Chroniques noires et partisanes

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EXIL de Frédéric Jaccaud/Série noire

EXIL est le quatrième roman du Suisse Frédéric Jaccaud et le troisième à la Série Noire après le terrible « La Nuit » et l’éprouvant « Hecate ». J’ai adoré ces romans tout en comprenant les réticences de certains, tant les histoires contées demandaient au lecteur d’être particulièrement en forme pour prendre dans la tronche et assimiler les propos de l’auteur. Tout comme Chainas, F. Jaccaud ne cherche pas à plaire, à être dans l’air du temps, d’écrire les romans qui plairont au plus grand nombre. Tout comme les romans de Chainas, ceux de Jaccaud se méritent et s’ils offrent un plaisir certain au fan, celui-ci s’obtient au prix d’une lecture qui peut parfois heurter, désarçonner, provoquer mais jamais ennuyer ou laisser indifférent.

«Le héros de ce roman n’a pas de véritable identité : quelques souvenirs d’enfance, des expériences dans l’informatique balbutiante de la Silicon Valley à l’orée des eighties, ensuite des années de galère jusqu’au moment où le temps s’accélère. Chauffeur pour une agence d’escort-girls, il se retrouve une nuit avec un cadavre sur les bras, une mystérieuse carte magnétique en poche, et des tueurs impitoyables à ses trousses.
Si on lui demandait, le héros dirait qu’il n’a fait qu’un pas ou deux de travers. Rien qui ne mérite un tel acharnement. Et pourtant, terré dans l’étrange petite ville de Grey Lake, il attire tous les regards. Désormais, le monde qui l’entoure se redéfinit radicalement par la technologie. À lui de comprendre s’il détient la clé d’un code source paranoïaque ou s’il n’est que le jouet de pouvoirs supérieurs. »

Débutant comme un thriller, Exil s’en démarque très vite dès que le héros en fuite se retrouve coincé dans un triste bled du nord des Etats Unis. Si Jaccaud nous avait emmené précédemment en Slovénie puis dans la région la plus septentrionale de la Norvège, ce coup ci, c’est l’Amérique qui va morfler que ce soit la Silicon Valley balbutiante de la fin des années 70 ou ce coin fictif tout pourri non défini du nord du pays.

« L’Amérique incarne à elle seule le plus vaste des mythes modernes. Le plus vaste et le plus clinquant. Dans sa géographie, dans son histoire tragique, dans ses icônes, dans sa brutalité régénératrice – parce qu’elle s’est abreuvée du sang de l’Antiquité, parce qu’elle s’est élevée sur la sueur d’hommes rejetés par le Vieux Monde. La mythologie nouvelle s’appuie sur le western, les super-héros et la conquête spatiale – transcendée par le culte de l’image et du cinéma. Le plus vaste et le plus fragile parce que l’édifice est constitué de carton-pâte, de plâtre et verrerie. »

Exil est avant tout un roman qui tourne autour de la paranoïa née de notre monde moderne qui nous propose via Internet toutes les informations que nous voulons ou plutôt que les élites veulent que nous assimilions. En intégrant à son histoire la Silicon valley à ses débuts où de jeunes hackers moitié génies, moitié toxicos ont rêvé puis créé une société où la culture, l’information seraient à la portée de tous, Jaccaud fait oeuvre pédagogique tout en montrant l’inquiétude de tous les dirigeants du monde occidental pour cette révolution de la connaissance pour tous. On sait maintenant que tous ces grands rêveurs n’ont pu mener à bien leur vaste entreprise puisque très tôt les élites ont conditionné, modifié, supprimé les messages qui arrivaient au commun des mortels. En fait, ce thème du livre est une sorte de préquel de « la nuit » qui montrait de manière intelligente les dérives de l’information et les dangers non visibles du Net.

Exil brosse aussi un tableau peu ragoutant des Etats Unis. Tout d’abord, la Silicon Valley, où de jeunes junkies, dans leurs garages expérimentaux, tentent de créer un nouveau monde en se cachant des officines étatiques officielles tel que le FBI et d’autres plus anonymes mais au service de personnes et de sociétés puissantes conscientes qu’un danger de démocratisation sauvage de l’information les guette et peut les mener à la perte de leur hégémonie. Puis le trou du cul des States de Grey Lake, avec ses hordes de dégénérés travaillant à la scierie locale et invitant à des pages dignes de Zola.

Progressivement, les certitudes du lecteur se barrent et les infos distillées par l’auteur sont autant de chausse-trappes, identiques aux épreuves vécues par notre héros. Et cela va crescendo jusqu’à un déchaînement final où chacun cherchera et trouvera sa vérité sans réellement savoir si elle est réellement valide. Thriller certainement pas, roman noir intelligent sans aucun doute. Tout au long de l’histoire, on sent la réflexion de l’auteur, ses recherches sur le sujet. Les référents cités Philipp K.Dick, Allen Ginsberg, William Burroughs prouvent s’il en est besoin, le sérieux et la profondeur du travail mais on peut très bien suivre sans rien y connaître à la pensée de ces auteurs.

Il me semble aussi important de dire que connaissant déjà l’auteur, j’ai néanmoins été très surpris par le niveau d’écriture de Frédéric Jaccaud sur ce roman qui est absolument époustouflant. De nombreuses passages sont à couper le souffle tout comme sont magnifiques certains passages parlant de l’enfance du héros.

