Ecrire des textes courts, par choix ou avec la contrainte de la maquette, Jean-Luc Manet sait faire. Critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best, Nineteen et LesInrockuptibles comme on ne les appelle plus, Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires. Ce discret auteur a participé ainsi à de nombreux recueils de nouvelles rock, depuis l’historique London Calling (Buchet-Chastel, 2009) jusqu’au plus récent Sandinista ! Hommage à The Clash (Goater, 2017), chroniqué par Nyctalopes l’automne dernier.
Quand il renonce à l’aventure éditoriale collective, Jean-Luc Manet est capable de nous proposer des novellas à l’écriture ciselée, sensibles et empreintes de tendresse pour les gueules cassées de la vie. Et qui dit cassées dit forcément accidents. C’est ainsi qu’après Haine 7 (éditions Antidata, 2012) et Trottoirs (éditions In-8, 2015), il publie en juillet 2018, Aux fils du calvaire aux éditions Antidata.
Débarrassons-nous, sans l’ omettre, de l’aspect graphique et du côté sensuel de ce petit objet littéraire, aussi réussi que son titre, avec sa couverture rouge et noire. Nous nous attachons aussi à certains livres pour leur esthétique. Aux fils du calvaire se présente comme une sorte de sequel de Trottoirs. Le même personnage principal, Romain, un mec que la dégringolade sociale et sentimentale a amené dans la rue, une intrigue avec le même point d’appui, des SDF disparaissent ou meurent de façon mystérieuse autour de Romain, dans son quartier pour le moins. C’est à nouveau à une enquête de terrain bitumé, à une véritable pérégrination à l’ombre des ailes du Génie de la Liberté, au faîte de la Colonne de Juillet, Place de la Bastille, que Jean-Luc Manet invite la lectrice ou le lecteur, dans un quartier qu’il connaît intimement. C’est surtout avec un sens fort du mot qu’il frotte le banc, la place d’à côté, afin de les rendre convenablement propres et que nous nous arrêtions quelques minutes et ouvrions les yeux sur l’âpre condition des sans-toit. Leurs routines. Leurs codes. Leurs souffrances. Leurs abandons. Leurs dangers, spécifiques. Puisqu’être un réprouvé ne vous donne pas toujours le loisir d’être « à l’abri » ou invisible pour certains qui auraient des projets mortifères.
La brutalité et le sordide de ce qui est raconté est tempéré par la lucidité douce-amère du personnage principal et, parfois, par le scintillement poétique d’un texte patiné d’humanité douloureuse.
« Je replonge dans le métro à la station Maubert-Mutualité, direction Boulogne. Ma tronche, tondue de frais, m’impose d’égrener un nouveau couplet. A celui du gars en vrac qui voudrait bien remplir l’écuelle du soir, se substitue la tirade du boulot perdu et de la famille aux abois. Plus porteur. Plus effrayant surtout à cette heure de sortie d’un bureau dont chacun se demande aujourd’hui s’il ne va pas s’en faire expulser le lendemain. Une pièce tendue ne les sauvera sans doute pas d’un possible licenciement mais semble conjurer l’épée de Damoclès. J’ai un peu honte d’abuser de leur générosité en présentant un miroir à leurs peurs et je repense à la phrase de Montaigne. En attendant, il faut bien vivre et l’escroquerie me rapporte avant la Motte-Picquet de quoi assurer le mien de lendemain. Je rebrousse chemin par la même ligne et double quasiment mon pactole avant Odéon. Presque trente euros en une quinzaine de stations, c’est Byzance. C’est surtout quelques vivres et canettes pour la soirée, voire la satisfaction un peu risible d’offrir une tournée à Christelle demain. A propos de tournée et de canette, j’en récupère une presto chez l’épicier arabe de la rue des Carmes. La première gorgée descend comme une bruine sur le sahel, une bénédiction après tous ces rôles tenus depuis quelques heures. Même les flèches de Notre-Dame semblent en frémir d’aise. »
Un ruban de dentelle court, taché de particules de diesel et de larmes de sang.
Ecrire que l’on retrouve un auteur tel que Richard Russo avec plaisir relève sans doute d’un certain masochisme tant il fait mouche. Moi qui ai tendance à m’identifier à ces personnages qui se battent avec les éléments de la vie, jamais très loin de la crise existentielle, je ne sors pas indemne de ces lectures même si je m’amuse aussi beaucoup.
Il est toutefois facile d’écrire que ce recueil est très réussi, qu’il concentre tout le savoir faire de l’écrivain qui creuse son sillon. Il sait raconter des histoires – et elles sont toujours aussi cocasses ! -, et connaît bien les désirs et les tourments de la psychologie humaine capable dans un même de temps de se tromper et de déceler une vérité. Le titre de ce recueil est vraiment bien trouvé. Il s’agit de trajectoires sans forcément une chute dans des milieux professionnels et des lieux différents. On retrouve des professeurs, un agent immobilier, un écrivain, des producteurs de cinéma, des histoires de famille, le Maine mais aussi Venise et Santa Fe.
Richard Russo a heureusement l’art de laisser toujours une porte de sortie à ses personnages. Vous ne connaissez pas encore Russo, ce recueil est une belle porte d’entrée. Vous avez la chance de connaître l’œuvre de Russo, ce recueil va vous ravir.
