Chroniques noires et partisanes

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TERMINAL MORTUAIRE de Jean-Noël Levavasseur / Editions Ouest-France, collection Empreintes.

« Jean-Noël Levavasseur est grand, beau, doué, jeune et sympathique. C’est énervant » brocarde fraternellement Jean-Bernard Pouy en préface de ce nouveau Port de l’angoisse, version normande et vénéneuse. Et c’est vrai que le garçon présente bien, autant physiquement que biographiquement. Journaliste à Ouest-France, auteur de quatre romans et d’une multitude de nouvelles, éditeur, directeur d’ouvrages collectifs : il porte tous ces costards avec le même tact et la même élégance décontractée, anglaise dirons-nous. Pourtant, c’est d’en face, de son Calvados natal qu’il observe un monde bien moins zen que lui.

L’œil du journaliste et l’œil de l’écrivain conjuguent depuis toujours leurs acuités pour équilibrer des histoires entre actualité grise et maux éternels. Et si Lauren Bacall (certes citée à la page 178) et Humphrey Bogart s’absentent du casting, il faut néanmoins reconnaître quelques petites similitudes entre le To Have And Have Not (titre français En avoir ou pas) d’Ernest Hemingway, roman adapté au cinéma en 1944 par Howard Hawks, en ce précité Port de l’angoisse donc, et le présent Terminal mortuaire en Bessin. Bien entendu, ce ne sont plus des clandestins chinois qui traversent ici les flots caribéens, mais des migrants, en quête d’un miroir aux alouettes britannique, délaissés au bord d’une Manche perdue d’avance.

Le (anti) héro du livre, Martin Mesnil, se retrouve les deux pieds dans cette vase déshéritée après avoir accepté un job en intérim « sur les quais » (Ah, Elia Kazan et Marlon Brando, là) d’Ouistreham. Mafieux, trafiquants, opportunistes et passeurs rodent, Viktor morfle, Azem crie vengeance… La violence des extrémismes glauques frappe à l’aveuglette et la Côte de Nacre en perd ses irisations éponymes. En un mot, c’est la jungle ou plutôt les jungles : celle qui qualifie ces insalubres camps de passage pour candidats à la traversée ou celle qu’impose les dérives sécuritaires abjectes des défenseurs d’un Occident nauséeux. Incompatibilité, incompréhension, haine, peur, le cocktail est classiquement détonnant. Entre nervis slaves au passé trouble et réfugiés sans amarres, Jean-Noël Levavasseur fait de constats amers la toile aboutie et sobre d’un drame quotidien et trop souvent négligé.

À noter que Terminal mortuaire est l’une des premières parutions de la nouvelle collection de romans noirs, sur trames de terres normandes donc, mais aussi vendéennes ou bretonnes bien sûr, des éditions Ouest-France.

JLM

MAÎTRE DE CÉRÉMONIE de Hervé Mestron / Editions In8.

Ziz ? Quoi, Ziz ? C’est un bon gars, Ziz, mais faut l’connaître. Ça fait un moment d’ailleurs qu’on côtoie le bonhomme. Depuis 2017 pour être précis et la parution du premier volet de ses aventures aux éditions Antidata (Cendres de Marbella, Prix Place aux Nouvelles de Lauzerte et Prix Hors Concours des lycéens). Suivra en 2019 un autre Gardien du temple, avant son transfert « sous haute sécurité », comme on dit pour les gusses de son acabit, chez In8 et la collection Polaroid dirigée par Marc Villard, pour le présent Maître de cérémonie.

Côté paternité, tout avait pourtant bien commencé pour lui. Avec la verve notoirement punchy d’Hervé Mestron penchée sur son berceau, son personnage pris vite des épaules et du grade. Enfin, du grade de banlieue, genre caïd bonzaï et horizons bouchés. Débrouille, embrouilles, ouille et autres rimes chics…

Après quelques tribulations plus ou moins troubles, le voici aujourd’hui endossant le costard forcément sobre et strict de croque-mort. Mais Ziz et la rigueur, ça ne marche qu’un temps. Ça débute pourtant sereinement, par un parcours professionnel impeccable, marche bancale après marche sociale, jusqu’à le hisser à l’enviable rang de Maitre de cérémonie au sein de Pompes Funèbres Santoni. Mais l’ascenseur sociable, un tantinet mal équarri, montre vite des signes de faiblesse. Il est consciencieux, Ziz. Juste qu’il est comme il est, Ziz, et qu’il ne faut pas le chatouiller trop près des zones sensibles. Et il faut bien admettre que ça le connaît la zone, « que j’ai passé plusieurs Noëls en zonz, que j’ai commencé chouffeur avant de braquer des tires, et que dans le cursus de la délinquance, j’ai obtenu mon brevet avec la mention trop bien. »

