Chroniques noires et partisanes

Auteur/autrice : clete (Page 55 of 165)

Entretien avec Charlotte Bourlard / L’ apparence du vivant / Inculte

Charlotte Bourlard vient de publier L’apparence du vivant, son premier roman, aux éditions Inculte. Séduit par son univers noir et dérangeant, je soupçonnais que nous avions peut être là l’oeuvre d’une personne pas tout à fait saine d’esprit. J’ai souhaité en savoir plus, pour voir si ma théorie se confirmait. Charlotte a bien voulu se prêter à un long échange de mails pour répondre à mes questions. Je vous laisse juger par vous même si ma théorie est avérée. On m’a justement soufflé que les gens sains d’esprit manquent de charme, ce dont Charlotte ne manque, à l’évidence, pas. Cela confirmerait-il ma théorie ?

1 – L’apparence du vivant est votre premier roman. Forcément, on a envie d’en apprendre un peu plus. Qui plus est, c‘est un premier roman assez singulier. Cela ne rend que plus curieux encore. Quel a été votre cheminement pour aboutir à celui-ci ?

J’avais envoyé le manuscrit de mon second roman à Inculte. J’ai été contactée par Alexandre Civico, qui m’a dit qu’il adorait mon écriture et qu’il souhaitait que j’écrive un roman noir. Je n’en avais lu que très peu dans ma vie et n’avais jamais imaginé en écrire un, même si tout ce que j’écris est un peu glauque.

C’est assez marrant comme le timing a semblé parfait. Juste avant d’être contactée par Alexandre, j’avais envie de me remettre à bosser, j’avais des débuts d’idée, de personnages et de lieux, j’avais envie d’inventer une relation entre une jeune narratrice et une vieille dame dans une maison de repos. J’avais imaginé que la narratrice pourrait travailler dans cet établissement qui m’avait filé la chair de poule quand je suis allée voir ma grand-mère. Alexandre m’a donné un an. Je me suis mise au boulot. Ça m’a plu, d’essayer d’écrire un roman noir, je me suis beaucoup amusée. Inculte a décidé en dernière minute de le publier dans la collection classique. 

Après, d’où est venue l’idée de la taxidermie, je n’en ai aucune idée, à part des tréfonds de mon imagination. Le funérarium et la taxidermie sont les deux premières idées qui me sont venues, quasi instantanément. Le décor des promenades, c’est simplement là où je vais courir le matin, décor que je trouve complètement romanesque. Le roman s’est déroulé comme une pelote de laine, par à-coups. Je coupe mon téléphone et je laisse libre cours à mon imagination. J’ai d’abord écrit l’histoire entre les Martin et la narratrice. Puis j’ai imaginé le passé de cette narratrice et la seconde histoire a peu à peu pris forme, s’entremêlant à la première.

2 – Avez-vous toujours écrit ou est-ce quelque chose qui vous a pris du jour au lendemain ?

La première fois, j’avais sept ans, j’étais devant la télé et j’ai vu une scène de film ou de téléfilm (je ne le saurais jamais) qui montrait un écrivain en train d’essayer de débuter un roman : il s’arrachait les cheveux devant sa machine à écrire, sur une première phrase laborieuse qui parlait de la nuit. Il tentait une version, chiffonnait rageusement sa page avant de la balancer par terre, à bout de nerfs. J’ai eu envie de terminer cette satanée phrase. Ça donne : La nuit ai noire, plaine d’étoile. (😁) J’ai écrit mon premier ‘roman’, qui parle de la vie nocturne des habitants d’un village. Je l’ai gardé. Ce qui me fait rire a posteriori, c’est que ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est un type en train de se prendre la tête et de souffrir.

Après ça, j’ai écrit d’autres histoires, puis à l’adolescence j’ai commencé un journal (encore après avoir vu un film à la télé, Stealing Beauty de Bertolucci), puis une section ‘écriture’ s’est ouverte à l’Insas, et je me suis essayée à l’écriture théâtrale avec Jean-Marie Piemme comme professeur. Cette rencontre fut décisive, il m’a tout simplement ‘obligée’ à prendre confiance en moi. Après l’Insas, j’ai débuté l’écriture de mon premier roman.

3 – L’écriture remonte donc à loin dans votre parcours de vie. On pourrait presque parler de vocation, ou tout du moins d’une passion bien concrète. Ou peut-être bien que votre vocation était de vous prendre la tête et de souffrir ? 

Entre la mort, le funérarium, la photographie, la taxidermie, qui tiennent une place importante dans l’univers de votre roman, vous auriez pu faire le choix, peut être plus facile, plus évident, d’adopter une esthétique plus gothique, plus romantique, à la Anne Rice et cie, pour citer un exemple parmi d’autres. Mais vous avez fait le choix d’une toute autre direction, plus crue, moins évidente, moins attirante aussi. Pourquoi ce choix ?

Aha oui, certainement à cause de mon esprit ‘franchement dérangé’ ! Mais en fait j’aime écrire, même si ça m’angoisse et qu’il m’arrive de passer des journées atroces à bloquer sur une phrase, quand je suis dedans et que les idées affluent, j’adore ça, c’est comme une drogue qui m’agite le cerveau et à laquelle je suis accro.

C’est marrant que vous parliez de choix parce que je ne le vois pas comme ça. Je n’ai jamais lu Anne Rice, mais je n’ai pas l’impression d’avoir ‘choisi’ une esthétique plutôt qu’une autre. J’ai quelques ‘astuces’ pour susciter mon imagination mais je n’ai pas l’impression de choisir les idées qui me viennent. Il y en a plein qui arrivent et j’approfondis celles qui m’inspirent ou qui m’amusent.

Bon et le romantisme, je trouve ça dingue quand ça marche sans être cucul, mais je ne pense pas être très douée dans le domaine.

4 – D’ailleurs, cette plume sobre et crue qui est la vôtre, est-elle d’une manière ou d’une autre influencée par des auteurs que vous affectionnez ? Si oui, lesquels ?

Mon Dieu en littérature, c’est Bret Easton Ellis. Il y a évidemment des dizaines d’autres écrivains que j’adore et que j’admire, mais c’est après avoir lu Les lois de l’attraction que j’ai commencé à écrire mon premier roman. Ce bouquin m’a servi de modèle. Je l’ai scruté à la loupe en essayant de percer son style. On a d’ailleurs reproché au premier roman que j’ai écrit d’être trop inspiré de ceux de Bret, ce qui est sans doute vrai. 

Sinon, à l’adolescence, c’est John Irving qui m’a donné envie d’écrire. Puis Hulbert Selby, Elfriede Jelinek, Hervé Guibert, Irvine Welsh, entre autres.

