Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Page 96 of 177

WILLNOT de James Sallis / Rivages / Noir.

Traduction: Hubert Tézenas.

Jim Sallis est un grand de littérature américaine. Son roman “Drive” a inspiré très librement le film pyrotechnique clinquant de même nom. Son oeuvre est très diversifiée, se situant aux limites du polar, se servant d’une trame policière, noire pour écrire des romans surtout existentiels et explorant la psyché complexe de ses personnages.

Ne vous trompez pas de genre, Sallis utilise bien certaines formes du roman policier mais c’est aussi pour écrire des romans qui, les années passant, s’éloignent de plus en plus du polar pour aller vers un Noir beaucoup plus universel et en même temps très intime. Par le passé, que ce soit avec la brillante série Lew Griffin dans la chaleur de la Nouvelle Orléans ou avec les romans de la série John Turner plantés dans le Tennessee rural dont le décor a dû particulièrement éclairer ce spécialiste de la musique traditionnelle américaine, Sallis met toujours en scène des héros solitaires particulièrement tourmentés et ce sont ces tourments qui entretiennent un suspense souvent terrifiant par leurs non-dits, leurs interrogations, leurs points de suspension. Lire Sallis n’est jamais de tout repos. Les interrogations du héros viennent souvent frapper de plein fouet le lecteur, le plongeant parfois dans un désarroi solidaire. Ces personnages, y compris celui de “Drive” sont finement, expertement dessinés et s’avèrent de grands témoins de la comédie, de la tragédie humaine.

Son dernier roman paru en France en 2013,“Le tueur se meurt” avait obtenu le grand prix de la littérature policière et “Willnot” est dans la même lignée, décrivant la solitude, les solitudes, l’isolement voulu ou subi non plus dans le cadre de la grande ville de Phoenix en Arizona comme en 2013 mais dans l’intimité d’une petite ville ne possédant même pas un Walmart, le temps qui passe…

Et c’est dans ce symbole d’un immobilisme patent et constant de l’ Arizona profond que Sallis commence son roman avec un incipit insidieux, faussement détaché qui vous impose d’entrée, d’emblée ses cauchemars.

“ Nous découvrîmes les cadavres à trois kilomètres de la ville, près de l’ancienne carrière de gravier.”

Le roman est lancé mais pas le thriller que vous pourriez imaginer, la découverte d’un charnier contenant les ossements de plusieurs personnes à la périphérie de la ville n’étant qu’un MacGuffin cher à Hitchcock, propice par son écho dramatique et macabre à développer l’histoire de Lamar Hale, médecin à Willnot, d’effectuer une photographie douloureuse d’une population à l’arrêt, momifiée par le présent, terrifiée par l’avenir, apeurée par l’absence, torturée par les remords, des choix passé non faits.

“Certains conditionnels ont de quoi vous démolir”.

Tout cela contribue à créer un roman, une nouvelle fois, très sombre, à l’intrigue policière fine mais relevée par la réapparition d’un vétéran de la guerre en Irak porté disparu. James Sallis parsème ces péripéties de réflexion sur la littérature et l’écriture citant Dostoïevski, Kierkegaard, Hemingway, “masse et puissance “ d’Elias Canetti et … Westlake tout en revenant abondamment à ses premières amours: la SF. En si peu de pages et même si ce n’est pas un exploit pour lui, c’est du grand art, pessimiste à faire mal mais brillant.

“Ce qu’on vit, poursuivit-il, n’a pas grand chose à voir avec ce qu’on nous serine à longueur de temps, qu’il y a toujours moyen de “s’en sortir”. C’est faux, et quand on veut s’en sortir, on se retrouve face à une gamelle vide”.

Et comme à l’accoutumée, les oiseaux que remarque James Sallis à sa fenêtre quand il écrit,  viennent, fugitivement et éphémèrement, se poser dans le roman.

Remarquable.

Wollanup.


MAUVAIS OEIL de Marie Van Moere / EquinoX/ Les Arènes.

