Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Brother Jo (Page 4 of 13)

REVE D’UNE POMME ACIDE de Justine Arnal / Quidam.

« Une famille. Plusieurs générations de larmes et de calculs. Des femmes pleurent et s’en remettent aux médicaments. Des hommes comptent, aimantés par les chiffres.
Depuis longtemps, une enfant se souvient qu’elle a regardé.
« 

Après deux romans publiés aux éditions du Chemin de Fer, Les corps ravis (2018) et Finir l’autre (2019), la Messine expatriée à Paris, Justine Arnal, revient avec un nouveau roman, Rêve d’une pomme acide, chez Quidam éditeur cette fois. Un livre qui a tous les atouts pour faire parler de lui.

L’histoire écrite par Justine Arnal est autant une histoire familiale qu’universelle, une histoire locale qu’une histoire sans frontières. Elle nous immerge dans une famille où les femmes, selon un schéma malheureusement bien connu, sont réduites à une existence rythmée par leurs tâches domestiques répétées et pesantes. La cellule familiale se referme sur elles et les enferme. Une vie parfois étouffante où les larmes se mélangent aux médicaments. Autour d’elles, les hommes, plus occupés à compter leurs sous et tout ce qui est chiffrable, plutôt qu’à épauler les femmes, sont incapables de prendre conscience de la réalité qui est la leur et de s’impliquer comme il se doit pour changer la donne. Au fil du récit, le noyau dur de cette famille constitué d’une mère, d’un père et de leurs trois filles, va imploser avec le suicide de la mère. Une brutale et tragique secousse qui va mettre tout ce petit monde en émoi.

Dans son récit, Justine Arnal fait preuve de beaucoup de clairvoyance et de subtilité. Le fait d’être psychologue et psychanalyste de son métier n’y est probablement pas pour rien. C’est avec justesse qu’elle rend perceptible tout ce qui pèse sur cette famille. Ecrit d’une plume douce et poétique, à la forme parfois changeante, le texte est riche en émotions mais ne déborde jamais dans le pathos. On est pris par son écriture qui insuffle de la lumière à une histoire pourtant douloureuse.

Il y a dans Rêve d’une pomme acide un fort ancrage local. Situé entre la Lorraine et l’Alsace, Justine Arnal fait souvent référence aux mœurs locales et étaye son histoire d’expressions en alsacien. Etant moi-même alsacien et de l’âge de Justine, j’ai été on ne peut plus sensible à cela et à toutes les références ici présentes. Cette empreinte locale est très réaliste et donne une couleur particulière au récit. C’est donc une perception très subjective, mais cela a éveillé chez moi beaucoup d’images et de souvenirs, me donnant d’autant plus l’impression que Justine Arnal était dans le vrai. La fiction fut ainsi bien moins fictive.

Sans nul doute, le roman de Justine Arnal est une précieuse surprise dont le charme mélancolique séduit. Un livre sensible qui dit beaucoup de la vie en seulement 200 et quelques pages. C’est une belle et sincère voix qui s’exprime ici. On en reprendrait bien encore un stück, comme on dirait par chez nous.

Brother Jo.

NULLE PART OÙ REVENIR de Henry Wise / Sonatine.

Holy City

Traduction: Julie Sibony

Après dix années passées à Richmond, Will Seems revient dans la petite ville où il a grandi, pour prendre un poste d’adjoint au shérif. Il y retrouve cette terre du sud de la Virginie hantée par l’histoire, celle des riches plantations de tabac et de l’esclavage, que le progrès semble avoir oublié. Dans ce paysage désolé, entre marais et maisons abandonnées, le temps semble en effet s’être arrêté, les fantômes sont partout. Et Will va bientôt devoir affronter ceux de son propre passé lorsqu’un de ses amis d’enfance est assassiné. Alors qu’un vieil homme est suspecté, la communauté noire de la région engage une détective privée, Bennico Watts, pour l’innocenter. Si celle-ci ne s’entend guère avec Will, leur enquête va les mener tous les deux vers le snakefoot, ce territoire marécageux où depuis toujours se réfugient les exclus et les dépossédés, et où cohabitent aujourd’hui les descendants d’esclaves et les white trash. Bientôt ils vont réaliser que pour élucider un crime, la compréhension du lieu importe parfois tout autant que le mobile.

Après David Joy (Caroline du Nord) et S.A. Cosby (Virginie) géographiquement relativement proches, tous les deux publiés aux éditions Sonatine, voici venir une nouvelle voix, Henry Wise, lui aussi originaire de Virginie. Il doit y avoir un truc dans l’eau ou dans la bouffe pour voir émerger autant d’écrivains dans le même coin ! Donc Henry Wise, c’est avec Nulle part où revenir, son livre lauréat du Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain, qu’il débarque chez nous. Mais est-ce qu’il connaîtra autant de succès que ses pairs en France ?

