« Il éteignit le moteur, glissa la clef dans le pare-soleil, et changea de T-shirt, le sien était tâché du sang. Il vit Martin, un grand gars dans la quarantaine, blond et rougeaud, qui aiguisait ses couteaux et l’observait. Il semblait fasciné par les cicatrices qui couturaient les épaules d’Asano. On devinait au moins deux points de sortie de projectiles, dans l’omoplate droite et sous les côtes flottantes, et des vestiges de perforations, entailles plus ou moins profondes. L’une naissait sous l’oreille gauche et ondulait jusqu’aux pectoraux.«
Asano a un passé bien abîmé de mercenaire en Serbie et d’ex-taulard pendant une douzaine d’années ; son présent dans un hameau vers Senones : une liberté conditionnelle surveillée par les gendarmes du cru. D’homme de main pour braqueurs, il est passé homme à tout faire pour Léon Chevreux. Les Vosges c’est pas que des forêts sibériennes sur de vieilles montagnes, c’est des usines en friches, des villages déserts, un peu de braconnage et de menus arrangements aussi. Chevreux, l’entrepreneur local qui tient le village avec un sale chantage à l’emploi, Chevreux le fort en gueule à qui tout le monde doit quelque chose s’y connaît plutôt bien en magouilles.
Pour compléter « Pour seul pardon », Élise Chevreux, fille unique du précédent qu’elle ne supporte pas, mais qui tient le même caractère ombrageux.
Pour compléter un peu le portrait d’Asano, Thierry Brun parsème de petits récits fragmentaires, de moments imaginaires ou bien réels, amoureux avec une Béatrice que l’on croisera plus loin ou violents du côté de l’ancienne Yougoslavie.
—Il a pris des paquets…du produit. Tu vois ?
Produit. Mot de fic. De Voyou.
Asano la fit répéter avec la sensation qu’une faille s’ouvrait sous ses pieds.
Produit.
Un truc.
Mots simples d’une densité insupportable.
Paquets. Produit.
Truc.
Quelques mots qui s’entremêlaient et annonçaient avec une précision absolue une menace vivante et brûlante.
La cargaison qui embrase le roman entame son voyage à Lima au Pérou, arrive en France par Le Havre, prend la route pour les Vosges et se crashe avec l’aide de Chevreux et ses gars.
Le livre se transforme alors en grenade dégoupillée, nous explose dans les mains quand les destinataires, des Nancéiens bien méchants, veulent récupérer leur bien.
Thierry Brun signe ici un roman aussi sombre et touffu que les forêts vosgiennes, court et nerveux, du genre qui remue bien les tripes. Il ne dit pas tout, c’est à nous de relier ces morceaux, d’imaginer, de combler les trous, il ne s’embarrasse pas non plus à envoyer des punchs lines à chaque paragraphe. C’est direct et efficace.
« Pour seul pardon » passe aussi raide qu’un verre de whisky cul sec.
NicoTag
« The Wagon », de Dinosaur Jr, on y retrouve la même urgence que dans ce roman de Thierry Brun.
Après une scène inaugurale éprouvante qui en glacera plus d’un, on rencontre Bea, son mari Glen et Agnes leur fille, membres fondateurs de la Communauté, des volontaires sélectionnés et sortis de la société urbaine pour vivre dans une réserve, le dernier territoire naturel intact, « Dans l’état sauvage » donc. Réintroduits comme des loups ou des ours dans les Pyrénées, ils doivent se soumettre aux règles d’un Manuel et aux injonctions d’un bataillon de Rangers présents pour les protéger, les surveiller.
Et gare à eux s’ils ne respectent pas les règles. La civilisation telle que nous la connaissons a poussé tous les curseurs au maximum. La Nature à bout de souffle est réduite à l’état de fournisseur de ressources. L’air est vicié et la verdure a disparu, la vie urbaine dans les tours est réservée aux plus fortunés, pour les autres une forme de relégation dans les marges, les sous-sols : le libéralisme poussé à l’extrême. Les habitants de la Ville, malgré cela, se croient encore increvables alors que leur environnement est exsangue, stérile, en bout de course.
Le roman de Diane Cook a une grande qualité, il fait peur. Ce qu’elle invente est possible, quasi réaliste, ce monde invivable pourrait être le nôtre, il n’y a pas forcément besoin d’une catastrophe pour y glisser.
—Il y a d’autres oies ailleurs ?
Bea supposait qu’il y en avait ailleurs, oui. Pas en Ville, évidemment. Mais à présent, elle n’en était plus si sûre. Qu’en était-il des autres terres lourdement exploitées ? Les villes-serres, les immenses sites d’enfouissemnt de déchets, l’océan d’éoliennes, les Parcelles Forestières, les Parcs de Serveurs. Qu’en était-il des terres depuis longtemps abandonnées ? La Ceinture de la Canicule, les Terres en Jachère, la Nouvelle Côte. Était-il possible qu’elles fussent elles aussi spectaculaires et uniques ? La plupart l’étaient, jadis. Qu’elles puissent l’être encore était difficilement concevable. Bea détestait penser à tous ces endroits, à ce qu’ils avaient été autrefois, à ce qu’ils étaient aujourd’hui. Elle haussa les épaules.
Après quatre longues années d’errances et d’apprentissages en tout genres, notamment celui de la mort de certains membres, une nouvelle épreuve est imposée au groupe. Se rendre au Relais du Bas, le relais le plus éloigné, sur des terres qu’ils n’ont jamais arpentées, sans laisser de traces de leur passage, ni camper plus de quelques jours au même endroit. Là-bas, leur courrier les attend, et de nouvelles pages du Manuel. C’est une obligation, pas un jeu, pas pour eux en tout cas, même si j’imagine tout à fait l’esprit humain assez tordu pour concevoir une telle expérience, entre la science et Koh Lanta.
On les voit lutter pour manger, boire, se chauffer, se vêtir. Diane Cook scrute les luttes de pouvoir entre chacun de ses personnages. Ils ne sont pas nombreux mais l’esprit de corps, de groupe est absent, il n’y a que des alliances de circonstances. On assiste à un huis-clos où la haine ne cesse de s’amplifier.
Ils finissent par adopter certains comportements des hardes de cerfs ou des meutes de loups, notamment lors d’une scène fracassante où un homme affaibli est rejeté. Diane Cook décrit bien les sentiments qu’on est prêt à laisser de côté pour se protéger, les barrières mentales érigées pour assurer sa propre survie.
Le récit est centré sur Bea et Agnes. Bea est la porte-parole de la Communauté auprès des Rangers. Elle est venue parce qu’Agnes se mourait de ne plus respirer en Ville. Bea conserve des traits, des comportements d’ex-urbaine, alors qu’Agnes se transforme en chasseuse, en pisteuse, en chef de meute. Elle est un personnage hors normes dans un roman qui l’est tout autant. Comme chez Margaret Atwood ou Ursula Le Guin, il y a une préoccupation féministe durant tout le roman, la place des femmes y est centrale.
Agnes continuait de trottiner, sûre de sentir les traces sous ses pieds. Elle les percevait comme une chouette repère une souris sous un matelas de feuilles ou un manteau de neige. Et même si ce n’étaient pas les ornières, elle savait qu’ils marchaient dans la bonne direction car malgré toute cette obscurité oppressante, elle avait vu briller les yeux des bêtes. Elle ressentait leur bien-être. Ils étaient en sécurité dans ce couloir. Leurs regards étincelants ne se dérobaient pas. Ils observaient sans peur, d’un air alangui. Leurs oreilles pivotaient mécaniquement, réagissant aux bruits avec la précision d’un réveil, un réveil sans alarme. Agnes se sentait à l’abri. Et par les mouvements souples de ses épaules et son sifflement guilleret, elle s’efforçait de communiquer aux autres ce sentiment.
« Dans l’état sauvage » c’est aussi des paysages vertigineux, du désert de sel aux montagnes boisées, une faune et une flore riches, des ciels à couper le souffle. Diane Cook s’est servie de ses propres séjours plus ou moins longs dans la nature la plus sauvage, en solitaire ou en groupe. Elle marie brillament la dystopie souvent cantonnée à la Science-Fiction au Nature Writing hérité des grands naturalistes américains.
Ce premier roman n’est pas exempt de quelques petits défauts, mais l’autrice réussit, tout au long de ses presque cinq cents pages à maintenir une sacrée tension en racontant la vie de cette équipée aussi hétéroclite qu’isolée du reste monde. Même si elle sème quelques indices, rien ne nous prépare à la mise au tapis finale.
Dans ce genre catastrophiste très en vogue il y a à boire et à manger, « Dans l’état sauvage » est à dévorer !
NicoTag
Pour se remettre de cette lecture aussi palpitante que remuante, « Some kind of peace » d’Olafur Arnalds est idéal.
