Chroniques noires et partisanes

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CLASSE DANGEREUSE de Patrick de Lassagne/ La Manufacture de Livres.

Dans le sillage de quatre potos de la banlieue Sud de Paris, on navigue entre Rock vintage et opération la débrouille où la rue est un art de vivre…

« Banlieue Sud, Eric, Nono, Bûche et Catman rêvent aux exploits de Mesrine et de Besse dans cette France de la fin des années Giscard, cette France qui “a peur” .

Avec ses potes, c’est les virées sur les Bleues aux moteurs kités, les Derbis qui s’arrachent sur le bitume de Rungis ou de Gentilly. Entre les sorties à la Foire de Trône qui virent souvent à la baston avec les teddy boys, rockers, fifties, cats,et autres Hell’s Angels, les vols et les cambriolages, la bande se prend à imaginer des exploits plus costauds. Mais avant de devenir des hommes, des vrais, il faut en passer par les bagarres avec les bandes rivales, avec l’apprentissage de la vie, et de la mort. Certains devront remiser les santiags et les blousons et mener la vie des “boulots”. D’autres prendront le chemin qui mène directement en Centrale ou au cimetière de Gentilly. »

Lisser la calotte au Pento, nippé comme de bien entendu du Perfecto, à lacets signe hiérarchique, ajusté ou chouravé, en callotant des quilles de Valstar au bouchon rouge direct la consigne, décalaminer les pots Polini des meules au carbu gonflé, avoir comme religion le Rock, le vrai de Gene Vincent et consorts. Se frictionner dans d’homériques bastons où généralement le surnom de tribu correspond aux attributs dans cet exercice démonstratif d’une virilité incontournable. La traversée de ces villes dortoirs du Sud de la capitale reste aussi le prétexte à l’histoire d’une bande d’amis qui sont unis   par des valeurs simples mais rigides.

La fusion réussie entre Boudard et Margerin s’exprime dans ce ton, ce phrasé des années 80, avec une verdure de termes propre à l’époque et au milieu. Les cités ouvrières sont le terreau d’une culture marginale qui bien souvent sont précurseurs d’une culture recherchée par les amateurs de frissons, de nouveautés, de souffle revigorant. L’histoire de buddies, pour certains, de lascars, pour d’autres, est bien finalement l’histoire de quatre amis qui traverseront les affres d’une vie amendés du corset d’une société moribonde.

Emporté par la verve, on plonge dans une époque, avec une certaine nostalgie, et l’on se remémore des tranches d’existence gravées dans nos consciences. Parfait sous titres à l’ouvrage photographique de Yan Morvan « Les Blousons Noirs ».

La jeunesse d’hier est la jeunesse d’ aujourd’hui…

Chouchou.

 

INFLAMMATION d’Eric Maneval / La Manufacture de Livres Collection Territori

La tectonique des plaques caractérise l’ensemble des mouvements des plaques plus ou moins rigides constituant la lithosphère terrestre. S’impliquent des mouvements de convection et des points de divergence. L’analogie face au déroulé du récit haletant d’Eric Maneval m’apparaissait comme autant de frictions, de doutes quant à la rencontre d’individus ayant un lien ténu pour certains et fort pour d’autres. Mais les surprises, les inflexions brutales, les découvertes insensées seront de mise dans un tourbillon d’où la lutte reste vaine….

« Je leur dirai que leur maman est partie et qu’elle a eu un accident. Voilà ce qui s’est passé, les enfants. Maman a eu un accident et elle est tombée dans la rivière. C’est la pure vérité. Elle est partie, et surtout ne me demandez pas pourquoi. Ne me demandez jamais pourquoi, parce que je n’en sais rien et ça me rend fou.

Liz disparaît un soir d’orage violent. Jean a tout juste le temps de la voir prendre le volant et s’enfuir sous les trombes d’eau.

Dans le courant de la nuit, une fois la ligne téléphonique rétablie, la voix de Liz hurlera dans un message : « Pardon, Jean ! Pardon ! »

Toutes les questions qui se mettront à hanter Jean à partir de cette nuit-là ne le mèneront qu’à l’angoisse et au doute, car on ne sait jamais si ce que l’on voit, d’autres le voient aussi. Et s’ils le voient, on n’est jamais certain qu’ils l’interprètent de la même façon que nous. Nous écoutons ce qu’ils en disent et nous continuons de croire ce que l’on a vu, mais qu’en est-il au juste ? On ne sait pas. Il en va ainsi des paysages, des choses et des êtres. Parfois des êtres qui nous entourent. Parfois de ceux qu’on aime plus que tout au monde depuis des années. »

Eric Maneval bouquiniste, guitariste et veilleur de nuit vivant à Marseille a reçu le Prix du polar lycéen d’Aubusson pour son roman Retour à la Nuit.

