Chroniques noires et partisanes

Étiquette : terres d’amérique (Page 4 of 4)

DANS LE GRAND CERCLE DU MONDE de Joseph Boyden / Albin Michel.

Joseph Boyden est présent à America à  Vincennes ce weekend et je ne résiste pas à l’envie de rediffuser cette chronique de son extraordinaire dernier roman de 2014. L’Histoire ne retient que les vainqueurs, on le dit souvent, et dans ce roman que tous les passionnés d’Histoire et les fous de belle littérature se doivent d’avoir lu, Joseph Boyden vous raconte le choc de la rencontre  entre les Amérindiens et les Européens. De plus, un des personnages principaux est Breton, ce qui ne gâche rien, au contraire. Allez à la rencontre de l’auteur si vous pouvez, il est passionnant. Je joindrai samedi un entretien que j’ai réalisé à « Etonnants Voyageurs » en 2014.

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Joseph Boyden est un auteur canadien aux origines multiples : écossaises, irlandaises et surtout indiennes, dont c’est ici le troisième roman et quel roman ! Ses deux premiers ouvrages lui ont permis de faire connaître le peuple cree et la tribu anishnabe dont il est en partie originaire ou plus simplement les descendants des Algonquins ou des Amérindiens qui résidaient autour du lac Ontario avant l’arrivée des Européens en nous plongeant dans l’histoire d’individus issus de ces tribus au XXème siècle.

Là, il nous convie à un fantastique voyage au 17ème siècle, aux origines du Canada avec la narration de la guerre fratricide entre les Hurons et les Iroquois. Les historiens ont donné plusieurs versions des origines de ce conflit et Boyden y va de sa plume talentueuse pour nous raconter cette tragédie à sa manière, vue du côté huron-wendat. C’est un fabuleux voyage que l’on fait en sa compagnie et vous n’aurez certainement pas énormément d’occasions similaires d’éblouissement cette année.

Trois voix racontent cet épisode des débuts de l’histoire moderne du Canada car, outre Oiseau chef de guerre huron veuf par le fait des Iroquois qui ont massacré sa femme et ses deux filles, nous rencontrerons Chutes de neige, une enfant iroquoise enlevée pendant le massacre de sa famille pour devenir la fille de Oiseau et Christophe Corbeau (surnom donné aux missionnaires) prêtre jésuite breton, prisonnier des Hurons puis compagnon d’infortune de la tribu. Chaque voix donnera sa propre version poignante, partielle des évènements qui se déroulent pendant plusieurs années précédant l’explosion finale et permettra de se rendre compte du fossé qui sépare l’ancien et le nouveau monde.

Outre l’épisode guerrier, le roman permet une connaissance des Indiens très loin du romantisme qui parfois les décrit encore. Il ne s’agit pas réellement des relations entre la France et ces « Sauvages » mais plutôt des conséquences humaines, philosophiques, sociétales, économiques et politiques de l’arrivée des Européens sur le sol américain. On voit très vite que les Indiens n’étaient déjà plus les « oies blanches » qui avaient vendu l’île de Manhattan contre de la verroterie de pacotille mais des gens intelligents qui voulaient se servir de ces nouveaux alliés pour commercer et se débarrasser des ennemis intérieurs.

Boyden, tout au long du roman, montrera les limites de cette « invasion » et de cette alliance avec l’arrivée des maladies en provenance d’Europe, la propagation du christianisme, la cupidité nouvelle de certains Amérindiens, l’alcoolisme destructeur, l’inadéquation flagrante entre les religions et croyances européennes et la réalité indienne, les armes à feu… Aucun discours moralisateur, juste une démonstration du choc subi par ces populations encore à l’âge de pierre entrant de façon anarchique dans le monde du XVIIème siècle européen.

C’est avant tout, mais pas uniquement, loin de là, un livre très dur parce qu’il est situé dans une période apocalyptique pour Hurons et Iroquois engagés dans une lutte cruelle et barbare. Il est bon de signaler que certaines pages de torture au milieu du roman sont particulièrement insoutenables. Il suffit, éventuellement, de les sauter quand vous saurez que le destin des prisonniers est définitivement scellé et de reprendre la lecture d’un roman magique, exceptionnel et unique et je pèse mes mots malgré tous les romans extraordinaires que j’ai pu lire déjà cette année. C’est une histoire de mort mais aussi de vie, de souffrance et de bonheur familial, de haine et de compassion, de partage et d’exclusion.

C’est un livre qui va devenir rapidement un classique. J’ai passé deux nuits en pays huron et c’est un séjour effroyable et fantastique tant l’histoire semble authentique, le décor vivant et les personnages inoubliables (y compris et peut-être surtout le jésuite…).

Un chef d’œuvre de roman d’aventures et d’intelligence qui ouvre sur une grande réflexion sur le monde et ce que nous en faisons. Le titre original du roman est « l’Orenda » qui est l’équivalent de notre âme chez les Indiens, et ici c’est « l’Orenda » du Canada originel, cruelle, héroïque que vous offre Joseph Boyden sur 600 pages talentueuses, émouvantes, sauvages et magnifiques.

Wollanup.