A Nyctalopes, on n’a pas eu le droit à “la grande fiction politique de la rentrée” par la Manu. Et ce n’est pas très grave puisque cette rentrée a été particulièrement féconde. Néanmoins, “Curiosity killed the cat”. La promotion depuis le mois de juin, les premiers commentaires dithyrambiques des garants du bon goût en matière de littérature noire ont commencé à faire leur effet inconscient. La sortie tant attendue du roman a enflammé pendant quelques jours les médias nationaux y voyant là une possible relance du feuilleton de l’été Alexandre “Le bienheureux de l’Elysée” Benalla. Après, les blogs amis de l’auteur,( ben ouais, vous croyez quoi, que Nyctalopes serait le seul blog à avoir des amis auteurs donc synonymes de corrompus, subjectifs et putassiers ?), et là les louanges ont évoqué Voltaire et Montaigne, James Ellroy, un grand roman politique et même (Damned!) un éveil à la vie politique pour une personne… Bon, chacun a parfaitement le droit d’écrire ce qu’il veut comme chacun a parfaitement le droit d’éditer ce qu’il veut.
En passant chez mon libraire, je n’ai finalement pas résisté, particulièrement conscient de mon statut de victime du consumérisme. Première surprise, le grand roman politique fait 133 pages et se devra d’être donc particulièrement percutant vu son format ramassé. François Médéline a déjà écrit deux très bons romans.C’est un type intelligent que j’ai rencontré à Mauves en Noir il y a quelques années mais il ne doit en garder aucun souvenir, vif et très provocateur.
Provocateur au point de se foutre de la gueule des lecteurs avec ce “Tuer Jupiter”? Macron est mort empoisonné et Médéline va remonter dans le temps pour expliquer comment on en est arrivé à un tel drame. On remonte et puis tout d’un coup, c’est fini. On vérifie qu’on ne s’est pas fait voler avec une version tronquée, Ali express… mais non. Médéline a un style agressif appréciable et le roman est vite avalé mais quelle banalité.
François Médéline a travaillé dans le milieu des parlementaires et politiques pendant des années, il connaît bien le milieu, sait bien des choses sur ses fauves que le commun des mortels ignore et il s’est contenté d’attaques à deux balles, parfois bien basses sur le physique, de compiler des lieux communs, de conforter le jugement de la majorité, enfonçant le clou sur des clichés sur Trump, sur Macron, sur Poutine et ses deux têtes de turc Larcher et Collomb ou reprenant des infos qu’on trouve toutes les semaines dans “Courrier international”, “le canard enchaîné” ou… “Gala” je suppose.
Après, on peut toujours se marrer de ces fléchettes. On sent aussi parfois, trop brièvement, la colère. Quand on connait un peu le parcours professionnel de François Médéline dans les arcanes du pouvoir, on se demande si ce “Tuer Jupiter”ne serait pas aussi, un peu, “tuer le père”. Peu importe finalement, je regrette juste que François Médéline qui avait une trame pour écrire le grand roman politique qu’on est en droit d’attendre de lui se soit contenté d’une fabulette particulièrement mainstream et people.
Kurt Vonnegut est un auteur américain mort en 2007 à 84 ans. Durant la Seconde guerre mondiale il fut fait prisonnier et ce qu’il vécut durant cette période marqua considérablement son œuvre.
Tremblement de temps est son dernier « roman » publié aux Etats-Unis en 1997.
Le livre parle d’un tremblement de temps, un bug, qui a lieu en 2001 ramenant le monde entier en 1991. Chaque personne est obligée de revivre à l’identique les 10 années écoulées, aucune variante n’étant possible. On reproduit les mêmes erreurs, on revit les mêmes joies et les mêmes périodes difficiles.
Mais est-ce vraiment un roman ? Kurt Vonnegut se sert de cette histoire pour raconter ses souvenirs, mais bien sûr à sa façon, de manière souvent drôle, caustique et parfois irréelle.
Tremblement de temps est avant tout une suite de chapitres sans vraiment de lien entre eux, mais qui dépeint la société de cette fin du XXème siècle avec tous ses travers. Il fustige ainsi la télévision qui ne sert d’après lui qu’à abrutir et empêcher de réfléchir. On ne lit plus, on préfère emmagasiner des images, nous laisser enlever notre libre arbitre.
Parmi les autres diatribes de Vonnegut, on peut citer celles contre l’armée, la guerre, et la technologie. Cette dernière, poussée à son paroxysme, ne sert qu’à créer des bombes tuant des milliers de personnes.
Vous l’aurez compris, ce livre, comparable à nul autre, est une sorte de biographie mais aussi de testament de l’auteur. Drôle, irrévérencieux, pessimiste, Vonnegut fait de ce livre un recueil de pensées afin de montrer que la vie n’offre pas de seconde chance et qu’il est primordial de faire de notre mieux avec les cartes que nous avons en main, et surtout, sans se départir de notre critique, de notre volonté et de notre indépendance.
Si vous connaissez déjà cet auteur, n’hésitez pas, foncez, par contre, pour une découverte, ce livre est peut-être trop déconcertant et extravagant. Roman inclassable mais profondément touchant.
Sur un contrefort élevé des Appalaches se tient une étrange demeure, curiosité de verre et d’acier, que chacun, dans le petit village d’Old Buckram, prétend maudite. C’est ici que vivent les Aster. Il y a le père, Henry Senior, intellectuel autodidacte, homme de lettres révolté dans une contrée hostile aux bibliophiles. La mère, Eleonore, femme insoumise et lumineuse, qui partage ses journées entre la contemplation de la nature environnante et l’élevage de pur-sang. La cadette, Threnody, adorable fillette affublée d’un prénom imprononçable tiré d’un poème de son père. Et, au milieu, se tient Henry Junior, petit garçon sensible et attentif, qui passe le plus clair de son temps caché dans la bibliothèque, à regarder, fasciné, la figure paternelle noircir, jour et nuit, les feuillets qui composeront le roman de sa vie. Des années plus tard, Henry Junior n’a qu’une idée : quitter Old Buckram. Fuir pour devenir un homme ; fuir les montagnes et ce silence intranquille qui le ronge ; et, surtout, fuir pour tenter de comprendre ce qui a poussé son père, un matin, à abandonner les siens, en emportant avec lui son mystérieux manuscrit…
Yaak Valley, Montanade Smith henserson en 2016, Le Sympathisant de Viet Thanh Nguyen l’an dernier et Les jours de Silence de Philip Lewis cette année, tous les ans à la même époque, Belfond sort un grand voire un très grand roman américain au nez et à la barbe des éditeurs spécialisés du marché.