Retour au pays pour Will Seems, un adjoint au shérif encore plutôt frais dans sa fonction. Quand tout le monde ou presque rêve un jour de pouvoir s’échapper de la petite ville de Dawn, lui décide d’y revenir après en être parti quelques années. Ici, beaucoup semblent avoir des choses à se reprocher, parfois de lourds secrets, et vivent avec le poids de leur passé. Will Seems aussi a ses propres fantômes, ses propres blessures à panser, et son retour à Dawn est un moyen pour lui d’essayer de réparer ce qu’il peut réparer, ce pour son propre salut, et peut-être d’alléger sa culpabilité et sa douleur. Alors qu’un meurtre va secouer la communauté locale, Will Seems va devoir concilier sa propre quête et une enquête qui ne va pas lui simplifier la vie.

Scénaristiquement parlant, on ne va pas se mentir, rien de très neuf ni de très original dans Nulle part où revenir. Tout est assez attendu et prévisible dans l’action. Mais parfois, une bonne recette bien exécutée peut suffire. Pour autant, Henry Wise ne se contente pas d’appliquer la recette, il lui apporte une touche personnelle qui lui donne une saveur particulière. En comparaison d’autres romans du genre, celui-ci est un peu plus écrit. Il a notamment l’art et la manière pour les descriptions assez riches et souvent très belles, pour ne pas dire poétiques. C’est quand il nous immerge dans les paysages que je l’ai trouvé le plus convaincant, créant ainsi une atmosphère très prenante et apportant au récit une véritable plus-value qui lui confère une évidente crédibilité.

Nulle part où revenir est un roman noir dans les règles de l’art, bien ancré dans le Sud profond des Etats-Unis. Une histoire classique mais une écriture plus délicate que de coutume. Henry Wise nous plonge dans l’Amérique rurale avec une plume qui nourrit de sérieux espoirs pour la suite. Il risque fort de se faire une vraie place parmi ses pairs du moment.

Brother Jo.

AU NOM DU PIRE de Pascal Bertin / Le Gospel.

En 2019, la mort du musicien David Berman marque profondément les esprits des fans de rock indépendant, toutes générations confondues. Dandy provocateur et intemporel, chanteur et poète ultra charismatique, il s’est fait connaître avec le groupe Silver Jews qui compta un temps en ses rangs Stephen Malkmus et Bob Nastanovich du groupe Pavement. En quelques albums clés, il a contribué à remettre de la poésie dans le rock’n roll des années 1990 et 2000, conjuguant humour noir, écriture littéraire et charisme de crooner grunge. Artiste maudit, il est considéré par de nombreux fans et journalistes comme un musicien aussi important que Bob Dylan ou Patti Smith en leur temps. 

Ecrit par Pascal Bertin – le journaliste (Libération, Tsugi, France Inter…) – à ne pas confondre avec son homonyme contreténor (mais peut-être que lui aussi donne de la voix), Au nom du pire : David Berman et Silver Jews face aux démons de l’Amérique est le deuxième livre des éditions Le Gospel, après L’Histoire de secrète de Kate Bush (et l’art étrange de la pop) de Fred Vermorel, consacré à un artiste musical. Cette fois-ci il est question de David Berman, un nom peut-être moins grand public que Kate Bush, mais dont l’oeuvre en a passionné plus d’un et en passionne aujourd’hui encore.

Avec une carrière à ce point erratique, comprenez par là quelques albums (sept au total, de 1994 à 2019), qui longtemps ne furent pas accompagnés de concerts, ni même d’interviews, ainsi qu’un unique recueil de poèmes (quand bien même l’étiquette « poète » lui fut toujours collée à la peau) et  un autre recueil de dessins qui lui aussi n’a jamais connu de suite, tout en ajoutant à cela une « pause » de bien huit ans après avoir officiellement mis fin à son groupe les Silver Jews en 2009, on peut dire qu’il aurait été facile d’imaginer que le nom de David Berman et son oeuvre finissent par complètement disparaître des radars. Néanmoins, il y a un truc qui s’appelle le talent et cela aura suffi à ce qu’il devienne l’un de ces artistes cultes dont l’influence aura perduré au fil des années. 

L’avant-propos de Pascal Bertin se veut clair dès la première phrase sur le contenu du livre : « Ceci n’est pas une biographie. » Pour ceux qui espéraient une biographie tout ce qu’il y a de plus classique, rassurez-vous, Au nom du pire reste tout de même très biographique. Pour autant, il est vrai que Pascal Bertin essaye de construire un propos autour de l’oeuvre et la vie de David Berman, plus qu’il ne s’attarde en détail sur toute la vie de l’intéressé. Tel que je l’ai perçu, Pascal Bertin nous donne une lecture personnelle de la vie d’un artiste qu’il admire. Il ne multiplie pas les interviews pour étayer son propos, il se contente essentiellement du témoignage de Bob Nastanovich de Pavement et ex-Silver Jews, qui en quelque sort sert ici de fil conducteur. Une démarche qui se veut relativement pudique et sobre. 