« La route rétrécit encore et les derniers jardins manucurés disparurent pour de bon. Derrière un bosquet d’ifs morts, une lande marécageuse s’ouvrit de part et d’autre de la route. Des monticules marron, des broussailles et des ajoncs meublaient ce vide infini. De vilains ruisseaux rouille serpentaient dans les prés et de la mauvaise herbe brune poussait de chaque côté des clôtures, essayant de reconquérir le chemin plein d’ornières et Pit Road. La route était quant à elle recouverte de poussière de charbon dans laquelle le taxi laissait des traces comme dans un négatif de neige fraîche.«
En 1992 Shuggie Bain, 15 ans, vit seul dans un meublé, on fait connaissance dans un rapide premier chapitre, puis l’histoire fait un demi-tour 10 ans avant, et nous remontons les années 80 pendant presque cinq cents pages . Douglas Stuart est natif du Glasgow où se déroule « Shuggie Bain ». Il connait bien Sighthill, Pithead et l’East End, les quartiers où vivent ses personnages, il y a grandi.
On pense au tableau qu’Alan Parks a commencé avec « Janvier noir », mais si on veut vraiment se faire une idée précise on peut aller voir du côté de Raymond Depardon. En 1980, le Sunday Times Magazine lui commande un reportage sur la ville écossaise mais, finalement, ne le publie pas. Ses photos, publiées pour la première fois en 2016, illustrent parfaitement « Shuggie Bain ». Comme dans le livre du photographe, le décor est gris-marron, cette indéfinissable couleur de la misère ; Glasgow, ancienne ville industrielle, réduite à un squelette lessivé par la pluie. Ils sont nombreux les Britanniques à nous avoir rapporté les affres du thatchérisme, que ce soit à Manchester, Leeds, ou Sheffield ; romanciers, musiciens ou cinéastes. Douglas Stuart, lui, ne parle pas de politique, il nous raconte les conséquences.
« Agnes était assise, le dos droit, dans le fauteuil près de la fenêtre et regardait la rue. Des hordes de gamins jouaient dehors mais Shuggie n’en faisait pas partie. A dix heure et demie son ménage et son maquillage étaient faits, et bien qu’elle ne comptât pas sortir elle mit son pull décolleté et une jupe grise moulante. Elle buvait sa vieille bière en se demandant où son fils se cachait pour écahpper à son enfance. »
L’histoire tourne autour de Shuggie et Agnes, sa mère, peu à peu leur monde se délite. Les départs plus ou moins volontaires des autres personnages, tous douloureux de toute façon.
Elle qui se rêve Liz Taylor, tourne à la bière et à la vodka, tellement dépendante qu’elle est prête à tout pour une canette, tourne méchante, sombre dans l’acrimonie jusqu’à détester ses enfants affamés. Le pire étant pour Shuggie, qui non seulement vit dans un enfer en essayant de sauver sa mère, doit aussi composer avec la cruauté des autres, enfants et adultes. Il découvre son homosexualité sans vraiment comprendre, et cette différence est insupportable pour les autres. Ce qui lui vaut des insultes, des bousculades et des cassages de gueule.
Plus on avance dans le roman plus on s’enfonce dans le sordide, plus les épaules de Shuggie ploient sous la misère de sa condition de gosse délaissé par tous, avec une mère alcoolique au dernier stade. C’est déprimant, ça picole en permanence, les hommes sont brutaux, les femmes violentées, les enfants laissés sur le côté dans le meilleur des cas. L’amitié ou l’amour n’existent pas, ou presque, un peu dans les première et dernière parties en 1992.
Douglas Stuart est cru dans son roman, il montre sans fausse pudeur les ravages de l’alcool, sur la personne qui boit mais également sur l’entourage ; Agnes siphonne plus qu’elle ne boit, les plus âgés des enfants font leurs valises, les amis ne sont que des profiteurs du corps d’Agnes, quant à son mari… Le tableau n’a rien d’idyllique, sauf qu’il y a Shuggie. Jamais il ne renonce à aider, soigner, ramasser celle qu’il aime éperdument. Il tente tout ce qu’il peut pour qu’elle continue les réunions aux Alcooliques Anonymes, pour éviter qu’elle ne glisse chaque jour un peu plus dans les bouteilles et les canettes. Il l’entoure d’un amour infini.
Ce livre, en plus d’être un véritable page turner, est un cœur battant, aussi vivant que Shuggie. Douglas Stuart signe un roman, sombre, noir comme le charbon et les terrils de Pithead, mais surtout un livre qui mérite la pleine lumière.
NicoTag
La scène musicale de Glasgow est vivace. Au début des années 90, Shuggie a probablement entendu parler de Teenage Fanclub, groupe glaswegian, comme lui.
Sylvain Kermici vient faire paraître « Pandémonium » chez Equinox. J’ai lu et chroniqué le livre, je suis ressorti de ma lecture complètement essoré par la violence du propos. C’est un roman qui choque, et secoue, dans lequel règne le personnage de Jacob, un gourou exalté et impétueux qui se tient au fin fond d’une salle de cinéma.
1 – Jacob a tout d’un gourou, entre Charles Manson et Shoko Asahara (de la secte Aum), mais il est aussi dictatorial il n’a pas besion de lutter pour le pouvoir, il est le pouvoir. Comment est né Jacob, ce personnage à l’intelligence aussi immense que malsaine ? Qui est-il par rapport à vous ? Comment l’avez-vous construit ?
Dans ce roman, contrairement aux précédents, les personnages et les situations ne sont pas réalistes. Tout y est excessif, surréel. Dès lors, il me fallait imaginer un ‘méchant’ hors-norme. J’ai donc conçu le cerveau qui régit ces damnés et organise la structure mafieuse comme un personnage de bande dessinée, ambiance « Kirby pour adulte ». Je me souviens d’un vieil ennemi Marvel : Ego, the Living Planet. Voilà un peu l’idée : une sorte d’entité globale, maléfique, dont le pouvoir semble sans limite. Rien ne lui échappe. Si Le Léviathan est un vaste cerveau, alors lui est le centre nerveux par lequel transitent toutes les informations, tous les influx psychotiques. Cependant, j’ai souhaité en faire un personnage ambivalent. Il est à la fois puissant et menacé. Au fond, il n’est qu’une voix. Sa nature l’éloigne de l’action. La source peut se tarir. Voilà pourquoi je l’ai retranché derrière un écran. A la fin, il est devenu, littéralement, la voix de la pulsion qui filtre l’écran du sur-moi, qui nous pousse à agir, jouir et détruire sans entrave. La tendance au nihilisme qui existe au fond de chacun de nous.
2 – Le travail du style semble énorme, c’est une des réussites de « Pandémonium », votre écriture sature, asphyxie l’imagination du lecteur. De qui vous sentez-vous proche ?
Merci beaucoup !! Oui, le style est très important pour moi. Je dirais même plus que l’histoire. C’est un peu bizarre. Même si les phrases sont courtes ou simples, elles déterminent l’action chez moi, et non l’inverse. Je sens que je tiens quelque chose à partir du moment où je peux ‘sentir’ le rythme de la prosodie. Je lis constamment mes textes à voix haute et certaines phrases amorcent alors une histoire. En terme de style (traduction ou non), j’adore des auteurs à la prose épaisse et dense comme Martin Amis, J.G. Ballard, Samuel Beckett, Claude Simon, Calaferte, Curzio Malaparte ou William Burroughs. Chacun porte la langue au vertige. Ça peut devenir incandescent. Et W.G. Sebald, dont le style relève, en un sens, d’une procession noire existentielle. Un bon roman est, pour moi, irréductible à toute forme d’adaptation.
3 – Pendant ma lecture je me suis parfois senti exclu du texte, comme si les pages me claquaient la porte au nez. Quel but poursuivez-vous avec une telle violence, quel défi lancez-vous à vos lecteurs ?