A chaque fois aussi la couverture est un peu naze mais qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse. Un titre français discutable donnant une impression de roman niais, avec un cheval provoquant très faussement une image de nature writing, de la soupe pour bobos parisiens ou du romantisme de grande surface… mais dès que vous commencez la lecture, vous êtes surpris par le niveau d’ écriture du monsieur et très tôt vient la conviction jamais démentie que vous tenez là un grand roman.
Roman d’initiation, d’apprentissage pas particulièrement spectaculaire ni original dans ses péripéties mais grand dans les non-dits, dans l’émotion, dans la tendresse, l’humanité, “les jours de silence” raconte la peine, l’immense tristesse d’un père, son effondrement puis sa fuite. Le livre est vite submergé par le malheur, l’incompréhension, la mélancolie, le sentiment de trahison éprouvés par ceux qui restent qui, finalement, eux aussi, reproduiront mais dans une moindre mesure, des petites fuites mesquines, honteuses. MAIS, il respire aussi une immense tendresse, un amour non feint de l’autre avec une plume brillantissime clamant aussi à de multiples mesures un amour incommensurable des livres, de la littérature, des grands prosateurs américains, au sein d’un propos souvent tempéré par un humour très, très fin. On sent, on flaire, on suspecte le vécu dans certaines anecdotes racontées et de fait, le roman est en partie autobiographique
La fiction, cette autre réalité que l’on veut souffler au lecteur, n’aura jamais la force du vécu qui lui confère le cachet de l’authenticité, des sentiments éprouvés dans la chair puis racontés avec le cœur; une beauté, une honnêteté, une humilité très identifiables et respectables.
Tout comme le brillant “Little America” de Henry Bromell aux thème et style assez similaires dans la grande qualité et criminellement passé inaperçu, “les jours de silence” est le contraire d’un roman à la mode, d’un roman tapageur mais il possède un charme fou, intemporel et fait partie de ces romans rares que vous n’oublierez pas si jamais en plus votre trajectoire personnelle, votre histoire est interpellée, réveillée douloureusement … par l’histoire racontée par Phillip Lewis.
Il faut se délecter du nectar! Pas par soif vitale mais par unique plaisir, plaisir coupable, véniel, où l’on ressent au siège des émotions une emprise barbare et catalytique. De ces courtes pages, l’adhésion doit être totale afin de frissonner à l’insondable, de s’emplafonner dans l’innommable. La sécheresse du propos ne s’ampoule pas de détails superfétatoires. Et si l’on s’isole dans sa bulle, on fait face à une sombre fable, ouvrant la porte du royaume d’Hadès. On ose y entrer ou l’on refoule cet univers.
Pile ou face?
«Il essaie de se souvenir des jours précédents, des autres proies, de leurs visages vidés par l’imminence de la mort, de leur odeur, leur odeur de lait et de méthane, de leur tétanie. Rien n’émerge. Jamais. Et c’est bien pourquoi il va recommencer… »
Né en 1976, Sylvain Kermici vit à Paris et le présent roman est son deuxième suivant Hors la Nuit à la Série Noire.
Le huis clos, formé par la victime et ses bourreaux, entretient la tension. Il confère, dans ce face à face, aux questionnements envers autrui mais envers soi-même concomitamment.
En prenant le parti-pris de dégrader le récit par la vision simultanée des protagonistes, il nous offre des sentiments contradictoires, évidemment, or ceux-ci se parent, par la même, de points d’achoppements et, en regard, de coalescences paradoxales. La violence exprimée ou intériorisée atteint un paroxysme et se veut être la résultante d’un cheminement inéluctable morbide.
Et, c’est dans ce rythme saccadé, qui ne laisse pas la place à la reprise d’inspiration, que l’on reçoit les coups, que l’on perçoit les blessures, que l’on devine les cris intérieurs. C’est fébrile, parcouru de frissons et la cage thoracique enserrée dans une gangue passé la dernière page, on expire!…
Fable noire en huis clos morbide frappant le plexus solaire!
Aussi rare que précieux, Antoine Chainas, auteur du magnifique « Empire des chimères », enjoy!
Babelio
1-Il aura fallu attendre cinq ans après “Pur” avant de vous retrouver sur les étals des libraires cet automne et la question qui m’était venue d’emblée à l’esprit, avant de lire Empire des chimères, était pourquoi autant de temps entre ces deux romans et qu’avez-vous donc fait entretemps?
Dans l’intervalle ? Disons que j’ai vécu. Après, je passe effectivement de plus en plus de temps sur mes romans, je suis plus lent, plus perfectionniste sans doute. Ceci dit, je n’écris plus avec les buts d’autrefois, je ne suis plus mû par les mêmes intérêts : j’ai dit ce que j’avais à dire au niveau de l’énergie pure, de la colère, de la saturation dans mes premiers opus ; il fallait probablement passer à autre chose. Pur m’avait pris trois ans, Empire cinq. Peut-être que je vais terminer comme Kubrick : douze ans entre chaque œuvre 😉 !
2-De tous ces romans américains que vous avez traduits, surtout pour la Série Noire, y en -t-il qui vous ont particulièrement séduit? Il me semble, par exemple, que vous étiez le traducteur idéal pour les romans de Matthew Stockoe? Le travail de traduction est-il plus aisé quand on est soi-même séduit par l’auteur?