5 – La photographie est la passion de votre personnage principal. Est-ce également une de vos passions ou quelque chose de complètement créé pour servir le récit ?

Je n’ai jamais pris de photos de ma vie, c’est totalement inventé. Rassurez-vous, rien dans mon roman n’est de l’autofiction. Beaucoup de gens m’ont aidée à écrire : pour la photo, la musique classique, la taxidermie et la leçon de conduite (je n’ai pas le permis).

6 – Vous venez de l’évoquer, la musique classique est aussi très présente dans votre roman. Quand on pense à la musique classique, on a souvent cette image d’une musique des classes supérieures. Aussi de quelque chose d’élevé, de majestueux. Cela contraste avec l’atmosphère et les personnages du roman. On s’y sent plutôt dans les bas-fonds, les personnages sont plutôt des gens d’en bas, des marginaux. Pourquoi le choix de la musique classique ?

Je vois madame Martin comme une vieille dame très sophistiquée, qui s’habillait avec des vêtements chics et qui évoluait dans un décor rempli de chandeliers et de tableaux anciens. Elle a vécu dans un milieu qui a fané autour d’elle, qui est tombé en décrépitude. Elle a résisté. Elle va éduquer la narratrice, lui apprendre la taxidermie et la musique classique, mais elle lui apprend aussi à s’habiller et à se tenir droite. De son côté, la narratrice va lui faire entrevoir la liberté d’échapper aux règles sociales. Quand madame Martin est certaine que son élève va prendre la relève, lui assurer l’éternité, elle goûte un plaisir vicieux à se laisser aller, à abandonner tous les codes de la vieille bourgeoisie à laquelle elle appartenait. Comme si elle s’offrait le droit de perdre toute dignité avant de mourir.

7 – Vous nous faites découvrir la face cachée, pour ne pas dire obscure, de Liège. Le cadre est si impactant qu’avec Liège on a presque l’impression d’avoir à faire à un personnage supplémentaire, silencieux, mais avec une influence indéniable sur vos autres personnages. Etait-il important pour vous de placer l’action à Liège ? 

Je trouve que c’est une ville hautement romanesque. Elle apparaît dans mon roman comme une ville grise, sale et triste, ce qui n’est qu’une facette. J’adore y vivre. J’habite à deux pas du canal Albert. Mes balades quotidiennes semblaient parfaitement coïncider à l’histoire que je commençais à écrire : le cimetière des bateaux, les cygnes et les mouettes, le mec en train de se branler un jour en haut des escaliers, qui m’a fait signe et à qui j’ai fait coucou en retour, les déchets abandonnés, les types en train de se piquer. Liège c’est ça aussi, même si ce n’est pas que ça, loin de là. Mais pour le coup, ça m’arrangeait d’exploiter cette facette-là. J’avais l’impression que le décor derrière chez moi était parfait, avec la patinoire où il est effectivement écrit Once upon a time. Puis j’ai ajouté des éléments imaginaires : la centrale, les drapeaux du Standard, je l’ai modifiée à ma guise.

8 – D’où vous est venue l’idée de la taxidermie à travers laquelle s’épanouissent madame Martin et votre narratrice ? Vous me dites des tréfonds de votre imagination mais c’est tout de même un choix très spécifique. Vous auriez pu faire le choix de la thanatopraxie, comme dans Six Feet Under, mais vous avez privilégié la taxidermie. 

J’ai imaginé une vieille dame tellement amoureuse de son mari qu’elle refuse de l’enterrer, c’est au-dessus de ses forces. Plein de gens gardent près d’eux leur animal domestique en le faisant empailler. Je me suis demandé pourquoi on n’empaillait pas les êtres humains. Puis je me suis dit que forcément, ça avait dû arriver. Et de fait, c’est le cas. 

9 – La photographie, la musique, la taxidermie, ce sont tous des moyens d’exister par delà le temps qui passe, de s’offrir ou d’offrir une sorte de vie, d’existence éternelle. En soit, l’écriture aussi. Vous avez d’ailleurs évoqué précédemment cette idée d’éternité. Avez-vous vous même un désir d’éternité ?

Je préfère écrire que faire des gosses, si ça peut répondre à votre question. Un désir d’éternité, ça me semble un peu hystérique, mais je voulais écrire un roman dont je sois fière avant de mourir.

10 – La mort est très présente dans votre roman. Elle fascine votre narratrice. Quel est votre rapport à la mort ? Vous fascine-t-elle également ?

Le phénomène en soi, vivre puis mourir, est assez fascinant, personne ne peut le nier. Est-ce que ça me fascine particulièrement ? Je n’ai pas l’impression, mais je ne suis pas dans la tête des gens pour pouvoir comparer. Personnellement, je crois que j’ai plus peur de vieillir que de mourir. 

11 – Les personnages qui peuplent votre roman semblent nourrir que peu d’espoir face à la vie. L’optimisme n’est pas leur fort. Ils sont plutôt désabusés. Ils s’acclimatent, plus ou moins, à leur façon, à cette morosité du quotidien. Mais une sorte de cynisme, d’humour noir, subsiste. Pourquoi avoir fait le choix de garder une trace d’humour noir ? 

Parce que ça me fait rire. J’ai mis autant d’humour que j’ai pu.

12 – Belgique oblige, dans le ton on pense forcément, ne serait-ce qu’un peu, au film C’est arrivé près de chez vous. Est-ce un univers dans lequel vous vous retrouvez ?

J’adore ce film, oui. La première fois que je l’ai vu, j’ai dû faire des pauses tellement j’en prenais plein la figure. Je l’ai revu plusieurs fois, c’est un film vraiment dingue. Je n’y ai pas pensé pendant l’écriture du roman, mais c’est sûr que tout ce que je vis, vois ou lis, influe d’une manière ou d’une autre, consciemment ou pas, sur tout ce que j’écris.

13 – La famille est une idée, un concept, qui traverse tout votre roman. Il y a la famille du sang, celle dans laquelle on est né, et celle que l’on choisit, qu’on se construit. Votre photographe a beaucoup subi celle du sang. Cette famille est surtout synonyme de souffrance, de douleur. Mais sa nouvelle, qu’elle construit avec le couple Martin, est aussi synonyme de souffrance et de douleur. Sauf que, cette fois, elle est infligée et non subie. Elle est appréciée même. Elle vit là une sorte de renaissance.  Est-ce que, d’après vous, la famille est vouée à déterminer ce que l’on est et ce que l’on devient ? 

Vaste question.  Évidemment que les gens avec lesquels on grandit nous éduquent, nous conditionnent et laissent leurs traces. À quel point, je crois que ça dépend de l’histoire de chacun. Quant à la question de l’inné et de l’acquis, on n’en sait rien à ce stade. C’est une question passionnante, mais de manière générale, on en sait très peu sur l’être humain, sa psychologie, son fonctionnement. 

