« Un conte moderne : il était une fois un écrivain américain sans le sou, trimballant un manuscrit refusé par tout ce que la côte Est compte d’éditeurs, qui trouve attache à Paris. Il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Elle est la fille d’un écrivain français dont il ne connaît ni les livres ni l’importance. Un jour, le père tombe sur le manuscrit du jeune homme, le transmet à son propre éditeur, et contre toute attente l’évidence littéraire écarte les doutes. Le livre est traduit. Ironie du sort, ceux-là mêmes qui l’avaient refusé dans son pays se l’arrachent. »
Voici la légende que Zachary, Américain en vadrouille à Paris, ignore jusqu’au jour où il tombe par hasard sur un exemplaire du Seigneur des porcheries de Tristan Egolf.
Comment écrire le portrait d’un écrivain filant comme un météore ? De Paris à Lancaster, Pennsylvanie, des couloirs labyrinthiques d’une maison d’édition aux blocs venteux d’Alphabet City, d’une souffrance d’être né à une souffrance de vivre, Zachary s’improvise détective littéraire et reconstitue un destin où tout est vrai mais tout est roman.
Comme d’autres, j’ai été percuté de plein fouet par Le seigneur des porcheries, livre monumental, incroyable et sans pareil, de l’auteur américain Tristan Egolf. Non seulement c’est véritablement un grand livre, mais il est en plus entouré d’une aura particulière du fait du suicide de son auteur le 7 mai 2005, à seulement 33 ans qui, d’après ce que l’on en a dit, cochait un peu toutes les cases de l’artiste écorché au destin tragique. Avec L’invention de Tristan publié chez Stock, l’écrivain et éditeur Adrien Bosc nous fait le récit de cette singulière trajectoire qui a tout d’un roman.
Alors qu’il m’arrive toujours de recommander Le seigneur des porcheries, je me demandais récemment si Egolf était encore un nom qui trouve une résonance chez certaines personnes ou si celui-ci appartenait déjà au passé, car lorsque il m’arrive de l’évoquer dans des conversations, plus personne ne semble aujourd’hui le connaître. Je me disais aussi qu’il est l’auteur de trois romans, Le seigneur des porcheries étant son premier, mais que jamais je n’ai entendu quoi que ce soit sur les deux autres, Jupons et violons et Kornwolf, que je n’ai moi-même pas lus à ce jour. Autant dire que la lecture de L’invention de Tristan arrive, pour moi tout du moins, à point nommé.
Faut-il avoir lu Tristan Egolf pour apprécier L’invention de Tristan ? Comprenez, est-ce une biographie réservée aux initiés ? Je ne pense pas, non. Cette histoire, telle qu’écrite par Adrien Bosc et pour laquelle il prend le parti pris de créer un narrateur fictif, un certain Zachary Crane, journaliste au New-York Times qui prépare un article sur Tristan Egolf, se déroule telle une enquête, passionnante et foncièrement prenante. D’ailleurs, il faut le dire, le livre d’Adrien Bosc n’est pas sans rappeler à certains égards le travail de Patrick Modiano, qui n’est autre que l’écrivain qui a porté le manuscrit du Seigneur des porcheries chez Gallimard, après être tombé dessus par hasard en allant ouvrir la fenêtre dans la chambre de sa fille, Marie Modiano, alors en couple avec Egolf. En déroulant le fil de la vie de Tristan Egolf, rencontre après rencontre, lecture après lecture, ce sont d’autres figures, d’autres destinées, pour certaines assez fascinantes, qui se révèlent à nous. Je peux citer les principales, le père de Tristan Egolf, qui s’est lui-même donné la mort, ou encore son grand-père, mais il y en a bien d’autres encore. Tant d’histoires qui s’entrecroisent en une seule, qui pour certaines nourriront l’oeuvre de Tristan Egolf pour en devenir d’autres sous sa plume, et puis tant d’histoires à peine effleurées sans le témoignage des principaux concernés, on a là une vie qui méritait bien un livre.
C’est avec pudeur et respect qu’Adrien Bosc pénètre le cercle intime de l’auteur, créant petit à petit des passerelles entre ses découvertes et les romans de Tristan Egolf. Il nous embarque aisément dans ce récit qui nous mène de la Pennsylvanie à Paris, en passant encore par Londres ou New-York. Il n’y a peut-être pas tout dans L’invention de Tristan, j’entends au sujet de Tristan Egolf, mais il y a déjà tant qu’on ne peut que saluer le travail accompli ici par Adrien Bosc pour nous conter ce brillant auteur.
Avec ce livre, Adrien Bosc souffle sur les braises d’un feu qui aurait pu mourir avec le temps. Il dresse un portrait de l’écrivain Tristan Egolf, à l’image de son sujet, naviguant entre ombre et lumière. C’est une bonne fois pour toutes qu’il inscrit cette comète littéraire dans la grande histoire de la littérature. Puissiez-vous découvrir Le seigneur des porcheries si vous ne connaissiez pas encore cette œuvre culte, ou puissiez-vous à nouveau gouter au plaisir de plonger dans le si riche univers de Tristan Egolf.
Brother Jo.
Pour aller avec cette chronique, une rare trace de Kitschchao, le groupe punk dans lequel chantait un temps Tristan Egolf.
Glen est peintre, ancien boxeur, mais il est surtout « nettoyeur » au service de Charlie Olinde, un petit truand du Kentucky. Un matin, alors qu’il s’apprête à faire disparaitre un corps dans la rivière, Glen est repéré par la jeune Emmalene. Il décide de l’enlever. Contre toute attente, une forme de communication s’instaure entre eux. Et au cours d’une discussion, Glen apprend qu’Emmalene est à la recherche de son grand-père disparu. Il se demande s’il ne s’agit pas du corps dont il vient de s’occuper, mais les questions attendront. Emmalene s’échappe, et Charlie lance ses assassins sur les traces de Glen.
C’est par une recommandation de Donald Ray Pollock, que j’avais lu je ne sais plus où, que s’est faite ma découverte de l’écrivain américain Alex Taylor et son d’ores et déjà impressionnant premier roman Le verger de marbre. Lu il y a quelques années, j’en garde un excellent souvenir. Pour autant, je n’ai toujours pas lu son deuxième, Le sang ne suffit pas, qui parait-il est exceptionnel. C’est donc avec une vraie curiosité que je me suis attaqué à son troisième et nouveau roman, Gasping river, qui sort en France chez Gallmeister sans même avoir été publié aux Etats-Unis.
