Nyctalopes

Chroniques noires et partisanes

Page 105 of 177

1994 de Adlène Meddi / Rivages noir.

Les plaies ne cicatrisent pas, elles ne se referment pas après une décennie d’exactions où le manichéisme ne signifie plus grand chose. L’Algérie, de ses souffrances, tente de reconstruire, or son passé impacte le présent d’un indélébile trait. Le pays cherche à faire bonne figure en tutoyant des politiques qui ne sont pas les siennes, en reproduisant des codes et des organisations occidentales, elle voudrait s’affranchir des sources ayant abreuvé cette guerre civile fratricide de l’implosion. C’est en suivant des personnages taillés à la serpe que le romancier nous convie à suivre leurs destinés dans ces heures sombres et celles d’après.

«En 1994, alors que l’Algérie est déchirée par la guerre que se livrent l’armée et les islamistes, quatre lycéens de la banlieue d’Alger décident de former une organisation clandestine. Poussés à commettre un assassinat, ils échappent de justesse aux services spéciaux, la fameuse Sécurité militaire. Mais au terme de cette décennie noire, comment surmonter les traumatismes de leur génération ? Amin sera interné dans un hôpital psychiatrique tandis que Sidali, de retour d’exil, sera arrêté. Dix ans après les actions du groupuscule, leur cas intéresse encore un mystérieux général. Roman d’apprentissage d’une jeunesse perdue, roman noir relatant le climat de paranoïa durant la guerre civile, cette fresque des années 1990 est portée par une écriture poétique et une révolte poignante. »

Banlieusard d’ Alger, l’auteur est né en 1975, journaliste et reporter pour Le Point tout en collaborant à Middle East Eye. 1994 est le troisième roman d’Adlène Meddi.

Rigueur n’empêche pas forme.

En s’attachant à nous dresser les psychés de chacun de ses personnages soutenant le récit, il illumine ses pages par une plume alerte, imagée et poétique. La plus grande force du roman est de sonder les acteurs d’un drame en trois actes avec une acuité faite de pleins et de déliés. Il s’évertue à disséquer les stries constitutives de leur être, tailler au silex leurs rancœurs, leurs aigreurs, leurs traumatismes. Et son tableau combine deux courants, le réaliste dans sa justesse du contexte, le pointilliste dans la découverte minutieuse, progressive, d’êtres dont les idéaux sont frustrés, bafoués. Les protagonistes se révèlent alors plus complexes qu’au premier coup d’ œil.

Adlène Meddi sait installer une atmosphère et sait la magnifier par sa structure, en imposant ses personnages tantôt marionnettes, tantôt marionnettistes. Il aime son pays et nous le déclame. Mais ni cet amour, ni ses racines n’amendent sa critique envers une période de l’histoire de celui-ci qui se révélera présenter le négatif d’institutions larvées, corrompues dont l’objectif dérive du sens qu’elles doivent à leur peuple.

Par son prisme, on découvre cette période exsangue qui ne savait distinguer le bien du mal et perdit les notions cardinales des priorités d’une démocratie républicaine. Mais qui plus est, l’auteur sertit son propos d’un ouvrage artisanal aux facettes captivantes, esthétiques et didactiques. Sa langue écrite réalise la symbiose, en effet, du beau associé à l’utile. N’était-ce pas une belle addition?

Uppercut littéraire dans sa chanson de geste et sa pédagogie!

Chouchou

 

DEGRADATION de Benjamin Myers / Le Seuil.

Traduction: Isabelle Maillet.

Benjamin Myers fait son apparition dans les librairies françaises cet automne mais l’auteur anglais implanté dans la campagne du Yorkshire où il situe ses intrigues n’en est pas à son coup d’essai outre-Manche.

“Au plus profond de l’hiver, dans la lande rugueuse et désolée du nord de l’Angleterre, une jeune fille disparaît. Deux hommes la recherchent : le détective James Brindle, solitaire, taciturne, obsessionnel, et Roddy Mace, ex-journaliste des tabloïds fuyant son passé de débauche à Londres. Ils ne tardent pas à dénicher le suspect idéal : Steven Rutter, terrifiant personnage, plus proche de la bête sauvage que de l’homme, qui vit retiré dans une ferme isolée et rumine de sombres secrets. Mais il n’est pas le seul, et ce qui s’annonçait comme un banal fait divers va bientôt basculer dans l’horreur, à mesure que Brindle et Mace plongent dans les coulisses insoupçonnées de la vie du hameau.”

Le “rural noir” sous-genre très à la mode avait forcément des exemples dans la littérature anglaise policière et le Seuil a eu la main particulièrement heureuse et a bien flairé la pépite en nous proposant ce “ Turning blue”, couleur qui instillera l’effroi chez les lecteurs, même les plus endurcis, même chez les plus coutumiers d’histoires horribles.

Prenant comme cadre une commune rurale reculée du Yorkshire, Myers en fait un tableau redoutable de misère, de dépravation, de coterie bien malfaisante dans un atmosphère particulièrement méphitique. Steven Rutter est un monstre, son histoire lui donne des circonstances atténuantes mais ne suffit pas à comprendre l’indicible. Steven, c’est un peu Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” mais quand McCarthy se contente de montrer le visage barbare de l’humanité, Myers va beaucoup plus loin en montrant ce que les gens en apparence comme il faut peuvent faire en instrumentalisant les penchants horribles du pauvre type.

