Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 56 of 80)

BOOMING de Mika Biermann / Anacharsis.

 

 

Marre des bouquins écrits à la chaîne, sans réelle saveur particulière, ressemblant tant à d’autres déjà écrits, parus, vendus? Un peu de lassitude ? Allez faire un tour à « Booming » paru en 2015 si vous l’osez, vous ne serez pas déçus et pas vraiment en terrain de connaissance.

Mika Biermann est un auteur allemand, exerçant la profession de guide de musée à Marseille et écrivant en français. Anarcharsis avait déjà sorti « un blanc » que j’avais remarqué sans trouver le temps pour le lire et Biermann est aussi édité par P.O.L. et son dernier roman daté de février 2017 « sangs » a eu les éloges des Inrocks notamment.

« Nous voudrions nous rendre à Booming.

– Booming ?

Le barman chauve expédia un mollard dans le crachoir.

– Personne ne va jamais à Booming.

-Pourquoi pas ?

-N’y a rien là-bas. »

Dès le départ, ils le savent pourtant mais Lee Lighttouch et Pato Conchi, sorte de duo à la Don Quichotte et Sancho Panza complètement inconscients, abrutis ou téméraires décident d’aller néanmoins dans ce village du far-west pour retrouver Conchita chère à Conchi, retenue prisonnière d’un outlaw nommé Kid Padoon.

On est dans un western, le fond est bien là, le décor aussi…quoique. Au cours de cette brève intrigue on rencontrera bien des outlaws, des indiens, le marshall, le croque mort, le patron de saloon, la mère maquerelle et ses filles, des potences et des pendus, des Mexicains, des duels, des drames, des règlements de compte, des parties de poker, mais avec un ton particulièrement jubilatoire. Il y a une vraie atmosphère dans ce roman, une pas banale, c’est certain car il y a quelque chose qui déconne gravement à Booming et on le comprend très vite, une fois dans la ville dans les pas de Lightouch et Conchi.

Le temps ne fonctionne pas comme ailleurs à Booming, il peut se ralentir comme s’accélérer, prendre ses aises pour qu’une balle atteigne sa cible, devenir fou, une espèce de temps sous substances prohibées. On est dans la quatrième dimension, celle du temps, telle que l’a présentée Einstein dans sa théorie de la relativité. Alors, dit ainsi, je sais, cela ne fait pas forcément envie et pourtant, si vous cherchez à être ébranlé, secoué, trimballé, « Booming » est pour vous. Reprenant tous les canons du western traditionnel, Biermann, par son anarchie temporelle, propose un roman détonant engendrant un chaos particulièrement drôle et il réussira à vous perdre à de multiples reprises tout en vous lançant quelques indices pour comprendre pourquoi le personnage mort dans le paragraphe précédent, évolue maintenant comme si rien n’avait eu lieu.

Un grand foutoir de cent quarante quatre pages, qui, si vous avez suivi avec sérieux, prendra un certain sens à la fin, après un temps de réflexion néanmoins pour ma part. L’ éditeur parle d’un western quantique. Peut-être, je ne sais pas trop et j’éviterai de me prononcer mais sûr un beau bordel.

Barré !

Wollanup.

LA ROUTE AU TABAC de Erskine Caldwell /Belfond Vintage.

Traduction: Maurice-Edgar Coindreau.

Après « le bâtard » et « Haute tension à Palmetto », la collection Vintage creuse à raison le sillon et propose la réédition d’un troisième roman d’Erskine Caldwell. Et quel roman puisque « la route au tabac », vendu à plus de trois millions d’exemplaires est certainement le roman le plus célèbre d’un auteur injustement laissé trop souvent dans l’ombre de son contemporain adulé Faulkner. Si bon nombre d’auteurs ricains actuels citent William Faulkner, nul doute que des écrivains comme Harry Crews, Larry Brown ou Donald Ray Pollock ont sûrement apprécié la prose du Géorgien. Le roman sorti en 1932 fut adapté en 1941 par John Ford mais n’aura pas la qualité de « God’s little acre » autre adaptation en 1958 de Anthony Mann  d’un roman de Caldwell « le petit arpent du bon dieu ».