C’est en mettant en perspective la figure paternelle, Richard Berman, un célèbre avocat lobbyiste tout ce qu’il y a de plus détestable et ombre qui aura toujours pesé sur son fils, ainsi que les changements et les travers de l’Amérique vécus sur plusieurs décennies, que Pascal Bertin fait le choix de nous raconter David Berman. En puisant dans ses textes et en analysant ses choix de vie et artistiques, il nous dépeint David Berman en témoin profondément conscient de son environnement et en artiste en marge des canons de son époque. Le parcours d’un homme hanté, traversé ou habité, c’est selon, dont la fin tragique et brutale des suites d’une dépression qui le rongea tout au long de sa vie, a malheureusement sonné le glas d’un œuvre qui nous aurait sans doute encore réservé quelques belles surprises. 

Au nom du pire est le tout premier ouvrage publié à ce jour sur David Berman et les Silver Jews. Pascal Bertin signe ici un livre qui est à l’évidence le travail d’un passionné avant tout, mais qui a le mérite d’être assez accessible pour ne pas s’adresser qu’aux initiés. De quoi donner envie de se plonger à nouveau dans toute cette musique et tous ces textes, avec peut-être un regard différent mais une émotion toujours intacte. 

Brother Jo.

TAXI DE NUIT de Jack Clark / Sonatine

Nobody’s Angel

Traduction : Samuel Sfez

Eddie Miles est taxi de nuit à Chicago. C’est un homme solitaire, qui connaît chaque recoin de la ville, depuis les quartiers les plus huppés jusqu’à ceux où il est devenu dangereux de s’aventurer. Du crépuscule à l’aube, chacune de ses courses est une nouvelle aventure, parfois heureuse, parfois périlleuse. Alors qu’un mystérieux tueur s’en prend aux chauffeurs de taxis, Eddie essaie tant bien que mal de ne pas se laisser gagner par la violence qui gangrène la ville. Jusqu’au jour où celle-ci l’atteint personnellement : il sauve de justesse une jeune prostituée passée à tabac, et un de ses meilleurs amis est victime du tueur. Eddie décide alors de prendre les choses en main… 

On lit, on lit, et on attend toujours de tomber sur une pépite, une vraie, qui pourrait peut-être bien devenir notre coup de cœur de l’année. Un de ces bouquins que l’on oublie pas. Et si Taxi de nuit, roman vendu 5 dollars de la main à main durant plusieurs années, par son auteur Jack Clark et ce dans son propre taxi, était cette fameuse pépite ? Et si Jack Clark, illustre inconnu qui écrit dans son coin depuis plusieurs décennies, était de la trempe des grands écrivains ? Et si cette citation de Quentin Tarantino apposée sur la couverture, « Mon roman préféré de l’année », signifiait vraiment quelque chose ? Ça vient de sortir chez Sonatine, et j’annonce d’emblée la couleur, on a là du très lourd.

C’est assez évident que le boulot de chauffeur de taxi, c’est du pain bénit pour un écrivain. Ces mecs là voient et vivent tellement de choses. Alors quand, comme l’Américain Jack Clark, vous avez passé plus de 30 ans à conduire un taxi, on peut dire que vous avez une conséquente expérience de terrain dans le domaine. De quoi gratter quelques pages et c’est bien là ce qu’il a fait. 

Très rapidement, en lisant Taxi de nuit, je me suis remémoré plusieurs références auxquelles me faisaient penser ces pages. La première, c’est Cabdriver, livre dans lequel le regretté Dege Legg relatait sa propre expérience en tant que chauffeur de taxi de nuit. Une autre évidence, c’est Taxi Driver de Martin Scorsese, dans l’atmosphère notamment, ou même Drive de Nicolas Winding Refn. Mais j’ai aussi un peu pensé au superbe Night on Earth de Jim Jarmusch. En allant plus avant dans le roman, l’histoire écrite par Jack Clark m’évoquait également Black Flies de Shannon Burke, pour la connaissance de terrain de l’auteur, en tant qu’ambulancier pour le coup, ainsi que l’incontournable Baltimore de David Simon, pour le ton désabusé des flics qui ont roulé leur bosse, à l’image de ces chauffeurs de taxi qui enchainent les nuits, et même des quelques flics auxquels Eddie Miles est confronté. Vous mélangez un peu tout ça, et vous avez là de quoi vous faire une première idée de ce que dégage Taxi de nuit.

