Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Soaz (Page 1 of 3)

JE SUIS LA MER de Elin Anna Labba / Rivages.

Far Inte Till Havet

Traduction: Françoise Sule

« Je me suis répandu sur les oiseaux, les arbres, les chaussures d’enfant entre mes pierres. Je me suis répandu sur les bateaux devenus trop petits. Ils m’ont pris. Siivujávri, Siivujávri, reste, chantent encore les gens, mais je ne
connaissais pas ces chants. Je les ai noyés. »

Dans la «Vies de Samis – Les déplacements forcés des éleveurs de rennes», publié aux éditions du CNRS en 2022, Elin Anna Labba donnait la parole aux Samis bannis de la toundra et des côtes de Norvège, ces « déplacés », qui selon la « solution »politique étaient déportés, et leur peuple disloqué…
Petite fille de déportés elle-même, Elin Anna Labba raconte ici, une autre forme de déplacement tout aussi tragique: celui de femmes Sami, parquées l’hiver près d’une centrale électrique dans des baraquements insalubres , et qui ne
rêvent, l’hiver durant, que de la transhumance vers l’ouest, au bord d’un lac de barrage, où elles ont construit leur campement d’été.

Lorsque Ravdna arrive sur les lieux, avec sa fille Inga et sa sœur Anne, « le lac avait atteint le meneau de la fenêtre de leur hutte en tourbe, il léchait les écailles de peinture blanche. » Le village a été englouti par la montée des eaux du
lac : le barrage a été rehaussé en leur absence, sans qu’elles n’en sachent rien, et la retenue d’eau a fait disparaître les berges, les chemins, les bouleaux, les plantes médicinales, les villages et les tombes…leur mémoire et leurs croyances.

Elles vont tenter de sauver ce qui peut l’être de ces territoires noyés, puis reconstruire …inlassablement, deux, trois, quatre fois : chaque fois que le barrage s’élève et que l’eau monte inexorablement… Elles vivent de la pêche et ne peuvent pas quitter ce lac qui, devenant une véritable mer, continue à leur parler pourtant, mais les sacrifie lentement au nom de l’électricité qui fait briller les fenêtres de l’autre rive …

Ravdna, Inga et Anne réagiront différemment face à la catastrophe. Mais elles susciteront des émotions d’une égale intensité et feront preuve d’un courage et d’une endurance admirables. La langue est belle, ponctuée, piquetée, de mots et d’expressions en Same du Nord, langue originale (un important
lexique est proposé en fin d’ouvrage). Pas de grandiloquence pour dire la révolte, l’indignation, l’obstination, la désobéissance… Une écriture poétique exprime la résistance d’un peuple méprisé (peuple surnommé « lapon », c’est-
à-dire guenilleux) qui reste digne devant des représentants de l’Etat bornés.

Le rythme est assez lent vers la fin du livre, mais il est peut-être celui d’« Un chant lancinant, joyeux, ou triste, le joik que chacun peut entonner pour se libérer, la substance même d’une langue qui résiste à l’oppression et à l’oubli,
capable de renaître après la mort pour ressusciter le temps aboli. »
(JMG Le Clézio)

« Au bord du lac, une fillette immobile regarde l’eau, et sans doute rêve à une autre vie… Labba a écrit ce livre magnifique pour Iŋgá, pour Ánne, pour Rávdná, pour le lac. Et pour toutes les jeunes filles et les femmes à qui on n’avait rien demandé ». Préface de Jean-Marie Gustave Le Clézio Octobre 2025.

Soaz

KILLING ME SOFTLY de Jacky Schwartzmann /La Manuf

« En un peu moins de deux minutes, Thomas meurt, étouffé. Prestation moins longue que son dernier solo de guitare, sur scène, tout à l’heure, mais beaucoup plus originale. D’une certaine façon, je viens de rendre service au rock’n’roll. »

C’est l’œuvre d’un tueur à gages au «nom absurde Madjid Müller ». Quand il avait 6 ans ses parents « se sont fait descendre par la police, lors du braquage d’une agence du Crédit Lyonnais qui a mal tourné, à Montargis.» Des chances, donc, pour qu’il tourne mal lui aussi : la preuve, il possède un immeuble entier rue Saint-Honoré à Paris et gagne bien sa vie… en ôtant celle des autres.