L’œuvre de Caldwell raconte la vie des petits blancs du Sud, à l’époque de la grande dépression. Le cadre géographique est ici la Géorgie rurale entre Savannah et Atlanta, mais dans un coin particulièrement déshérité devenu désertique. Nous allons suivre quelques jours de la vie de la  famille Lester  haute en couleurs … Jeeter est le père, voleur, menteur et particulièrement porté sur le sexe. Il vit dans sa masure avec Ada, son épouse épuisée et résignée, mère de 16 enfants dont 12 vivants. Ils sont tous partir un jour, en s’enfuyant, en se mariant, pour ne jamais redonner signe de vie. Seuls restent Dude, 16 ans, un peu dérangé et un peu simplet et Ellie May, 18 ans qui n’a pas trouvé mari à 12 ans comme ses sœurs parties épouser des hommes tout en étant prépubères à cause de son bec de lièvre que le père a négligé de modifier. Pour finir le tableau apocalyptique, signalons la grand-mère, redevenue quasi sauvage par la malnutrition et la pellagre qui en est la conséquence provoquant crises de démence… et dont tout le monde espère la mort prochaine. En quelques jours, ce clan Lester va connaître plusieurs évènements regrettables et verra son nombre diminuer…

Caldwell, loin de raconter les heurts et malheurs de ces pauvres bougres abandonnés de tous de manière dramatique et de s’apitoyer sur leur sort choisit la farce en démarrant par une histoire pathétique de vol de navets. Le roman peut, doit choquer tant les misères sociale, économique et humaine sont énormes et tout est raconté sans artifice, crûment et sans aucun parti-pris. On peut très bien avoir du mal à rire des fourberies, des plans à 2 balles organisés par Jeeter mais on ne peut passer à côté du message en filigrane de l’auteur qui en faisant parler ses personnages, explique la grande crise du début des années 30, l’isolement, la famine, la volonté de rester sur ses terres,l’exode rural et la terre promise des filatures à Augusta dont Jeeper ne veut pas entendre parler, les carences dues à la malnutrition et à l’héritage génétique ainsi que l’absence d’avenir même uniquement rêvé.

Si le sujet vous passionne mais vous choque par son aspect farce cruelle, lisez « louons maintenant les grands hommes », fabuleuse enquête de James Agee, illustré par des photos de Walker Evans, contant la vie de trois familles de métayers en Alabama au milieu des années 30,

Roman terrible par ce qu’il montre de l’époque et des gens vivant cet isolement, cette désolation, « la route au tabac » séduira aussi les amateurs de farces noires particulièrement cruelles.

Important !

Wollanup.

TUE-MOI de Lawrence Block / Série Noire.

Traduction: 紳士 Sébastien Raizer.

Avec les décès de Donald Westlake et de Elmore Leonard, Lawrence Block devient un des derniers géants du polar, un des derniers monstres sacrés ricains ayant commencé leur carrière dans les années 60 ou 70  en nous offrant des œuvres importantes, en multipliant leurs héros et en écrivant parfois sous pseudonymes des polars racés. Sans vraiment le savoir, je pense que Westlake devait apprécier les bouquins de Block tout comme celui- ci a dû apprécier les aventures de Dortmunder ou de Parker du défunt écrivain, New-Yorkais comme lui.

Ayant débuté sa carrière en France à la Série Noire, Block a ensuite été édité par le Seuil puis par Calmann Levy avant de revenir à la Série Noire en 2015.Ce retour nous a permis de retrouver tout d’abord Scudder dans une vieille aventure « ballade entre les tombes » ressorti au moment de la sortie du même film éponyme. Scudder est un ancien flic, ancien alcoolo devenu privé et qu’on pourrait présenter à de nombreux égards comme le cousin de Dave Robicheaux de James Lee Burke, eh ouais, rien de moins que cela.

L’an dernier, Bernie Rhodenbarr, libraire le jour cambrioleur la nuit a fait son retour à la SN avec « le voleur de petites cuillères », personnage tranchant avec les tourments de Matt Scudder par sa bonne humeur y compris dans les situations les plus périlleuses.

Et en cette fin d’année, voici le cinquième tome des aventures de Keller, « hitman », tueur à gages et philatéliste.

Commencée par le biais de nouvelles écrites pour des magazines ricains comme Playboy à la fin des années 90, Keller a finalement lui aussi vu sa geste compilée dans quatre livres édités par le Seuil et Calmann Levy pour aboutir à ce « Tue moi » de 2013 édité cet automne en France par Gallimard. Les amateurs du personnage vont se régaler à retrouver ce tueur méthodique, sans pitié ni états d’âme mais capable de réflexion, de philosophie sur la vie et sur ses contemporains, brocardant leurs manies, leurs mauvais côtés et grand amateur de timbres, passion que Block parvient à rendre intéressante en mariant l’histoire du timbre et le destin de certains pays, régions ou  régimes plitiques .Keller a quitté NY a refait sa vie et fondé une famille à La Nouvelle Orleans mais la crise de la fin des années 2000 l’oblige à retourner au charbon.