Claquer la porte au nez des gens n’est pas vraiment mon ambition, donc j’avoue avoir un peu de mal à répondre à cette question qui, pour le coup, relève plus des lecteurs/lectrices, de leur réceptivité et sensibilité. Je ne sais pas. Il est vrai que je vais assez loin dans la description des tourments des personnages, en coupant toutes les branches sous leurs pattes, d’où la touffeur éprouvée lors de certains passages. J’essaie de dresser des portraits et de peindre des tableaux en utilisant des couleurs parfois agressives, violacées, mais la violence reste pour moi un outil, un biais narratif, et non une fin en soi. La violence n’est pas récréative (même si, dans ce roman, elle explose de façon grotesque, outrée, voire absurde). Tout le monde aime jouer avec le feu. L’endroit que j’essaie d’atteindre et de décrire, ce n’est pas tant la violence comme telle que ce qu’il y a après, au-delà, ce qui se situe dans cette zone de désolation et de silence, du « trop tard ». En gros, le calme mortifère dans l’œil du cyclone. Que se passe-t-il une fois arrivé là ?… La violence et le désespoir sont sans doute des moyens de l’atteindre. Voilà ce qui m’intéresse. Sinon, je comprends tout à fait cette impression de demeurer hors du texte, d’en être exclu parfois. Au-delà de la dureté, il y a beaucoup de personnages, que nous ne faisons que croiser furtivement, et j’ai l’impression que le mécanisme de l’empathie peut devenir problématique. Il est vrai que j’ai souhaité décrire un monde hermétique, clos et ténébreux. Un peu la stase morbide évoquée plus haut. Les gens y sont embourbés jusqu’au cou et n’y avancent qu’à grand-peine. D’où l’absence totale d’espoir. C’est peut-être une limite à mon récit, j’en ai conscience. C’est la forme de dynamique que j’ai voulu développer ici. Le vrai personnage, c’est le Léviathan, qui parle à travers Jacob. C’est lui que je suis pas à pas et que je décris.
4 – Vous m’avez écrit que vous aviez « allégé » le livre lors du travail d’édition. Qu’avez retranché de « Pandémonium » ?
J’appréhende mon travail comme une collaboration avec mon éditeur. Celui-ci m’a donné pour consigne de ne jamais me limiter, ni de brider mon imagination, même quand celle-ci accouche de choses vraiment dérangées, bref d’y aller à fond, les potards sur 11 ! Ce n’est qu’ensuite, dans un second temps, que le travail de structure et de coupe démarre, afin d’apporter au texte une souplesse rythmique, une respiration. Cela fonctionne par de nombreux allers et retours entre mon éditeur et moi. Il y avait en effet, dans la version initiale de « Pandémonium », plus de personnages tordus, plus de scènes choquantes, d’affrontements, notamment en ouverture, ce qui alourdissait la lecture et, au fond, n’apportait pas grand-chose. L’ensemble était trop touffu. Cela composait un « catalogue exhaustif de perversions diverses ». Bon, perdre la moitié des lecteurs dès la page 10, est-ce vraiment souhaitable ? J’ai donc travaillé pour ménager une progression. Pour les trois romans, cela a toujours fonctionné ainsi : en forme d’entonnoir.
5 – Pour préparer ces questions, j’ai relu des passages du livre. Je trouve que le livre a du commun avec l’art contemporain, ce besoin de remuer, de provoquer, d’envoyer dans les cordes plus que de plaire. Que recherchez-vous en écrivant un tel roman ?
Vous avez raison. Il existe tout un pan de l’art contemporain, que ce soit via des performances ou des installations, que j’apprécie particulièrement, et qui questionne sans relâche le réel, le secoue, l’agite, l’empoisonne. J’ai toujours beaucoup de mal à concevoir des histoires classiques, avec des rebondissements toutes les dix pages et une progression mesurée. Je suis très fragile à ce niveau-là. Pas du tout scénariste, malheureusement. Mon écriture procède d’une vision très nihiliste des choses. Comme une part de moi ne croit pas vraiment au réel (mélange de déception et de peur, certainement), j’ai besoin de le secouer, ce réel, de l’agiter fortement moi aussi. De le tordre méchamment. Non tant pour le détruire que pour en éprouver son existence, sa résistance. Du coup, mes romans ont un côté extrême. Mais je les vois plus comme une expérience que comme une épreuve. Je l’espère sincèrement.
6 – En lisant, je tentais de visualiser le cinéma, son architecture intérieure, son agencement entre les lieux, les couloirs, les cabines, sous-sol, etc. Quelles sont les sources d’inspiration de ce lieu aussi incroyable que labyrinthique ?
Il m’a fallu beaucoup de temps pour visualiser le cinéma. Cela n’a pas été une phase aisée. J’ai longtemps tâtonné dans le flou. Et puis, un début de solution a surgi lors d’une nuit d’insomnie, devant l’un de ces documentaires putassiers diffusés sur W9 ou C8 ou je ne sais quoi, que j’ai visionné en replay vers 3h du matin. Le thème était : « la prostitution à Pigalle ». Le journaliste pénétrait, doté d’une caméra cachée, dans un vieux sex-shop/ancien cinéma : quelques couloirs noirs et étroits, mal éclairés, des portes de cabines rouges, des hommes y traînant, en contre-plongée… Ambiance sinistre, vague parfum de fin du monde… C’est à partir de ces quelques images volées que j’ai développé l’architecture générale du Léviathan. Tout en gardant à l’esprit des coupes du cerveau humain ou des gravures de Piranèse.
7 – On sent bien sûr énormément de violence, plutôt gratuite, mais il n’y a pas de révolte dans votre roman. Vers qui est dirigée cette violence ?
En réalité, je crois que cela dépend du point de vue. Si l’on considère le cinéma Le Léviathan comme une immense structure psychique, un cerveau labyrinthique déchiré de pulsions, de tensions adverses, alors l’histoire de l’assaut mené par un groupe rival est bel et bien l’histoire d’une rébellion, d’une révolte d’une partie contre le TOUT (incarné par Jacob). Cette révolte échoue, mais elle existe, a existé, existera. Cependant, je suis d’accord avec vous : tous les personnages qui traînent dans le cinéma semblent épuisés, éreintés par la succession des nuits violentes. Chaque personnage est autocentré, incapable d’aller vers autrui, sinon pour lui faire du mal ou en tirer sa propre jouissance égotiste. Ce mouvement empathique et bienveillant vers l’autre est précisément ce qui mettrait fin à la stase dans laquelle baigne ce petit monde clos, voire mettrait fin au Léviathan et à Jacob, voilà pourquoi tel mouvement y est proscrit, impossible. Je dirais donc que la violence est générale, elle est le flux électrique qui entoure les personnages. Elle les tient éveillés, mais dans un piège, comme une toile d’araignée. Je suis d’accord, elle est gratuite. Mais comme toute forme de violence, je crois. On lui assigne un but, alors qu’en général, l’agressivité ne se nourrit que d’elle-même, elle est une fin de non-recevoir. Ici, elle est sans illusion, débarrassée des oripeaux de la finalité.
8 – Dans ma chronique je parle de l’absence d’espoir qui règne dansPandémonium. Êtes-vous un grand désespéré à la Cioran ou s’agit-il d’une pure construction romanesque ?
En dépit de certains penchants anxieux et chaotiques dans ma tête, je dirais que je suis trop naïf pour être un grand désespéré ! Les lecteurs qui me rencontrent sont souvent étonnés par l’écart entre ce que je suis, quelqu’un de calme, et ce que j’écris. Les mots pointent du doigt ce qui me terrifie, la violence, la cruauté, le pur nihilisme, la perversion meurtrière. Ecrire dessus est, pour moi, une forme d’exorcisme. Cela me permet de faire baisser le niveau de pression. Et aussi, une forme d’investigation. Par les mots, et même si cela est un leurre, tenter de contrôler cette violence anarchique, de la comprendre. C’est pour cela que je ne pose jamais un avis moral sur mes personnages, tueurs ou victimes. L’angle moral est la meilleure façon de passer à côté de son sujet, je crois. Pourquoi les êtres humains peuvent se révéler si déviants ? Quelle est la limite ? C’est aussi pour cela que j’essaie d’aller aussi loin que possible. Puisqu’il s’agit d’enfouir les mains dans le cambouis, autant y plonger carrément.
9 – Je me suis demandé pourquoi vous aviez choisi la littérature générale pour éditer plutôt que la littérature de genre, proche de la SF ou du thriller ?
Mais la collection dans laquelle je suis publié, EquinoX, au sein des Editions Les Arènes, est justement dédiée au noir sous toutes ses formes. Une collection à la fois sombre et politique, qui témoigne de notre époque troublée. Aurélien Masson, à la tête d’EquinoX, fait un travail admirable, entre les thrillers étrangers et les romans français plus expérimentaux, qui sortent un peu des sentiers battus, comme le mien.
10 – Il y a quelque chose d’incantatoire dans votre écriture, vous n’avez jamais été tenté par une écriture proche de la poésie ?
Ah oui ! J’aime par-dessus tout la poésie. Notamment la poésie française, versifiée, des XIXème et XXème siècles. Les poèmes de Mallarmé, que je connais par coeur, agissent comme des mantras sur moi. Cela me porte. Apollinaire, Rimbaud, Stuart Merrill, Pierre Reverdy… J’y reviens constamment. La fureur, le désespoir, les chaos face au monde en perpétuel changement, les affres de la guerre et de la barbarie, le besoin de liberté, l’inquiétante étrangeté. Tout y est : le feu, mais sous une forme maîtrisée. L’orfèvre et le chaos. La dynamique créée est inépuisable. La magie opère à chaque fois. Donc oui, l’aspect incantatoire est très important pour moi. La poésie a une force de frappe bien plus grande que la prose. Cette façon d’agencer mots et silences, ça agit comme des coups de poing. Même si les phrases sont simples, ne jamais oublier qu’elles se déroulent dans le vide, sur le fil d’un rasoir. C’est l’une de mes règles d’écriture : la tension, toujours.