Sa nouvelle mission que lui confie son patron : Supprimer un salaud de pédophile.

«  Le client est une de ses victimes. Il paie cher car il demande un, comment dire… supplément. Il veut être présent. »

Quel est le supplément en question ? Surprise…

Le pédophile : Robert Cueno. Un richissime retraité dans un« mouroir de luxe », un EHPAD, en Franche-Comté. À Besançon. 

Le client : Damien Battant.« C’est un universitaire, je ne peux miser sur son aplomb, sur sa jugeote, je dois partir du principe qu’il sera un boulet. »

Sans trop d’acrobaties, nous allons plonger dans presque une dizaine de revirements spectaculaires dans les quelques 180 pages du livre…Une bonne moyenne donc, sauf qu’on rencontre un problème : au fil des pages, nous devenons copains comme cochons avec Robert-l’octogénaire- pédophile. Il est « alerte, pétillant et enthousiaste » solaire, affectueux, courtois …« c‘est marrant de traîner avec lui ». On s’attache !

Dans cette farce, Jacky Schwartzmann, tape, comme d’habitude et pour notre plaisir ,(voir chez Nyctalopes :BASTIONKASSOPENSION COMPLÈTEDEMAIN C’ EST LOIN .) sur beaucoup de monde. Là, ce sont surtout sur les chaînes d’info en continu « dont l’unique fonction est de remplir les cases entre les publicités «  et dont les journalistes  sont des « laquais » qui passent à la moulinette…

Il y a de l’humour, de la tendresse, du cynisme, de l’énergie mais, pour moi, moins de bonnes vannes (et leur part de vérité) que dans des livres précédents.

« Entre l’os à moelle et l’andouillette triple A. Que dire ? » Il suffira en effet d’un rien du tout pour que le lecteur referme le livre en étant hilare, voire un peu attendri ou fasse la gueule !

Soaz.

WHITE CITY de Dominic Nolan / Rivages / Noir.

White City

Traduction: David Fauquemberg

«– Il est où, Papa ?
– Au travail, j’imagine.
– Elle voulait quoi, Maman ?
– Que j’éteigne le soleil. »
Nees haussa les épaules, cette requête n’étant pas la plus impossible que leur mère eût jamais faite.»

Tout est là, dans les premières pages du livre, le début d’une histoire discrète : Un papa jamaïcain soudainement absent, une mère déjà à la dérive, une fillette, Addly, qui va devoir prendre en charge sa petite sœur Nees, et un adorable petit voisin, Chabon, débrouillard et généreux… Des enfants qui vont devoir grandir avec le manque d’argent, de nourriture, le logement insalubre, les escrocs et la peur. Il y a un autre père qui ne rentre pas non plus à la maison, le mari de Claire et le papa de Ray… Nous allons les suivre dans leurs tourments dans cette ville de Londres de 1952 jusqu’aux émeutes raciales de Notting Hill en 1958.

Mais où est le spectaculaire ? le braquage du fourgon postal ? le plus grand vol de l’histoire britannique ? celui qui affole, politiques, flics et médias ? N’est- il pas le sujet principal du livre ? Le déclencheur sans doute, mais on peut ne pas lui accorder la vedette…On connaît d’ailleurs tout de suite les coupables : Teddy Nunn alias « Mother », lieutenant sanguinaire de Billy Hill, chef de la pègre…Mother qui va avoir la cruauté d’exécuter les quatre braqueurs …une vraie boucherie…

Alors on revient à cette ville ravagée par les bombes nazies de la deuxième guerre mondiale, qui tarde à se reconstruire, « ses zones d’anéantissement » que se partagent les enfants pauvres et les rats. Les quartiers délabrés et les bars malfamés, empires du racket et de la drogue, dans lesquels navigue un personnage ambigu et torturé, blessé, trahi, Dave Lander :

«Perché depuis six ans sur le fil du rasoir entre flics et gangsters, Lander ne voyait plus guère de différence entre les deux. Peu lui importait»

Les personnages sont complexes, attachants ou odieux, mais toujours bien travaillés. Mais… (et c’est tellement dommage !) on peut regretter des passages confus avec quelques redites, des erreurs dans le nom des personnages : l’auteur lui-même confond Ray et Chay : Charles Bonamy, alias Chabon ou Chay…mais comment ne pas s’y perdre ?