Block prend sûrement beaucoup de plaisir à raconter les contrats de Keller. L’écriture est précise, c’est du grand art, le trait est très souvent moqueur et Block manie un humour noir et pince sans rire absolument délicieux, élégant. Organisées pour plaire au plus grand nombre, les cinq aventures font l’impasse sur la majeure partie de l’exécution du crime pour se concentrer sur le travail en amont, les préparatifs, les choix exécutifs, l’environnement social de la proie. Lawrence Block propose des instantanés très savoureux sur ses contemporains aux quatre coins des USA au gré de ses évolutions d’ange exterminateur au Texas, à New York et dans les Caraïbes et prend bien soin de ne pas s’embarrasser de détails ou de scènes qui pourraient ennuyer le lecteur.

Il est évident que l’histoire de Keller, entrepreneur et père de famille à NOLA est assez loin de ses débuts solitaires à NY et si l’on peut très bien lire et apprécier cet opus en un one shot, il est préférable d’aborder la lecture par le début pour en apprécier totalement la sève particulièrement jouissive.

Bref, il est très difficile de ne pas fondre devant ce tueur iconoclaste, repoussant mais néanmoins très attachant avec des côtés très dandy créé par un Lawrence Block qui a su donner des lettres de noblesse à la littérature de gare.

Génial !

Wollanup.

 

 

EN MARCHE VERS LA MORT de Gerald Seymour / Sonatine.

Traduction: Paul Benita.

Geral Seymour est un auteur britannique qui a écourté une carrière de grand reporter sur de nombreux théâtres dangereux des années 70 et 80 pour se lancer dans l’écriture. Très connu et apprécié en Grande Bretagne, il doit son début de reconnaissance en France à la sortie chez Sonatine en janvier 2015 de « dans son ombre » son premier roman édité en France. Sonatine renouvelle l’opération avec « The walking Dead », rien à voir avec la série bouchère, intitulé en France « En marche vers la mort ».

La cruelle actualité du 31 octobre avec cet attentat au pickup à New York nous rappelle que nous vivons une époque où les attentats, les massacres de masse vont devenir notre quotidien pour de nombreuses années, il est bon de pouvoir trouver un roman qui va nous raconter les derniers jours d’un kamikaze venu d’Arabie Saoudite pour rejoindre un paradis et qui va en même temps créer un enfer dans le lieu où il se produira.

Daté de 2007, le roman souffre un peu du vieillissement rapide et prématuré des procédures d’exécution de massacres et de propagation de terreur puisqu’il semble que ces derniers temps le gilet d’explosifs ne soit plus vraiment utilisé pour les attentats en Europe tout en continuant malgré tout encore à faire le bonheur des salopards au Moyen Orient qui se font péter la gueule au milieu d’employés attendant leur paie, de femmes achetant sur les marchés, aux abords et dans les lieux de culte… Les derniers mois semblent montrer qu’il est difficile de trouver des connexions réelles entre les abrutis qui frappent chez nous et les commanditaires planqués au Moyen Orient qui les coachent.

Paru en 2007 en Grande Bretagne, le roman a dû éveiller de suite le souvenir cruel des attentats du 7/7 2005 de Londres où quatre explosions firent 56 morts et plus de 700 blessés et c’est une attaque comparable bien que plus modeste qui nous est racontée ici. Sous couvert d’un thriller « en marche vers la mort » va beaucoup plus loin, s’avère beaucoup plus riche, osant des comparaisons d’un premier abord bien difficiles à accepter entre les kamikazes et les brigadistes de la guerre d’ Espagne.

Le roman est bien sûr centré dès le départ sur Ibrahim Hussein qui a décidé de devenir un martyr. En seconde année en médecine, musulman pratiquant, vivant dans le souvenir héroïque de ses deux frères ainés morts tous deux en Afghanistan l’un en combattant les Soviétiques et l’autre les Américains, Ibrahim veut que son père soit aussi fier de lui et s’engage, à l’insu de sa famille, dans cette démarche de départ sans retour. Choisi par le Scorpion, terroriste organisateur des attaques suicides les plus meurtrières, pour une opération en Europe, Ibrahim quitte Ryad pour débarquer à Amsterdam, puis direction Lille, l’Euro tunnel et enfin l’Angleterre.