Et là, c’est très fort, enfin manière de parler… Un bandeau sur le roman déclare “ âmes sensibles, vous auriez tort de vous abstenir”, néanmoins il faut avoir l’estomac bien accroché pour survivre à certaines scènes, et elles sont légion sans en faire pourtant un roman gore. On voyage dans le dégueu, dans le crade, l’innommable, la misère intellectuelle et sociale et la perversion de la plus basse espèce. Roman particulièrement addictif parce qu’écrit de manière très intelligente et ne voilant pas certains détails, “Dégradation” ne souffre d’aucun temps mort dans sa narration mais l’abjection, parfois modérée par de belles descriptions de la région en hiver, incite souvent à des pauses dans une lecture d’un noir insondable voire parfois insoutenable, un peu comme dans les premiers Peace avec qui il partage le cadre blafard du Yorkshire

Il va sans dire que l’âpreté, l’insoutenabilité du récit n’est que rarement tempérée par un quelconque humour noir.L’ alchimie entre les deux enquêteurs fait corps assez rapidement et leurs souffrances, leurs errances, ajoutent une note supplémentaire de désolation à un tableau déjà apocalyptique.

“Dégradation” souffre néanmoins d’un choix d’écriture sans virgule particulièrement superfétatoire auquel il faudra s’habituer en début de roman. Par ailleurs, un post de Ben Myers m’apprend qu’une suite « These Darkening Days » est déjà écrite et paraîtra en France, rendant ce premier opus parfaitement impeccable et totalement indispensable.
Un auteur redoutable à découvrir et à suivre.

Effroyablement bon!

Wollanup.

Sortie le 6 septembre.

 

NAMI de Bianca Bellova / Mirobole.

Traduction: Christine Laferrière

Alors que la rentrée littéraire pointe son nez, arrive avec elle les premiers coups de cœur. Et quel premier coup de cœur ! Les éditions Mirobole (comme souvent) frappent fort avec le  roman d’une auteure tchèque, Bianca Bellová, sobrement nommé Nami. Un roman fort et percutant ou l’auteure dresse un tableau de l’humain particulièrement sombre.

Voici l’histoire d’un jeune garçon qui grandit sur les rives d’un lac en train de s’assécher, quelque part au bout du monde…

Un village de pêcheurs. Un rivage qui recule de manière inquiétante. Les hommes ont de la vodka, les femmes des soucis, les enfants de l’eczéma. Nami, lui, n’a rien, hormis sa grand-mère aux mains immenses. Mais il a aussi un destin devant lui, un premier amour, et tout ce qui suit. Cependant, quand une vie commence à la toute fin du monde, elle peut peut-être finir à son début. Cette histoire est aussi vieille que l’humanité. Pour son héros, jeune garçon qui se lance dans sa quête avec pour seules armes son obstination et le manteau qui appartenait à son grand-père, il s’agit d’un pèlerinage.

Magnifique roman d’initiation, Nami est aussi une légende contemporaine autour du courage et du destin.

Nami  est un roman court dit d’initiation ou beaucoup de thèmes sont abordés. C’est d’ailleurs l’une des forces de ce récit, parler de choses importantes en peu de pages sans tomber dans la facilité. Chaque événement pèse dans le déroulement de l’histoire et laisse à réfléchir. Sans pour autant être moraliste.

Rapidement durant la lecture se pose la question de savoir où se situe l’histoire, dans quel pays ? Et tout en progressant cette interrogation grandira. Nous avons des indices mais tous se contredisent et nous mène dans une réelle perte de repères. On pense bien évidemment aux Balkans, à la République Tchèque ou encore à l’Afghanistan. Des pays qui ont connu l’occupation russe, seul indice qui nous permet de nous repérer un temps soit peu. Le constat est toujours le même, ce pays imaginaire est en proie à la mort : le lac s’assèche et en même temps que les eaux se retirent, la vie disparaît. L’ambiance générale laisse peu de place aux couleurs : paysages de villages et industriels noircis. Même la capitale est peu reluisante. Au final on se retrouve en plein désert. Si vous voulez vous en faire une image, regardez les films de Bela Tarr, entre autres les Harmonies Werckmeister.

Dans ce roman, les humains vivent à crédit. Certes nous sommes tous voués à mourir mais ici, la mort est permanente. On pourrait même dire que c’est un personnage à part entière. Les humains meurent et donnent la mort, physique ou psychique. Le lac emporte les hommes, les machines et le travail emportent les hommes, les hommes emportent les animaux et inversement, les hommes emportent les hommes. Serait ce exagérer de dire que tout n’est que misère, cette misère qui touche autant les ouvriers, paysans ou bourgeois? Chaque scène que vit Nami est marquante. De son village en passant par les champs de soufre, par la capitale jusqu’aux tréfonds du désert. Dans ce roman on perçoit peu d’espoir, ou alors il faut ouvrir les yeux et rester attentif.