Ce deuxième roman de Dominic Nolan (en 2024 paraissait Vine Street), est aussi un polar très dense et de belle facture. Il raconte plusieurs histoires tissées au sein d’une société en crise et aux prises avec les premières vagues d’immigration : A la fin du livre, quelques centaines de Blancs, les Teddy Boys , s’en prendront aux gens de couleur, aux cris de « Keep Britain White ».
Se rappeler que le 13 septembre 2025, ils étaient 150 000 manifestants d’extrême droite à défiler dans ces mêmes rues de Londres, réunis sous le slogan « Unite the Kingdom » et sur leurs pancartes on pouvait lire « renvoyez-les chez eux »…

Un sombre et admirable roman, avec, en équilibre précaire, la violence et la chaleur d’une humanité qui veut garder quelques éclats d’espoir.

Soaz

LES YEUX DANS LES ARBRES de Barbara Kingsolver / Albin Michel.

The Poisonwood Bible

Traduction révisée de l’américain de Guillemette Belleteste

«Eguor emulp euqinu’l. Tant de choses tiennent à l’unique plume rouge que j’ai aperçue en sortant des latrines. C’est le matin de bonne heure, ciel rose fanfaron, matinée d’air enfumé. De longues ombres cisaillant la route, d’ici à n’importe où. Le jour de l’indépendance. Le 30 juin.»

C’est Adah qui parle, la petite infirme. Elle aime Emily Dickinson et écrit et lit à l’endroit comme à l’envers…mais reste muette.

Le 30 juin 1960. Dans le Congo belge, Le chef du groupe nationaliste, Patrice Lumumba proclame l’indépendance du Congo. Il pense se libérer de cette « poigne paternelle » du gouvernement belge tout en faisant face à de nombreux groupes ethniques qui s’opposent, militairement parlant, appuyés par les Etats-Unis et l’Union soviétique, les rapaces à l’affût …Le chaos donc.

Chaos dans lequel Nathan Price, pasteur baptiste américain, fanatique, violent, brutal, va plonger sa famille. Il rêve d’évangéliser le petit village de Kilanga, malgré l’ordre d’évacuation des lieux imposé par sa congrégation. Tellement fermé à la langue congolaise, tellement obtus, qu’il ne comprend pas le refus de la population de faire baptiser les enfants dans le fleuve, tellement fou qu’il nie même la présence des crocodiles…

Cette famille, « bête à manger du foin » selon lui, et qu’il maltraite et méprise, c’est sa femme et ses quatre filles qui vont s’exprimer tout au long du livre, livrant leurs peurs, leurs terreurs, leurs enchantements aussi parfois.

-La mère, Orleanna, soumise et terrorisée par un cinglé d’époux évangéliste (en conviendra-t-elle beaucoup plus tard)

-Rachel, l’aînée, 15 ans, princesse au miroir, haïssant le Congo.

– Leah et Adah les deux jumelles, 14 ans, surdouées, sans concession, observatrices affûtées, tantôt cyniques ou (et) drôles.

-Ruth May, 5 ans, qui raconte elle aussi sa perception des choses, et nous fait sentir combien le regard d’un enfant est précieux.

Leur vie va prendre un tour différent au cours de la trentaine d’années qui va suivre « la crise congolaise », chacune  essayant de détricoter les nœuds de rancune, de surmonter sa culpabilité face à la tragédie, et de reconstruire sa propre version de l’histoire.

Barbara Kingsolver qui, rappelons-le, a vécu deux ans au Congo, à l’âge de 7 ans, a publié 9 romans, dont On m’appelle Demon Copperhead (2024) et Les yeux dans les arbres publié en 1999 par les Editions Rivages et en 2025 par Albin Michel.


