Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

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MANAUS de Dominique Forma / La Manufacture de livres.

Dans son dernier roman “Coups de vieux”, paru en 2018 chez Robert Laffont Dominique Forma parlait des anciens d’Algérie, les « pieds noirs » et autres parias obligés de quitter l’Afrique du Nord au moment de l’indépendance. Si cet exil n’était pas au cœur de l’intrigue, cet exil forcé a néanmoins dû frapper l’auteur qui y retourne mais de manière plus directe, au contact des bannis, des parias, des condamnés par la République dans les années 60 pour leur appartenance à l’OAS ou leur rôle joué lors du putsch des généraux d’Alger en 1961. Alors, il n’est pas nécessaire de connaître les tenants et les aboutissants de la guerre d’Algérie pour comprendre le roman mais c’est quand même peut-être un petit peu mieux. 

Le conflit de la fin des années 50 et du début des années 60 opposant la France à l’Algérie fut longtemps oublié dans la littérature française mais depuis quelques années, on découvre un peu l’envers du décor,mais beaucoup plus tard aussi que ce que firent les auteurs américains avec la guerre du Vietnam. Et Forma s’y colle également le temps d’une novella.

“D’abord, il doit passer inaperçu parmi l’escorte qui accompagne de Gaulle en Argentine. Une fois sur place, accomplir sa mission. Simplement, efficacement, sans poser de question. Trouver le contact, approcher la cible, l’éliminer. Puis, toujours invisible, retourner en France. C’est alors qu’on lui annonce que sa route passera finalement par Manaus où l’on a besoin de lui. Dans cette ville brésilienne spéculent les anciens partisans de l’Algérie française en exil, des nazis ayant fui la chute de leur monde, les chefs des cartels de drogue latinos… Là, il devra seconder un français lors de négociations troubles. Mais cet homme qu’il retrouve à Manaus n’est pas un inconnu. C’est au contraire le dérangeant témoin d’un passé qu’il aurait aimé oublier…”

Un soldat du service Action des services secrets français en mission dans l’ombre d’un De Gaulle en tournée en Amérique du Sud digne d’une rock star. Une première cible atteinte et viennent les difficultés. Servir ou trahir? Atteindre son objectif ou sombrer dans l’affectif ?

 L’armée est surnommée « la grande muette » et Forma fera lui aussi l’économie des détails, des sentiments, se contentant de conter une histoire dure, violente, qu’on aurait aimé plus longue, certains personnages méritant mieux. Néanmoins, la nouvelle se dévore, offrant un cliché intéressant de l’époque, des mentalités et du monde gaullien que toute la classe politique actuelle, opportuniste, encense sans vergogne, une fois de plus toute honte bue.

Clete.

LE PLONGEUR de Minos Efstathiadis / Actes noirs / Actes Sud.

Traduction: Lucile Arnoux-Farnoux.

Premier roman en France d’un auteur grec “le plongeur” souffrira bien évidemment de sa sortie en plein confinement mais par contre ne sera pas sacrifié, pour une fois chez Actes Noirs, par une horreur de médaillon en couverture. Là, vous enlevez juste les ptérodactyles et la couverture a une certaine tenue.

“Chris Papas, détective privé à Hambourg, de père grec et de mère allemande, reçoit la visite d’un homme très âgé qui lui offre une avance importante simplement pour suivre une femme durant quarante-huit heures. La filature commence au pied de l’immeuble de la dame, et se poursuit jusqu’à un hôtel minable où elle retrouve un jeune homme dans la chambre 107 tandis que Papas, installé dans la pièce mitoyenne, s’endort lamentablement.

Le lendemain, c’est la police qui sonne chez lui : un vieillard a été retrouvé pendu dans la fameuse chambre 107. Au fond de sa poche, la carte de visite du détective. Forcément suspect, Papas poursuit seul une enquête qui l’emmène bientôt dans un coin du Péloponnèse où se trouve son propre village natal.”

Et c’est dans ce village d’Aigion où vit également l’auteur que l’affaire prend une très sale tournure pour Chris Papas de retour aux sources. Commencé comme une histoire ordinaire de détectives à l’ancienne, “le plongeur” part plus loin dans le passé, raconte l’occupation nazie de la Grèce, les plaies jamais guéries pour revenir vers le marasme économique actuel du pays avec toujours cette animosité contre les rois de l’Europe.

Je ne me planterai pas en tentant de vous raconter l’histoire. C’est tout simplement du Thomas H. Cook et ses histoires d’amour dramatiques, du Indridason de la grande époque de “la femme en vert” pour le rythme, la parole donnée aux anonymes. Il se dégage beaucoup d’émotion dans la deuxième partie, un inquiétant crescendo qui culminera en fin de roman vers l’abomination ou à la stupéfaction pour le moins. Les personnes sensibles feront bien de se contenter de la première phrase du dernier chapitre, leur imagination fera très bien le reste.

A la page 187 d’un roman qui en propose à peine plus de deux cents, Minos Efstathiadis montre clairement tout le chemin parcouru par le lecteur et la vue est vertigineuse. Roman particulièrement intelligent, ”Le plongeur” maltraite, fait mal au cœur et aux tripes et prend la tête longtemps. Bien sûr, il y a eu Incardona et Taylor mais s’il fallait n’en garder qu’un cette année, ce serait vraisemblablement celui-là.