Nami est une entité, presque seule touche de couleur qui durant son voyage portera le désespoir sur son dos et l’espoir à bout de bras. C’est un événement tragique qui le poussera à partir. Durant son périple il sera témoin de toute l’horreur et la violence dont l’homme et la nature peuvent faire preuve. Mais aussi, d’une certaine manière, de la beauté. Il partira en quête de sa mère, et comme dans tous les romans d’initiation, il devra passer des obstacles et des épreuves. S’il n’a rien d’un Indiana Jones, il se fera argonaute en quête de sa mère pensant que le monde peut s’éclaircir à son contact…

Nami pose un regard terrible sur les mondes paysans, ouvriers et bourgeois qui n’ont pour seul dessein : la destruction. Et pour voir un bourgeon fleurir, il faut ouvrir les yeux et s’armer de patience. Car tout est possible, Nami en est la preuve.

Nami est un grand roman que j’emporterai partout avec moi pour le glisser entre toutes les mains. Faîtes de même !

Bison d’Or.

LE POIDS DU MONDE de David Joy / Editions Sonatine.

Traduction: Fabrice Pointeau.

“Là où les lumières se perdent”, premier roman de david Joy avait été une très bonne surprise en 2016 et l’homme lors de ses interventions lors du festival America à Vincennes avait gagné rapidement la sympathie de tous, passionné et un peu habité, rien de tiède dans tous les cas. Parfait original, David Joy nous avait offert à cette époque un entretien de grande qualité.

“Là où les lumières se perdent” participait au grand rush de ces dernières années de romans noirs ou polars chez les bouseux ricains, surtout chez les plus tarés, qu’on nomme “rural noir” ou appalachien (qui fait plus classe) aux fins de lui donner des lettres de noblesse ou pour bien vous faire comprendre que vous aurez le cocktail habituel de flingues, de gros cons, de femmes battues, d’histoires misérables, de bastons, fusillades et outrances et une partie d’humanité, de compassion selon les livraisons, avec toujours comme reine de la fête l’inévitable meth, grande corruptrice qui rend furieux et parfaitement imprévisibles les tarés oligophrènes que l’on rencontre dans tous ces romans. Alors, au bout d’un moment le “rural noir”, ça va bien, ça tourne un peu en rond au niveau des intrigues qui sont dynamisées trop facilement par les actes des dégénérés quand ils sont sous acide.

Et puis, il y en a certains qui se distinguent, qui ont le petit truc qui émeut ainsi qu’une plume qui est capable de faire ressentir un peu de grandeur, de chaleur, d’humanité au milieu du cloaque, du carnage, de la misère. Et tout comme Benjamin Whitmer qui me vient de suite à l’esprit en illustration, David Joy sait lui écrire des très bons “country noir”  et pourtant…

Et pourtant “Le poids du monde”, je l’ai déjà lu précédemment et à de nombreuses reprises, je l’ai même déjà lu écrit il y a deux ans par David Joy. Choisissant donc de rester en terrain connu et sur une thématique déjà parfaitement évoquée , Joy écrit une nouvelle histoire de jeunes adultes en difficulté dans le comté de Jackson en Caroline du Nord avec trafic de meth et avec encore un côté œdipien bien ancré même si c’est par transfert…Du déjà vu donc mais c’est sans compter sans la puissance de la plume de l’auteur, sa propension à créer de l’empathie pour des personnages forts dans leur vie, dans leur complexité, dans leurs désirs d’une vie un peu moins moche. Le regard fraternel envers les paumés et ceux-là, au nombre de trois sont vraiment des damnés de la terre, est constamment apparent dans la narration exemplaire de David Joy.

Extrait de l’entretien de septembre 2016:

« Ce nouveau roman, The Weight of This World, m’est venu de la même manière, oui. J’avais un minuscule fragment de scène : je voyais deux amis allant acheter de la méthamphétamine, et je les voyais l’acheter à quelqu’un qu’ils avaient toujours connu. Je voyais que ce dealer avait amassé un tas d’objets volés en guise de paiement pour la drogue – quelque chose de très représentatif de là où je vis – et que dans le tas, il y avait des armes. Je le voyais se vanter d’avoir toutes ces armes volées, et pointer un flingue vers l’un des deux amis. Ils se lèvent subitement, et lui crient de ne pas faire ça. Le mec commence à rire, et leur dit de se détendre. Que le flingue n’est même pas chargé. Et il ajoute : « Regardez, vous allez voir… », tout en portant l’arme à sa tempe. Il appuie sur la gâchette, pour prouver que la chambre est vide, mais elle ne l’était pas. En une seconde, le type s’est fait exploser la cervelle. Alors tout d’un coup, les deux camés se retrouvent assis sur un canapé, avec une pile d’armes, de drogue et d’argent devant eux, et un dealer mort à leurs pieds. C’est la première image que j’ai eue, et c’est comme ça que commence l’histoire. On ne passe pas les vitesses une à une, on démarre sur les chapeaux de roue dès que le top départ est lancé. »

Aiden, à douze ans, a vu son père abattre sa mère avant de retourner son arme contre lui. Thad Boom a caché et hébergé son pote dans la caravane isolée dans laquelle il vit au fond de la propriété de son beau-père, triste sire passant sa vie à picoler et à battre sa femme. April, la quarantaine, est la mère de Thad, fruit d’une grossesse non désirée. Elle n’a jamais aimé son fils, s’en veut mais chaque jour, il lui rappelle sa jeunesse volée,  l’abandon par sa famille, l’humiliation, ses années de souffrance. Pendant l’absence de Thad, au combat en Afghanistan dont il reviendra bien déglingué, son alcoolo de mari enfin mort, April est devenue l’amante d’ Aiden. Du pur « white trash » et ce n’est que le début.