De toute façon, tout était parti en vrille d’avance : Nadège nue dans un cercueil, le collègue suicidé, l’autre disparu. Alors la suite ne pouvait guère s’ériger en long fleuve tranquille. Bref, il se fait virer et prend les armes. Ça reste raccord, avec la mort, avec le comeback et la barbaque aussi…

Du coup, on parlera volontiers pour Hervé Mestron d’une écriture « au plus près de l’os », vive et sournoisement naïve, d’histoires tordues, de la résurgence suburbaine d’un Franz Bartelt expéditif. La morale tangue. Mais, que voulez-vous, tout le monde en croque, mort ou vif. 

JLM

LEUR ÂME AU DIABLE de Marin Ledun / Série Noire / Gallimard.

Y’a du dossier et ça rigole pas ! Alors je respire un grand coup, j’écrase ma cigarette et je suis à vous…

Nouvel opus mastoc à la Série Noire donc pour Marin Ledun. Et changement de trajectoire aussi. Après les deux agréables épisodes à tendance socialo-foutraque de son Club des Cinq rhodanien, perché et bordé de sourires jaunes et noirs (Salut à toi ô mon frère et La Vie en Rose), le voici de retour dans le dur et le sérieux. Ce garçon sachant tout (bien) faire, capable de nous régaler d’un sprint (sa novella Aucune bête aux éditions In8) ou, comme ici, de nous faire haleter tout au long d’un marathon de 600 pages, Leur âme au Diable est une autre réussite, en équilibre entre enquête fouillée et galerie de personnages solidement charpentés.

Différence notoire : après nous avoir habitués à des unités de temps et de lieu quasi théâtrales, l’auteur monte pour le Diable un ring sur-mesure à 360 degrés, du Havre à Bagnolet, de Grenoble à Carquefou, de Podgorica à Brindisi, sur lequel les petits morflent et les gros prospèrent. Le sujet : l’industrie du tabac, ses coups tordus et ses connivences politiques, ses coups bas et sa communication tapageuse, ses trafics en tout genre, trafics de matières premières et d’influences concomitantes. Vingt ans (1986 à 2007) de bases nicotinées défilent en volutes plus ou moins troubles pour échafauder un habile roman noir au parfum de thriller façon american blend. Et on n’y meurt pas que du cancer lorsque les énarques sans scrupules et leurs hommes de main vous ont dans le collimateur. Pour un peu que vous mettiez en danger la courbe ascendante de leurs profits, voire leur propension à festoyer à l’unisson, il serait illusoire de donner cher de votre épiderme. Policiers, syndicalistes, s’y risquent. Pas bon ça ! Comme si les pouvoirs statutaires et établis pouvaient s’attaquer à ceux de l’argent sale et aisément gagné. Et puis quoi encore ? Manquerait plus que les larbins aient voix au chapitre. Qu’il s’agisse d’éplucher des comptes de sociétés ou de rendre une gamine à des parents éplorés, qu’ils soient OPJ ou petit lieutenant provincial, les flics de service enchaînent les impasses et les pistes muettes. Pour rester dans le thème : tous leurs efforts partent en fumée.

De corruptions encore plus nocives que les addictions, Marin Ledun tire un réquisitoire goudronné, sans éclaircie ni vague espoir de rédemption. Goliath reste Goliath et David reste un mythe. Un peu de brouillard azoté et bleuâtre se dissipe vers la fin, bien sûr. Quelques malfrats rejoignent les cieux, quelques comparses pataugent dans les embrouilles. Mais pas de quoi se refaire une virginité pulmonaire. Les métastases du système ont encore de beaux jours devant elles. La loi Evin n’y fera rien, ou si peu…

JLM

LA MÈRE NOIRE de Jean-Bernard Pouy et Marc Villard / Série Noire / Gallimard.