LE FILS de Philipp Meyer /Albin Michel

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S’il est un livre qui a sa place de façon plus que légitime dans la formidable collection « Terres d’Amérique », c’est bien ce roman fleuve de Philipp Meyer, déjà remarqué avec « Un arrière-goût de rouille » paru en 2009 chez Denoël. Si dans son premier roman, Meyer nous montrait le désenchantement, la fin du rêve américain dans une zone où la sidérurgie moribonde envoie tous ses anciens esclaves vers le quart-monde, ici, il nous dévoile, au contraire la genèse d’une civilisation dans une magnifique fresque familiale nous contant l’histoire du Texas de 1850 à nos jours. Sa situation géographique, son histoire tumultueuse et épique, ses protagonistes et ses ressources économiques font du « Lone Star State », une entité bien à part dans le paysage des Etats Unis que les vieux Texans, à la morgue nonchalante, irritante et condescendante, continuent de perpétuer comme s’ils descendaient tous directement des aventuriers qui ont conquis la région de haute lutte avec leurs flingues et leur absence de sentiments pour les vaincus.

Sans parler de la beauté de sa prose, Philipp Meyer a accompli un travail titanesque pour nous faire découvrir l’envers du décor de façon passionnante. Commencer la lecture du « Fils » vous condamne à vous isoler tant les événements, les choix, les aventures, les destinées, tout au long des 670 pages vont vous clouer à votre fauteuil.

Trois voix vont vous raconter l’histoire brute (dans les deux sens) du Texas sans tableau idyllique, sans allégorie, démystifiant les pionniers, les Indiens, les Mexicains, tous semblables finalement dans la sauvagerie pour la conquête d’un territoire qui aura été amérindien, espagnol puis français, à nouveau espagnol, mexicain, indépendant puis américain sécessionniste.

Nous allons suivre parallèlement ces trois personnages à trois époques clés de l’histoire du Texas.

Premier personnage et élément fondateur de la dynastie McCullough : Eli, en 1850, seul rescapé du massacre de sa famille d’origine écossaise installée en territoire comanche après avoir été expulsée d’une zone plus pacifique par des légistes crapuleux, va vivre chez les Comanches pendant plusieurs années avant, on le sait dès le début, de finir centenaire sous le nom guerrier et respectable de « Colonel ». On retrouve ici, avec le même réalisme, des pages magnifiques sur les Indiens comme chez Boyden du « Dans le grand cercle du monde ». C’est la période de la « conquête » d’un territoire où à la sauvagerie des Comanches répond la cruauté des Texans. Dans cette partie du roman, on trouve un chapitre admirable sur l’économie du bison nous montrant son importance primordiale et vraiment vitale pour les populations indiennes.

La deuxième voix est celle de Peter, qui par le biais de son journal débuté en 1915, nous fait vivre la période de l’élevage, des clôtures sur la prairie, sous le joug de son père « le colonel » tyrannique, et nous montre que les sentiments humanistes qui animent Peter n’avaient pas réellement cours à l’époque et prouve une fois de plus que les victimes d’antan, quand on leur donne des armes, deviennent de parfaits bourreaux.

Enfin, dans les années 1940, Jeanne Anne, arrière-petite-fille du colonel, par le fait des malheurs engendrés par la seconde guerre mondiale devient une héritière fortunée en se lançant, aventurière sans aucun scrupule, dans l’exploitation du pétrole à l’âge de 20 ans. Cette richesse du sous-sol texan permettra la réussite du débarquement en Normandie et garantira aux pétroliers une impunité dans leurs exactions et alliances futures avec des pays ou des organisations peu recommandables.

Tout en suivant ces trois personnages, on voit les transformations brutales d’un monde où seuls les vainqueurs ont droit au chapitre. Meyer montre sans juger, distillant juste des allusions sur les rapports entre pétroliers et Kennedy par exemple, le rôle ambigu dès ses débuts de Lyndon Johnson le Texan démocrate par opportunisme, vice-président puis président  suite à l’assassinat de Kennedy à Dallas, Texas…, démolissant la légende des Texas Rangers…

C’est donc à une histoire terrible, impitoyable, bien que certains personnages et agissements se révéleront estimables mais très marginaux, que nous convie Philipp Meyer avec une écriture fluide, convaincante, nécessitant néanmoins toute l’attention, empreinte du réalisme nécessaire à une mise en lumière de l’histoire de cowboys dont les imitations contemporaines originaires du Connecticut, Bush, père et fils, donneront avec leur politique de va-t’en guerre une image caricaturale mais tristement symptomatique de gens à part, originaires d’une région vraiment très différente du reste des USA.

Héroïque!

Wollanup.

LES MARAUDEURS de Tom Cooper /Albin Michel.

traduction: Pierre Demarty.