Thriller, délire paranoïaque, folie furieuse ou version moderne de « l’Utopie » de Thomas More « Le texte se comprend à la fois comme fiction et espace théorique. L’utopie est un terme ambigu qui définit en même temps un lieu incertain et le lieu du bien » telle que la définit l’auteur dans un abécédaire en fin d’ouvrage? Chacun, à l’aune de ses décryptages, trouvera sa vérité sur le roman.

Intelligemment codé, polar original qui se mérite.

Wollanup.

Morceau cité dans le roman et peut-être bien, en y repensant, une clé du code.

CONDOR de Caryl Férey / Série Noire

Dans cet opus, l’auteur nous convie et nous transporte dans  la Valle de Chile. Au-delà de ses différents périples et de l’immersion dans une culture, une Histoire, un mode de vie, Caryl Férey s’ingénie au partage de tranches d’existences passionnantes, passionnées dessinant les contours de l’héritage d’une dimension de temps, d’espace, de racines. On ploie devant l’empathie de l’écrivain face aux estampes personnifiées qui évoluent dans leur univers conquis par le maître d’œuvre.

« Condor, c’est l’histoire d’une enquête menée à tombeau ouvert dans les vastes étendues chiliennes. Une investigation qui commence dans les bas-fonds de Santiago submergés par la pauvreté et la drogue pour s’achever dans le désert minéral de l’Atacama, avec comme arrière-plan l’exploitation illégale de sites protégés… 
Condor, c’est une plongée dans l’histoire du Chili. De la dictature répressive des années 1970 au retour d’une démocratie plombée par l’héritage politique et économique de Pinochet. Les démons chiliens ne semblent pas près de quitter la scène…
Condor, c’est surtout une histoire d’amour entre Gabriela, jeune vidéaste mapuche habitée par la mystique de son peuple, et Esteban, avocat spécialisé dans les causes perdues, qui porte comme une croix d’être le fils d’une grande famille à la fortune controversée… »

Cet ouvrage nous permettra de côtoyer différents protagonistes plantant les fondations du récit:

Une jeune étudiante d’origine Mapuche désincarnée par son appétence chronique à filmer les événements de son quotidien, éprise de justice et dotée d’une conscience politique mature. (Gabriella)

Un avocat, issu de la haute bourgeoisie chilienne, investi d’une mission rédemptrice inconsciente, ou pas, et salvatrice de sa “culpabilité” en lien avec ses origines sociales. (Esteban)

Son associé perdu dans un couple adultérin et souffrant d’un complexe de personnalité face à son ami. (Edwards)

Un ancien révolutionnaire du régime dictatorial, projectionniste où ses démons, son ADN restent chevillés indéfectiblement et viscéralemnt. (Stefano)

“La vérité est une illusion dont on a oublié que c’était une illusion” Nietzsche

Au milieu du guet, de la lecture et en filigrane une césure symbolisée par un manuscrit, un moleskine, sorte de parabole de l’existence d’Esteban au cœur de le vie de sa nation, se révèlent les affres de l’histoire, de la politique, des affrontements de courants divergents d’idéaux… Ce pays scarifié par les tourments du passé, les exactions du régime de Pinochet. Ce vecteur psychanalytique révèle les stigmates, les lésions d’un traumatisme d’une population sous le joug de la dictature.

L’ensemble de la trame n’a pas l’ardeur, le flux d’une violence prononcée aperçue dans les chapitres des récits du pays du long nuage blanc ou de la nation Zulu. Caryl Férey conserve pourtant son identité propre d’auteur estampillée par sa volonté de s’approprier une zone géographique, ses repères historiques, ses rites culturels et éducatifs, les interactions sociales et sociétales. Est-ce mué par une maturité assumée ou une volonté assumée contextuelle que le contenu s’est modérément “assagi”.  Attention l’ouvrage ne fait pas preuve d’un angélisme, bien au contraire mais j’ai cette sensation qu’il s’est attaché à mettre en avant les êtres, les relations dans leurs conséquences,  leurs implications et renforce le parti pris humaniste qui sied à l’ensemble et au pays!

Ballotté par les tirs de flèches soustraites du carquois d’un Cupidon avide de souder des couples improbables et brinquebalé dans les méandres d’un delta marécageux et furieux d’une histoire marquée au fer rouge par un totem malfaisant, inique, peuplant les cauchemars de chaque Chilien en la personne d’un Pinochet immortel pour des générations multiples.

Condor possède ces vertus de dépaysement, de rappel politique et de plaisir de lecture évident. On prend son envol dès les premières lignes, on assiste en altitude aux souffrances des uns et aux paradoxes de résilience des autres lestés de la parenthèse sombre, aveuglante du renversement d’Allende.

Chouchou

RURAL NOIR de Benoît Minville/SN by JOB

HIGHWAY TO NIÈVRE!

 

Une Série Noire dans le Morvan au son du rock, des décharges de fusil de chasse et des histoires de mômes qui ne rigolent pas.

Deux potes, un frangin, une fille, une même famille ; le clan de Tamnay en Bezois. C’est l’été, on traine, on zone au bord de la rivière, première cigarette, premier flirt amoureux, premières bières, et première déchirure entre deux amis pour la vie, mais pas à cause d’une poule, non, plutôt d’un troisième larron, une ombre, un méchant petit gars « avec une tête à caler une moissonneuse batteuse. », qui va mettre le rififi entre les deux potes. Le côté obscur d’une famille trouble qui vient d’arriver dans le coin. Déjà, le minot traine un pecolt, (un flingue à plombs) dans les poches de sa salopette. Plus tard, le flingue restera, mais les balles remplaceront les plombs.

