Only Here, Only Now
Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle.

« Est-ce que c’était mal de m’imaginer pousser le fauteuil de ma mère dans la mer ? J’ai regardé le Firth par la fenêtre humide. Je m’étais joué le film dans ma tête tellement de fois que ça ne ressemblait même plus à une vue de l’esprit… »
Pourtant, Cora Mowat adore sa mère, tout en la détestant. Comme elle déteste le Fife, cette région côtière de l’ouest de l’Ecosse et plus particulièrement Muircross :
« C’était un pauvre trou à rats miteux, isolé sur une excroissance de côte en forme de chicken nugget, entouré de pylônes et bourré de zonards, de vioques et de goélands gros comme des planches à repasser qui chiaient absolument partout. »
En fait, Cora Mowat, quatorze ans dans cette Écosse des années 1990, a la haine.
Haine de ses camarades de classe et de leurs moqueries féroces. Haine de Gunner, le dernier petit ami de sa mère, surgi de nulle part, pauvre voleur borgne qui lui sert pourtant des patates au four… Haine de son physique de « petit boudin » dans la dèche, de ses émotions impossibles à gérer, de ses « mots sortis en pagaille », de ses peurs, de sa culpabilité, de son sentiment de toujours tout gâcher, de son avenir foireux… « une conne, naïve et pathétique ».
Peu à peu, le lecteur comprend que quelque chose déborde chez Cora : sa demande constante d’attention, son impulsivité, ses conduites dangereuses et son hyperactivité, nécessitent un accompagnement. C’est ce que tente d’assurer Gunner, avec sa maladresse et sa pudeur.
Mais « en raison d’un scepticisme tenace, il faudra attendre l’an 2000 pour que le TDAH soit reconnu » nous précise Tom Newlands dans ses notes, lui-même ayant connu ces troubles durant son enfance.
Le roman suit donc Cora dans ses rencontres fracassantes, complexes ou tragiques, ses envies et ses rêves d’ailleurs :
« Et tu te souviens que j’avais dit que tout ce que je voulais, c’était un peu de distraction dans notre vie de merde ? Des moments auxquels on pourrait repenser dans dix ans quand on serait obèses, qu’on regarderait le tirage du loto et qu’on appellerait les numéros à la télé pour gagner une cheminée électrique ?»
L’écriture épouse de près la voix de Cora, son langage franc et abrupt, son humour, mais aussi sa façon très singulière de regarder le monde. Ses perceptions comme ses émotions passent toujours par les images de son quotidien : le Firth devient un « gros bout de scotch marron », l’air de la forêt a des relents de soupe de nouilles…
C’est un roman drôle, lucide, douloureux et rude. Lumineux aussi ! Tom Newlands prête à Clara une voix d’une vitalité désarmante qui transforme sa colère en formidable énergie romanesque.
« Imagine, t’es une jeune plante délicate et sexy, tu vas éclore pour la toute première fois. Tu pourrais pousser n’importe où dans le monde, et là tu tournes délicatement ta petite tête pleine de pétales pour jeter un coup d’œil et tu découvres que t’es coincée à vie dans une fissure de macadam à Whiteinch. Pile à l’endroit où les câbles d’une cabine téléphonique s’enfoncent sous terre. »
Soaz.
Laisser un commentaire