« À Jeanette, en Louisiane, on survit tant bien que mal grâce à la pêche, de génération en génération, mais depuis le passage de l’ouragan Katrina rien n’est plus pareil. Et quand la marée noire vient polluer les côtes, les habitants sont de nouveau confrontés au pire. »

On en parle beaucoup de ce bouquin dans les réseaux sociaux et je pense qu’on n’a pas fini d’en causer tant ce roman va plaire à un très large public arrivé là parfois par erreur. La Louisiane, des rednecks cajuns pur jus, le bayou, des arnaques minables… et certains, et bien à tort, vont rapprocher « les maraudeurs » de James Lee Burke. Quand bien même l’environnement, certains thèmes ou personnages pourraient effectivement faire penser un peu à « la nuit la plus longue » où Burke décrit le drame de Katrina au détriment finalement d’une intrigue solide ou à « vers une aube radieuse » où il raconte la difficile condition ouvrière mais dans les années 70, on est par ailleurs très loin des aventures de Robicheaux et Purcel contre les têtes d’huile de la mafia de la Nouvelle Orleans ou les grands propriétaires louisianais.

Au mieux, l’aspect polar du roman pourrait s’apparenter à certains passages de « la trilogie du bayou de Woodrell », à la verve et au talent d’Elmore Leonard mais « les maraudeurs » n’est pas un polar, pas un roman noir mais avant tout un ravagé et ravageur roman sociétal sur une communauté rendue misérable par la marée noire causée par l’explosion de “Deepwater horizon” la plate-forme pétrolière de BP dans le golfe du Mexique en 2010, prouvant ainsi que dans cette partie du globe Haïti n’est pas la seule terre maudite, abandonnée des dieux.

Les maraudeurs” est un formidable roman décrivant la vie sociale et l’économie dans la baie de Barataria après la marée noire quand les crevettes ne sont plus comme avant en nombre comme en qualité faisant la ruine des pêcheurs de la ville imaginaire de Jeanette dont toute la vie repose sur cette pêche depuis toujours. Mais Tom Cooper fait passer cette terrible épreuve, cette belle enculade d’une population par le gouvernement fédéral et le trust international avec beaucoup d’humour, de tendresse, de passion, de poésie, de rage et de compassion. Chacun pourra y trouver un peu ce qu’il aime lire, beaucoup de ce qui fait vibrer et pas de manière escamotée. Les amateurs d’analyses sociologiques locales s’y plairont, les fans de littérature du Deep South se délecteront, les cinglés de white trash vont bien se marrer, les plus sensibles seront certainement émus aussi.Difficile de classer ce roman et d’ailleurs quelle utilité tant la qualité explose à chaque page.

Epoustouflant premier roman choral selon le “héros” du chapitre, nous oscillerons vers la connerie et la méchanceté avec les frères Toup, la bouffonnerie avec les deux losers maginifiques Hanson et Cosgrove, l’amertume avec Grimes qui fait la pute pour BP, le malheur et la détresse avec Wes Trench et son père… Et puis,et puis Lindquist, formidable personnage, touchant dans sa folie, Don Quichotte moderne, le cerveau cramé par les medocs qu’il s’enfile, pêcheur de crevettes au bord du gouffre et obsédé depuis l’enfance par le trésor du pirate Laffite qu’il recherche dans le bayou de la Barataria qui est aussi, par ailleurs le nom d’une île de fiction dans l’oeuvre de Cervantes. Lindquist: le bras articulé qu’on lui a volé, son détecteur de métaux, ses blagues minables, son obsession du trésor pour lui permettre de quitter la région, ses regrets, son empathie.

Tous rêvent d’une autre destinée dans une autre vie, tous veulent partir mais dans une formidable coda , certains verront que les liens du sang et de la terre qui vous a accueillis et bercés sont les plus précieux.

Un somptueuse harmonie de rires, d’émotion, de tristesse et de sagesse.

Wollanup.

PS: en projet d’adaptation par l’équipe de “Breaking Bad”.

 

 

 

 

LES INVISIBLES de Hugh Sheehy/Terres d’Amérique

Comme la collection fête ces temps-ci ces vingt bougies, il me semble judicieux de souligner, amitié et respect mis à part, toute la richesse de la littérature nord-américaine que nous apporte depuis de longues années Francis Geffard, par le biais de l’indispensable collection « Terres d’Amérique ». Alors, il paraît que le libraire a parfois du mal à placer sur ses étals ces romans hésitant entre littérature noire ou blanche…mais toujours de grande qualité littéraire. Personnellement, foudroyé par « la culasse de l’enfer » de Tom Franklin en 2005 je reste maintenant à l’affût des sorties.

Francis Geffard, aime, respecte, admire vraiment « ses » auteurs, vous n’avez qu’à l’observer en salon à « Etonnants Voyageurs » ou tous les deux ans à Vincennes pour son salon « América » pour comprendre. Désireux de montrer l’auteur à la genèse de son œuvre, dans ses premiers efforts créatifs Francis Geffard publie les recueils de nouvelles de ces auteurs naissants. Alors, je sais bien que le lectorat français n’est pas très friand de ce type de littérature. Et pourtant, les nouvelles nous montrent un auteur, dans ses premiers travaux, ses premières copies puisqu’aux USA, la plupart des écrivains ont commencé dans des ateliers d’écriture ou dans des formations dispensées par les universités. Le lecteur attentif pourra parfois deviner la future ligne du premier roman qu’écrira l’élève d’après ses premières copies parfois déjà talentueuses, parfois très scolaires, engoncées mais toujours le fruit d’un travail acharné. On a pu ainsi connaître le bonheur par exemple de lire les nouvelles de Craig Davidson ou de Boyden avant de dévorer leurs romans ces temps derniers. L’année dernière nous sont arrivées les nouvelles de Poissant, créant une furieuse envie de lire son premier roman.