11 – De quels auteurs, ou artistes en général, vous sentez-vous proche ?
J’ai découvert récemment un super auteur canadien, Jason Hrivnak. Je me sens proche de son travail. J’ai eu la chance d’échanger avec lui. Un romancier passionnant. Chez les artistes actuels, j’apprécie le travail de Nathalie Tacheau. Je me sens connecté à ses oeuvres. J’aime également les étranges photographies suspendues d’Agnès Geoffray, imprégnées d’un ‘suspens catastrophique’, selon ses propres termes. Et les architectures asphyxiées de Monika Sosnowska. Et de nombreux artistes sonores : Benjamin Aman, Yannis Franck… Tout cela m’inspire. Niveau littérature, hormis Chandler, je lis assez peu de romans noirs ou de polars. En revanche, j’aime quand le noir (ou le genre en général) imprègne la littérature blanche, y infuse son venin. Ce que Francis Berthelot a défini sous l’appellation ‘transfiction’. « D’autres Gens » de Martin Amis ou « La Trilogie New-Yorkaise » de Paul Auster. « La Maison des Feuilles » de Mark Danielewski. Les romans de Céline Minard. Philip K. Dick et JG Ballard sont deux mamelles nourricières pour moi. Murakami Ryu.
12 – Je m’intéresse beaucoup à la musique, j’aime bien savoir ce qu’écoute les gens. Qu’écoutez-vous quand vous écrivez ? Et le reste du temps ?
La musique occupe une place fondamentale dans mon processus créatif. J’écoute de la musique contemporaine, expérimentale, du métal et de la noise, du dark-electro, un peu de transe… J’aime les longues plages de drone. Pour travailler, j’ai besoin de m’immerger dans l’oeuvre d’artistes tels que Morton Feldman ou Eliane Radigue (ma préférée), ou certaines productions de Stephen O’Malley ou Oren Ambarchi , un peu de Black, de Ligeti… Mon écoute devient un travail d’introspection, grâce aux sons. Je descends dans l’inconscient, jusqu’à arriver là où se trouvent les mots, les histoires. Pour moi, écrire ne procède jamais d’une démarche consciente, analytique, mais au contraire, d’un lâcher-prise, d’une sorte d’aveuglement momentané de la raison. Cette musique est parfaite pour cela. J’ai toujours des idées qui me viennent dès que j’en écoute.
13 – La couverture est superbe. Je la situe entre James Bond, « 20 000 lieues sous les mers » (le film de Richard Fleischer) et « La vie mode d’emploi » de Georges Perec.
Comment l’avez-vous travaillée ?
Merci !! Oui, la couverture, incroyable, est née de l’imagination de la graphiste Jessy Deshais (en collaboration avec Zazie Amyot). Suivant les indications d’Aurélien Masson, mon éditeur, elle a produit les premiers croquis en très peu de temps, je dirais une semaine ou deux, début 2021, en raison de délais pour le moins « serrés ». J’avoue que cette couverture me ravit. En un dessin, elle a saisi l’atmosphère à la fois noire et psychédélique, cet aspect très organique, grouillant et tentaculaire, du lieu, ce vieux cinéma de quartier. Il s’en dégage également un parfum suranné, très 60’s, entre bandes dessinées et vieux thrillers italiens. « Pandémonium », c’est un hommage à tous les « mauvais genres » qui ont bercé mon adolescence : la science-fiction de Dick, le giallo, le film d’horreur urbain de Carpenter, le gore, le porno… D’où ce bain de « too much » qui baigne l’action et les dérives des protagonistes (et atténue un peu l’impact, je crois). Sinon, votre référence à Fleischer fait mouche. Son « Etrangleur de Boston » est simplement le meilleur film jamais réalisé sur un tueur en série. Son utilisation du split-screen, jamais vu mieux.
14 – A quoi doit-on s’attendre dans vos prochains romans ?
Je vais continuer de creuser ce petit sillon très dur, désespéré (je ne sais pas faire autre chose), mais en accentuant le côté ‘surréalisme noir’, plongée dans l’inconscient, la libre association. J’ai un projet sur le thème de l’obsession amoureuse, un autre sur une secte apocalyptique… Je travaille également sur un recueil de poésies et de dessins avec l’artiste Nathalie Tacheau, autour des motifs de la forêt et du mal, du secret et des traumatismes de la sexualité infantile. J’aimerais beaucoup écrire une histoire noire, polar à l’ancienne, mais sous forme versifiée. Bon, je tente des choses et change souvent de cap. Pas sûr du résultat. Ah ah !
15 – Comment imaginez-vous vos lectrices et lecteurs après leur lecture de « Pandémonium » ? Que voudriez-vous dire aux lectrices et lecteurs qui s’apprêtent à découvrir « Pandémonium » ?
J’ai commencé à écrire de façon très autistique, pour répondre à une nécessité interne ou un besoin profond. Le fait d’être lu par des gens que je ne connais pas, est absolument incroyable, mais demeure profondément mystérieux pour moi. Me projeter est un exercice difficile, et je suis toujours gêné de devoir parler de mes textes avec des lectrices/lecteurs. Mais, après trois romans, cela commence à aller mieux. Les réactions après la parution de « Requiem pour Miranda », mon précédent roman, m’ont peiné. Certains ont été affectés, n’ont pas compris, m’ont accusé de complaisance. Aussi âpre que puisse être ce texte, ce n’était pas mon objectif initial. Voilà pourquoi j’ai vouluaccentuer le décalage dans « Pandémonium ». Tout y est fantasmagorique. Ceci dit, je continue de penser que ces lectures noires peuvent nous faire réagir positivement. Ce côté cathartique, cet électrochoc. Par réaction, nous faire nous sentir plus humain, développer en nous le sens du bien commun. Le miroir déformant peut s’avérer édifiant, porteur d’un message aussi provoquant que lisible. Et au-delà, j’espère simplement que ces scènes bizarres exciteront l’imagination. Et que les références de séries B en amuseront certains. Enfin, j’espère.
Pour terminer, « Shadowplay » de Joy Division, l’ambiance de ce morceau va bien avec certains passages du livre.
Nico Tag.
Entretien réalisé par échange de mails, septembre 2021.
« Enoch était un prophète plein d’ambitions depuis qu’il avait vu Jésus apparaître un soir de décembre dans les chiottes d’une station-service au Nouveau-Brunswick. De son urinoir, Enoch avait écouté Jésus avec toute l’attention dont un alcoolique est capable : « Robert, tu vas t’arrêter de boire. Et ensuite, tu iras sauver les âmes du Canada », avait dit Jésus. Robert était sorti des toilettes en titubant. Seul le néon rouge de la station-service résistait à la noirceur de l’hiver, tandis que ses bottes de cow-boy s’enfonçaient dans la neige et que ses jeans s’imbibaient d’eau glacée. Une fois arrivé dans son pick-up, il a jeté une par une les bouteilles de bière et de whisky qui se baladaient en faisant cling-cling sur la banquette arrière. Robert a jeté la dernière bouteille sur le bas-côté et il s’est senti devenir un autre homme. Derrière lui, l’enseigne de la station-service formait le « Enoch » en lettres de néon bourdonnantes.«
Arnold vit seul avec sa mère, et quelques mecs de passage. Ça respire pas la richesse mais c’est correct, convenable. Débarque l’amour, en la personne de Robert-Enoch, un prêcheur parfaitement illuminé. D’un coup la vie d’Arnold change, la religion commence à prendre trop de place, comme Enoch. On suit Arnold dans ses errances de gamin, obligé d’assister à des messes dans des halls de motels tous bien pourris, lugubres. Il y croise d’autres gosses un peu paumés comme lui, dont Irène qu’il regarde sans trop comprendre ce qui se passe. « Neon Bible », deuxième nouvelle de « Western Spaghetti », est gentiment blasphématoire. Et ça n’a rien à voir avec John Kennedy Toole, à part un discret hommage. Cette nouvelle a bien un défaut, elle est trop courte, j’aurai bien suivi Arnold plus longtemps.