Ceci dit, la famille que la narratrice construit avec les Martin n’est pas pour moi synonyme de souffrance. Elles s’entendent extrêmement bien : la narratrice adore apprendre tout ce que madame Martin lui enseigne et elles se marrent en allant au casino ou en organisant des séances photo. Je vois en tout cas le début de leur cohabitation comme joyeuses et aimante. Puis madame va vieillir et ça va devenir plus pénible. Mais les premières années, elles s’éclatent.

14 – Elles s’éclatent, oui, mais de façon assez particulière. Dans leur relation la souffrance réside plutôt dans ce qu’elles infligent aux autres.

Tous vos personnages vivent dans une certaine marge de la société. A la lecture de votre roman, on en vient à se demander, cette marge est-elle une prison ou un refuge ?

Elles sont assez malsaines, je vous l’accorde. Je pense que leur marginalité est d’abord un refuge. C’est une prison aussi, d’une certaine manière. Mais la narratrice n’a aucune envie de s’échapper, elle voudrait même retarder l’heure de sa libération.

15 – Le décor, l’ambiance, vos personnages, tout a une facette – souvent très prononcée – que je qualifierais de sombre, sale ou laide. Néanmoins, surgit quand même une certaine forme de beauté, d’humanité. Est-ce que vous pensez que l’on peut trouver du beau ou de l’humanité en tout ?

C’est ce qui rend American Psycho si dingue : l’humanité de Patrick Bateman, qui est par ailleurs un ignoble connard. Je ne sais pas si on peut trouver de l’humanité dans tout (non, malheureusement je ne crois pas), mais c’est pour moi ce qui fait la force du roman de Bret Easton Ellis : on s’identifie à un trader/serial killer grâce à ses failles, à son immense fragilité, c’est-à-dire à son humanité. Donc si j’ai réussi à insuffler de l’humanité à mes deux tarées, je suis plutôt fière.

16 – Vous avez mentionné plus tôt un premier roman, apparemment jamais publié, si j’ai bien compris. Est-ce qu’il le sera un jour ? Avez-vous déjà d’autres projets d’écriture en vue ou même en cours ?

Est-ce qu’il le sera un jour ? Aha peut-être, si L’apparence du vivant devient un best-seller ! Pour la suite, j’ai des débuts d’idées et quelques notes, mais je m’y remets sérieusement demain matin. 

Brother Jo.

Entretien réalisé début janvier 2022 par échange de mails.

LADY CHEVY de John Woods : Terres d’Amérique/ Albin Michel

Traduction: Diniz Galhos

L’Ohio séduit particulièrement Francis Geffard et sa collection Terres d’Amérique. Après l’exceptionnel Donald Ray Pollock découvert il y a quelques années et ”Ohio” de Stephen Markley en 2020, voici le premier roman de John Woods “Lady Chevy” qui offre lui aussi une terrible histoire, à sa manière, mais avec néanmoins un écho certain des œuvres et des auteurs cités.

Autrefois, l’Ohio faisait partie de la “Manufacturing Belt”, fleuron et orgueil de l’industrie américaine jusque dans les années 70. On parle maintenant de la “Dust bellt’, à l’ image de ces usines qui rouillent, depuis leur arrêt…. mondialisation, crise économique, délocalisation, triste refrain connu. La démographie est en chute libre, les plus malins, les plus spécialisés sont partis chercher une vie et un emploi ailleurs. Mais d’autres sont restés par absence de motivation, par attachement à des racines… Cette histoire est située sous le mandat de Barack Obama et on voit éclore l’électorat qui fera la fortune de Trump et les marioles suprémacistes, platistes qui envahiront le Capitole un triste matin de janvier 2021.

“Le monde n’a pas toujours ressemblé à ça. A une époque, nous apportions notre pierre à l’édifice. Nous étions importants. De nos jours, toute référence à notre valeur est à l’imparfait, pour bien nous rappeler que les jours de notre grandeur sont derrière nous.”

Le chômage, le surendettement ont été cruels et comme beaucoup Amy et sa famille tentent de survivre. On entend parfois que tous les hommes naissent libres et égaux et si déjà en France, cela fait doucement sourire, dans le reste du monde, on n’imagine même pas le concept. Alors si la misère n’a ni couleur ni drapeau et s‘il vaut certainement mieux être un damné dans l’Ohio qu’en Haïti ou en Afghanistan, restons néanmoins très indulgents avec Amy vraiment pas la mieux lotie mais déterminée à quitter cette zone sinistrée par l’extraction de gaz de schiste créant malaises respiratoires, morts prématurées et l’empoisonnement des nappes phréatiques.

“On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats.” 

Amy vit dans un mobil home sur un terrain familial dont le sous-sol a été vendu à une entreprise extractant le schiste par son père, une loque, aussi sympathique qu’ alcoolique. Sa mère fuit toutes les nuits dans des bouges pour se perdre dans les bras d’hommes qui apprécient ses 140 kilos. Son petit frère Waterfall est un petit monstre mal fini, aux crises de douleur aussi insupportables qu’incompréhensibles, un pauvre petite chose innocente torturée par la vie dès la naissance. Darwin!!! Si on ajoute un oncle survivaliste, complotiste, craignant autant les Noirs que les “rouges” et qui lui a offert un fusil à pompe pour son anniversaire, un grand-père assassin, grand encapuchonné du Klan et un environnement très hostile au lycée, le bilan général est assez affligeant. Mais Amy veut s’en sortir, aller en fac et devenir vétérinaire, s’investit pour obtenir une bourse d’études, travaille très dur au lycée, fait abstraction de la fange qu’est sa vie, coûte que coûte.

Et arrive une connerie d’ados boutonneux. En aidant son ami Paul à accomplir un pauvre ersatz d’attentat éco-terroriste, elle bascule dans la criminalité et va y sombrer bien plus durablement que le temps d’un simple cauchemar. Un homme est mort. Amy est forte, endurcie par un destin malheureux, elle fera tout pour arriver à ses fins, ne finira pas en prison…Jusqu’où la fin peut-elle justifier les moyens? Elle en éprouvera certaines limites.

“Une fois ma mère m’a dit que le fait d’être née, élevée et endoctrinée dans la haine et l’orgueil avait développé sa résistance face à ce monde pourri.”

Dans ce concert incessant des romans racontant les heurs et malheurs des petits blancs paumés du midwest ou du sud dont Nyctalopes vous abreuve fréquemment, qu’est ce qui fait la différence entre une énième histoire bien triste dans la cambrousse  et un perle noire comme “Lady Chevy” ? 