«J’ai eu, en effet, la chance d’avoir pour parents des gens qui, en tant que personnel de santé, ont été attirés au Congo par la compassion et par la curiosité. Ils m’y ont fait découvrir un lieu d’émerveillement, d’attention aux autres et m’ont lancée très tôt dans l’exploration du vaste terrain toujours mouvant entre rectitude et justice.» (Prologue)

Que l’écriture est belle ! Quelle puissance d’évocation de cette Afrique flamboyante, généreuse, courageuse et pourtant pillée, tyrannisée, assassinée !

Les larmes aux yeux, souvent. Emotion suscitée par l’histoire intense et tragique de ces enfants et de leur mère, mais aussi, tout simplement, par la beauté des mots :

«le monde entier est une scène de terre ocre damée par les pieds nus »

A lire absolument !

Soaz.

UN AVENIR RADIEUX de Pierre Lemaitre / Calmann Levy

«Il en allait ainsi chez les Pelletier. Émotions, secrets, silences, aveux et déclarations se succédaient, il y aurait eu un roman à écrire sur les pensées des uns et des autres. Une vie de famille.» (Pierre Lemaitre, Le Silence et la Colère)

Le premier volet de la tétralogie Les Années Glorieuses était Le Grand Monde (2022). Le second, Le Silence et la Colère (2023). Le troisième, Un avenir radieux (2025).

Les Pelletier, ce sont Jean, François, Hélène, Etienne…et Dagobert…Non, je plaisante… et Joseph et c’est un chat… Si cette allusion irrévérencieuse au Club des cinq me traverse l’esprit, c’est peut-être parce que Pierre Lemaitre, lui-même, reconnaît volontiers dans le Dictionnaire amoureux du polar (paru chez Plon en 2020) avoir « palpité des heures et des jours » avec ces « histoires approximatives ! » du Club des cinq… Il avait 8 ou 9 ans …

Revenons aux Pelletier. Leur histoire est loin d’être approximative ! Aujourd’hui, ils sont en couples, ont des enfants (sauf le plus jeune, Etienne qui est mort à Saïgon)…C’est d’ailleurs Colette, une petite fille mal aimée, maltraitée, violentée, qui relance l’histoire…Sa mère est haïssable «d’une injustice ravageuse. », son père, incapable « de résister à la perversité des attaques » de sa femme, se libère du poids de l’humiliation en tuant des jeunes femmes …des excès de violence inouïs qu’il semble oublier, jusqu’à la prochaine victime…
Le reste de la famille, pourtant souvent bienveillante, va devoir faire face à une manipulation extravagante des Services du Renseignement , autrement dit l’espionnage, qui, jouant sur sa corde patriotique et sa loyauté vont entraîner François, le brillant journaliste, dans les serres terrifiantes de la police Tchèque…(on est en 1959 !)

Si on prend cet ample roman sans en avoir lu les premiers volets, qu’on se rassure, les événements précédents sont évoqués comme des souvenirs qui nous reviendraient naturellement et suffisent pour suivre la trame du récit.

On est tellement près des personnages, que l’émotion ressentie semble nous protéger de la fébrilité et l’anxiété de l’époque: guerre froide, menace nucléaire, guerre d’Algérie… C’est tout le talent de l’auteur !

Le travail de Pierre Lemaitre est précis, méticuleux. Son style est à la fois fluide et charpenté. Les mots sonnent juste.

«Pour le moment, on se gorgeait de profits, plus ou moins licites, on roulait plus vite, on lavait plus blanc, tout se vendait, tout s’achetait. Mais rien ne resterait impuni. Les années à venir allaient demander des comptes à ceux qui avaient vécu sans compter et sans crainte du lendemain. C’est ce que craignait Jean, et il n’avait pas tort.» : Dans l’épilogue, c’est le quatrième volet qui se profile: Les Belles Promesses, qui va paraître le 6 janvier prochain toujours chez Calmann-Lévy. On a hâte !

Soaz.

Du même auteur chez Nyctalopes: Couleurs de l’incendie, Trois jours et une vie.

QUITTER LA VALLÉE de Renaud de Chaumaray / Gallimard.

« Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l’épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. » (Prologue)

Tout au long de ce récit, nous allons progresser sur trois axes différents, dans l’espace mais aussi dans le temps.
Le pays de la Vézère, des grottes de Lascaux, de Font-de-Gaume et de Rouffignac… Un pays dans lequel le minéral et le vivant dialoguent avec la préhistoire et les traces des humains.

Trois êtres attachants vont entrecroiser leurs destinées :

Clémence qui fuit un mari violent en entraînant Tom, son fils de six ans. Elle a trouvé une petite maison « encastrée telle une marche dans le relief. » d’ « une falaise concave ressemblant à une vague pétrifiée. Tom va disparaître dès le deuxième jour de leur arrivée… déclenchant une investigation policière.

Fabien, la cinquantaine, féru de paléolithique, spéléologue amateur et qui rêve de découvrir une grotte non répertoriée…et justement « un arbre pluri centenaire a été déraciné par les intempéries, ouvrant une brèche vers l’inconnu souterrain» dans laquelle sa fille adulte Johanna, va le suivre.

Guilhèm, jeune paysan, qui s’échine à cultiver du tabac, sous l’emprise d’une mère à demi folle, défiguré par une tâche lie de vin …qui va tomber fou amoureux de Marion, une jeune vacancière, incarnation d’ «une destinée fantasmée. »

Clémence entraîne Tom. Fabien entraîne Johanna, Guilhem entraîne

Marion…mais vers quelles échappées possibles ?  

Quitter la vallée, édité chez Gallimard est le troisième livre de Renaud de Chaumaray ( Que reste-t-il, recueil de poèmes paru en 2019 chez Ex-Aequo, et Mille hivers, premier roman, sorti en 2023 chez Le mot et le reste). Dans tous ses livres la nature est omniprésente. Ici, elle est à la fois accueillante : verte, sauvage et limpide : on tente de s’y reconstruire, on y respire…et oppressante : les blocs calcaires, les galeries obscures, les aiguilles de calcite peuvent à tout moment nous faire disparaître.

Le récit est bien structuré, il est assez court mais dense. Les références préhistoriques bien documentées… Les descriptions de la faune et de la flore m’ont paru parfois un peu artificielles, comme un peu forcées, mais l’écriture est indéniablement poétique.

Nous suivons beaucoup de « traces » dans ce livre : Des ecchymoses sur le corps de Clémence à toutes les traces de sa vie qu’elle efface soigneusement, aux traces pariétales, aux « deux grandes traces de pieds sous la fenêtre», à une silhouette gribouillée dans le carnet oublié d’un petit garçon… Traces contemporaines ou millénaires que l’on va suivre au rythme palpitant imposé par l’auteur jusqu’au dénouement totalement imprévisible…

Un bon moment à passer dans ce Périgord Noir !

Soaz

LA MAISON AUX NEUF SERRURES de Philip Gray / Sonatine.

The House with Nine Locks

Traduction : Élodie Leplat

«Le mort avait été évacué. La seule chose encore vivante dans le squelette carbonisé de l’entrepôt était un chat tigré aux yeux jaunes démoniaques.»

Roman étrange. Sensation de bric à brac : Des bribes de conte d’enfant, des bouts de roman à l’eau de rose, de bonnes pages de vrai polar bien noir…des fanfreluches rocambolesques, des machins élastiques mais finalement bien ficelés pour un ensemble, au bout du compte, cohérent…

Adélaïs a 11 ans au début de l’histoire, elle a une jambe déformée par la polio et un oncle énigmatique, Cornelis, en qui elle a confiance (c’est bien la seule !). Il va lui offrir un drôle de vélo qui se manœuvre à la force des bras. Au cours de ses périples, elle va sauver de la noyade Sébastien…C’est autour de lui que se jouera plus tard la romance, mais passons…

Les choses deviennent intéressantes (c’est dommage car on déjà lu un bon tiers du livre ! mais à partir de là, on ne va plus le lâcher) quand Adélaïs, qui a maintenant 20 ans, hérite de son oncle une maison mystérieuse à Gand.