« Pa’ se lève de toute sa masse et déjà son corps se transforme en bête. Quand je pense à Pa’, je pense à son corps qui prend le forme de mes peurs. Quand je pense aux hommes tout court, je pense à ça. Alors, la seule solution, c’est courir pieds nus hors de la maison, courir comme si la maison était en feu, courir comme si le feu était en chacun de nous, courir furieusement jusqu’au lac Huron, sauter par-dessus les rochers au ras de l’eau par-dessus les joncs brûlés, et nager le plus loin possible de cette maison.
Résoudre le le problème du feu d’un seul bond.
Ma’ tente en vain de nous appeler depuis les rochers qui bordent le rivage. Elle scande nos prénoms :
― Otto ! Jane ! Abel !
Otto Jane Abel.
Des noms qui finissent toujours par se désincarner, par évoquer d’autres visages que les nôtres. Ottojaneabel. Monstre marin à trois têtes. Cerbère gardien des enfers.«
Une famille, trois gosses entre 14 et 18 ans qui se débrouillent comme ils peuvent, on les croirait sortis de chez Ron Rash ou Daniel Woodrell. « Cerbère » se passe dans une cambrousse pourrie au bord du lac Huron, vers Southampton, un endroit pas vraiment idéal pour grandir, avec en plus une belle galerie de tarés. C’est canicule depuis des jours, tout le monde attend l’orage, et chacun le prendra à sa façon, pour certains ce sera la pluie, pour d’autres les éclairs. Une histoire de deal qui tourne mal et c’est la fratrie qui se reforme.
Au long du recueil, on a affaire à des personnages errants, malgré eux, dans des endroits ou dans des vies qu’ils ne choisissent pas ; comme Mohamed dans « Mohamed A. B. », coincé à Montréal lors d’une escale un 10 septembre 2001, il n’en repartira pas. Comment vivre dans ce pays qu’il n’a pas choisi, avec un nom et un visage catalogués terroristes.
Sara-Ànanda Fleury entre en littérature avec son « Western Spaghetti », recueil de nouvelles publié ces jours-ci. Française de naissance, l’autrice a longtemps vécu au Canada, en plus d’un cadre pour ses nouvelles, elle en a ramené un chapelet d’expressions anglaises ou françaises qu’elle a semé un peu partout dans le livre.
NicoTag
Pour prolonger « Cerbère », rien ne vaut Karen O et sa musique pour le film « Max et les maximonstres » Spike Jonze.
“Et, à l’automne de cette année-là, la fille et son père virent un ours surgir des bois et se diriger vers le lac, puis patauger dans l’eau jusqu’à ce qu’il ait un poisson dans la gueule, avant de repartir dans la forêt, en direction des hauteurs. L’animal rappela à la fille son profil au sommet de la montagne, sa place auprès de sa mère, et les questions qu’elle s’était posées la première fois qu’elle en avait fait l’ascension, la plus secrète étant pourquoi, si sa mère était si forte, n’avait-elle pu vivre afin de rester avec eux. On aurait plutôt dit qu’elle s’était éloignée comme un ours de passage dans la forêt.
Est-ce que ma mère était un ours? demanda-t-elle tout haut lorsque l’animal à la fourrure bleu-noir avec une tâche blanche sur le poitrail disparut dans les bois.
L’homme rit: Qu’est-ce qui te fait dire ça?
Elle n’a pas voulu rester avec nous, répondit la fille. Elle est partie. En haut de la montagne. Exactement comme cet ours.
L’homme comprit alors le raisonnement de la fille.”
« L’ours » est court, cent cinquante pages, pourtant sa lecture prend du temps, son rythme est lent, contemplatif. C’est un livre qui demande de la patience, le lire rapidement, en une ou deux fois gâcherait le plaisir. Il faut aussi s’accrocher un peu au début, une torpeur règne sur les premières pages, il faut dépasser ce léger écueil pour ensuite profiter de la poésie de l’écriture, et probablement de la traduction.
Dans ce roman postapocalyptique, la fille et son père sont les seuls humains que l’on croise. L’auteur ne nous en dira rien de plus, pas de nom pas de prénoms, juste l’âge de la fille au début du texte, 5 ans, et encore, de façon détournée. Ce que l’on sait en revanche, c’est qu’ils sont les derniers de notre espèce sur notre planète.
J’ai bien sûr pensé à « La route » de Cormac McCarthy, mais le décor cramé de ce dernier laisse place ici à une nature flamboyante, redevenue maîtresse chez elle, enfin débarrassée de nous, les saccageurs, les barbares. Même les peintures des ruines de Hubert Robert sont reléguées dans le passé. Les rares vestiges de notre monde sont avalées par la terre et les arbres.
C’est peut-être finalement une suite de « La route », des centaines d’années plus loin.
On ne sait rien de la manière dont les humains se sont éteints, les deux personnages n’en ont aucune idée non plus. Andrew Krivak se penche sur un moment donné de l’histoire future de notre planète, il braque sa lunette sur un endroit où se trouve deux survivants. On n’en saura pas plus, les hypothèses restent ouvertes.
Pendant la première partie, le père enseigne à sa fille tout ce qu’il faut connaître pour survivre : fabriquer un arc et chasser, pêcher, dépecer un animal, recycler tout ce qu’on trouve, faire un feu, se nourrir de la végétation alentour, lire le ciel et le paysage, etc ; les priorités de ces personnes n’ont rien de commun avec les nôtres.
L’affection, l’amour infini entre ce père et sa fille paraissent en filigrane à chaque page.
Leur mode de vie est très ancien, simultanément édenique et rude, avec quelques vestiges de notre civilisation traités comme des reliques d’une époque que le père n’a pas connu, un peigne, un bout de miroir, de vieux recueils de poésie, quelques bricoles.
« L’ours » est un roman hybride, postapocalyptique évidemment, il s’inscrit également dans le nature writing, en héritier de John Muir plus que de Henry D. Thoreau, et dans la tradition de roman d’apprentissage. « Dans la forêt » de Jean Hegland m’est revenu à l’esprit pendant la lecture. Les descriptions des paysages semées au long du livre sont somptueuses, que ce soit les animaux, les montagnes, les rivières ou l’océan, et les étoiles bien entendu. La lecture des paysages et des ciels enseignée par le père réserve de beaux passages. L’apprentissage, le passage de l’enfance à l’adolescence, le deuil et la solitude, dans tout ces moments, la fille fait preuve d’une grande détermination à survivre, à se souvenir de son père, à l’honorer, sa combativité est exemplaire. Les épreuves, tant physiques que psychologiques, sont lourdes, l’auteur ne lui épargne que peu de choses pendant les quelques mois que nous passons à ses côtés.
L’ours retourna la fille du bout de son museau et lécha la croûte de sommeil et de sel dans ses yeux ; elle se réveilla au spectacle d’une éclipse du ciel floue, en forme de tête.
On est à la maison ? demanda-t-elle sans bouger, recroquevillée dans le sable, frissonnante.
Non, répondit l’ours.
La fille se secoua, tenta de se lever d’un coup, et s’effondra.
L’ours recula et ils se regardèrent à travers la distance qui les séparaient.
Tu peux faire un autre feu ? demanda l’ours.
À la moitié du livre on bascule dans un univers proche du conte, entre lyrisme et onirisme, en parler est déjà trop, trop en dévoiler de ces pages serait dommage. Les échanges avec les animaux et les arbres, les conversations avec un ours ou un puma sont parmi les plus beaux chapitres du livre, et ne versent jamais dans un anthropomorphisme stupide. Le réalisme des descriptions minutieuses se métamorphose en réalisme magique dès qu’apparait l’ours du titre.
Les toutes dernières pages sont l’occasion d’un saut dans le temps. La fille s’est mue en vieille femme, entourée d’animaux, ayant lâché les quelques oripeaux de la précédente civilisation qui lui restaient de son père ; puis, enfin, la nature continue sa vie, et l’ours du titre traverse une dernière le récit.
C’est une manière somme toute bien poétique, pour Andrew Krivak, de nous faire lire notre propre fin. A quel moment ce roman, comme tous ceux qui paraissent en ce moment avec au choix une fin du monde ou notre extinction, sera rattrapé par la réalité. La question reste en suspens, pour combien de temps ?
NicoTag
Pendant ma lecture j’ai écouté Ólöf Arnalds, chanteuse islandaise à qui il faut peu pour nous dépayser, son charengo, petite guitare sud-américaine, et sa jolie voix. L’écouter revient à regarder le vent.
J’ai découvert Frédéric Paulin avec « La peste soit des mangeurs de viande » en 2017. J’ai fait un tour du côté de quelques uns de ses romans précédents, et j’ai continué à le suivre avec la géniale trilogie Benlazar parue chez Agullo entre 2018 et 2020. J’ai lu, apprécié et chroniqué son dernier roman, « La Nuit tombée sur nos âmes », toujours chez Agullo. Je remercie Frédéric Paulin d’avoir répondu aussi généreusement.
1 – Que faites-vous à part écrire ?
