Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 78 of 80)

RURAL NOIR de Benoît Minville/SN.

Chroniquer le roman d’un pote n’est vraiment pas chose aisée et j’ai déjà revu ma copie plusieurs fois et je ne suis pas plus sûr de mon fait dans cette nouvelle tentative. Benoît Minville n’est plus un débutant. Après avoir écrit deux romans pour ados de qualité chez Sarbacane, le voilà à la Série Noire et putain, c’est quand même la Série Noire, le temple du polar et du roman noir  social qui accueille un mec en or, un passionné certes mais la marche est haute quand même. A Nyctalopes, on a revendiqué un côté partisan et nul doute que je vais le prouver ici parfois bien involontairement mais souvent sciemment car quand on apprécie l’homme, on a tendance à devenir aveugle devant le travail de l’artiste, enfin c’est mon cas.

 

« Adolescents, Romain, Vlad, Julie et Christophe étaient inséparables ; ils arpentaient leur campagne et formaient un «gang » insouciant.
Puis un été, tout bascule. Un drame, la fin de l »innocence.
Après dix ans d’absence, Romain revient dans sa Nièvre désertée, chamboulée par la crise, et découvre les différents chemins empruntés par ses amis. »

A propos de « Rural Noir », l’éditeur parle très justement de « country noir », terme créé par Daniel Woodrell (un hiver de glace) mais on peut citer aussi Larry Brown pour certains descriptions bienveillantes de personnages pittoresques de la campagne de la Nièvre voire le McCarthy de « Un enfant de Dieu » et bien sûr Lansdale pour cette grande amitié entre quatre ados. Très ricain comme inspiration, sans nul doute, si on y ajoute les thèmes du retour, de l’auto-justice et de la quête de rédemption grands classiques de la littérature US. En mêlant adroitement deux histoires situées à quinze ans d’intervalle, il a aussi réussi à créer et orchestrer un suspense dont la construction plairait sûrement à Thomas H.Cook.

Mais « Rural Noir » est avant tout un roman français, ancré dans la boue de la Nièvre, dans la campagne de Tamnay -en -Bazois (180 hbts). Et cette ruralité est magnifiquement décrite comme le petit paradis d’une bande de gamins qui vit son petit coin de campagne comme un beau terrain de jeux le temps d’un été. Et que certaines pages décrivant la vie à la campagne sont belles et sentent le vécu, les jours heureux. Le texte est parsemé de petites remarques, de détails, d’anecdotes qui font l’authenticité du roman, lui donnent le goût de la cambrousse, d’une époque qui semblait belle avant le drame.  « L’innocence serait fauchée durant cet été là. ».

Alors cette période dorée n’est pas niaiseuse mais bien une belle évocation des liens du sang, des liens amicaux, de la fraternité, de l’appartenance à une famille, à un clan et c’est un thème récurrent chez Benoît qui, livre après livre, comme dans la vie, célèbre et entretient l’amitié tout en nous faisant partager ses combats et ses passions … même les pires quand ce sagouin nous balance du AC/DC dès la première ligne du roman avant tout le kit de survie du metalleux en goguette par la suite.

La seconde histoire du roman, de ces gamins devenus adultes est beaucoup plus tragique, désenchantée et devient en même temps le témoin d’une réalité économique et sociale vécue dans ce coin de France, la désertification de l’espace rural avec toutes les conséquences connues sur la vie de ces populations campagnardes laissées pour compte maintenant de la même manière que les marginaux des campagnes autrefois.

Les acteurs, Romain,Vlad, Julie et Chris, sont à nouveau réunis mais quinze ans sont passés par là; la vie, les erreurs, les mauvais choix, les rendez-vous ratés, les trahisons, les fuites et la bande se retrouve pour éprouver la qualité des liens qui les unissaient au moment d’une nouvelle crise majeure. Cette partie du roman est plus brute, bien plus adulte aussi dans son traitement et dans l’analyse de la réalité du terrain, une vraie SN. Du noir mais aussi de nombreux signaux, des balises montrant la misère de la campagne en 2016, partie très juste, à l’instar des écrits de son ami Nicolas Mathieu (« Aux animaux la guerre »).

Beaucoup d’émotion, de douleur, de colère…

Benoît Minville montre bien la difficulté de devenir adulte et il me semble aussi que ce roman restera comme son passage à la maturité en tant qu’auteur et il y est parvenu à sa manière qui séduit tant, avec sincérité, humanité, et un cœur énorme.