Du coup on se guette, on se surveille, on se regarde de biais (normal), ça tire sur les vaches, ça se castagne, mais le vieux simplet du village rode, je confirme, chaque village a son simplet, d’habitude le gars pépère, pour le coup, c’est le pervers, pépère ! Les filles sont rares, les petites, plus accessibles, et ça va mal tourner. Le clan a morflé, les deux potes vont avoir besoin de leur ombre pour régler ça. Coups de couteau, de chaînes de vélo en travers de la tronche, et déchaînements de violence, les gamins des campagnes n’ont rien à envier à ceux des cités.

Quinze ans plus tard, le gars n’est pas mort, par contre, un des potes n’en est pas loin, c’est devenu, avec l’ombre, un des plus gros dealers du coin. Il va y avoir des comptes à régler, pour de bon, cette fois, les racailles de la ville vont descendre, les kalachnikovs remplacent les lance-pierres, les courses dans la forêt, la nuit dans un hiver noir comme la mort, ne sont plus pour jouer, mais pour échapper au double canon du fusil de chasse d’un taré du coin. Ça ne rigole pas chez nous, enfin, je veux dire, chez eux !

Il ne manque plus que les alambics, mais les pick-up et le Marshall, pardon le gendarme, sont bien là, même les Porches Cayenne ont les phares jaunes. 😉

C’est chaud, c’est saignant, ça gueule et ça s’envoie des répliques sans retour, mais il y a une pelletée, une brouettée, un vrai fourrage de profondeur là-dedans, de l’amitié entre potes malmenés, de la vraie, qui m’a ramenée aux bouquins de Le breton, comme les Hauts Murs, et ces histoires de gosses devenus adultes, et inversement, redevenus gosses devant l’avenir glauque et le besoin de rêver, encore, un peu, comme dans la Trilogie Noire de Léo Mallet, et quand aux odeurs de purin, au petit bar au papier peint jaunâtre qui sent la vinasse, et aux dialogues au couteau et au « chasse » à canon long, des gars qui parlent peu, mais… qui parlent peu. C’est du ADG tout craché, on y est, pas de doute, dans la Loire, pardon, la Noire, dans la Série.

Cette adolescence maudite, ici entourée de brume, d’herbe boueuse et de granges aux toits délabrées.

Mais attendez vous à une truc totalement nouveau, du jamais lu, en somme, quelques chose de frais, de vivifiant, comme un morceau de Métal ( la musique, hein, l’un des personnages parle d’appeler son futur neveu ; Lemmy), l’auteur vient de la littérature jeunesse, cela se voit, j’ai retrouvé mes années Signes de piste et Six compagnons, L’Ile au Trésor, ces lectures qui me chauffaient le cœur, mais aussi, plus tard, une course folle dans la garrigue, en serrant la main d’un frère de la campagne, le petit Marcel et le petit Lili, dans La gloire de mon père.

Du Pagnol Noir, et  Rock’n roll !

Va-ton croire qu’il n’y a que des histoires de viol, de bagarre de gosses aux genoux usés et de parents alcoolique dans la cambrousse profonde de notre belle France ? Non, il y a aussi des hommes qui se battent, qui fondent des familles, malgré le chômage, le désespoir et la solitude, malgré la misère, existentielle et sexuelle, et comme partout, cette violence liée à l’argent, à l’envie de s’en sortir, et de faire s’en sortir les siens ; chez nous !

Un premier polar, et il y un truc là aussi, l’auteur en a sous le pied, on le sent, il n’a pas tout dit, loin de là. C’est peut-être pour ça qu’il commence, et en finit, avec cette histoire de gosses et d’adolescents, pour nous préparer, à quoi ? À la suite, l’âge adulte sans réminiscences, mais toujours, sombre dans le cœur, et à voir son style, Rock’n roll et sauvage, on s’attend au pire. Ce qui veut dire, dans le Noir ; au meilleur !

Une phrase de lui, je crois ; un auteur à suivre.

Merci Minville.

JOB.

 

Un job pour le weekend!

Quand vous avez un pote qui sort un roman, malgré les avis sur le net, malgré les photos de libraires montrant l’exposition du bouquin dans leurs rayons, vous ne pouvez  vous empêcher d’être animé de suspicion et de vouloir constater de visu comment le job a été fait dans votre ville.

Ce samedi, je suis donc rentré dans la version locale d’une grande enseigne bien connue de Benoît pour voir comment était présenté « Rural Noir »…

Le bouquin était bien là, (Mouais! je rendrai un rapport bien plus complet au principal  intéressé).

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Comme l’exposition ne me convenait pas, j’ai refait le présentoir pour qu’il montre plus facilement au passant quel livre choisir et masquer ainsi une certaine daube auréolée d’un coup de cœur

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Ne restait plus qu’à indiquer le bon roman à acheter, hélas, sans mon argument de vente préféré, ma batte « Louisville Slugger 300 » refusée par la sécu du magasin.

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Bon si j’étais resté dix minutes de plus, je pense que j’aurais pu commencer à signer les autographes à la place de l’auteur tant les badauds étaient surpris par cet impromptu d’un type déguisé en bouseux ricain avec casquette des Cardinals de Saint Louis, tee redneck avec  dixie flag et gros ceinturon.

