White River Crossing
Traduction: Sophie Aslanides

« …puis, en y regardant de plus près, il remarque que le quartz clair est parcouru de deux fines lignes jaunes, comme des rivières jumelles marquées sur une carte topographique »
1766, Magnus Norton, le « rusé et vénal » gouverneur du Fort Prince-de-Galles, un comptoir de la Compagnie de la baie d’Hudson, monte rapidement et en secret une expédition dans le Grand Nord, pour s’emparer de cet or dont un colporteur vient de lui rapporter un échantillon. Le gisement, s’il existe, se trouve à » Ox Lake, à huit cents ou neuf cents kilomètres, au fin fond des Terres stériles, à deux jours de marche vers le nord de White River Crossing », près du camp d’été d’une tribu d’Esquimaux.«
John Shaw, son second, est responsable de l’expédition. Tout le monde sait qu’il est « une fieffée canaille et une brute» . Il ne recule jamais devant l’adversité, et son avidité pour l’or est sans limites.
Deux autres anglais l’accompagnent :
-Tom Hearn, qui connaît les coutumes des esquimaux. Ses manières « réservées, courtoises » cachent son désarroi et ses doutes qui, autrefois, lui ont fait abandonner la prêtrise. Mais sa moralité restera-t-elle intacte ? pourra-t-il résister à la corruption qu’engendre l’or ?
-Abel Walker, le jeune neveu de Norton, naïf et influençable, qui travaille comme apprenti commis près de son oncle.
Quatre indiens du nord seront leurs serviteurs et complètent le groupe : Datsanthi et son fils Nabayah dont les épouses, traitées comme des bêtes de somme, tireront les traineaux…Nabayah, sanguin, grossier, voire « d’une bestialité excessive » comme le qualifie son propre père sera-t-il le premier déclencheur de « l’épouvantable calamité » à venir ?
Car, évidemment : Des Indiens du nord (Les Dénés), qui détestent les Esquimaux (Les Inuits, présentés comme un peuple sauvage et dangereux de brutes et de menteurs) qui les haïssent en retour, des anglais qui méprisent et asservissent les « races primitives », des conditions climatiques extrêmes et…de l’or…
Cocktail explosif, qui risque de décourager le lecteur qui a peur de se retrouver dans un western…Ce serait dommage !
Il y a des hommes morts, des caribous et des loups dépecés. Le style de Ian McGuire me fait penser au carnet d’un topographe qui note scrupuleusement les falaises de grès, les couches de schiste cassé, les plaques de roche granitique, les remparts de calcaire ténébreux…D’une part une minéralité sèche et froide, et d’autre part les trajets migratoires immuables des oies des neiges. Au milieu, la fragilité humaine et son orgueil démesuré, sa violence vaine.
Ce roman puissant et efficace est une exploration de la cupidité coloniale, de la violence et de la décomposition morale et constitue une belle suite au précédent roman de McGuire, Dans les grandes eaux du Nord. D’autant que les regrets exprimés par Nyctalopes en 2017 : « une psychologie des personnages qui aurait mérité d’être plus détaillée dans un univers masculin particulièrement barbare. » n’a plus lieu d’être ici : les personnages comme tout le reste du roman sont très fouillés, seule la barbarie persiste !
Soaz.
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