Oui, ce travail est plus agréable quand l’auteur vous « parle ». J’ai beaucoup aimé le Noah Hawley, par exemple (Avant la chute) : j’ai retrouvé des éléments de Fargo, de Legion, qu’il a réutilisés a posteriori. Stokoe se révèle parfois inégal, même si ses livres sont de très haute tenue. Je crois qu’il a raconté l’essentiel dans Cows, son premier roman. Celui-ci n’a pas été traduit, et ne le sera sans doute jamais étant donné son aspect extrême – aspect pour lequel, semble-t-il, il n’existe presque plus de lectorat dans l’Hexagone. À l’époque de la collection Gore, chez Fleuve Noir, ou peut-être même chez Pocket Terreur, ç’aurait été épatant.
3-“Pur” avait obtenu le grand prix de la littérature policière en 2014, ce genre de récompense booste-t-il les ventes, le moral d’un auteur?
Oui, Le GPLP (pour les intimes) semble effectivement prescripteur. On parle généralement de 10 000 exemplaires en plus du ratio habituel. Question moral, c’est différent. J’ai eu le prix environ un an après la parution (et deux ans après la rédaction), j’étais déjà passé à autre chose. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer sur le sujet, mais à ce stade-là, ce roman n’était plus vraiment le mien. Cela étant posé, cet ouvrage était celui qui appartenait le plus au genre, qui en respectait les codes, au sein de ma maigre bibliographie. L’écriture, également, était plus filtrée, plus polie, alors bon, il y avait sans doute une logique derrière cette attribution. Pour être franc, je ne suis pas un expert en littérature policière. J’ai dû chercher à quoi correspondait le prix quand mon directeur de collection, Aurélien Masson, m’a annoncé avec enthousiasme que j’étais lauréat. Lorsque j’ai commencé à recevoir des félicitations de certains confrères estimés, je me suis dit que c’était sûrement quelque chose de relativement important. À mon grand dam, je suis un peu déconnecté de tout cela. Je vis loin du microcosme éditorial, dans un milieu rural assez enclavé, mes amis, mon entourage se composent de gens qui lisent peu ou pas, et pour couronner le tout, je mène une existence que l’on pourrait qualifier de frugale, ou d’ascétique. Quand Aurélien m’a parlé du prix, je lui ai répondu que ce n’était pas « la vraie vie », sous-entendu « ma vie ». Cette remarque l’a beaucoup amusé, mais j’étais sérieux et, aujourd’hui encore, je la trouve pertinente en ce qui me concerne. Ce n’est pas un choix. Honnêtement, je préférerais être plus en phase avec le monde qui m’entoure, mais on ne se refait pas.
4-Quand on aborde “Empire des chimères”, on est de suite désarçonné par l’épaisseur du roman, un bon pavé de 650 pages, chose inhabituelle chez vous dont les romans sont habituellement plus courts. L’accouchement a -t-il été du coup plus douloureux?
Non, pas d’accouchement douloureux, j’avais la péridurale ! Je ne plaisante qu’à moitié car j’étais très malade à l’époque où j’ai rédigé le texte. J’avais attrapé une saloperie dont le corps médical n’a jamais trouvé la cause, mais qui provoquait, entre autres, de forts accès de fièvre. Autant dire que j’ai conçu une grande partie du livre dans un état second. Il a fallu ensuite trier le bon grain de l’ivraie, si j’ose m’exprimer ainsi. Concernant l’épaisseur du roman, j’avais déjà commis un autre « pavé » au moment de Versus. C’est l’intrigue qui décide de la taille, qui la justifie. Je ne fais que m’y conformer. Empire était encore plus volumineux à l’origine, plus tentaculaire, et, comme je l’ai dit, il a fallu élaguer pour le rendre plus accessible.
5-La quatrième de couverture de la Série Noire fait l’impasse, volontairement il en va de soi, sur une des intrigues de l’histoire, quel serait le thème principal d’ “Empire des chimères” pour vous?
Je n’en sais fichtre rien. Je ne sais même pas quel genre d’ouvrage j’ai écrit. Un « rural noir quantique vintage », peut-être ? Ce serait un nouveau genre à développer en France;-). Puisqu’on en est au stade de la confidence, j’aurais préféré écrire un bon « thriller qui cartonne », mais je me suis retrouvé avec une espèce d’objet mutant, labyrinthique, viral. Précisons encore une fois que cet ouvrage, je l’ai voulu ludique et accessible, même s’il est ambitieux. La difformité littéraire échappe un peu à ma maîtrise, et je la laisse volontairement aller à sa destination naturelle, sans calcul ni stratégie. Les pertes de contrôle, les accidents, rendent les œuvres intéressantes. C’est vrai en photo, en peinture, en musique, dans l’écriture et dans l’architecture (cf question suivante)… Il faut ménager une place aux erreurs, sans pour autant se livrer à l’inabordable. Une question d’équilibre, comme dirait l’ami Francis. Pour la petite histoire, j’avais proposé une autre quatrième à la Grande maison, mais j’ai cru comprendre qu’elle était trop cryptique à leur goût. Ils ont préféré un résumé plus consensuel, plus factuel, en un mot plus vendeur : je pense qu’ils ont eu raison. On verra bien.
6-Quelle est l’idée à l’origine de cette, de ces intrigues? La genèse de ce roman ?