Tout d’abord, comme Stephen Markley dans “Ohio”, Woods dresse un tableau impitoyable d’une jeunesse désœuvrée, sans idéal, se noyant dans les opioïdes, complétant une génération américaine qu’on dit totalement niquée par le Fentanyl et l’OxyContin. Il y ajoute le racisme, la corruption, la misère sociale et intellectuelle, le chômage, les armes à feu, la dégradation de l’environnement, la junk food, la connerie… C’est dur, impitoyable, on frôle souvent l’ hébétement dans ce décor glauque rappelant “Making A Murderer”. Ne jouant pas sur la compassion, Woods assène, montre à qui veut bien ouvrir les yeux. Certaines phrases vous cognent, d’autres vous achèvent pendant qu’il avance dans le drame.

Si cette jeunesse inanimée est bien au centre d’une intrigue policière parfaitement menée, la grande force de Lady Chevy” réside dans ses personnages. Amy, bien sûr, va éveiller en vous une multitude de sentiments follement contradictoires qui au fur et à mesure muteront  pour vous laisser bien  perturbés dans votre désarroi, votre incompréhension de la nature humaine. 

“Son père a l’air de venir d’une autre planète avec sa chemise cintrée et ses bottes sales sous son pantalon à revers. Il s’appuie sur sa bonbonne d’oxygène. Sa mère semble pendouiller en l’air comme une marionnette à qui on aurait coupé plusieurs fil. leurs visages reflètent l’ anéantissement et l’insomnie, la perte totale de raison. Dans ce cercueil se retrouve tout ce que leur fils a été, tout ce qu’il est, et tout ce qu’il aurait pu être.”

Mais, Amy, parfois réplique de “Fay” de Larry Brown, laisse souvent la lumière à Brett Hastings qu’on pourrait croire tout droit sorti du cerveau de Donald Ray Pollock un jour de grosse déprime. Hastings est flic, mari aimant et père protecteur, passionné de philosophie et de musique allemandes, nihiliste et surtout, surtout, sociopathe accompli. Sans le vouloir certainement, Woods, surtout préoccupé par Amy, a créé une terrible figure du mal. Il y a très longtemps que le personnage mythique de beaucoup de romans policiers n’avait revêtu l’apparence d’un homme aussi effrayant que troublant, glaçant l’histoire à chacune de ses apparitions. Une belle ordure.

 Roman se distinguant facilement de la masse, « Lady Chevy » se révèlera puissant et impitoyable à tous ceux qui oseront la lecture. Il faut toujours se méfier des désespérés comme “Lady Chevy”, ils n’ont rien à perdre.

Clete.

NOS VIES EN FLAMMES de David Joy / Sonatine

When The Mountains Burn

Traduction: FabricePointeau

« Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir. »

Chaque sortie de livre de David Joy devient en soit un petit événement. En quatre romans il est devenu un nom qu’il est difficile d’ignorer, pour les amateurs de noir au minimum. Les critiques sont toujours étonnamment dithyrambiques. Il fait globalement l’unanimité. Ajoutez à cela, pour « Nos vies en flammes », son nouveau roman, une très belle couverture qui ferait regretter une carrière de pyromane, et vous ne pouvez qu’avoir envie de vous y plonger. Ce que j’ai bien évidemment fait.

De ses trois premiers romans, j’en ai lu deux, mais je n’ai pas vécu l’illumination littéraire espérée et suggérée par les critiques. Est-ce enfin le cas avec son quatrième livre ? Non, mais attendez avant de me conspuer ! Ça n’est pas tout à fait ce que vous imaginez. Mon cas n’est pas complètement désespéré, celui de David Joy non plus. Je n’ai pas encore lu de mauvais livres de David Joy, si cela peut vous rassurer. Respirez un bon coup ! Je vous sens déjà tendu. Tout va bien se passer.

Il y a trois défauts que je pourrais être tenté de reprocher à David Joy mais qui ne sont pas nécessairement des défauts. Cela dépend des attentes de chacun. Premièrement, il a tendance à avoir la main un peu trop lourde sur le noir. Deuxièmement, il suit de façon assez scolaires les codes du genre sans jamais vraiment chercher à s’en écarter. Enfin, troisièmement, ses intrigues sont très prévisibles et il suffit de quelques pages pour comprendre la direction choisie. Ces « défauts » sont en fait la recette parfaite pour en faire un romancier à succès et combler les amateurs du genre mais restent ce qui, à mon sens, l’empêche de sortir vraiment du lot. C’est aussi ce qui rend ses livres accessibles et très simples d’approche. Si je suis tenté de lui reprocher un peu cette apparente simplicité, un petit quelque chose dans son nouveau roman me ferait plutôt dire que c’est sans doute là sa force.

Avec Nos vies en flammes, « David Joy » nous embarque à nouveau chez lui, en Caroline du Nord, où il ne fait toujours pas très bon vivre, à moins d’être proprement équipé pour pelleter la merde qui s’amoncèle facilement sur le pas de votre porte. Comme dirait si bien Ray, au coeur du roman : « Tout dans ce monde a des conséquences. » C’est ce qu’affrontent, tant bien que mal, les personnages créés par David Joy. Les conséquences d’une vie qui peut prendre des allures de piège. Alors qu’en toile de fond, des incendies aussi destructeurs que purificateurs, consument le monde alentour, on assiste à la descente en enfer de pauvres hères. La drogue, poison ravageur, plus encore dans les communautés pauvres et isolées, se répand plus insidieusement même que les flammes. Elle ronge l’âme et le corps de celles et ceux qui y cèdent. Des familles se défont, souffrent, des fils deviennent des junkies ou des dealers, d’autres des victimes, puis des parents finissent fatalement par affronter le deuil. Blancs ou Amérindiens, c’est un mal partagé qui dépasse les frontières, tout comme ces grand feux étouffant qui embrasent les forêt et sèment la mort. Les flics peinent à endiguer le fléau de la drogue, à prévenir la violence et la misère qui en résulte. Que peut faire un homme, en prise à la douleur immédiate d’une perte brutale, face au temps beaucoup trop long de la justice ? Il peut décider d’attendre ou d’agir en son nom. Ray Mathis fait le choix d’agir. Un choix discutable qui s’impose comme une conséquence obligée, entraînant de nouvelles conséquences. Un cercle vicieux qui peut paraître sans fin. Le cercle de la vie.

La simplicité est une nouvelle fois ce qui caractérise le roman de David Joy. C’est simple à lire, simple à comprendre et simplement écrit. D’emblée, j’ai trouvé ça trop simple, trop évident. Puis je me suis laissé porter une fois le décor bien planté et les images ont fait leur chemin dans mon cerveau. Les bouquins de David Joy c’est du pain béni pour le cinéma. C’est du drame à l’américaine. C’est un instantané d’un ailleurs qui dit beaucoup de l’état du monde. Dans toute cette noirceur David Joy essaye de faire percer une pâle lueur de vie, il tente de nous dire qu’on peut voir un junkie comme un suicidaire mais qu’il peut aussi être un homme qui essaye de vivre, plutôt que mourir.