Si toi aussi tu veux aider ton libraire un samedi après-midi de grande affluence, n’hésite pas à venir, comme moi avec Raccoon, accompagné d’une personne dont le charme aura beaucoup plus d’effet que le tien pour tenter d’amadouer la sécu et la responsable du rayon bien dubitatifs devant ta tronche et ne parvenant pas réellement à percevoir l’urgence nécessaire de ta quête et surtout… prie pour ne pas avoir été reconnu par des relations du boulot.

A sa demande expresse, j’attendrai la venue du Boss d’Unwalkers déguisé en cowboy version « Lone Ranger » pour faire les autres librairies de la ville.

Rockn’read!

Wolanup.

PS: une nouvelle chro aujourd’hui de Rural Noir par JOB, un auteur chroniquant un de ses pairs.

RURAL NOIR de Benoît Minville/SN.

Chroniquer le roman d’un pote n’est vraiment pas chose aisée et j’ai déjà revu ma copie plusieurs fois et je ne suis pas plus sûr de mon fait dans cette nouvelle tentative. Benoît Minville n’est plus un débutant. Après avoir écrit deux romans pour ados de qualité chez Sarbacane, le voilà à la Série Noire et putain, c’est quand même la Série Noire, le temple du polar et du roman noir  social qui accueille un mec en or, un passionné certes mais la marche est haute quand même. A Nyctalopes, on a revendiqué un côté partisan et nul doute que je vais le prouver ici parfois bien involontairement mais souvent sciemment car quand on apprécie l’homme, on a tendance à devenir aveugle devant le travail de l’artiste, enfin c’est mon cas.

 

« Adolescents, Romain, Vlad, Julie et Christophe étaient inséparables ; ils arpentaient leur campagne et formaient un «gang » insouciant.
Puis un été, tout bascule. Un drame, la fin de l »innocence.
Après dix ans d’absence, Romain revient dans sa Nièvre désertée, chamboulée par la crise, et découvre les différents chemins empruntés par ses amis. »

A propos de « Rural Noir », l’éditeur parle très justement de « country noir », terme créé par Daniel Woodrell (un hiver de glace) mais on peut citer aussi Larry Brown pour certains descriptions bienveillantes de personnages pittoresques de la campagne de la Nièvre voire le McCarthy de « Un enfant de Dieu » et bien sûr Lansdale pour cette grande amitié entre quatre ados. Très ricain comme inspiration, sans nul doute, si on y ajoute les thèmes du retour, de l’auto-justice et de la quête de rédemption grands classiques de la littérature US. En mêlant adroitement deux histoires situées à quinze ans d’intervalle, il a aussi réussi à créer et orchestrer un suspense dont la construction plairait sûrement à Thomas H.Cook.

Mais « Rural Noir » est avant tout un roman français, ancré dans la boue de la Nièvre, dans la campagne de Tamnay -en -Bazois (180 hbts). Et cette ruralité est magnifiquement décrite comme le petit paradis d’une bande de gamins qui vit son petit coin de campagne comme un beau terrain de jeux le temps d’un été. Et que certaines pages décrivant la vie à la campagne sont belles et sentent le vécu, les jours heureux. Le texte est parsemé de petites remarques, de détails, d’anecdotes qui font l’authenticité du roman, lui donnent le goût de la cambrousse, d’une époque qui semblait belle avant le drame.  « L’innocence serait fauchée durant cet été là. ».

Alors cette période dorée n’est pas niaiseuse mais bien une belle évocation des liens du sang, des liens amicaux, de la fraternité, de l’appartenance à une famille, à un clan et c’est un thème récurrent chez Benoît qui, livre après livre, comme dans la vie, célèbre et entretient l’amitié tout en nous faisant partager ses combats et ses passions … même les pires quand ce sagouin nous balance du AC/DC dès la première ligne du roman avant tout le kit de survie du metalleux en goguette par la suite.

La seconde histoire du roman, de ces gamins devenus adultes est beaucoup plus tragique, désenchantée et devient en même temps le témoin d’une réalité économique et sociale vécue dans ce coin de France, la désertification de l’espace rural avec toutes les conséquences connues sur la vie de ces populations campagnardes laissées pour compte maintenant de la même manière que les marginaux des campagnes autrefois.

Les acteurs, Romain,Vlad, Julie et Chris, sont à nouveau réunis mais quinze ans sont passés par là; la vie, les erreurs, les mauvais choix, les rendez-vous ratés, les trahisons, les fuites et la bande se retrouve pour éprouver la qualité des liens qui les unissaient au moment d’une nouvelle crise majeure. Cette partie du roman est plus brute, bien plus adulte aussi dans son traitement et dans l’analyse de la réalité du terrain, une vraie SN. Du noir mais aussi de nombreux signaux, des balises montrant la misère de la campagne en 2016, partie très juste, à l’instar des écrits de son ami Nicolas Mathieu (« Aux animaux la guerre »).

Beaucoup d’émotion, de douleur, de colère…

Benoît Minville montre bien la difficulté de devenir adulte et il me semble aussi que ce roman restera comme son passage à la maturité en tant qu’auteur et il y est parvenu à sa manière qui séduit tant, avec sincérité, humanité, et un cœur énorme.

Minville rules!

Wollanup.