A Ryad, le travail des services secrets et la chance permettent de lever un lièvre et un signal est donné à toute l’Europe qui se met en alerte alors qu’en Angleterre, les hautes autorités pensent qu’ils seront à nouveau la cible. La chasse puis la traque s’organisent et l’auteur nous fait entrer dans le monde des services secrets britanniques, des troupes d’élite, de toute l’armada humaine et technologique mise en marche afin d’éviter le chaos. Avec une plume très experte malgré la multitude de personnages et de situations mis en avant et qui auront tous un rôle important ou secondaire lors de l’ultime journée, Seymour montre le cynisme de certains dirigeants comme les cas de conscience explosifs proposés par l’opportunité du recours à la torture pour sauver des vies.

Roman d’une grande finesse, « En marche vers la mort » dresse un tableau psychologique des membres de la cellule terroriste. L’axe du Scorpion, tueur déterminé et de l’artificier, semant le malheur et la désolation partout où ils passent sans aucun état d’âme pour les victimes et l’axe des musulmans anglais de la cellule dormante considérés comme de simples exécutants sans valeur ni importance. La disharmonie de leurs rapports, l’inéquation de leurs idéaux se heurtent et s’affrontent dans un climat tendu, suspicieux dont est épargné le martyr désigné, explosif sur deux jambes précieux. Et là, on peut mettre en rapport, ou se refuser à le faire, les mirages proposés aux jeunes qui s’engagent dans le jihad, une lutte légitime pour eux et l’histoire des combattants des Brigades Internationales s’apercevant qu’ils s’étaient nourris d’illusions sur la justesse de leur engagement de leur combat comme le raconte le journal d’un aïeul d’un des personnages principaux du roman, engagé volontaire en Espagne en 36 et dont les propos déchirants qui essaiment le roman, lui donnent une atmosphère parfois particulièrement mortifère.

Ecrit sur un mode utilisant le crescendo typique des thrillers qu’il est d’ailleurs dans son dernier tiers tout en déstabilisant souvent le lecteur par des changements de situation brusques en plein chapitre, le roman s’emballe dans le dernier tiers jusqu’au dénouement particulièrement tonitruant.

Roman de très bonne qualité « En marche vers la mort » combine le thriller de haut vol et la connaissance de certains rouages des opérations terroristes du côté des victimes comme du côté des tueurs et de leurs exécutants tout en interrogeant sur l’engagement à une cause.

Blasting.

Wollanup.

 

STONE JUNCTION de Jim Dodge / Super 8 .

Traduction: Nicolas Richard.

Stone Junction est le troisième roman de Jim Dodge. Paru à la fin des années 80 aux USA, il a atteint la reconnaissance en France lors de sa sortie plus de vingt ans plus tard dans l‘indispensable collection LOT49. Super8 le relance aujourd’hui et le roman a toute sa place dans cette maison qui aime bien mélanger les genres et se distingue par des œuvres mélangeant le plus souvent avec bonheur polar et science-fiction, anticipation, dystopies.

« Depuis sa naissance, Daniel Pearse jouit de la protection et des services de l’AMO (Association des magiciens et outlaws), géniale et libertaire société secrète. Sous le parrainage du Grand Volta, ancien magicien aujourd’hui à la tête de l’organisation, le désormais jeune homme va être initié à mille savoir hors normes, de la méditation à la pêche à la mouche, du poker à l’art de la métamorphose, en passant par le crochetage express et l’invisibilité pure et simple. Mais dans quel but ? Celui de l’aider à retrouver (et à faire payer) l’assassin de sa mère… ou celui de dérober un mystérieux – et monstrueux – diamant détenu par le gouvernement, rien moins, peut-être, que la légendaire pierre philosophale ? »

Dans « Stone junction » le surnaturel, la magie, l’ésotérisme se parent de leurs plus séduisants atours pour créer un climat très souvent féérique qui sied à cet étonnant conte moderne. Avant tout, c’est roman d’apprentissage, contant dans sa première partie le parcours vers la connaissance d’un enfant, pas tout à fait encore un ado. Daniel ne connaît pas son père et perd très rapidement sa mère dans des conditions mystérieuses et c’est cette immense douleur, ce désir de comprendre, cette envie de connaître le responsable, le coupable qui vont être le moteur de son implication dans une éducation hors normes. Mais Daniel, né de père inconnu a la même nature explosive que sa mère et c’est loin de ses fameux et parfois fumeux tuteurs qu’il se réalisera.