Notre héros, Eddie Miles, s’est laissé aspirer par son boulot de chauffeur de taxi de nuit qu’il imaginait temporaire, le temps se refaire et de remettre sa vie en ordre. Mais les nuits se répètent et les années se suivent. A ce stade de sa vie, il n’est plus qu’une âme en peine bouffée par une mélancolie rampante, parcourant les rues de Chicago en tentant de survivre comme il peut, ville hantée par ses propres fantômes où l’on navigue entre ruines d’un autre temps et gentrification. En toile de fond, une série de crimes perpétrés par différents cinglés. Non seulement plusieurs de ses collègues se font dézinguer, mais des prostituées sont également la proie d’un taré. Plus on avance dans l’histoire, plus ces crimes génèrent un suspense galvanisant et font planer un mystère. Mais cette intrigue n’est pas le cœur du livre, comme on pourrait l’imaginer, c’est bien la vie nocturne de ces chauffeurs de taxi et cette contemplation des rues, faisant de ce livre un miroir de la société, qui en sont le véritable fil conducteur.

Taxi de nuit est un authentique roman d’atmosphère, noir comme les nuits qu’il traverse. Un récit très brut et d’un réalisme saisissant, particulièrement minutieux, donc autant dire écrit d’une main de maître. Impossible de décrocher une fois que l’on s’est plongé dedans. Un court mais grand livre qui a tout d’un classique. 

Brother Jo.

TA VIE DANS UN TROU NOIR de Bucky Sinister / Le Gospel.

Black Hole

Traduction: Alex Ratcharge

Chuck en est le premier surpris : il a atteint la quarantaine, malgré ses excès et une vie brûlée par tous les bouts. Ancien punk, devenu junkie à plein temps, il survit tant bien que mal dans un San Francisco gentrifié jusqu’à l’os par les cadres de la tech. Il travaille dans une entreprise absurde qui commercialise des baleines miniatures à destination des millionnaires du coin et passe rarement plus d’une heure sans être défoncé. Jamais contre une nouvelle expérience, Chuck essaie une drogue expérimentale qui possèderait un avantage de taille : elle ne s’épuiserait jamais. Quand ses black-out se prolongent et que des morceaux de temps disparaissent, Chuck commence à s’interroger sur les effets secondaires de ce nouveau produit qui se dissémine rapidement chez les drogués de la ville. Un jour, son patron est retrouvé éviscéré après une soirée en sa compagnie. Dealers, addicts, flics partent à ses trousses alors que Chuck entame une course psychédélique contre le temps et ses propres démons.

Comme qui dirait, on ne change pas une équipe qui gagne, me revoilà donc à chroniquer une singulière trouvaille sortie chez Le Gospel. Cette fois-ci il est question d’un certain Bucky Sinister (un nom qui a tout de suite de la gueule), petite figure de l’underground à San Francisco. Un punk comédien (ou un comédien punk ?), auteur de quelques livres. Ancien junkie, c’est spécifiquement ce passif qui a nourri Ta vie dans un trou noir, son roman désormais publié en France. 

Autant prévenir tout de suite, si vous êtes étranger à l’univers des drogues, ce livre risque d’être une expérience assez perturbante et inédite. Des premières pages jusqu’à la dernière, ce livre est un trip sous substances durant lequel s’enchaine à toute berzingue des scènes plus folles les unes que les autres. Chuck, personnage principal de cette histoire complètement cintrée, nous fait vivre le quotidien qui dérape d’un addict dans une quête perpétuelle pour trouver l’équilibre parfait entre les différentes substances qu’il consomme. Il est confronté tous les matins à la même problématique : « Il nous faut prendre une décision : reprendre la même chose pour aller mieux et continuer à faire la fête, ou accompagner la descente en prenant un truc qui calme. Un délicat équilibre doit être maintenu. »

Ce quotidien de junkie, dans un San Francisco où les nouveaux produits pullulent à foison, va vite prendre une tournure encore plus folle quand Chuck va se mettre à consommer une drogue relativement chère mais inépuisable, qui transforme les consommateurs en zombies couverts de merde et qui lui fait vivre des épisodes de trous noirs d’une telle intensité qu’il pense voyager dans le temps et nous avec. Ça y est, voilà qu’on flirte avec la science-fiction. A partir de là, le récit n’en devient que plus chaotique, Bucky Sinister se jouant de la cohérence narrative pour nous retourner le cerveau. Les choix de Chuck se faisant de plus en plus hasardeux, nous ne pouvons que nous laisser porter par son modus operandi particulièrement douteux : « En cas de doute, défonce-toi. Si tu ne sais pas trop ce que tu fais, fais-le complètement arraché, et si ça part en vrille, tu pourras toujours blâmer la dope. C’est beaucoup plus facile que de se blâmer soi-même. T’arrives pas à réparer un truc ? Casse-le encore plus. »