Tout cela peut bien sûr être considéré, et à juste titre, comme du cirage de pompes mais c’est aussi une reconnaissance pour un éditeur qui ne considère pas les bloggeurs comme des gens qui pondent quelques lignes pour pouvoir lire des nouveautés gratuitement et avant les autres. Un seigneur! Alors le gag serait de dire maintenant que ce recueil est une daube mais, hélas, on repassera pour l’humour, « les invisibles « ,c’est du tout bon.

Déjà récompensé par le Flannery O’ Connor Award ce livre se compose de 11 nouvelles qui ont déjà publiées dans des magazines aux USA et regroupées sous le titre « les invisibles ».

« Une institutrice est séquestrée par deux marginaux dans le sous-sol de son école, avec l’un de ses élèves. Une adolescente de dix-sept ans en vient à envier ses meilleurs amis, certainement victimes d’un tueur en série. Un jeune homme retourne dans sa ville natale pour apprendre que son amour de jeunesse a été sauvagement assassinée… »

Alors ces nouvelles sont dans l’ensemble très réussies même si une ou deux me paraissent moins enlevées, moins addictives que la plupart dès les premières lignes. Elles donnent toutes, par contre, une vision très blafarde d’une Amérique épuisée,au bout du rouleau et des espérances d’un « american dream », pur fantasme, et où chacun finalement se débrouille  seul pour régler ses malheurs. L’angoisse, l’horreur sont présentes parfois mais ce qui les caractérise toutes, c’est ce sentiment d’inéluctable, d’inévitable, d’implacable, d’insurmontable du malheur qui frappe les personnages de ces nouvelles victimes de faits divers très banals, ordinaires pour le quidam qui les lit dans son journal mais fortement chargées d’émotion, de malheur, d’affliction,de misère pour ceux qui les vivent.

« Les invisibles » parle de ces gens qui souffrent de la disparition d’êtres chers ou de leur absence quand on a le plus besoin d’eux, quand on a besoin d’une béquille pour encaisser les coups du sort ou les coups bas de la société. Il est certain que ces nouvelles ne sont pas roboratives mais écrites avec une très belle plume, qui saura séduire le lecteur à la recherche d’un  ton nouveau, hautement pessimiste où règnent la résignation des victimes et l’égoïsme volontaire ou inconscient des gens qui devraient nous entourer, nous aider et qui ne le font pas, qui n’y pensent pas ou fuient .Qu’importe la famille, les amis, les proches, les voisins, les collègues, au bout du compte on est seul face à l’infortune et au drame.

Brillamment fataliste.

Wollanup.

 

Entretien avec Willy Vlautin

Willy Vlautin a accepté de répondre à mes questions. Vous allez voir, c’est un mec bien.

Mais tout ceci aurait été impossible sans la gentillesse et le professionnalisme des gens d’Albin Michel et surtout sans le travail de traduction des questions et des réponses effectué par Hélène Fournier, traductrice des romans de Willy Vlautin que je remercie infiniment de pallier à mes carences en anglais.

 

 

Leader du groupe alt-country Richmond Fontaine, créateur du groupe the Delines et auteur reconnu de quatre romans dont le tout nouveau « Ballade pour Leroy » chez terres d’Amérique d’Albin Michel, Willy Vlautin le personnage public a plusieurs cordes sympathiques à son arc mais, pour les Français qui vous connaissent moins, qui est l’homme Willy?

C’est gentil à vous de dire tout ça. Qui suis-je ? Si seulement je le savais. J’imagine que nous passons tous notre vie à essayer de savoir qui nous sommes. Avant tout, je suis un fan de littérature et de musique. Quand j’étais petit, je ne savais pas quoi faire. Comment m’approcher encore plus des livres et de la musique ? Impossible de les boire ou de les manger, alors il fallait que je m’en approche. Que j’y plante mon drapeau, et c’est ce que j’ai fait. Je n’étais pas particulièrement talentueux mais j’ai toujours su quel genre d’histoires je voulais raconter. Je voulais raconter des histoires sur le monde ouvrier.

You are the leader of the Richmond Fontaine alt-country band, the creator of the Delines group and the famous author of four novels. As a public figure, you have more than one great strings to your bow but, for the French people who don’t know you very well, who is Willy?

It’s nice of you to say all that. Who am I? Hell I wish I knew. I guess we all spent our lives trying to figure out who we are. I guess more than anything I’m a fan of literature and music. As a kid I loved them both so much that I didn’t know what to do. How could I get closer to them? I couldn’t eat or drink them, I just had to join them. I had to plant my flag on that side of things and so that’s what I did. I didn’t have talent or great ability but I always knew the kinds of stories I wanted to tell. I wanted to tell working class stories.

 

En m’adressant en premier au musicien, j’ai appris que Richmond Fontaine sortait un nouvel album en mars. Est-ce un feu d’artifice final pour une carrière de 20 ans agrémentée par une dizaine d’excellents albums ou juste une nouvelle étape?