Clete.

SWAG d’Elmore Leonard/Rivages noir.

Swag

Traduction: Elie Robert-Nicoud.

Découvrir un vieux polar d’un auteur apprécié et aujourd’hui décédé est un petit bonheur et ces derniers étant si rares actuellement que cela peut devenir Noël bien avant la date. Un Elmore Leonard, comme un Donald Westlake ou un Charles Williams et c’est l’assurance de quelques heures dans des univers qui n’existent plus mais qui ont tant bercé notre existence.

“Swag” date des années 70 quand Leonard, après de nombreuses années dans le western, s’essaye au polar depuis Detroit où il vit. Elmore Leonard a été adapté plusieurs dizaines de fois à l’écran: des films comme “Jackie Brown”, « Get Shorty », des téléfilms et des séries comme l’excellente “Justified” parfait mix de western et de polar redneck. Elmore leonard était un grand, prenant soin de ses lecteurs en ôtant tout ce qui pouvait ennuyer ou distraire dans sa narration, éliminant tous les détails inutiles, maniant l’ellipse avec talent et balançant des répliques assassines. Dans “Swag, il fait ses gammes et l’écrit n’atteint pas encore la concision que beaucoup lui envieront plus tard, ne défonce pas encore tout dans les dialogues mais déjà, c’est bon, c’est jouissif… dans un monde sans ordis, sans téléphones cellulaires et sans internet: un polar historique finalement avec le temps qui passe si vite… En préambule, on lira avec grand intérêt la préface de Laurent Chalumeau, auteur d’un ouvrage de référence sur « le pape du pulp » chez Rivages..

“Detroit, 1970. La seule façon de réussir un braquage à main armée est de s’y coller. Pas de phase théorique, il faut passer d’emblée à la pratique. C’est ce que se disent Frank et Stick, deux braqueurs à la petite semaine, qui s’en vont commettre des hold-ups dans des supermarchés et des magasins d’alcool. C’est ainsi qu’ils mettent au point leurs « Dix Règles du Parfait Braquage ». Mais quand ils commencent à enfreindre leurs propres règles, les ennuis arrivent…”

Évidemment, on pressent rapidement que les choses vont se gâter pour Franck et Stick qui s’installent dans une belle résidence avec piscine où ils mènent la belle vie avec les jolies filles du voisinage. Deux “swaggers”, deux jeunes branleurs qui se croient malins avec leurs dix commandements du braqueur. Les stations services, les bars , les épiceries, travail facile , gains aisés mais bien sûr, comme souvent dans les polars de l’époque une femme va mettre le feu aux poudres et plus rien ne va fonctionner. Certainement moins drôle que beaucoup des romans qui suivront, “Swag” montre avec talent l’ascension puis la gamelle de deux péquenots qui tombent sur plus malins qu’eux. Dans le duo, Franck et Stick, un des deux semble plus posé, plus raisonnable, faisant des projets et on peut se dire que peut-être, il s’en sortira même si rapidement on s’aperçoit qu’il a tendance à sortir le flingue très rapidement et que c’est loin d’être une assurance-vie.

On n’a pas affaire à des cadors juste à des débutants autodidactes et plus dure sera la chute, inéluctable. Malgré tout, on est surpris par le dénouement, magnifique jeu de dupes, pas réellement apitoyé par leur sort, juste un peu désolé de la malchance qui les accable et une fois de plus épaté par le talent d’Elmore Leonard.

Clete.

DES PHALÈNES POUR LE COMMISSAIRE RICCIARDI de Maurizio De Giovanni / Rivages Noir.

Anime di verto.Falene per il commissario Ricciardi

Traduction: Odile Michaut.

Traversé par une crise existentielle, le commissaire Ricciardi se sent incapable de s’ouvrir à la vie. Son bonheur lui semble aussi insaisissable que les indices du crime sur lequel il doit néanmoins enquêter. La belle et hautaine Bianca, comtesse de Roccaspina, implore Ricciardi de rouvrir une affaire classée. Dans l’atmosphère tendue de l’Italie des années 1930, où Mussolini et ses voyous fascistes surveillent la police de près, une enquête non autorisée est un motif de licenciement immédiat. Mais la soif de justice de Ricciardi ne connaît pas d’apaisement.

Dixième volume consacré au commissaire Ricciardi dans la Naples fasciste des années 30, mais le huitième seulement en France sur une série en cours de quatorze en Italie. Avec “les phalènes”, on pénètre donc dans une geste déjà longue et bien huilée mais qui ne nécessite pas vraiment, même si c’est mieux toujours, d’avoir lu tous les précédents opus pour apprécier la belle écriture de l’auteur napolitain. A signaler que la série mettant en œuvre le commissaire Lojocano, dans une Naples contemporaine et publiée un temps par Fleuve, si elle est moins cotée offre néanmoins, dans mes souvenirs, un ensemble plus vif et néanmoins aussi vibrant.