À part écrire, je ne fais rien. En tout cas professionnellement. Écrire est mon activité, mon métier. Le roman et depuis quelque temps, le scénario, mais j’écris. Après, un écrivain c’est un type comme un autre, son quotidien est tout aussi ennuyeux que celui de la plupart de ses concitoyens. Ou tout aussi passionnant s’il le désire.
2 – Quelles sont vos lectures ?
Elles sont multiples : un peu de roman noir, de polar, mais aussi des classiques ou de la littérature blanche. Je ne suis pas corporatiste à ne lire que des histoires de flic et de voyous. J’adore la BD, de la ligne claire au roman graphique, manga, comics, je prends tout. Je crois que si j’en avais eu le talent, je serais devenu dessinateur de bande dessinée.
Et puis, je lis des essais, des documents pour écrire mes romans.
3 – Qu’écoutez-vous ? Que regardez-vous ?
Je ne suis pas un musicologue ou un cinéphile de choc, mais j’écoute beaucoup de musique et je regarde beaucoup de films (ou de séries). Du récent ou du vieux, du facile ou de l’austère, du pour les jeunes et du pour les anciens qui ont connu ce monde avant le numérique.
4 – Cela fait 12 ans maintenant que vous publiez, mais depuis quand écrivez-vous ? Et pourquoi écrivez vous ?
J’ai un peu écrit quand j’étais adolescent, mais j’ai vraiment écrit sérieusement après trente ans.
J’écris parce que c’est ce que je sais le mieux faire et que ça me permet de ne pas avoir de hiérarchie au-dessus de ma tête et pas d’horaire à respecter, le matin ou le soir. Mais j’écris surtout pour essayer de répondre à cette question (que se posait déjà Jean-Patrick Manchette) : « Comment en est-on arrivé là ? »
5 – Vous étiez à Gênes en 2001. Est-ce que « La Nuit tombée sur nos âmes » est pour vous une façon de fixer ces moments de peur de les oublier ?
Moi je ne les oublierai pas, ces moments. Par contre, mes contemporains et les générations qui viennent risquent de les oublier. D’où, en effet, la croyance (peut-être illusoire) que le roman pourra les transmettre. C’est peut-être aussi une manière de clore un cycle de vingt ans : après être revenu de Gênes, je ne savais pas quoi faire de ma colère, de ma peur. Vingt ans après, j’en fais un livre.
6 – « La Nuit tombée sur nos âmes » est-elle un miroir que vous nous tendez, histoire de dire regardez ce qui se passe en ce moment ici ?
Ce n’était pas forcément mon idée première même si je suis suffisamment conscientisé
politiquement pour être en colère contre ce qui se passe aujourd’hui, et particulièrement contre les violences policières et le mépris de nos dirigeants à l’encontre d’une grande partie du peuple.
Cependant, écrire sur l’histoire, et l’histoire récente dans mon cas, c’est avoir la certitude que l’histoire a des retentissements sur le présent. Les violences policières à Gênes étaient sans aucun doute un avant-propos de ce que l’on connaît aujourd’hui en matière de maintien de l’ordre. Et refuser de se souvenir de ces violences d’il y a vingt ans, c’est favoriser l’apparition des violences d’aujourd’hui.
7 – Comment, d’après vous serait perçu le livre en Italie ?
Sera-t-il perçu ? S’il l’est, il le sera comme en France, je pense : certains le soutiendront, d’autres le critiqueront, selon leur positionnement politique et social. Après, il y a le plan de l’oeuvre littéraire stricto sensu : on peut ne pas aimer mon écriture et mes partis pris.
8 – Après le Rwanda, les abattoirs, le terrorisme, voici Gênes et sa violence d’état. Êtes-vous en train d’écrire une histoire de la violence moderne ?
Là encore, ce n’est pas entièrement conscient, mais je reconnais que la violence de l’État moderne me fascine. Cette violence parle de l’état de nos démocraties et du seuil d’acceptation des citoyens.
9 – Comment naissent vos personnages ? Dans le cas de « La Nuit tombée sur nos âmes », comment est né Cazalon, celui qui sort le plus transformé de ces quelques jours ?
Gislain Cazalon est un personnage de fiction. Lui, il ne m’a pas été inspiré par un flic que j’aurai croisé – d’ailleurs je croise très peu de flics dans ma vie. Mais mes personnages sont parfois inspirés de gens que j’ai connus. Un flic ou un journaliste peut d’ailleurs m’être inspiré par un plombier ou un paysan : une attitude, une façon de percevoir le monde m’intéressera plus que le port de l’uniforme ou de l’appareil photo.
10 – Vos personnages fonctionnent souvent par paire. Pour quelle raison ?
Peut-être parce que les hommes et les femmes n’ont pas la même perception du monde et que chaque perception du monde est intéressante pour comprendre un évènement.
11 – Comme Joseph Andras ou Didier Castino, vous vous emparez d’un pan de réel, y plongez votre fiction, et nous par la même occasion. D’où vient ce nécessaire ancrage dans la réalité ?
Chacun fait ce qu’il veut, mais moi, je n’écris pas du feel good ou du thriller à 4e Reich et complot franc-maçon dans lequel le héros ne savait pas que son meilleur ami était un serial killer sadique et nécrophile…. Si j’écris du roman, c’est pour parler du monde, de notre société. Et comment ils vont mal. C’est pour questionner notre responsabilité en tant que citoyens, électeurs, consommateurs, père ou fils, dans ce malheur aussi.
12 – Une phrase m’a particulièrement marqué. Je vous cite : «Dans la soirée, des voitures de patrouille ont été prises à partie par des émeutiers devant l’école Diaz — deux ou trois canettes ont été lancées, en réalité, mais la réalité est ce qu’on décide d’en dire, songe Carli.» Ce dernier bout de phrase est un véritable concentré de réflexion, quasiment un concept. D’où vient une phrase pareille ?
Je ne sais pas réellement d’où elle vient, mais elle résume ce que je pense du discours politique et bien trop souvent du discours historique. La réalité est bien trop complexe pour qu’on prenne le temps de l’expliquer. Pour expliquer la complexité, il faut du temps et du savoir-faire, de la pédagogie. Les réseaux sociaux et de moins en moins les médias ne sont plus le lieu de ce temps long nécessaire. J’ose croire que la littérature peut servir à cette explication. Voltaire disait que l’Histoire est un malentendu sur lequel les historiens ont choisi de s’entendre. Nombre de décideurs politiques, économiques, médiatiques ont choisi de s’entendre sur un malentendu, sur un mensonge.
Espérons que quelques romanciers et romancières s’y refusent encore.
13 – « La Nuit tombée sur nos âmes » quelle est la raison de N majuscule ?
Aucune idée. Il faudrait demander à mes éditeurs. Ou à ma psychanalyste.
14 – La nouvelle présentation des livres chez Agullo tombe à point. Rarement couverture aura aussi bien représenté un texte. D’où vient cette photo, et comment l’avez vous choisi ?
Aucune idée. Il faudrait demander à mes éditeurs. Parce que ma psy n’en sait absolument rien, j’en suis certain. La couverture est chouette, c’est vrai. Mais Agullo est une maison d’édition d’un très grand professionnalisme et lorsqu’ils m’ont fait voir la couverture, elle m’a paru évidente. Ce n’est pas donné à tous les écrivains d’avoir des éditeurs comme les gens d’Agullo !
15 – Pour terminer Frédéric Paulin, quels sont vos projets ? Peut-on espérer voir vos nouvelles en recueil ? Quel sera le théâtre de votre prochain roman ?
Honnêtement, je ne suis pas le meilleur nouvelliste de mon village de 2500 habitants. J’en écris parfois, mais à la demande d’amis qui éditent des recueils. La nouvelle est un art compliqué pour moi, je suis plus à l’aise dans le roman. Chacun son job.
Je suis en train d’écrire sur le prolétariat, sur la transformation de la classe ouvrière depuis 1945. Je me documente, j’écris, je m’arrête, je copie-colle, je vais promener mon chien dans la campagne, je me dis c’est nul ou c’est bien, en d’autres termes j’avance. Mais dire si tout ça donnera un roman, je ne peux pas le certifier. « Work on progress », comme disent les jeunes gens branchés aux dents longues.
Entretien réalisé par échange de mails le 03/09/2021.
« Vive la Révolution ! entend-on. À mort les bourgeois ! À mort le capitalisme !
Une jeune femme masquée d’un foulard échappe de peu au poitrail démesuré d’un hongre dacaraçonné. Elle rit en lançant une pierre qui rebondit sur le casque du cavalier.
