Chroniques noires et partisanes

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BUNGALOW d’Antoine Philias / Editions Asphalte.

La question se pose. Antoine Philias est-il écrivain ou ethnologue ? Après nous avoir décrypté les codes d’une zone commerciale achalandée pour les bien nommés chalands (Plexiglas, chez Asphalte en 2023), voire nous expliquer ensuite les affres de la liberté retrouvée par une horde de wallabys en Île-de-France (Walabi chez le même éditeur en 2025), le voici dérivant jusqu’au bord de mer, là où chacun change de bord pour quelques semaines de congés chèrement payées, là où déborde de tous les bords la France du Tour de la même France et celle de l’apéro sous une tonnelle d’un Bungalow côtier. À bord, moussaillons !
Antoine et son Elliot fétiche, quant à eux, ne virent pas de bord. Leur goguenarde et tristounette Société du spectacle humain reste conforme à celle annoncée de longue date par un autre Guy, « de bord ». On les retrouve donc en terrasse, l’été, plage de la Parée, Brétignolles-sur-Mer, Vendée DC. Le décor est avenant. Les personnages secondaires ne le sont pas moins : tous taillés pour la Série B, comme bord, bedonnant ou Bidochon. Notons en passant que Bungalow excelle dans l’art de la belle digression. Le fil conducteur et l’histoire épinière importent peu finalement. Elliot rencontre Sacha. Romane meets Camille, puis Alba. Le festival musical Rock’n’Beer succède à celui de la 7ème Vague. De la digue de la Sauzaie à celle du Marais Girard, l’Atlantique sourit de tous ses ressacs dentelés. La frange la plus franchouillarde du panel digère mieux les merguez de son barbecue que la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques. Mais ce n’est pas pire qu’ailleurs. Tout va bien : le soleil brille, brille, brille, entonnent en cœur les rescapés du Pont de la rivière Kwaï et ceux du pont du 14 juillet. Raccourci facile du coup, pour évoquer le présent feu d’artifice mené par un Antoine Philias en grande forme. Pas sûr que son camping fasse autant d’émules que celui de Fabien Onteniente et Franck Dubosc. Mais nos esprits chafouins trouveront matière à y paresser, à y observer derrière des verres fumés la danse des canards, la danse des paons ou celle du ventre, dilaté à la bière, aux coquillages et crustacés. Là où « sur la plage abandonnée » effeuillage et embrassés « déplorent chaque perte de l’été ». Et on pourrait continuer ainsi à en faire des tonnes…
On se laissera juste bercer par des températures clémentes et des formules amènes. Les pastels d’Antoine Philias ne s’autorisent aucune caricature. Jamais le trait n’est grossi ou grossier. Les estivants en prennent certes pour leur grade, mais sans morfler plus que de raison. Après tout, ils y ont bien droit à ces vacances, obtenues dans la lutte et le sang par leurs aïeuls, sur ce bout de littoral accueillant, équidistant de Saint-Gilles-Croix-de-Vie et des Sables d’Olonne. Familles recomposées, retraités décomposés : laissons-les en paix, servis comme des pachas, par une jeune génération narquoise qui, elle, combine gentiment jobs d’été et amours du même nom. Entre deux vacations, eux aussi profitent. Saisonnier au tabac du coin, Elliot est l’un de ces valets consentants. Et c’est là, entre consentement et abandon qu’il laissera quelques plumes, sans pour autant se départir de son éternel laid-back mood.
Les jours passent, les aoûtiens se surpassent, la rentrée menace, le décor délasse, nos sourires s’y prélassent… Elliot angoisse, un peu quand même, à l’idée de perdre le beau Sacha, de perdre son temps, de perdre dans les rétros les dernières bribes d’une jeunesse déjà consumée.

JLM

MARSEILLE-MONTANA EXPRESS de Cédric Fabre / Melmac Editions.