Si Bucky Sinister nous embarque dans l’univers de la dope, ce n’est clairement pas pour donner envie au lecteur de consommer. La figure du junkie n’a ici rien de glamour. Mais on rit aussi beaucoup, non seulement de l’imagination particulièrement fertile de l’auteur, mais aussi de sa critique bien cynique de la gentrification qui se mêle à l’épopée psychédélique du narrateur : « Le dimanche matin, c’est l’enfer à Mission. Le quartier est pris d’assaut par les adeptes des brunchs, et si tu n’habites pas ici, t’es loin de pouvoir te représenter la chose. Le brunch, c’est la discothèque de cette décennie. Tous ces gens font la queue pour de bêtes tartines. »

Ta vie dans un trou noir c’est San Francisco Parano. Bucky Sinister a pondu un roman complètement halluciné et dopé à l’humour noir, quelque part entre Philip K. Dick, Hunter S. Thompson et William S. Burroughs. Une satire aussi triste qu’hilarante. Un livre pour le moins addictif, c’est peu de le dire !

Brother Jo.

L’INVENTION DE TRISTAN d’Adrien Bosc / Stock.

« Un conte moderne : il était une fois un écrivain américain sans le sou, trimballant un manuscrit refusé par tout ce que la côte Est compte d’éditeurs, qui trouve attache à Paris. Il rencontre une jeune femme dont il tombe amoureux. Elle est la fille d’un écrivain français dont il ne connaît ni les livres ni l’importance. Un jour, le père tombe sur le manuscrit du jeune homme, le transmet à son propre éditeur, et contre toute attente l’évidence littéraire écarte les doutes. Le livre est traduit. Ironie du sort, ceux-là mêmes qui l’avaient refusé dans son pays se l’arrachent. »

Voici la légende que Zachary, Américain en vadrouille à Paris, ignore jusqu’au jour où il tombe par hasard sur un exemplaire du Seigneur des porcheries de Tristan Egolf.

Comment écrire le portrait d’un écrivain filant comme un météore ? De Paris à Lancaster, Pennsylvanie, des couloirs labyrinthiques d’une maison d’édition aux blocs venteux d’Alphabet City, d’une souffrance d’être né à une souffrance de vivre, Zachary s’improvise détective littéraire et reconstitue un destin où tout est vrai mais tout est roman.

Comme d’autres, j’ai été percuté de plein fouet par Le seigneur des porcheries, livre monumental, incroyable et sans pareil, de l’auteur américain Tristan Egolf. Non seulement c’est véritablement un grand livre, mais il est en plus entouré d’une aura particulière du fait du suicide de son auteur le 7 mai 2005, à seulement 33 ans qui, d’après ce que l’on en a dit, cochait un peu toutes les cases de l’artiste écorché au destin tragique. Avec L’invention de Tristan publié chez Stock, l’écrivain et éditeur Adrien Bosc nous fait le récit de cette singulière trajectoire qui a tout d’un roman.

Alors qu’il m’arrive toujours de recommander Le seigneur des porcheries, je me demandais récemment si Egolf était encore un nom qui trouve une résonance chez certaines personnes ou si celui-ci appartenait déjà au passé, car lorsque il m’arrive de l’évoquer dans des conversations, plus personne ne semble aujourd’hui le connaître. Je me disais aussi qu’il est l’auteur de trois romans, Le seigneur des porcheries étant son premier, mais que jamais je n’ai entendu quoi que ce soit sur les deux autres, Jupons et violons et Kornwolf, que je n’ai moi-même pas lus à ce jour. Autant dire que la lecture de L’invention de Tristan arrive, pour moi tout du moins, à point nommé. 

Faut-il avoir lu Tristan Egolf pour apprécier L’invention de Tristan ? Comprenez, est-ce une biographie réservée aux initiés ? Je ne pense pas, non. Cette histoire, telle qu’écrite par Adrien Bosc et pour laquelle il prend le parti pris de créer un narrateur fictif, un certain Zachary Crane, journaliste au New-York Times qui prépare un article sur Tristan Egolf, se déroule telle une  enquête, passionnante et foncièrement prenante. D’ailleurs, il faut le dire, le livre d’Adrien Bosc n’est pas sans rappeler à certains égards le travail de Patrick Modiano, qui n’est autre que l’écrivain qui a porté le manuscrit du Seigneur des porcheries chez Gallimard, après être tombé dessus par hasard en allant ouvrir la fenêtre dans la chambre de sa fille, Marie Modiano, alors en couple avec Egolf. En déroulant le fil de la vie de Tristan Egolf, rencontre après rencontre, lecture après lecture, ce sont d’autres figures, d’autres destinées, pour certaines assez fascinantes, qui se révèlent à nous. Je peux citer les principales, le père de Tristan Egolf, qui s’est lui-même donné la mort, ou encore son grand-père, mais il y en a bien d’autres encore. Tant d’histoires qui s’entrecroisent en une seule, qui pour certaines nourriront l’oeuvre de Tristan Egolf pour en devenir d’autres sous sa plume, et puis tant d’histoires à peine effleurées sans le témoignage des principaux concernés, on a là une vie qui méritait bien un livre.