En tout cas, ce sera notre dernier album pour un bon bout de temps. Comme nous en sommes tous très satisfaits, nous nous sommes dit que ce serait bien de s’arrêter là. Ca fait un bail qu’on est ensemble et on est restés bons amis. RF a été la meilleure famille que j’aie jamais eue et, par respect, on s’est dit que ce serait bien de s’arrêter sur un album que nous aimons tous énormément. On va partir en tournée jusqu’à la fin de l’année et puis on fera la fête tout un week-end.

I will first address the musician. I heard that there is a Richmond Fontaine album coming out in March. Is it the final fireworks after a 20-year career with around ten great albums or just a new step?

I think at the very least it’ll be our last record for some time. We all feel great about the new record that we figured it would be a good place to stop. It’s been a great run and we’re all still good pals. RF has been the best family I’ve ever had so out of respect for it we thought we would stop on a record we all love. We’ll tour for the rest of the year and then have a week long party.

Vous travaillez conjointement donc sur deux projets musicaux Richmond Fontaine et the Delines que vous avez créé en 2012 et où on peut apprécier la voix si troublante d’Amy Boone, pour quelle raison avez-vous créé ce nouveau groupe à voix féminine? Quand vous écrivez une nouvelle chanson, savez-vous au départ à quelle identité musicale vous la destinez?

Amy est une amie que j’ai rencontrée lors de la tournée qu’elle a faite avec son groupe, The Damnations. Dès que je l’entendais chanter, je me disais : « Oh, j’adorerais faire partie d’un groupe avec un vrai chanteur/une vraie chanteuse. Sa voix est douce, rauque, romantique ». J’ai toujours rêvé de faire partie d’un groupe où je ne serais pas sur le devant de la scène, où je me contenterais d’écrire des chansons et de jouer de la guitare. Mais vous avez raison, j’ai plusieurs casquettes quand j’écris. Pour Amy, j’essaie d’écrire de la musique soul, des mélodies très romantiques que je serais incapable de chanter. Elle est capable de tout chanter. En fait, ça me permet d’avoir une grande liberté pour écrire.

You work on two musical projects, Richmond Fountaine and the Delines that you created in 2012 with Amy Boone’s thrilling voice. Why this new group with a woman’s voice ? When you write a new song, do you know, from the start, to which musical identity you intend it?

Amy is a good friend of mine who I met while touring with her band, The Damnations. When I’d hear her sing I’d say to myself, “Man oh man I’d love to be in a band with a real singer. Her voice is sweet, worn, world weary, and romantic.” I’ve always wanted to be in a band where I was in the back, where I just helped write songs and play guitar. I’ve never had the personality to be comfortable as a front person. But you’re right I do put on different hats when writing. When I write for her I try to write classics, big romantic soul tunes that I could never sing myself. But I always feel she can sing anything and do it well. So in a lot of ways it’s like taking the handcuffs off my writing.

Quelle est pour vous la différence de portée d’un message social envoyé par le biais de la musique par rapport à celui inclus dans un roman? S’adressent-ils tous deux au même public?

Mes chansons sont la bande-son de mes romans. Ils vivent dans le même univers, dans le même pâté de maisons, dans le même immeuble. La plupart de mes romans étaient, à la base, des chansons. Généralement une idée donne lieu à une chanson. Mais il arrive que j’écrive deux ou trois chansons qui se transforment ensuite en roman. Ballade pour Leroy a commencé de cette façon-là.

For you, what is the difference of impact between a social message you send through music and through a novel ? Do they address the same public?

I think mostly that my songs are soundtracks to my novels. They live in the same world, on the same block, in the same apartment building. Most of my novels have started as songs. Usually an idea I have is completed as a song, but once in while it’ll just be the start of the idea. I’ll write two or three songs and then a story and soon it becomes a novel. THE FREE began that way.

Patterson Hood a créé la belle chanson « Pauline Hawkins », présente sur le dernier album de Drive By Truckers en hommage à l’héroïne de votre roman « ballade pour Leroy », ce qui est un bel hommage de la scène musicale alt-country/folk et j’aimerais savoir si dans cette communauté musicale, il existe des groupes dont le talent mériterait d’être reconnu chez nous?

Quand j’ai entendu Pauline Hawkins, j’ai cru que j’avais trouvé un million de dollars sur le trottoir. J’étais fier, fou de joie, et je me sentais tellement chanceux. Patterson Hood est un de mes héros et The Drive By Truckers est le seul groupe dont j’aimerais faire partie. Ça a été un honneur pour moi et je ne l’oublierai jamais.

Patterson Hood wrote the wonderful song – Pauline hawkins – which is part of the Drive By Truckers’ last album, in tribute to The Free’s heroine. This is a great homage of the alt-country/folk music scene and I’d like to know if, among this musical community, there are talented groups that would deserve to be known here in France.

When I heard Pauline Hawkins I felt like I’d just found a million dollars in the middle of the road. I was so damn excited and proud, felt so lucky. Patterson Hood is one of my songwriting heroes and The Drive By Truckers is the only band I wish I was in. So it was a great honor and one I’ll never forget.

Avez-vous choisi d ‘écrire pour mieux raconter vos contemporains surtout les oubliés du rêve américain ou le projet d’écrire a -t-il toujours été en vous?

