
Agrégé et docteur en philosophie, Fabrice Jambois a consacré un essai à Deleuze et Guattari, Deleuze et la mort. Chemins dans L’Anti-Œdipe. Il est également l’auteur de Mycélium (2022) et de La Fille aux yeux d’or (2025).
En 2018, Coco Chu, milliardaire chinoise, reprend la cristallerie de Baccarat. La société holding des actionnaires est placée en liquidation judiciaire, la manufacture est sous tutelle.
La pureté transparente du cristal se brise au contact de la noirceur, la violence et de la prédation du monde réel : c’est le choc thermique de l’âme, le moment où l’éclat de la lumière s’éteint.
L’auteur nous entraîne pour une ballade lucide et douloureuse :
Parmi les employés laissés sur le carreau, Steve Rabeux, trente-huit ans, qui vit désormais en forêt vosgienne.
Autour de lui, une enquête qui conduit Maud Cervier, journaliste d’investigation et bénévole contre les violences faites aux femmes, sur la piste de Julie Allard et de son fils Daryl, neuf ans.
L’engagement de Maud se heurte bientôt à ses propres limites : l’appel à l’aide de Julie tombe dans le vide, Maud n’a pas décroché. Manque de bol, la disponibilité proposée 24/24 s’est effondrée quand elle a décidé d’aller au cinéma. La permanence téléphonique qu’elle assure, iPhone éteint, n’est pas un service d’urgence pour femme en danger. Loupé, Madame !
L’essentiel se joue alentour et dans la forêt, qui donne le sens au titre. Grandir comme la nuit, c’est avancer dans un temps où l’obscurité gagne chaque jour : l’ombre s’allonge, le silence s’amplifie, l’inconnu s’agrandit. La forêt se referme comme un huis clos et étouffe les personnages autant que les lecteurs. L’enfance, cauchemar de l’impuissance selon saint Augustin, cité en épigraphe, ne laisse guère présager un polar vosgien si classique.
Daryl Dasset est au cœur d’une ironie cruelle. Son père, Corentin, le tient pour une créature de misère, « un attardé, un vrai », mais l’a prénommé d’après le motard à l’arbalète, héros de The Walking Dead. Au lieu du survivant d’élite, voici l’incarnation de la vulnérabilité absolue. Le roman joue ainsi sur le décalage entre les représentations de l’enfant et la réalité de l’enfance abandonnée par des parents léthargiques. Quand l’un colle des claques à un enfant d’un an qui perturbe un adulte rivé à Call of Duty l’autre ne voit qu’en surface.
C’est en recherchant Julie et son fils Daryl que Maud, épaulée par l’officier de police judiciaire Frédéric Godard, remonte jusqu’à l’Institut Montandon.
Son regard n’accroche que des lambeaux de brumes. Elle traque des fantômes.
Cinq adolescents HPI vivent sous l’autorité de Baptiste Montandon. Bellâtre superficiel, double cynique de Kurt Cobain, il emprunte à l’icône du grunge une panoplie de poète écorché, inverse les valeurs. Son authenticité en trompe l’œil et sa carrure procèdent du leurre : piège à mouche pour plume gogos. Seul Frédéric Godard flaire la « commedia dell’arte ».
La satire s’étend en clin d’œil à la pseudo-science. Au commissariat, l’auteur ricane en sourdine en plaçant Fred face à Devenir super-conscient, de Joe Dispenza, qui propose des méditations censées permettre de se connecter au champ quantique pour transformer sa vie. Fred n’y arrive pas, mais Julie lui plaît : sa présence éclaire cette enquête en duo qui se catapulte à vau-l’eau.
L’intrication quantique est ici arrachée à son cadre scientifique pour devenir une métaphore sombre de nos connexions contemporaines au mal. La notion d’algorithme, elle, est centrale : elle s’inscrit au cœur de l’intrigue et des interrogations philosophiques de l’auteur.
La critique des institutions s’étend jusqu’à Guattari lui-même. Baptiste Montandon évoque l’admiration de son père pour Félix Guattari; à propos de la clinique de La Borde et de son héritage intellectuel, des comportements présentés comme révélateurs d’un rapport problématique au pouvoir et aux femmes. Ces propos restent ceux d’un personnage, mais leur insertion dans un roman signé par un spécialiste de Deleuze et Guattari leur confère une résonance particulière. Le roman interroge ainsi les contradictions entre les discours émancipateurs et les pratiques de domination.
Le roman est traversé de nihilisme, la pulsion de mort et l’aveuglement des uns sur les autres sont prégnants. Chaque personnage est hors-sol, et il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. L’intelligence des femmes fond comme du beurre au soleil : elle ne les sauve ni de la violence masculine, ni de leurs propres aveuglements, ni des pièges dans lesquels elles finissent par tomber, y compris la perversité. La fragilité n’est pourtant pas une fatalité. On peut être vulnérable sans être condamné à l’égarement mais ce n’est pas le projet de l’auteur.
Les adolescents, supposés supérieurs par leur intelligence, n’échappent pas davantage à l’emprise, à la manipulation et aux mécanismes destructeurs du monde adulte, sans parler de leur propre monde intérieur saturé. Le culte de l’intelligence cache l’imposture béante : les managers d’écoles pour HPI qui prétendent purifier l’esprit restent prisonniers de l’ego et de la chair. La victime peut devenir bourreau, et la violence se dérouler sans cesse.
Habituée à la noirceur, je reconnais la redoutable efficacité de ce roman, construit autour du vertige existentiel, de l’inexorabilité et de l’oppression. Pourtant, je ressens une saturation devant l’effondrement des repères moraux et le recours à la violence sexuelle.
Le procédé n’est ni une maladresse ni un geste gratuit : il vise à démonter les mécanismes systémiques de la brutalité. Mais le recours au viol pour donner corps à cette démonstration finit par m’épuiser. Malgré moi, sans doute.
Fabrice Jambois maîtrise son art : personne ne vous sauvera, pas même l’intelligence, qui habite chacun des personnages comme une onde électrique délétère.
Grandir comme la nuit est un roman sombre et rageur, un brûlot sans cognac, peut-être aussi une engueulade monumentale sur l’abandon des enfants livrés à eux-mêmes et expertisés comme des animaux. Sous ses airs de polar inoffensif, il ne laisse rien debout : ni l’innocence de l’enfance, ni la supériorité de l’intelligence, ni les belles idées de ceux qui prétendent éclairer les autres.
Chiara Zinc

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