Minville rules!

Wollanup.

MON AMÉRIQUE À MOI / Emmanuel Tellier

Premier entretien donc, Emmanuel Tellier qui a réussi à mener deux carrières différentes et cloisonnées. Journaliste connu des amateurs de rock, il m’a souvent comblé par ses critiques et ses interviews pour les Inrocks à une époque où il fallait bien croire ce que nous chantaient les critiques et aucun doute, on pouvait lui faire confiance sur le produit vanté. Emmanuel Tellier a donc interviewé Kurt Cobain, rencontré les Beastie Boys…vécu tout ce grand cirque de la scène rock internationale, a ensuite été rédacteur en chef à Télérama de 2006 à 2011 pour finalement redevenir reporter.
Parallèlement Emmanuel Tellier est un musicien accompli et il le prouve au sein de ses groupes dont je ne citerai que Chelsea, il y a vingt ans et 49 Swimming Poools sa formation du moment. Emmanuel Tellier crée une pop magnifique, racée et précieuse avec beaucoup d’influences anglo-saxonnes (Mercury Rev, Devendra Banhart, Sparklehorse…) et nul doute que s’il était né dans le Nevada au lieu du Val d’Oise, il serait une énorme star internationale.

Je savais Emmanuel Tellier brillant mais en voici une preuve supplémentaire dans ce petit entretien.J’epère que vous apprécierez autant que moi l’Amérique d’Emmanuel.

***

Première prise de conscience d’une attirance pour l’Amérique ?
Je pense que c’était West Side Story, au cinéma. J’ai grandi à Tours, une ville avec plusieurs salles intéressantes et très actives côté cinéphilie. Je pense que je l’ai vu vers 13 ou 14 ans, donc vers 1980. Le film étant du début des sixties, je l’avais évidemment trouvé assez vieillot, et je n’avais pas été très sensible aux chansons. Mais j’avais adoré les plans de New York, les terrains de jeux, les grillages, le bas des immeubles.
En 1984, Paris Texas a aussi été un choc. L’Amérique ennuyeuse, banale, séduisante graphiquement, mais assez vide de sens, ça me parlait beaucoup et m’attirait.

Une image
Mohamed Ali – pas tant pour la photo elle-même, mais pour le génie d’Ali dans son ensemble. Sa force de vie époustouflante, la radicalité de ses choix (comme le refus d’aller au Vietnam), sa présence face aux caméras, aux journalistes…
Pour moi, il est la plus grande rock star de tous les temps.

 

Un roman
The Great Gatsby

Un auteur
F. Scott Fitzgerald

Un film
La Poursuite impitoyable d’Arthur Penn. Pour moi, il y a tout le souffle du cinéma américain dans ce film.

Un réalisateur
Martin Scorsese. Non seulement un « metteur en scène » (au sens littéral) d’une précision et puissance inouïes, mais aussi un type généreux, obsédé par l’idée du partage, de la transmission (voir ses documentaires).

Un disque
Forever changes, de Love

Un musicien ou un groupe
Sparklehorse

Un personnage de fiction
Charlot

Un personnage historique
L’historien Howard Zinn. Son travail de recherche sur la « vraie histoire » des USA a été (et reste) d’une importance essentielle. Je suis particulièrement sensible aux recherches passages sur les luttes syndicales (très violentes) aux US, par exemple à Lawrence en 1912.

Une personnalité actuelle
Ken Sanders, un type fabuleux (libraire et plein d’autres choses) à Salt Lake City. Un héros pour sa passion et connaissance de la contre-culture US. Je suis aussi avec intérêt le travail militant de Tim de Christopher (Bidder 70).

Une ville, une région
Le sud de l’Utah et les parcs nationaux (Bryce, Zion, Arches…)

Un souvenir, une anecdote
J’en ai beaucoup… J’aime voir les lieux qui m’intéressent au plus près et sous toutes les coutures, et suis capable de passer des heures à localiser des adresses précises, pas forcément référencées, concernant des gens plus ou moins connus (leur adresse, là où ils travaillaient, là ils enregistraient pour des groupes que j’aime). J’ai beaucoup de souvenirs de cet ordre à New York (par exemple liés au Velvet Underground), à Chicago (par exemple liés à Frank Lloyd Wright), à San Francisco, à LA, ou encore à Rochester où j’ai adoré chercher les traces de George Eastman (génie absolu).