La genèse d’Empire va peut-être décevoir, car elle est assez prosaïque. J’avais un traitement (sorte de plan détaillé) d’une soixantaine de pages qui tournait dans les boîtes de production audiovisuelle. Les producteurs / productrices, toujours très gentils, se refilaient le bébé sans trop savoir quoi en faire, et je les comprends. Tandis que la cigale (c’est moi!) commençait à crier famine, Gallimard a eu l’amabilité de me proposer une avance sur synopsis, je leur ai donc soumis ce dossier, et j’ai commencé à « faire des phrases » ; c’est mon côté balzacien… Les intrigues se sont liées, les niveaux de lecture enchevêtrés, superposés jusqu’à former ce que vous avez lu. Stéfanie Délestré, la nouvelle patronne de la Série Noire, avec qui j’avais déjà eu la chance de travailler aux éditions Baleine a eu l’esprit assez ouvert non seulement pour accepter le texte, mais pour l’apprécier. Une femme de goût ! Nous avons peaufiné deux ou trois détails – presque rien en vérité -, et la machine était lancée.
7-Dans “ Pur” vous envisagiez la ville de demain pour les nantis. Peut-on parler d’un lien avec ce nouveau roman dans l’évocation que vous faites de projets de ville, pour les autres, les consommateurs de base à qui il s’agit d’offrir tout le confort, toutes les facilités pour pouvoir acheter de la junk food et des produits culturels nazes mais très rémunérateurs? Etes-vous un passionné d’urbanisme ?
L’architecture n’est-elle pas le premier art de la classification ? La façon dont l’homme conçoit son mode d’existence grégaire est proprement fascinante. Par certains aspects, on pourrait parler d’enfer volontaire, par d’autres d’utopie incarnée. À mon sens, Pur ne racontait pas la ville de demain (même si des éléments d’anticipation apparaissaient çà et là), mais celle d’aujourd’hui, sous le prisme du cloisonnement et des phénomènes de ghettoïsation / gentrification. Après Pur, je m’étais également rendu coupable d’une novelette pour le journal Le Monde, qui suivait le parcours de deux membres du SAC dans le Montpellier des années 80, à l’époque des grandes restructurations urbaines dirigées par l’architecte Bofill, artisan de l’un des premiers centres d’habitations commerciales. On ne divulguera pas grand-chose d’Empire si on dit que l’histoire se déroule pour la majeure partie en 1983. La ville idéale qui est décrite dans le jeu de rôle éponyme interroge d’une part le modèle urbain du lotissement importé par Levitt et d’autre part celui du centre commercial par Gruen. Dans le monde réel, ces modèles unifiés régissent l’existence humaine au même titre que le sexe et le travail. Ils exercent sur la vieille Europe, encore polarisé entre la ville et la campagne, une attraction assez retorse. Sur notre sol, de monstrueux projets de type Europacity, à Gonesse, risquent de pousser cette vision dans de terribles retranchements. Mais il suffit de lire Au bonheur des dames, par exemple, pour voir combien les aspirations humaines ont peu évolué avec le temps.
8-Dans “Empire”, vous faites aussi une radioscopie très réussie d’un village en crise au début des années 80 et, au fil de certains détails, de certaines références, vous rappellerez à beaucoup une époque, une autre France que vous montrez très noire alors qu’elle semblait néanmoins moins terrible qu’aujourd’hui. Avez-vous rameuté vos souvenirs d’enfance, aviez-vous envie de vous remémorer votre jeunesse?
Vous êtes perspicace. Les villages des années 80 n’étaient pas encore ripolinés comme aujourd’hui, ils ne concouraient pas au Village préféré des Français, de Stéphane Bern. Ces localité étaient très pauvres, parfois arriérées… Personne ne voulait y emménager. J’ai effectivement rameuté certains souvenirs, mais souvent ceux des autres car je suis un enfant de la ville, un gosse des cités. J’ai grandi dans ce qu’on appelle de nos jours un « quartier sensible ». Mon installation en région rurale est venue bien après, vers vingt-cinq, trente ans. Aujourd’hui, beaucoup de citadins épuisés par le rythme de vie urbain pensent y trouver le charme apaisant de l’authenticité, mais cela ne correspond à aucune réalité. C’est un fantasme, qu’ils recréent en construisant des lotissements à l’extérieur des hameaux et en ouvrant des magasins de souvenirs. En tout cas, je ne nie pas l’aspect nostalgique d’Empire, même s’il n’est pas idéalisé. Si cela parle au lecteur, tant mieux. Quoi qu’il en soit, la France d’antan n’était pas « moins terrible » que celle d’aujourd’hui, c’est chose acquise dans mon esprit. Elle était simplement différente.
9-Un des éléments clés de votre histoire est bien sûr ce jeu “Empire des chimères” qui agira de bien désastreuse manière sur des ados et qui se veut être un produit d’appel pour l’usine à rêves d’un grand industrie des loisirs. S’il s’avère qu’un jeu de rôle est particulièrement néfaste pour des ados pas trop bien dans leur peau, qu’en est-il des conséquences sur ces mêmes jeunes fragiles de l’excès de jeux vidéos?
Je ne sais pas. Il est sans doute encore trop tôt pour le dire, sans compter qu’aux jeux vidéos, il faut ajouter les écrans de toutes sortes, en particulier les portables. Comme pour la question précédente, il me semble qu’on assiste à une mutation de la société. Ni pire ni meilleure que la précédente, mais indéniablement autre. Il paraît clair, en tout cas, que la nouvelle génération n’aborde plus l’information comme ses aînés, les écrans, par leur mode de fonctionnement vertical (en opposition au mode horizontal de la lecture traditionnelle) modifient en profondeur la cognition. J’ai un fils lycéen féru de jeux vidéos, mais aussi de mangas, de séries… Dans les années 80, au cœur de ma cité, nous étions un petit groupe de ce que l’on pourrait appeler des « proto-geek » : des jeunes fans de jeux de rôles, de cinéma gore, de bande-dessinées déviantes… Je ne compte plus le nombre de fois où les adultes nous ont mis en garde contre ces abus. Don Quichotte lui-même ne s’est-il pas laissé étourdir par trop de « romans de chevalerie » ? Pour le reste, un individu en situation de faiblesse constitue toujours une proie facile pour une industrie en quête de profit. Et il sera toujours plus réceptif aux effets néfastes d’une substance, d’une tendance, d’une technologie. Pourtant, l’environnement vidéoludique n’est ni bon ni mauvais. Il n’est que d’écouter un concepteur comme David Cage (Heavy rain, Two souls, Detroit…) pour se rendre compte des immenses potentialités créatrices – et parfois émancipatrices comme l’ont été les JdR pour une autre génération – du jeu vidéo.