En l’absence de boulot pour eux, Aiden et Thad vivotent de petits vols minables et se défoncent.Et puis, cadeau des dieux, à la mort accidentelle et particulièrement nulle de leur dealer sous leurs yeux, les deux compères se retrouvent avec une quantité de came à revendre, une quantité modeste mais difficile à fourguer dans leur coin de miséreux. Commence alors une lente et longue descente aux enfers pour les trois, hélas bien désunis et démunis au moment d’affronter un cauchemar qu’ils ont eux-même convoqué.

Et dès les premières lignes, on cogne, on flingue, on gueule , on baise, ça pue le mauvais alcool, la came pourrie, les nanas barges, la sueur, le tableau accablant de la misère ordinaire … Roman violent, “ Le poids du monde” est mû par un tempo impeccable, pas de temps mots. Violence des actes dictés par la came, plongée sidérante dans la Cour des Miracles des tweakers  mais aussi dureté du propos, de l’histoire…des montagnes de Caroline de tristesse, d’injustice dégueulasse et la certitude que Dieu invoqué à un moment ne fera rien pour vous. Le seul cadeau céleste ici , c’est cette nature omniprésente que décrit souvent de bien belle manière David Joy, amoureux de sa région.

Roman particulièrement dur, désespéré, triste,  “Le poids du monde” est une belle tragédie américaine, une illustration de l’âpreté de l’existence, un peu à la “ Sinaloa cowboys” de Bruce Springsteen”.

Malheureux comme les pierres.

Wollanup.

PS: Côté zik, c’est également du bonheur avec du Jason Isbell et du Drive-by-Truckers, références musicales très logiques.

 

DANS LA CAGE de Kevin Hardcastle / Terres d’Amérique / Albin Michel.

Traduction: Janique Jouin.

“Ancien champion de boxe et de free fight, Daniel a raccroché les gants après une blessure grave et dire adieu à ses rêves de gloire. Devenu soudeur, il mène aujourd’hui une vie tranquille avec sa femme et sa fille, âgée de douze ans, à Simcoe, petite ville d’Ontario dont il est originaire. Difficile pourtant, dans une région minée par le chômage, de joindre les deux bouts. Aussi Daniel accepte-t-il de se mettre au service de Clayton, un caïd de seconde zone qu’il a connu dans son enfance, le temps de se renflouer. Mais vite écœuré par la violence de ce milieu, il décide de s’affranchir et de remonter sur le ring.”

La cage, c’est l’espace dévolu aux combats de free fight et comme le roman parle beaucoup de boxe tout est empreint de testostérone et d’adrénaline, parfait exemple littéraire de la célèbre déclaration de Churchill durant le blitz londonien “blood, sweat and tears” mais ce n’est pas dans cette zone de douleur sportive que l’on ressent le plus la souffrance de Daniel et de sa famille.

Roman de la précarité, version canadienne, “Dans la cage” narre avant tout le combat d’un homme pour arriver à faire vivre sa famille décemment. Ces mauvais choix dictés par l’urgence se retourneront évidemment contre lui, nul ne peut jouer avec le feu impunément. Alternant les chapitres familiaux intimistes et les épisodes violents, le roman offre un rythme abouti tout en donnant la certitude que le KO final sera funeste.

Du  roman noir sociétal sans aucun doute mais finalement pas encore aussi percutant que Craig Davidson de “Cataract City” avec qui il partage la nationalité et les romans parlant de boxe. On pourrait plutôt voir ici une version sanglante et violente des romans de Willy Vlautin. La dimension humaine est très bien ancrée tant dans la lutte pour s’en sortir, le désir d’arriver à un mieux tout simple que dans l’acharnement à faire le mal.

Premier roman de Kevin Hardcastele, “Dans la cage” est l’augure de romans séduisants à venir.

Dans les cordes.

Clete.

LE ROMAN DE JEANNE de Lidia Yuknavitch / Denoël.

Une couverture magnifique, l’adaptation dans un futur proche de la vie d’un personnage historique français que j’ai toujours trouvé très intriguant, il n’en faut parfois pas beaucoup plus pour quitter son petit univers et rejoindre des espaces qui vont sont inconnus et parfois aussi de le regretter amèrement.

Encensé par les plus grands médias aux USA, “Le roman de Jeanne” arrive chez nous en cette fin d’été précédé de la bonne réputation de son auteure Lidia Yuknavitch dont les ouvrages souvent autobiographiques comme “ la mécanique des fluides” ont montré la puissance et la dureté de sa plume. Ici, changement total de genre et de thème, quoique, on entre  dans la si à la mode dystopie, le roman post-apocalyptique, la SF du chaos à venir.