Il y a l’histoire qu’annonce le résumé, une histoire de prime abord assez classique mais potentiellement efficace, et il y a l’histoire dans l’histoire que l’on découvre à la lecture des pages de Gasping river. Là est la surprise. Par le biais de Glen et son goût pour la peinture, qui se fait repérer par une gamine en train de se délester d’un corps et qui ensuite se fait tomber dessus par les exécutants du crime en question, on découvre la légende du Handsome Molly. Le Handsome Molly est un bateau d’un autre temps dont le capitaine s’est épris d’une chanteuse embauchée à bord et qui, lorsqu’un homme le menace de lui le retirer son bateau, décide de s’engager dans une folle équipée avec ses passagers à bord. L’homme en question, déterminé à se venger, se lancera à la poursuite du capitaine et de la femme dont il s’est épris. Se peut-il alors que la gamine, Emmalene, qui se retrouve alors en bien mauvaise posture entre son ravisseur et les assaillants de son ravisseur, soit une descendante des principaux protagonistes de cette légende ?
Je retrouve ici ce qui faisait la force du Alex Taylor que j’ai découvert avec son premier roman, son écriture ciselée aux formules parfois très percutantes, ainsi qu’une fine connaissance de son territoire, le Kentucky, qui ne rend l’expérience de lecture que plus immersive et prenante. Si vous ajoutez à cela cette légende, qui donne un peu une dimension historique au récit, lui conférant ainsi un cachet particulier, vous pouvez vous faire une bonne idée des points forts du livre qui ne manqueront pas de faire mouche. Néanmoins, ces deux histoires, entre la légende et la contemporaine, sont un peu inégales dans leur traitement et la manière de les imbriquer manque un peu de subtilité pour pleinement convaincre.
Bien qu’un peu bancal, Gasping river est un roman noir, de country noir pour être précis, aux qualités évidentes et au parti pris original. Ce livre est clairement l’œuvre d’un écrivain désormais bel et bien confirmé, une voix reconnaissable et affirmée qui rejoint les rangs des incontournables du genre. Si je lui ai préféré son premier, je n’ai désormais que plus envie de lire son second. On attend bien évidemment la suite.
Cette petite ville de pêcheurs, ravagée par l’alcoolisme, est si loin au nord que toutes les routes vont vers le sud. Face à l’océan, une jeune femme esseulée s’imagine sirène. Elle espère le retour de son père disparu ; rêve d’ailleurs, et de l’objet de son désir dévorant – Jude, un vétéran de la guerre en Irak, fracassé et trop âgé pour elle, raisons pour lesquelles il refuse d’être plus que son ami. Cette relation, fusionnelle à défaut d’être charnelle, est autant un refuge qu’une source de frustration. Comment se réinventer au sein d’une famille au deuil impossible, désemparée et excentrique ? Comment partir de ce trou quand on a rien ?
Écrivaine américaine, Samantha Hunt s’est d’ores et déjà fait remarquer aux Etats-Unis. Dès son premier roman, Seul l’océan pour me sauver, publié en 2004 outre-atlantique, elle s’est fait un nom. Un premier roman qui aura même terminé dans les finalistes du prestigieux Women’s Prize for Fiction, anciennement Orange Prize for Fiction, récompense décernée au Royaume-Uni. Il aura fallu un certain temps, mais le roman en question arrive enfin chez nous, et ce grâce aux éditions Le Gospel.
Le résumé donne le ton, il y a quelque chose de pas bien joyeux dans cette ville du nord des Etats-Unis où évoluent les protagonistes du roman. Une poignées de personnages qui vivent au bord de l’océan, avec quelques traumas qui pèsent sur leur vie, et dessinent pour certains les contours de leur quotidien. Chacun, à sa façon, essaye de vivre avec le poids du passé. Le tout est d’arriver à ne pas se laisser submerger par les émotions et les sentiments, à garder le cap quand bien même les vagues se lèvent, parfois jusqu’aux impitoyables scélérates. Mais pour une jeune femme de 19 ans, sans horizon clair, cela peut être aussi intense que difficile.
D’une plume légère et poétique, Samantha Hunt nous immerge avec beaucoup de délicatesse dans une famille haute en couleurs. Le souffle de son écriture est tel que l’atmosphère brumeuse du livre nous enveloppe instantanément. Si notre protagoniste principale a du mal à trouver les mots pour exprimer les maux, ce n’est pas le cas de Samantha Hunt dont le langage est riche. Par une sorte de réalisme magique, ce sont les thèmes du deuil, de l’amour impossible et de la sexualité féminine qu’elle développe dans ce conte intemporel.
Seul l’océan pour me sauver est un roman tragique d’un bleu mélancolique. Il est aussi vaste et profond que l’océan lui-même. On est porté au gré des vents parfois tempétueux et on guette l’embellie ou le phare qui illuminera l’obscurité. Ce n’est pas de l’embrun que vous sentirez sur votre peau, mais bien des larmes.
Au tournant des saisons, dans une grande et sombre demeure au milieu de la forêt, une narratrice (peu fiable) nous raconte. Elle s’est installée ici, chez son frère récemment quitté par sa femme et ses enfants, afin de s’occuper de lui. Elle se consacre aux tâches ménagères, à la découpe du bois, lui lit le journal, le lave même, l’habille. Elle ne parle pas la langue de ce pays reculé du nord, où vivaient cependant leurs ancêtres persécutés. Peu à peu, d’étranges évènements se produisent autour d’elle : une hystérie bovine conduit à l’extermination du cheptel local, une brebis sur le point de mettre bas est prise dans une clôture, une chienne tombe mystérieusement enceinte, une épidémie de pomme de terre se propage… Les villageois paraissent accuser la narratrice, incapable de se défendre. Quand son frère revient de voyage, lui-même semble atteint par un mal étrange…
Écrivaine d’origine québécoise mais vivant désormais en Ecosse où elle enseigne la littérature et la création littéraire, Sarah Bernstein est l’autrice de deux romans et d’un recueil de poème. Son premier à arriver chez nous, grâce aux Editions du Sous-Sol, est son deuxième, Obéissantes et Assassines qui fut finaliste du prix Booker et lauréat du prix Giller. Une nouvelle et curieuse voix.
C’est petit à petit que notre étrange narratrice plante le décor d’une étrange histoire. Elle nous raconte le quotidien de sa nouvelle vie, là-bas, dans le nord, chez son frère. Un quotidien qui n’a rien de très excitant mais qui, progressivement, se voit ponctué de moments bizarres et qui, rapportés par la narratrice, n’en deviennent que plus déconcertants. C’est aussi la relation entre elle et son frère que l’on découvre et que l’on voit se développer de façon très troublante.
Le texte est ramassé mais excellemment traduit par Catherine Leroux. Très descriptif et jamais très loin de l’exercice de style. Par sa plume, Sarah Bernstein installe une atmosphère, qui nous gagne autant qu’elle nous perd, ainsi qu’une inquiétude persistante. On en vient à se méfier. Mais de qui ? Ou de quoi ? Il y a une maîtrise formelle évidente. Mais rien, absolument rien, n’est clair. Le monologue de la narratrice est entêtant et perturbant, au point d’en devenir, presque, hypnotisant. On s’égare dans le fil de ses pensées. On se sent happé dans une spirale assez infernale. Mais où va l’histoire ? Où va ce texte ? Le doute est constant. Les questions soulevées sont nombreuses. Les réponses ne sont jamais vraiment apportées.