Un homme propulse un pavé sur la vitrine de l’agence NordBanken. Deux ou trois autres, cagoulés, vêtus de noir, l’imitent puis s’enfuient. Un jeune type, l’air sérieux, agite un drapeau rouge sur lequel les visages de Marx, Lénine et Mao sont dessinés. Une camionnette est la proie des flammes, des détonations claquent, la fumée, le gaz, lacrymogène tourbillonnent dans les rues.
Un vieil empire chancelle t-il sur ses fondations déjà ébréchées ?
Un nouveau monde est-il en train de naître ?
Samedi 16 juin 2001, Göteborg est en feu.«
Frédéric Paulin n’attend pas. Premières phrases, premiers paragraphes de ce qui sert de prélude, il nous jette en Suède, sous la mêlée entre manifestants et forces de l’ordre.
Après les mercenaires, le Rwanda, les abattoirs, la lutte contre le terrorisme, notre auteur nous embarque direction Gênes. Pendant le sommet du G8 de juillet 2001.
Gênes 2001, on s’en souvient ou pas, on se renseigne si besoin. Paulin s’en souvient bien, il en était. Ce n’est pas pour autant qu’il écrit en ancien combattant, ou en s’attribuant quelques glorioles. Sa mémoire se trouve probablement au creux de ces pages, mais elle n’est pas son unique base de travail, tout au plus une contribution comme une autre. Car à la lecture, on sent bien le foisonnant travail de documentation, la masse ingérée des lectures de la presse de l’époque, d’essais historiques parus depuis ; il est en cela l’héritier d’un autre écrivain de romans noirs, Didier Daeninckx, il possède ce même souci du détail historique et idéologique. Paulin est dans un travail d’investigation, le récit frôle parfois le reportage au long cours. Il ne reste que peu de place pour l’imagination du lecteur tant son écriture est précise, minutieuse, exigeante de vérité dans les moindres détails. Le livre démarre par ce court prélude de juin, rebondit à Rennes le 13 juillet, puis suit, presque heure par heure, le déroulement des événements du mardi 17 au dimanche 22 juillet.
Le travail de fiction est ailleurs. Comme dans la trilogie Benlazar, c’est grâce à ses personnages que Frédéric Paulin nous remet en mémoire des événements importants qui s’évaporent de nos souvenirs avec le temps. Ce que j’aime dans son écriture, c’est le regard, la tendresse qu’il porte justement à ses personnages. Il n’a rien du dieu créateur malveillant, du démiurge tout puissant. Ses personnages n’ont rien de surhumain, il les pétrit à hauteur de femmes, d’hommes.
Il y a d’abord Wag et Nathalie, la confrontation entre les tenants des revendications pacifiques, et ceux pour qui la violence est le moyen d’action. La LCR d’un côté, la CNT de l’autre. Ils sont rennais comme Paulin. Ils ont en commun leur fougue et leur jeunesse. Nathalie brûle, irradie le roman, quand lui, Wag, joue, bien malgré lui, dans des zones plus sombres, glauques.
Autre duo. On change d’ambiance avec Lamar, conseiller communication de Jacques Chirac ; autre milieu, autre violence, celle d’un arriviste pour qui le G8 n’est qu’une occasion de briller. Son incompétence se double d’une exceptionnelle poltronnerie, prêt à envoyer les autres sur le ring, il est poule mouillée devant celui qui parle fort. Seul italien du tableau, Franco de Carli, conseiller sécurité du ministre de l’Intérieur du nouvellement réélu Berlusconi, responsable de la sécurité du G8. Un fasciste qui voit dans les manifestations l’occasion de traquer et briser du rouge, en usant de toutes les roueries dont son intelligence est capable.
Martinez et Cazalon, deux flics de la DST qui ne savent pas trop pour quelles raisons ils se retrouvent mêlés à cette histoire si ce n’est qu’ils tiennent Wag depuis un certain temps. Eux-mêmes sont tenus par Lamar, qui a lui-même les mains ficelées par Carli.
Gênes est un point de convergence. Plus on progresse, plus Paulin imbrique ses personnages les uns dans les autres.
Pour compléter ce tableau, Génovéfa, journaliste au JDD, qui se débrouille pour être à Gênes et se métamorphoser en reporter dans une ville en état de siège. Suivie par un photographe rencontré sur place, un peu balourd, cynique mais expérimenté qui m’a rappelé un autre journaliste, celui de « Ça change quoi ». Ce roman de Roberto Ferrucci reprend ses propres souvenirs durant les événements génois.
Comme dans ses ouvrages précédents, le manichéisme n’a pas sa place dans ce roman.
On voit comment un événement peut chambouler des vies du tout au tout. L’un arrête le militantisme, l’autre quitte son fiancé, d’autres encore mettront fin à leur carrière, etc. Ce que ces gens ont vu et vécu les a transformés. Les trois femmes, Nathalie et Génovéfa, et Martinez à moindre échelle, s’en tirent le mieux, Paulin les laisse sortir grandies de cette histoire. Cazalon s’en sort bien aussi.
Son écriture nous place à l’endroit exact où se trouve ses personnages, on bouge quand ils bougent, on court quand ça panique, on s’étouffe et pleure avec les fumigènes ; au coeur de la manipulation, politiciens d’extrême droite proches de Berlusconi et agitateurs complices des forces de l’ordre.
« La manifestation de l’après-midi a encore donné lieu à des saccages et à des affrontements.
« Putain ! On leur tue un des leurs et ça ne les calme même pas. Il faudrait quelques fusillés pour l’exemple. »
Franco de Carli observe les individus autour de lui. On dirait des coqs excités par des poignées de gravier lancées par le public, juste avant le combat.
Dans la soirée, des voitures de patrouille ont été prises à partie par des émeutiers devant l’école Diaz — deux ou trois canettes ont été lancées, en réalité, mais la réalité est ce qu’on décide d’en dire, songe Carli. Les habitants de la rue Battisti ont signalé que des jeunes habillés de noir, battes de baseball ou manches de pioche à la main, s’étaient réfugiés dans les locaux de l’école.«
Paulin maîtrise le pouvoir de la fiction qui lui permet de digérer un cadre historique précis pour le transformer en décor dans lequel il emmène ses lecteurs. Il place « La Nuit tombée sur nos âmes » au carrefour du récit historique et du roman réaliste.
L’histoire, je l’ai dit, suit pas à pas ce qui s’est passé au long de ces jours funestes.
Frédéric Paulin ne cesse d’augmenter la tension, très graduellement, à la David Peace.
Il tourne son récit autour d’un point précis de son histoire jusqu’à nous faire tomber dessus avec une rare violence, typiquement ce qui se passe la journée du vendredi. Il revient à la charge au même endroit, en multipliant les points de vue, en disséquant un moment très court, il braque un télescope sur un événement qui dure quelques minutes, et comme David Peace il cherche à pénétrer le cœur de la vérité. Même, surtout, si celle-ci n’est pas belle à voir, en l’occurence ce que l’on voit c’est une démocratie moderne sombrée dans une extrême violence, avec coups de toutes sortes, tortures et meurtre à la clef. Le dernier chapitre, le dimanche 22 juillet, est le plus noir du roman, c’est à une vision effroyable que nous sommes confrontés, en prison ou à l’hôpital la répression est illimitée. J’ai terminé ma lecture avec un goût de sang dans la bouche.
« La tête de Wag bascule en arrière et il chute dans un puits sans fond. Il sait qu’il n’en remontera pas, il sait que sa jeunesse qu’il voulait encore retenir un peu vient de lui échapper. Il sait qu’il ne reviendra pas de Gênes comme il y était venu. Les flics italiens ont réussi ça : le renvoyer en France en lui volant ses espoirs.«
On peut avoir plusieurs lectures de ce roman, soit purement littéraire ou de plaisir, roman noir ou vaguement historique, la lecture politique me semble la plus enrichissante. Paulin nous rappelle qu’il faut continuer à lutter pour rester libre.
« La Nuit tombée sur nos âmes”, c’est deux cents soixante-dix pages tendues, brutales, terriblement réalistes.
NicoTag
J’aurais pu choisir « Rodney King » de Ben Harper ou « London Calling » du Clash, mais j’ai préféré un morceau qui a souvent résonné dans ma tête pendant ma lecture. En plus cette version sauvage est d’une rare intensité. « Rockin’in the free world » de Neil Young à Glastonbury en 2009.
Jacob est une parole au fond d’un cinéma porno. Un maître à penser, un gourou, un prêtre du mal. Il voue le monde à la destruction, en empruntant à la religion, la philosophie, la politique. Son propos est limpide, d’une intelligence démentielle, redoutable. Si Jacob est un prophète, il est celui qui délivre une énergie primitive, brute, qui anéantit toute volonté de perception, de compréhension. Sa parole est un bombardement méthodique et acharné de chaque neurone du cerveau de la personne qui tourne les pages. Dès les premiers mots le malaise s’impose.
