Chroniques noires et partisanes

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ENTRETIEN avec Noëlle Renaude / « Une petite société » / Rivages

Noëlle Renaude est venue récemment au Noir. La dramaturge reconnue a tout explosé, fusillé en l’espace de deux romans: « Les abattus » en 2020 puis « Une petite société » cette année. Comme à chaque fois qu’un roman nous a séduits particulièrement, on a tenté de joindre la dame… qui s’est gentiment prêtée à l’exercice de l’entretien par mail. Nous vous proposons ce passionnant moment récent en deux parties, une première sur son impressionnant parcours littéraire avant Rivages et une très belle suite le weekend prochain.

Avec “Une petite société” et “Les abattus”, vous avez fait une entrée très remarquée dans l’univers du Noir français. Votre distinction de Commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres obtenue en 2021, indique que vous avez une très longue carrière littéraire, mais pouvons-nous savoir, au préalable, un tout peu plus sur la femme Noëlle Renaude ?

La femme est née au milieu (pile ) du vingtième siècle, quelques heures avant Noël, ce qui n’aurait eu, disaient mes parents, aucune incidence sur mon prénom choisi au hasard du calendrier. J’ai un frère, trois ans de plus que moi, qui est à l’école des Métiers d’Art ( qui n’existe plus, devenue le Musée Picasso) et m’initie au jazz. Parisienne j’ai vécu et vis à Paris. Bac en 68. Histoire de l’Art à Paris X Nanterre. Puis Langues O ( langue et littérature japonaises). Je rencontre à l’âge de 22 ans celui avec qui je vais vivre jusqu’à son suicide en 2013, Pierre-Marie Ziegler, peintre. Nous avons un fils, Julien Ziegler, peintre. J’aime Paris mais surtout la campagne. Vacances d’été en Normandie, plages du débarquement, côté paternel et Vexin côté maternel. Normands pur souche depuis le XVème siècle, et donc sans doute au-delà des ténèbres administratives. Je me sens plus rurale que citadine. On m’a appris à marcher, à arpenter, à faire front, à faire confiance à mes pieds, à dire non, je fais de la gym, je fais du vélo depuis toujours, je dors bien, j’adore le bon air et les vaches, ce qui semble suspect aux adorateurs d’oreille coupée. Je surmonte, je crois, les épreuves, les deuils surtout, comme on me l’a montré. Continuer vaille que vaille. Et j’écris. Entre Paris au pied de Montmartre, bord d’Oise ( maison de mes parents), Loir-et-Cher ( ancienne ferme très symbolique achetée en 92 par mon mari et moi au cœur des champs).

Cette distinction de commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres récompense une vie dans la littérature mais dans un cadre que l’on connaît beaucoup moins chez Nyctalopes et peut-être, sûrement, qu’il serait mieux que vous nous parliez vous-même de votre carrière de dramaturge ?

Dès que j’ai commencé à écrire j’ai écrit du, pour le théâtre, sans savoir ce que c’était. J’y allais depuis l’âge de 12 ans, Jean Vilar et TNP. Mais ça ne me disait pas, cette fréquentation des théâtres, comment ça fonctionne. J’ai trouvé dans cette énigme une matière réfractaire qui m’a jetée dans l’écriture. Dédaignant tous les modèles, j’ai rassemblé cinéma, poésie, roman et le trou béant de la scène pour en faire pendant trente ans un chantier permanent de questions dramaturgiques, de démontage dramaturgique, de nettoyage radical des conventions. Ne pas obéir à la règle n’a pas été un choix de rébellion débile mais une nécessité vitale pour essayer de voir jusqu’où ça fera encore et toujours du théâtre. L’écriture a tout fait, tout malmené, tout manipulé, tout déglingué. Et ça m’a valu cette médaille de Commandeur des Arts et Lettres, que je partage, dans mon domaine, avec trois morts, Pagnol, Obaldia et Vinaver. Je dois dire que je n’en suis pas revenue et n’en reviens toujours pas. Il faut croire donc que dans l’ombre des ministères et des cabinets et de l’institution certains veilleurs ont vu la taupe que je suis, d’une certaine façon, avancer sans aucun compromis. Je sors tout de même à heures fixes pour voir à quoi ça ressemble là-haut. Il faut dire aussi qu’à la sortie de mes études inachevées ( pour cause de béatitude amoureuse et pétards) j’ai écrit des articles sérieux et théoriques sur l’art contemporain , puis sur le théâtre, dans des revues sérieuses et théoriques. J’avais, quand je me suis lancée dans le théâtre, des outils de réflexion que j’ai mixés à Bonne Soirée, dans la foulée, ce qui a créé une sorte de singularité qu’on me reconnaît, et qui pour résumer serait : mettre ensemble ce qui ne va surtout pas ensemble.