Il est difficile d’avoir un avis clair et précis sur Obéissantes et Assassines de Sarah Bernstein. On a là un roman sans genre affirmé et avec une intrigue pas très évidente à saisir. On est dans l’attente d’un climax ou d’une conclusion explicite qui n’arrive pas. Un livre qui peut séduire par son écriture et tout ce qu’il a de mystérieux, mais qui peut tout aussi bien dérouter le lecteur et le laisser confus face à ses nombreuses interrogations. Préparez-vous à une découverte surprenante ou à un sévère mal de crane, au choix !
Marie et Rachel sont inséparables. La première prend soin de la seconde. Elles habitent sur une vedette hollandaise amarrée le long d’un canal à Liège. Leur quotidien est fait d’arnaques, de galères, de jeux et de folie.
C’est avec L’apparence du vivant, paru aux éditions Inculte en 2022, que l’on avait découvert la plume de l’autrice belge Charlotte Bourlard. Roman singulier qui remportera, à juste titre, le prix Sade. Son univers noir, étrange et pour le moins « malaisant », m’avait d’emblée séduit. Ma curiosité vivement piquée, j’en suis venu à réaliser un entretien fleuve. Ce livre plein de promesses m’a naturellement fait guetter la publication d’un deuxième. Nous y voilà. Mais changement de crèmerie. C’est désormais chez Au Diable Vauvert que ça se passe et le petit deuxième s’appelle A trois, on saute. Alors, aussi bon que le premier ?
Retour à Liège, qui servait déjà de décor à L’apparence du vivant. Cette fois-ci en compagnie d’un duo de femmes, parfois attachantes, parfois détestables, mais surtout cintrées et pernicieuses. Sur leur bateau, leur foyer, c’est depuis toujours qu’elles naviguent dans la marge. Mais c’est à pied ou en train qu’elles déambulent, allant gaiement et dangereusement de forfait en forfait, de folie en folie, de victime en victime. Une paire de paumées sans gêne, reines de la manipulation, qui rivalisent d’imagination pour commettre leurs crimes et magouilles en tout genre. Derrière cette vie, en toile de fond, un passif familial sombre. Si on ne sait jamais précisément où l’on va, dans cette histoire, on présume néanmoins que nos deux protagonistes vont bien finir par payer les conséquences de leur équipée sauvage. Mais quand ? Le rythme va crescendo et le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière et fatidique page.
Si le ton est parfois drôle et décalé, les situations rocambolesque, la vilénie des actes et l’atmosphère glauque bien pesante ont de quoi vous faire passer l’envie de rire. C’est avec plaisir que l’on retrouve la plume simple et percutante de Charlotte Bourlard qui ne craint jamais d’être cru, frontale et perturbante. Elle ne prend pas de pincettes, c’est certain. Avec A trois, on saute, elle continue d’explorer les bas-fonds de la société sans jamais porter de jugement sur les marginaux qui peuplent son univers. Il lui arrive même de leur donner une part de lumière dans la noirceur qui est la leur.
Le décapant nouveau roman de Charlotte Bourlard est du noir dans sa plus belle laideur. Une plongée en apnée dans la misère sociale aux côtés de personnages sur la brèche. La confirmation d’une voix atypique au charme crasse.
Bien connu comme tête pensante du projet musical The Mountain Goats formé en 1991 et avec lequel il officie en solo ou entouré de musiciens, incontournable groupe de la scène indie folk qui s’est d’abord fait connaître par nombre d’enregistrements très lo-fi avant de prendre le chemin des studios, l’américain John Darnielle a largement plus d’une corde à son arc et il n’a pas fini de nous surprendre. C’est en 2008 qu’il publie son premier livre Black Sabbath: Master of Reality, pour revenir ensuite en 2014 avec Le loup dans le camion blanc (en 2015, en France, chez Calmann-Levy) et en 2017 avec Universal harvester. Il publie en 2022 La Maison du diable, qui arrivera chez nous en 2024 grâce à la maison d’édition Le Gospel, un ambitieux et fascinant roman qui a tout pour devenir culte. C’est à cette occasion que John Darnielle a accepté de répondre à mes questions, pour un résultat passionnant, à l’image de son dernier livre.
J’ai lu que l’idée du roman a émergé quand vous avez entendu parler de la « la doctrine du château ». Est-ce que vous pouvez nous expliquer ce qu’est la « la doctrine du château » et en quoi elle a influencé votre livre ?
Oui – la « doctrine du château » est une loi très ancienne, comme le dit Gage dans le livre ; la plupart des pays n’en ont plus l’utilité. Elle trouve son origine dans l’idée que toute personne s’introduisant dans un château peut s’attendre à être tuée par le roi ou par les gardes du roi – et nous savons que c’est vrai pour les rois, n’est-ce pas, c’est leur château, ils font ce qu’ils veulent. La « doctrine du château » stipule que dans votre propre maison, vous êtes le roi – votre maison est votre château, et dès que quelqu’un met le pied dans ses murs, vous pouvez agir pour défendre le château comme vous l’entendez. Comme je l’ai dit, il s’agit d’une ancienne et obscure loi. Mais aux États-Unis, elle a été utilisée récemment par le dangereux et insensé lobby des armes à feu : les personnes qui veulent tirer sur quiconque entre sur leur pelouse ont invoqué la doctrine du château pour se défendre. Soyons clairs : il s’agit d’un monstrueux abus d’une loi obsolète. Chaque fois que vous en entendez parler, c’est parce qu’une terrible personne a tiré sur quelqu’un qui frappait à sa porte pour demander de l’aide. Mais j’ai également pensé aux personnes qui squattent une propriété abandonnée – ne pourraient-elles pas également invoquer la doctrine du château s’ils attaquaient, par exemple, la police ou toute personne essayant d’usurper leur domaine ? C’est ainsi que j’ai pensé aux personnages de Monster XXX comme à des chevaliers gardant leur château.
Comment est venue l’idée du magasin porno ? Cette maison aurait pu être tout et n’importe quoi d’autre qu’un magasin porno.