Est-ce dû au moment ou à une certaine lassitude de ce personnage et de ses incessants atermoiements amoureux mais la séduction a  été nettement moins au rendez-vous que d’habitude. Moins de Naples je trouve, un fascisme quasiment absent du tableau et une intrigue méchamment trop prévisible…

Et pourtant le verbe est toujours aussi beau, la poésie est diffusée avec élégance. Les hommes et les femmes, leurs tourments amoureux, un peu trop nombreux peut-être, sont décrits avec une belle plume. L’intrigue prend son temps mais ce n’est pas une nouveauté. Certains chapitres, comme le 14, bien qu’inutiles au développement de l’enquête sont somptueux, une comptine parlant de phalènes touche le lecteur mais, mais, j’ai du mal à comprendre comment les femmes peuvent toutes se pâmer pour ce brave Ricciardi grand autiste de la passion amoureuse. A certains moments, on plonge dans une sorte de vaudeville pas forcément très crédible quand on imagine l’âge des différents protagonistes.

Alors les fans succomberont forcément et les autres auront la chance de découvrir une bien belle écriture au service d’une histoire au charme parfois délicieusement surrané mais tous, par contre, repasseront pour un bon polar.

“Rien de mieux que l’air de septembre pour décoiffer les rêves et ébouriffer les sentiments. Rien de mieux que l’air de septembre pour remettre en cause toutes les certitudes.

Rien de mieux. Et rien de pire.”

Clete.

Entretien avec Sébastien Raizer pour LES NUITS ROUGES à la Série Noire.

copyright Uma Kinoshita

On avait déjà fait un entretien avec lui en 2017 mais un nouveau polar de Sébastien Raizer « Les nuits rouges », c’était vraiment l’occasion de le questionner sur ce très bon roman et sur ses dernières productions « 3 minutes, 7 secondes » et « Confession japonaise ».

1- Depuis la trilogie des Équinoxes, on vous a lu dans le ciel asiatique pour la novella 3 minutes, 7 secondes parue à la Manufacture de Livres, puis au Japon pour le roman Confession japonaise, publié au Mercure de France. Comme vous résidez au Japon depuis quelques années, on pensait saluer votre retour à la SN avec un polar nippon et puisvous débarquez dans la Lorraine daujourdhui, encore hantée par le marasme de la crise sidérurgique de la fin des années 70. Pourquoi ? Votre expérience à Kyōto nouvrait pas les portes à une intrigue noire locale ?

En plus, je ne projetais pas d’écrire Les Nuits rouges sous forme de polar !

En novembre 2015, Aurélien Masson, qui dirigeait la Série Noire, était chez moi à Kyōto. On était en plein dans la trilogie des Équinoxes. Sagittarius allait sortir au mois de mai suivant et on parlait de Minuit à contre-jour, le troisième volume. Au cours d’une discussion, j’ai évoqué mon enfance, le Nord-Est de la France, la crise de la sidérurgie, l’impact terrible des multiples mensonges et trahisons politiques sur la vie de toute la région, et leurs effets qui perdurent encore, près de quatre décennies plus tard — tout comme l’incurie politique et les trahisons syndicales, d’ailleurs. Je lui racontais, en gros, que cette crise était l’archétype de tous les démantèlements suivants, industriels d’abord, structurels ensuite : services publics, infrastructures, écoles, hôpitaux, Ehpad, etc. Et que ce que l’on nomme la « crise » est fondamentalement constitutive du capitalisme, tout comme le chômage, les conflits, la destruction de la biosphère et finalement, d’une humanité dans laquelle l’individu n’a déjà plus grand chose d’humain, mais est devenu une ressource comparable aux fossiles, une simple donnée de la destruction de masse, une variable d’ajustement dans l’anéantissement par le profit. Au siècle dernier, la lobotomie était transorbitale, puis elle est devenue chimique et aujourd’hui, elle est électronique. L’une des étapes cruciales de ce processus généralisé de négation de l’humain au profit du capital, c’est le protocole établi pour le priver de son outil de travail. Aurélien m’a immédiatement affirmé que je devais écrire un roman sur le sujet. Je lui ai répondu que c’était un projet lointain. Il a insisté. J’ai terminé Les Nuits rouges exactement trois ans plus tard, après avoir écrit les autres livres que vous citez.

Finalement, Aurélien Masson avait raison. Il fallait écrire Les Nuits rouges à ce moment-là de ma vie, et sous forme de polar.

2- Écrit-on mieux à partir de son expérience personnelle ? L’éloignement géographique incite-t-il à une réflexion personnelle décentrée de son passé ? 

On écrit toujours à partir de son expérience personnelle. On met ses propres tripes sur la table, pas celles d’un auteur imaginaire. Bien sûr, toute la richesse vient de la capacité à étendre le champ de son empathie le plus largement possible. Si on ne peut pas être profondément ému par la parole, le geste ou le regard d’un inconnu, on est limité à une écriture de l’ego peu enthousiasmante. Il faut des collisions sensibles avec ce qui nous entoure, ce qui nous est extérieur, le plus possible.