Jeune, je m’intéressais déjà aux droits des ouvriers. John Steinbeck, l’auteur qui a écrit sur la classe ouvrière américaine, était déjà un héros à mes yeux quand j’étais lycéen. J’avais une photo de lui tout à côté d’une photo de The Jam et de The Who. J’ai grandi dans une région où il y avait beaucoup de paumés et le patron de ma mère a souvent essayé de les embaucher et de les réinsérer. Si bien que j’ai vu des hommes échouer, s’effondrer puis rebondir et s’effondrer à nouveau. Et puis ma mère a fait le même boulot pendant trente ans et a toujours eu peur de se faire virer. Tout ça a eu beaucoup d’impact sur moi et sur ma vision du monde. Les riches contre les pauvres. Les propriétaires contre les travailleurs.

Did you choose to write to be able to depict your contemporaries, especially those who are neglected and unable to fulfil the American dream ? Or have you always had it in you to write?

Even as a kid I was interested in worker’s rights. John Steinbeck, the American working class writer, was a hero of mine even in high-school. I had a picture of him right next to a picture of The Jam and The Who. Where I grew up there were a lot of wayward men, drifters, and my mom’s boss often tried to hire them and re-habilitate them. So I saw how men fail and fall apart and then rebound and then fall apart. I think that had something to do with it, and also my mom worked the same job for 30 years and was always scared of getting fired. She was a bit crazy about that, but even so it had a big impact on me and my ideas of the world. Rich vs. Poor, owners vs. workers. The haves the have nots.

« Ballade pour Leroy » est le premier de vos romans qui ne soit pas un road movie, pourquoi ce changement, avez-vous eu envie de parler des gens que vous côtoyez,de l’Amérique que vous connaissez?

L’idée de fuir en allant jusqu’à la prochaine ville m’a toujours attiré. C’est peut-être lié à la culture cinématographique des Etats-Unis. Petit, je vivais dans les films. J’ai beaucoup réfléchi à cette idée selon laquelle je serai plus heureux dans la ville d’à-côté, que j’y réussirai mieux, et j’ai dû faire beaucoup d’efforts pour m’en défaire. C’est comme une béquille. Ce qui explique peut-être pourquoi j’écris là-dessus. Et puis, aux Etats-Unis, il peut y avoir tellement de solitude et de distance au sein d’une même famille. Dans bon nombre de familles, les parents vivent dans une ville, chaque enfant dans une ville différente, les oncles et tantes dans d’autres villes encore, et les grands-parents aussi. Il y a sans doute là-dedans une certaine part de liberté mais aussi un grand sentiment d’isolement et un appauvrissement de l’idée même de famille. Ça m’a toujours intéressé. Mais dans Ballade pour Leroy, personne n’est libre. Tous les personnages sont coincés. Si bien que je ne les ai pas fait bouger. Le seul qui voyage, c’est Leroy, et il voyage dans sa tête pour fuir.

Unlike your previous novels, The Free is not a road movie. Why this change ? Did you want to talk about people you mix with, about the country you know ?

The idea of escape by leaving to the next town has always been attractive to me. Maybe it’s because of US movie culture. I lived inside movies as a kid. The idea that I’ll be happier and better and more successful in the next town is something I’ve thought a lot about and tried hard to overcome. It’s a crutch. Maybe that’s why I’ve written about it. Also there can be such a loneliness and distance between families in the US. In a lot of families, the mom and dad will live in a town, the kids will live in separate towns, the aunts and uncles in yet different ones, and the grandparents in different ones as well. There’s freedom in that I suppose but also isolation and the breakdown of the idea of family. That’s always interested me. But in THE FREE, everyone in it is the opposite of free. They are stuck. So I didn’t let them move anywhere or really go anywhere. I suppose the only one who travels is Leroy, and he travels in his mind as escape.

En même temps, il existe une continuité avec vos autres écrits puisque le personnage principal est encore une fois un jeune à qui la vie n’a pas réellement souri? Pourquoi un tel attachement à des personnages jeunes et maudits?

Vous avez raison, mes personnages ont souvent une vingtaine d’années et certains sont même plus jeunes. C’est un âge difficile, un âge où, sur bien des plans, vous mettez en place tout votre avenir. J’ai tellement bataillé à cet âge-là. Et j’ai eu bien du mal à m’en sortir. D’où des personnages comme Frank et Jerry Lee dans Motel Life et Allison Johnson dans Plein Nord. Dans ces deux romans, les personnages principaux, qui ont une vingtaine d’années, sont dans un sale état et ils doivent désormais survivre en tant qu’adultes. Dans Cheyenne en automne, ce qui m’intéressait, c’était le sentiment d’impuissance d’un garçon de 15 ans qui avait presque l’âge de conduire et de gagner de l’argent, mais pas tout à fait encore. L’impuissance, l’incapacité à disposer de soi-même. Dans Ballade pour Leroy, c’est différent. Il ne s’agit pas de personnages blessés qui sont en marge de la société. Ils appartiennent à la classe ouvrière, à la classe moyenne, et ils sont perdus. Ils sont happés par la société dans laquelle nous vivons. A travers Carol/Joe, je cherchais moins à parler d’une jeunesse laissée pour compte que de la droite religieuse et de son influence aux Etats-Unis.