Antonia Mattéi a été la reine d’Ajaccio. Elle illuminait les nuits de la ville par sa beauté, son aura et bien sûr son pouvoir. Elle faisait partie du clan Mattéi-Galea qui régnait alors sur la ville et sur toute la Corse.  Mais évidemment, ce clan créait des jalousies. Une guerre est déclarée et son mari est tué, ainsi que leur avocat. Leur meilleur ami est forcé à l’exil en Afrique. Elle se retrouve seule, avec ses deux fils, et est obligée de repartir vivre dans la maison familiale avec son père, vieux nationaliste auréolé de gloire passée.

10 ans plus tard, Galea rentre d’exil, bien décidé à reprendre sa place. Il retrouve Antonia qui vient de perdre son fils aîné, et veut lui redonner le faste qu’elle a connu. Le retour du clan ouvre la porte à de nouveaux meurtres. Cécile Stephanopoli, commissaire de police à Ajaccio est chargée de l’enquête. Elle est aidée par xxx, vieux briscard, qui a travaillé avec son père à l’époque de la guerre des clans.

S’en suit une histoire de mafia corse avec son lot de corruption, de menace, de pouvoir, la police tourne autour, essayant tant bien que mal de démêler les filets et de voir qui tire les ficelles, à qui profitent ces crimes.

Mais ce roman est avant tout une tragédie, celle de ses personnages et principalement des personnages féminins.

Les femmes doivent vivre sous le joug de leurs maris ou si celui-ci n’est plus là pour les protéger, elles doivent s’occuper et vivre sous le pouvoir de leurs pères. Mais Antonia, qui a mis sa vie entre parenthèse pendant 10 ans, qui a accepté cet état de fait, qui a vécu sous la menace perpétuelle de son père, reprend sa vie en main. Avec l’aide de son ami Galea, elle ne se remet pas aux mains de son destin, elle le prend en main. Sa soif de vengeance lui donne la force de relever la tête. D’une certaine façon, Cécile fait de même. Elle souffre dans cette Corse patriarcale. Son père est une haute figure de l’île, et elle ne supporte pas la comparaison perpétuelle dont elle est victime. Elle est blessée, sa femme vient de la quitter. Elle est dans une période de faiblesse mais son travail ne lui laisse pas le temps de s’apitoyer. Elle doit, pour elle, pour sa réputation, pour sa chef, et pour son père, résoudre ces crimes commis à 10 ans d’intervalles.

Dans cette société hautement masculine, où les femmes n’ont que peu de pouvoir, elles se prennent en main, elles montrent leurs forces en relevant la tête, se servent de leurs douleurs pour  avancer tant bien que mal, aidées malgré tout par ces hommes qui les aiment, les craignent, et qui sont conscients que leur empire sur l’île ne sera que plus grand avec l’aide de ces femmes.

Ce roman vous offre des moments de tension, de douleur, vous ne pourrez que partager la violence, les larmes des personnages mais aussi les espoirs qui sont en chacun d’eux, et rêver de la beauté de cette île, de son mystère, de sa rugosité, et de sa fierté. Une belle réussite.

Marie-Laure

VERGNE KEVIN de Marianne Peyronnet / LBS éditions.

“Kevin Vergne a dix-huit ans, et du temps pour entretenir sa haine du monde.Vivant chez un ami, dans une ferme crasseuse, il gagne sa pitance en braconnant la nuit. Au détour d’un camp de Roms s’invite alors la sauvagerie.”

Kevin tout comme Dylan, redoutés de légions d’enseignants tant ces prénoms renvoient à des élèves “difficiles” pour rester dans le consensuel… Et ce Kevin Verne confirme bien la règle, la foudroie même tant nous avons ici affaire à une saloperie qui promène sa haine du monde et des autres dans ce coin paumé, endormi, pétrifié, abandonné, exsangue de la France profonde. Ici, point d’ode à la ruralité, à l’harmonie avec la nature, au bon sens des gens du terroir, la campagne, c’est moche et c’est très con. Et kevin, le bien nommé, entame le roman en massacrant un renard, en cognant sa mère puis en fuyant devant le fusil de son père.

S’alliant avec Christian, le très mal nommé (private joke), un ami plus bête que méchant lui permettant de trouver un toit et un compagnon pour ces larcins, il va vite se lancer dans un suicide punk rural nihiliste. Si les premiers exploits font parfois sourire, la tragédie, la barbarie, le meurtre vont vite s’inviter pour donner toute les teintes du Noir à un roman tournant très vite au pire des cauchemars.