L’éloignement, donc. Géographique, temporel, intérieur… Ce sont clairement des conditions favorables pour atteindre le cœur de ce que je tenais à exprimer. Même si je n’avais que 9 ans, j’ai un vécu et un ressenti très vifs, très précis de cette année 1979, qu’il était difficile de mettre en mots. Je ne tenais pas spécialement à écrire que tout pouvoir, et surtout politique, ne repose fondamentalement que sur le cynisme, le mensonge et la trahison, voire la maladie mentale pure et simple — c’est une tautologie qui ne fait pas vraiment avancer les choses. Ce qui m’intéressait, c’était les chairs, les corps, les larmes et le sang, les espoirs, la formidable force de vie, la colère des gens de toute une région. La parole politique est irrévocablement vile et obscène en regard de la force de vie qui s’est exprimée dans la révolte des ouvriers. Et elle l’est toujours, dans une forme de plus en plus dégradée, et violemment condamnable. Burroughs parle des mots devenus comme un puzzle émietté jusqu’à l’absurde : c’est exactement le discours politique d’aujourd’hui. Le tournant,  c’est Mitterrand, qui après être arrivé au pouvoir par la force tranquille de la manipulation, du mensonge et du cynisme, vend l’intégralité du pouvoir politique à la finance. Eltsine a fait la même chose avec l’URSS, et la liste est longue. C’est un hold-up mondial. Depuis, la parole politique s’amenuise à mesure que la finance lui dévore son pouvoir, pour arriver aux aberrations d’aujourd’hui, qui ne sont plus que des gesticulations ineptes, des doubles injonctions vides de sens. Je me demande sincèrement qui peut encore croire en cette farce tragique jouée par de la canaille en col blanc et aux mains sales, et dictée par le véritable pouvoir, qui est financier. Ou plutôt : est-ce que les médias qui répètent ces turpitudes jusqu’à l’ivresse croient vraiment qu’il y a encore quelqu’un pour les écouter ? Désormais, le mensonge n’est plus dans ce flux permanent de déclarations improvisées qui rivalisent avec les Shadoks (« à force d’échouer, ça finira bien par marcher » est leur unique programme). Le mensonge est dans la parole elle-même, qui voudrait se faire passer pour maîtrisée et performative. Le mensonge, c’est de parler comme un maître quand on est le laquais de la finance, servile jusqu’à l’ignominie. D’ailleurs, le Discours du Bourget constitue un passage tragicomique à la fois dans la vie politique française et dans Les Nuits rouges

Je m’éloigne du sujet, mais il me paraissait nécessaire de rappeler ces évidences. Il est peut-être également utile de dire d’où je parle. Depuis le zendō et le dōjō que je fréquente quotidiennement. Zen, sabre et plume. Et rien d’autre.

Pour revenir à la question d’éloignement, j’ai fini par comprendre pourquoi ces mots de Dazai Osamu se sont imprimés en moi : « Il sentait toujours la terre noire de son pays natal », écrit-il. Natif d’Aomori, son arrivée dans le Tōkyō des années 1930 a produit quelques anecdotes savoureuses. En écrivant Les Nuits rouges, j’ai senti avec une acuité et une intensité particulières la terre noire de mon pays natal, alors que je vis à dix mille kilomètres. Peut-être aussi du fait que la nature japonaise a peu d’odeurs… Et avec la mémoire de ces forêts sombres, de ces champs écrasés de soleil, de l’asphalte, des usines et du métal, c’est toute l’atmosphère de l’époque qui s’est reconstituée, avec une quantité incroyable de souvenirs, de gestes, de mots, d’ambiances. J’entendais des voix, des discussions, des harangues. Tout ce que j’avais perçu et inconsciemment enregistré en 1979 a nourri l’écriture des Nuits rouges. L’éloignement géographique et temporel a paradoxalement permis un rapprochement intérieur inédit. Je parierais qu’Aurélien Masson l’avait pressenti.

À propos de « 3 minutes, 7 secondes« .

Après Lalignement des équinoxes, trilogie volumineuse, on vous retrouve en 2018 avec 3 minutes, 7 secondes,  mais vous n’offrez quune novella et de surcroît, plus à la Série Noire mais à la Manufacture de LivresIl y a une explication ?

Une explication simplissime : la Série Noire ne publie pas de novella. Stefanie Delestré, qui succède à Aurélien, m’a confirmé qu’elle ne projetait pas d’en inscrire au catalogue de la collection. Je pouvais donc en publier ailleurs, même en étant sous contrat avec Gallimard.

Une fois 3 minutes, 7 secondes terminé, on constate très vite que ce nest pas juste lhistoire dun crash et que ce petit entretien sera sûrement utile pour donner quelques clés supplémentaires sur votre volonté. Mais, tout dabord et tout simplement, comment est née cette histoire ?

Le déclencheur, c’est Pierre Fourniaud, de la Manufacture de Livres, qui me demande en septembre 2017 si j’ai une novella dans mes tiroirs. J’avais écrit une histoire inspirée du vécu du soldat japonais Hirō Onoda, qui a continué la Deuxième guerre mondiale jusqu’en 1974, seul sur une île des Philippines. D’ailleurs, j’ai ensuite traduit son récit stupéfiant pour la Manufacture de Livres. Plutôt que de reprendre ladite novella, j’en ai écrite une autre dans le vol qui me ramenait au Japon. Je n’ai pas pu résister à l’idée de la concordance totale du réel et de la fiction : écrire un texte en douze heures, dans un seul segment spatio-temporel, ce qui est également un impératif de la novella : une seule intrigue unie dans le temps et l’espace, mais avec la possibilité de multiplier les personnages et les explorations psychologiques. C’est ce que j’ai fait avec ce qui m’entourait. Stewards, hôtesses, passagers sont devenus des personnages de fiction. Évidemment, je les ai intégralement violés — du moins psychologiquement, mais ils n’en savent rien. Sauf le commandant de bord et le copilote, que j’ai inventés de A à Z. Je me suis moi-même dépouillé et fictionnalisé pour « créer » l’un des personnages. Le plus drôle, c’est l’arrivée à Osaka. Je rallume mon téléphone et je lis le message d’un ami qui me conseille de ne pas traîner pour rentrer à Kyōto, car un typhon approche. Je survole les infos et j’apprends que la Corée du Nord vient de procéder à un tir de missile. Soit exactement l’histoire que je viens d’écrire dans l’avion. Une histoire réelle aspirée dans une fiction, à son tour aspirée dans une réalité plus vaste. Le tout en direct. Welcome back home !