Journaliste, romancier, musicien, essayiste : raconter Cédric Fabre nous prendrait des lustres. Alors essayons de le résumer par les principales étapes d’une bibliographie substantielle, semée au fil des ans entre une naissance en 1968 au Sénégal et une installation, peut-être définitive, à Marseille, limon de ses ancêtres, en 1997. On se souviendra donc côté fiction de La Commune des minots en Série Noire, de ce Dernier rock avant la guerre chez Rail Noir ou de Marseille’s burning à La Manufacture de Livres, d’incursions en littérature jeunesse telles que Spoil!, La Fabrique des héros ou L’Invention du futur chez Faction, voire de ses galons de directeur d’ouvrage pour le très recommandable recueil collectif Marseille Noir chez Asphalte. Oui, c’est dense. Mais tout ceci élude néanmoins le principal trait de caractère du personnage. Sans doute le principal : celui de fan invétéré, de gamin sans cesse émerveillé, de voyageur impénitent, capable de faire le tour du monde pour un groupuscule punk ou un auteur américain reclus au fin fond du Midwest. C’est sur ces respectables et lumineux travers que se construit le présent Marseille-Montana Express, évident clin d’œil au Tokyo-Montana Express de Richard Brautigan. De fait, il ne s’agit pas d’un roman mais d’un carnet de voyage rédigé en aval d’un road trip au cœur du meilleur de la littérature noire et de la sève génésiaque du western moderne.
Le petit bimoteur à hélices atterrit sur la piste surchauffée de Missoula, versant ouest du Montana, et l’immersion est immédiate. À flanc de Rocheuses, entre jeunesse universitaire et vieux cowboys traditionalistes, la ville brasse les générations et les étapes de la cristallisation des USA. Les décors qui ont nourri et nourrissent encore James Lee Burke, Richard Hugo, James Crumley, Thomas McGuane, Rick Bass, James Welch, William Kittredge, Robert Sims Reid, Jim ou Jamie Harrison, défilent. Les voies empruntées par tous ces patronymes essentiels se croisent et s’enchevêtrent en un élégant « memoir » comme disent les yankees pour qualifier ce genre de textes bâtis sur un thème donné et sur les souvenirs personnels engrangés, sans besoin d’érudition didactique ni de recherche d’exhaustivité. On en apprend pourtant beaucoup en 90 pages denses et déclinées sur un adéquat ton de routard : « la route c’est le centre et le cœur de l’Amérique ». Sur la route donc, pour saluer Kerouac en passant, on retrouve les piliers précités de la contre-culture locale, à l’ombre d’une friche ou accrochés au comptoir d’un bar, sur la terrasse de leur ranch, au hasard d’une balade downtown ou en territoire blackfeet… Ils impressionnent tous par leur calme et leur gentillesse, n’affichant leurs muscles qu’avec leurs mots et avec la force tranquille des courants de la Clark Fork River. Ils parlent. Les paysages aussi racontent, comme pour souligner les propos des maîtres d’un réalisme social carabiné. Et Cédric Fabre relaie, avec passion et décontraction. « Ce que nous avons à faire, c’est de profiter de la terre et d’en prendre soin. L’inquiétude nous prive de notre foi et de notre joie, sans rien nous donner en retour », La Fête des fous, James Lee Burke.

JLM

PS: Chez Nyctalopes: UN BREF MOMENT D’ HÉROÏSME de Cédric Fabre / Editions du Sang Neuf.

LES SILENCIEUSES d’Anna McPartlin / Le Cherche Midi.