Même si l’histoire commence au Musée d’Orsay, devant Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, ce n’est pas par petites touches impressionnistes que Jean-Bernard Pouy et Marc Villard déroulent cette fois leur nouvelle collaboration à quatre mains. Pour le coup, chacun entonne sa partition en solo, en deux parties liées mais distinctes. On se souvient de leurs précédents et fraternels Ping-pong ou Tohu Bohu chez Rivages, suites de une-deux vifs et rapides, comme on en parle dans le monde du football (sport détesté par JB et adoré par Marc). Ici, et pour rester sur le même terrain, ce serait plutôt une longue passe transversale que s’accordent les deux compères. Pas de buts, mais du beau jeu…


C’est Jean-Bernard Pouy qui ouvre le bal, avec la danse de ses formules toujours justes et acidulées, drôles et innervées, avec cette fois les mots croisés d’un père célibataire et de sa fille de douze ans. Jean-Pierre, on l’apprendra très tard, et Clotilde qu’ils s’appellent. Entre eux, ça roule bien. Papa-peintre assure gîte, couvert et sérénité brinquebalante à une gamine piquante, singulière et carrée dans sa tête. Le précaire équilibre tourne hélas à l’orage lors de congés scolaires en Bretagne. Embarquée dans un barnum syndical insurrectionnel, Clotilde essuie un tir de flash-ball : la tronche morfle, le moral du père aussi, puis Marc Villard intervient.

Lui, raconte l’histoire de Véro, la mère, partie se dorer les chakras du côté de Katmandou, Goa, Krishna, des trucs dans l’genre, ou presque. En rêve surtout. En vrai, son évasion des routines familiales tourne en naufrage glauque et cloisonné au bord d’une Camargue sans issue. Braquage foireux, clinique psychiatrique, ennui endémique, rencontres hasardeuses : avant l’évidence d’un retour à ce cocon « pas si mal », synonyme surtout d’un fataliste « c’était mieux avant ».

De ces deux écritures uniques, différentes mais néanmoins mitoyennes, éclot une nouvelle parenthèse noire toute en subtilités. Entre la rugosité goguenarde de Pouy et la poésie aigre-douce de Villard (nous gratifiant en off de quelques vers libres et sublimes), le court opus s’équilibre autour des lavis de « lard moderne » et des chaos du chemin. Des gars, des gares pour l’un, des gars, d’égards pour l’autre. D’un temps un peu suspendu, ils font le fantasque dérapage d’existences ordinaires, juste humaines, propres donc à prendre les uppercuts et à nous les restituer pleine face.

JLM

LES AVENTURES DE SIMÉON À LONDRES de Jean-Daniel Beauvallet / GM Éditions.

– Vous m’épelez !

C’est très gênant de lui rétorquer qu’elle, en revanche, ne me plaît pas du tout. Je reprends néanmoins ma litanie…

– J.E.A.N.D.A.N.I.E.L.B.E.A.U.V.A.L.L.E.T.

Elle pianote mollement, marque une pause quasi théâtrale et statue bientôt.

– Au rayon jeunesse !

Je ne saurai jamais si l’hôtesse d’accueil du bazar culturel où j’ai fini par échouer de guerre lasse prend pour elle mon sourire de caniche amoureux (by courtesy of Louis-Ferdinand Céline), mais sa réponse me ravit au plus haut point. Pour un peu je l’embrasserais, voir plus malgré le manque d’affinité, là, tout de suite, sur son comptoir. JD, au rayon jeunesse ! La sienne, la mienne, la nôtre ? Bref.

À peine sorti du lieu, le livre enfin sous le bras, je me pose sur un banc du square Paul Painlevé et tombe sur cette première phrase définitive : « Comment peut-il y avoir un angle sur la Terre alors qu’elle est ronde ? ». Et tout remonte à l’unisson : cet angle de la terre, ses chicanes, ses contresens assumés, son insularité et, bien sûr, son raffut binaire qui nous a chamboulés à jamais. L’Angleterre ! Ça nous a pris différemment, JD et moi, par des chemins de traverses distincts, parallèles souvent, opposés jamais. Nos « angles » de vue et notre amour précoce d’une même terre devaient forcément se croiser un jour. Et ce fut le cas dès 1986 au sein de ce fanzine musical naissant au patronyme impossible : Les Inrockuptibles. Jean-Daniel en cristallisa l’essence et en fut la plus emblématique signature pendant trente-cinq ans, dispensant passions et découvertes à des milliers d’adeptes.