10-Pourquoi avoir montré le traumatisme post conflit, vingt ans après, des appelés envoyés combattre en Algérie par le biais du personnage de Jérôme ?
Là, on touche à des choses plus intimes. Je viens pour partie d’une famille de pieds-noirs, et pour partie d’une famille métropolitaine dont les aïeux ont servi sous les drapeaux pendant la guerre d’Algérie. Mon enfance a été bercée, si je puis dire, par des récits africains contradictoires, dont certains laissaient transparaître d’amères cicatrices. Au niveau de la dramaturgie, le personnage de Jérôme devait entretenir une brisure forte pour exprimer la douleur fondamentale qu’il porte en lui, le scepticisme vis-à-vis de la Patrie, la part d’ombre de l’homme qui se révèle en temps de conflit. Ce traumatisme alimente la différence qui le constitue ; elle le coupe de ses semblables et le rapproche, paradoxalement, de certains protagonistes importants dans l’intrique. Empire est peut-être un roman de parias, finalement.
11-Vos romans sont précis, chirurgicaux, glaciaux et souvent très perturbants, celui-ci ne fait pas exception et là, néanmoins, vous nous avez offert un personnage qui tranche par son optimisme alors que la vie ne lui a pas particulièrement souri. Le Antoine Chainas littérateur ne peut-il souffler que le grand froid ?
Petit à petit, les héros que je mets en scène ne deviennent pas moins pessimistes, mais plus humains, plus banals, en quelque sorte. Alors, certes, l’action, l’enjeu dramatique peut s’avérer moins spectaculaire, mais cette démarche consciente vers une forme de lumière me semble nécessaire. Dans Pur, le capitaine Durantal nourrissait déjà une empathie importante. Cette empathie se trouve accentuée dans Empire. D’abord parce qu’avec l’âge, ma vision de l’existence évolue, ensuite parce que j’ai le sentiment d’avoir exprimé ce que je désirais dans mes premiers romans, au niveau de la frontalité « glaciale et perturbante » (cf première question).
12-Devant la densité de votre propos dans “Empire des chimères”, il serait illusoire de croire pouvoir embrasser tous les sujets lors d’un entretien et d’ailleurs certains ne peuvent être abordés sans spoiler. Néanmoins, il me semble nécessaire de vous donner carte blanche si vous désirez parler de votre roman plus librement et je vous y invite ici.
Je ne sais pas vraiment quoi dire, je ne suis pas très bon vendeur. Lisez-le. Si vous aimez les« ruraux noirs quantiques vintages », cet ouvrage est pour vous. Plus sérieusement, je crois qu’Empire s’adressera à tous les lecteurs curieux et ouverts d’esprit. Les autres passeront leur chemin et c’est très bien comme ça.
13-Quels sont les romans qui vous ont séduit dernièrement?
Depuis pas mal de temps, je partage mes lectures entre les manuscrits anglo-saxons pour différents éditeurs et la littérature du XIXème pour mes loisirs ; quand j’en ai. Je serais donc bien en peine de vous donner un titre récent publié en France. En 2017, il y a eu Bruce Bégout, avec « On ne dormira jamais » (éditions Allia), qui m’a comme d’habitude fait forte impression. Exofictions, chez Actes Sud, a publié un Tony Burgess – « La contre-nature des choses » ; entreprise assez rare et audacieuse pour être signalée. Ah oui, il y a aussi une novella de Lucius Shepard qui paraît le 30 août aux éditions du Bélial. C’est traduit par l’excellent Jean-Daniel Brèque et ça s’appelle « Les attracteurs de Rose Street ». On n’est jamais déçu ni par Shepard ni par Brèque…
14-A Nyctalopes, on aime bien aussi la musique et j’ai apprécié retrouver au fil des pages The Cure, Siouxie and the Banshees, quel morceau collerait parfaitement à votre roman?
Ha ! ha ! voilà un (mini) secret du prosateur : il ment souvent. Je n’ai jamais écouté Cure ou Siouxie… C’était un de mes amis très pointu dans ces années-là qui était fan de rock gothique. Vous voulez un morceau qui colle au roman ? Prenez O Solitude, d’Henri Purcell, si possible par Alfred Deller. D’accord, ce n’est pas très rock’n’roll, mais la musique baroque irait bien à Empire, je trouve.
Entretien réalisé en plusieurs temps par mail en août 2018.
Le silence, les secrets de famille, autant de non-dits qui peuvent détruire une vie, ou au moins faire éclater le bonheur familial. Dans ce livre, Christian Carayon nous dresse le portrait d’une famille qui doit soudain faire face au passé, le passé du père qui n’a jamais rien raconté.