The Silent Ones

Traduction : Valérie Le Plouhinec

L’océan frappe fort sur ces côtes du sud-ouest de l’Irlande. Le climat redessine sans cesse le littoral à coups de fouet. Mais hélas, si les vents martyrisent effectivement le paysage, les rochers ne sont pas les seuls à trinquer. Les tempêtes y tannent aussi les couennes et endurcissent les âmes. La découverte d’un nourrisson massacré sur une plage s’inscrit dans ce décor aussi beau que violent, aussi sombre qu’enragé. La police locale prend l’affaire en main, ou plutôt la seule fille des forces de l’ordre de Nead Mara, comté de Kerry, se charge des premières constatations et de la sécurisation de la scène de crime. Et être une jeune femme flic, à l’aube des années 80, dans un commissariat irlandais englué dans la testostérone et le machisme n’est pas une sinécure. Mary Shea fait avec, d’habitude cantonnée aux basses besognes et confrontée aux railleries masculines. Jusqu’à ce que l’inspecteur Matt Foley, débarqué de Dublin, fasse d’elle son alter ego sur l’enquête en marche. Preuve que tous les hommes ne sont pas à jeter des falaises, même si les statistiques locales ne rassurent pas et tissent la trame du présent roman.
Les Silencieuses sont ces femmes, mères ou filles, étouffées dans l’ombre d’une société cadenassée par le mâle. Du docteur lubrique aux mufles ordinaires, du flic misogyne à son collègue homophobe, tout le panel toxique défile sous la plume maîtrisée d’Anna McPartlin. De l’autrice nous ne savons pas grand-chose et ne recensons en marge de nos usuelles tablettes noires que la saga familiale Rabbit Hayes (Les Derniers jours de Rabbit Hayes ou Sous un grand ciel bleu). Pour ses premiers pas dans le thriller, la Dublinoise se joue des ornières avec aplomb et tend un porte-voix pour contrer les silences qui bâillonnent encore la condition féminine. Mary devra affronter tous les obstacles, toutes les peurs ou réticences, pour à la fois faire parler les murs et faire taire la vindicte populaire. La première clouée au pilori se prénomme Joyce. Vouée aux gémonies, elle semble bien être la mère, voire la fille-mère (« Mon Dieu quel horreur, quel péché ! »), du bébé supplicié ces dernières heures. Mais est-ce celui de la plage ? Mary démontrera que non et repartira en quête d’une vérité qui fera des vagues, encore des vagues. Toute l’Irlande va tanguer sous le roulis jusqu’à ce que les culpabilités émergent des remous et d’une flopée de personnages annexes adroitement campés. Entre prouver que son job de gardienne de la paix n’est pas un vain mot et redonner droit et fierté à celles ou ceux qui souffrent, Mary bataillera longtemps avant de démêler l’écheveau. Son récit dense, un brin manichéen ou redondant parfois, s’avère néanmoins une louable plongée au cœur des jugements populistes et des rumeurs indélébiles, de la difficulté à assumer ses différences et à ingérer le venin des vies amères.

JLM


SALES GOSSES de Mathieu Lecerf / Harper Collins.

Les silences familiaux et les non-dits provinciaux tueraient-ils plus que l’anonymat et vacarme citadins ? Simon François avec La Proie et la meute ou La Plupart des hommes et Mathilde Beaussault avec Les Saules ou La Colline y ont clairement répondu récemment. Après les angles respectivement solognots et bretons des auteurs précités, Mathieu Lecerf enfonce le clou et défriche à la faux une nouvelle voie au cœur des sinistres de traverse. L’histoire est cette fois normande mais toute aussi charpentée d’amertume adolescente.
Hier donc, au mitan des années 80, Jimmy rencontre Sidonie et la symbiose trouble est instantanée entre les deux gamins. Appelons ça de l’amour, même si leur jeune âge n’en interprète pas encore toutes les nuances. Mais la jolie, voire lumineuse, Sidonie perd la vie et l’innocence sous les coups pervers et supposés du daron de Jimmy. Trois décennies plus tard, celui-ci reçoit une dernière missive du paternel incarcéré lui jurant corps et âme ne pas être responsable du meurtre dirimant. Bousculé par les mots du patriarche mourant, Jimmy décide de retourner au pays, quelque part entre Elbeuf, Le Thuit de l’Oison et la Saussaye, pour démêler l’écheveau de doutes qui entrave sa vie. Il comprend vite que retourner la terre maternelle à la bêche n’est pas sans conséquence. Du limon émergent bientôt vieilles rancœurs et secrets imputrescibles. Les souvenirs d’enfance plutôt souriants effleurent, mais l’adolescence ravagée s’impose. Les premiers copains s’effacent et les années d’initiation tournent à l’aigre dès lors que les rêves se confrontent au réel. Les gentilles escarmouches enfantines laissent la place à de plus sévères tragédies. Le drame majeur fait tout voler en éclats et Jimmy en est encore là lorsqu’il retrouve les lieux après plus d’un tiers de siècle. Avec un géniteur assassin et violeur, le gamin s’est construit de guingois et tangue en devenant adulte. D’une époque à l’autre, Mathieu Lecerf opère une intéressante métamorphose des mots. Ceux du petit Jimmy, pleins de couleurs, tournent au gris lorsque la quarantaine surgit. La mue des voix et des convictions pousse le fils à remettre ses pas dans ceux du père. Pour comprendre d’abord, pour prouver la non-culpabilité ensuite, jusqu’à un dénouement forcément clanique, qu’évidemment nous tairons.
Après une trilogie remarquée au service du thriller parisien (La Part du démon, Au royaume des cris et La Mort dans l’âme chez Robert Laffont et Pocket pour leur version poche), Mathieu Lecerf s’attaque avec ces Sales gosses à une ruralité non moins noire et aux dangers de la promiscuité en vase clos et agreste. Si le personnage central du gosse introverti devenu écrivain en bout de course est un tantinet entendu, le traitement adéquat d’épineux sujets tels que les relations entre les générations ou les impossibles rédemptions donne corps à un texte appréciable.

