Chroniques noires et partisanes

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LA DESCENTE, C’EST LE PIRE de Mariana Enriquez / Editions du sous-sol.

Bajar es lo peor

Traduction: Anne Plantagenet

« Dans le Buenos Aires interlope et vibrant des années 1990, Narval, un garçon tourmenté par des créatures obscures et des hallucinations macabres, trouve refuge dans les bras de Facundo, jeune homme à la beauté froide et magnétique qui se prostitue pour vivre. Un troisième personnage, l’instable Carolina, complète ce trio qui plonge dans l’abîme de la drogue, de la violence et de l’amour. »

J’avais fait mon entrée dans l’univers de l’autrice Mariana Enriquez avec le recueil de nouvelles Un lieu ensoleillé pour personnes sombres publié en 2025 aux Editions du sous-sol. L’expérience s’étant avérée concluante, c’est avec une curiosité renouvelée que je me suis lancé dans La descente, c’est le pire, son premier roman publié en 1995 en Argentine mais traduit seulement maintenant chez nous, toujours aux Editions du sous-sol.

Comme l’annonce le résumé, on suit dans La descente, c’est le pire, un certain Narval (choix de prénom qui n’a rien d’anodin), dans une perpétuelle quête de la prochaine dose de cocaïne à s’injecter et qui, au fil des pages, se trouve de plus en plus en proie à des sortes de cauchemars ou visions, dans lesquels il entre en contact avec des sortes de fantômes ou démons assez répugnants et apparemment avides de sexe. On ne sait jamais s’il vit vraiment ces cauchemars ou si ce sont des hallucinations. Dans sa spirale d’autodestruction, il s’amourache de Facundo, prostitué toxicomane, sorte d’adonis abimé, pas toujours très sympathique, souvent désincarné, et au cœur de toutes les obsessions. Il fait l’objet de passions toxiques car nul n’est insensible à son charme ténébreux. Enfin, Carolina, jeune femme fascinée par un monde auquel elle n’appartient pas vraiment, est déchirée entre ses sentiments pour Facundo et Narval. Notre trio erre dans le Buenos Aires nocturne, sans véritable but concret, ce qui limite assez l’intrigue du livre qui n’est jamais très claire.

Mariana Enriquez nous immerge dans les bas-fonds obscures d’une ville fréquentée par tout le « beau » monde de la nuit. Son premier roman écrit à seulement 19 ans n’est pas sans défauts, bien que ses qualités demeurent plus importantes. Il est relativement naïf et on sent que ce qui l’animait lors de l’écriture était propre à une adolescente ou jeune adulte. Ses dialogues, très présents, sont également un peu faiblards. Néanmoins, il a la fougue de cette jeunesse et elle fait déjà preuve d’une assurance indéniable. Elle construit une vraie atmosphère particulièrement sombre avec une dynamique sex, drugs & rock’n’roll. Elle nous donne l’impression de lire un livre de vampires sans vampires, bien que nos protagonistes se vampirisent entre eux ce qu’il leur reste de lumière. Pour cette jeunesse menant intensément une vie dissolue, vie qu’ils consument aussi vite que les clopes qu’ils fument, l’amour et le désir sont de puissantes drogues qui s’accompagnent de cocaïne et d’alcool à foison. Mariana Enriquez distille également du fantastique par petites doses, nourrissant chez le lecteur autant une envie, qu’une frustration. Toute une série d’éléments qui semblent être les bases d’une œuvre largement développée aujourd’hui.

Ce premier roman de Mariana Enriquez est une plongée urbaine au cœur d’un monde nocturne aussi sulfureux et sensuel, que sinistre et enténébré. Poursuivis par leurs traumas, ses personnages crament la chandelle par les deux bouts dans l’effervescence des années 90 à Buenos Aires. Un roman gothique et cru qui se situe quelque part entre Anne Rice et William S. Burroughs.

Brother Jo.

UN LIEU ENSOLEILLÉ POUR PERSONNES SOMBRES de Mariana Enriquez / Editions du Sous-Sol

Un lugar soleado para gente sombría

Traduction: Anne Plantagenet

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l’ordinaire. L’une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L’autre voit son visage s’effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu’on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D’autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Il y a comme une aura, depuis quelques temps, autour de l’oeuvre de Mariana Enriquez. Son nom devient une référence pour les amatrices et amateurs de littérature sombre et dérangeante. Elle m’intrigue depuis un certain temps maintenant. Il ne me fallait guère plus qu’un titre aussi fort que Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, ainsi qu’une couverture assez fascinante (une magnifique peinture signée Guillermo Lorca), pour me décider enfin à me plonger dans l’univers de Mariana Enriquez. Un livre publié chez les toujours assez classieuses Editions du sous-sol.

C’est un recueil de douze histoires que nous propose Mariana Enriquez. Douze histoires noires ancrées dans notre réalité post-pandémie, et plus spécifiquement en Argentine, peuplées de divers monstres et fantômes. De texte en texte, le lecteur navigue entre ruralité et urbanité, à travers différentes classes sociales, pour une exploration des zones sombres de notre société et de nos âmes. Elle réussit à injecter du social dans l’horreur et le fantastique, et inversement, faisant flirter ses personnages avec un ailleurs obscur et ce pour mieux nous parler de notre monde. Si vous êtes sujet aux rêves et cauchemars durant vos nuits, il y a ici matière à perturber et fertiliser ceux-là.

La force d’Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ne réside pas dans la qualité de son écriture à proprement dite, mais plus exactement dans l’art de son autrice à manier la nouvelle. Plutôt que de proposer des chutes concrètes à ses textes, elle s’amuse à nous laisser sur des fins relativement ouvertes qui nous plongent dans l’incertitude et laissent ainsi libre cours à notre imagination. Elle excelle à installer des atmosphères prenantes qui nous possèdent sans aucun mal. On peut penser à pas mal de références notables telles que Lovecraft ou Junji Ito, mais Mariana Enriquez a définitivement sa propre patte qui ne laisse pas indifférent.

Avec son livre Un lieu ensoleillé pour personnes sombres, Mariana Enriquez saura, à minima, vous inquiéter, mais peut-être même vous glacer le sang. L’exercice de la nouvelle, trop souvent mésestimé, est ici exécuté avec une intelligence certaine et un imaginaire captivant. Un recueil de nouvelles effroyablement appréciable.

Brother Jo.

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