C’est la réponse la plus élémentaire, mais le magasin a été inspiré par deux bâtiments situés à Durham, en Caroline du Nord, où j’habite. Le premier était un magasin de pornographie qui n’a fonctionné que pendant une très courte période, sur une petite parcelle de terrain près d’une ancienne usine de bonneterie (voir photo ci-dessous). Le bureau où j’ai commencé à écrire le livre se trouvait dans l’ancienne usine ; lorsque j’y suis arrivé, le magasin de pornographie avait disparu depuis longtemps, tout comme le bâtiment qui l’avait abrité – tout l’ensemble de bâtiments a été rasé, il n’y a plus que de l’herbe aujourd’hui. J’ai pensé à la quasi-invisibilité de cet endroit – quelqu’un l’a ouvert une fois, quelqu’un y a travaillé, et ainsi de suite – une vie invisible. Puis, juste en bas de ma rue, il y a un bâtiment qui est resté vide depuis que j’habite ici, c’est-à-dire depuis 27 ans. Il s’appelait autrefois « Durham News and Video » – c’était un kiosque à journaux, puis il a vendu de la pornographie, mais tout cela, c’était avant que je n’arrive ici. C’est un beau bâtiment ancien dont l’entrée est surplombée d’une enseigne aujourd’hui vide. Lui aussi a eu une certaine vie, mais cette vie n’est pas enregistrée. Ces bâtiments de ma ville m’ont donc fait réfléchir à la vie intérieure des lieux, des bâtiments.
Le livre est vendu comme un livre d’horreur alors qu’il n’en est pas un, ou alors pas du tout au sens premier du terme. J’ai pu lire que ça a perturbé quelques lecteurs. Est-ce une volonté de prendre le lecteur par surprise ? Si oui, pourquoi ?
Je ne suis pas d’accord sur ce point : quel est le sens originel du mot ? Le Dracula de Stoker ? Le Frankenstein de Wollstonecraft-Shelley ? Il ne s’agit pas non plus d’horreur au sens où nous l’entendons aujourd’hui – il s’agit simplement de fiction, mais avec des éléments horrifiques. La Maison du diable a été nominé pour un Edgar, qui récompense les romans policiers ici, et j’ai aimé cela, parce que je pense que c’est le genre avec lequel il partage plus d’espace que l’horreur. Mais je n’ai pas non plus conçu le marketing moi-même, ce n’est pas vraiment mon côté des choses – je dis « oui » ou « non » à la couverture dans la plupart des cas.
Avec ses différentes parties (le livre a un découpage particulier en sept parties), ses différents narrateurs et points de vue, le livre est dense. Comment l’avez-vous construit ? Aviez-vous un plan clair dès le début ?
Le seul plan que j’avais dès le départ était que je voulais qu’il y ait sept parties, de manière à ce que ce soit un miroir construit par personne – de sorte que les parties I et VII soient à la première personne, les parties II et VI à la deuxième personne, les parties III et V à la troisième personne, et que la partie centrale soit quelque chose d’en quelque sorte à part. Cette structure précédait même l’intrigue ou l’idée – l’architecture du livre était son motif initial. Après cela, j’ai commencé à écrire ; c’est comme improviser en musique ; je tape juste un peu, dans la peau du personnage ici puisque j’ai commencé à la première personne, et je vois où cela mène, et au fur et à mesure que j’écris dans la peau du personnage, des idées émergent. J’ai eu l’idée d’un auteur de true crime dont l’argument de vente était qu’il s’installait dans les propriétés où les crimes avaient eu lieu, puis j’ai réfléchi à la manière dont fonctionne le true crime, à ce que c’est… et j’ai alors écrit beaucoup, beaucoup de choses. Plusieurs intrigues ont été effacées et repensées, sur quelques centaines de pages – à un moment donné, il y avait une intrigue policière dans la partie V, toute une enquête sur les crimes. Mais comme j’avais l’architecture du livre, c’était un plaisir de continuer à reconstruire jusqu’à ce que j’obtienne la forme qui me plaisait.
Dans votre livre, il y a cette improbable connexion avec la légende arthurienne. Comment est-ce arrivé là ?
À cause de la doctrine des châteaux, j’ai commencé à m’interroger sur les châteaux, sur leur origine (la réponse est « France » ; les gens avaient l’habitude de se disputer à ce sujet, mais les archives historiques sont assez claires sur le fait que le château anglais est une importation normande) et sur l’idée que nous nous en faisons – et sur Le Roman du roi Arthur et de ses chevaliers de la Table ronde de Thomas Malory, sur le fait que le monde qu’il décrit n’est pas du tout historiquement possible – c’est un mythe. Mais quand nous pensons au roi Arthur dans son château, nous voyons quelque chose que nous imaginons comme analogue à quelque chose de réel ; mais s’il y a eu quelqu’un sur qui Arthur a été modelé, il n’a pas pu avoir de château, parce que, encore une fois, il n’y a pas eu de châteaux en Angleterre jusqu’à l’invasion normande. J’ai donc réfléchi au fait que le château est une idée et que les personnes qui s’y trouvent sont également des idées – des visions, des rêves.
Gage Chandler, personnage principal du livre, est un écrivain de « true crime ». Pourquoi le choix du « true crime » ? En lisant votre livre, on peut croire que vous avez plus d’arguments contre que pour ce genre littéraire. Mais peut-être est-ce juste une fausse impression.
Je pense qu’il s’agit d’un genre intrinsèquement racoleur, je ne crois pas qu’il y ait de moyen de contourner cela. Un écrivain trouve une histoire dans laquelle des gens ont souffert et la raconte pour écrire un livre – il est extrêmement rare qu’un livre de true crime fasse plus que divertir, mais ce divertissement naît d’une terrible souffrance humaine. Pour moi, le true crime était la meilleure chose à faire pour cette histoire parce que le livre traite, en fin de compte, du fossé entre les mythes et les histoires et les expériences humaines sur lesquelles ces mythes et ces histoires sont fondés. Il aurait également pu être historien, ce qui aurait également fonctionné – mais les auteurs de true crime sont si explicitement des conteurs d’histoires que c’est ce qui semble le mieux convenir à cette histoire.
En lisant La Maison du diable, j’ai immédiatement pensé à l’affaire des West Memphis Tree qui fut très médiatisée. Est-ce que l’affaire des West Memphis Tree fut une inspiration ?
Je ne pense pas avoir beaucoup pensé à cette affaire, mais je la connais – j’ai vu le documentaire il y a des années, bien sûr.
Dans le livre, on comprend bien que la période de l’adolescence est centrale et cruciale dans la vie d’un être humain. Elle peut nous construire, nous abimer ou purement et simplement nous détruire. Puisque l’adolescence à le pouvoir de déterminer ce que l’on devient, d’une certaine façon, on demeure tous, à des degrés divers, piégés dans cette période de notre vie. Est-ce que l’on peut dire que l’adolescence est l’encre avec laquelle nous écrivons notre vie d’adulte ?