JLM

DERRIÈRE LA CHAIR de Stanislas Petrosky / La Manufacture de Livres.

Il faut le télescopage de deux affaires pour que la commissaire Cécilia Rosen et le lieutenant Rachid Kalef reprennent du service en commun. Ils se sont côtoyés aux stups avant qu’un traquenard banlieusard ne laisse Rachid claudiquant, à jamais boiteux après avoir essuyé une méchante salve de kalashnikov. Et puisque donc il faut un télescopage, télescopage il y a. Mortel celui-là, impliquant un car de tourisme et ses cinquante passagers, une citerne et sa cargaison d’essence, un SUV et son malfrat notoire sur le siège conducteur. Personne n’échappe à l’explosion subséquente. Pas même le pendard au volant de la BMW maousse qui, pris en filature, semble s’être délibérément encastré dans le bus. Qu’à cela ne tienne : Rachid et son unité de police d’identification des victimes de catastrophes (UPIVC) le feront parler…
À ce propos, rappelons que Stanislas Petrosky est, dans le civil, enseignant en thanatopraxie et auteur, outre ses nombreux romans noirs (dont L’Affaire de l’Île Barbe ou L’Affaire Echallier désormais disponibles en Folio Policier), d’ouvrages dédiés à l’anthropologie criminelle et à la médecine légale. Autant dire que la crédibilité de ses propos s’avère solidement charpentée et bientôt relayée par les investigations ouvertes par Cécilia. Flic de terrain, celle-ci remonte depuis un moment la piste d’une maffia spécialisée dans les braquages violents et l’usage de travestissements. D’où son surnom de « gang des 1000 visages ». Puis les deux affaires s’imbriquent et s’incrémentent dès lors que la dépouille carbonisée du chauffard suicidaire est susceptible de correspondre aux traits d’un membre imminent de la coterie masquée. Il ne l’est qu’un temps : les hypothèses s’embrument, les identités se confondent, Russes et Ukrainiens pactisent. Le pire de l’Est rallie l’Ouest. La confusion s’instaure, mais l’écriture concise de Stanislas Petrosky gère. Ses mots incisent, statuent, auscultent, rapportent. On pourrait leur reprocher un manque d’esbroufe colorée. Mais on peut aussi en apprécier la rigueur clinique. C’est sans doute le cas de le dire. De fait, entre la narration cartésienne de l’auteur et les explications pointues de l’expert, Derrière la chair recèle tous les arômes conciliables d’un petit noir soigné.

JLM

PS: Derrière la chair est nominé pour le prix du balai d’or 2026 de Richard Contin qui renaît de ses cendres et pour le prix des des Ancres Noires (Le Havre).