PERSONNE NE LE SAURA de Brigitte Gauthier à la Série Noire

Un livre sorti en 2015 dont on n’a pas assez parlé à mon goût…

Le sujet est pourtant d’une actualité brûlante. Une étude de l’Observatoire national de la délinquance sur les viols déclarés à Paris tord le cou à beaucoup d’idées reçues : 74% des viols se déroulent dans des lieux privés, la violence physique n’est pas le moyen le plus utilisé… Et « Osez le féminisme » rappelle que moins de 10% des femmes portent plainte après un viol ! libé 22/01/16 N’en déplaise aux fachos qui tentent de récupérer les évènements de Cologne pour alimenter leur discours raciste ou discréditer les féministes…

Et ce livre tout en traitant ce thème, tel un lanceur d’alerte, est bien plus que cela de par son style et la qualité de l’histoire! Re-focus donc sur « Personne ne le saura »!

 

Brigitte Gauthier est une universitaire, spécialiste de danse, cinéma et théâtre. Elle a écrit plusieurs livres spécialisés dans ces domaines. Elle signe ici son deuxième roman, le premier à la Série Noire, et c’est une grande réussite !

 
« La drogue du viol est un thème à la mode, un sujet de société. Sauf quand le pantin qui tend ses seins et agite son cul, c’est vous, et que soudain, aveugle dans la nuit, vous êtes livrée à bien plus dangereux que des hommes, à votre imagination sans limites. Ils vous droguent. Ils vous violent. Personne ne le saura. Pas même vous d’ailleurs. Aucune preuve. Rien. Presque rien. Mais la vie ne sera plus jamais comme avant. Dans la nuit du Carmin, le club échangiste où l’a emmenée son ami Jules, Anna meurt. Trois heures de l’autre côté des miroirs. En s’éveillant de son coma, elle a tout perdu. Sa mémoire. Amar. L’homme qu’elle aime. L’obscurité demeure mais elle devra mener une enquête pour survivre à ce qu’il y a de pire. Pas ce que l’on vous a fait, ce que l’on vous a peut-être fait. »

 
Le roman commence à l’hôpital où se retrouve Anna, la narratrice de « personne ne le saura ». Anna, paniquée, hagarde, est dans le noir, au sens propre et au sens figuré, elle a perdu la vue, ne sait pas où elle est… Et dès les premières lignes, on est précipité dans sa tête. L’écriture de Brigitte Gauthier nous fait partager cette panique : phrases courtes, écriture syncopée, pensées qui s’éparpillent et se heurtent au noir… La lecture est éprouvante, mais elle se fait d’une traite, comme en apnée. Le style s’apaise au fur et à mesure qu’Anna reprend ses esprits mais Brigitte Gauthier nous a emportés, on est avec Anna, on ressent sa détresse, son désespoir.
Car Anna ne sait rien. Amenée à l’hôpital dans le coma, délirante, complètement saoûle… par l’ami avec qui elle était allée boire un verre dans le club échangiste d’une petite ville, elle est bien obligée de croire à sa version des faits puisque pour elle c’est le trou noir. Puis elle se rend compte que certaines choses ne collent pas, qu’elle a été droguée, violée… Son seul témoin lui ment : il est au moins complice mais n’en reste pas moins la seule piste qu’elle ait pour savoir… Anna est morte, complètement dépossédée d’elle-même, détruite à jamais, elle ne veut pas que ce crime reste impuni, elle veut porter plainte, mais que témoigner quand on ne se souvient de rien ? Sa parole d’alcoolique (c’est ainsi qu’elle a été enregistrée aux urgences lors de son passage à l’hôpital de la petite ville) contre celle d’un des notables de la ville… Elle doit même se battre pour être soumise à des tests gynéco… Elle est coincée, piégée, c’était prémédité ? Les violeurs vont-ils revenir pour achever le travail ?
On vit tout avec elle : son désarroi, son angoisse, sa rage, son impuissance. Elle revit toute son histoire remontant de plus en plus loin comme si elle prenait son élan pour fracasser ce mur noir qui enserre ses souvenirs. Anna se débat, mais c’est une femme forte, elle a de la ressource et elle va en user. Il faut qu’elle sache alors elle va enquêter elle-même. Mais pour une femme comme elle, qui se révolte, combien se sont tues ? Combien sont restées à jamais dans les ténèbres où on les a pécipitées ?
Tout au long de ce livre, on voit bien tout ce qui peut pousser une femme à passer son viol sous silence : le regard suspicieux des autres, la honte, la terreur des représailles… de quoi devenir folle ! Et les bourreaux sont tranquilles ! Tant qu’ils ne laissent pas de marques de cet acte barbare, ils restent incognito. Les victimes ne peuvent rien raconter, même à elles-mêmes : elles restent hantées par le peut-être, se noient dans l’incertitude… Eux, impunis, intouchables peuvent recommencer…
Anna est journaliste, elle n’est pas prude, elle sait s’exprimer, se défendre. On assiste à sa bataille pour revivre, pour émerger de ce cauchemar et c’est dur mais sans apitoiement ! On assiste à ses efforts pour s’en dépêtrer, on la suit dans son enquête, car c’est bien une véritable enquête qu’elle va mener, jusqu’au dénouement… noir, très noir on s’en doute !