Je trouve cette question très intéressante – en général et dans ma propre vie – bien qu’il faille se rappeler que les « adolescents » de La Maison du diable ne sont pas vraiment des adolescents ; il s’agit là aussi d’un mythe. J’ai aujourd’hui 57 ans et si je pense que je discute pas mal avec mon moi adolescent, je pense aussi que mon moi adolescent était une sorte d’idiot. Mais les expériences que nous vivons lorsque nous sommes jeunes nous marquent, et nous fondons nos décisions futures sur les leçons que nous avons tirées des expériences que nous avons vécues au cours de ces années. Nos “nous” jeunes sont toujours sur la banquette arrière, essayant de nous donner des indications. Je ne pense pas que ces indications soient toujours bonnes, devrais-je dire. Mais nous les entendons quand même.
Je ne sais pas si vous êtes un amateur de Stephen King, mais la première référence à laquelle j’ai pensé en lisant votre roman, c’est Stephen King. Pas nécessairement dans l’écriture ou dans l’histoire, plus dans cette atmosphère, très pré-internet. Ce truc d’une époque que l’on apprécie instantanément retrouver, dans un livre ou dans un film de Stephen King, qu’il soit d’ailleurs bon ou mauvais. Est-ce que l’on peut effectivement voir ici un lien avec Stephen King ?
Et bien, comment un écrivain pourrait-il dire « non » à une telle comparaison – c’est un maître – je ne peux pas prétendre être à son niveau, mais je pense que lui et moi essayons de situer nos livres dans un monde reconnaissable. Mes personnages ont un travail, ils paient un loyer, etc. Ils ont des préoccupations humaines normales, comme les siens. Même lorsqu’il s’agit de quelque chose de très surnaturel comme Salem, la ville semble réelle, les gens se parlent avec des voix reconnaissables. C’est une sorte d’éthique commune entre King et moi, je pense. Je pense qu’il est sous-estimé par la critique parce qu’il est populaire, mais c’est un très bon romancier.
Il y a beaucoup de strates de lecture possibles dans ce livre. On peut y comprendre beaucoup de choses, à tort ou à raison. Quelle est la principale chose que vous avez voulu exprimer avec ce livre ?
Comme je l’ai déjà dit, je n’écris pas avec un programme en tête – j’écris pour savoir ce que je pense. Toutefois, à la fin du livre, je pense que ce que j’avais surtout à dire, c’est qu’un artiste doit être conscient de l’humanité – cela peut paraître très gonflé et arrogant de dire cela, je n’aime pas me considérer comme essayant de dire ce que les gens doivent ou ne doivent pas faire. Mais si le livre a un message, c’est que lorsque nous racontons des histoires sur des personnes, nous devons nous rappeler que nous parlons de personnes qui ont une vie, qui travaillent et souffrent comme nous. Les gens ne sont pas des « personnages », ce sont des personnes.
Il est question ici du devoir moral de l’écrivain, que ce soit vis-à-vis de ses protagonistes ou de son lectorat, notamment dans le « true crime ». Face à ce devoir, où vous situez-vous en tant qu’écrivain ?
Je considère que mon premier devoir est de divertir – je pense que c’est une vocation, je pense que les livres doivent être un plaisir à lire. Mais mon propre devoir moral en tant qu’écrivain est, comme je l’ai dit, de raconter des histoires dans lesquelles les gens sont vus tels qu’ils sont, c’est-à-dire comme des personnes qui souvent ne comprennent pas leurs propres motivations, comme des personnes qui commettent de grosses erreurs ayant un coût humain réel, comme des personnes qui finissent par comprendre le poids de leurs choix. Si cela a un poids moral, alors peut-être qu’un lecteur pourra trouver une perspective sur ses propres choix – mais ma première mission est toujours de divertir, de créer un monde reconnaissable dans lequel le lecteur aimera passer son temps.
C’est une lecture qui se mérite. Le livre n’est pas des plus évidents à lire. Il demande au lecteur d’être pleinement investi dans sa lecture. Est-ce une volonté de votre part, quitte à en perdre quelques-uns en chemin, plutôt que d’en faire simplement un spectateur passif ? Oui – quand je dis que je veux divertir, j’ai en quelque sorte un public qui s’auto limite – parce que j’aime travailler quand je lis. Connaissez-vous Zone de Mathias Énard ? C’est un livre raconté en une seule phrase (à l’exception d’un chapitre, qui est tiré d’un livre que le narrateur est en train de lire), et qui traverse toute l’histoire de l’humanité – c’est une lecture très difficile ; et un plaisir immense, une fois que vous y êtes entré, c’est singulier. Je retire davantage d’un livre si je dois m’y investir davantage, et j’écris des livres en gardant ce genre de dynamique à l’esprit.
Ce livre est tellement singulier et personnel que je ne peux m’empêcher de poser cette question qu’il m’arrive de poser à d’autres, quelle est la part de John Darnielle dans ce livre ?
Question difficile – « en partie », je suppose ? – c’est à Jana et à Diana Crane que je m’identifie le plus fortement. Lorsque Jana met Gage en accusation dans la dernière partie de la sixième partie, je ressens sa douleur et je m’y identifie. Mais c’est peut-être simplement parce que nous sommes tous les deux parents. Bien sûr, la dernière partie est racontée par John Darnielle, qui prétend rendre visite à son vieil ami Gage. Je pense que ce qui est le plus personnel dans ce livre, c’est le sens du lieu – j’ai situé le livre dans des endroits où j’ai vécu quand j’étais enfant. Je trouve que lorsque j’écris sur ces lieux, un sentiment personnel se dégage de l’histoire.
Tout le monde dans ce livre se raconte des histoires. Entre les adolescents à l’imagination débordante qui créent leurs propres histoires, les gens qui se créent leur propre histoire basée sur des ouï-dire, l’écrivain qui écrit sa propre version d’une histoire, le besoin et l’appétit pour les histoires semble sans fin, qu’elles soient vraies ou fausses. Si en tant qu’écrivain on se met vraiment à réfléchir à cela, notamment au fait que la vérité importe au final peu tant que l’histoire est bonne et bien racontée, et qu’en plus la fiction a le pouvoir de façonner la réalité, comment écrire et rester sain d’esprit ?
Une autre excellente question. Je pense que lorsque nous écrivons, nous comprenons que nous projetons une narration sur chaque aspect de notre réalité – la célèbre phrase de Joan Didion, bien sûr, « nous nous racontons des histoires pour vivre » – il existe de nombreuses écoles de philosophie et de pratiques spirituelles qui cherchent à remettre en question ce besoin, à trouver un maintenant qui se situe en dehors, au-dessus ou au-delà de notre désir d’un début, d’un milieu et d’une fin. En fait, le début et la fin sont tous deux une fiction, une construction, n’est-ce pas ? Il y a toujours quelque chose d’autre avant et quelque chose d’autre après, le « début » et la « fin » sont soit arbitraires, soit au moins provisoires. Mais l’écriture fait le contraire de nous rendre fous – elle nous permet de continuer à poser ces repères que sont le début, le milieu et la fin, et d’attribuer un sens aux choses qui s’y trouvent. En ce sens, je pense que l’écriture est plus ou moins une reproduction du processus visant à devenir une personne à part entière, c’est une façon de naviguer dans une compréhension de soi.