Nous sommes en 1984, dans une petite ville des Pyrénées Fontmile. On découvre dans la rivière, des morceaux de corps humain, une des victimes n’est autre que l’amie de François Neyrat. Son père, Pierre Neyrat, est chirurgien à l’hôpital de la ville. Cette famille fait donc partie de la bourgeoisie locale, il est donc tellement facile de la détester. Ils habitent une belle maison sur les hauteurs de la ville, et le chirurgien n’a pas une très bonne réputation morale dans la commune. Sur dénonciation de sa propre fille, Pierre Neyrat est arrêté et soupçonné de ces crimes.
S’en suit alors une longue analyse de ce foyer, François s’interrogeant sur la vie de son père, ses comportements, bien que froid, solitaire, et assez distant, est-il capable de perpétrer de tels crimes ?
Ce qui dessert le plus cet accusé, c’est en effet cette espace qu’il a instauré dans ses relations avec son fils et ses deux filles. La mère est une femme dévouée à son conjoint et ses enfants, elle les aime, les couve, les dorlote, elle leur montre de mille façons son attachement. Le père, lui, c’est tout l’inverse : il parle peu, ne participe que comme observateur aux repas de famille et autres activités de la vie quotidienne. Sur les pas de François, on repart dans l’enfance et la jeunesse de ce père, essayer de comprendre sa vie, ce qui l’a conduit à Fontmile, ce qui l’a poussé à partir de son village natal des Alpes. On parcourt avec lui les dernières années de la guerre, la reconstruction après 1945, et la vie de cet homme s’éclaircit, on comprend davantage ses comportements, ses silences, son besoin de s’isoler régulièrement dans une maisonnette dans la montagne.
Christian Carayon a une écriture très fluide, le roman en lui-même est assez lent mais par son talent, on ne ressent aucune longueur, aucun temps mort. Chaque phrase est à sa place et a son importance. Vous vous laissez emporter par l’histoire jusqu’au dénouement. Vous vibrez pour cette famille, et vous tournez les pages en espérant que chacun retrouve sa place, qu’ils finissent par retrouver le petit bonheur simple qu’ils avaient construit. Cette histoire est bien un polar, puisque le fil conducteur est l’enquête faite pour retrouver l’auteur des crimes, mais il s’agit également d’une démonstration sur ce que les secrets de famille peuvent engendrer et sur la façon dont la fin de la seconde guerre mondiale a marqué la vie dans les petites communes, où tout le monde connait la vie de ses voisins.
« 1983. La disparition d’une fillette dans un petit village rural.
L’implantation dans la région d’un parc à thème inspiré d’un jeu de rôles sombre et addictif, au succès phénoménal.
L’immersion de trois adolescents dans cet « Empire des chimères », qui semble brouiller dans leurs esprits la frontière entre fiction et « vraie vie « …
Fruit d’un travail de cinq ans, écrit par moments dans un état second comme l’auteur vous l’expliquera dans un entretien demain, voici enfin “Empire des ténèbres”, le nouveau roman d’ Antoine Chainas, qui comme DOA ou Jim Nisbet, à chacun de ses romans m’émeut, me choque, me cogne, me chavire aussi parfois, tout le contraire de la production commune souvent si complaisante. Après le succès public et critique de “PUR”, roman récompensé très justement par le Grand prix de littérature policière 2014, Antoine Chainas était attendu au tournant et sa réponse est superbe, quel roman !
Il y a un aspect fantastique qui rôde sans réellement être présent tout en étant néanmoins absolument nécessaire à la compréhension de l’intrigue et des dérives de certains personnages qui pourrait peut-être freiner les ardeurs des esprits les plus cartésiens mais une fois ces courtes périodes très déstabilisants passées, le reste du roman évolue dans la réalité des années 80, hélas pourrait-on dire tant le tableau est pesant. L’ épisode quantique permet de voir avec horreur le parallèle entre les orientations imposées aux participations dans le jeu et la partie qu’on voudrait faire jouer aux populations phagocytées dans la vraie vie, toutes les conséquences toxiques quand elles touchent les pans de la population les plus fragiles, les plus démunis ou les plus demandeurs. Sinon, c’est bien dans le réel, le concret que le roman évolue, dans un petit patelin endormi qui ignore les projets pharaoniques qui se trament dans son dos, sur son territoire. L’intrigue évolue dans la France des années 80, une lointaine cousine de l’actuelle, et tous ceux qui ont vécu l’époque y verront de nombreuses occasions de savourer leur Madeleine de Proust.
Dans “ Empire”, dans un style souvent magnifique, vraiment du très, très haut niveau, Chainas souffle le glacial, comme à son habitude mais en révélant par ailleurs certaines personnalités très positives comme c’est nettement moins son habitude. Le verbe est souvent assassin, chirurgical, claquant dans sa méchanceté, sa morgue, son apparent sinistre détachement, déstabilisant dans ses évocations, Antoine Chainas est un grand maître, le peintre de l’horreur, l’artiste du malheur, de la triste mais prévisible fatalité, des terreurs et cauchemars éveillés: une narration implacable des recherches vaines de la petite fille disparue, l’ épouvante d’un crash.
“Empire des chimères” surprend par la densité, l’universalité de son propos, faisant se cotoyer des réalités géographiques très éloignées tout en confrontant réalité et virtualité, allant de la campagne française à Los Angeles, voyageant aussi dans le temps avec l’histoire, la légende d’un petit coffre en bois puis nous plongeant dans l’univers onirique des jeux de rôles.De même, la complexité du propos confrontant l’intérêt de l’individu aux choix nationaux voire planétaires, opposant l’homme à la nature, offre de multiples sujets de réflexion, sociétaux et mondialement politiques tout en accablant une fois de plus l’ homme et sa cupidité.
Roman kaléidoscopique, “Empire des chimères” est habité par une intrigue diabolique, monstre multicéphale dont le lecteur garde un souvenir bien après, un sale goût dans la bouche, une odeur de moisissure mais aussi le souvenir d’un grand roman.
