Chroniques noires et partisanes

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LE DESTIN CONNU DES BÊTES DE COMBAT de Laura Kind / Editions DO.

« Le 8 mars 1910, à Copenhague, pendant que la deuxième conférence internationale des femmes socialistes votait dans l’enthousiasme l’instauration de la Journée internationale des femmes, à 1770 kilomètres au sud, en Camargue, Torina mit son enfant au monde seule. »

L’enfant, un taurillon, s’appelle Torino.

Dès le lendemain, après la quatrième tétée, son oreille fendue le fait « mufler de douleur » : la chair entaillée porte sa boucle de repère. Le compte à rebours a commencé.

Torino va vivre « ses premiers mois dans un pacage éloigné, en compagnie de sa mère et de cousines plus âgées que lui. » A un mois et demi, il atteint le poids de 120 kilos. A huit mois il est sevré puis marqué au fer : sur son flanc gauche, « il porte une tache noire, si noire qu’elle fait comme un trou dans l’âme de ses muscles. »

Avec le temps, il reconnaît certains vachers, notamment Pedro et José, deux frères à l’enfance difficile et violente, embauchés sur la manade Baudricourt. Ils sont accompagnés de Paquirri, responsable des taurillons. Ils le nourrissent, le câlinent, le cherchent avec inquiétude lorsqu’il s’égare, utilisant de longues piques inoffensives… Ils l’éduquent…

Torino tuera Paquirri et blessera gravement Pablo. Mais, ces accidents ayant été provoqués, on continuera pourtant à le « préparer ».

Au bout de 4 ans « Torino fut déclaré par les hommes prêt au combat, ce qui ne signifiait pas qu’il l’était vraiment. »
La date de Pâques 1914 est fixée. Il pèse alors 480 kilos.

José, qui a beaucoup travaillé pour devenir torero, doit toréer ce jour-là… On lui a assuré qu’il n’affronterait pas Torino.

Inutile de raconter la corrida : Laura Kind le fait magistralement.

Cette œuvre singulière n’est pas le simple récit d’un combat. Elle montre comment on fabrique des combattants — humains comme animaux — et comment tous sont conduits vers un destin déjà écrit. Mais surtout, elle évite tout anthropocentrisme : l’animal n’est jamais réduit à un symbole ou à un simple miroir de l’homme. Son existence, sa perception, sa souffrance sont traitées à égalité avec celles des humains.

Le roman devient ainsi une métaphore puissante de la violence et des mécanismes sociaux qui mènent au conflit. Laura Kind explique qu’elle a voulu « raconter la naissance de la différence, l’évolution de cette différence et enfin l’opposition destructive de cette différence ».

Le texte est dense, sombre, et pourra bouleverser les âmes sensibles.

La poésie y est noire, rouge et brûlante, d’une grande puissance. L’écriture, très travaillée, se fait presque chirurgicale.

Les éditions Do publient le premier roman de Laura Kind. Ce texte exigeant s’inscrit pleinement dans leur volonté éditoriale, « de rendre le monde, et tout le monde, plus grand que ce que nous en connaissions. »

Soaz.

BAISSE TON SOURIRE de Christophe Levaux / Editions Do

Vous avez déjà peut-être rencontré Christophe Levaux dans votre parcours livresque : La disparition de la chasse chez Quidam puis Le tas de pierre chez Cambourakis associé à sa sœur Aurélie. Enfin pour les amoureux de zik, on retrouve l’auteur chez Densité pour un ouvrage sur Rage against the machine. Cinq ans plus tard, il reprend la plume pour conter les heurs et malheurs du couple, sujet très hype ces derniers temps mais aussi très casse -gueule si on ne le fait pas avec talent et sensibilité.

“Lorsqu’il rencontre Sophie, c’est comme si elle illuminait subitement le monde. Avec elle, le passé moche s’efface : l’adolescence morose, les foirages amoureux, la sensation de n’être nulle part à sa place, les cris à la maison… Même le quotidien semble prendre de la distance : le travail idiot, l’ennui, la ville grise dans la province à l’abandon. Quand il s’observe dans le miroir, il semble que Sophie l’illumine, lui aussi.

Mais le temps passe, la romance s’effiloche, et on dirait que ça n’a cessé de germer, comme une plante toxique : la laideur, revenue au galop.”

Voilà, vous êtes fixés sur un sujet qui, je le répète, peut être le théâtre de magnifiques ratés si, dès le départ, une partie de vous ne s’intéresse pas vite au sujet et aux acteurs de cette mauvaise comédie humaine, finalement, si ordinaire. Tous ces drames que des couples affrontent et qui se terminent mal comme l’actualité nous le rappelle si souvent. Il est indéniable que l’opportunisme de certains auteurs se décèle rapidement, et si le roman se résume à la narration d’une tragédie prévisible, on n’a pas forcément envie de finir le voyage.

Ici, en introduisant, un footballeur belge de la fin des années 90, idole des jeunes avec un côté sombre très violent, on sent d’emblée que l’auteur a vraiment posé une réflexion, des pierres à son édifice, qui, malgré sa brièveté, laisse et laissera des traces.

Monologue, témoignage du bourreau, le roman raconte l’enfance morose et quelconque, les modèles masculins, footballeur connu et père, que l’âge adulte déboulonne méchamment, l’entrée précipitée dans la vie adulte comme une porte de sortie à défoncer pour voir plus beau.

Vient ensuite la rencontre, la passion, l’amour mais on le sait bien “Les histoires d’amour finissent mal en général”, heureusement qu’elles ne connaissent pas toutes la même issue. Petit à petit apparaissent les premières petites maladresses, les premières querelles, les premières incompréhensions, les premières erreurs et enfin les premiers coups… Au fur et à mesure, on tente de se persuader qu’ils sont trop beaux, trop intelligents, trop jeunes pour tomber dans le sale, le moche, le sang. Las !

Avec beaucoup de pudeur mais aussi un humour particulièrement roboratif, enfin au début de l’histoire, Christophe Levaux fait mal, montrant les affres du malheur, l’incompréhension, les rêves brisés, le sentiment de vacuité de l’existence, les blessures de l’enfance non cicatrisées et surtout le tableau affligeant de sa propre misère que renvoie le regard de l’être aimé. Christophe Levaux ne cherche pas à expliquer les violences conjugales mais donne des pistes pour approcher peut-être l’origine de cette colère, de cette haine et de la violence qu’elle entraîne malheureusement, hélas à la mesure du gouffre où on est tombé.

Histoire au sujet très malaisant, Baisse ton sourire au titre assassin et au traitement juste, pudique, du malheur d’un couple vaut vraiment un détour certes périlleux.

Clete.

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