Alors, les 700 pages, c’est sûr, vous réjouiront et passeront aussi vite que le temps nécessaire à Daniel pour disparaître. Elles peuvent aussi effrayer certains lecteurs, aussi vous pouvez vous tester sur le premier charmant et très court roman de Jim Dodge « l’oiseau Canadèche » qui en plus de la tendresse qu’il en émane vous montrera les premiers signes et certains personnages du roman culte à venir.Roman anar, profondément libertaire, assidûment utopiste, « Stone junction » se vit comme une énorme et inoubliable aventure où aux scènes d’action se superposent des pages de communion avec la nature, des manifestes contre le nucléaire et l’état américain, des appels à la la subversion et de multiples passages à hurler de rire.

Essentiel.

Wollanup.

 

COURIR AU CLAIR DE LUNE AVEC UN CHIEN VOLÉ de Callan Wink / Terres d’ Amérique / Albin Michel.

Traduction:Michel Lederer.

S’il est des collections indispensables à l’amateur de littérature américaine, c’est bien LOT49 du Cherche Midi et l’incontournable « Terres d’Amérique » de Francis Geffard chez Albin Michel. Dans l’une comme dans l’autre, c’est le grand souffle, le talent, la classe et surtout à des années lumière de la tentation purement mercantile. Jamais de déception, parfois moins enivré mais toujours séduit par la qualité des bouquins proposés.

Après « le cœur sauvage » de Robin MacArthur au printemps, Terres d’Amérique creuse son sillon d’une Amérique de la Schlitz, des chemises à carreaux, des pickups, du football, une Amérique rurale semblant vraie dans son immense décor des grands espaces ou des déserts humains avec ce recueil de nouvelles de Callan Wink jeune auteur implanté dans le Montana comme guide de pêche à la mouche.

Alors, on connait les réticences du public français à propos des nouvelles au point que certains éditeurs ne se gênent pas pour transformer en roman une série de nouvelles mais Francis Geffard ( entretien Francis Geffard) lui, aime aller chercher ses auteurs sur les bancs de l’école et diffuser leurs cahiers d’écoliers que représentent leurs nouvelles. Voir la genèse, la naissance d’un auteur est vraiment un beau privilège qui nous est offert même si peut naître une frustration de l’attente du premier roman d’un auteur aimé. Pour seul exemple, j’aimerais bien que Jamie Poissant se mette à écrire ce roman tant espéré depuis la lecture des sublimes nouvelles compilées dans « le paradis des animaux ».

Comme chez MacArthur, Callan Wink va nous décrire des petits coins d’Amérique en l’occurrence le Montana avec des petites parenthèses notamment au Texas. Neuf nouvelles qui par le talent d’ évocation de Wink vont vous amener dans le grand nulle part ricain au contact de gens ordinaires dont l’auteur va évoquer les soucis personnels parfaitement universels, des « John Doe » bien souvent invisibles que la compassion et l’humanité de l’auteur vont rendre uniques.

Rien de particulièrement explosif dans ces nouvelles, rien d’extraordinaire, pas de travers sulfureux, pas d’addiction autre qu’une envie de vivre mieux… Plusieurs personnages sont particulièrement touchants, la palme revenant pour moi à Sid dans la nouvelle éponyme du recueil. Sid a volé un chien qu’il pensait malheureux (attention pas n’importe quel chien, un épagneul breton échoué dans le Montana) et doit, bien sûr, affronter le courroux d’un propriétaire peu recommandable.

On se doit de reconnaître à Callan Wink une qualité d’écriture qui rend la lecture si fulgurante sans effets de manche et sans réelle fin non plus mais il ne faut surtout pas oublier cette capacité omniprésente d’amener à une réflexion chez le lecteur, à montrer sans juger, à émouvoir sans faire pleurnicher.

Ouvrage bien sûr recommandé à tous les amoureux de l’Amérique et à tous ceux qui veulent en voir des instantanés sans clichés.

De la belle ouvrage.

Wollanup.

INDOMPTABLE de Vladimir Hernandez / Asphalte.

Traduction : Olivier Hamilton.

