
Caryl Férey, guérisseur à catharsis par la lecture de Lakota a soulevé pour moi un vortex d’émotions notables. J’ai ouvert le livre par la fin, lu les cinq derniers mots : les esprits sont avec nous. Comme lui, une sensibilité particulièrement aiguë pour une des sept grandes divisions Lakota Sicangu, et leur confinement dans la réserve de Rosebud, Dakota Sud.
Ainsi, rien de ce que j’entrevois à la lecture de Lakota ne sera objectif : car ce qui compte est plus important que ce qui ne compte pas. Nous aurons ici la joie d’un homme bavard, qui nous abreuve d’une histoire sensible, car les pierres pleurent aussi. Il distillera au gré du vent des faits qui concernent le traité de 1868, Paha Sapa, les Black Hills, Georges Armstrong Custer et sa 7ème cavalerie, le massacre de 1890 à Wounded Knee, les Wicasa Wakan, visions, Hanbleceyapi et autre arbre de vie, tout ceci nous est délivré comme une ligne d’énergie mouvante à saisir.
Celui-là, le Caryl Férey, arrive à te vriller le cœur en tous sens puis sournoisement à te le broyer comme une scène d’abattage de poulets à la Tristan Égolf, et en même temps y mélanger des personnages WTF, type you are rock but you don’t roll, autant que l’inverse. Du plus petit au plus grand des personnages, le cœur de l’histoire dans l’humanité, ça le connaît.
Cependant que le bandit masqué n’y sera pas, et qu’on le regrette.
L’œuvre de Caryl Férey partage avec celle de Stieg Larsson, à travers le personnage de Lisbeth Salander dans Millénium, une même exploration : la vengeance n’est plus perçue comme une transgression, mais comme une réponse naturalisée à l’injustice. Et il n’en dissimule pas les peines, ni les outrances, pas plus que les impossibilités, et encore moins la charge du génocide et ses prolongements, toujours encore, et entre autres, par l’anéantissement dans le corps des femmes.
Sans qu’il s’agisse d’une filiation littéraire directe, les personnages de Duane et Winona Crow-dog évoquent, je crois, en bien des aspects, le subtil Dalva de Jim Harrison, un autre de mes grands amours. Tous les personnages Lakota incarnent une profondeur psychologique, un attachement charnel à la terre, et une lucidité aiguë de l’héritage qu’ils portent.
Ils habitent la mémoire douloureuse de la culture Lakota ou plutôt de la catastrophe intime, cette mémoire d’un génocide en soi.
Le Mississippi recrache le cadavre de Jake Crow Dog, un père aussi absent qu’effacé par la boisson.
Qui veut croire à une noyade ?
Personne.
Caryl Férey utilise différents axes et souffles de l’histoire pour construire son récit avec un travail incarné, pas seulement par la documentation mais son âme y est engagée :
« Le 5 août 1881, Crow Dog tue Spotted Tail ». Les motifs seraient multiples. La violence coloniale se déverse alors aussi sur les liens entre Lakota.
« En 1875, Spotted Tail était parmi les chefs Lakota qui se rendaient à Washington D.C pour négocier la vente des Black Hills. Pendant les années 1870, il fut accusé par Red Cloud d’avoir empoché le montant d’une guerre tribale ».
Ainsi retrouvons-nous ces lignées antagonistes présentes dans le personnage de Winona Crow-dog, « éducatrice de rue dans les quartiers déshérités de Minneapolis » et sœur de Duane, une lignée qui représente les luttes politiques, la résistance des Lakota face à la colonisation, la survie et la préservation des connaissances de la médecine traditionnelle, leurs rites, leurs combats.
Leur survie, malgré les politiques d’assimilation.
Lakota toujours.
Caryl ne nous épargnera que dalle, même pas l’horreur et la torture du Hiawatha Asylum for Insane Indians (1903-1933), situé à Canton, dans le Dakota du Sud, où plus de 350 autochtones furent enfermés et torturés.
Cette mémoire explosera littéralement au travers de Shane White Eagle, hotamitano, soldat-chien troublant de La Nation Cheyenne, réceptacle notoire de cette infâme infamie.
En sus, Caryl Férey vous abattra avec les femmes autochtones disparues et assassinées, kidnappées, violées, ainsi qu’avec des thématiques disposées au travers d’une histoire unique car :
« Rien n’a tellement bougé depuis la fin des guerres indiennes ».
Il exsude la grande Histoire à l’intérieur de celle de familles, peut-être pas si ordinaires. Ses réminiscences. Ses effets.
Non, je ne vous en dirai pas plus.
Mais. Peut-être que si Caryl Férey rappelle que les esprits sont avec nous, les folles vibrations reviennent par la puissance d’un polar noir, social et historique très réussi. Cependant, pour une fois, on aurait envie qu’il accepte de faire une série, ce ne serait pas dans l’idée de faire recette sonnante mais de déployer plus avant une énergie nouvelle, fraîche, ainsi souhaiterions-nous entrevoir la réalité sacrée et mystérieuse de la cosmologie Lakota au travers de ses billes d’acier trempé dans le monde invisible.
Ici, point de critique : je n’en ferai aucune. Même si. Une architecture qui révèle les ressorts de ses autres polars, une enquête habitée par des personnages anguleux, des indices et des fausses pistes, et pour finir, une mécanique de résolution sans concession, où tout explosera de façon brutale, avec, entre autres, un piège déployé sur plusieurs jours.
Ce livre est une invitation fortuite, je le suppose, à lire et relire, au-delà de Lakota, toute littérature amérindienne, polardeuse ou pas.
Chiara Zinc
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