On est dans un polar, un vrai, qui se passe dans une petite ville de province à l’atmosphère étouffante.
Un livre coup de poing ! Il a toute sa place dans la Série Noire qui nous en a offert en 2015 une bien belle série pour ses 70 ans !
Un coup de poing utile, car encore maintenant le viol est un crime à part. Il entraîne bien souvent des soupçons à l’égard de la victime (homme ou femme)… Certains ne peuvent s’empêcher de juger entre celles qui l’ont bien cherché (sic ! sic ! et re-sic ! au XXIème siècle !!!) et les autres, de glisser une morale au relent fétide dans les commentaires, comme si le viol d’une femme assumant sa sexualité était moins grave que celui d’une jeune pucelle. Comme si la sexualité des femmes faisait d’elles des êtres un peu méprisables et que finalement leur consentement n’était qu’optionnel. On trouve encore ce genre de pensées en filigrane un peu partout. Une fille qui a des plans culs est une salope… j’en passe et des meilleures !
Merci à Brigitte Gauthier pour ce livre âpre, fort et magnifique !
Raccoon

ZACK de Mons Kallentoft et Markus Lutteman, Gallimard Série Noire

Traduction : Frédéric Fourreau

Mons Kallentoft est un journaliste et auteur de polars suédois. Il est connu pour une série de romans avec une enquêtrice : Malin Fors. Markus Lutteman, est lui aussi journaliste et auteur de romans moins connu car non traduit en France. Ils ont collaboré pour cette série de romans inspirée par les travaux d’Hercule. Est-ce à dire que cette série aura 12 tomes ? C’est à espérer si tous les tomes ont la qualité de ce premier opus.

 
« Quatre Thaïlandaises travaillant dans un salon de massage de Stockholm sont brutalement assassinées. Tout laisse à penser que leur activité ne se limitait pas aux soins du corps «traditionnels», et que leur exécution a pour but de faire passer un message… Guerre entre gangs de motards et mafia turque pour le monopole de la prostitution? Acte isolé d’un maniaque sexuel ou d’un dément xénophobe?
À vingt-sept ans, Zack Herry est le plus jeune membre d’une Unité spéciale de la police, récemment constituée pour se charger des affaires les plus difficiles. Il fréquente malgré tout les boîtes de nuit interlopes, se drogue, a pour meilleur ami un dealer rencontré lorsqu’ils étaient gamin – dans la banlieue où ils ont appris ce que «lutter pour vivre» signifiait…
En proie à ses addictions et ses excès en tous genres (dus à des failles intimes : il reste hanté par le meurtre sauvage et non élucidé de sa mère – elle-même policière – lorsqu’il était enfant, a dû s’occuper seul de son père amoindri et rendu amer par une grave maladie), Zack est pourtant bien décidé à résoudre cette énigme. Quitte à faire cavalier seul. Mais alors que les massacres se poursuivent, Zack le «loup solitaire» s’aperçoit qu’il risque d’être confronté à bien plus féroce que lui. »

 
Ce roman est très fortement ancré dans l’actualité. Les auteurs nous plongent dans les bas-fonds de Stockholm, ici les salons de massage/prostitution avec bien sûr en toile de fond la traite des femmes, l’exploitation de la misère des réfugiés… la criminalité mondialisée avec des mafias qui s’implantent, se délocalisent au gré des conflits qui déstabilisent la planète, à l’instar des multinationales plus légales, leur connexion (toujours !) avec les puissants de ce monde, les extrémistes racistes…

 
Tous ces éléments qui serviront à l’enquête sont posés dans un décor où bien d’autres maux sont évoqués : la drogue, la violence dans les cités, les terroristes islamistes, les attentats… comme des réalités incontournables, des éléments hélas bien réels de notre monde… En filigrane se dresse un portrait peu réjouissant de la Suède (comme chez Mankell) qui, malgré les fantasmes sur le modèle scandinave, s’avère être en butte aux mêmes maux que les autres pays occidentaux. Et cela sans lourdeur, juste un constat sans illusion, réaliste qui contribue à augmenter la violence et la tension de ce roman.

 
Et de la tension, il y en a !

 
Zack Herry, flic d’élite mais aussi junkie en train de plonger, nous entraîne dans son enquête sur un rythme trépidant, survitaminé (et ses vitamines sont loin d’être bio !!!). Il se lance dans l’action avant de réfléchir, fonce dans le tas, se met en danger et met en péril les autres…. un flic destroy et rock n’ roll dont le moteur est la rage, décuplée par le cocktail coke/amphets (ou autres produits, je ne suis pas pharmacienne) et qui n’hésite pas à combattre le mal avec ses propres armes. Mais ce n’est pas un gros bourrin, il y a chez lui des failles, des blessures, une empathie énorme envers les victimes, un sens aigu de sa responsabilité voire de sa culpabilité qui le rendent extrêmement attachant. Son personnage correspond à l’archétype du « flic alcoolique » fréquent dans les polars mais rajeuni et il fonctionne car il est crédible et s’intègre parfaitement au monde tristement authentique dans lequel il évolue.

 
Et les autres personnages sont à l’avenant, bien campés avec des histoires réalistes parfois douloureuses, des blessures et des moments où ils perdent pied face aux horreurs auxquelles ils sont confrontés : des humains, quoi ! Deniz, sa coéquipière, réfugiée turque, est un très beau personnage. Ses autres collègues ne sont pas en reste: Rudolf qui a perdu la vue, Sirpa la pro de l’informatique… Plus Abdula, son ami d’enfance et dealer, Ester la fille de sa voisine dépressive et alcoolique… Toute une galerie de personnages cabossés, attachants qui pourront être développés dans les prochains tomes…

 
En plus l’enquête est menée tambour battant, dans une course contre la montre affreuse car la maîtrise des nouvelles technologies n’exclut absolument pas la barbarie la plus moyenâgeuse et les cadavres s’accumulent rapidement ! Aucun temps mort, tout s’enchaîne, tout se tient : l’enquête autant que les personnages.