C’est avec pudeur et respect qu’Adrien Bosc pénètre le cercle intime de l’auteur, créant petit à petit des passerelles entre ses découvertes et les romans de Tristan Egolf. Il nous embarque aisément dans ce récit qui nous mène de la Pennsylvanie à Paris, en passant encore par Londres ou New-York. Il n’y a peut-être pas tout dans L’invention de Tristan, j’entends au sujet de Tristan Egolf, mais il y a déjà tant qu’on ne peut que saluer le travail accompli ici par Adrien Bosc pour nous conter ce brillant auteur.

Avec ce livre, Adrien Bosc souffle sur les braises d’un feu qui aurait pu mourir avec le temps. Il dresse un portrait de l’écrivain Tristan Egolf, à l’image de son sujet, naviguant entre ombre et lumière. C’est une bonne fois pour toutes qu’il inscrit cette comète littéraire dans la grande histoire de la littérature. Puissiez-vous découvrir Le seigneur des porcheries si vous ne connaissiez pas encore cette œuvre culte, ou puissiez-vous à nouveau gouter au plaisir de plonger dans le si riche univers de Tristan Egolf.

Brother Jo.

Pour aller avec cette chronique, une rare trace de Kitschchao, le groupe punk dans lequel chantait un temps Tristan Egolf.

GASPING RIVER d’Alex Taylor / Gallmeister.

Traduction: Fabienne Gondrand


Glen est peintre, ancien boxeur, mais il est surtout « nettoyeur » au service de Charlie Olinde, un petit truand du Kentucky. Un matin, alors qu’il s’apprête à faire disparaitre un corps dans la rivière, Glen est repéré par la jeune Emmalene. Il décide de l’enlever. Contre toute attente, une forme de communication s’instaure entre eux. Et au cours d’une discussion, Glen apprend qu’Emmalene est à la recherche de son grand-père disparu. Il se demande s’il ne s’agit pas du corps dont il vient de s’occuper, mais les questions attendront. Emmalene s’échappe, et Charlie lance ses assassins sur les traces de Glen.

C’est par une recommandation de Donald Ray Pollock, que j’avais lu je ne sais plus où, que s’est faite ma découverte de l’écrivain américain Alex Taylor et son d’ores et déjà impressionnant premier roman Le verger de marbre. Lu il y a quelques années, j’en garde un excellent souvenir. Pour autant, je n’ai toujours pas lu son deuxième, Le sang ne suffit pas, qui parait-il est exceptionnel. C’est donc avec une vraie curiosité que je me suis attaqué à son troisième et nouveau roman, Gasping river, qui sort en France chez Gallmeister sans même avoir été publié aux Etats-Unis. 

Il y a l’histoire qu’annonce le résumé, une histoire de prime abord assez classique mais potentiellement efficace, et il y a l’histoire dans l’histoire que l’on découvre à la lecture des pages de Gasping river. Là est la surprise. Par le biais de Glen et son goût pour la peinture, qui se fait repérer par une gamine en train de se délester d’un corps et qui ensuite se fait tomber dessus par les exécutants du crime en question, on découvre la légende du Handsome Molly. Le Handsome Molly est un bateau d’un autre temps dont le capitaine s’est épris d’une chanteuse embauchée à bord et qui, lorsqu’un homme le menace de lui le retirer son bateau, décide de s’engager dans une folle équipée avec ses passagers à bord. L’homme en question, déterminé à se venger, se lancera à la poursuite du capitaine et de la femme dont il s’est épris. Se peut-il alors que la gamine, Emmalene, qui se retrouve alors en bien mauvaise posture entre son ravisseur et les assaillants de son ravisseur, soit une descendante des principaux protagonistes de cette légende ?

Je retrouve ici ce qui faisait la force du Alex Taylor que j’ai découvert avec son premier roman, son écriture ciselée aux formules parfois très percutantes, ainsi qu’une fine connaissance de son territoire, le Kentucky, qui ne rend l’expérience de lecture que plus immersive et prenante. Si vous ajoutez à cela cette légende, qui donne un peu une dimension historique au récit, lui conférant ainsi un cachet particulier, vous pouvez vous faire une bonne idée des points forts du livre qui ne manqueront pas de faire mouche. Néanmoins, ces deux histoires, entre la légende et la contemporaine, sont un peu inégales dans leur traitement et la manière de les imbriquer manque un peu de subtilité pour pleinement convaincre.