Le meilleur de l’Amérique
Son sens graphique. C’est un pays qui a de la gueule. J’aime la signalétique américaine, les codes visuels du pays, son « allure » générale ( architecture et au-delà). Le tout si bien montré par Ed Ruscha comme par Dennis Hopper, et bien sûr Scorsese, Coppola, Cimino, Diane Arbus, William Klein…

Le pire de l’Amérique
Donald Trump.
Le nombre d’armes à feu en circulation, et le fait que les gens qui les possèdent ne se rendent pas comptent du problème.
Dans l’histoire : les crimes immondes contre les populations indiennes.

Un voeu, une envie…
Avec 49 Swimming Pools, on travaille sur un grand projet multi-formes autour d’une histoire américaine, on vous en dira plus prochainement.

Merci à Emmanuel.

Février 2016.

MON AMÉRIQUE À MOI… entretiens

C’est juste parti d’une idée d’en savoir un peu plus sur la part « américaine » de certains acteurs culturels français, de mieux saisir la fascination que ce continent exerce sur nous.Interroger ces gens auteurs, éditeurs, musiciens, cinéastes, journalistes qui, au fond d’eux, ont gardé bien enfouie ou pas mais parfaitement perceptible l’image du Cowboy qu’ils jouaient dans leur enfance, la philosophie de l’Indien qu’ils incarnaient dans leurs périples dans les bois. J’ai donc envoyé un petit questionnaire à des personnes que j’aime voire que j’admire pour en savoir un peu plus sur leur côté ricain revendiqué ou pas, assumé ou pas mais évident quand on connaît leur parcours. J’ai déjà obtenu des réponses, brillantes, je ne m’adresse pas à des nazes non plus et la passion de ces gens viendra, de temps en temps, éclairer le déjà gros côté ricain du site. On commence sous peu. Enjoy!

Wollanup.

PS: si certains savent comment joindre Mathias Malzieu, Philippe Labro, Bertrand Tavernier, H-Burns, je suis preneur.

MEURTRES A WILLOW POND de Ned Crabb/Gallmeister

Ned crabb, journaliste, ayant longtemps vécu en Floride était pour l’instant l’auteur d’un seul remarquable polar « La bouffe est chouette à Fatchakulla » paru chez Gallimard en 1980 qui avait pour cadre un bled de tarés en Floride où sévissait un mystérieux tueur en série. Maintenant retraité à New York, il a choisi son lieu de villégiature estival de North Pond dans le Maine pour créer un polar absolument délicieux à tous points de vue, un petit bonheur de littérature offert, une fois de plus, serai-je tenté de dire, par les éditions Gallmeister. Il est évident que celles et ceux qui ont apprécié son premier opus ne peuvent que se réjouir de ce retour quand bien même la situation comme le traitement sont totalement différents mis à part ce magnifique humour noir qu’on lui connait depuis les années 80.

« Sur les rives d’un petit lac du Maine, Alicia et Six Godwin coulent une existence paisible, entre la librairie qu’ils ont créée et leur passion commune pour la pêche. Jusqu’au jour où ils décident de passer le week-end dans le luxueux lodge que leur richissime cousine, Iphigene Seldon, dirige d’une main de fer. Âgée de soixante-dix-sept ans et dotée d’un caractère bien trempé, la vieille femme a justement convoqué ce même week-end ses nombreux héritiers pour leur annoncer qu’elle modifie son testament. Au lodge, l’atmosphère devient électrique. Et tandis qu’un orage d’une extrême violence se prépare, tous les membres de la famille se laissent envahir par des envies de meurtre. »