J’évoquais précédemment qu’un petit quelque chose dans « Nos vies en flammes » me fait dire que la simplicité de David Joy est certainement sa force. Ce petit quelque chose n’est pas précisément dans le roman, c’est la postface de celui-ci, un article intitulé Génération opioïdes et écrit par David pour la revue America. Il écrit sur les ravages de la drogue autour de lui, sur les scènes de misère du quotidien, sur les contrastes d’où il vit, et on réalise que ce qui peut sembler trop évident, que les ficelles qui peuvent paraître trop grosses à mon gout, sont au final une réalité et qu’il suffit, pour faire sens, de relater simplement cette réalité qui peut vous frapper assez fort pour vous laisser chaos. C’est bien là ce que tente de faire David Joy.

Je reste donc sur mes dires. Pour ma part, point de chef d’oeuvre encore chez Joy mais un nouveau bon roman noir, dans le style simple qui est le sien, dur et fatalement humain. On a là un auteur qui fait son chemin de façon cohérente et sincère. Je n’attends qu’une chose, qu’il me surprenne. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il n’est définitivement pas là pour nous apporter de la joie. Joy nous confronte à ce que la vie peut avoir de cruel et inexorable, de quoi satisfaire les lectrices et lecteurs un peu masochistes que nous sommes parfois.

Brother Jo.

VALLÉE FURIEUSE de Brian Panowich / Actes Sud

Hard Cash Valley

Traduction: Laure Manceau

On avait découvert Brian Panowich avec ses deux premiers romans “Bull Mountain” et “Comme les lions” qui racontaient l’histoire des Burrough, famille installée depuis plusieurs années dans le trafic d’alcool de contrebande, cannabis, méthamphétamine et autres saloperies jusque dans six États depuis Bull Mountain dans le nord de la Géorgie.

Pour “Vallée furieuse” on reste dans cette région dont est originaire l’auteur, pompier de son état, mais exit le clan Burrough dont la présence nous est rappelée parfois néanmoins. Alors, un “one shot” mais peut-être aussi une nouvelle saga en gestation.

“Dane Kirby, agent du Georgia Bureau of Investigation, s’offre une partie de pêche. Il a reçu des résultats médicaux pour le moins inquiétants et se trouve en pleine conversation avec sa femme – morte vingt ans plus tôt – lorsqu’il reçoit un appel du shérif. Ned Lemon, le meilleur ami de Dane, perdu de vue depuis des années, est soupçonné de meurtre.

Mais l’agent Kirby n’aura pas le temps d’aider son vieux compagnon d’armes : il est convoqué par le FBI sur une scène de crime à Jacksonville, en Floride. Dans sa chambre de motel, un homme a été réduit en charpie à l’aide d’un bâton de Kali – une tige de bambou aiguisée. Il s’avère que la victime est originaire de Géorgie et que les fédéraux comptent sur Kirby pour leur servir de guide chez ces dégénérés géorgiens, connus pour leurs labos de méth, leur passion pour les combats de coqs, leur addiction à l’alcool et aux drogues de tout acabit. S’ils sont à la poursuite du tueur, ils cherchent surtout à retrouver celui qui est au cœur de la tourmente sans même le savoir : un jeune garçon, un enfant différent, qui tient la promesse faite à son grand frère : il se cache…”

Pas de came dans ce nouvel opus, juste un peu de weed rendant très crétins des types pourtant pas très aidés par la nature au départ. Un nouveau héros par contre, Dane Kirby, un ancien pompier devenu flic un peu dilettante, qui connaît la région et les gens, gros atout. Alors Dave n’échappe pas au cliché du flic tourmenté qui n’arrive pas à oublier un drame qui le poursuit nuit et jour pour le tourmenter et le conforter dans sa responsabilité, sa culpabilité dans la tragédie. Bon, c’est un stéréotype, un invariant, vous avez déjà connu un flic heureux vous en littérature? Et comme dab, vous allez attendre pour connaître les détails de la tragédie, les raisons des errances d’un type cabossé qui commence à peine à remonter la pente.

Autrefois, Brian Panowich ne faisait pas dans la dentelle et le premier chapitre vous confirmera que ça va rester chaud, brutal, malsain parfois. A la violence de locaux bien cramés du cerveau va s’ajouter la cruauté de Philippins bien malades. Cette internationalisation du mal contribue à penser, dès le départ, qu’on est plus dans un thriller parfaitement maîtrisé, bien habillé pour plaire à un public plus large que dans le roman noir rural. Terminé le drame familial, l’autarcie, “Vallée furieuse” brasse large avec l’adjonction d’agents du FBI peu à leur aise dans le paysage. 

Alors, tout cela serait d’un classique très ennuyeux sans compter le talent de Panowich  qui sait dresser des portraits tout à fait recevables et on suit rapidement Dane, flic sympathique et guide très avisé, dans cette faune dangereuse. Deux coups de théâtre bien amenés pour bien vous retourner, un peu d’émotion lâchée pour ce gosse “Rain Man” des Appalaches, de l’humanité salvatrice et le tour est joué, on accroche.

Panowich n’en mettant pas des tonnes sur la misère environnante, ne faisant pas la morale, n’attaquant pas la société, ne nous prenant pas la tête mais partant juste d’une réalité avec laquelle il faut bien faire, le roman pourrait être une vraie réussite… si la fin ne venait pas ternir un peu l’ensemble. Le dénouement apocalyptique permet certainement à l’auteur de résoudre tous les problèmes d’un coup dans une énorme scène où on fait beaucoup parler la poudre mais paraît aussi facile que peu crédible, tout en laissant pas mal de zones d’ombre qui seront peut-être dévoilées dans une suite.

Néanmoins, l’ensemble est solide, au-dessus de la production moyenne, bien au-dessus d’autres auteurs américains beaucoup plus dans la “hype” et puis, il n’y a pas à dire, on est dans le Deep South sauvage qu’on aime.

Clete.

LES COW-BOYS SONT FATIGUÉS de Julien Gravelle / Editions Seuil / Cadre noir

Je me souviens. Il y a 12 mois et des bananes, je proposais une chronique admirative de l’édition poche de Nitassinan, premier roman de Julien Gravelle, Français exilé dans le bois québécois. Là-bas, il se trace désormais une piste sur son traîneau littéraire, tracté par le talent qui est le sien. Fruit d’une collaboration avec l’éditeur de la Belle Province, Léméac, (traduisons par :  un deal), Les cowboys sont fatigués est la première escapade sur le terrain du roman noir de Julien Gravelle, d’abord publiée à destination de son lectorat américain mais avancée jusqu’à la gueule des Maudits Français par le Seuil en ce mois de janvier. 