Bien sûr, c’est une question toute simple, bateau, mais quand et pourquoi avez-vous commencé à écrire ?

J’ai vingt-sept ans. Cela fait cinq ans que je vis avec un peintre, qui a le même âge que moi. J’ai lu Proust, tout, plusieurs fois. Je ne sais pas encore ce que je veux faire. On m’a dit, tu as le droit de te tromper. Je fais des petits boulots. Je donne des cours de français à des diplomates japonais. Je traduis une nouvelle de Oé Kenzaburo. Je ne sais pas écrire. Ça se voit. J’aurais dû faire lettres mais je ne veux pas être prof. Bref au retour de vacances en Bretagne, à regarder la mer, à ressasser Proust, à regarder mon peintre peindre et à tenter de peindre moi aussi, j’achète un cahier, un crayon et une gomme et je me jette dans des « régurgitations proustiennes », puis des nouvelles, un début de roman, c’est mauvais, un ami comédien a une idée, un monologue, je me dis, ça doit être facile ça un monologue, et j’entre dans la matière réfractaire, la parole dans un corps sur une scène, qui me résiste, mais c’est moi surtout qui résiste. J’abandonne la voie royale du roman. Je me contenterai pendant trente ans de la marche juste en dessous. Puis arrive Bonne Soirée. Petit boulot comme un autre. On me donne des romans, polars et sentimentaux , à condenser. Les réduire, tous à 40 ( polars) ou 120 ( sentimentaux ) pages.


Quand je vous ai rencontrée brièvement à “Noir sur la ville” l’an dernier, vous m’aviez dit que vous ne saviez pas ce que c’était que le Noir, et on sait tous les deux que c’est faux, pourriez-vous nous raconter cette drôle d’expérience avec le magazine Bonne Soirée ?

C’est vrai, je ne savais pas ce que c’était que le roman noir, en tout cas qu’il y avait une différence entre policier et noir. Bonne Soirée m’a ouvert une drôle de porte. Privée de mes diplomates et de mes cours, je passe l’examen de correcteur ( décerné exclusivement par CGT du Livre à la Bourse du travail, pas une blague), j’envoie des lettres à différents éditeurs pour trouver du boulot, ( qui me refusent ou ne répondent pas) dont une aux éditions Dupuis à Bruxelles, éditeur de BD mais aussi, et je l’ignore, du magazine Bonne Soirée, revue de lecture de divertissement. On me répond et on m’offre de faire ce « digest » de romans déjà publiés. Je fais ça pendant quelques années. A force de cisailler du sentimental à la pelle pour BS d’un côté, de fournir des articles théoriques d’un autre et de patauger au centre dans mon écriture personnelle ( dix ans d’apprentissage), je rassemble les termes de la parenthèses et je suis en 87, publiée par Théâtre Ouvert ( temple de l’écriture dramatique contemporaine ) puis par mon éditeur historique Théâtrales ( autre temple de l’écriture contemporaine) tout de suite après. Juste à ce moment, Bonne Soirée me propose, ( vous gagnerez un peu plus) de ne plus condenser de romans mais d’en écrire. Ce que je vais faire de 87 à 97, à raison d’un ou de deux romans par mois tapés sur machine mécanique, donc pas de repentirs, de corrections, trop de papier à ne pas gaspiller, on y va d’un seul jet, sentimental et polar, deux jours maximum. J’en ai écrit près d’une centaine. Sous une dizaine de pseudos. Les polars étaient plus courts. Il fallait être efficace. On ne me demandait pas non plus de renouveler le genre mais j’ai tenté de le faire, avec mes moyens. Que l’intrigue flanche, pas grave, l’écriture compense et assume. C’est là, je crois, que j’ai véritablement appris à écrire, à faire des choix, à comprendre que les intrigues valent moins que les phrases et leurs mouvements. Ces romans « alimentaires » je les ai écrits avec la même visée que le reste, ne pas donner de la soupe à ceux ou celles qui les liront, ne pas obéir au dogme de la fin heureuse, ne pas présumer de ce que voudraient les lecteurs, même chose pour les spectateurs, je ne leur donne pas ce que j’estime qu’ils veulent, je ne vais pas vers eux, c’est à eux de venir vers moi, s’ils y viennent tant mieux, sinon tant pis. C’est une règle que j’ai appliquée pour tout. Faire passer l’écriture avant tout le reste. Parce que pour le reste, au fond, je le voyais bien avec Bonne Soirée, toutes les intrigues se valent. Ne les distingue que l’écriture qui les malmène ou les sublime. Un dessin de Sempé génial montre un pauvre auteur qui a apporté à un éditeur son énorme manuscrit, l’éditeur rigole, vous croyez que j’ai le temps de lire ça ? élaguez et revenez. Le type revient, il en reste la moitié, même chose, pas le temps, élaguez, et ça dure et ça dure, le pauvre type revient avec une feuille, l’éditeur lui dit, pas le temps dites-moi de quoi il s’agit, et l’auteur dit, voilà c’est une femme qui s’ennuie. Ah non madame Bovary on a déjà.