Bye bye la Floride et bonjour le Maine des WASP, des séjours paisibles des nantis dans des lodges luxueux où une fois la journée de pêche terminée, tout en se vantant des prises du jour, on savoure entre gens bien la gastronomie locale et l’ambiance feutrée des lieux au milieu d’une nature préservée et entretenue pour faire frémir le tiroir caisse et faire chauffer les cartes bleues des invités. Mais, parce qu’il y a un gros mais, les touristes présents ignorent tout de la tragédie familiale qui va se jouer sous leurs yeux puisque Iphigene, Gene, surnommée par son neveu Brad « il duce » parce qu’il considère qu’elle est la réincarnation en vieille dame du sinistre Benito Mussolini a décidé de modifier son testament et tout le monde s’inquiète. Ses trois neveux ayant déjà tous atteints la quarantaine et qui attendent depuis de nombreuses années la mort de la vieille pourrie qui a déjà vaincu un cancer, pensent que la vieille sorcière va leur faire un tour pendable alors qu’ils ont besoin de l’héritage pour divorcer sereinement. Les conjoints des héritiers, entre magouilles financières et mannes attendues pour retrouver une existence à l’abri du besoin, tremblent eux aussi.

Ainsi, tous les membres de cette adorable famille ont une ou plusieurs bonnes raisons de vouloir la peau de Gene qui ne l’ignore pas mais qui veut jouer le tyran jusqu’au bout et c’est ce qui nous est raconté de façon savoureuse et très caustique par un Ned Crabb qui maîtrise à merveille la réplique qui tue. Pendant une centaine de pages, sans un instant d’ennui le décor et les personnages de l’intrigue nous sont présentés avant un massacre si prévisible tant la haine et les sentiments meurtriers sont visibles. Une centaine de pages qui font penser, c’est vrai à du Agatha Christie mais avec beaucoup aussi de Tom Sharpe pour dynamiser les propos et rendre la narration par moments franchement irrésistible quand on parle de Brad le neveu bourré du matin au soir et de sa soeur sous coke dans les mêmes tranches horaires, des personnages tout droits sortis d’un délire hallucinogène de Mark Haskell Smith.

Puis, à partir du premier quart, on entre dans l’action avec un premier drame et le lecteur attentif aura bien remarqué que dans le titre, meurtres est écrit au pluriel, et à partir de là, fini le thé et l’arsenic des intrigues policières british anciennes et bienvenue dans le monde des frères Coen avec une équipe de flics ruraux bien sympathique mais peu habituée à pareilles affaires et bien embarrassée à enquêter dans cette famille si particulière. Ned Crabb nous offre ici un beau huis clos où, une fois de plus, sa prose fait mouche, créant un climat de suspicion bien tangible et mené avec virtuosité pour ne pas laisser le loisir au lecteur d’élaborer ses propres théories.

Dans le dernier quart, lors du final, on change à nouveau de style, et comme on est chez Gallmeister, la nature, les lacs, la pêche joueront un rôle important sans pour cela déplaire aux non-amateurs de l’activité « sportive » ni faire fuir les fatigués des innombrables longues pages sur la beauté de la nature américaine qu’on nous assène si souvent.

Roman qu’on lit vraiment d’une seule traite si on a su rester concentré au début, « Meurtres à Willow Pond » est une sorte de cluedo diabolique où on chercherait non pas le coupable mais tout simplement un innocent, et qui devrait ravir tous les amateurs de polars.

Wollanup.

JEU DE MIROIRS d’Andrea Camilleri/Fleuve noir

Alors déjà Andrea Camilleri est un écrivain qu’on ne présente plus, enfin moi je l’ai fait à maintes reprises et je résumerai une dernière fois en disant que Camilleri est en Italie l’équivalent de ce que fut San Antonio chez nous. Il a écrit des bouquins très noirs, des romans historiques mais il est célèbre pour les aventures de Salvo Montabalno, commissaire de police sicilien et de son équipe du commissariat évoluant dans une Sicile à la fois pittoresque et sinistre.

« Jeu de miroirs » daté de 2011 est la vingtième enquête de Montalbano traduite en France et il nous reste cinq inédits à découvrir. Qui mieux que Claude d’Action-Suspense, grand spécialiste, pour résumer l’action de ce roman?

Alors si j’ai fait l’ économie de la présentation éditeur, lui préférant la jolie prose de Claude inspirée par le parler utilisé par Serge Quadruppani pour la traduction de le série consacrée à Montalbano, c’ est aussi parce que pour une fois l’enquête, à mon goût, est très prévisible et n’est pas de première qualité, mettant juste l’accent sur la maffia, plaie connue de l’île. Il est donc fortement conseillé de choisir un épisode précédent pour découvrir le personnage et l’auteur.