Si cette œuvre semble, au premier abord, très différente, on saperçoit vite quon retrouve des thèmes, des « obsessions » déjà lues chez vous. Nest-on pas ici aussi dans une nouvelle métaphore du kōan « face au gouffre un pas en avant », qui ponctue chaque histoire de la trilogie des Équinoxes ? La mort serait-elle uniquement un passage, un voyage ?

Si c’est un passage, on est déjà en plein dedans. C’est d’ailleurs l’un des thèmes de Confession japonaise. Dans 3 minutes, 7 secondes, il y a autant d’obsessions que de personnages. Toutes ont un point commun : la mort révèle le sentiment de réalité d’une vie. La mort imminente, dans le cas des passagers de cet avion. C’est un raccourci fulgurant qui permet de sonder de façon violente, crue et directe la psyché des personnages. Plus de temps pour les faux-semblants, les mensonges, les excuses, plus le temps de fabriquer des justifications, des illusions. Plus le temps de fuir. Le révélateur absolu est déjà en action. Donc oui, face au gouffre, un pas en avant. Ce kōan est très sibyllin, très subtil, malgré son aspect brutal. Dans Lalignement des équinoxes, Wolf, l’un des personnages principaux, le comprend de différentes façons. L’une d’elles est : on ne se retrouve pas face à un gouffre par hasard. C’est un rendez-vous que l’on a sans doute provoqué sans en avoir conscience. Il faut donc aller explorer la réalité qu’il contient. Mais il y a beaucoup de lectures possibles de cette phrase de Dōgen. En japonais, elle se formule aussi de cette façon : « arrivé au sommet d’un bambou de cent pieds, continue de grimper ».

Tous ces personnages qui vont connaître la mort en même temps, sont déjà bien dépeints, créant très rapidement un réel intérêt pour les fragments de vie racontés, nont sûrement pas été choisis au hasard. On a un peu l’impression de voir au moins deux visages du Japon, lun éternel et lautre plus moderne, des codes, des morales différentes mais cest sûrement beaucoup plus pointu

Surtout le commandant de bord et le copilote, et c’est tout à fait intentionnel. J’ai un peu forcé le trait entre deux générations, l’une traditionaliste, l’autre occidentaliste, et toutes les deux également perdues. En réalité, ces deux caractères cohabitent profondément chez de nombreux Japonais, et cela forme un équilibre. Bien que souvent, l’occidentalisme ne soit qu’un vernis : grattez un peu, et vous vous retrouvez face à une personne de l’ère d’Edo. Commandant de bord et copilote sont comme les deux hémisphères d’un seul cerveau : l’un ne va pas sans l’autre. Pareillement, j’ai fait en sorte que tous les personnages, aussi différents et singuliers soient-ils, forment les différentes facettes d’une seule et même persona.

Sans rien dévoiler de lintrigue, vous nous offrez aussi un petit éclairage géopolitique de cette région de lAsie. Quelles sont les craintes des Japonais ?

Les Japonais se méfient de tout et n’ont peur de rien… ! Les enjeux japonais actuels sont les mêmes qu’avant la Deuxième guerre mondiale : créer une sphère de coprospérité indo-pacifique. Mais il y a eu entre temps un changement majeur : la position de la Chine, devenue hégémonique, et dont la puissance économique, technologique et militaire, alliée à un régime crypto-totalitaire, est perçue comme une menace par le reste de l’Asie. Pour le dire en deux mots, c’est un allié dangereux. La sphère de coprospérité indo-pacifique devait garantir l’indépendance de l’Asie vis-à-vis de l’Occident. Désormais, elle prend lentement et timidement la forme d’une garantie contre la domination mondiale chinoise.

Avec Internet maintenant, même très loin comme vous à Kyōto, on nest plus jamais vraiment isolé des siens, de ses racines. Néanmoins, des aspects de votre vie française vous manquent-ils et bien sûr, quand vous rentrez en France, quelle part du Japon vous fait défaut ?

Rien ne me manque de la France. Ma vie est pleinement japonaise. Chaque fois que j’allais en France pour la sortie d’un livre, c’était le Japon tout entier qui me manquait. Je m’accrochais au jet-lag : tiens, c’est l’heure où le soleil se lève. La cloche du temple Kōshōji, le début de la méditation zen, l’heure du iaidō, le chien et la chatte qui me cherchent dans le bureau, l’heure du déjeuner des milans au bord de la rivière, les lueurs du crépuscule, l’effervescence de Kiyamachi-dōri… Je sentais dans mes chairs que tout cela avait lieu et que c’était ma véritable place.

Vous avez été co-fondateur des éditions du Camion Blanc, « L’éditeur qui véhicule le rock ! » et donc vous ny couperez pas. Quelle zik pour illustrer 3 minutes, 7 secondes ?

