The Mighty Red

Traduction : Sarah Gurcel

« Enfin, dans l’air sombre de la chambre minuscule au milieu de l’immensité ténébreuse des champs, il se met à parler. »

Cette immensité, c’est celle du Dakota du Nord, celle des champs de betteraves qu’achemine Crystal, dans son semi-remorque, vers la sucrerie.

Les betteraves de la famille Geist qui « attendent en long tas pyramidal sur l’aire de stockage » et dont l’air charrie les effluves putrides. Crystal, c’est celle qui veille au volant. Et principalement sur Kismet, « Princesse Gothique », une fille pas barrée, non, mais singulière…
Pour Gary Geist, « cette fille avait quelque chose de mystérieux et de magique, sortir avec elle l’aidait à ne pas devenir fou. C’était sûrement lié à ses origines indiennes – oups, autochtones. »
Gary, qui semble au centre d’une affaire tragique : « une fameuse fête qui s’est mal terminée ». Une pente dévalée à une vitesse vertigineuse sur des motoneiges, deux adolescents morts, un autre mutilé. Une petite ville endeuillée dont l’immense blessure ne cicatrisera jamais. Mais peut-être est-ce encore pire que tout ce qui s’est dit ?

Est-ce pour ce genre de choses qu’il a survécu ?
Est-ce la peur qui impose à Gary d’épouser Kismet ?

Et Kismet qui en aime un autre, Hugo, va-t-elle se laisser attendrir par ce talentueux mais vaniteux joueur de foot ? Ce mariage fera-t-il oublier les détournements de fonds commis par Martin, le père en fuite ? Leur permettra-t-il, à sa mère et à elle, de rester debout ?

Les Amants de la Red River, comme plusieurs autres livres de Louise Erdrich chez Nyctalopes, se situent dans le Dakota du Nord où a vécu l’autrice : Le pique-nique des orphelins (2016), LaRose (2018), Celui qui veille (2022), La Sentence (2023), Comme des pas dans la neige (2024). Ce territoire n’est pas un simple décor : il façonne les vies, indissociables de l’histoire des communautés autochtones. Il y est question de liberté, de rapports de domination, de rapport au vivant.

Dans Les Amants de la Red River, l’histoire est davantage centrée sur les amours adolescentes et leur passage à l’âge adulte dans un contexte d’effondrement économique où « Les égouts du capital débordent sur Wall Street. »
Et puis, il y a la Red River ! c’est elle qui irrigue toute la dimension écologique du roman.

« La rivière est la vie de la région, mais dans cette veine brune coule aussi un mélange empoisonné de trifluraline, d’atrazine, de biphényles polychlorés, de COV et de mercure, sans parler des arbres déracinés et des épaves de voitures qu’elle charrie. »

Diz, le père de Gary, pulvérise en effet tous les « -cides possibles : fongicides, molluscicides, insecticides, rodenticides, bactéricides, larvicides et, par-dessous tout, herbicides. » Winnie, la mère commence à s’émouvoir de cette « force de frappe létale » pratiquée depuis des années par la famille.

Tout autour, d’autres familles ont compris les dangers et modifié leurs méthodes. Mais il n’y a pas d’affrontements, pas de harangues moralisatrices…Comme si (mais sommes-nous un peu naïfs ?) leur nouvelle vision du monde allait finir par infuser dans les consciences ?

Les personnages de Louise Erdrich surgissent par petites touches, sensibles, colorées, au détour d’une histoire d’amour, ou d’une terre empoisonnée. Beaucoup d’humour et de tendresse dans cette peinture toujours très poétique.

Et le sucre a aussi son histoire :
« Chaque cuillerée de sucre diluée dans une tasse de thé ou cuite dans une pâtisserie sera ainsi hantée par la traite négrière et le massacre des bisons.
Comme elle incorpore aujourd’hui le nihilisme pragmatique de l’industrie sucrière et la mort de la terre que nous habitons. Telle est la douce substance qui stimule nos sens, sublime nos desserts et scintille sur nos langues. Bon marché. Délicieuse. Objet d’un désir impossible à rassasier, comme l’amour. »

Soaz.