Depuis quelques mois, nous savions sa première fiction à l’approche mais l’attendions sur d’autres tarmacs. Son contrepied digne d’un Harry Kane nous met dans le vent et nous rappelle pourtant ce qu’il est vraiment, cet Anglais d’âme et d’esprit, cet éternel gamin assoiffé de sons nouveaux, ce passeur passionné et passionnant. De fait, l’appellation « Littérature jeunesse » lui va comme un gant et nous mettons nos pas dans ceux de son jeune provincial français pour une délicieuse et légère promenade londonienne. Une dérive urbaine en convoquant une autre, il ne nous faut qu’une volée de pages pour penser à l’écriture fluide d’un autre JD, Salinger bien sûr, celui de L’Attrape-cœurs, d’Holden et d’une autre fugue.

Sans en déflorer les pourquoi et les comment, nous suivons Siméon, gamin en mutation et paumé dans la City. Nous croisons Banksy, Sonic Youth ou presque, des bad boys et des punks de haute lignée, la Reine aussi. Les situations sont fraiches et cocasses, la tonalité s’avère idéalement légère, et les phrases, souvent jolies, ne pèsent que le poids d’une plume souriante et agréable.

Elégamment illustré par Robin Feix (bassiste et graphiste de Louise Attaque sous d’autres cieux) le gentil voyage scolaire prémâché tourne en parcours initiatique et les révélations induites feront long feu. Nous connaissions le talent de Jean-Daniel Beauvallet pour apprivoiser les mots en douceur, mais la surprise du changement de registre n’en reste pas moins bluffante.  

JLM

LES THUGS, RADICAL HISTORY de Patrick Foulhoux / Editions Le Boulon.

La nuit est tombée sur Paris et une meute mixte arpente les trottoirs. Sur ces images s’ouvre le générique de la série télévisée Vernon Subutex, inspirée de la trilogie de Virginie Despentes et produite par Canal +. La jeunesse tangue et s’apostrophe, mais le joyeux chahut n’arrive pas à couvrir les premières notes d’une bande-son magistrale. Impossible de lutter : les guitares sont bien plus denses que la pluie flirtant avec un bitume sur lequel rebondissent les lumières de la ville. As Happy As Possible, mitraillent Les Thugs. La voix off de Romain Duris déclame que, durant les trente glorieuses binaires d’un siècle en bout de piste, on entrait dans le rock comme dans une cathédrale. Et le premier épisode peut commencer.

Les Thugs ? Dans le livre éponyme, en VO donc, lorsque Vernon Subutex se retrouve à la rue, l’une des dernières reliques qu’il conserve est un disque (un test-pressing pour les initiés) de ce même groupe. Alors quoi ? C’est qui, c’est quoi, Les Thugs ? Un groupe de rock, certes, un contre-pied surtout. Rien à voir avec une histoire de stars : une question d’implication et de volonté plutôt.

J’ai toujours aimé ces mecs, même si notre premier contact fut assez rugueux, conforme en fait à nos conceptions respectives d’un rock’n’roll digne. Normal, j’étais à l’époque le pourvoyeur d’une presse musicale nationale, quasi étatique, et eux les pourfendeurs de rêves alternatifs. Match nul, chacun montre un peu les dents, dialogue de sourds, puis dialogue tout court, balle au centre, et nous ne nous sommes plus jamais quittés.

Et aujourd’hui donc, un Auvergnat inconscient, un proche de la famille aussi, tente une biographie du mythe. OK, c’est limpide dès l’incipit du livre, Virginie Despentes ne pouvait être absente et signe la préface et la 4ème de couverture d’une aventure qui commence du côté d’Angers au début des eighties.

«  Les Thugs ont été capables, dans leur discographie qui a tellement bien passé l’épreuve des décennies, de capter tout ce qu’on a aimé de cette musique qui n’était pas faite pour plaire au plus grand nombre, qui était plus qu’une stratégie de survie, qui était une authentique déclaration de résistance et un projet de vie. »

La suite est dans l’ouvrage, racontée par l’auteur, témoins et protagonistes. De Patrick Foulhoux nous connaissions une précédente Histoire du rock à Clermont-Ferrand et quelques textes noirs dans des opus collectifs charpentés autour du rock (dont un Birds of Ill Omen dans le recueil Welcome to the Club, regroupant justement 20 nouvelles électriques inspirées par les titres des Thugs) et, surtout, ne doutions pas de sa légitimité pour raconter l’épopée angevine. Il s’en acquitte à merveille…