Quel est pour vous le secret d’une bonne histoire ?
Je pense qu’une bonne histoire a besoin d’un lieu où elle se déroule – d’une certaine manière, je pense que les détails du lieu sont à l’origine des personnages et des événements. Mais ce n’est que ma préférence – l’un des miracles de la narration est qu’il y a tellement de façons de le faire que dès que je dis « une histoire a besoin d’un lieu », je me demande s’il y a des livres où aucun sens du lieu n’est prioritaire – mais en même temps, je pense que le lieu est primordial, c’est vrai. Les gens résident quelque part, ils partent et reviennent ou partent et ne reviennent pas, ils gravitent autour des lieux, ils s’en approchent ou les évitent. En tout cas, pour moi, une fois que j’ai vu « la pièce où cela s’est passé », pour reprendre l’expression d’Hamilton, l’histoire émerge de là.
Si vous étiez un auteur de « true crime », est-ce qu’il y aurait quand même un crime qui vous obsède peut-être assez pour vouloir écrire dessus ?
En général, je ne supporte pas de lire les détails des types de crimes qui inspirent les livres de true crime – lorsque j’étais un jeune gothique, je dévorais tous ces détails, bien sûr, et à un moment donné, j’ai changé en tant que personne. La plupart des crimes authentiques concernent le meurtre, n’est-ce pas ? Pas la fraude, qui m’intéresse vraiment, le mal causé par des personnes prédatrices qui escroquent d’autres personnes (comme dans les systèmes pyramidaux). Cela dit, lorsque j’étais enfant, j’étais très curieux au sujet de Jack l’Éventreur, parce qu’il n’a jamais été arrêté et parce qu’il existe de nombreuses théories à son sujet. Je pense que dans le monde des « histoires de criminels », il y a un moment que j’explorerais longuement si j’y pensais, et c’est le suicide de Slobodan Praljak à La Haye – c’était un criminel de guerre, il a bu du cyanure sur le banc des accusés lorsque sa sentence a été confirmée. Il me semble monstrueux d’écrire la biographie d’un criminel de guerre plutôt que celle de ses victimes, mais ce moment – un vieil homme qui boit du cyanure lorsqu’on lui demande de rendre compte de ses crimes, des crimes d’un poids historique immense – il y a quelque chose de profond là-dedans.
Est-ce qu’il y a un livre de true crime qui vous a marqué ? Pour ma part, le dernier en date qui m’a marqué, c’est American Predator de Maureen Callahan. C’est fascinant de savoir ainsi écrire sur quelque chose de bien réel mais à la manière d’un roman complètement captivant.
Oui, Monkey on a Stick de Lindsey Gruson et John Hubner, qui raconte comment les Hare Krishna ont traversé une période d’activités criminelles après la mort de leur fondateur, Prahbhupada. J’ai toujours été fasciné par les cultes – et j’ai d’ailleurs traversé une période de ma vie où j’étais membre d’ISKCON (Association internationale pour la conscience de Krishna), l’organisation de Prabhupada – je psalmodiais avec des perles, j’offrais ma cuisine aux divinités avant de la manger. Mais j’ai lu Monkey avant tout cela, et je pense que c’est en partie grâce à cela que j’ai compris le fossé qui existe entre une histoire sur quelque chose et sa réalité plus vaste dans le monde.
Est-ce que votre travail au sein de The Mountain Goats a influencé d’une manière ou d’une autre votre travail en tant qu’écrivain ?
Je ne sais pas vraiment – l’écriture de chansons est très différente de l’écriture de romans. Je pense cependant qu’il est bon de savoir comment fonctionne la musique pour écrire des romans – les notions de rythme, de crescendo et de structure, de ton, de forme et d’accent. L’écriture est intrinsèquement musicale, et je pense que la gamme d’effets dont je dispose en tant qu’écrivain doit quelque chose au fait que j’écris aussi de la musique.
En tant que musicien, vous avez pu jouer avec Jandek. Quand on parle de la création d’un mythe, de légendes urbaines, dans la musique, il est difficile de ne pas penser à Jandek qui a une sacrée aura et qui fut longtemps un grand mystère. Comment vous êtes-vous retrouvé à jouer avec Jandek et comment était-ce ?
J’avais écrit quelque chose sur lui – ou je l’avais mentionné sur scène – et la personne qui organisait le concert m’a contacté pour me demander si j’étais intéressé. Le jour du concert, nous avons eu une sorte de balance qui a duré environ une heure, au cours de laquelle il a sorti les paroles des morceaux que nous allions jouer et a décrit le type d’effet qu’il souhaitait obtenir. Mais c’était entièrement improvisé – il avait amené un batteur qui commençait à jouer quelque chose, Jandek jouait, et Anne Gomez et moi-même improvisions nos parties. Je jouais sur un Nord, qui n’est pas un clavier que j’aime vraiment, et d’un moment à l’autre, cela pouvait sembler incroyable ou inutile – j’aime la musique improvisée mais je ne peux pas vraiment être considéré comme un improvisateur, donc c’était un terrain inexploré pour moi. Il y a eu des moments de réelle transcendance, et je pense que c’est ce qu’il recherche – c’était un effort commun pour créer quelque chose de nouveau – c’est ça la magie.
Avez-vous un nouveau livre en cours ?
Oui, je travaille toujours sur quelque chose. Mais je ne parle pas de la substance de ce que j’écris pendant que je l’écris. L’écriture requiert de l’intimité, lorsque les gens bloguent en direct leurs romans, cela me semble tellement… agressif, l’écriture a besoin d’être seule pour trouver sa voix.
Est-ce qu’il y a des écrivains français que vous appréciez ?
Oh oui – pas mal – Énard que j’ai mentionné plus tôt ; j’ai lu presque tout ce qui est disponible en anglais de Volodine et de ses divers hétéronymes (Manula Draeger, Lutz Bassman), je pense qu’il est complètement incroyable, je suis censé écrire un long article sur lui – c’est une honte qu’il ne soit pas plus connu dans le monde anglophone, j’estime vraiment son œuvre comme faisant partie de ce qui existe de mieux; Je viens de lire deux livres de Marie Ndiaye après en avoir lu un l’année dernière, elle est remarquable ; j’ai deux livres de Pierre Michon sur ma liste « à lire en 2025 », on m’a dit qu’il était génial ; j’ai lu un livre de Nathalie Leger l’année dernière et j’espère en lire d’autres. La littérature traduite est ma plus grande passion en tant que lecteur, au moins la moitié de ce que je lis est traduit – du français, du turc (Sevgi Soysal – je parraine une traduction de son œuvre pour Archipelago), de l’arabe, de partout dans le monde.
Au vu des résultats des dernières présidentielles, comment percevez-vous ce qui vous attend dans les années à venir aux Etats-Unis ?