Certains y ont vu une diatribe contre Trump comme la série “the handmaid’s  tale” tirée d’un roman de Margaret Atwood publié en 1985 mais le roman a été écrit sous Obama… Certains y ont vu aussi un roman féministe que la fin de l’histoire contredit totalement. C’est vrai que l’héroïne que certains survivants attendent, espèrent pour mener le combat, c’est la réincarnation de Jeanne d’ Arc, l’icône recréée par l’ Histoire et les cathos. Jeanne d’Arc, le sabre et le goupillon, symbole fort et très différent selon les types de populations qui se l’accaparent reste quand même un des grands personnages de l’Histoire, occidentale tout au moins.

Destin extraordinaire d’une petite bergère lorraine en ligne directe avec la vierge Marie qui lui dit d’aller bouter les Anglois hors de France. Et ce qu’elle fait direct, quittant veaux, vaches, cochons et sa famille pour devenir chef des armées du royaume de France. Les cathos en ont fait une sainte… une jeune fille qui a passé sa toute petite vie à tuer, étriper, amputer et qui avait comme fidèle compagnon d’armes le sinistre Gilles de Rais violeur et tueur d’enfants sur ses loisirs, quand il n’était pas occupé aux mêmes boucheries que Jeanne. Ils ont des héros très sympathiques chez les cathos. Je vais revenir à mon sujet car je risque de déraper sur leurs serviteurs de la région de Philadelphie qui aiment aussi beaucoup les enfants. Ah cette histoire de la vierge et de Jeanne, vous imaginez un peu la même chose de nos jours: une petite nana Rmiste qui va voir le président pour lui dire que la vierge lui est apparue à Pôle emploi lui demandant de virer les Qataris et les Saoudiens de France? Même monsieur Macron, élevé chez les Jésuites, les soldats de Dieu, il ne la croit pas. De plus, il ne comprendrait mais alors jamais que Marie ne soit pas adressée à lui, d’abord, quand même.                                                                 

Mais comme disait Jeanne, revenons à nos moutons.

“Anéantie par les excès de l’humanité et des guerres interminables, la Terre n’est plus que cendres et désolation. Seuls les plus riches survivent, forcés de s’adapter à des conditions apocalyptiques. Leurs corps se sont transformés, albinos, stériles, les survivants se voient désormais contraints de mourir le jour de leurs cinquante ans. Tous vivent dans la peur, sous le joug du sanguinaire Jean de Men.
Christine Pizan a quarante-neuf ans. La date fatidique approche . Rebelle, artiste, elle adule le souvenir d’une héroïne, Jeanne, prétendument morte sur le bûcher. Jeanne serait la dernière à avoir osé s’opposer au tyran. En bravant les interdits et en racontant l’histoire de Jeanne, Christine parviendra-t-elle à faire sonner l’heure de la rébellion?”

C’est, isolés dans le CIEL, une base en orbite autour de la Terre que les derniers résistants au tyran vont mener cette lutte. “le roman de Jeanne » est un roman de SF montrant une fois de plus ce qui peut arriver à l’humanité, ce qui va arriver à l’humanité, espèce, elle-aussi, vouée à l’extinction ce que la plupart des scientifiques s’accordent aujourd’hui à dire tout en pointant les dérives des pouvoirs, l’embrigadement, la psychologie des foules, l’autocratie, les discours fallacieux… des trucs bien contemporains, actuels, pas de la SF, quoi.

Le Roman de Jeanne est, c’est certain, un roman engagé, de la littérature de combat qui revendique, qui hurle parfois dans sa dureté, une révolte contre la folie de l’humanité. On assiste à la lutte ultime avant la fin de tout espoir tandis que peu visible mais présent dans un monde bien triste et totalement concentrationnaire subsiste sous des formes nouvelles mais terriblement sclérosées l’amour, la tendresse. Lidia Yuknavitch écrit avec véhémence, puissamment, on sent la colère, la passion, un roman écrit visiblement avec les triples pour un résultat  abouti dans sa tension et surtout dans son message.

Cyberpunk armé.

Wollanup.

LA BELLE DE CASA de In Koli Jean Bofane / Actes Sud.

Si la belle de Cadix a des yeux de velours et vous invite à l’amour comme le dit la chanson, celle de Casa, par son regard de braise allume des incendies bien vains chez les hommes du quartier Derb Taliane. Les hommes la poursuivent de leurs assiduités plus ou moins innocentes et passionnées mais elle n’ en a cure concentrant son temps et son argent gagné dans des magouilles sur Internet et autres petits trafics à prodiguer des soins à sa mère malade et bien dérangée.

Mais un matin, Ichrak est retrouvée morte égorgée dans la rue…C’est son ami mais juste ami Sésé migrant en provenance du Congo et planté là en attendant l’aubaine pour passer la Méditerranée qui la découvre et qui sera le narrateur de cette histoire qui n’est que de très loin un “whobunit” même si le coupable sera connu à la fin.

Ni le thème, ni le lieu, ni la couverture n’auraient dû m’attirer mais dès les premières pages, on est emballé par le ton particulièrement réjouissant de l’auteur congolais résidant en Belgique et dont c’est ici le troisième roman à sortir chez Actes Sud. Il y a beaucoup de verve chez In Koli Jean Bofane, un ton endiablé , moqueur et tendre à la fois, lucide, agrémenté de considérations malicieuses sur Chergui, le vent capricieux, cause de bien des tourments des Casaouis.