Marianne Peyronnet connaît certainement bien le monde qu’elle décrit. Et si elle reste à la périphérie, se préserve d’un quelconque jugement, les scènes, les détails, les dialogues, les comportements, l’ambiance générale montrent un sens de l’observation, une vraie connaissance de la ruralité à des années lumière de la représentation bobo qu’on veut nous faire bouffer depuis quelques années.

« La vérité, c’est qu’il avait choisi la facilité, qu’il avait eu peur de l’avenir, de l’inconnu, qu’il ne savait pas quoi faire de lui. Il avait attendu que le destin choisisse à a place. Tu parles d’un killer. Il se dégoûtait. »

J’étais très curieux de lire le premier roman d’une copine du web. J’étais paniqué d’avoir à le chroniquer et je suis encore plus heureux d’écrire que Marianne a réussi un bien beau “KEVIN VERGNE”. L’ écriture soignée, en adéquation avec le propos rude, a tout pour séduire et l’histoire surprendra, effrayera peut-être aussi, par sa noirceur, sa violence, son côté ultime.

Du Noir, pur jus.

Wollanup.

L’APPEL de Fanny Wallendorf / Editions Finitude.

Ce que Fanny Wallendorf fait de Richard Fosbury et de ses débuts dans la carrière sportive s’appelle un petit miracle : je m’entends, on pourrait facilement poser le livre après avoir lu distraitement la quatrième de couverture. Non pas qu’elle serait mal réalisée, cette quatrième, mais parce qu’on peut très bien se dire – et moi la première – une histoire de sportif, oui, pourquoi pas, finalement non.

Laissez-moi vous dire que ce serait une grossière erreur que de passer à côté de ce récit, tellement il est délicat, passionnant et, certainement, inoubliable. Parce qu’il y a une douceur, une tendresse dans l’écriture de Fanny Wallendorf qui a l’air de couver des yeux non seulement son personnage principal, Richard, mais aussi tous les autres, importants ou anecdotiques, qui est extrêmement touchante. Parce que une fois installés dans le récit vous y serez bien. Vous y serez sereins. Vous ne voudrez plus en sortir.

A quatorze ans Richard n’arrive pas à progresser au saut en hauteur. D’ailleurs, si cela ne tenait qu’à lui, il pourrait plafonner à 1,62 mètre éternellement. Ce qu’il préfère dans ses entraînements ce sont les copains et le trajet entre le gymnase et la maison. Le trajet qu’il appellera un jour Jack’s Path d’après le nom d’un labrador qu’il ne manquait jamais de saluer en passant.

« Le trajet entre le gymnase et chez lui, effectué chaque jour de la semaine dans un sens puis dans l’autre, est ce qu’il préfère dans l’entraînement. Il en aime tous les détails, inépuisables, il guette leurs variations dans les lumières des saisons. C’est comme une immense chasse au trésor, sans qu’il sache après quel butin il court. Il en ressort invariablement avec une sensation de récompense, de gratification, de confirmation d’une joie obscure en lui. »

Richard est une nature heureuse et contemplative. La compétition ne l’intéresse pas. La découverte si, la nouveauté, l’expérimentation. Son corps, dégingandé, qui paraissait l’empêcher de progresser dans sa discipline sportive, devient par un pur hasard son meilleur allié. Et tout change.

L’Appel n’est pas que l’histoire imaginée de Richard Fosbury, c’est aussi un superbe coming of age solaire, doux et touchant, une histoire d’amour belle comme les premiers amours savent l’être, le passage d’un jeune garçon à l’âge de l’homme.

La découverte du saut dorsal, faite en solitaire lors de ses entraînements, met Richard sur Sa voie : désormais il cherchera par tous les moyens d’améliorer ce saut, contre vents et marées, non pas tant pour prouver quelque chose aux autres mais pour mieux approfondir ces instants où il est littéralement habité par le saut. Son corps, son outil, il le fait plier à coups de concentration et travail.

J’ai refermé L’Appel un grand sourire aux lèvres : et je souris maintenant à chaque fois que j’y pense.

Monica.