CONTINUONS LE DÉBUT de Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Ils sont treize sur la ligne de départ mais seront bien moins nombreux à l’arrivée. Sûr qu’il ne faut pas beaucoup de pages à Marc Villard pour transformer l’élan des starting-blocks en une course éperdue et perdue d’avance vers un destin funeste ou misérable, au mieux sans gloire et tordu. Ҫa ne s’engage effectivement pas bien pour Henri du côté de la Porte de Clignancourt (Le Normandie). Le stock de came de Fofana est planqué chez lui mais s’évapore, comme neige au soleil dirons-nous pour rester dans la poudre blanche. De fait, le train-train miteux d’Henri s’ennuage sévèrement et les douces notes jazzy de son saxophone ne pourront pas couvrir le métal sec des fusils à pompes lorsque ceux-ci viendront prendre la scène d’assaut. Exit Henri. Place à d’autres Gisèle ou Catherine qui ne tiendront guère plus longtemps sur le ring. L’une, guitare en bandoulière, finira dans une benne à ordures, tel un détritus recraché par les aléas de la vie citadine. L’autre, victime d’un contrat sur sa tête bientôt tranchée, n’aura guère le temps de se demander si prendre un Thalis pour Ostende était une bonne idée.
Ils étaient donc treize au départ, essayant de survivre aux treize nouvelles que compte ce nouveau recueil de Marc Villard. Certains arriveront à ne pas trépasser, profiteront d’un genre d’armistice ou d’une porte de sortie en loucedé, certes sans tambour ni trompette pour filer la note bleue chère à l’auteur. Le saxophone de Charlie Parker s’immisce d’ailleurs entre une averse de neige et le souffle mélancolique du vent (L’Oiseau de nuit) pour nous le rappeler. Encore un saxophone, encore de la neige : comme un refrain en blues majeur au cœur d’une partition cohérente. Et question cohérence, Continuons le début n’en manque pas. Tout le monde est là pour morfler, tout le monde au même niveau, plutôt proche du trottoir le niveau, voire du caniveau. Niveau, caniveau, la rime fonctionne et s’intègre au refrain précité.
Balayé d’un uppercut ou renvoyé dans les cordes sans sommation, aucun acteur présent n’échappe aux séquelles et stigmates d’une écriture sobre et aiguisée, sans véhémence ni superfétation. Seule peut-être, la Clem du Paris-Venise ne s’encombre pas de principes pour faire les poches d’un petit voleur de pommes rital. Son job au commissariat de Trappes lui donne sans doute ce droit de s’en tirer sans une égratignure. Iris l’Arlésienne n’a pas cette chance. Son quotidien à elle, c’est serrer les dents. Pas d’sa faute si sa vie vire au rouge : celui du sang des mecs qui lui manquent de respect, celui des taureaux sacrifiés dans l’arène, celui surtout de l’ultime pigment qu’elle recherche pour ses toiles. Rouge est ma couleur nous a dit Marc Villard un jour lointain. Et c’est toujours avec le même plaisir que nous retrouvons aujourd’hui (après d’autres récents Raser les murs en 2022 ou Ciel de réglisse en 2023) l’aisance d’un style unique, charpenté depuis des décennies par une esthétique et poétique économie des mots, par une concision et une musicalité digne des meilleurs sprints binaires du rock’n’roll. À ce propos et en logique addenda, on croise ici l’icône punk Sid Vicious et sa maman, leurs ombres plutôt, soit un fils en cendres et une mère en ruine, pour une version revisitée du No Future, traduite pour le coup en un ironique Continuons le début, puisque le futur n’est pas envisageable…

JLM

Egalement de Marc Villard sur Nyctalopes:

BARBÈS TRILOGIE, TERRE PROMISE, LA MERE NOIRE.

LES VOIES SOUTERRAINES de Sylvain Kermici / Plon.