 

« La Havane, de nos jours. Un jeune ingénieur en électronique, Mario Durán, se retrouve en prison après avoir trafiqué des accès Internet avec son meilleur ami et complice de toujours, Rubén. À leur grande surprise, il est libéré prématurément, à condition de prêter main forte au vol d’un coffre-fort, pour lequel ses compétences techniques et celles de Rubén sont indispensables. Un boulot apparemment facile… ce qui éveille la méfiance de Durán.

À raison. Quelques heures après le casse, il se retrouve enterré vivant dans un parc de La Havane, le cadavre de Rubén à ses côtés… »

Asphalte a l’heureuse habitude de nous dégotter des polars et des romans noirs de qualité supérieure et révélant des destinations peu souvent couvertes d’Amérique latine ou de la Caraïbe notamment. Combinant polar et découvertes de sociétés, le cocktail est très souvent détonant et ne laisse jamais indifférent et ce « Indomptable » est parfaitement à sa place dans la collection.

Malgré qu’il n’offre pas réellement une incursion dans la société cubaine, « Indomptable » montre l’univers carcéral du pays ainsi que le système judiciaire gangrené et les limites de l’idée de liberté comme de démocratie sur l’île où la corruption bat son plein. Nul doute que l’auteur résidant en Espagne depuis le début des années 2000, n’aurait pu écrire un tel roman à Cuba.

Mais l’aspect géographique, sociologique, sociétal,  n’est pas le point fort du roman qui se concentre furieusement sur une histoire de vengeance menée plein gaz comme la Harley Davidson que l’on croise à plusieurs reprises par un Mario Duran particulièrement remonté et très imaginatif dans ses méthodes de coercition, d’élimination et d’extermination théatralisées.

Réellement addictif, « Indomptable » ne laisse pas souffler le lecteur et se montre méchamment convaincant avec ces scènes violentes particulièrement explosives comme l’introduit parfaitement un stupéfiant premier chapitre et que la suite du roman ne démentira jamais, loin de là.

Violemment réussi.

Wollanup.

 

L ‘ ACCUSÉ DU ROSS-SHIRE de Graeme Macrae Burnet / Sonatine.

Traduction: Julie Sibony.

« Alors qu’il fait des recherches généalogiques sur ses ancêtres écossais, Graeme Macrae Burnet découvre des archives relatives à une étrange affaire. En 1869, Roderick Macrae, dix-sept ans, a été arrêté après un triple assassinat dans un village isolé des Highlands. Dans un document écrit, le jeune homme relate sa vie et ses meurtres, sans jamais donner le moindre détail sur ses mobiles. Hormis ce récit, aucune preuve tangible de sa culpabilité n’a été trouvée. Était-il tout simplement fou ? »

Attention, « L’accusé du Ross-Shire » est un roman redoutable qu’on est bien en mal de définir. A quoi bon d’ailleurs puisque qu’on y trouve ici tous les plaisirs que peut offrir un bouquin intelligent et celui-ci l’est particulièrement.

On n’a pas affaire à un thriller puisque dès le départ, on sait que le coupable est Roderick puisqu’il est sorti de la maison des victimes couvert de sang et qu’il a de suite reconnu les meurtres mais néanmoins, vous aurez votre content d’émotions et de surprises.

Ce n’est pas non plus un polar d’investigation puisque une enquête n ’a pas lieu d’être même si le procès l’apparente à un polar judiciaire dans une partie du roman.

Ce n’est pas non plus réellement un roman historique, à vous de découvrir pourquoi au fil des pages même si on apprend beaucoup sur le fonctionnement économique et social de ces villages reculés des Highlands à la population aux liens souvent consanguins, subissant le bon vouloir des landlords, ou la dictature des petits chefs que sont les régisseurs des biens des propriétaires et les constables, agents zélés dans les communes.

Ecrit avec une plume particulièrement élégante, le roman est découpé en deux grosses parties à peu près égales. Commencée par les témoignages déposés par les premiers témoins du massacre dans ce hameau de neuf foyers où tout le monde connaît la vie de tout le monde, le roman se développe ensuite autour de carnets rédigés par Roderick Macrae pour aider son avocat dans sa plaidoirie ou au moins à la compréhension d’un tel déchaînement de barbarie et adaptés par l’auteur pour en permettre une lecture plus facile. Dans cette belle partie, on est en plein roman d’apprentissage, Roderick découvrant sa triste condition, son misérable avenir auprès de son père, l’arrogance des puissants, ses rêves d’une autre vie qui lui est permise à Glasgow vu son intelligence particulièrement développée pour le coin, ses premiers sentiments amoureux et surtout la lente et terrible progression vers la tuerie.