L’ HOTEL AUX BARREAUX GRIS de Curtis Dawkins / Fayard.

Traduction: Jean-Luc Piningre

L’hôtel aux barreaux gris est une prison où l’auteur dort depuis près de 15 ans, où il dormira sans doute pour le restant de ses jours. En 2004, Curtis Dawkins a fait une connerie, une grosse connerie, une connerie aux conséquences irréparables : il a tué un homme au cours d’un braquage foireux, sous emprise du crack et de l’alcool. Pour cela, il a pris une peine de perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. La vie de cet homme originaire de l’Illinois, diplômé d’un Master for Fine Arts en écriture, compagnon d’une professeur et père de trois enfants, après avoir taquiné trop souvent les abus de toxiques, a pris un virage dramatique. Incarcéré, il s’est mis à écrire et a proposé plusieurs nouvelles à des revues. Repéré par Scribner, l’éditeur historique de Don DeLillo, Stephen King, Kurt Vonnegut ou Ernest Hemingway, Curtis Dawkins a reçu une avance de 150 000 dollars pour des récits à paraître. La famille de sa victime s’est indignée. L’administration du Trésor du Michigan a rué dans les brancards et entamé une action en justice pour réclamer 90% de cette somme, comme la loi l’autorise, et couvrir une partie de ses frais de détention. Cet hiver, un compromis a été trouvé et l’auteur devra verser la moitié des sommes gagnées grâce à ses publications. Les droits de traduction du livre ont déjà été vendus dans dix pays, et Curtis Dawkins travaille aujourd’hui sur un roman.

Ce résumé  des rebondissements qu’a connu l’existence de Curtis Dawkins pourrait suffire à introduire une épique autobiographie. Or, il ne s’agit nullement de cela : Curtis Dawkins révèle un authentique talent pour les short stories. C’est peut-être parce qu’elles affichent une modestie et une justesse mélancolique que les histoires proposées dans L’hôtel aux barreaux gris nous surprennent de prime abord.  Elles sont au nombre de quatorze, ces histoires, où l’auteur n’apparaît pas en tant quel mais, comme dans une mosaïque, laisse traîner des tesselles ici et là. On peut se douter qu’il a beaucoup observé et croisé nombre de personnages de son espèce, à savoir des hommes aux vies compactées dans l’espace carcéral, qui, de façon banale ou sidérante, tentent de rester quelqu’un au milieu de la routine de l’institution pénitentiaire. « Le mensonge est ici une drogue ; les prisonniers y sont accros et, à mesure qu’un toxico s’enfonce dans sa dépendance, il recherche des personnes plus mal en point que lui, pour se rehausser dans sa propre estime ». Beaucoup de prisonniers souffrent de problèmes d’addiction et/ou de troubles mentaux, ce qui a pesé lourd à un moment dans leur histoire personnelle. C’est avec humour ou empathie que Curtis Dawkins trace le portrait de quelques-uns de ces abîmés qu’il est impossible d’éviter derrière les barreaux.

La littérature d’inspiration carcérale a livré des romans et récits qui dépeignent la brutalité de la vie derrière les barreaux. S’il se rattache au genre, L’hôtel aux barreaux gris nous fait d’abord comprendre que l’ennemi mortel des prisonniers est l’ennui et le manque de perspectives. Le passé est lui aussi verrouillé. Il ne peut être rattrapé autrement que par le songe, les souvenirs. Et ils font le cœur se serrer car, même s’ils sont habités par des peccadilles, des erreurs, des arnaques, ils ramènent immanquablement à un temps et un espace où tout semblait possible. L’extérieur est un lointain vers lequel il existe des lucarnes : le courrier, une visite, la ligne téléphonique qu’un détenu utilise pour appeler des inconnus, la télévision et la retransmission des matches de base-ball (« Il m’est impossible de décrire le sentiment d’évasion que j’éprouve en regardant les Tigers de Detroit, quelques heures dans la journée, cent soixante-deux jours (et parfois plus) par an. » Dawkins n’hésite pas à faire de nombreux allers-retours entre la vie antérieure et la vie carcérale de ses personnages, soulignant ainsi la prégnante claustrophobie. Et sinon, le présent broie, lamine. Il faut suivre les règlements officiels et les codes des détenus. Entrer dans tractations parallèles pour se procurer des extras. Des mécanismes de pouvoir invisibles sont en action, ils peuvent tuer. Autrement le stoïcisme se décline sous de multiples et étonnants aspects. Il n’y a pas de vie autre part que dedans.