Comment une petite bestiole totalement inoffensive genre scarabée qui peuple nos campagnes peut-elle tuer à Los Angeles et pousser au suicide en France?
Avec “Empire”, Antoine Chainas avait choisi de grimper une montagne, rassurez-vous, il est au sommet.
Wollanup.
PS: et il y a une touche d’humour noir dans le roman, si, si! Ah ouais, faut la trouver mais il y en a une!
Au loin, comme la destination des pionniers embarquant les bateaux à destination des nouvelles terres. Comme la ligne de l’horizon à jamais inatteignable. Comme le temps de la jeunesse ou de l’adolescence lorsque nos corps commencent à faiblir.
Au loin, In The Distance dans sa version originale, vous embarque dans une traversée épique des États-Unis mais aussi dans une plongée au plus profond de la solitude humaine.
Håkan et son frère aîné, Linus, quittent leur Suède natale pour fuir la pauvreté et l’absence d’avenir. Leur père ne peut payer que deux traversées alors les deux jeunes garçons partent seuls, destination : New York. Seulement, dans le port de Portsmouth grouillant de monde, le jeune Håkan se retrouve séparé de son frère et dans la panique, ne parlant pas l’anglais, il monte à bord d’un navire partant bien vers les États-Unis mais côte Ouest, à l’opposé de New York.
Commence alors pour Håkan un périple qui durera des années : son but initial, celui de rejoindre New York et d’y retrouver Linus, se transforme au fur et à mesure en un simple état de faits : exister.
Nous sommes en plein dans la ruée vers l’or et le nouveau continent est sillonné par des convois de colons à la recherche de la terre promise. Le jeune Suédois accompagne d’abord une famille d’Irlandais dont le mari, mineur, est obsédé par l’or – qu’il finit par dénicher au bout de journées et semaines de marche. Mais Håkan n’aura pas le loisir de voir si les Irlandais parviennent ou non à se faire une place sous le ciel des Amériques, une étrange tenancière de saloon jette son dévolu sur lui et le garde enfermé pendant de longues mois.
Parvenant à s’échapper, l’adolescent devenu un jeune homme entame une traversée du désert interminable durant laquelle il y laisse presque la vie : il est sauvé in extremis par un naturaliste extravagant qui lui apprendra tous les rudiments de l’anatomie humaine et qui lui transmettra sa fascination pour la puissance et les mystères de la Nature .
New York reste pour Håkan le but à atteindre mais plus le temps passe, plus cette destination ressemble à un mirage. Reconnu pour des faits d’armes extraordinaires auxquels il se livre alors qu’il tente de protéger un convoi de colons, sa stature imposante et son nom anglicisé, Hawk, deviennent une légende dans les milieux des trappeurs, bandits, chercheurs d’or et autres hommes de loi. Chacun donne à cette légende l’interprétation qu’il veut et Håkan se voit obligé de se tenir éloigné de toute présence humaine pour rester en vie.
Ses errances, sa solitude, ses crises de doute à travers des paysages arides, le temps qui passe immuablement, rythmé par les saisons qui se suivent et qui finissent par se confondre sont les passages les plus somptueux de ce roman dont le personnage principal est, peut-être, la solitude.
« Retour vers l’ouest. L’herbe, l’horizon. La tyrannie des éléments ; des visions qui dérivent dans le cerveau, imprécises, rarement articulées en pensées. S’en remettre au cheval. Oublier de manger. Se racler la gorge pour se rappeler à soi-même qu’on existe. Le soleil qui brûle la peau. Sentir, de temps à autre, l’odeur de son propre corps. Poser sur les fleurs et les insectes un regard vaguement intéressé mais vide. De la pluie en quantité suffisante. Aucune trace de passage humain, aucune menace. Des flammes qui parfois dansent sous les doigts. La mule et le cheval dans leur présent perpétuel. Des mains – les siennes – qui s’activent. Se remettre en selle et aller de l’avant. Respirer, presque à son insu. L’engourdissement des sens, sans effet sur ce désespoir grandissant qui empêche de trouver le repos. Le ciel étoilé qui, chaque nuit, absorbe tout. »
On décèle en toile d’arrière-fond l’Amérique en train de se construire : pendant que Håkan reste à l’écart de ses « frères humains », des villes sortent de terre, des clôtures sont posées, des terres sont attribuées. Si « le Hawk » est rattaché viscéralement à l’ Être, la civilisation de l’Avoir est, elle, en train de sortir de terre.
Son périple commence à l’Ouest, le territoire où tous les nouveaux arrivants rêvaient de s’implanter et auquel il tourne le dos pour disparaître non pas dans un coucher de soleil mais dans la lumière de l’aube. Seul, étranger parmi les étrangers, Håkan décide d’exister.
« L’espace de quelques instants – très fugaces – il songea que sa vie n’avait pas d’importance, et c’était sans importance. Il y avait un ciel. Il y avait un corps. Et une planète en dessous de celui-ci. Et tout cela était bien agréable. Et tout cela était sans importance. Jamais il n’avait été heureux.
Et c’était sans importance. »
Au loin est un grand roman sur la naissance d’un pays mais surtout un roman sur la solitude d’un homme. Les amoureux de westerns et de grands-espaces y trouveront leur compte, sans doute, mais il ne faudrait pas s’arrêter uniquement à cette image-là car Hernan Diaz va plus loin dans son analyse des sentiments humains. La violence est présente mais c’est justement ce que le personnage principal rejette au sein même d’un monde bâti sur la violence.
J’oubliais l’essentiel : il s’agit d’un premier roman. Inutile de préciser qu’il faudra faire très attention aux prochains écrits de Hernan Diaz.
Commentaires récents