En entrant de plein pied dans le drame qui se joue, le lecteur est pris aux jugulaires et l’impression, sans emprunter d’antichambre, est nettement renforcée par le flou, par l’absence de repères géographiques et de détails rassurants autour d’un contexte encore indéfini. Un père de famille, heureux par bien des aspects, voit son épouse disparaître et rapidement conserve ce pressentiment que celle-ci ne reviendra pas. Il doit alors affronter des écueils multiples. L’angoisse de la perte, son repositionnement à l’intérieur de son foyer semble des passages obligés. Mais viennent se greffer des difficultés supplémentaires lestes ouvrant des portes vers l’inconnu. L’effet domino de découvertes effroyables, paradoxalement, galvanise le chef de famille.

Le récit magnifiquement construit, nous ballotte, nous essouffle, nous instille doute et questionnement dans un dédale dont on ose imaginer une issue favorable. Collé à la peine, notre empathie face à la dureté des événements et des rebondissements implose nos pulsations cardiaques, hypersécrète une sueur rance, des reflux gastriques amers. On est désarçonné mais notre propension de lecteur de roman noir se trouve comblée par ce sens narratif, la faculté de construction d’un récit étouffant sous l’égide d’une plume racée.

Terrifiant et troublant…

Chouchou.

P.S : choix de couverture musicale, non pas pour le titre, mais bien par l’atmosphère distillée par le titre choisi.

VAGABOND de Franck Bouysse / La Manufacture de Livres.

On déambule, on cherche une voie, une voix…L’accompagnement dans cette lassitude, dans cette aridité d’un être fracturé par les impasses, érodé par les échecs, les tourments sentimentaux nous conduit irrémédiablement dans une mise en abîme.

« L’homme est traqué.
L’homme joue du blues chaque soir dans un obscur bar de la rue des Martyrs à Limoges. 
Lorsqu’il dérive vers son hôtel, au milieu de la nuit, il lui arrive de dialoguer avec des clochards et autres esprits égarés. 
Il lui arrive de s’effondrer sur les pavés des ruelles antiques et de s’endormir, ivre ou épuisé. 
Il lui arrive aussi de ne jouer sur scène que pour une femme qu’il semble être le seul à voir.
Mais l’homme est traqué
 pas par un tueur. Ni par un flic. Quelque chose comme des ombres. »

L’auteur en ponctuant sa prose d’un ton écarlate, par le biais rhétorique de la Numération Formule Sanguine, densifie son propos et y adjoint un prisme de lecture tendu et fragile. Ce fil rouge encense les sens, crédite les humeurs d’une viscosité prompte aux thrombus. Caillots tensionnels qui bloquent les sentiments emplis d’acrimonies, de rancœurs.

On suit cette progression de ce musicos sans avenir, sans ambition, sans autre but que de survivre. Pourchassé par des fantômes lui retirant son libre arbitre et sa bienveillance pour autrui il se délite aux yeux de chimères faites d’émotions perdues et de résidus amoureux.

Derrière les paravents d’une pudeur incarnée par une solitude amère et emplis d’une mélancolie envahissante, son chemin n’a qu’un seul but et ce sera son chemin de croix.

Comme le présente Franck Bouysse, en citation des pages de garde de l’ouvrage auquel je ne peux m’empêcher de m’y référer à mon tour, pour ce qu’il représente à mes yeux et dans mon champ musical :

J’ai fait la saison

Dans cette boîte crânienne

Tes pensées, je les faisais miennes

T’accaparer, seulement t’accaparer

D’estrade en estrade

J’ai fait danser tant de malentendus

Des kilomètres de vie en rose

Alain Bashung

La nuit Je mens

Bouleversant et rouge.

Chouchou.

 

LE BON CAMP d’Eric Guillon / La Manufacture de Livres.

Entrez dans cette période de notre histoire dualiste où le manichéisme est comme une roulette russe. Duel des pôles géographiques de l’hexagone, duel des hommes qui s’affrontent au péril de leurs idéaux, de leurs valeurs cardinales d’existences. La morale de l’époque n’est pas aussi binaire que l’on pourrait croire et les brouillards entre les différents camps peuvent être denses….