A la fois tristes et drôles, implacables et touchantes, des histoires qui nous rappellent que la prison est aussi viscéralement américaine que le motel et le parc d’attraction.

Paotrsaout

GANGS OF L.A. de Joe Ide / Denoël.

Traduction: Diniz Galhos

Isaiah Quintabe, dit IQ, est un jeune afro américain de LA, extrêmement intelligent et perspicace, mais aussi froid et taciturne. Il n’a pour ainsi dire pas d’amis, juste des connaissances avec qui il est obligé de coexister. Sa vie tourne court en 2005, à la mort de son frère,  et son petit monde s’écroule.

Il abandonne alors ses études, reste  seul, et pour survivre, se met à aider les délaissés des quartiers défavorisés de la ville. Il devient ainsi une sorte de légende pour ce monde oublié des services de police. Il décide de se servir de ses capacités d’observations pour exercer des fonctions de détective privé, il se rachète de ses erreurs en aidant ceux qui en ont besoin. Mais parfois, il est obligé d’accepter des affaires réellement rémunérées et de fricoter avec d’anciens partenaires peu glorieux.

C’est ainsi qu’il est obligé de se rallier à Dodson, son ancien colocataire, dealer, voleur, et arnaqueur en tout genre. Celui-ci le branche avec Cal, rappeur plébiscité mais complètement déconnecté de la réalité, qui vient de survivre à une tentative de meurtre.

S’en suit alors une enquête extrêmement drôle dans le milieu des rois du rap de la côte ouest américaine.  Le duo improbable formé par IQ et Dodson est confronté à tout un tas de personnages, tous plus farfelus les uns que les autres : des rappeurs, des pseudos garde du corps qui ne brillent pas par leur intelligence, un impresario désespéré de l’attitude de son poulain, un directeur musical totalement dépendant de Cal.…

Les deux compères sont totalement opposés,  l’un est calme, rationnel, d’une logique instinctive, le second est colérique, speed, et ne réfléchit pas beaucoup. Nous avons là une sorte de Sherlock Holmes et John Watson mais sans l’élégance et la courtoisie du duo d’anglais. Mais l’opposition entre les deux entraîne des scènes cocasses, des disputes mémorables, en somme, des moments hilarants pour nous lecteurs.

Le roman alterne entre le passé de IQ, sa rencontre avec Dodson, et l’enquête menée aujourd’hui. Cela permet de comprendre la relation entre les deux hommes, et comment IQ est devenu ce personnage froid, austère, qui se sent coupable mais lui permet ainsi de ressentir beaucoup d’empathie.

Joe Ide réussit parfaitement à allier le passé des protagonistes avec l’enquête menée aujourd’hui, les deux histoires s’alimentent mutuellement. Il nous brosse le portrait de personnages loufoques, drôles voire ridicules, mais aucun n’est ennuyeux. Les dialogues, très nombreux, donnent du rythme au roman, et vous tournez les pages sans même vous en apercevoir.

Nul doute que nous retrouverons IQ dans de nouvelles aventures, alors un seul conseil, musclez vos zygomatiques.

Marie-Laure


NOVEMBER ROAD de Lou Berney / Harper Collins Noir.

Traduction: Maxime Shelledy.

Chez Harper Collins Noir, on commence à se doter d’un catalogue particulièrement intéressant pour les fans de polars. Après la surprise Winslow et l’excellent roman newyorkais “Corruption”, voici Lou Berney, tout nouveau chez nous mais déjà auteur reconnu aux States. Même si Winslow se fend, pour l’occasion, d’un ruban somme toute assez incertain, on aurait tort de snober “November Road”, roman qui se situe au moment de la mort de JFK le 22 novembre 1963 et les quelques jours suivants quand l’ Amérique est abasourdie, sous le choc.