Restez bien vigilants car ces écrits révèlent, bien sûr, ce qui peut paraitre être des mobiles, enfin les visibles et en propose d’autres beaucoup moins évidents et peut-être moins avouables… L’auteur joue avec vous, vous êtes prévenus. Ce manuscrit pourrait très bien être faux ou ne pas vraiment décrire la vérité mais juste l’orientation voulue par Roderick ou son avocat…

Le procès qui occupe toute la deuxième partie viendra apporter des éléments provoquant un coup de théâtre et amorcera un procès où experts en psychologie criminelle, praticiens et théoriciens s’affronteront afin de déterminer si Roderick est sain d’esprit et donc condamnable à la pendaison ou fou à lier et en conséquence irresponsable. A nouveau, beaucoup d’interrogations proposées par l’auteur, beaucoup de questions soulevées, beaucoup de sujets de réflexion… pour une histoire qui ressemble beaucoup à « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… », ouvrage de 1973 racontant un cas de parricide en France dans la première moitié du XIXème en Normandie et développant les rapports entre psychiatrie naissante et justice pénale.

Un vrai roman puzzle infernal où se faire une idée définitive semble bien vain et peut montrer certaines limites de la justice des hommes.

Intelligent.

Wollanup.

DEMAIN C’ EST LOIN de Jacky Schwartzmann / Le Seuil.

« J’avais un nom de juif et une tête d’Arabe mais en fait j’étais normal. » Voici François Feldman, originaire de la cité des Buers à Lyon, plus tout à fait un gars des quartiers mais n’ayant jamais réussi non plus à se faire adopter des Lyonnais de souche, dont il ne partage ni les valeurs ni le compte épargne. Il est entre deux mondes, et ça le rend philosophe. Juliane, elle, c’est sa banquière. BCBG, rigide et totalement dénuée de sens de l’humour, lassée de renflouer le compte de François à coups de prêt. « Entre elle et moi, de sales petites bestioles ne cessaient de se reproduire et de pourrir notre relation, ces sales petites bêtes contre lesquelles nous ne sommes pas tous égaux : les agios. » Mais le rapport de force va s’inverser quand, un soir, François lui sauve la mise, un peu malgré lui, suite à un terrible accident. Et la banquière coincée flanquée du faux rebeu des cités de se retrouver dans une improbable cavale, à fuir à la fois la police et un caïd de banlieue qui a posé un contrat sur leurs têtes. Pour survivre, ils vont devoir laisser leurs préjugés au bord de la route, faire front commun. Et c’est loin d’être gagné. »

Après s’être servi de sa propre expérience professionnelle pour écrire « mauvais coûts », l’an dernier, Jacky Schwartzmann semble s’être encore inspiré de sa propre vie dans ce nouveau roman qu’il situe à Lyon et Villeurbanne qu’il connaît bien, il a bien observé les comportements des habitants, leurs us et coutumes et les montre dans ce roman très speedé.

Basé sur une association criminelle plus « la belle et la bête » que « Bonnie and Clyde », l’intrigue policière est vraiment au second plan d’un roman sociétal mené à un train d’enfer dans un style très imagé et très proche du parler mais qui convient parfaitement aux costards que taille l’auteur tout au long de l’histoire et qui rappelle beaucoup l’excellent « la daronne » de Hannelore Cayre. Les banquiers, les profs, les Français, les Algériens, les jeunes des cités, les fillonistes (mot en voie d’extinction)… chacun à son tour a le droit à ses coups de lattes et nous sont ainsi assénés des vérités bien senties, des rappels salutaires mais aussi quelques commentaires plus discutables, une ou deux diatribes proches des échanges de comptoir du café du commerce en toute fin de soirée. Et tout cela avec une verve réjouissante et souvent franchement hilarante qui fait que même si vous vous sentez « attaqués », l’offense ne tient pas face au ton hautement chambreur de la pique… et vous vous marrez.

Après Antoine Bréa au printemps, la collection « cadre noir » continue sa mue en offrant un nouvel auteur français au discours « politique » et ici pleinement tourné vers la base, vers ces gens-là qu’on n’entend plus et qu’on écoute uniquement quand ils cassent ou qu’ils représentent une menace électorale.

Très sympa.

Wollanup.

Le morceau éponyme de IAM, bande son parfaite du roman.

UNE ASSEMBLÉE DE CHACALS de S. Craig Zahler / Gallmeister.

Traduction: Janique Jouin-de Laurens.