Aux confins du Québec, dans la forêt boréale, Rozie vit seul dans son laboratoire clandestin entouré du froid et de ses chiens. Son job : assurer la fabrication d’amphétamines pour des trafiquants du cru. Seulement Rozie est las, et voudrait bien passer à autre chose, se ranger. Mais les dieux semblent en avoir décidé autrement, l’assassinat d’un gros bonnet va chambouler sa petite vie tranquille de chimiste. Son passé le rattrape, lui et sa véritable identité.


« Fond-du-Lac, 178 âmes aujourd’hui, avec pas un plan d’eau à moins d’un mille de là. Pour le lac, on cherchait toujours, mais le fond, on l’avait bel et bien touché».

Il semblerait que janvier devienne un mois consacré pour qu’un francophone nous balance un astie de bon roman, pétri d’inspiration nord-américaine. 2019, Le Cherokee de Richard Morgiève. 2022, Les cowboys sont fatigués de Julien Gravelle.  Je les rapproche, non pour les comparer (cela n’a aucun sens), mais bien pour exprimer la même jubilation. Julien Gravelle réussit indéniablement à rebondir sur l’autre rive d’une crique de genre. Le nature writing habité de Nitassinan laisse place à un roman noir dont le moteur nerveux continue à tourner et répondre malgré le grand froid. Ancré dans un territoire, peuplé de personnages incarnés et servi par un français créole dont le verjus ravira les amateurs d’explorations littéraires, géographiques et culturelles non moins que les rieurs à humour qui fait crisser les crocs. Ça coche des cases, beaucoup, et beaucoup de bonnes. Ils nous en feraient pas un film, à la fin, dites ?

On reconnaît sans trop de peine le territoire décrit par Julien Gravelle ainsi que les communautés qui le peuplent comme installés sur à proximité du Lac Saint-Jean, où l’auteur a son nouveau foyer. Entre citoyens ancrés au village et autochtones sur la drop, entre hommes rudes et voyous historiques, qui doivent s’ouvrir à un nouveau monde de violence et de trafic, c’est sur de truculents arpents de country noir que Julien Gravelle nous invite, arpents travaillés avec l’admiration non dissimulée de l’auteur pour Daniel Woodrell. Et pourquoi ne pas songer en effet à Faites-nous la bise à la lecture de ses Cowboys ?

Solide, vraiment pas de la pinotte. Enfin, y en a un peu quand même dedans. Va falloir te le cogner pour comprendre et tu seras pas déçu.

Paotrsaout

BLOND COMME LES BLÉS de Sjón / Métailié

Korngult hár, grá augu

traduction: Eric Boury

Reykjavik, après la Seconde Guerre mondiale.

Gunnar Kampen est un « un jeune homme travailleur et attentif qui se passionne pour l’histoire de l’humanité et de sa nation ». Il a une mère et deux sœurs qui l’aiment depuis l’enfance et lui-même est un frère et un fils attentionné. Au printemps 1958, il fondera le parti politique antisémite des nationalistes et se dévouera pour contribuer à l’organisation internationale du mouvement néonazi, en pleine croissance.

Parfois, la longueur d’un roman – 128 pages dans le cas de Blond comme les blés – laisse dubitatif de prime abord, quand on sait que le sujet abordé à tout pour nécessiter un livre dense et complet. On se dit que le pari est risqué tant il est facile de passer à côté de son sujet en si peu de pages. N’étant personnellement pas du tout familier de l’œuvre de son auteur Sjón, je ne savais rien de l’indéniable talent du bonhomme pour l’écriture. Une lacune désormais comblée.

La genèse et l’évolution du mouvement néonazi à laquelle Sjón nous confronte dans son roman se fait par le prisme d’un homme, un Islandais, Gunnar Kampen. Cet homme nous est dévoilé à travers son parcours de vie, de son enfance et jusqu’à ses derniers jours. C’est par des petites tranches de vie de notre personnage principal, des moments clés, des échanges révélateurs, que l’on prend toute la mesure de l’engrenage politique néonazi et de ses rouages, notamment dans sa fibre la plus romantique. Sans trop en dire, mais avec intelligence et justesse, Sjón nous offre ici un récit presque intemporel. L’humain étant au cœur de son histoire, on peut aisément lire Blond comme les blés avec l’actualité du moment en tête, j’entends la montée des extrémismes aux quatre coins de l’Europe, et se dire que le passé n’appartient malheureusement pas encore au passé. Rien que cela suffit, en soit, à faire de Blond comme les blés un roman concret et pertinent.

La grande force du livre de Sjón ne réside pas uniquement dans ce qu’il raconte mais peut être plus encore dans sa forme. La langue est superbe. Elle est riche. Elle est vivante. Son style est fin, subtil et sans fioritures. La fluidité et la beauté de sa plume sont évidentes. L’enchaînement de chapitres relativement courts, l’alternance de techniques entre récit classique et échanges épistolaires, confèrent à Blond comme les blés une véritable dimension littéraire et poétique. On le souhaiterait presque plus expansif, tant il écrit bien, mais tel quel c’en est certainement que plus percutant. Je tire également mon chapeau au traducteur, Eric Boury, qui nous permet d’apprécier pleinement le travail de Sjón.

Vous l’aurez compris, Blond comme les blés a de multiples qualités, tant sur la forme que sur le fond. De ce fait, on est définitivement frustré d’arriver au bout si rapidement, sans pour autant qu’il y manque quoi que ce soit. Il est comme il devait être. On a là un excellent roman, brillamment porté par la plume d’un écrivain habile et confirmé. Accessibles à toutes et tous, lectrices et lecteurs assidus ou occasionnels, vous avez donc toutes les raisons de le lire. 

Brother Jo.

DECAMPER-Treize nouvelles sur la fuite / recueil collectif / Antidata

 Pour rester, c’est très simple : il suffit de ne pas ouvrir de portes. La vie n’est qu’une longue succession de portes à ouvrir, dont on ne sait jamais laquelle nous cache le malheur, laquelle sera la dernière. (Maxime Herbaut)


Prenons un thème et tournons autour avec treize auteurs : voici « Décamper-13 nouvelles sur la fuite ». Certains ont déjà des livres à leur actif, d’autres ont publié en revues, et pour plusieurs c’est visiblement une première.


Laurent Dagord ouvre talentueusement ce recueil. Un peintre anglais du XIXème siècle, une petite baraque de campagne et Tolstoï : le décor d’« Astapovo » est planté. Voilà un écart rustique qui paraît simple, et qui, pourtant, provoque le malaise chez les autres qui ne laissent pas tranquille bien longtemps Jean de Conty.