 
Humanité, violence et addictions, 100% adrénaline !

 
Bien joué, messieurs les auteurs, me voilà accro dès la première dose !

 
Raccoon

 

SI TOUS LES DIEUX NOUS ABANDONNENT de Patrick Delperdange/Série Noire

Et il semblerait donc que la campagne devienne le nouveau territoire à la mode du roman noir si l’on voit les sorties des maisons d’édition ces derniers mois.

Après les bouseux ricains des dernières années défoncés à la meth et auteurs des pire outrances, sont arrivés les ruraux français avec un ton moins destroy et un petit côté poétique et philosophe, le fameux bons sens des gens du terroir ce qui me fait parfois bien sourire, pour rester poli, en notant les  élans d’ admiration de certains citadins s’extasiant devant la vie à la campagne et voyant en ces rustres solitaires, loin de tout et abandonnés de tous, les nouveaux héros romantiques modernes avec leur bon sens et leur vie en harmonie avec la nature et ses cycles.

Je vais me faire encore des amis mais tous ceux (les lecteurs) qui vantent ces nouveaux « Indiens » devraient venir vivre un peu dans nos campagnes au milieu de l’hiver plutôt que pendant la belle saison. La campagne, et je sais de quoi je parle, ce n’est pas l’Eden que s’imaginent certains bobos après la lecture de certains romans ou un bref passage en ciré jaune et bottes Aigle, pour mon coin. La campagne,  comme la ville, c’est aussi parfois très déprimant, c’est souvent dur de par cette désertification voulue par un pouvoir bien trop centralisateur depuis des décennies et si peu sentimental pour des raisons économiques avec la fermeture des écoles ( la pire des calamités), le départ des services publics, l’absence de services de santé de proximité, le match de foot du dimanche comme seul rendez-vous dominical en dehors de la messe. Et puis les mentalités parfois… les urnes bourrées de votes fachos dans des villages où on n’a pourtant jamais vu un émigré… Certains romans puent la contrefaçon comme le pitoyable film « les petits mouchoirs » et d’autres sonnent authentiques, vous racontent des vraies vies sans la rosée dans l’herbe du matin, la brise sur la lande tourmentée, sans cette imagerie déplacée qui donne à penser qu’à la campagne, tout le monde serait un peu poète.

Et ce roman de Patrick Delperdange, qui est loin d’être un débutant, sonne vrai, on y décrit la campagne belge mais ça pourrait être aussi la France ni belle ni moche ni accueillante ni hostile, une terre qui est le théâtre des peines et des joies de ses habitants et qui n’a finalement de charme que pour les touristes, un sanctuaire qui rassure mais emprisonne aussi. Et dans ce coin de Belgique, une fille qui fuit, un vieux qui s’ennuie à mourir et un pauvre gars qui se prend pour un cador. Leurs routes déjà bien accidentées vont se croiser pour le meilleur pensent-ils et pour le pire évidemment.

Pas de descriptions léchées, pas de couchers de soleil bucoliques, des existences bousillées par l’usure, les mauvais choix, les mauvais gestes qui n’en font pas des crapules mais… Tout banalement, la réalité monotone, le poids des ans pour l’un, de la bêtise pour l’autre et la fuite pour la dernière et ces trois-là vont tenter de s’en sortir, égoïstement, révélant leur piètre côté sombre.

Alors, ce n’est pas un bouquin qui va vous rendre euphorique mais c’est un vrai bon roman avec des gens que vous pourriez connaître dans des galères ordinaires avec des réactions parfois  stupides et finalement bien humaines… dans un coin où tous les dieux se sont barrés, et grand bien leur fasse d’ailleurs, depuis des lustres.

Humain!

Wollanup.

PS1: Superbe couverture!

PS2: La Belgique, j’aime bien: la zik, les polars mais pas touche à notre Euro en juin!

« I don’t know, oh I don’t know
Where you’ve gone now
I belong, I still belong
To this here and now. »

PUKHTU PRIMO de DOA/Série noire

« Le terme pukhtu renvoie aux valeurs fondamentales du peuple pachtoune, l’honneur personnel – ghairat – et celui des siens, de sa tribu – izzat. Dire d’un homme qu’il n’a pas de pukhtu est une injure mortelle. Pukhtu est l’histoire d’un père qui, comme tous les pères, craint de se voir privé de ses enfants par la folie de son époque. Non, plutôt d’une jeune femme que le remords et la culpabilité abîment. Ou peut-être d’un fils, éloigné de sa famille par la force du destin. À moins qu’il ne s’agisse de celle d’un homme cherchant à redonner un sens à sa vie. Elle se passe en Asie centrale, en Afrique, en Amérique du Nord, en Europe et raconte des guerres ouvertes et sanglantes, des conflits plus secrets, contre la terreur, le trafic de drogue, et des combats intimes, avec soi-même, pour rester debout et survivre. C’est une histoire de maintenant, à l’ombre du monde et pourtant terriblement dans le monde. Elle met en scène des citoyens clandestins. »

Quasi inclassable, cet écrit pourrait avoir des affiliations avec « Je suis Pilgrim » mais, car il y a un mais, l’auteur a enfanté un docu-fiction d’une rigueur, de détails techniques et narratifs exacerbés. Le résultat présente et exploite des thématiques lourdes et complexes que sont la géopolitique, les conflits armés modernes, les arcanes des politiques dévoyés sans se départir d’une peinture réaliste et impressionniste des personnages prépondérants au récit. L’entrée, l’immersion dans cette brique n’est pas initialement chose aisée mais en appui de glossaires, de cartes, de listes détaillées des personnages, le lecteur se fondera dans l’univers voulu de DOA. Un écrit magistral de part sa singularité et l’exigence qualitative de son géniteur. Un pari osé réussi!