Tout en frôlant la grande histoire de la tragédie de Dallas, “November road” n’est absolument pas un énième roman sur la mort de Kennedy. Il se cadre par contre sur la thèse largement répandue de l’implication de la Mafia et sur l’hypothèse Carlos Marcello, parrain de la Nouvelle Orleans, qui vouait une haine farouche au président adulé.

Frank Guidry, un des bras droits de Carlos Marcello, voit certains des membres de la “Famille” disparaître, exécutés quelques heures après l’assassinat de JFK. Rapidement, il fait le rapprochement et se rend compte que les exécutions sont en lien avec l’évènement monstrueux, il comprend l’implication de son boss et saisit que sa propre implication très indirecte en fait, lui aussi, un témoin gênant. La mort de Lee Harvey Oswald, deux jours plus tard, dans les locaux de la police, sous les balles de Jack Ruby mafieux de bas étage, finit de le convaincre de fuir vers l’Ouest, la Californie, afin de quitter le pays le plus rapidement possible. « Go West » et à tombeau ouvert pour semer Barone, tueur à gages chevronné, vite lancé à ses trousses.

Dans le même temps, Charlotte, dans l’Oklahoma, n’aime plus sa vie. Son ex-prince charmant devenu son mari et le père de ses deux filles se noie dans l’alcool et passe de boulots merdiques à des emplois pourris avec la même constante, il boit son salaire. La famille a du mal et à 30 ans, Charlotte n’en peut plus. Un jour de déprime plus prononcé que les autres, elle décide de mettre ses deux filles et son chien épileptique dans la voiture, de remplir quelques valises et de partir vers L.A., la Californie, retrouver une lointaine parente pour se donner une nouvelle chance.

Le début alterne les péripéties avant le départ des deux fuyards. Nul doute, qu’ils vont se retrouver quelque part sur la route et le roman balance entre un polar, un roman sur la Mafia particulièrement bon et addictif dans son urgence et sa violence froide et un drame social, un roman noir plus intime, ordinaire, plus tourné vers le désespoir d’une Américaine moyenne des années 60, voulant forcer le destin, briser les chaînes imposées par son épave de mari. La seule pitié qu’il lui inspire ne suffit plus.

Le roman se lit, dans sa première partie, comme un page turner tout en développant une version crédible de Dallas, montrant le fonctionnement de la Pieuvre en Louisiane mais donnant aussi un intéressant instantané de l’ Amérique au moment d’une tragédie nationale. Guidry veut leurrer le tueur à ses trousses et Charlotte, ses deux filles et le chien, en panne, dans un bled pourri, très loin de l’Eldorado californien sont une aubaine pour lui. Hélas, Guidry, un dur, un salopard, un vrai mafieux, un collectionneur de femmes faciles va tomber sur un os, un très gros… en la personne de Charlotte. Son charme ordinaire, sans artifice ni fard, va foudroyer Guidry, donnant, pendant quelques pages mais quelques pages seulement, un ton beaucoup plus rose aux lignes parcourues.

La deuxième partie hausse le ton d’une intrigue qui se trouve complexifiée par les mensonges de Guidry pour parfaire sa couverture de représentant de commerce aux yeux de Charlotte et d’adorable père de famille aux yeux de tous ceux qu’ils rencontrent sur la route.

Certains amateurs de polars tiqueront certainement sur cette “idylle” si soudaine mais rassurons-les, l’aspect romans de gangsters prévaut très largement et “ November Road” a le charme rétro assez irrésistible de certains polars de cette époque justement et s’avère être avant tout, un pur roman de gangsters, franchement dans la ligne sanglante des polars sur la Mafia. De la bonne came.

Wollanup.

LES BLEED de Dimitri Nasrallah / La peuplade.

Traduction: Daniel Grenier.

La Peuplade, maison d’édition québécoise, « publie depuis 2006 des livres de fiction, des récits, de la poésie et des traductions de romans inspirants d’où qu’ils proviennent ». Dimitri Nasrallah, Canadien d’origine libanaise, sort ce mois de janvier après Blackbodying et Niko, son 3e roman, Les Bleed, dans le registre de la fable politique.