La voix de Jacob alterne avec les chapitres de l’histoire qui se passe autour et à l’intérieur du cinéma avec d’autres personnages : le Tueur, Keith, Christian, Elsa, Brutus, Agent 1, Agent 2, etc ; des mercenaires, des érotomanes, que sais-je encore. Ils illustrent le propos de Jacob, n’en sont que les faire-valoir.
Une chose est certaine le style de Pandémonium est extrêmement travaillé. Il y a de vraies trouvailles de langage, la syntaxe fait parfois preuve de sacrées torsions, les potentiomètres de l’écriture sont tous dans le rouge, l’excès éclate la norme. Le style de Sylvain Kermici est très élaboré, finement ciselé tout au long des chapitres qui s’enchaînent selon un compte à rebours dont on comprend vite qu’il mène à une fin en apocalypse.
Les gardes du corps étaient deux chiens allongés, autour de l’escalier,comme si, une fois privés de leur maître, ils avaient préférés mourir. La fille avait le visage déchiré pour moitié par la balle et pour moitié par un sourire barbare. D. avança prudemment dans le désarroi des pantins. Une matière visqueuse nappait le sol et plombait un peu plus les semelles à chaque pas. D. soupira de dépit. Il était si fatigué qu’il redoutait de commettre une erreur. Il prit le temps de vérifier le trépas de chacun, même si manipuler les corps ne faisait pas partie de son champ d’expertise. Bientôt, la mort s’occuperait d’enfoncer les yeux dans les orbites. Elle s’occuperait de la bouche et des dents. Elle s’occuperait de ronger les mâchoires et la chair du nez. Bientôt, la mort danserait avec les intestins et dévorerait foie et poumons.
Une remarque, ou plutôt une question arrive rapidement : à qui s’adresse un tel déferlement de sauvagerie ? qui lira et appréciera ce texte brodé en noir, en tous points extrême ? Lautréamont, Dostoïevski ou Lovecraft ont écrit la fureur, sondant l’âme humaine chacun à leur façon. Plus près de nous, des écrivains comme Ellroy ou Winslow ont écrit des romans où coulaient de véritables torrents de violence. Mais toujours on perçoit une infime lueur, un secret espoir. Dans Pandémonium non.
C’est rapidement écœurant, la lecture m’a provoqué des haut-le-cœur plusieurs fois. Tout est réduit en cendres. Le bien a entièrement disparu, c’est au-delà du nihilisme.
L’horreur la plus avilissante se mêle à la pornographie la plus cradingue, aux crimes les plus vils. Tout est superlatif, hors catégories. Il rajoute des cercles à l’enfer de Dante et renvoie Burroughs au rayon Harlequin.
Ce qui caractérise ce texte, c’est l’absence totale d’espoir, de vie, d’innocence, de poésie comme on en trouve dans le Paradis Perdu de Milton, créateur littéraire du Pandémonium. C’est un puits sans fond de sévices et de crimes étalés comme des outils sur les pages d’un catalogue de bricolage. Même l’histoire passe au second plan, et n’est finalement qu’un prétexte à écrire toutes ces insanités.
Je ne sais pas si c’est de la science-fiction, ce qui est à espérer, ou du roman noir, auquel cas tout est perdu.
Je pourrais vous détruire, voilà ce qu’il est important d’intégrer. Un seul de mes regards pourrait vous briser, annuler votre semblant de vie, réduire en miettes les maigres échelons qui vous séparent du vide : vos relations, vos souvenirs, vos regrets. Les deux ou trois illusions qui vous éloignent de l’hypothèse de la mort. Je pourrais vous détruire. Je pourrais déchirer de part en part le mensonge qui vous constitue. Gardez en tête que mon regard est mortel et que les chances sont grandes que vous l’aimiez, ce regard. Le brasier de mes yeux vides risque fort de vous sourire. Vous revenezconstamment, je me trompe ? La vie est perdue.
Je ne suis même pas spectateur de l’histoire qui se déroule sur ces pages, je ne me sens pas perdu non plus, je suis exclu par un hermétisme en béton. Bien qu’appréciant le travail d’écriture à sa juste valeur, à aucun moment je n’ai senti autre chose que du fil de fer barbelé à chaque page, au détour de chaque phrase. C’est probablement un but recherché par l’auteur, un défi lancé aux lectrices et lecteurs. L’enjeu n’est pas d’aimer ou non le livre, mais en premier lieu de l’appréhender, tel une face nord cruelle en montagne, puis, éventuellement, d’aller au bout des 235 pages, de refermer le livre, exsangue.
Oserez-vous ?
NicoTag
Plutôt que tous les morceaux de Metal citant à tour de bras le Pandémonium, je termine avec le démoniaque Midnight Rambler des Stones.
« Depuis qu’il est sans travail, Philippe passe ses journées à attendre. Attendre que Lucas, son fils de seize ans, rentre du lycée, attendre que sa femme termine sa journée de travail. Il n’y a guère que les dîners du dimanche avec ses copains du hameau, la chasse et la perspective d’y initier son fils qui rompent le fil des jours. Lorsque Julien, un Parisien venu se terrer dans la maison d’en face, débarque, la vie de Philippe bascule. Il se met à épier ce voisin qui le fascine et l’obsède, cherche à le faire accepter de son entourage qui s’en méfie. Tout au bonheur de se sentir à nouveau vivant et utile, et d’exister pour son fils et ce voisin novice, Philippe ne voit pas poindre le drame. «
Le titre n’a rien de poétique, l’âme d’un fusil est le diamètre intérieur du canon.
A Courcy Aux Loges on chasse et on aime ça.
Une campagne abandonnée, c’est même pas la France périphérique Courcy Aux Loges dans le Loiret, du côté de Pithiviers. Un homme met son histoire par écrit, Philippe, âgé de 45-50 ans au moment de l’histoire, après la fin de droits le voilà au RSA, marié à une femme qui travaille tard, père d’un fils avec qui les liens se distendent ; la chasse le maintient vivant quand le reste s’effondre. Elsa Marpeau raconte le déclassement, un mot bien agréable comparé à la vérité subie : rejet serait plus juste. Christophe Guilluy ou Florence Aubenas ont déjà décrit cette France plus ou moins jaune loin de tout et de Paris, Elsa Marpeau nous la renvoie vivante, comme crue, avec justesse, presque tendresse. Elle parle d' »hommes périphériques« , devenus préhistoriques devant la société, tellement loin de la modernité, tellement inutiles. Ce qui change de plusieurs de ses romans précédents où les personnages principaux sont des héroïnes.
« …Mais moi, j’en suis fier de notre petitesse. Je suis fier de n’être que cela. Et quand je vois la médiocrité des connards qui nous gouvernent, je refuse d’avoir honte. Je me tiens la tête haute, je ne prétends pas savoir ce que j’ignore et je ne crache pas sur les braves gens en leur disant qu’ils n’ont qu’à traverser le trottoir pour trouver du boulot…«
Arrive Julien, le nouveau d’à côté, que notre homme imagine comme un Alexandrele bienheureux, ce voisin ne connaît rien à la vie campagnarde ni à la chasse, par contre il aimante, attire. Julien : parisien avec Alfa Romeo et visage d’ange, fragile et enfantin, qui ne fait rien de ses journées, se baigne à poil au lac, etc. Cocaïnomane également. Philippe l’observe du coin de l’œil, puis à la jumelle, le regarde puis devient voyeur. Julien est une sorte de Johnny Depp pantelant qui devient le perturbateur de la vie de Philippe et de ses potes.
Et c’est un peu là que le roman dérape, se perd vers le milieu. Si on comprend bien que l’intrusion du voisin est un déclencheur, il y a trop de longs passages qui finissent par lasser. Ce qui pourrait passer pour des maladresses de celui qui se confie se transforme rapidement en digressions et ça gâche un peu. Qu’apporte à l’histoire ce long souvenir de chasse au blaireau par exemple ?
En revanche ce qu’Elsa Marpeau fait de son Philippe est intéressant, ce gars un peu balourd qui se pense plouc se révèle bien complexe au long de sa confession. Rien d’ambigu mais l’amour qu’il porte aux autres dans « L’âme du fusil » surprend à plus d’un titre et c’est l’intérêt principal du livre avec la remarquable description de l’évolution des liens entre Philippe et son fils.
Malgré tout j’ai l’impression qu’Elsa Marpeau a voulu coudre plusieurs écrits ensemble pour rallonger son texte. C’est un peu dommage, une longue nouvelle, une centaine de pages avec un texte bien serré aurait été plus percutant que ce roman en demi-teinte.
NicoTag
PS/ Etre un plouc comme dit Philippe dans le roman n’a rien de déshonorant, en voici un qui le revendique : Seasick Steve !
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