Venons-en à vos deux romans chez Rivages, quelle est l’origine de ce projet ? Qu’est-ce qui vous a fait entrer dans le Noir ?

C’est tout simple. Valentin Baillehache, éditeur chez Rivages Noir, veut renouveler son panel d’auteurs noirs. Encore étudiant en Lettres à la Sorbonne il a fait un stage aux éditions Théâtrales puis la vie passe. En 2018, il me contacte, me demande si ça m’intéresse d’écrire un roman noir pour Rivages, il me dit qu’il m’a lue à 20 ans et n’a rien compris. Je saute sur l’offre, sur la commande. J’en ai marre du théâtre. Mes derniers textes ont tout l’air de romans, de récits, même s’ils sont cisaillés d’oralité, et toujours publiés et destinés à la scène. Mais fidèle et loyale je m’entête à dire, je ne vais pas basculer dans le roman puisque mon théâtre c’est du roman. Valentin me précise, un roman noir, pas un polar. Je me balade sur Google. J’apprends que le roman noir c’est social, que le polar c’est une enquête, que Zola pourrait être le premier auteur noir. Et j’attaque Les Abattus, sans savoir comment m’y prendre, un peu comme je l’ai fait pour le théâtre. Or j’ai, quand même, de la bouteille. Côté écriture. Histoire de me rassurer je décide de partir de zéro : je suis né etc etc et d’aller ainsi de cahots en traits sociaux tout au long de la vie de ce narrateur sans nom, comme le monologue théâtral d’un type qui raconte sa vie de sa naissance à sa mort. Et inévitablement, ça m’a vite cassé les pieds, le narrateur, je n’en pouvais plus, donc je casse le récit, fais disparaître le bonhomme, et reprends les rênes du récit, sans qu’on s’aperçoive tout de suite de la supercherie, c’est comme ça que j’avance, jamais en lignes droites, je n’arrive pas à les tenir. En randonnée, à la montagne, c’est la même chose, je dévie sans cesse pour explorer d’autres pistes. En écrivant Les Abattus, j’étais cernée par la commande Noir. M’en suis débrouillée avec la panoplie du Noir et du polar : du social, des drames, des meurtres, des flics, de la noirceur. Aucun texte précédent, destiné au théâtre, n’a de toutes façons échappé à la noirceur. C’est comme un tic chez moi. Je suis incapable de pousser les choses dans un sens d’optimisme général ou de rédemption finale. Pas de morale. Pas de jugement. Un regard de biais. Et de la vaillance, parce qu’il en faut. C’est passé, avec Valentin, après quelques heurts de passage sur des questions de ponctuation, de phrasé, d’oralité planquée. Rien sur l’intrigue et ses développements. On se frite plus sur l’écriture et ses dispositifs Au moment des corrections, je m’aperçois que mon éditeur récalcitrant ( un peu seulement parce que je peux lui dire merci) est devenu plus renaudien que moi.