C’est terrible. Il s’agit d’une marée montante de fascisme, ne vous y trompez pas. Nous n’avons pas de gauche organisée ni de sens collectif de l’histoire. Je suis d’avis que les États-Unis devraient être isolés par la communauté internationale, mais c’est bien sûr une attente irréaliste. Je n’ai pas de solutions. Mon pays se comporte mal, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et son peuple ne s’y est pas opposé. C’est une honte.
Avez-vous lu ou écouté quoi que ce soit récemment que vous jugez légitime de nous recommander ?
Je suis vorace, je lis et j’écoute tout le temps – les écrivains français susmentionnés, Volodine Ndiaye et Énard, semblent être les personnes à lire – en ce moment, je lis Strange and Perfect Account from the Permafrost de Donald Niedekker, c’est traduit du néerlandais et c’est vraiment merveilleux – j’ai ce conflit, en ce sens que je pense que les Américains qui romancent l’Europe sont fatigants, mais en même temps, la littérature européenne se fixe des objectifs tellement plus élevés que la littérature américaine à l’heure actuelle. Un livre européen peut transcender les genres, brouiller les frontières entre la fiction et la non-fiction, être à la fois ludique et sérieux… Les livres américains semblent commencer par un plan marketing, comme si la personnalité publique de l’auteur était plus importante que le texte. Je suis très attaché au texte, vous savez ? Je pense que c’est la raison pour laquelle Volodine est mon personnage numéro un en ce moment : il n’y a pas d’Antoine Volodine ! C’est juste un personnage dans la fiction plus large d’« Antoine Volodine » – c’est merveilleux !
Entretien réalisé par mail, entre décembre 2024 et février 2025. Merci à Adrien Durand, pour son travail avec les éditions Le Gospel et pour avoir permis à cet entretien d’avoir lieu.
Lorsque Nealon rentre chez lui après plusieurs mois d’absence, sa maison est vide et son téléphone se met à sonner. L’homme au bout du fil prétend le connaître, il aimerait le rencontrer en personne. Au moment où Nealon s’apprête à mettre fin à cette discussion, le mystérieux interlocuteur lui fait comprendre qu’il est en train de l’observer. Qu’il devrait éviter de rester ainsi dans le noir. Qu’il sait tout de lui.
Nealon replonge dans les souvenirs d’une vie déjà lointaine : sa femme Olwyn, leur fils Cuan, la routine d’un foyer qui a volé en éclats le jour de son arrestation. L’homme continue d’appeler et affirme être au courant des motifs de son incarcération et surtout du lieu où se trouve actuellement sa famille. Nealon cède et accepte de le voir mais, alors qu’il part en voiture vers leur rendez-vous, un flash à la radio annonce une attaque terroriste imminente sur le sol irlandais. Une coïncidence ?
Remarqué avec D’os et de lumière publié en 2019 chez Grasset, l’écrivain irlandais Mike McCormack revient avec un nouveau roman, La nuée des âmes, chez Grasset toujours. Si le résumé vous paraît un poil mystérieux, sachez qu’il n’est pas trompeur, puisque le mystère est ici de toutes les pages.
C’est d’une écriture limpide et poétique que Mike McCormack déploie cette bien curieuse histoire. Très rapidement gagné par le doute, on se pose toutes sortes de questions au sujet de Nealon, le principal protagoniste de ce roman. On se met forcément à spéculer sur son passé, ses intentions, et ce d’autant plus lorsque surgissent ces coups de téléphones qui entretiennent une atmosphère brumeuse. Petit à petit, on perçoit une sorte de menace qui s’installe. Une menace qui ne dit pas son nom. Rien n’est clair et on présume que les zones d’ombre finiront par s’éclaircir. Mais il n’en est rien, ou pas vraiment.
Autant Nealon, que le lecteur, se retrouvent ici dans une quête de sens. La narration non linéaire, couplée à un propos souvent métaphysique et quelque peu cryptique, font que le propos en lui-même n’est pas évident à saisir. Mais le suspens qui découle de ce puzzle, dont on espère rassembler toutes les pièces, suffit à nous intriguer et nous garder en haleine.
La nuée des âmes est un roman noir atypique. L’expérience littéraire proposée par Mike McCormack peut autant déboussoler, que surprendre positivement. Une lecture qui se veut aussi originale, que déroutante.
Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d’un homme et la disparition d’une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d’aller à la rencontre de la disparue. Pour s’aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l’aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Martin Baldysz, écrivain auteur d’une belle quantité de livres publiés chez lui, en Norvège, arrive pour la première fois en France avec Cairns, un court roman qui tient plus de la nouvelle. C’est sorti chez Paulsen, dans leur belle collection La Grande Ourse.
Les ouvrages publiés par Paulsen, via leur collection La Grande Ourse, ont cette particularité d’avoir des couvertures très soignées et dont le charme invite toujours à la lecture. Si c’est pour cette raison que vous vous saisissez de Cairns chez votre libraire, vous pourriez bien être surpris.
Le bref récit de Martin Baldysz (112 pages) nous envoute rapidement, notamment par ses paysages fascinants et son atmosphère énigmatique. La quête de nos deux protagonistes ne tardant pas à démarrer, sans plus de contexte que cela, sans savoir où nous nous situons précisément ni à quelle époque, nous voilà embarqués dans une ascension aux contours troubles. Petit à petit, à mesure qu’ils avancent, notre montagnard et notre pasteur se révèlent. Pour autant, un constant mystère demeure. Alors que le montagnard découvre une bouteille dont il s’abreuve goulument, en multipliant les stratagèmes pour que le pasteur ne s’en rende pas compte – bouteille qui jamais ne se vide – il est en proie à des visions durant lesquelles lui apparaît Kirsten, l’objet de leur quête. Il mentionne même avoir aperçu, plus jeune, ce qu’il pense être une huldra, un être surnaturel que l’on retrouve dans le folklore norvégien. Ainsi, nos deux êtres solitaires avancent, s’enfonçant plus avant dans un épais brouillard où les repères s’effacent. Perdus, ils tentent de se diriger à l’aide de cairns apparus dans les visions du montagnard. Une tension croissante s’installe et une ambiance presque mystique nous laisse imaginer que, peut-être, nous arrivons aux portes d’un autre monde.
C’est d’une écriture sobre et précise que Martin Baldysz nous conte cette étrange histoire. Il ne privilégie aucun genre littéraire mais touche un peu à l’un ou à l’autre. Il nous amène à nous poser des questions mais sans jamais vraiment y répondre. Il nous laisse supposer que son texte va aboutir à un dénouement qui apportera la lumière sur toutes ces zones d’ombre. Mais non, le floue demeure et le mystère avec.
