TEATRO GROTTESCO
Traduction: Fabien Courtal

« Artistes ratés, écrivains obsessionnels, ouvriers paranoïaques, savants ésotériques, employés au bord du gouffre… L’humanité malade de Teatro Grottesco se traine dans un décor de villes grises, de ghettos désaffectés et de fêtes foraines anarchiques qui n’en finit pas de tomber en ruines. Là, chacun se voit accablé par un phénomène de « hantise » : une apparition inquiétante dont nul ne saurait dire si elle est le fruit de la folie collective, de la fièvre, d’une intoxication médicamenteuse, ou de puissances obscures cherchant à déchirer le mince voile de rationalité qui les sépare encore de nous. Quoi qu’il en soit, sous la surface rassurante des habitudes, quelque chose menace. »
Outre le fait que j’avais déjà fait l’acquisition d’un livre de Thomas Ligotti, Mon travail n’est pas terminé publié aux Mont Métallifères pour être précis, que je n’ai toujours pas lu d’ailleurs, je ne connaissais rien du bonhomme. Parfois, ne rien connaître d’un auteur et son œuvre, peut avoir du bon. On ne sait pas dans quel univers on va pénétrer. On s’y plonge sans attentes, sans appréhensions, et on se prend soudain quelque chose dans la tronche qui ne laisse pas indemne. Une fois que j’ai ouvert la porte de cet univers, je peux vous assurer que je n’avais qu’une envie, en sortir. Bienvenue dans Teatro Grottesco, recueil de nouvelles (il n’écrit que ça) publié à nouveau chez les Monts Métallifères, et dans une belle édition comme ils savent faire.
Après lecture de ce livre, j’ai bien entendu fait mes petites recherches sur la toile pour glaner quelques infos sur l’auteur. Juste histoire de saisir un peu qui peut produire une telle œuvre. Ecrivain culte s’il en est, et relativement secret semblerait-il, Thomas Ligotti impose un certain respect si on en croit tout ce qui s’en dit. J’avais apparemment raté la petite polémique concernant Nic Pizzolatto qui aurait plagié Thomas Ligotti, et il a bien finit par le citer comme inspiration, pour le personnage de Rust Cohle, celui-là même incarné par Matthew McConaughey dans la première saison de True Detective. Car ce qu’il faut savoir, c’est que Thomas Ligotti est un joyeux luron. Souffrant d’anxiété chronique et d’anhédonie (dixit Wikipédia : « caractérise l’incapacité d’un sujet à ressentir des émotions positives lors de situations de vie pourtant considérées antérieurement comme plaisantes. »), il a développé une philosophie particulièrement pessimiste qu’il distille dans ses livres et qui aurait nourrit quelques répliques de Rust Cohle. Là, ça vous donne déjà une petite idée de ce à quoi vous attendre, mais vous êtes encore loin du compte…
Je ne vais pas vous détailler les différentes histoires qui composent ce recueil, car la tâche n’est pas des plus aisée, mais je vais quand même essayer de développer un peu ce que l’on peut ressentir à la lecture de Teatro Grottesco. Les lieux dépeints par Ligotti dans ses textes ne sont pas si éloignés de notre réalité, ce sont presque des versions distordues de la réalité, mais ils sont incroyablement désolés et délabrés. Tout y est terne et gris. On a l’impression de perpétuellement naviguer dans un intense brouillard. Il y règne quelque chose de pourri et malsain sans que l’on sache toujours exactement quoi. Dans ces lieux, ces villes, il y a des choses étranges. Les personnages qui peuplent ces nouvelles sont comme coincés dans des vies où les relations sont sans émotions et sans passion. Leurs existences sont mécaniques. Les artistes y sont ratés, les médecins font des choses douteuses, les travailleurs sont oppressés et certains souffrent parfois de troubles gastro-intestinaux particulièrement envahissants. Ils sont comme condamnés à vivre des situations Kafkaïennes sans espoir et à en perdre la raison. C’est toute l’absurdité de l’existence qui est saisie ici et il n’y a pas la moindre échappatoire. Il est parfois difficile de dire où réside l’horreur dans ces histoires mais elle est toujours latente. C’est de l’horreur existentielle. D’autres parlent d’horreur philosophique. On est aspiré dans un vide aliénant. Un cauchemar éveillé et sans fin.
Divisées en trois parties intitulées Détraquements, Déformations et Démolis et dégénérés, les nouvelles qui composent ce recueil sont toutes particulièrement bizarres et tortueuses. Le style est dense et franchement déroutant. Même inconfortable et austère. Thomas Ligotti use et abuse de la répétition. Des répétitions qui deviennent obsédantes et étouffantes. Il faut ajouter à cela une vision profondément nihiliste et misanthrope alliée à un évident sens du grotesque. Ligotti est souvent comparé à Lovecraft et Poe avec une bonne dose de Cioran. Il y a de ça, c’est certain, mais il demeure complètement autre. Totalement inclassable.
Teatro Grottesco n’est pas une lecture plaisante. C’est un livre difficile qui nécessite toute notre attention. Les plus rationnels vont se faire sacrément mal au cerveau. Le genre d’oeuvre qui s’accroche à nous quand bien même l’envie nous viendrait de la mettre de coté pour ne plus jamais y toucher. Je suis tenté d’écrire que plus jamais je ne lirai de Thomas Ligotti, tant l’expérience fut rude, mais je sais que, fatalement, je vais avoir besoin d’y revenir pour confirmer qu’il est peut-être l’écrivain le plus cynique et anxiogène que j’ai pu lire à ce jour. De l’horreur sans monstres, sans violence, mais belle et bien éprouvante.
Brother Jo.
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