Le Boiler Room de Nisennenmondai.

November 25th: The Last Day de Philip Glass.

Aerian de Maximum The Hormone.

Everything In Its Right Place de Radiohead, dans la version enregistrée en 2008 à Saitama.

À propos de « Confession japonaise« .

Paru en 2019 au Mercure de France, Confession japonaise est une lacune dans les chroniques de Nyctalopes, peut-être trop japonais pour nos esprits occidentauxPourriez-vous nous le vendre, nous expliquer notre erreur? 

(Sourire) Un ami japonais et francophone l’a lu et s’est exclamé : « C’est incroyable, c’est roman japonais ! » Je prenais ça pour un compliment, mais je sentais que quelque chose le gênait. « Vous êtes auteur japonais, mais vous n’êtes pas Japonais ! » ll avait l’air à la fois fier et contrarié, c’était assez drôle.

Si on tient à utiliser des couleurs, Confession japonaise est un roman noir dans la littérature blanche. Il contient une part réaliste et une part fantasmagorique – la seconde étant tout aussi réelle que la première. Ce roman repose sur l’absence de hiatus entre le monde flottant et le monde invisible, celui des humains et des esprits, de l’histoire et de la légende : c’est le même monde et cela s’exprime de façon très concrète. C’est sans doute ce qui est difficile à concevoir pour un esprit occidental.

C’est l’idée qu’il n’y a pas de frontière entre la vie et la mort, que les deux états ou territoires s’imbriquent et communiquent en permanence. On peut le constater dans la vie quotidienne, surtout à Kyōto. Les mythes sont aussi réels que l’histoire, ils ont même sans doute plus de poids dans l’inconscient collectif. Juste un exemple : j’ai récemment vu une exposition de photos de Koga Eriko, intitulée BELL, qui nous fait voir la légende d’Anchin dans le Japon d’aujourd’hui. Il est admis de façon absolument équivalente que son amoureuse Kiyohime s’est transformée en serpent pour le suivre, et que la chose est simultanément impossible. Et cette contradiction va de soi : elle n’en est pas une, en fin de compte.

De la même façon, le narrateur de Confession japonaise vit à la fois dans le monde flottant (visible, celui des vivants, que l’on appelle le « nôtre ») et dans le monde invisible, celui des morts, des esprits, des démons, obake, yōkai, oni, tengu et consorts. Tout ce qu’il voit, expérimente, les personnes qu’il rencontre lui apparaissent soit sous leur aspect et comportement « flottant », soit « invisible ». Tout a commencé pour le narrateur avec le tremblement de terre de Kobe en 1995. Il avait 5 ans et ses parents ainsi que sa petite sœur ont été emportés au royaume des morts. Il est incapable de distinguer les deux mondes, jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune femme absolument fascinante — qui est également une renarde, une incarnation d’Inari… Là, l’histoire devient violemment noire. Et solaire, par la même.

Des projets littéraires, des amorces de romans, est-il trop tôt pour en parler ? Vous traduisez aussi pour la SN, un roman qui vous a particulièrement séduit ?

Le dernier roman traduit pour la Série Noire est un excellent souvenir — de lecture comme de traduction. C’est Seules les proies s’enfuient, de Neely Tucker. Une pleine cohérence entre l’histoire et le style, une dynamique narrative qui démultiplie le cadre initial sans le briser, une narration sobre, rugueuse et intense. Nickel.

J’ai écrit plusieurs textes depuis Les Nuits rouges. D’abord un « roman japonais », Ame no neko (Un chat de pluie), que je vais reprendre de fond en comble pour lui donner sa tonalité exacte, maintenant que j’en connais la fin. Ensuite, j’ai rédigé un long texte qui sert de base à un projet plus vaste. Et au printemps prochain doit sortir un récit sur le zen et le sabre, La Caverne aux chauves-souris sous la montagne noire. Une approche pragmatique de la méditation zen en tant qu’expérience totale.

Pour revenir brièvement à votre première question, celle de l’inspiration. Au Japon, on évolue entre de multiples couches d’histoire, de mythologie, de folklore, on trouve des veines narratives partout, à la fois totalement disparates et unies par l’esprit japonais, pour le dire rapidement. Et tout cela se manifeste dans le quotidien. C’est en étant à l’écoute de ces expressions qu’on laisse le roman naître de lui-même… avant de le saisir à la gorge. J’étais en train d’écouter Les Nuits rouges depuis pas mal d’années quand Aurélien Masson m’a poussé à passer à l’action. Déjà pour Lalignement des équinoxes, j’avais l’impression qu’il connaissait le manuscrit avant même que je ne l’écrive. C’est le don de l’éditeur total : celui de lire les manuscrits qui sont en vous.

Je vous remercie.

(Je viens d’apprendre la fermeture des librairies pendant le deuxième confinement. Leur credo est donc : détruisons tout, et on n’aura plus besoin d’échouer. Comme s’il fallait encore des preuves de la soumission absolue des hommes politiques aux GAFAM, dans ce cas précis, ou à Barclays, Capital Group Companies, FMR Corp., AXA, State Street Corp., etc. Tristes, tristes et stupides fossoyeurs. Et le jury Femina décerne quand même son prix, qui ne profitera qu’à Amazon — no comment. Jeff Bezos, champion de la défiscalisation et du salariat au rabais, mais aussi ministre de la Culture, de l’Économie, des Phynances et du Commerce, vous salue bien. Rajoutons Fuck Off And Die de Darkthrone à la play-list. Ouvrir les librairies, avec toutes les précautions sanitaires requises, c’est un acte de désobéissance qui refuse  le système de mort culturelle et sociale à l’œuvre depuis des décennies. Il ne saurait plus être question de quémander les conditions de la survie aux laquais de la morgue affairiste.)