Bien qu’un peu bancal, Gasping river est un roman noir, de country noir pour être précis, aux qualités évidentes et au parti pris original. Ce livre est clairement l’œuvre d’un écrivain désormais bel et bien confirmé, une voix reconnaissable et affirmée qui rejoint les rangs des incontournables du genre. Si je lui ai préféré son premier, je n’ai désormais que plus envie de lire son second. On attend bien évidemment la suite. 

Brother Jo.

SEUL L’OCEAN POUR ME SAUVER de Samantha Hunt / Le Gospel.

THE SEAS

Traduction: Alex Ratcharge

Cette petite ville de pêcheurs, ravagée par l’alcoolisme, est si loin au nord que toutes les routes vont vers le sud. Face à l’océan, une jeune femme esseulée s’imagine sirène. Elle espère le retour de son père disparu ; rêve d’ailleurs, et de l’objet de son désir dévorant – Jude, un vétéran de la guerre en Irak, fracassé et trop âgé pour elle, raisons pour lesquelles il refuse d’être plus que son ami. Cette relation, fusionnelle à défaut d’être charnelle, est autant un refuge qu’une source de frustration. Comment se réinventer au sein d’une famille au deuil impossible, désemparée et excentrique ? Comment partir de ce trou quand on a rien ?

Écrivaine américaine, Samantha Hunt s’est d’ores et déjà fait remarquer aux Etats-Unis. Dès son premier roman, Seul l’océan pour me sauver, publié en 2004 outre-atlantique, elle s’est fait un nom. Un premier roman qui aura même terminé dans les finalistes du prestigieux Women’s Prize for Fiction, anciennement Orange Prize for Fiction, récompense décernée au Royaume-Uni. Il aura fallu un certain temps, mais le roman en question arrive enfin chez nous, et ce grâce aux éditions Le Gospel.

Le résumé donne le ton, il y a quelque chose de pas bien joyeux dans cette ville du nord des Etats-Unis où évoluent les protagonistes du roman. Une poignées de personnages qui vivent au bord de l’océan, avec quelques traumas qui pèsent sur leur vie, et dessinent pour certains les contours de leur quotidien. Chacun, à sa façon, essaye de vivre avec le poids du passé. Le tout est d’arriver à ne pas se laisser submerger par les émotions et les sentiments, à garder le cap quand bien même les vagues se lèvent, parfois jusqu’aux impitoyables scélérates. Mais pour une jeune femme de 19 ans, sans horizon clair, cela peut être aussi intense que difficile. 

D’une plume légère et poétique, Samantha Hunt nous immerge avec beaucoup de délicatesse dans une famille haute en couleurs. Le souffle de son écriture est tel que l’atmosphère brumeuse du livre nous enveloppe instantanément. Si notre protagoniste principale a du mal à trouver les mots pour exprimer les maux, ce n’est pas le cas de Samantha Hunt dont le langage est riche. Par une sorte de réalisme magique, ce sont les thèmes du deuil, de l’amour impossible et de la sexualité féminine qu’elle développe dans ce conte intemporel. 

Seul l’océan pour me sauver est un roman tragique d’un bleu mélancolique. Il est aussi vaste et profond que l’océan lui-même. On est porté au gré des vents parfois tempétueux et on guette l’embellie ou le phare qui illuminera l’obscurité. Ce n’est pas de l’embrun que vous sentirez sur votre peau, mais bien des larmes.

Brother Jo.

OBEISSANTES ET ASSASSINES de Sarah Bernstein / Editions du Sous- Sol.

Study for Obedience

Traduction: Catherine Leroux

Au tournant des saisons, dans une grande et sombre demeure au milieu de la forêt, une narratrice (peu fiable) nous raconte. Elle s’est installée ici, chez son frère récemment quitté par sa femme et ses enfants, afin de s’occuper de lui. Elle se consacre aux tâches ménagères, à la découpe du bois, lui lit le journal, le lave même, l’habille. Elle ne parle pas la langue de ce pays reculé du nord, où vivaient cependant leurs ancêtres persécutés. Peu à peu, d’étranges évènements se produisent autour d’elle : une hystérie bovine conduit à l’extermination du cheptel local, une brebis sur le point de mettre bas est prise dans une clôture, une chienne tombe mystérieusement enceinte, une épidémie de pomme de terre se propage… Les villageois paraissent accuser la narratrice, incapable de se défendre. Quand son frère revient de voyage, lui-même semble atteint par un mal étrange…

Écrivaine d’origine québécoise mais vivant désormais en Ecosse où elle enseigne la littérature et la création littéraire, Sarah Bernstein est l’autrice de deux romans et d’un recueil de poème. Son premier à arriver chez nous, grâce aux Editions du Sous-Sol, est son deuxième, Obéissantes et Assassines qui fut finaliste du prix Booker et lauréat du prix Giller. Une nouvelle et curieuse voix. 