Des prémices régionales à leur conquête de l’Amérique, la Radical History défile entre insouciance revendiquée et fiers murs soniques. Chacun y va de son commentaire, a posteriori, mais pas mécontent d’avoir été aux premières loges d’une aventure unique, celle d’un rock’n’roll sans lâcheté ni doute. Compagnons d’écurie de Nirvana puisque leurs disques sortaient aux Etats-Unis sous la clanique étiquette Sub Pop, vaisseau amiral d’une armada locale et pléthorique, levée du Havre à Périgueux, de Toulouse à Nantes, Les Thugs restent à jamais l’exemple d’une route tracée avec morgue, hargne, élégance et, surtout, sans compromissions.

À noter en addenda que le label Nineteen Something publie simultanément un CD inédit du groupe, enregistré en public à Paris en 1999. De quoi allier le bruit à l’odeur, ceux de la liberté et d’un index pour toujours pointé vers les cieux…

JLM

NANTES BANG ! BANG ! de Stéphane Pajot / Editions d’Orbestier.

Résumer Stéphane Pajot à ses accueillants polars (Aztèques Freaks, Deadline à Ouessant, Anomalie P., Le Rêve armoricain…) serait oublier son considérable travail de découverte et de mémoire dédié à sa chère ville de Nantes. Difficile de faire le compte des ouvrages qu’il a consacrés au sujet : Nantes insolite, Nantes rayonnante, Nantes aux mille visages, Petit lexique du Nantais pur beurre, et j’en passe des légions namnètes… Nantes sous toutes ses coutures et cassures, de ses boulevards oxygénés à ses ruelles plus sombres et insolites, Nantes d’hier et d’aujourd’hui, Nantes solaire ou noire.

Ne manquait au tableau brossé par un auteur solidement ancré à ses racines qu’un lien capable de raccrocher les différents wagons d’une œuvre pléthorique. Et c’est donc avec joie que nous validons la parution de cet attendu chaînon manquant, soit un recueil de 11 nouvelles anthracites, chacune dédiée à un quartier de la cité des ducs de Bretagne. Rappelons également que Stéphane est journaliste à Presse-Océan, le quotidien nantais, et que nous promener en ville en sa compagnie est un régal légitimé.

Démarrage en trombe de la visite guidée par les quartiers sud avec Le Cimetière Saint-Jacques. Et soyons clairs, dès l’incipit la tonalité générale de l’ensemble sera en toute logique « à l’Ouest ». C’est certes inscrit dans le marbre du générique. D’emblée, ça rumine un peu le quotidien de n’importe quel journaliste, mais la poésie du marronnier dérape vers le bar et nous transporte illico jusqu’aux confins de Doulon-Bottière, pour Le Chat noir du Bois Robillard, pour une virée nocturne aussi aléatoire que finalement salvatrice.

Tout est à l’avenant, savonneux et rarement sobre, humble et amèrement souriant. Des Hauts-Pavés à la place de la Petite-Hollande se télescopent des lieux de cœur et des gens de cuir. Les destins de Claude ou Erwan chancellent, celui de James tire ses dernières bordées à 45, degrés ou tours, selon qu’on ait le pied marin ou la fibre rock’n’roll. Stéphane Pajot a les deux, par atavisme (oui, il est bien de cette famille qui navigue ni sur des cageots ni sur des poubelles, comme le chante Renaud) et par sens du refrain concis. Chez lui, ça pétarade et tangue d’un titre qui invite Nancy Sinatra à s’accouder à un zinc des Dervallières jusqu’aux ultimes foulées du Coureur de Port-Boyer. Ça glisse comme un muscadet, ça gratte comme un rosé pamplemousse. Ça n’a l’air de rien, fait justement de tout petits riens, mais ça revient, ça se retient comme une chanson populaire. Bref, il est tard, Elmer Food Beat termine son show à Brétignolles-sur-mer, et on s’égare…

Peu importe, demain matin, même avec une gueule de pin, il fera jour et ne subsistera que le souvenir d’un vrai bon moment.

JLM

REQUIEM POUR UN KEUPON de Rémi Pépin / Le Castor Astral.