Merci à Sébastien pour sa grande disponibilité et la richesse de ses propos.

Entretien réalisé par échange de mails octobre/ novembre 2020.

Clete.

BREAK !

Parce qu’il est ridicule de vous parler de bouquins que vous ne pourrez pas lire, en attendant la réouverture des librairies…

ASAP!

Clete.

LE PRIX DE LA VENGEANCE de Don Winslow / Harper Collins.

Broken

Traduction: Isabelle Maillet.

“Des bas-fonds de La Nouvelle-Orléans aux plages de Hawaï en passant par la côte californienne, on y croise petites frappes et trafiquants de haut vol, gentlemen cambrioleurs, flics obsessionnels, surfeurs de légende et fugitifs, autant d’âmes damnées qui évoluent dans l’envers du rêve américain…”

Un Winslow, ça ne se refuse pas même si “Le prix de la vengeance” n’est qu’ un recueil de nouvelles mais ma foi conséquentes et savoureuses à bien des égards. En fait, y compris ou surtout peut-être dans des écrits plus courts, Winslow montre l’étendue de son talent et l’universalité de son propos dans le polar.

Winslow est un grand auteur de polars, de loin le meilleur ricain du moment  pour cette incroyable trilogie de “La griffe du chien” inaugurée par le roman éponyme, poursuivie par “Cartel” et terminée par “La frontière”. Mais il ne faudrait tout de même pas résumer l’oeuvre de Winslow très diversifiée à ce monument. Allant du très bon avec sa série de jeunesse autour de l’épatant Neil Carey, au plus ordinaire dans ces romans sur les surfeurs de l’époque où il vivait à San Diego jusqu’au très peu crédible de sa série Missing sans oublier les très détestables “Savages” et “Cool” par la mentalité qui s’y dégage avec des gentils Américains beaux, jeunes, intelligents, blancs, Californiens pourvoyeurs de bonheur avec leur weed cultivée avec amour en lutte contre des méchants Mexicains dealers de beuh dégueu… Winslow a beaucoup écrit.

On peut très bien envisager “Le prix de la vengeance” comme un résumé de sa carrière et les fans de l’auteur, et j’en suis, vont forcément apprécier à sa juste mesure ces six histoires écrites avec le talent de conteur qu’on connaît maintenant si bien et offertes au lecteur et qui lui sont d’ailleurs dédiées en préambule. La vengeance, la justice et l’auto-justice, la came, les flics, la frontière, les voleurs de haut vol, la trahison, la rédemption autant de thèmes présents dans l’oeuvre de Winslow  qu’on retrouve dans ces six petites merveilles.

Neil Carey, Bobby Z !!!, Boone Daniels de “la patrouille de l’aube” mais aussi les trois têtes à baffes de “Savages”, tous ces personnages emblématiques ressortent de l’ombre et ce sont autant de clins d’œil réjouissants pour ceux qui connaissent bien Winslow. Mais nul besoin de connaître ces héros pour apprécier le bouquin. De pouvoir embrasser plusieurs aspects de l’oeuvre de Winslow dans un même recueil est même une très belle chance pour entrer dans l’univers protéiforme noir de l’auteur. La peur mais aussi le rire, la nostalgie, l’émotion parsèment, chacun à leur tour, ces six nouvelles que les fans, sans nul doute, adoreront. 

Clete.

PS: Mention spéciale à l’hommage à Elmore Leonard intitulé “le zoo de San Diego” où un flic essaye de neutraliser un singe avec un flingue évadé d’un zoo.

LES AVENTURES DE SIMÉON À LONDRES de Jean-Daniel Beauvallet / GM Éditions.

– Vous m’épelez !

C’est très gênant de lui rétorquer qu’elle, en revanche, ne me plaît pas du tout. Je reprends néanmoins ma litanie…

– J.E.A.N.D.A.N.I.E.L.B.E.A.U.V.A.L.L.E.T.

Elle pianote mollement, marque une pause quasi théâtrale et statue bientôt.

– Au rayon jeunesse !

Je ne saurai jamais si l’hôtesse d’accueil du bazar culturel où j’ai fini par échouer de guerre lasse prend pour elle mon sourire de caniche amoureux (by courtesy of Louis-Ferdinand Céline), mais sa réponse me ravit au plus haut point. Pour un peu je l’embrasserais, voir plus malgré le manque d’affinité, là, tout de suite, sur son comptoir. JD, au rayon jeunesse ! La sienne, la mienne, la nôtre ? Bref.