Le rythme d’abord : au présent et mitraillée en de courtes phrases sans sommation, l’écriture de Sylvain Kermici nous hypnotise et nous entraîne vers ces Voies souterraines qu’il tapisse volontiers de formules en velours. Velvet Underground en somme. Le sujet ensuite : lui n’a rien de douillet ni de confortable. Liz et Joshua endossent la panoplie rugueuse de cette jeunesse en friche, jetée à la marge au moindre aveu de faiblesse, au moindre refus de marcher au pas. Les mots de l’auteur (déjà croisé en Série Noire ou aux Arènes) sont choisis, méticuleux et tranchants, succincts et doux à la fois, tout l’inverse de l’avenir bouché et échevelé qu’il assigne à ses personnages.
De paumés à délinquants, il n’y a qu’un toboggan, plus ou moins savonné, selon le degré de cruauté d’un destin accidenté. Et celui de Liz et Joshua ne connaît pas la clémence. Elle est d’emblée sous le joug d’une schizophrénie galopante, il a la rébellion chevillée au corps. Leur couple de guingois ne peut que foncer dans le mur. D’hôtels borgnes en expédients miteux, ils détalent à l’aveugle et ventre à terre, le monde à leurs trousses, l’adversité collée à leurs basques. Ils ne demandent rien mais ont néanmoins besoin de la nécessaire ration de survie. Alors, la débrouille pousse à la faute : le plongeon subséquent s’annonce vertigineux.
En route, on apprend un peu du passé de chacun. Origines simples pour elle, une famille, Papa, Maman, inquiets bien sûr, mais une folie très vite diagnostiquée, d’abord soignée, puis garrotée derrière les barreaux. Désastre familial pour lui et inéluctable fuite vers un horizon sans illusions. Elle est entravée par des monstres imaginaires et lui par des monstruosités bien réelles. Leurs déséquilibres s’incrémentent et leur amour désespéré enfle au gré des dangers en étau. Ils ne font bientôt plus qu’un. La rapine prend ses aises, dans le métro ou ailleurs, pour rapidement devenir vol qualifié puis extorsions plus carabinées. Ils s’inquiètent pour l’autre, ils inquiètent l’autre. Pourtant, jamais Liz ne verse dans l’hybristophilie. Elle peut certes se méfier de Joshua, ne pas adhérer à tous ses plans tordus, mais leur dichotomie se fait symbiose foudroyante. Jusqu’aux meurtres en série qui, forcément, vous alignent dans la mire des chasseurs ou vous attribuent le rôle du lapin dans les phares. Et, dès lors qu’on devient gibier, ce sont les pièges et collets qui vous signalent le bout du chemin.
Le sujet des amants à la dérive et de la cavale sanglante est classique, exploité depuis Bonnie Parker et Clyde Barrow, voire depuis Adam et Eve, mais Sylvain Kermici réussit pourtant une ode inédite à ces enfants qui ne sont rien et le resteront, condamnés à divaguer au bord du précipice. Liz et Joshua en sont la version ultime et dérisoire, punk par défaut. Selon ces mêmes codes balisés, la fugue finira mal. Mais le traitement habile du thème fait des Voies souterraines un roman attachant et accompli.

JLM

ONE WAY OR ANOTHER de Stéphane Signoret / Melmac Editions.

2024, du côté de Marseille : autant dire qu’on est loin de New-York et de ses seventies génésiaques. Mais Tom n’a qu’en ligne de mire cette unique terre promise, cette terre qui lui est promise depuis qu’il est gamin, cette terre limoneuse qui vit éclore Blondie, Patti Smith, Richard Hell ou les New York Dolls, en amont des prémices punk. Scotché à ce passé fantasmé, il doit néanmoins aujourd’hui ranger et achalander les étagères de son petit bouclard dédié corps et âme à la Grosse Pomme, cet aimant-amant et principale mégalopole de l’est américain. Nommé Little Apple, c’est dire, l’échoppe vivote dans l’attente d’éventuels chalands, entre les lithographies de Jean-Michel Basquiat et les fantômes de Lou Reed, entre les mugs siglés CBGB et les authentiques vinyles des Ramones. À trente-neuf ans, bientôt quadra, Tom malmène également la guitare au sein d’un combo de rock’n’roll animé des mêmes cicatrices millésimées Bottom Line 73 ou Bowery 76.

Sûr que, « d’une façon ou d’une autre » (One Way Or Another en VO empruntée à un titre de l’album Parallel Lines de Blondie), Tom doit beaucoup à Stéphane Signoret. Précisons que ce dernier est à la tête du psychotonique conglomérat Lollipop Music Store (boutique, label, concerts, sis au 2 Boulevard Théodore Thurner 13006 Marseille, pour nos lecteurs sudistes) et endosse volontiers la même panoplie de fan invétéré et d’activiste en première ligne que le héros de son court roman. Hey Ho Let’s Go… Et si Stéphane cisaille depuis toujours les riffs binaires au sein des Neurotic Swingers ou Pleasures, c’est en toute logique qu’il inocule à Tom un goût identique pour les six cordes chauffées à blanc. Stéphane fait donc de Tom son porte-voix. Et ça leur va bien, même si les New York Toys de Tom n’endossent que le costard étriqué d’un « Tribute band », condamné à ne faire que des reprises, voué à clowner ou cloner une légende dont ils sont à la fois la perdurance et le mime triste.