Le Mahbad, capitale Qala Phratteh, est un pays fictif, géographiquement incertain, peut-être au Moyen-Orient, peut-être en Asie Centrale, et  dont certaines caractéristiques rappellent la Syrie ou l’Irak des soixante dernières années : un pouvoir « fort » et héréditaire, exercé par les Bleed, successivement le grand-père, le père et le fils, issus d’un groupe social, ethnique peut-être, qui en domine un autre, des ressources naturelles qui suscitent l’intérêt vif de puissances elles bien connues, l’Amérique, en premier lieu, la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie dans l’ombre.  Les dernières élections, que l’on pense pouvoir truquer comme d’habitude, apportent un désaveu terrible : le pouvoir de Vadim et celui de la dynastie auto-proclamée des Bleed est désavoué. Et cette fois, un décompte nettoyé des résultats ne suffira pas à masquer la puissance de l’opposition, prête à en découdre par les armes. Au moment où le frivole Vadim manque à l’appel, en escapade à l’étranger, le père Mustapha Bleed, éminence grise ou pantin désarticulé, doit agir pour reprendre la main, ce qu’il semble préparer à faire depuis longtemps malgré sa retraite affichée. Mais il est peut-être déjà trop tard.

Je vais devoir avouer que le thriller ou la satire politique promis aux lecteurs ne sont sans doute pas les premières étiquettes justement favorables que j’ai envie d’accoler à ce texte. Les constats sur les dominations colonialistes que rejoue le capitalisme mondialisé sont pertinents, encore qu’à l’échelle et à la force de ce texte. On peut trouver mieux ailleurs, dans une enquête journalistique digne de ce nom par exemple. Chaos, paranoïa, répression, mensonges, trahisons, le récit de Nasrallah nous rappelle la cruauté, le cynisme, le mépris envers les peuples de dirigeants tels que l’époque nous en offre encore malheureusement.

Les Bleed suscite un intérêt parce qu’il emploie la passation d’un pouvoir dictatorial comme prisme du processus de transmission entre un père et un fils, avec le cas emblématique du père qui a « bâti » un pouvoir, une politique et un statutaire et du fils qui semble avoir surtout profité des facilités matérielles que le père a bataillé pour faire exister. Dimitri Nasrallah, dans le cas de dynastes arrivés et maintenus au pouvoir par la force, nous propose de nous interroger sur la dilution du capital accumulé. Et nous ne parlons pas de richesses en premier lieu mais du pouvoir. Est-il dilué d’ailleurs ou bien réinvesti par des personnages avec une autre expérience et ancré dans un autre contexte ? Ou bien alors, ce capital appartient-il à d’autres forces jugées subalternes, secondaires, satellites, mais qui ont tout intérêt à ce qu’il perdure ?  Le général, fidèle de la première heure de Mustapha Bleed, va se révéler jouer un rôle prépondérant et asséner l’ultime leçon de Realpolitik.

Quelque que soit le milieu, les enfants sont décevants. Et les pères, pas mieux comme le démontrent ces pages dans la tête de spécimens funestes et despotiques.

«Puis-je me permettre d’offrir un conseil aux pères parmi vous? N’achetez jamais à votre adolescent un jet privé avec les membres de l’équipage pour son anniversaire.»

Paotrsaout

OUTRESABLE de Hugh Howey / Actes Sud / Exofictions

“Depuis des siècles, le sable a tout englouti. À la surface, battu par les vents et harcelé par des dunes mouvantes, un nouveau monde essaie tant bien que mal de survivre. À sa tête, les plongeurs, une petite élite qui descend toujours plus profond à la recherche des artefacts de jadis, prisés comme autant de trésors. L’un de ces plongeurs s’apprête à partir à la recherche de Danvar, la cité mythique objet de tous les fantasmes. Pour espérer la trouver, Palmer sait qu’il lui faudra atteindre des profondeurs jamais encore explorées. Et si elle n’existe pas, sa combinaison de plongée sera son sarcophage.”

Hugh Howey a connu la célébrité avec “Silo” et une nouvelle fois les univers sous-terrains l’ont inspiré. Il nous renvoie à nouveau sous la surface de la planète depuis des siècles enfouie sous le sable. Dans cette dystopie, le sable remplace l’eau comme rempart infranchissable, obstacle à l’acquisition de trésors enfouis de cités disparues au fond de la masse.