Le plaisir de lire des premiers textes est rafraîchissant, d’une nouvelle sur l’autre c’est la surprise. Quand les uns fuient en courant avec Théo Castagné dans l’effrayant « Cimetière aux fleurs » parce qu’il y a surnombre et qu’ils veulent vivre, certaines, grâce à l’épistolaire, écrivent sur la fuite des autres en rêvant de les rejoindre pour « La randonnée », de Pascale Pujol.
Guillaume Couty lui, vit dans un futur proche du nôtre, covidé, masqué, etc. Avec brio et humour, il pousse les potentiomètres un peu plus fort : délit de promenade en forêt, infraction pour application inutilisée et fantasme autour du masque. « En avant » est douce-amère.
L’écriture est véloce chez Claudie Gris pour qui la fuite prend la forme d’une fenêtre ; le rêve musical de Nicolas Fert nous emmène à coups de guitares et de téléphone de la pas très rock Montrouge à Seattle, véritable eldorado musical des 90’s.

 Depuis, chaque année, à la veille de novembre, il m’adresse ce même signe. Parfois, de Londres ou de New York, une fois de Kyoto et depuis deux ans de Vancouver.

 Oui Vancouver.

 Vous semblez surpris ? (Jean-Yves Robichon)


Les personnages de Jean-Yves Robichon sont ceux qui restent après le départ de Fire, ils sont « Les Témoins » pendant une douzaine de pages. Leurs récits croisés racontent une des pépites de ce recueil.

Il y a également des auteurs confirmés, qu’il est bien plaisant de retrouver. J’ai surtout lu Stan Cuesta et Jean-Luc Manet dans leurs vies précédentes de chroniqueurs rock’n roll. Ce dernier, grâce à « Nigel », nous ouvre un phare, un refuge pour les égarés de la brume nocturne d’une ville endormie. Quant au premier, il gagne allègrement le prix du meilleur incipit du recueil : J’ai été en fin de carrière assez jeune. Vers 27 ans.

« Décamper », avec son ravissant bouquet de nouvellistes, se présente élégamment, la taille d’une petite main, idéal pour mettre dans la poche arrière du jean et prendre le large en restant léger. 

NicoTag


Il est aisé de décamper avec la musique. Encore plus avec le formidable album BKO de Dirtmusic, ou comment réunir Bamako, Seattle, New York et Melbourne en passant par Ljubljana.

LE BLUES DES PHALÈNES de Valentine Imhof / Rouergue Noir

Après “Par les rafales” en 2018 et “Zippo”, l’année suivante Valentine Imhof quitte l’univers du polar pour s’aventurer avec bonheur dans la littérature noire au cœur d’un roman hautement ambitieux. Même si “Zippo” se situait déjà aux USA, on peut néanmoins dire que “Le blues des phalènes” est son grand roman ‘américain’. Puisant dans l’histoire et la culture américaines, elle nous raconte avec talent et passion la destinée de quatre personnages traversant l’histoire des États-Unis au XXème siècle, au moment où le pays entame son hégémonie mondiale sur les ruines de l’Europe.

“Milton, le rejeton prodigue qui a rompu les ponts avec sa richissime famille ; Arthur, le vétéran de la guerre des Boers et des tranchées de la Somme, qui porte le poids de crimes impardonnables ; Pekka, née le jour où sa mère posait le pied sur le sol de New York et qui change de nom à chaque fois qu’elle veut changer de vie ; Nathan, enfin, le fils de l’Explosion, qui fuit le mal et le retrouve où qu’il aille.”

Ces quatre-là n’auront comme histoire commune que leur présence à Halifax lors de la terrible catastrophe qui détruisit la ville en 1917. Le roman, formidable récit d’aventures magnifiquement renseigné et détaillé, raconte la vie de ces quatre personnages confrontés à la très dure réalité du monde moderne. Tous ont commis le pire, tous ont tué…tous affronteront leur destin.

La fuite était le moteur des deux premiers polars de Valentine Imhof. Ici, le thème est proche même si les personnages n’ont pas obligation de se cacher. Un jour, ils décident de partir, de disparaître, mais les causes sont diverses et non dictées par l’urgence. Ils fuguent par nécessité mais aussi par envie, pour croire encore à des lendemains radieux.

Sur deux décennies, l’auteure les confronte aux grands événements des USA. La première guerre mondiale, la grippe espagnole, la crise de 29, le chômage, l’alcoolisme, les totalitarismes émergents, les hobos, les syndicats, les luttes sociales, la psychiatrie… 

Valentine Imhof rédige des récits poignants, très noirs mais avec une belle plume et une manière très habile de désamorcer parfois l’indicible. La lecture des cinq cents pages est un vrai bonheur. Quatre histoires s’entrecroisent montrant l’envers du décor du rêve américain, les épreuves subies par le peuple. Traitant l’Histoire américaine par le prisme des gens ordinaires qui luttent pour s’en sortir, elle offre une version romanesque réussie du précieux ouvrage de Howard Zinn “une histoire populaire des États-Unis”, véritable bible, citée dans ses références.

La narration de la catastrophe de Halifax, l’exposition universelle de Chicago et la vie des hobos sont des sommets du roman. L’écriture est souvent virtuose. On retrouve “La route” de Jack London. L’émotion et la dureté de Flannery O’Connor est présente. Harry Crews et James Agee sont parfois conviés. En fait, c’est réussi et envoûtant comme les grands romans d’Antonin Varenne.

Très proche de ses personnages dont elle nous confie toutes les pensées intimes, les rêves, les plaies et les zones d’ombre, Valentine Imhof laisse au lecteur le soin de juger leurs actes. 

Immanquable pour les amateurs d’Histoire américaine “le blues des phalènes” séduira de manière plus générale tous les amateurs de bonne littérature noire, sociale et politique. 

Un grand et beau roman, et si parfois son propos peut heurter, « Rien n’est beau que le vrai… ».

Clete

PS: A venir, un entretien « Mon Amérique à moi » avec Valentine Imhof.

LA MEDIUM DE J.P. Smith / Série Noire/ Gallimard.

The Summoning

Traduction: Karine Lalechère

 Elle était en train de se rendormir, quand ça recommença : une note de piano.

 Avait-elle rêvé ? Elle s’assit, écouta. Une troisième note retentit.

 C’était ce qu’elle redoutait. Les monstres dans son esprit s’étaient échappés et maintenant ils pouvaient se promener, la narguer et la ridiculiser. Ce qui était à l’intérieur était à l’extérieur. Comme la voix de la femme en pleurs. La voix qui la mettait en garde.

 ― Qui est là ? 