Mais pour les fans, malgré une enquête bien plus faible, tout ce qu’on aime dans ces romans de Camilleri est là. Le questeur et ses interrogations, sa fiancée Livia, l’équipe du commissariat, la bonne bouffe, le soleil, les belles femmes sulfureuses, le crépuscule de séducteur de Montalbano, tout un monde qu’on adore et qui fait qu’on attend avec impatience, tous les ans au coeur de l’hiver ce rayon de soleil et des péripéties truculentes mais aussi graves. Et tout ceci est superbement énoncé ici par Jean Marc d’Actu du noir et je suis entièrement d’accord avec tout ce qui est écrit par cet autre fan de Camilleri.

 

Classique.

Wollanup.

BALLADE POUR LEROY de Willy Vlautin/Terres d’Amérique/Albin Michel

Traduction: Hélène Fournier

Richmond Fontaine est un bon groupe d’ Alt-country de l’Oregon qui chante depuis plus de vingt ans de belles histoires sur des gens et des territoires américains moins connus, moins bling-bling, beaucoup plus dans la marge ou la majorité silencieuse mais tellement plus authentiques. Richmond Fontaine, commeWilco, Drive by Truckers, voire Moutain Goats dans d’autres zones du pays parlent d’un quotidien qui existe, vraiment vécu par une population américaine plutôt de culture blanche et leur succès dans leur pays prouve qu’ils parlent bien d’une réalité de plus en plus difficile pour tous, la misère n’étant plus uniquement réservée aux autres minorités ethniques.

Willy Vlautin est le chanteur, le guitariste, le compositeur, l’âme de Richmond Fontaine et il a aussi un joli talent pour l’écriture. Il signe ici son troisième roman chez Albin Michel et le très beau « Cheyenne en automne » était sorti chez 13ème note.

Il me semblait important, en préambule, de donner ces quelques infos pour simplement signaler que Willy Vlautin est vraiment un très grand artiste américain bien trop méconnu chez nous parce que ce genre de bouquins, malgré l’extrême noirceur du propos, cela vous réconcilie avec l’humanité.

Leroy n’a pas eu de chance, il s’est bien fait niquer pendant toute sa toute nouvelle vie d’adulte. Il est entré dans la garde nationale pour s’assurer un quotidien un peu moins difficile parce qu’un seul job ne suffit plus pour vivre décemment. Il se retrouve parachuté en Irak où il explose avec son véhicule et revient au pays comme un légume par la faute de la politique extérieure des USA. Il lui faudra de nombreux mois pour arriver à marcher, il ne retrouvera jamais plus la parole et son cerveau semble éteint et donc la grande Amérique l’abandonne dans une espèce de mouroir-HP. Et dans ce premier chapitre d’un roman qui au niveau émotion va bien vous secouer, vous allez connaître une première belle secousse parce que Leroy en état de conscience limité, se réveille avec toute sa lucidité, se rend compte de sa vie déglinguée depuis des années, du caractère irrémédiable de son état, de la perte à jamais de son amour Jeanette et décide de réunir des forces pour se suicider.

C’est Freddie, personnage inoubliable, gardien de l’établissement la nuit et vendeur de peinture le jour qui le découvre. Il cumule deux emplois, pratique de plus en plus courante aux USA, pour rembourser des sommes faramineuses qui ont été nécessaires pour soigner la cadette de ses filles. Il vit, survit plutôt pour payer la pension alimentaire pour ses deux filles parties avec leur mère dans le Nevada.

Seconde à s’occuper ensuite de Leroy, Pauline, l’infirmière a du mal à joindre les deux bouts devant assurer la vie de son père atteint d’une maladie mentale et leur existence à tous les deux le veilleur de nuit et l’infirmière, toute médiocre en apparence, ratée par les infortunes familiales va créer une faisceau de douceur et d’humanité dans le malheur ambiant de cet environnement hospitalier où se concentrent toutes les douleurs et les plaies humaines.

Ce n’est pas un polar, vous l’aurez compris, pas vraiment un roman noir non plus mais c’est tout simplement un grand roman à l’histoire tristement banale ou banalement triste. Il y a du malheur, ce qu’il semble être de la résignation comme dans tous les pays occidentaux quand les populations ont compris que les politiques se foutent de leur gueule. On continue vaille que vaille parce que le surendettement tellement proposé par les banquiers et organismes de prêt fait que vous pouvez vous retrouver à la rue à n’importe quel moment quand les chacals réclament leur dû.