Le roman est addictif et la couverture, magnifique, avec ce scaphandrier en posture messianique invite à y entrer, à ses risques et périls évidemment car ce monde futur n’a rien de bien enthousiasmant. N’étant point un grand fan de SF, je me suis laissé guider par un auteur qui a eu tendance à user néanmoins de beaucoup de rebondissements. Par ailleurs, les chapitres relativement courts ajoutent à une impression de roman un peu formaté et s’ils siéent parfaitement à un thriller de grande consommation, ils n’en feront pas non plus un roman forcément inoubliable. En fait, c’est plutôt la fusion de cinq novellas si on croit les médias anglo-saxons. Mais ne boudons pas notre plaisir, on ne s’ennuie pas une seconde, les descentes des plongeurs sont assez sidérantes et les claustrophobes connaîtront certainement bien des tourments .

Hugh Howey n’est pas un marchand de sable, loin de là, et les amoureux de ces mondes post-apocalyptiques devraient y trouver leur compte.

Wollanup.

TROUVER L’ENFANT de Rene Denfeld / Rivages / Noir

Traduction: Pierre Bondil

“Madison Culver a disparu alors que ses parents choisissaient un arbre de Noël dans la forêt nationale de Skookum, Oregon. Elle aurait aujourd’hui huit ans. Certains qu’elle est encore vivante, les Culver se tournent vers Naomi Cottle. Enquêtrice privée connue de la police comme « la femme qui retrouve les enfants », Naomi est leur dernier espoir. Sa recherche méthodique l’emmène dans les terres sauvages du Nord-Ouest Pacifique, et au coeur de son propre passé. Alors que Naomi suit la piste de l’enfant, les fragments d’un rêve sombre viennent lui rappeler une perte terrible depuis longtemps refoulée.”

Alors les romans parlant des disparitions d’enfant sont légions et beaucoup d’amateurs de polar sont lassés  du sujet tant les différents aspects ont déjà été lus et relus avec avec plus ou moins de talent, plus ou moins de force, donnant des histoires plus ou moins réussies. Mais, parfois certains se distinguent du lot soit par leurs qualités d’écriture ou par leurs intrigues urgentes, addictives voire violentes. Et assurément, celui-ci, premier d’une série, sans renouveler le genre lui donne des lettres de noblesse à l’égal du formidable “filles” de Frederick Busch qui malgré une intrigue bien différente montre la même force, le même entêtement, la même détermination ou folie dans la recherche de la personne disparue.

Alors, bien sûr, on ne peut tout renouveler et on retrouve les parents détruits, les recherches en amont abandonnées, les flics locaux, les tâtonnements, les faux coupables, les échecs, les soupçons, le détail qui éclaire mais Rene Denfeld est allée beaucoup plus loin pour créer un roman exemplaire et particulièrement original. Evidemment, on s’en doute puis on le sait, Madison est vivante, retenue prisonnière depuis trois ans, vit un cauchemar qui nous sera conté avec énormément de pudeur, rendant finalement le propos encore plus cruel par ses non-dits ravageurs et créant par là un très beau personnage qui risque de vous briser. Naomi, par son histoire, par sa quête à jamais reconduite, par sa force saura elle aussi vous chavirer, faire vôtre sa reconstruction douloureuse.

Ne vous arrêtez pas à la couverture avec ces pôvres huskies à collier suggérant Perrault ou Grimm. Même si l’univers des contes est bien présent dans le roman lui apportant une magnifique et prégnante touche poétique noire, la puissance du roman est ailleurs. On pourra peut-être s’interroger sur les compétences de lectrice précoce de Madison ou sur ses réflexions pas toujours très en phase avec le supposé développement psychologique d’une enfant de cet âge mais ce ne sont que menus détails par rapport à l’originalité du traitement du sujet offert par Rene Denfeld.

Sans entrer dans des détails qui pourraient spoiler une intrigue particulièrement bien menée, l’auteure nous raconte trois terribles histoires: celle d’un personnage qui vit l’enfer de l’enlèvement, d’un second qui l’a vécu et d’un troisième qui l’a vécu, le vit et le vivra éternellement et si l’histoire est douloureuse, grave, horrible, elle est avant tout particulièrement talentueuse. Trois destins et le même pandémonium.

Superbe.

Wollanup.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