« À Gand ? – À Patershol, exactement. »
« Patershol : un vieux quartier délabré sur une berge étroite de la Lys. Sa mère lui avait toujours recommandé de ne pas s’en approcher, surtout la nuit. »

Neuf clés, des verrous, des pièces sombres qui s’ouvrent les unes après les autres révélant des choses insolites, interdites.

Elle va en effet y trouver fournitures, machines et modes d’emploi (fort bien documentés) pour fabriquer des faux billets de 500 francs (belges). Avec son amie Saskia, et avec art, elle va s’en donner à cœur joie et, sans scrupules, trouvera rapidement comment accéder à la haute société (je veux dire celle du monde des jeux, des lustres clinquants et du champagne).

Le commandant De Smet, « comme une araignée pâle et exsangue qui, immobile dans un coin de sa toile, attendait le frémissement qui lui indiquerait le moment où frapper.» va poursuivre son travail minutieux, tendre ses fils entre ses punaises :

«Une grande carte de la Belgique recouvrait presque tout un mur. Il y avait désormais des punaises noires sur 153 lieux différents. Chacune correspondait à la découverte, au cours des quatre années qui venaient de s’écouler, de faux billets de 500 francs du genre de ceux qui avaient fait leur première apparition à Tournai. À chaque punaise était attachée une petite étiquette en papier qui portait un numéro de référence soigneusement noté par De Smet.»

Du mystère. Du suspens. Des révélations de secrets de famille. Des rebondissements…

Dans le premier roman de Philip Gray, Comme si nous étions des fantômes , Amy, une jeune femme intrépide, pas toujours très lucide, «faisant abstraction du raisonnable  » mais tenace, ressemble Adelaïs. Des femmes libres, en milieu de 20ème siècle, qui bravent l’autorité militaire des champs de bataille ou la société bien-pensante belge.
Ce second roman me semble plus mat que le précédent, plus brumeux. Mais ce sont peut-être les brumes de la Lys et de l’Escaut qui infligent au tableau cet univers sombre et chaotique comme ceux du peintre De Smet (Gand, 1877-1943)  homonyme de « notre » commandant pointilleux et vivant lui aussi « sur une berge étroite de la Lys » ???

Soaz.

ULTIMA d’Ingrid Astier / Série Noire Gallimard

«Et il se concentra.
200 mètres. Ce qui exigeait le tir parfait.
Il n’avait pas droit à l’erreur.
Il n’eut plus aucune pensée.
Que la concentration absolue sur la cible.
La course lente du doigt sur la détente.
La balle de l’Ultima qui part, qui tournoie.
Cette balle qui amorce sa trajectoire et fend l’air.
Cette balle faite pour défendre et protéger.»

Paris. Et en alternance :

– Athéna, Arès, Hadès…des surnoms choisis par de vieux ados …de 30 ans… qui fuient le monde qu’ils refusent. Ils ont même construit une cabane dans la forêt pour y repenser ce monde, lutter contre « les nouvelles formes d’hégémonie de la Big Tech » et…s’entraîner au tir…

-Rémi :

«Jusqu’aux longues heures derrière sa lunette à l’antigang, pour contrer des terroristes ou des forcenés, Rémi avait la protection dans le sang.
C’était un chien d’avalanche. L’humain en détresse, il s’épuiserait à le sauver
Rémi qui parle à son arme comme à un bébé, est rappelé, un soir de Noël enneigé, par TopazeN°1: son chef, despote et vicelard « au regard torve et à l’esprit tordu » pour assurer la protection de :

-Richard Schönberg. Un requin cynique qui compte, avec son fils Tristan, futur héritier de son empire, révolutionner le Vieux monde en investissant à tout-va dans l’IA. Il vient de recevoir des menaces de mort mais organise un réveillon d’enfer au musée des arts forains…

Les lecteurs fins limiers croient avoir déjà résolu l’énigme : un des vieux ados va vouloir tuer le milliardaire des médias que Rémi va (ou non) protéger ! Et ils ont tout faux !
Un député va être abattu par un sniper, et Rémi accusé du meurtre…l’histoire commence vraiment et la fin nous laissera pantois !