Craig Zahler, a, il me semble, inauguré la collection  néonoire de Gallmeister avec son quatrième roman « Exécutions à Victory » peut-être plus dans le courant que voulait créer l’éditeur que « une assemblée de chacals » qui lui est un pur western, oui, mais qui plaira sans qu’on s’intéresse particulièrement au genre. Hollywood a acheté les droits de « Victory » qui devrait être interprété par Leonardo Di Caprio et Jamie Foxx. Par ailleurs son second western encore inédit en France « Wraiths of the Broken Land » racontant la recherche de deux sœurs kidnappées pour être forcées à la prostitution sera l’objet d’un film réalisé par Ridley Scott et dont la sortie est prévue pour 2022. Enfin S. Craig Zahler a lui-même réalisé « Bone Tomahawk » avec Kurt Russell en 2015 un terrible western reprenant le thème de l’enlèvement par des Indiens cannibales et de la quête qui s’en suit, disponible en VOD chez nous. S. Craig Zahler est aussi scénariste, a été directeur de la photo sur plusieurs films et batteur et compositeur du groupe de Heavy Metal Realmbuilder. Entre autres… la liste est plus longue mais ceci permet de comprendre un peu l’envergure de l’homme.

« Après avoir tiré un trait sur leurs jeunesses de braqueurs et d’assassins, les quatre membres du “Gang du grand boxeur” mènent désormais des existences rangées  et paisibles. Jim a si bien réussi à refaire sa vie qu’il est sur le point d’épouser la sublime fille d’un shérif. Mais un fantôme ressurgi du passé annonce qu’il compte s’inviter à la cérémonie et profiter de la fête pour régler de vieux comptes. La mort dans l’âme, les quatre anciens amis n’ont plus qu’à se donner rendez-vous au mariage, où il faudra vaincre ou mourir. Mais ce qui les attend dépasse de très loin tout ce qu’ils avaient pu imaginer… »

Evidemment, ils seront les victimes de l’imagination débordante d’un auteur qui utilisera tous les expédients pour les faire souffrir et glacer le lecteur car s’il s’agit bien d’un western, c’est avant tout un roman noir parsemé d’éléments qui s’apparentent à la littérature d’horreur donnant un aspect souvent gothique à l‘ensemble.

Dans la première partie, Zahler nous raconte le terrible passé des quatre outlaws, leur fuite suite à leur propre terreur vécue en s’associant avec une figure du mal particulièrement malsaine, un Irlandais d’origine du nom de Quinlan qui revient les hanter des années plus tard quand ils se sont créé une respectabilité, une famille et qu’ils ont réussi à occulter leur sale passé en pensant que le démon irlandais est mort. On les voit aussi dans leur nouvelle vie et la plume, très belle, de Zahler se rapproche magnifiquement, par instants, de celle de Larry McMurtry. Mais le passé les rattrape et ils doivent retourner en enfer pour sauver leur nouvelle vie.

Avec en incipit un premier chapitre particulièrement malsain, hallucinant, vous saurez d’emblée si ce roman est fait pour vous puisque cette scène très dure donne finalement plutôt gentiment le ton d’un roman qui fonce, qui défonce . La tension se relâchera vers le milieu du roman dans le Montana où se situera le cœur de l’intrigue, quelques pages un peu mou du genou que vous apprécierez finalement aisément et qui vous seront salutaires tant l’effroi qui vous attend, approche avec ce mariage.

La dernière centaine de pages correspond parfaitement au duel final du western traditionnel mais il n’est par contre pas traité de manière très conventionnelle. Pendant tout le roman, de façon assez inhumaine, les personnages sont confrontés à des choix cornéliens pour eux-mêmes ou pour les autres nécessitant leur propre sacrifice et dans cette apocalypse finale, le lecteur devra affronter pas mal de scènes dures tout en étant confronté à des doutes sur la loyauté de beaucoup de personnages. Dans ce pandémonium du Montana, on tue, on étripe, on humilie, on ampute, on trahit, on sacrifie, on pend, on trahit… et bien malin qui trouvera qui sortira vivant de ce carnage particulièrement barbare.

Certains détesteront et on comprendra que certains excès peuvent déranger mais beaucoup adoreront car ce roman est furieux, se lit en un « one shot » vénéneux et si certains événements ne sont pas très crédibles, l’ensemble est superbement bien raconté et propose un très bon moment de lecture.

Impitoyable, No mercy !

Wollanup.

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