C’est petit à petit que notre étrange narratrice plante le décor d’une étrange histoire. Elle nous raconte le quotidien de sa nouvelle vie, là-bas, dans le nord, chez son frère. Un quotidien qui n’a rien de très excitant mais qui, progressivement, se voit ponctué de moments bizarres et qui, rapportés par la narratrice, n’en deviennent que plus déconcertants. C’est aussi la relation entre elle et son frère que l’on découvre et que l’on voit se développer de façon très troublante.

Le texte est ramassé mais excellemment traduit par Catherine Leroux. Très descriptif et jamais très loin de l’exercice de style. Par sa plume, Sarah Bernstein installe une atmosphère, qui nous gagne autant qu’elle nous perd, ainsi qu’une inquiétude persistante. On en vient à se méfier. Mais de qui ? Ou de quoi ? Il y a une maîtrise formelle évidente. Mais rien, absolument rien, n’est clair. Le monologue de la narratrice est entêtant et perturbant, au point d’en devenir, presque, hypnotisant. On s’égare dans le fil de ses pensées. On se sent happé dans une spirale assez infernale. Mais où va l’histoire ? Où va ce texte ? Le doute est constant. Les questions soulevées sont nombreuses. Les réponses ne sont jamais vraiment apportées. 

Il est difficile d’avoir un avis clair et précis sur Obéissantes et Assassines de Sarah Bernstein. On a là un roman sans genre affirmé et avec une intrigue pas très évidente à saisir. On est dans l’attente d’un climax ou d’une conclusion explicite qui n’arrive pas. Un livre qui peut séduire par son écriture et tout ce qu’il a de mystérieux, mais qui peut tout aussi bien dérouter le lecteur et le laisser confus face à ses nombreuses interrogations. Préparez-vous à une découverte surprenante ou à un sévère mal de crane, au choix !

Brother Jo.

A TROIS ON SAUTE de Charlotte Bourlard / Au diable vauvert.

Marie et Rachel sont inséparables. La première prend soin de la seconde. Elles habitent sur une vedette hollandaise amarrée le long d’un canal à Liège. Leur quotidien est fait d’arnaques, de galères, de jeux et de folie.

C’est avec L’apparence du vivant, paru aux éditions Inculte en 2022, que l’on avait découvert la plume de l’autrice belge Charlotte Bourlard. Roman singulier qui remportera, à juste titre, le prix Sade. Son univers noir, étrange et pour le moins « malaisant », m’avait d’emblée séduit. Ma curiosité vivement piquée, j’en suis venu à réaliser un entretien fleuve. Ce livre plein de promesses m’a naturellement fait guetter la publication d’un deuxième. Nous y voilà. Mais changement de crèmerie. C’est désormais chez Au Diable Vauvert que ça se passe et le petit deuxième s’appelle A trois, on saute. Alors, aussi bon que le premier ?

Retour à Liège, qui servait déjà de décor à L’apparence du vivant. Cette fois-ci en compagnie d’un duo de femmes, parfois attachantes, parfois détestables, mais surtout cintrées et pernicieuses. Sur leur bateau, leur foyer, c’est depuis toujours qu’elles naviguent dans la marge. Mais c’est à pied ou en train qu’elles déambulent, allant gaiement et dangereusement de forfait en forfait, de folie en folie, de victime en victime. Une paire de paumées sans gêne, reines de la manipulation, qui rivalisent d’imagination pour commettre leurs crimes et magouilles en tout genre. Derrière cette vie, en toile de fond, un passif familial sombre. Si on ne sait jamais précisément où l’on va, dans cette histoire, on présume néanmoins que nos deux protagonistes vont bien finir par payer les conséquences de leur équipée sauvage. Mais quand ? Le rythme va crescendo et le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la dernière et fatidique page. 

Si le ton est parfois drôle et décalé, les situations rocambolesque, la vilénie des actes et l’atmosphère glauque bien pesante ont de quoi vous faire passer l’envie de rire. C’est avec plaisir que l’on retrouve la plume simple et percutante de Charlotte Bourlard qui ne craint jamais d’être cru, frontale et perturbante. Elle ne prend pas de pincettes, c’est certain. Avec A trois, on saute, elle continue d’explorer les bas-fonds de la société sans jamais porter de jugement sur les marginaux qui peuplent son univers. Il lui arrive même de leur donner une part de lumière dans la noirceur qui est la leur. 

Le décapant nouveau roman de Charlotte Bourlard est du noir dans sa plus belle laideur. Une plongée en apnée dans la misère sociale aux côtés de personnages sur la brèche. La confirmation d’une voix atypique au charme crasse. 

Brother Jo.

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