C’est le 4ème roman policier d’Ingrid Astier paru chez Gallimard (Série noire) après Quai des enfers (2010. Rémi travaillait alors à la Brigade Fluviale), Angle mort (2013), Haute voltige (2017). La vague, Roman noir, paru en 2019 (Equinox/Les Arènes).

Ultima est, comme les précédents livres, le résultat d’un important travail stylistique et documentaire. Le souci du détail est impressionnant mais, pour moi, à double tranchant : on peut vite saturer en lisant tous ces sigles des différents services de police, cette prolifération de mets sophistiqués, les longs descriptifs de fusils de précision haut de gamme et les performances des voitures de luxe…

D’une part, donc, ces groupes « d’hacktivistes » qui s’emploient à déstabiliser administrations et grandes entreprises, en saturant des sites internet, en divulguant des données, en prouvant « l’inanité de l’information instantanée. » D’autre part, ceux qui contrôlent les marchés numériques, se laissent fasciner (et donc asservir) par le bluff de « l’intelligence » artificielle et s’approprient les leviers politiques…

L’opposition est habilement argumentée et convaincante.

Et, comme un trait d’union entre ces deux mondes, le brigadier Yoann Guilloux expert en informatique qui tricote lui-même ses pulls en laine ! (« au graphisme contemporain », bien sûr!)

Un polar énergique dans lequel le lecteur oscille entre le bien, le mal, le réel, l’imaginaire, la haine, l’amour … avec toujours, en point de mire, son héros : Rémi, farouche et fidèle, humble et inébranlable.

Soaz.

LAPIAZ de Maryse Vuillermet / Le Rouergue Noir

Maryse Vuillermet a toujours été « hantée par la quasi-absence de représentation des « gens de peu » dans la littérature», nous précise l’éditeur (Les Editions du Rouergue). Dans son œuvre romanesque (une douzaine de romans, récits, biographies) elle donne la parole aux ouvriers transfrontaliers, aux migrants, aux paysans. Elle travaille dans la profondeur des êtres et des lieux.

Dans le roman Lapiaz, c’est un grand père, le père Satin, un paysan de soixante-dix ans en passe de céder sa ferme à son fils Bernard, qui raconte l’histoire.
Une histoire qui s’inspire d’une époque (1977) durant laquelle l’arrivée des « « ratraits » (terme local qui désigne une pièce rapportée, quelqu’un venu d’ailleurs)  a inquiété, troublé et bouleversé la vie » des habitants du Haut Jura.

Les « ratraits » sont ici Isabelle et Tony, « les hippies » qui s’installent avec enthousiasme dans une ferme d’estive, sur les Lapiaz… Le père Satin connaît tout du lieu : les cluses creusées dans la roche dans lesquelles tombent les veaux et d’où jaillissent les vipères, les crêts, les combes…

Il observe tout sous sa casquette, avec humour et bienveillance, et va vite sentir qu’Isabelle qui s’effarouche d’un rien, que Tony qui butine d’une occupation à une autre sans s’y tenir, vont subir l’érosion due au froid, à la neige, au manque d’argent, à l’indifférence, à la méfiance… 

« Ça va mal finir » pense-t-il sans cesse.

Il va aussi percevoir les changements chez Bernard, l’insatisfaction chez Arlette, la belle-fille, celle qui ramasse les vipères à plein seaux, la douleur de savoir Daniel (un autre fils) en prison qui ronge la femme.
La femme, la sienne, celle qu’il ne nomme jamais « s’étiole, se ratatine ».
… La femme… elle pourrait s’appeler Filumena, tant on est proche de l’univers du poète jurassien lui aussi : Joël Bastard. Une lumière commune, peut-être, dans leur écriture dense qui réinjecte la vie dans ce qui semble s’être figé.

« Cet été, il y a quelque chose qui tourne pas rond » dit-elle…

Le lecteur, aux aguets, ressent aussi cette menace qui plane sur la combe, mais ne va pas soupçonner sa provenance. Des hippies eux-mêmes ? De leur simple présence qui peut provoquer la résurgence de pulsions secrètes chez les habitants des lieux ?

«C’est comme l’eau. Ici, on est un pays d’eau et de calcaire. L’eau se faufile, cherche un chemin, creuse la roche, et ressort à des kilomètres. Longtemps après, elle revient à la surface.»