À peine sorti du lieu, le livre enfin sous le bras, je me pose sur un banc du square Paul Painlevé et tombe sur cette première phrase définitive : « Comment peut-il y avoir un angle sur la Terre alors qu’elle est ronde ? ». Et tout remonte à l’unisson : cet angle de la terre, ses chicanes, ses contresens assumés, son insularité et, bien sûr, son raffut binaire qui nous a chamboulés à jamais. L’Angleterre ! Ça nous a pris différemment, JD et moi, par des chemins de traverses distincts, parallèles souvent, opposés jamais. Nos « angles » de vue et notre amour précoce d’une même terre devaient forcément se croiser un jour. Et ce fut le cas dès 1986 au sein de ce fanzine musical naissant au patronyme impossible : Les Inrockuptibles. Jean-Daniel en cristallisa l’essence et en fut la plus emblématique signature pendant trente-cinq ans, dispensant passions et découvertes à des milliers d’adeptes.

Depuis quelques mois, nous savions sa première fiction à l’approche mais l’attendions sur d’autres tarmacs. Son contrepied digne d’un Harry Kane nous met dans le vent et nous rappelle pourtant ce qu’il est vraiment, cet Anglais d’âme et d’esprit, cet éternel gamin assoiffé de sons nouveaux, ce passeur passionné et passionnant. De fait, l’appellation « Littérature jeunesse » lui va comme un gant et nous mettons nos pas dans ceux de son jeune provincial français pour une délicieuse et légère promenade londonienne. Une dérive urbaine en convoquant une autre, il ne nous faut qu’une volée de pages pour penser à l’écriture fluide d’un autre JD, Salinger bien sûr, celui de L’Attrape-cœurs, d’Holden et d’une autre fugue.

Sans en déflorer les pourquoi et les comment, nous suivons Siméon, gamin en mutation et paumé dans la City. Nous croisons Banksy, Sonic Youth ou presque, des bad boys et des punks de haute lignée, la Reine aussi. Les situations sont fraiches et cocasses, la tonalité s’avère idéalement légère, et les phrases, souvent jolies, ne pèsent que le poids d’une plume souriante et agréable.

Elégamment illustré par Robin Feix (bassiste et graphiste de Louise Attaque sous d’autres cieux) le gentil voyage scolaire prémâché tourne en parcours initiatique et les révélations induites feront long feu. Nous connaissions le talent de Jean-Daniel Beauvallet pour apprivoiser les mots en douceur, mais la surprise du changement de registre n’en reste pas moins bluffante.  

JLM

LE PASSAGE de Elliot Ackerman / Gallmeister

Dark at the Crossing

Traduction : Janique Jouin-de Laurens

L’année dernière, les lecteurs français pouvaient découvrir Eliott Ackerman, nouveau venu sur la scène littéraire américaine, également traduit chez Gallmeister. Son roman En attendant Eden est toutefois chronologiquement plus récent que celui qui nous intéresse ici. Il ne surprendra personne qu’à nouveau, l’expérience dans le corps des US Marines de l’auteur (il y est resté 8 ans et servi plusieurs fois au Moyen-Orient) charpente une histoire qui se déroule dans une zone de conflits et réunit des personnages aux destins bouleversés par la guerre, la perte et l’exil.

Ancien interprète pour l’armée américaine en Irak, Haris Abadi a pu émigrer avec sa sœur aux États-Unis. Incapable d’y trouver sa place, il décide de se rendre en Syrie pour combattre le régime de Bachar-al-Assad aux côtés des insurgés. Mais son passeur le dépouille de son argent et de son passeport américain ; en un instant, Haris perd ainsi son statut d’Occidental protégé. Bloqué en Turquie, il erre près de la frontière où il rencontre Amir et son épouse Daphne, deux Syriens réfugiés dont la guerre a détruit la vie. Haris trouve auprès d’eux un abri et un nouveau point d’attache. Mais Haris ne se ment-il pas à lui-même ? Est-il un soldat en quête d’une cause, ou un déraciné à la recherche de son identité ?

L’action, les combats ont peu de place dans l’histoire mais la guerre est bien là, dans le paysage, dans les corps scarifiés, les esprits sans repos, dans les introspections douloureuses. La vie et la mort, le bien et le mal sont jumeaux dans ce paradoxe séculaire qu’est la guerre. Haris a gagné la nationalité américaine en servant les troupes dans son pays envahi, l’Irak. Ne sentant pas à sa place en Amérique, il a décidé de rejoindre une autre guerre. Mais si c’est finalement Daesh qui peut lui faire passer la frontière et l’enrôler, cela n’est plus si important. Daphne refuse de croire à la mort de sa fille sous les bombes et est prête à tout risquer pour le vérifier et redonner un sens à sa vie. Amir croit pouvoir aider son pays martyrisé en collaborant aux enquêtes d’ONG et d’institutions occidentales et ferme les yeux sur la réalité vénale de son travail, sans réel impact positif sur le martyre de la Syrie. David Ackerman réussit à nous rendre proches et attachants ses personnages abîmés par leurs remords et leurs trahisons. 

Plus largement, l’auteur peint un tableau évocateur de la zone grise de la frontière turco-syrienne où les réfugiés croupissent dans le dénuement à l’extérieur ou encombrent les couloirs d’hôpital, où les trafics d’hommes et de marchandises fleurissent avec la complicité de petits fonctionnaires corrompus. Il donne une dimension humaine à un drame perçu ici au travers de cartes, de lignes de front, de décomptes choquants ou abstraits. 

Une évocation de la folie et la futilité de la guerre, de vies brisées, d’habitations écrasées sous les bombes, de bonnes intentions égarées avec, au final, une amertume puissante.

Paotrsaout.

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

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