« En sang, enfermé dans une cave où il a été passé à tabac, conscient qu’il va bientôt mourir, un homme, Joseph, se souvient de sa vie…

Ancien combattant des Brigades Internationales devenu contrebandier, militant communiste, Joseph va connaître pendant la guerre la clandestinité. Puis, fréquente la pègre et fait la connaissance de Lise, prostituée dont le mac est incarcéré. Arrêté pour détention d’armes et soupçonné appartenir à la résistance, il est incarcéré. Il s’évade avec Antoine et fait connaissance d’Abel Danos et de la bande de Bony Lafont. Antoine réussit à le planquer à la Libération. Jo va participer en marge aux opérations de la désormais fameuse bande des Tractions Avant.. Puis, briseur de grèves au sein de la bande Guérini et Cie, il passe aux premiers braquages. Mais recherché par la police et ses anciens amis communistes ; il est contraint de se réfugier en Algérie avec l’aide d’Antoine qui lui confie la gestion d’une maison close. Pendant l’insurrection algérienne, Joseph participe aux trafics et faux trafic d’armes menés par la DST pour le compte du FLN….

Qui sont ceux qui l’ont enfermé et qui s’apprêtent à le tuer ? Tantôt résistant, tantôt avec les collabos, tantôt avec les flics, tantôt chez les voyous, est ce qu’il a encore choisi le bon camp ? »

L’auteur spécialiste, historien du Milieu Français et qui a publié en 2006 Abel Danos, Entre Résistance et Gestapo, tend à montrer ou démontrer par cet œuvre romanesque que la frontière, la couleur pouvaient se confondre entre ces deux entités. Son récit qui met en avant ce Jo balancé dans les cordes de sa conscience, brinquebalé dans les circonvolutions de son inconscient, nous éclaire au briquet tempête des turpitudes, des questionnements de l’époque.

Entre ciel et terre, entre acide et sucré, silence et fureur, son parcours emprunte des directions, parfois confuses, dont les vecteurs illustrés sont bien l’amitié, les espoirs déçus, les phantasmes d’un futur idéalisé. Par le truchement de flash-back rétrospectifs, Jo nous convie dans son voyage truffé d’opération coup de poing, de prise de positions politiques et au gré des attirances et autres hormones vers des relations amoureuses jouant différentes partitions.

Sans loi mais avec foi Jo trace sa route et se remémore ses années de funambule jonglant avec le feu.

Historique et illustratif l’ouvrage nous berce de ces illusions que l’on pensait évanouies… !

Chouchou.

 

LES VENTS BARBARES de Philippe Chlous / La manufacture de livres.

Descente dans ce roman historique noir au cœur sanglant de la révolution bolchevique où s’affrontent les tsaristes au mouvement rouge.

« Petit père… Pauvre petit père… Pourquoi ne pas nous avoir avoué que tu es bolchevik ? On t’aurait tué, mais on aurait peut-être épargné ta femme et ton petit… Maintenant c’est trop tard…
Le soldat serre la nuque du paysan.
— Regarde ce que tu nous obliges à faire… »
En 1968, un haut dirigeant du KGB révèle à son fils sa véritable histoire. Celle d’un enfant sibérien, en pleine guerre civile russe en 1920. Témoin du meurtre de ses parents par des Cosaques, il ne devra sa survie qu’à l’intervention d’un étrange cavalier : le général von Ungern-Stenberg, resté dans l’Histoire sour le nom du « Baron sanglant. »

Philippe Chlous auteur, journaliste, reporter, producteur de documentaires aurait eu l’idée de l’écriture et du sujet de cette ouvrage en contrepoint d’un reportage sur les enfants soldats.