En fait, ce qu’on a vraiment détesté dans l’histoire du rock alternatif français de la fin des années 80, ce sont les rappels inutiles, autrement dit les reformations. Un truc libéral au possible, ou comment prendre quelques dividendes sur les carcasses de nos morts, une attitude réchauffée et cynique tellement éloignée du propos initial, dès lors que tout était bel et bien fini. Certes, comme ces traîtres, plus tard, nous aussi, voterons Chirac, et même Macron il y a peu, pour des renoncements vaguement identiques, pour sauver les meubles. Mais quand même, nous n’étions pas acteurs, juste des cousins ou spectateurs lambda. Qu’avons-nous fait pour être trahi à ce point par les nôtres ?

Restant justement dans le ton des préceptes dignes, Rémi Pépin parle lui, dès le sous-titre, d’un seppuku, cet acte suicidaire et définitif, aussi noble que taré. Alors nous tairons nos petits arrangements postérieurs ainsi que les résurgences boucanées de la gaudriole punk, pour ne pas ajouter un peu de honte aux fossoyeurs qui, de toute façon, trouveront mille bonnes excuses de s’être menti à eux-mêmes. Bref, ne gardons que le panache d’un rideau tombé net, tel un couperet, le 11 novembre 1989. Un jour d’hommage aux suppliciés, cela n’aura échappé à personne.

Etrange mais intéressante idée d’ailleurs que celle de cette collection du Castor Astral, A Day In The Life, soit une jolie guirlande de livres consacrés au rock noir et tous focalisés sur une journée charnière de chaque aventure sonique. Ce soir d’automne 89 donc pour Rémi Pépin, Grand Soir même, bouquet final, salut à toi le kamikaze, le dernier concert des Bérurier Noir, où les derniers sièges valides de l’Olympia volèrent en éclats. Graciés par Gilbert Bécaud quelques décennies auparavant, ils ne résisteront pas à cette dernière salve avant réfection du sol au plafond de la mythique salle du boulevard des Capucines.

Néanmoins, le séisme germe douze ans plus tôt. 1977 : l’année initiatique pour le personnage central comme pour nous, gamins esseulés de la toute petite bourgeoisie banlieusarde. Le gosse romancé s’appelle Bruno, Rémi et Jean-Luc aussi, guide et Petit Keupon Poucet d’un cheminement commun, avec stations d’un Golgotha obligé, Harry Cover, Music Box, Open Market, Vidéo Stone Pali-Kao, Cascades, etc, notre jeu de l’oie du moment, (Tu prends le RER et avance de deux cases, tu croises une meute de skins, tu recules de trois cas(s)es et perds ton single de Sham 69 ou Métal Urbain fraichement acheté), tous ces bouts de trottoirs qui nous ont vu grandir, mûrir c’est moins sûr.

Les années défilent et la marmite bout. On bricole des groupes chaotiques ou des fanzines non moins éphémères. On fomente toutes sortes d’alternatives grégaires à l’ennui. Alternatif ! Le mot est lâché, brièvement passionnant, avant de devenir le frontispice d’un barnum ridicule post-seppuku. Et puis un mur qui tombe et ses certitudes concomitantes avec. Now I got a reason, to be waiting, the Berlin wall beuglaient les Sex Pistols dès 77. 1989: nous y sommes et, après un ou deux derniers barouds d’honneur, rentrons dans le rang, à jamais…

D’une écriture vive, directe et légitime (rappelons qu’il fut bassiste de Guernica, le premier groupe de Loran Béru), Rémi Pépin dresse le tableau ad-hoc d’une époque qui, même en claudiquant, avait de la gueule. Entre arrivée des radios libres et ultimes espoirs « de gauche », nous y avons laissé nos derniers rêves. « Et tout ça est redevenu une affaire de musique ». Amen. 

JLM

FIN DE SIÈCLE de Sébastien Gendron / Série Noire / Gallimard.

Les requins infestent le noir et les dents de l’amer s’invitent en filigrane. Le futur est proche, la nature sournoise mute, mord, se venge… Et la science fictionne en corollaire, soulignant au passage nos questions écolos présentes. Non, ne fuyez pas, Sébastien Gendron n’est ni un moine de l’apocalypse vegan ni un donneur de leçon incapable d’en recevoir. Le garçon est plutôt coutumier de l’humour acide et du préambule qui vous tranche une carotide aussi sûrement qu’une entrecôte joliment persillée. Ici, ce sont donc des océans martyrisés par l’homme qui ont redonné vie aux effrayants mégalodons, jusqu’à leur attribuer le trône d’un monde marin désormais interdit de pêche, de croisière, de transport maritime, d’épuisette et de bigorneaux. La moindre trempette de plage vous expose aux crocs acérés de ses squales géants revenus des âges farouches comme dirait Rahan. Seule la Méditerranée, obturée par de gigantesques herses et ainsi préservée du cauchemar, demeure le pédiluve paradisiaque où barbotte tout le gotha de la planète.  