Récidive en 2020. Un deuxième livre sera le bienvenu. Je me sens déjà un peu plus détachée du genre. Je m’en fous, en réalité, du genre, je n’ai toujours fait que ça, me foutre des genres.

A suivre …

Clete, octobre 2022.

LES ABATTUS de Noëlle Renaude / Rivages.

Ayant trop peur de ma maladresse pour évoquer ce roman, je préfère d’emblée balancer les louanges que l’on place généralement en fin de recension : “un nom à retenir!”, “coup de cœur” « A suivre”… Espérons que “Les abattus” premier polar puissant et original de la dramaturge Noëlle Renaude contribuera à sortir un peu de sa torpeur le polar français.

“Un jeune homme sans qualité relate ses années d’apprentissage entre 1960 et 1984 dans une petite ville de province, au sein d’une famille pauvre et dysfonctionnelle. Marqué par la poisse, indifférent au monde qui l’entoure, il se retrouve néanmoins au centre d’événements morbides : ses voisins sont assassinés à coups de cutter, son frère cadet commet un braquage et disparaît avec le magot, des malfrats reviennent régler leurs comptes, une journaliste qui enquêtait sur le narrateur est retrouvée noyée, etc.”

Il est souvent difficile de parler d’un roman qui vous a bien cogné. Parfois, il est même impossible de vraiment savoir ce qui a bien pu vous séduire dans une histoire. Bien sûr, le parcours du narrateur dont on ignore le nom, de 1960 à 1984, j’ai fait le même chemin et l’évocation de l’époque aurait pu me séduire mais on ne trouve que très peu de références temporelles à part les J.O. de Munich en 72, des mouvements insurrectionnels en Iran et de manière beaucoup plus accentuée les débuts du HIV. Pas de réelle Madeleine de Proust à se mettre sous la dent ici. Le décor est réduit à sa plus simple expression, aucune indication de lieu, aucun patronyme pour les membres de la famille. Ce minimalisme oblige à une focalisation très pointue sur le malheur, l’abattement, les destins boiteux, les agissements aveugles ou stupides…concentrer le lecteur sur les existences à l’arrêt, stimuler l’imaginaire comme dans le théâtre Nô. Et puis le spleen, le malheur, la tristesse, la folie, le désespoir, le seum, le terrible taedium vitae, la chape de plomb, l’enfer avant la mort pour ces damnés.

De la noirceur crasse, dégueulasse, la pauvreté économique, la misère intellectuelle, une famille de cassos qui essaie de survivre avec des parents bien dézingués. Toutes proportions gardées, le début, c’est du Flannery O’Connor et on sait très rapidement que le roman ne va pas baigner dans l’euphorie et que sa lecture ne sera pas de tout repos. Dans cette assemblée de tarés, de ratés, de malades, arrive notre narrateur, touchant par certains côtés, se battant pour rester la tête hors du caniveau malgré le marasme, l’indifférence voire le mépris des autres, les souffrances qu’il endure, sauvé de temps en temps par une enseignante qui voyant son potentiel veut lui éviter le même monde que sa fratrie et ses parents. Un personnage qui endure son calvaire, seul, froidement comme un parcours inévitable, incontournable dans la vie. “Un animal à sang froid, peu attachant, un drôle de garçon quand il y pense, qui parle peu, qui est poli, sans plus…”

Voilà un roman qui pourrait n’être que la chronique très dure d’un enfant puis d’un adulte de la fin du XXème siècle si ne s’accumulaient autour de lui, dans son sillage, des tragédies, des horreurs et des meurtres. Articulé en trois parties très inégales dans la densité: les vivants, les morts et les fantômes, le roman est un véritable polar qui se double d’une dimension sociale avec le portrait  d’une France provinciale des petites villes avec ses gueux, ses prolos et ses nantis de la bourgeoise locale, deux mondes, deux entités qui se côtoient mais ne se mélangent pas. Le style peut paraître bien quelconque, il ne l’est pas, parfaitement adapté aux tragédies qui peuplent le roman, au discours des personnages qui s’y perdent, s’y débattent avec leurs monstres intimes.

C’est douloureux mais c’est bien, très bien, dans le monde de Fajardie et pas loin de l’univers de la douleur muette et lancinante de James Sallis, et ouais !

Clete.

PS: un seul point noir, la couverture bien naze et hors sujet.

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