Kit vit entourée de fantômes, certains plus réels que d’autres.
Son mari Peter est mort le 11 septembre 2001, dans la tour nord. Zoey, sa fille de 17 ans, née orpheline de père au printemps 2002, se trouve dans un semi-coma depuis trois ans après une crise de convulsions face à un accident dans le métro.
Kit voit Peter parfois, ils se parlent.
C’est une actrice sans trop de succès, qui court après les castings et les cachets. Pour boucler les fins de mois, rembouser son prêt et régler les notes d’hôpital de Zoey, elle parcourt les annonces nécrologiques puis contacte les survivants. Elle dit communiquer avec les morts, contre une éventuelle rétribution.
Elle se situe entre la personne de bonne volonté qui apporte un peu de réconfort et l’escroc de bas étages. Tout se joue dans cette ambiguïté.

On nage dans un surnaturel du quotidien, qui n’a jamais entrevu un proche disparu dans une foule ? Elle pousse le curseur plus loin, c’est tout.

 Il semblait que la membrane entre la vie et la mort était devenue légère, diaphane, avec des trous et des déchirures partout. Et que Kit passait maintenant librement d’un monde à l’autre.


La mort rôde en permanence, des morts qui parlent, des malades donnés pour morts qui ne meurent pas, des vivants qui simulent un dialogue avec des morts, des morts sans corps, etc.
C’est la rencontre entre l’art de persuader et l’envie de croire. On navigue entre l’arnaque et l’étrange, sans trop savoir où pencher. Le doute est extrêmement bien entretenu par l’auteur.

C’est aussi une chasse aux charlatans par les flics new yorkais de la répression des fraudes. Une véritable pantomime se met en place quand l’inspecteur David Brier en vient à rencontrer Kit. Là se met en place un formidable jeu de dupes qui tiendra jusqu’à la toute fin du livre.

 ― David ?

 Elle répéta son nom plusieurs fois, avant de se rendre compte qu’il avait raccroché. Elle avait l’impression d’être coincée dans le cauchemar de quelqu’un d’autre, une histoire pleine d’ambiguïtés et d’impasses. D’être enfermée dans une pièce dont elle n’avait pas la clé.

L’écriture est très classique, et le récit plutôt linéaire, rien de révolutionnaire dans tout ça, mais ça se lit presque magnétiquement tant il est difficile de refermer « La médium » pour reprendre le lendemain. On sent bien la patte du scénariste qu’est aussi J.P. Smith.

La toile de fond, qui se déploie dès le début, est réussie. Que reste-t-il de nos morts ? Encore plus, quand comme pour beaucoup de victimes des attentats du 11 septembre 2001, il n’y a pas de corps à inhumer. Ce qui peut arriver dans la vie courante aussi, malheureusement.

Je ne suis pas amateur de surnaturel, l’écueil de la fumisterie est ici facilement écarté en maintenant une tension permanente, toujours sur le fil entre réalité et folie. On ne sait jamais dans quelle dimension on se trouve, comme si plusieurs versions du roman se superposaient, s’imbriquaient.

Il y a bien une enquête policière, mais elle passe presque au second plan. L’histoire, ou plutôt les histoires, ne cessent d’aller et venir, de s’entremêler sans jamais nous perdre. L’auteur renfloue même un personnage de son roman précédent, comme un caméo, une auto-citation. Brouiller les pistes à un tel niveau, sans jamais embrouiller la lecture est une prouesse.

NicoTag

Mogwai ou l’art de perfectionner des ambiances troubles, le groupe joue avec nos émotions et crée le malaise.

LA MORT SUR SES ÉPAULES de Jordan Farmer / Rivages.

The Pallbearer

Traduction: Simon Baril

Jordan Farmer entame sa carrière littéraire par un rural noir, sous genre du polar, apprécié en France et racontant de sales histoires souvent à base de trafic de dope situées principalement dans le Midwest, les régions appalachiennnes et toutes les coins perdus des USA. Du white trash avec moult fusillades et actes barbares orchestrés par des rednecks au cerveau plus ou moins cramé mais aussi des histoires poignantes sur les paumés, les déshérités, les marginaux racontées avec talent par des auteurs comme Woodrell, Larry Brown ou Chris Offut.

Mais le talent est rare et si beaucoup s’y essayent, peu arrivent à sortir leur œuvre d’un médiocre décor en carton où la misère et la dope justifient tous les ignominies. Et donc, “La mort sur ses épaules” est-il un plus pour le genre ou finalement rien qu’un de plus?

“A Lynch, en Virginie occidentale, les gens qui n’ont pas déserté la petite ville vivent dans la pauvreté, voire le dénuement. Il y a peu d’emplois et toute la communauté est sous la coupe de Ferris Gilbert, le cruel patriarche d’une famille de criminels, qui fait régner la terreur.

Lorsque Jason Felts, travailleur social qui a la particularité d’être nain, est chargé d’assister l’un des frères Gilbert, détenu à la maison de redressement pour possession de stupéfiants, Ferris y voit l’occasion de faire passer en fraude un dangereux colis à son jeune frère. Ferris Gilbert menace aussi Terry Blankenship, un jeune homme pauvre qui a fui la maison familiale pour vivre dans les bois avec le garçon dont il est amoureux.”

Les Appalaches, un méchant dealer, des gosses abandonnés qui tombent dans la délinquance, de la dope, un gentil qui se met dans la merde pour une histoire de cul. Dès le départ, beaucoup des invariants des histoires sous ces horizons maudits. La bande son ne variera pas de la country triste.

Alors, ensuite, l’histoire n’est ni meilleure ni pire qu’une autre mais ne se distingue pas non plus par une réelle originalité et un rythme intéressant. On souffre rapidement d’une méconnaissance des sentiments et des pensées des personnages mis à part Jason mieux éclairé. Du coup, on lit cette histoire franchement de l’extérieur et les événements tragiques qui se succèdent n’émeuvent pas outre mesure. Les décisions, les choix sont parfois surprenants, tous les personnages semblant trop dans la résignation, l’abdication.

On peut s’interroger aussi sur la nécessité d’amener les thèmes non essentiels à l’histoire de l’homosexualité et du handicap pour ne pas les exploiter ensuite si ce n’est pour ajouter du pathos et de la marginalité pourtant déjà très soulignés. 

L’éditeur cite Woodrell et Offutt. C’est de bonne guerre mais ne vous laissez pas abuser. Évoquons peut-être les univers de David Joy mais sans encore la belle maîtrise de l’auteur de la Caroline du Nord voisine. J’aurais donc tendance à dire un rural noir de plus mais aussi néanmoins un nom à retenir.

Clete.

« Older posts Newer posts »

© 2026 Nyctalopes

Theme by Anders NorenUp ↑