Truffée de personnages principaux comme secondaires hauts en couleur, “La  belle de Casa” offre une splendide photographie d’un quartier et une belle chronique des gens qui vivent dans ce quartier délabré et victime de financiers voulant raser les bidonvilles pour ériger un quartier luxueux débarrassé des indigents et offrant le plus à une société moscopolite mais surtout argentée.

A la détresse de la pauvreté, s’ajoute la peine et la précarité des migrants venus de pays plus au sud, échoués là en attendant le grand voyage. Mais au lieu d’emprunter un discours lénifiant ou compatissant, l’auteur choisit un ton bonhomme, l’humour, seul antidote gratuit  au désespoir et à la misère. Au milieu de cette jungle qui survit, naît une amitié entre la Belle et Sésé lâché sur la côte un jour et pensant débarquer à Deauville.

Au coeur de cette belle photographie de Casablanca, l’auteur montre le racisme, le poids de la religion, la corruption politique et policière, la concupiscence mais aussi la générosité de gens qui n’ont rien, le système D. In Koli Jean Bofane possède la même tchache, le même bagout, la même faconde heureuse que l’auteur gabonais Janis Otsiemi proposant ainsi des dialogues et des portraits très réjouissants malgré la dureté de la situation.

“la belle de Casa” contient aussi plusieurs citations de Booba, l’un des guerriers « vigoureux » de l’aéroport d’Orly en août, dont est particulièrement friand un des flics locaux d’ un roman  particulièrement réjouissant et roboratif malgré ces drames si quotidiens et l’ horreur de la perte de la perle Ichrak.

Wollanup.

PS: Que vient faire Kéziah Jones sur la couverture ? Plus vendeur que Booba peut-être pour les lecteurs d’ Actes Sud?

SADORSKI ET L’ANGE DU PÉCHÉ de Romain Slocombe / La Bête Noire.

On retrouve dans ce nouvel opus l’inspecteur Léon Sadorski de l’Affaire Léon Sadorski (2016) et de l’Étoile jaune de l’inspecteur Sadorski (1917).

Nous sommes désormais au printemps 1943, et suite à une dénonciation, Sadorsky arrête une jeune femme soupçonnée d’être une juive munie de faux papiers, et qui ferait du trafic de métaux précieux.

Paris vit toujours sous occupation allemande, les restrictions sont de plus en plus nombreuses, l’hiver a été long et dur pour la population. Malgré tout, Sadorski continue son travail sans aucun scrupule : « Le devoir, c’est ce qu’on doit faire, un point c’est tout ».

Et des scrupules il en a peu, il continue de traquer les juifs et les cocos, de faire du marché noir, des vols en abusant de son pouvoir de policier des RG, ou chez les personnes arrêtées.

Notre inspecteur est toujours un beau et parfait salaud. Il ment, triche, abuse des femmes, est pervers, colérique et franchement odieux. C’est le personnage que l’on ne peut que détester.

Lors d’une enquête dans son propre immeuble, il fait la connaissance de l’officier nazi Pick. Celui-ci va lui conter le cheminement des hommes, des femmes, des enfants de tous âges, des vieillards, déportés dans les wagons à bestiaux. Nous sommes en 2018, et certes nous connaissons les horreurs produites pendant la guerre, mais ces descriptions, sans états d’âmes glacent le sang.

On parcourt les couloirs de Drancy lors d’une sélection à la déportation, le quartier général de la police où a lieu les interrogatoires. On entend pleurer, crier, supplier derrière les portes, on assiste à la mise à tabac d’un homme soupçonné d’être un « coco ».

Sadorski prend part à tout cela. Parfois comme observateur approuvant, parfois comme acteur très zélé. Mais Sadorski, qui n’a aucune morale, est quand même secoué par les révélations de Pick, « Sadorski voit des éléments qui lui plaisent dans la France de la Révolution Nationale, et d’autres qui ne lui plaisent pas ». Au fil des pages, il est pris entre sa haine des « youpins », son égocentrisme, et son besoin de protéger ses femmes,  il glisse ainsi de plus en plus dans le crime grave, s’ engluant dans les affaires pour « sauver » quelques personnes. C’est une façon pour lui d’assouvir ses fantasmes avec les femmes qu’il rencontre mais aussi de se donner bonne conscience : nous sommes en 1943, des rumeurs de débarquement se font de plus en plus entendre, et les Français « collabos » commencent à craindre la fin de la guerre.

Une fois encore, Romain Slocombe a fait un travail de recherche approfondi pour nous livrer ce livre relatant la France de 1943. La bibliographie de fin prouve l’impressionnante documentation utilisée afin de nous offrir un roman très détaillé et réaliste de la vie sous l’occupation allemande, vous êtes plongé au cœur de Paris en 1943, et c’est poignant.

« Nous avons tous à choisir, par rapport à la loi mais aussi la morale »

Au vue de l’époque actuelle, il est bon de se souvenir des périodes de notre histoire dont nous ne sommes pas fiers mais qui nous rappellent jusqu’où peut aller l’homme dans sa haine contre autrui.