Chouchou.

 

 

 

 

 

EMPTY MILE de Matthew Stokoe à la Série noire.

Une sacrée belle surprise que ce second roman à la Série Noire de l’Américain qui avait vraiment défrayé la chronique en 2012 avec « la belle vie ».Alors concernant la dite œuvre, je suis dans la catégorie des gens qui ont trouvé ce bouquin dégueulasse, extrêmement complaisant avec un auteur très doué pour nous montrer l’ignominie de façon crue et incapable de la suggérer un tant soit peu intelligemment. Et puis pour tout dire crument l’histoire d’un type qui se fait enculer par tout ce qui a un minimum d’influence à Hollywood et dont le plaisir est de copuler avec des cadavres n’a pas d’emblée toute ma sympathie et l’identification au héros n’a aucune chance de voir le jour. Je trouvais à l’époque cela assez dommage parce que le roman, par ailleurs, se lisait bien. Bla bla bla pour tout simplement expliquer que cette deuxième livraison de Strokoe ne recevait pas tous mes suffrages au départ.

Extrait de la 4ème de couverture :

Quand Johnny Richardson revient à Oakridge, il n’a qu’une idée en tête : réparer la terrible erreur qui l’a poussé à s’exiler de sa ville natale pendant huit ans. Mais renouer avec le passé peut être une entreprise risquée dans l’Amérique provinciale. Lorsqu’une expérience sexuelle anodine pousse au suicide la femme d’une personnalité locale, Johnny devient la cible d’une vendetta qui menace de détruire l’existence fragile qu’il s’est bâtie au cœur des anciennes collines aurifères de la Californie du Nord. En possession d’un étrange terrain légué par son père disparu sans laisser de traces, Johnny devra éclaircir ces mystères pour protéger ceux qu’il aime. Mais ses efforts auront des conséquences funestes. Il sera alors non seulement confronté à ses propres démons, mais à la nature même de la culpabilité.

Et alors Strokoe est un sacré bon romancier, il a réussi un livre impeccable, un polar nickel qu’on ne peut qu’encenser. Une sacrée trouvaille de la Série Noire, des auteurs capables de se renouveler de la sorte ne sont pas légion. Je n’ai pas lu la chronique du Boss mais je suis sûr qu’il a été emballé, il l’était déjà avant…

On a ici toute la chaleur qui manquait dans l’autre.

C’est tout d’abord un polar américain très classique avec l’histoire d’un type qui rentre chez lui après des années d’exil et souvent d’errance et qui retrouve tous ceux qu’il a lâchement abandonné quelques années avant : parents, fratrie, petite amie… ce thème de la rédemption qui commence à vraiment me lasser et puis tout de suite, bien avant les personnages, on voit la tragédie qui est en train de se préparer et vers laquelle ils foncent aveuglement et on a là la démonstration du talent d’ un écrivain majeur. De toute façon, c’est vraiment bien écrit, pas beau, on n’est pas chez Ron Rash, mais bien avec l’ambiance qu’il veut créer. J’ai vraiment été entraîné, enchaîné dans ce déferlement de malheurs qui frappent les héros, pas pu les lâcher.

C’est aussi un dépaysement assuré avec la découverte d’une Californie à mille lieux de la frime de LA et des séries américaines de la TNT, une Californie où on peut encore se faire attaquer par des ours dans les bois, où on cherche encore de l’or dans des rivières autrefois magiques, une Californie où on voit avec la crise, comme chez nous, un basculement vers la paupérisation des classes moyennes autrefois épargnées, ceci provoquant des actes insensés, démesurés de la part des plus fragiles ou des plus démunis. On se croirait dans les chansons de Springsteen même si on est loin du New Jersey.

On rencontre aussi des personnages extraordinaires, le couple formé du frère handicapé de Johnny, Stan et de Rosie est absolument inoubliable, une ode à l’amour, à la beauté, l’espoir renouvelé de jours meilleurs tant qu’il restera des gens ainsi illuminés par la grâce. De l’émotion, damned, de la grosse qui vous prend les tripes, vous déchire le cœur.

J’ai donc beaucoup aimé mais il y a quand même des détails qui m’ont chagriné et que je ne peux qu’évoquer de façon très évasive. Un des personnages est mal traité à mon avis et c’est une faiblesse parce que c’était déjà le cas dans le dernier roman. D’autre part, je n’ai pas compris, mais alors pas du tout et cela m’a gêné pendant quelques pages, une des décisions de Johnny et Marla.

C’est un roman très sombre avec ces deux anges qui évoluent dans un monde où tous les protagonistes, bons ou méchants, ont en commun une lourde culpabilité qui va favoriser le déclenchement d’ une pénible tragédie irrémédiable qu’on vit hypnotisé se demandant ce qui pourrait mettre un terme au désastre. Tous les sentiments comme le doute, la vengeance, le remords, la tristesse… sont ici exacerbés et vous explosent à la figure.

Un bon polar tendu et très tordu.

Wollanup

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