Chroniques noires et partisanes

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LE GOÛT DES SECRETS de Jodi Picoult et Jennifer Finney Boyland / Actes sud.

Mad Honey

Traduction: Marie Chabin

« Je plonge dans une mer de monstres : des caméras cyclopes avec leurs yeux aveugles et noirs braqués sur moi, des micros dardés comme des baïonnettes dans ma direction.
Connaissiez-vous Lily Campanello ?
Pourquoi votre fils l’a-t-il tuée ?
Asher a-t-il un passé de garçon violent ? »

Asher est le fils d’Olivia, il a dix-huit ans, plein d’attentions délicates pour sa mère. « Il a un tempérament tellement doux » murmure son amoureuse Lily.

Dans Le Goût des secrets, deux voix alternent, mélangeant le présent et le passé, comme à contre-courant : celles d’Olivia et de Lily. Elles se côtoient (dans le New Hampshire), l’une ayant échappé à un mari violent, l’autre à un père dont on sait seulement qu’elle le hait.


Au début, on a parfois l’impression d’être immergé dans un traité d’apiculture…Il n’y aura plus aucun secret… pour la vie des abeilles ! Olivia nous raconte, par petites touches, l’organisation de la ruche, la récupération d’un essaim, la récolte du miel, ou comment allumer un enfumoir…

« Quand on travaille avec des abeilles, on commence par les enfumer. » nous explique-t-elle, et, peu patiente, j’ai eu un peu peur que cet enfumage agisse aussi sur le lecteur…Mais non, ce sont au contraire, Mille petits riens (un autre ouvrage de Jodi Picoult (2018) qui nous captivent et nous entraînent vers le drame : La mort de Lily.

Asher crie son innocence « Je me rappelle juste avoir vu la mère de Lily devant moi, et elle me demandait ce qui s’était passé. Elle a appelé les secours et ensuite elle s’est agenouillée près de Lily et là, je… je me suis écarté. Et ensuite, la police est arrivée. »

Emprisonnement, procès, et de multiples rebondissements…

Une étincelle de violence surprise dans les yeux d’Asher, un pli mauvais au coin de sa bouche…le souvenir d’un mur de plâtre enfoncé dans la chambre de l’ado et le poison du doute s’insinue dans le cœur d’Olivia. Et si…comme son père … ??

Le titre anglais Mad honey fait peut-être mieux ressentir l’atmosphère du roman :
«L’arme secrète du miel fou, bien sûr, c’est que l’on s’attend à quelque chose de doux sans penser un instant qu’il peut être mortel.»

L’écriture ressemble aux gestes de l’apicultrice (et aux mouvements des abeilles?)…Simple, efficace, mesurée, fluide. Toute en douceur et subtilité pour aborder des thèmes difficiles comme ceux de la violence faite aux femmes, le rapport au mensonge, (Est-ce que le fait de ne pas tout dire revient à mentir? Quelle est la différence entre ce qui relève du secret et ce qui relève de
l’intime ?), la construction de l’identité…

Les autrices ? Jodi Picoult et Jennifer Finney Boylan. Les éditeurs n’en révèlent quasiment rien et nous laissent attendre les notes des autrices elles-mêmes pour que le secret se dévoile.

Alors, on dira simplement que les deux autrices, engagées pour la défense des Droits humains abattent (avec délicatesse), tout au long de ce livre, des « pyramides de préjugés ».

Soaz

Du même auteur chez Nyctalopes: La tristesse des éléphants.

MILLE PETITS RIENS de Jodi Picoult chez Actes Sud

Traduction : Marie Chabin.

 

Jodi Picoult écrit depuis les années 90. Je l’ai découverte avec « La tristesse des éléphants » paru en 2017 chez Actes sud, un livre magnifique et étrange qui m’a marquée au point que j’ai eu très envie de lire « Mille petits riens » pourtant complètement différent. C’est un roman bien ancré dans la réalité où Jodi Picoult parle du racisme qui gangrène l’Amérique depuis toujours : un thème qu’elle voulait aborder depuis longtemps mais pour lequel elle a eu du mal à trouver l’angle d’approche, se sentant peu légitime vu son parcours de privilégiée blanche avec des études à Princeton puis à Harvard. Elle a trouvé le bon, c’est sûr et nous offre un très beau roman intelligent et captivant. Il est en cours d’adaptation cinématographique avec Viola Davis et Julia Roberts dans les rôles principaux.

« Ruth est sage-femme depuis plus de vingt ans. C’est une employée modèle. Une collègue appréciée et respectée de tous. La mère dévouée d’un adolescent qu’elle élève seule. En prenant son service par une belle journée d’octobre 2015, Ruth est loin de se douter que sa vie est sur le point de basculer.

Pour Turk et Brittany, un jeune couple de suprémacistes blancs, ce devait être le plus beau moment de leur vie : celui de la venue au monde de leur premier enfant. Le petit garçon qui vient de naître se porte bien. Pourtant, dans quelques jours, ses parents repartiront de la Maternité sans lui.

Kennedy a renoncé à faire fortune pour défendre les plus démunis en devenant avocate de la défense publique. Le jour où elle rencontre une sage-femme noire accusée d’avoir tué le bébé d’un couple raciste, elle se dit qu’elle tient peut-être là sa première grande affaire. Mais la couleur de peau de sa cliente, une certaine Ruth Jefferson, ne la condamne-t-elle pas d’avance ? »

Jodi Picoult construit son roman à trois voix, elle alterne les voix de Ruth, Kennedy et Turk, narrateurs à tour de rôle. Dans le même temps ces voix se mêlent, se répondent et éclairent d’autant d’angles différents les mêmes évènements, la même tragédie et le procès qui en découle. Ces éclairages contrastés, opposés mettent cruellement à jour les inégalités qui persistent entre les Noirs et les Blancs encore aujourd’hui  et le racisme rampant quotidien de gens qui pourtant parfois s’en défendent.

Jodi Picoult s’est beaucoup documenté, elle a rencontré des sages-femmes, des mères noires, des suprémacistes repentis… C’est une situation réaliste et sombre qu’elle présente avec justesse dans ce roman au suspense continu, on est captivé par cette affaire, les différentes étapes du procès depuis le choix des jurés jusqu’au verdict final, l’évolution des personnages… on a du mal à lâcher le bouquin.

Jodi Picoult a un talent immense pour créer de beaux personnages, parfaitement crédibles. Ils sont profondément humains et l’empathie fonctionne, avec tous, oui, même avec Turk, qui est pourtant un sacré connard, mais aussi un pauvre type paumé qui s’est trouvé une famille chez les racistes. Des suprémacistes dangereux parce qu’ils ne sont pas que des abrutis, ils savent utiliser le net pour leur propagande, ne sont plus des skinheads violents, se fondent dans la masse, sociopathes en puissance. Le deuil frappe les pauvres types comme les autres et Ruth, la sage-femme, est paradoxalement une de celles qui peut le mieux comprendre sa souffrance.

Ruth et Kennedy sont deux personnages de femmes magnifiques. Ruth, fille de domestique, brillante à l’école, s’est toujours pliée à ce qu’on attendait d’elle et a réussi à se construire une vie respectable sans jamais oublier, car elle en a peu l’occasion, que rien n’est jamais acquis. Elle a toujours dû se battre et se méfie des « sauveurs ». Kennedy, jeune avocate privilégiée et progressiste comprend peu à peu l’étendue des privilèges que révèle la phrase « je n’attache pas d’importance à la couleur de la peau ». Le roman est aussi celui du chemin qu’elles vont faire l’une vers l’autre.

Un très beau roman, source de réflexion universelle.

Raccoon

 

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