Ce n’est pas un roman de terroir, de ceux qui veulent nous faire découvrir une région et ses traditions. Il n’y a pas de nostalgie. Pas de « couleur locale ». On ne nous parle ni de racine ni d’authenticité…


C’est simplement le temps qui passe dans « cette faille du temps » avec les choses simples de la vie. Et la mort.


L’HOMME ASSIS AU CARREFOUR DE CHABOTTES de Frédéric Andrei / La Manufacture de livres

« Lundi 9 mai 2022, 14 h 32, service de soins intensifs de chirurgie, CHU de Grenoble Nord. Interrogatoire de M. Payan Loïc, 36 ans, électricien, technicien en remontées mécaniques, domicilié au lieu-dit Les Borels à La Bâtie-Neuve, Hautes-Alpes. »

« Dès la veille, Gutman avait deviné que le commandant était un con qu’elle allait devoir supporter sans broncher. Elle alluma le néon blanchâtre qui, dans un cliquetis, illumina la chambre vintage. »

Le livre est en entier construit sur un interrogatoire. Celui de Loïc Payan, appelé le Miraculé par le service hospitalier…C’est la jeune Chloé Gutman, gendarme adjointe volontaire, au « regard comme l’esprit, vif et effronté » stagiaire impertinente qui va donner le ton aux dialogues et va tenir tête aux différents gradés qui vont se succéder au cours de l’enquête…

Mais quelle enquête ? Tout a commencé en août 2018, lorsqu’à Megève, tout près du chantier sur lequel travaillait Loïc Payan « le corps d’une femme, une touriste, avait été retrouvé sous l’Aiguille Croche, dans une combe en contrebas d’un chemin de randonnée. Elle avait été assassinée la veille de plusieurs coups de couteau. »

Et Payan, retrouvant soudain tout son enthousiasme d’alors, déclare : « Le vendredi soir, en redescendant à la maison j’étais surexcité ! J’avais un crime sous la main, chez moi. Un crime à moi! »
« c’était mon macchabée à moi. Mon affaire à moi. »

Loïc Payan créera alors, en rentrant chez lui, un forum sur « Le crime de l’Aiguille Croche » et dès la fin du weekend il aura déjà trente-cinq sleuthers abonnés.

« Le sleuther est un cyberenquêteur. Un amateur qui mène une enquête criminelle sur Internet. Un solitaire. Le sleuther se choisit une affaire et fait une fixette dessus. Le sleuther a du temps, beaucoup de temps. le sleuther passe sa vie à visionner les vidéos, à s’abîmer les yeux sur des milliers de photos » 

Il veut être celui qui identifiera et trouvera le criminel avant ses adversaires!

Il va donc établir une théorie. SA théorie.

Le 7 septembre 2021, c’est au carrefour de Chabottes que Payan, intimidé par un rocher, bien ancré dans le réel, celui-là, et qui « ressemble à un mec assis  « le fixant dans les yeux », va faire le choix lui permettant enfin d’appliquer sa théorie…

La tension monte tout au long de l’interrogatoire. L’écriture est précise, incisive, rapide mais toujours émaillée de l’humour de la GAV (gendarme adjointe volontaire !). On atteindra les sommets lors d’une fin époustouflante.

Frédéric Andrei nous livre là un polar original, pétillant et brillant. Il est aussi acteur, réalisateur. Trois romans sont parus chez Albin Michel (Riches à en mourir  en 2014, Bad Land en 2016, L’histoire de la reine des putes, en 2020)

Au-delà de l’histoire, on explore un monde d’individus « ordinaires » qui vont développer au fil des pages, au fil du jeu qu’ils créent, un ego monumental .
A la fois dépendants des autres membres de leur communauté, perdant tout sens critique, gobant tout ce qui traîne sur le net, à la merci de chatbots, (Chabottes ?), dépossédés de leur conscience, accaparés par cette volonté de gagner, ils en viennent à mépriser leur propre existence, celle des autres, les précipitant dans la barbarie puisque ces détectives du net, loin d’être de simples joueurs, sont souvent considérablement armés…

Soaz

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