L’enfant déraciné n’a plus de chez lui, transbahuté au gré des volontés du baron, il se fait à sa nouvelle destinée. Il ne se retourne que très rarement. Il tend mille fois la joue, attifé des étoffes glanées de ci de là. Il porte sa croix byzantine comme son maître la porte en étendard. D’ Ourga aux confins des méandres frontalières sino-russes, il se construit sur les ruines des combats. Pas de popes, de tuteur, hormis le Mongol fidèle, épris de littérature il conserve l’humanité vitale dans ces charniers, ses geôles, ses exactions jonchant son parcours. Pas de ce temps qui bout comme un faitout de fonte préparant le bortsch, il se retourne brutalement sur son sillon laissé par la violence des hommes. Il percute le temps, il percute les consciences, il percute la réalité. Sans acrimonie il accepte son chemin, le personnage qu’il est, qu’on lui construit. L’ensemble de son histoire se fonde sur la cruauté, la pyromanie d’un homme voué aux gémonies mais qui présentera une aura paradoxalement constructive et constitutive de son cap politique et d’homme ! Transporté dans les steppes à dos de chevaux rudes et résistants à la fureur, on s’imprègne irrémédiablement de cette simili-hagiographie de deux êtres qui n’avaient pas lieu de se rencontrer, et qui plus est de faire un bout de chemin ensemble…

Sans nul doute j’ai adhéré à la démarche de l’auteur et je me suis persuadé qu’outre la vision historique comme fondement, se présentait à moi un tête à tête entouré d’un halo macabre dans ce déchaînement de violences, de l’aliénation humaine.

Noir, prenant, éclairant sur une période sombre de la construction de l’Europe orientale.

Chouchou.

PLATEAU de Franck Bouysse/la manufacture de livres

Sans ambages et sans emprunter des sentes non balisées cet écrit m’a enthousiasmé !  Tant par son style que par ses thématiques, l’auteur a su tisser un canevas juste et tout simplement littéraire.

« Plateau, c’est un hameau en Haute-Corrèze où réside un couple de vieux paysans, Virgile et Judith.Judith est maintenant atteinte d’Alzheimer, elle oublie tout sauf une chose : elle a mal vécu l’absence d’enfant dans le foyer.Le couple a élevé Georges, ce neveu dont les parents sont morts d’un accident de voiture alors qu’il avait cinq ans.Maintenant Georges vit dans une caravane face à la maison de Virgile et Judith.Alors lorsqu’une jeune femme rencontrée sur internet, emménage chez Georges, lorsqu’un ancien boxeur, Karl, tiraillé entre ses pulsions sexuelles et sa croyance en Dieu vient s’installer dans une maison du hameau et qu’un mystérieux chasseur sans visage rôde alentour, Plateau prend des allures de village où toutes les passions se déchaînent.”

On aborde cet oeuvre dans le creuset du tourment de personnages perclus de secrets, de non-dits et de passés lourds à soutenir.

On les déteste, on les conspue, on les méprise, on les comprend avec une empathie certaine… La gravitation de ces êtres n’a rien de naturelle elles se renvoient dos à dos à leurs tourments respectifs où manquent cruellement écoute et  dialogues. Le cadre de vie, les caractères inhérents à ses landes rugueuses voire inhospitalières fondent ces symptômes et le déroulement de cette fuite en avant.

J’y ai distingué des bribes, des tournures me faisant évoquer des textes d’Antoine Blondin, “Un balcon en forêt” de Julien Gracq. Mais nullement notre esprit et l’auteur convergent vers “Une humeur vagabonde” ou “Quat’ saisons”. La rudesse, la masse des souffrances conjuguées confère à l’écrit une trame concrète de roman noir. L’auteur a conquis mon esprit par son champ lexical, l’univers et l’ambiance dépeints. Ce retour aux sources concerne la plupart car on a tous en nous cette part terrienne, un caractère taiseux refoulé ou exacerbé… Ma plongée dans cette nature hostile et ces hommes lardés de rancœurs, de noirceur, de déviances  m’a paradoxalement transporté vers des souvenirs enfouis dans mon cerveau reptilien. Transporté aussi et, surtout, par ce lyrisme imparable gainé d’une poésie naturaliste. Franck Bouysse est de la trempe de tout ces auteurs nord américains du nature writing. Ébloui par cette prose sombre mes pensées ont vagabondé inéluctablement vers ces contrées rugueuses mais où regorgent des trésors écologiques et sensoriels.

La trace de ce bouquin me laissera comme des lacérations du mûrier ronce à la conquête du graal de baies convoitées pour me laisser une saveur complexe d’onctuosité, de rugosité, d’acidité et de  plaisir sucré.

Il en vient à considérer que tout homme est fait pour aller au devant du mystère , que l’immobilité ne vaut rien, qu’elle ne sert qu’à assouvir les pulsions de vie. Paradigme universel du vecteur de la destinée…

Chouchou.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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