D’une beauté noire, Cairns séduira les uns et frustrera les autres. Un roman singulier et pour le moins intriguant, qui donne envie d’en découvrir d’autres de son auteur. Et n’oubliez pas, comme le préconisent les Grecs, qu’il vaut mieux éviter de manger lorsque vous êtes dans les Enfers…
Taggard, Arkansas. Chômage et récession frappent durement cette petite ville des monts Ozarks. C’est là que vit Jeremiah Fitzjurls, un vétéran du Vietnam, en compagnie de sa petite-fille, Joanna, qu’il élève seul au milieu de sa casse automobile. Pour protéger celle-ci d’un monde extérieur de plus en plus hostile, Jeremiah lui a transmis tout son savoir, en particulier sur le maniement des armes et l’autodéfense. Mais aucune ressource n’est suffisante quand les Ledford, une famille de suprémacistes blancs de la région, dealers de meth, décident de s’en prendre à la jeune fille. Jeremiah comprend alors que plus rien n’arrêtera la violence, sinon peut-être la violence.
Plébiscité par David Joy et S. A. Cosby, Eli Cranor arrive dans le paysage littéraire français avec d’ores et déjà une belle reconnaissance de ses pairs. Chiens des Ozarks, son premier roman publié en France mais le deuxième aux Etats-Unis (et un troisième vient de sortir), est annoncé comme la nouvelle grande voix du country noir ou rural noir. Tout comme pour David Joy et S. A. Cosby, c’est du côté chez Sonatine que ça se passe.
Ah, les Ozarks. Souvenez-vous la série Netflix, Ozark, qui nous plongeait dans ce coin des Etats-Unis, mais n’était pas exactement une invitation à s’y installer. Ce livre d’Eli Cranor n’est pas des plus engageants non plus. On a vite fait de se dire que l’herbe est certainement plus verte ailleurs et qu’y vivre n’est peut-être pas pour tout le monde. Les citadins s’en trouveront peut-être confortés dans leurs choix de vie.
Le résumé annonce bien la couleur. Chiens des Ozarks est une brutale plongée dans l’Amérique rurale et Eli Cranor ne prend pas de pincettes pour narrer son histoire. Il mélange tous les ingrédients qui forcément détonnent : Ku Klux Klan, misère sociale, violence, méthamphétamine, stress post-traumatique, trafique d’êtres humains, romance, prostitution et inceste. Autant dire, si vous ne l’aviez pas encore compris, qu’il n’est pas question ici du feel good book de l’année. Tous ces ingrédients mélangés donnent un mélodrame familiale qui fait couler autant de larmes que de sang.
Eli Cranor ne bouscule pas les codes du roman noir rural à l’américaine mais s’en arroge avec une certaine efficacité. Il n’esquive pas non plus quelques poncifs. Point de dépaysement ni de révolution du genre, néanmoins la recette est tout à fait maîtrisée. Inspiré par un double homicide qui a véritablement eu lieu dans sa ville natale, il fait tout de même le choix de la fiction pour tenter de nous raconter, à sa manière, une certaine réalité et ses conséquences au travers d’une galerie de personnages bien abimés. C’est peu de dire que ça n’est pas exactement l’espoir qui habite ces pages et les êtres qui les peuplent.
Chiens des Ozarks est un roman noir bien rude, à l’écriture fluide et efficace. Il coche toutes les cases pour satisfaire les amateurs du genre. Son auteur, Eli Cranor, va probablement devenir un nom qui vous sera rapidement familier s’il continue sur cette voie.
Un penthouse tout en haut d’un gratte-ciel de Manhattan. S’y tiennent d’étranges festivités mais à quoi, ou à qui, tous ces convives piochés au hasard d’une Amérique aussi arrogante que ridicule, livrée à ses caprices et désirs les plus débridés, à ses lubies de grandeur et de pouvoir, de luxe et de stupre, doivent-ils l’honneur d’avoir été invités ?
Si j’ai bien eu vent de la sortie de Huck Finn et Tom Sawyer à la conquête de l’Ouest en 2024, je ne connaissais pas pour autant son auteur, l’américain Robert Coover. Avec la publication posthume de Mascarade par Quidam, celui-ci étant décédé en octobre 2024 à l’âge de 92 ans, j’ai désormais pallié à cette lacune et la découverte est pour le moins surprenante.
Mascarade n’est pas un long roman, seulement 168 pages, mais pour autant, il ne fut pas complètement aisé à lire. Et pour écrire quelques mots dessus, il m’aura fallu un certain temps pour m’y mettre, ne sachant exactement comment l’aborder. A l’heure où j’écris ces mots, je ne suis pas plus avancé.
Je vais commencer par vous résumer un peu l’histoire, ce qui va être rapide. Il n’y en a pas. Enfin, pas vraiment. Mais il y a bien un cadre, ou plus précisément un décor, ce fameux penthouse de Manhattan. Une fête s’y déroule et une belle quantité de personnages s’y croisent. Nul ne semble savoir ce qu’ils font à cette fête. Un peu comme moi dans ce livre. Et personne ne sait comment quitter ce penthouse. Une fois encore, un peu comme moi avec ce livre. Piégé. Je suis dedans et je ne sais pas comment m’en extraire. Mais c’est qu’il s’en passe des choses complètement folles dans ce penthouse dans lequel on se sent spectateur dans un théâtre.
Déjà, à qui appartient ce luxueux penthouse ? On ne sait pas. Ce qui n’empêche pas quelqu’un d’essayer de le vendre aux convives présents. Qui est le narrateur ? On ne sait pas. Ils sont plusieurs et on en change régulièrement, parfois au milieu d’un paragraphe ou d’une phrase. Parfois un homme, parfois une femme. Forcément, pour le lecteur, c’est quelque peu déstabilisant. On s’y perd. Mais qui n’est pas perdu dans cette soirée ? On y trouve des malfrats aux forfaits divers, qui jettent même des convives par le balcon. Des musiciens également, pour animer la soirée, mais qui ne se connaissent apparemment pas et avec chacun ses vices et ses travers. Et qui est l’instigateur de cette soirée ? On ne sait pas plus. On trouve aussi des serveurs qui font tout et n’importe quoi, des écrivains, une bonne sœur portée sur le sexe, une femme qui accouche, et même un mariage s’y déroule. Une sorte de spirale infernale. Une fête grand-guignolesque et extravagante qui baigne dans le chaos. Peut-être bien un miroir de l’Amérique de Trump ? Ça aussi, on ne sait pas vraiment, mais ça y ressemble. Quoi qu’il en soit, on s’y laisse prendre, et l’excellente traduction de Stéphane Vanderhaeghe n’y est pas pour rien.
Mascarade est un roman un peu fou, avec une bonne dose d’humour corrosif, et écrit d’une plume tout à fait atypique. Si vous acceptez la perte de vos repères, si vous embrassez l’absurdité du moment, vous prendrez alors la pleine mesure de ce qui s’avère être le talent de Robert Coover.
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