Marie-Laure.

SMILE de Roddy Doyle / Editions Losfeld.

Traduction: Christophe Mercier.

Sans aucun doute, en lisant les dernières lignes de Smile, vous n’aurez qu’une envie : recommencer le livre depuis le début. Vous savez, il y a des films qui vous font cet effet parfois : non pas par un souci de compréhension mais parce que votre cerveau vient d’un coup d’être complètement retourné et vous vous dites que cerveau à l’envers vous lirez un nouveau bouquin.

Le narrateur, Victor Forde vient d’emménager dans le quartier de son enfance : séparée d’avec sa femme, il opère un retour dans ces rues ouvrières rongées par la crise et essaie tant bien que mal de s’installer dans une vie qui aurait été sienne s’il ne s’était pas lancé dans une carrière de journaliste et connu Rachel, la femme de sa vie.

L’une des premières choses à faire en tant que nouveau célibataire au milieu de la cinquantaine, se trouver une cantine. Victor jette son dévolu sur le Donnelly’s, « un bon vieux nom à l’ancienne ». Chaque fin d’après-midi il y va déguster sa pinte et se fondre dans le décor. Entouré de son nuage de solitude il semble l’accepter, le revendiquer même jusqu’à un certain point.

Et puis, un jour, inévitablement, quelqu’un le reconnaît : un certain Ed Fitzpatrick, ancien comparse des années collège à St Martin, chez les frères chrétiens.

Antipathique, grossier, indiscret : « T’as épousé cette nana (…) Putain de merde … Bien, bien. Ta putain de réussite est sans limites. » il révulse Victor et l’oblige à replonger violemment dans son passé de collégien chez les frères chrétiens :

« Bref, a-t-il dit . C’est celui qui enseignait le français qui avait envie de ton cul. C’est ça ?

J’avais envie de le frapper. J’avais envie de le tuer. Je sentais le cendrier en verre qui n’était plus sur la table depuis l’interdiction de fumer, décrétée dix ans plus tôt. Je sentais son poids dans ma main, dans mon bras, tandis que je le soulevais, que je me soulevais moi-même, et le lui écrasais sur la tête. »

Si Ed se marre c’est parce que Victor s’était vraisemblablement vu attribuer dans ses jeunes années une réputation de « pédé » suite à un compliment reçu de la part de ce fameux frère Murphy :

« Victor Forde, je ne peux jamais résister à ton sourire. »

Arrivé à ce stade du récit le lecteur ne peut s’empêcher de penser aux nombreux scandales qui ont secoué l’Église Catholique en Irlande, aux conséquences sur les jeunes ayant subi les assauts virils des prêtres ou des frères comme dans le collège de notre narrateur. La colère de Victor est donc légitime, ainsi que la répulsion que lui inspire ce témoin d’une vie apparemment oubliée.

Mais l’irruption de ce souvenir dans son quotidien pépère lui fait se remémorer d’autres pans de vie et notamment la rencontre avec Rachel, les débuts de leur vie ensemble, l’image de cette femme extraordinaire, indépendante et volontaire que l’on ne peut qu’aimer passionnément.

Á ses côtés, nous poursuivons un Victor d’abord très jeune, ensuite adulte, qui peine à construire une carrière, à « être quelqu’un », qui s’évertue à écrire Le Livre sur l’Irlande qui secouerait la société irlandaise toute entière. Il parvient à se faire un nom en prenant position pour l’avortement, en mentionnant dans une émission radio l’agression sexuelle subie lors de ses années de collège mais Victor a toujours l’air de faire du sur place à côté d’une Rachel dont l’énergie et la force de travail semblent s’accroître au fil des ans.

Alors que les souvenirs s’égrènent, le narrateur parvient au fur et à mesure à intégrer un groupe d’hommes, des habitués du Donnely’s et semble se construire, pour la première fois de sa vie, un cercle d’amis, retrouver une vie laissée entre parenthèses il y a bien longtemps.

Ce faisant il tente d’éviter autant que possible Ed Fitzpatrick tout en le cherchant du regard et en appréhendant son apparition. Et lorsqu’on a l’impression qu’un semblant d’équilibre est en train de s’installer, que nous allons enfin apprendre la raison de sa séparation avec Rachel (son petit côté loser ? son traumatisme d’enfance ? l’apparition d’un tierce personne qui aurait fait voler le couple en éclats ?) Roddy Doyle nous sert la fin. Et quelle fin ! Je n’en dirai pas plus, évidemment, si ce n’est que je ne m’y attendais pas et que je l’ai vécue comme un uppercut bien visé. Et que j’ai encore du mal à me relever.

« Il nous écoutait avec un large sourire. Un large sourire, pas un demi-sourire. Le mot « inapproprié » n’a fait son apparition que des années plus tard. Mais ce large sourire était inapproprié. Il était tout à fait inapproprié. Murphy était nargué et taquiné par une salle pleine de garçons, et il adorait ça. »

Monica.

UNE DOUCE LUEUR DE MALVEILLANCE de Dan Chaon / Albin Michel.