At the same time, there is a continuity as the main character is also a young person that life doesn’t treat well? Why this fondness for young and ill-fated people?

You’re right I do write a lot about people in their twenties, sometimes even younger. It’s a hard age, an age where, in a lot of ways, you set up how you will live the rest of your life. I struggled so much in my twenties. I barely made it through. I think that’s why I wrote characters like Frank and Jerry Lee in THE MOTEL LIFE, and Allison Johnson in NORTHLINE. In both those novels the main characters come into their twenties in beat up shape and they have to now survive as adults. In Lean on Pete I was interested in the powerlessness of being a boy, 15 years old, close to being able to driving a car and making money but not quite there. The lack of power, of self-determination. In The Free it’s different. It’s not about wounded people who are fringe people in society. They are working class, middle class people, the best people, who are getting lost in America. Swallowed by it. The idea of Carol/Jo in the novel, was less about disenfranchised youth as it was about the religious right and its influence in America.

Entre l’histoire de l’envoi de la garde nationale en Irak, le système de santé américain, le surendettement des ménages, la descente vers la marginalisation de gens des classes moyennes, tous ces thèmes évoqués dans le roman pour montrer la détresse de la population ne sonnent-ils pas comme des messages très significatifs envoyés aux dirigeants des USA? Êtes-vous impliqué politiquement?

Ce roman est le plus politique que j’ai jamais écrit. Le titre, The Free, fait référence à notre hymne national. Notre intervention en Afghanistan et en Irak de même que notre système de santé m’affectaient beaucoup, m’empêchaient de dormir si bien que j’ai commencé à écrire sur le sujet et Ballade pour Leroy est né ainsi. C’est dans mes romans que je pense être le plus à même d’aider politiquement et c’est donc là que je concentre toute mon énergie.

In The Free, there are various themes showing people’s distress – the National Guard sent to Iraq, the American health system, the debt burden, the middle-class’s marginalization. Are they very significant messages sent to the leaders of your country ? Are you politically involved ?

This novel is my most political novel. The title THE FREE comes from the US national anthem. I was deeply upset over our involvement in Afghanistan and Iraq, and well as our health system. Both of these issues wouldn’t leave me alone, they’d wake me up at night so I began writing about them and THE FREE came from that. Politically I think the best help I can be is in my novels so I focus my political ideas and energy into them.

Où trouvez-vous votre matériau pour l’écriture? Avez-vous rencontré des gens extraordinaires comme Pauline, Leroy et Freddie?

J’admire les infirmières, je suis sorti avec une infirmière pendant environ deux ans, d’où le personnage de Pauline. J’ai toujours voulu leur rendre hommage à travers l’écriture. C’est l’un de mes objectifs en tant que romancier. J’ai aussi voulu écrire sur ce que vivent les soldats de la garde nationale, sur l’injustice de leur sort. Je me suis toujours fermement opposé à notre intervention en Afghanistan et en Irak. D’où le personnage de Leroy. Quant à Freddie, il représente la classe ouvrière. C’est un homme honnête et bon mais il est tellement mis sous pression qu’il en arrive à enfreindre la loi. Par ailleurs, j’ai été peintre en bâtiment pendant douze ans.

Where do you find your material to write ? Have you met extraordinary people like Paulin, Leroy or Freddie ?

I admire nurses and I went out with a nurse for a couple years so that’s where Pauline came from. I’ve always wanted to write a tribute to nurses. It’s been one of my goals as a novelist. As for Leroy, I wanted to write about, in my own way, the struggle of the United States National Guard soldiers. I’ve always been dead set against our involvement in Afghanistan and Iraq and the National Guard soldiers took an unfair role in my opinion. That’s where Leroy came from. And Freddie, he’s the working class. He’s an honest and good man who’s under such duress he breaks the law. I was a house painter for 12 years and that’s where he came from.

Elmore Leonard a dit que si on écoutait une chanson country à l’envers, votre femme ne vous avait pas quitté, vous n’aviez plus perdu votre job, votre pick-up n’était plus tombé en panne et votre chien n’était plus mort. Pour vous, peut-on qualifier « Ballade pour Leroy » de chanson country, quel est le roman que vous avez vraiment voulu écrire?

Ballade pour Leroy est plutôt une chanson folk politique et enragée. Dans la veine de Bob Dylan et de Woody Guthrie. Motel Life est plutôt une chanson country, Plein Nord une ballade triste et romantique et Cheyenne en automne une chanson folk.

A country song is usually sad. Is The Free a country song?

I think of THE FREE as more of an angry political folk song. In the vein of Bob Dylan and Woody Guthrie. I see The Motel Life as a country song, NORTHLINE- a long sad romantic ballad, and Lean on Pete- a traditional story folk song.

Quel est pour vous le morceau, la musique qui collerait le mieux avec « Ballade pour Leroy »?

Ah, c’est une question difficile. Je n’y ai jamais réfléchi ! Au moment où je vous écris, je dirais une chanson de Drive By Truckers ou peut-être de Woodie Guthrie

For you, what would be the music, the piece of music, that would go well with The Free?