Bref, on se doute bien que les barreaux de la cage dorée ne résisteront pas longtemps aux assauts conjugués des bestioles et de l’imagination fertile de l’auteur. À partir de là, tout part à vau-l’eau (c’est le cas de le dire) pour une galerie de personnages hauts perchés mais solidement tenus en rappel sur une trame échevelée de roman d’aventure. Ponctué de digressions plus ou moins baroques, incongrument franquistes ou monégasques, le ton est à la fois distrayant et addictif, agréable donc, sans être anodin pour autant. On y prend même un ticket pour une visite commentée de galerie d’art. On s’égare aussi bien dans l’espace que dans les tréfonds des océans, voire de l’humanité. On croise un lion, des gnous. Un camion percute des zèbres sur les hauteurs de Provence et Rosebud prend un aller simple pour l’Île d’Elbe.

Autant dire que le récit bifurque à tout-va, démonté en plans-séquences rugueux et rythmé à la Tarantino, jusqu’au chaos, la destruction, la colère des cieux, le chambard, le boxon. La fin, quoi. Pour le sérieux on repassera, mais pour une petite récréation cette Fin de siècle tiendra son rang de divertissement foutraque, de fantaisie rouge sang. C’est amplement suffisant pour hisser le livre sur le rayon des ouvrages fréquentables. 

JLM


PRESSING de Philippe D’Anière / Pressing Editions, Gibert.

Starshooter dans le noir ? On peut en effet se demander ce que le plus coloré des bourgeons punk français fait ici. Lyon, 1978 : Betsy danse avec ses copines et l’insouciance est de mise. Mais la Party ne durera pas. Les néons de la fête s’éteignent et Kent, le chanteur (auteur, dessinateur, talentueux multicarte), continue seul une route au tempo poétique et apaisé. Pour Philippe D’Anière, le batteur de l’esquif, Phil Pressing pour le cryptonyme d’époque, la sortie de bal flirte avec la sortie de route : le gone déconne.

La gloriole s’effiloche, jusqu’à fricoter avec l’Empire du Milieu, jusqu’à des passages obligés par les cases prison et garde à vue, jusqu’à la fuite devenue inéluctable, avec atterrissage en catastrophe sur les trottoirs mal équarris de Los Angeles en guise de dangereux tarmac. Mais le garçon est costaud et peu disposé à mettre son rêve américain sous l’éteignoir. Commence alors, sous l’évident frontispice Sex Drogue et Dollar, une cavalcade en équilibre sur des montagnes aussi russes qu’alternatives, volcaniques le plus souvent. Entre la gestion d’un pressing (un fil rouge nominal sans doute) et autres utilisations plus nasales des détergents, le Philou en a fait des vertes et subit des pas mûres. De la palette féminine, il a côtoyé tous les échelons sociaux et, disons, « professionnels ». Du commerce, il a customisé toutes les combines occultes. De la nature humaine, il a testé tous les travers, excès, turpitudes, et prit tous les uppercuts disponibles au catalogue. Entre les suicides déguisés (ou non) de ses proches et son goût pour les déguisements suicidaires (ou non), il a tutoyé tous les soleils éphémères et affronté toutes les lunes narquoises. Soit quarante ans de chaos dont il tire aujourd’hui une autobiographie hallucinante, sans collier ni filtres politiquement corrects.

« Mes héros littéraires sont morts de crise cardiaque après une poularde aux truffes. Moi, vu l’époque, ce sera de stress, devant un tofu vapeur sans sel dans un retau vegan » : Lyonnais ! Audiard et Maupassant s’accoudent au zinc du bouchon et regardent passer une guirlande de personnages minés ou dorés, lessivés ou au taquet, truculents souvent, véridiques toujours. Ça se lit ventre à terre, comme du noir, à toute bombe comme le chantait Starshooter, à en oublier de voir le sunset se lever, là-bas, au bout du boulevard du même nom.    

JLM


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