Traduction: Madame Hélène Fournier, rien que ça déjà !

Dan Chaon, auteur américain, déjà publié cinq fois par Francis Geffard chez Albin Michel revient cette année avec un roman encensé aux USA et qui devrait connaître pareil plébiscite ici, j’espère, tant il a la couleur des grands romans qu’on n’oublie pas.

« Nous n’arrêtons pas de nous raconter des histoires sur nous-mêmes. Mais nous ne pouvons maîtriser ces histoires. Les événements de notre vie ont une signification parce que nous choisissons de leur en donner une. »

Tel pourrait être le mantra de Dustin Tillman, psychologue dans la banlieue de Cleveland. Ce quadragénaire, marié et père de deux adolescents, mène une vie somme toute banale lorsqu’il apprend que son frère adoptif, Rusty, vient d’être libéré de prison. C’est sur son témoignage que, trente ans plus tôt, celui-ci a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches. Maintenant que des tests ADN innocentent son frère, Dustin s’attend au pire.

Au même moment, l’un de ses patients, un policier en congé longue maladie, lui fait part de son obsession pour une étrange affaire : la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés, y voyant la marque d’un serial killer. Pour échapper à sa vie personnelle, Dustin se laisse peu à peu entraîner dans une enquête périlleuse, au risque de franchir les limites que lui impose son rôle de thérapeute.

Dans un entretien accordé au quotidien le Monde en 2011, Dan Chaon déclarait à propos de son roman “cette vie ou une autre “:

         « Je voulais écrire un thriller, tout en même temps qu’ explorer les thèmes qui me tiennent à cœur. Pour moi, la plus inquiétante des questions reste : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? »

Huit ans après, Dan Chaon en est au même point de ses interrogations tout en tentant, enfin c’est ce qu’il prétend, malicieux, d’écrire à nouveau un thriller. Car en effet, le roman démarre comme un bon vieux polar avec deux intrigues criminelles. Dès les premières pages au son de Black Sabbath est racontée la tragédie des années 80 et le meurtre des parents de Dustin puis très vite le récit alterne avec le présent et une enquête officieuse sur un supposé serial killer avec, en fond sonore, le premier album de Modest Mouse, parfait pour illustrer le désarroi ambiant.

Puis, Dan Chaon passe à un tout autre genre de roman, très loin du factuel, même si bien sûr tout est étroitement lié et parfois de manière très fine, discrète, innocente, alors que rien n’est innocent chez Chaon, chaque détail parait millimétré. Partant de la rencontre entre Dustin et celle qui deviendra son épouse puis la mère de ses enfants, nous est racontée toute la vie de cet homme aujourd’hui complètement perdu par la mort de son épouse et l’innocence de son demi-frère qu’il a contribué à emprisonner et n’arrivant pas non plus à établir de liens avec ses deux fils ados. Dustin est Le personnage de cette histoire et Dan Chaon nous fait souvent voyager dans son cerveau, très loin…

Alors, “Une douce lueur de malveillance”, expression qui arrive tôt dans le roman comme un avertissement de la malice  de l’auteur qui brouille souvent les cartes, détournant, interrompant son propos, en repartant sur un autre sujet ou nous réexpédiant dans une autre époque tout en nous imposant parfois jusqu’ à la torture, une réflexion sur les actes de Dustin bien sûr mais aussi sur le ressenti, sur la vie de Rusty qui a passé 30 ans de sa vie derrière les barreaux alors qu’il était innocent. Dan Chaon est vraiment le maître du jeu et il impose son rythme de lecture nous harcelant, incitant à l’interrogation, créant le doute et par dessus tout un malaise bien tangible, omniprésent. Effarante narration. Dans un style qui ne brille pas particulièrement tout en s’avérant proche de l’exhaustivité, Chaon arrive à imposer questions, doutes, sentiments, remettant en cause les personnalités que le lecteur a pu bâtir partiellement au fur et à mesure de sa lecture.

La drogue, les médias, les légendes urbaines, la pensée mainstream, sont aussi citées, expliquées pour élargir la connaissance des deux affaires, montrant leur influence sur la perception d’un événement, sur la valeur d’un témoignage, sur la “vérité” qu’on peut bâtir, sur les souvenirs qu’on se crée, sur les moments qu’on veut oublier. Comment se crée notre conscience ? Quelle  est la part de l’inconscient ?

La citation de Lynda Barry: “L’avenir est immobile Le passé mouvant.”présente dans le roman est un judicieux résumé du périple dans l’inconscient individuel mais aussi collectif proposé magistralement par Dan Chaon aux lecteurs patients: le voyage est long, exigeant, périlleux, parfois fastidieux et imposant une totale immersion mais il vous porte très haut, très loin…

Vertigineux, trouble, dérangeant jusqu’au malaise, la grande classe !

Wollanup.

PS et NB: L’auteur sera présent au festival America à Vincennes lors du weekend du 20 au 23 septembre et participera à une rencontre animée par Christine Ferniot  de Télérama à la médiathèque d’ Alforville  le 19 septembre à 20 heures 30  ( 82 rue Marcel Bourdarias 94140 Alfortville tel 01 43 75 10 01 pour réserver)  . A ne pas rater, je pense.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