de coopération avec les Blancs. Fondé sur des faits avérés, le roman de Linda Hogan expose le conflit de deux mondes qui ne peuvent se comprendre. (…)

Le premier roman de Linda Hogan s’inspire là aussi de cet épisode historique connu sous le nom des Osage Murders, une série d’assassinats (non résolus pour la plupart) de membres de la nation Osage dans les années 1910 à 1930, crimes perpétrés pour dépouiller ces individus de leurs propriétés et droits fonciers. Le Territoire Indien (devenu en 1907 l’Etat de l’Oklahoma) créé à l’origine pour recueillir divers peuples amérindiens chassés d’autres parties du pays recelait dans son sol des réserves de pétrole qui bien vite éveillèrent l’appétit d’industriels et spéculateurs blancs.

Sous l’aspect d’une chronique familiale et communautaire, dense, d’une tristesse persistente, Linda Hogan compose un tableau de la décomposition spirituelle et de la marginalisation d’un peuple indigène. Les personnages et points de vue sont nombreux : les trois générations de la famille Graycloud, Michael Horse le voyant, Stace Red Hawk l’agent du FBI lakota, persuadé de pouvoir changer les choses de l’intérieur, autour desquels gravite une société d’individus écartelés entre les traditions et le modernisme. C’est une enquête en quelque sorte, où nombreux sont les enquêteurs, en recherche d’une part de vérité. Malgré tout, assassinats et spoliations scandaleuses s’enchaînent, qui donnent au roman des allures de mélodrame sombre, oppressant. Pourtant, en contrepoint, avec grâce et puissance, Linda Hogan ouvre les fenêtres d’une riche spiritualité, vision d’un monde naturel, et d’une humanité qui aurait toute sa place si l’appât du gain et le racisme ne s’acharnaient pas à l’écraser. Hélas, symbolique en cela du devenir des peuples indigènes d’Amérique, la société des Osages de Watona, Oklahoma, marche de défaite en défaite, sous nos yeux.

Une chronique poignante qui vous agrippe. A marier habilement avec les approches documentaires du sujet.

Paotrsaout

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