Et puis des coups pleuvent lors d’une parenthèse bruxelloise. Le baston violent, soudain et dystopique, brouille les neurones et le One Track Mind, ce dernier monomaniaque par définition. De fait Tom opère un retour vers le futur inespéré, soit un salto-arrière d’un demi-siècle, direction l’année 1974 et l’East Village. Téléporté là, et après s’être clochardisé du Chelsea Hôtel aux pires artères d’Alphabet City, il monte un groupe onirique en compagnie de Richard Hell (Television, Heartbreakers, Voidoids, soit l’épine dorsale de la Blank Generation) et Jerry Nolan (Suzi Quatro, Wayne County, New York Dolls, Heartbreakers, Idols, London Cowboys…). Ҫa plane pour moi, ça plane pour lui, ça plane pour nous. En un texte expéditif, ponctué de photos et autres souvenirs visuels millésimés, Stéphane Signoret bouscule le Wall Of Sound (de briques de préférence, le mur) entre simplicité punk parfaitement dans le ton et picorage de fan assumé, même si la juxtaposition de formules qui se télescopent ne s’avère pas si anodine que ça. Par exemple, à y regarder de plus près, un chapitre intitulé Home Is Where I Want To Be s’incrémente dès ses premières lignes d’un « Cette ville est un enfer », soit un double hommage aux Dogs du regretté Dominique Laboubée. Et ainsi de suite. Oublions du coup d’autres agréables clins d’œil à répétition, d’autres private jokes pointues, pour ne saluer que ces souriantes balades downtown au gré des pas de l’auteur, voire ces rencontres apocryphes avec Deborah Harry ou Johnny Thunders. Tom ne s’en remettra pas, certains de nous non plus d’ailleurs…

JLM

UNE FAMILLE MODÈLE de Jennifer Trevelyan / Série Noire / Gallimard.

A Beautiful Family

Traduction : Karine Lalechère

Je m’appelle Alix, j’ai bientôt onze ans et je vais vous raconter mes vacances au bord de l’océan. Je sais, c’est ce que demande tous les instituteurs du monde lors de chaque rentrée scolaire. Mais cette fois j’ai beaucoup à dire sur ce séjour en compagnie de mes parents et de ma grande sœur Vanessa. Un séjour estival comme on dit chez vous en Europe. Mais chez nous, aux antipodes, les chaleurs de l’été et les bains de mer arrivent en même temps que le sapin et les cadeaux de Noël. Imaginez-vous un instant la tête à l’envers. Bref, il faudra plus de 300 pages à Jennifer Trevelyan pour relater tout ça. Ah, au fait, si vous ne connaissez pas Jennifer, c’est normal. Elle vit à Wellington comme moi, notre capitale située à la pointe sud de l’Île du Nord, vous me suivez, de la Nouvelle Zélande. Elle a longtemps travaillé dans l’édition et Une famille modèle qui retranscrit mon histoire est son premier roman. On me dit souvent que mon élocution est parfaite « pour mon âge », mais Jennifer y a apporté tout son talent pour arriver à conjuguer le sourire pétillant de mes mots d’enfant et la noirceur du monde des adultes. JD Salinger et pas mal d’autres ont réussi l’amalgame avant elle. Mais la narratrice que je suis patauge pour le coup dans de néfastes courants d’eau trouble inédits, rendus opaques par les dérapages de mon imagination et les mensonges toxiques des prétendus majeurs. J’admets volontiers ne pas tout décrypter de ce que je vois et entends. Mais c’est normal, ma perception des faits et des gens reste celle d’une petite fille. Je pense que Jennifer en profite pour manipuler ses lecteurs et les perdre dans le dédale de mes interprétations. C’est malin et parfaitement orchestré. Le jeu est certes dangereux : il va forcément y avoir des vaincus et des victimes.
Heureusement il y a Kahu, un Maori de douze ans rencontré sur la plage dès mon arrivée, presque un grand-frère, en mieux, en héros qui me remue le ventre rien qu’à le regarder, même si je ne comprends pas pourquoi : mon seul vrai pote, si je fais abstraction de mon walkman rouge vif et de mon unique cassette de Split Enz (Là c’est juste pour vous rappeler vos soirées eighties et situer l’époque, celle du livre et de vos déhanchements sous les boules à facettes). C’est une chance d’avoir croisé Kahu et d’avoir pu ainsi transformer le ronron littoral en une aventure. La nôtre d’aventure s’appelle Charlotte : une fille pas plus haute que moi et disparue quelques années plus tôt dans les mêmes dunes. C’est sûr, Kahu et moi retrouverons sa piste, ou tout du moins les indices qui mèneront à une éventuelle piste. J’en suis sûre. Et pourquoi puis-je l’affirmer ? Parce que Kahu et moi marchons toujours dans le même sens, sans jamais nous disputer. OK, je me chamaille parfois avec Vanessa, pour des bêtises la plupart du temps. Rien à voir avec les disputes de Papa et Maman, surtout depuis que le père de Lucy est revenu dans les parages. Je le trouve pourtant élégant et charmant le Papa de Lucy, bien plus avenant que cet étrange voisin dont la présence s’avèrera néanmoins cruciale au moment opportun. J’aurai au moins appris cette année-là qu’on ne juge pas les gens à leur faciès. Quoi que… Des zones d’ombre cacheront à jamais les réponses à mes questions. Qui est ma mère ? Qui est mon père ? Qu’est devenue Charlotte ? Qu’est-il arrivé à la Maman de Lucy ? Les jours défilent, la fin des vacances approche, l’ambiance se dégrade et des mots compliqués tels que meurtre, suicide ou suspect s’invitent. Je m’appelle Alix, j’aurai bientôt douze ans…