Ha what a question. I’ve never thought about this! This morning, right now, I think THE FREE does feel like a Drive By Truckers song or maybe a Woodie Guthrie song.

 

Thank you so much Willy!

Wollanup.

Entretien réalisé par mail en février 2016.

BALLADE POUR LEROY de Willy Vlautin/Terres d’Amérique/Albin Michel

Traduction: Hélène Fournier

Richmond Fontaine est un bon groupe d’ Alt-country de l’Oregon qui chante depuis plus de vingt ans de belles histoires sur des gens et des territoires américains moins connus, moins bling-bling, beaucoup plus dans la marge ou la majorité silencieuse mais tellement plus authentiques. Richmond Fontaine, commeWilco, Drive by Truckers, voire Moutain Goats dans d’autres zones du pays parlent d’un quotidien qui existe, vraiment vécu par une population américaine plutôt de culture blanche et leur succès dans leur pays prouve qu’ils parlent bien d’une réalité de plus en plus difficile pour tous, la misère n’étant plus uniquement réservée aux autres minorités ethniques.

Willy Vlautin est le chanteur, le guitariste, le compositeur, l’âme de Richmond Fontaine et il a aussi un joli talent pour l’écriture. Il signe ici son troisième roman chez Albin Michel et le très beau « Cheyenne en automne » était sorti chez 13ème note.

Il me semblait important, en préambule, de donner ces quelques infos pour simplement signaler que Willy Vlautin est vraiment un très grand artiste américain bien trop méconnu chez nous parce que ce genre de bouquins, malgré l’extrême noirceur du propos, cela vous réconcilie avec l’humanité.

Leroy n’a pas eu de chance, il s’est bien fait niquer pendant toute sa toute nouvelle vie d’adulte. Il est entré dans la garde nationale pour s’assurer un quotidien un peu moins difficile parce qu’un seul job ne suffit plus pour vivre décemment. Il se retrouve parachuté en Irak où il explose avec son véhicule et revient au pays comme un légume par la faute de la politique extérieure des USA. Il lui faudra de nombreux mois pour arriver à marcher, il ne retrouvera jamais plus la parole et son cerveau semble éteint et donc la grande Amérique l’abandonne dans une espèce de mouroir-HP. Et dans ce premier chapitre d’un roman qui au niveau émotion va bien vous secouer, vous allez connaître une première belle secousse parce que Leroy en état de conscience limité, se réveille avec toute sa lucidité, se rend compte de sa vie déglinguée depuis des années, du caractère irrémédiable de son état, de la perte à jamais de son amour Jeanette et décide de réunir des forces pour se suicider.

C’est Freddie, personnage inoubliable, gardien de l’établissement la nuit et vendeur de peinture le jour qui le découvre. Il cumule deux emplois, pratique de plus en plus courante aux USA, pour rembourser des sommes faramineuses qui ont été nécessaires pour soigner la cadette de ses filles. Il vit, survit plutôt pour payer la pension alimentaire pour ses deux filles parties avec leur mère dans le Nevada.

Seconde à s’occuper ensuite de Leroy, Pauline, l’infirmière a du mal à joindre les deux bouts devant assurer la vie de son père atteint d’une maladie mentale et leur existence à tous les deux le veilleur de nuit et l’infirmière, toute médiocre en apparence, ratée par les infortunes familiales va créer une faisceau de douceur et d’humanité dans le malheur ambiant de cet environnement hospitalier où se concentrent toutes les douleurs et les plaies humaines.

Ce n’est pas un polar, vous l’aurez compris, pas vraiment un roman noir non plus mais c’est tout simplement un grand roman à l’histoire tristement banale ou banalement triste. Il y a du malheur, ce qu’il semble être de la résignation comme dans tous les pays occidentaux quand les populations ont compris que les politiques se foutent de leur gueule. On continue vaille que vaille parce que le surendettement tellement proposé par les banquiers et organismes de prêt fait que vous pouvez vous retrouver à la rue à n’importe quel moment quand les chacals réclament leur dû.

Et dans ce monde qui souffre, chacun de son côté, chacun à sa manière mais tous deux avec la même humanité et la même bonté, Pauline et Freddie, sauvent, soutiennent, maintiennent un espoir pour les autres, faisant ainsi écho à la petite lumière bien ancrée chez eux avec leurs rêves de bonheur simples et pourtant tellement difficiles à approcher.

Ballade pour Leroy n’est absolument pas un mélo. De nombreuses pages sur les rêves délirants de Leroy créent autant de paraboles sur l’exclusion, la marginalisation, la guerre …accentuent un tableau sévère de vies ratées et offrent parfois un cadre très spécial de science fiction initié par les romans que  lit sa mère tous les soirs à un Leroy inconscient. Des passages étranges mêlant délires et informations provenant de la vie rélle autour du pauvre infortuné rendus de manière sûrement extrêmement fidèle et fiable par la traductrice Hélène Fournier dont je connais l’extrême rigueur du travail.

Avec une histoire qui ressemble beaucoup au cinéma sans effets de manche de Jeff Nichols ou à 911 de Shannon Burke, Willy Vlautin réussit un roman très profond, une énorme leçon d’humanité et d’humilité.

Wollanup.

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