JLM

LE PAYS DE JAMAIS de Jérémy Bouquin / Editions In8.

Et de quatre volumes pour Jérémy Bouquin dans la collection Polaroid des éditions In8, dont un Baraque à frites chroniqué ici en 2022. Et de quatre novellas donc : quatre uppercuts définitifs pour régler par KO l’addition salée d’autant de destins fracassés. Des gamins salement malmenés surtout : Maurice, Julien et les autres, qui (on le croit quelques secondes) vont enfin pouvoir profiter de la fête et des manèges. Ҫa alors ! Jérémy paie sa tournée de popcorn et nous convie à la rituelle Foire à l’Oignon d’un très plausible Loiret vicinal. Une parenthèse haute en bruits et couleurs s’annonce mais tourne vite au vinaigre lorsque la barbe à papa sanglante est en fait celle d’un forain percuté par la nacelle folle d’une « grande roue » bonsaï et rouillée. Les papiers retrouvés sur le macchabée s’avèrent plus faux qu’un Vuitton de Barbès. Seul viatique authentifiable et recevable pour un aller simple vers le ciel : l’homme détient dans ses poches une carte de visite de Katia, une carte de sa vie d’avant, une carte témoin d’années plus lumineuses, remise à Raphaël jadis avec la mention manuscrite « Tu me manques ». De fait, c’est à elle que les autorités demandent d’identifier un corps anonyme. Tatoué, râblé, le cadavre n’est pas le Raphaël de ses souvenirs. Katia respire, mais pas pour longtemps. Tel un papillon attiré par la flamme d’une bougie, elle décide de s’incruster au sein de la caravane manouche, en route vers une autre bourgade plus nordiste mais toute aussi cafardeuse. L’ex-assistante sociale, qui vivote d’une retraite famélique dans sa camionnette (un vieux Jumpy Citroën bricolé), plaque ainsi le peu qu’il lui reste pour plonger une nouvelle fois vers l’inconnu, à la recherche de son seul fantôme intime, générateur perdu d’espoirs évanouis, Raphaël. Il était éducateur, idéaliste surtout, tel un Peter Pan au service des Enfants perdus. Il bâtissait d’ailleurs son Neverland à lui (Le pays de jamais donc) lorsqu’il s’est évaporé. Aucune raison ne pouvait à cet instant valider un quelconque désir de fuite. D’où l’incompréhension de Katia et sa chute dans une précarité assumée. Entre querelles de Gitans et solidarité clanique, elle ne trouvera en route que peu de réponses à ses questions. Encore moins de certitudes. Mais comme souvent chez Jérémy Bouquin, une fée s’en mêle. Léa. Ici, tout le monde l’appelle Clochette, comme la Tinker Bell de Peter Pan, tant qu’à faire.

On y revient, aux fracassés, à Tiger Lily, au Captain Hook, à Wendy, John, Michael, Margaret et leur avenir en suspens…
En suspens, ce sprint allégorique de 90 pages le restera, soutenu par autant de mélancolie aigre et farouche que de noirceur douce et tamisée. Soit une séduisante maîtrise des contrepoints du noir, marque de fabrique du très estimable Jérémy Bouquin.

JLM

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