Et dans ce monde qui souffre, chacun de son côté, chacun à sa manière mais tous deux avec la même humanité et la même bonté, Pauline et Freddie, sauvent, soutiennent, maintiennent un espoir pour les autres, faisant ainsi écho à la petite lumière bien ancrée chez eux avec leurs rêves de bonheur simples et pourtant tellement difficiles à approcher.

Ballade pour Leroy n’est absolument pas un mélo. De nombreuses pages sur les rêves délirants de Leroy créent autant de paraboles sur l’exclusion, la marginalisation, la guerre …accentuent un tableau sévère de vies ratées et offrent parfois un cadre très spécial de science fiction initié par les romans que  lit sa mère tous les soirs à un Leroy inconscient. Des passages étranges mêlant délires et informations provenant de la vie rélle autour du pauvre infortuné rendus de manière sûrement extrêmement fidèle et fiable par la traductrice Hélène Fournier dont je connais l’extrême rigueur du travail.

Avec une histoire qui ressemble beaucoup au cinéma sans effets de manche de Jeff Nichols ou à 911 de Shannon Burke, Willy Vlautin réussit un roman très profond, une énorme leçon d’humanité et d’humilité.

Wollanup.

A TOUTE BERZINGUE de Kenneth Cook/Editions Autrement.

Traduction:Mireille Vignol

A l’origine, «  A toute berzingue » était le scénario d’une série de quatre tvfilms que Kenneth Cook avait écrits et qui n’ont pas trouvé d’acquéreur. L’auteur,  au début des années 80, l’avait ensuite remanié pour en faire un roman qu’il a ensuite remisé dans un tiroir, occupé qu’il était avec ses recueils de nouvelles animalières hilarantes « la vengeance du wombat » et « le koala tueur » où les bestioles les plus paisibles d’Australie créent beaucoup de tourments à des héros citadins peu au fait de la manière d’apprivoiser la faune de l’outback.

Le manuscrit a ainsi dormi trente-quatre ans avant d’être exhumé par la fille de Cook et il sort maintenant en Australie bien sûr et en France aussi grâce au travail des éditions Autrement qui ont déjà édité 10 œuvres de cet auteur culte dans son pays. Ce court roman bénéficie par ailleurs d’une présentation de qualité par un Douglas Kennedy dont le premier roman « cul de sac » mettait en scène un touriste américain qui, traversant l’Australie en voiture, se retrouvait marié contre son gré  et prisonnier d’une communauté de cinglés vivant dans un coin pourri et ignoré de tous nommé Wollanup.

Que ce soit dans ses nouvelles ou dans ses romans qui prennent souvent pour cadre le bush voire l’outback, Cook laisse toujours une grande place à la psychologie de ses héros, très souvent des citadins  à l’épreuve de la vie dans ces coins reculés et désertiques du centre du continent. Dans « A toute berzingue »,  peu de temps est laissé à la réflexion comme le suggère si bien un titre qui sonne un peu vieillot mais qui convient bien finalement à une histoire située au début des années 80.

« Piste d’Obiri. Danger d’ici à Obiri. La chaleur, les sables mouvants et autres dangers rendent la traversée extrêmement périlleuse. En cas de panne, n’abandonnez jamais votre voiture ». Katie et Shaw se connaissent depuis vingt-quatre heures à peine. Pourtant, entre eux, c’est déjà « à la vie, à la mort », au sens propre du terme. Coincés dans une petite Honda lancée à toute berzingue sur la piste d’Obiri – six cents kilomètres de fournaise et de poussière au coeur de l’outback australien –, ils sont poursuivis par une monstrueuse créature prête à tout pour les éliminer. Doivent-ils rebrousser chemin et affronter leur assaillant ?

Le titre est très évocateur et le texte, dès le début, vous met en selle ou plutôt au volant d’une misérable Honda Civic qui tente d’échapper à un énorme 4×4 conduit par un gros malade dont on ne sait rien du tout sauf qu’il veut à tout prix, tuer les deux jeunes qui se sont aventurés dans le désert. Attention rien à voir avec les films où des ados sont décimés lors de vacances exotiques ou au milieu des bois.

Alors, si ce n’est pas le plus remarquable des romans de Cook( lisez « cinq matins de trop »), il est néanmoins surprenant car il montre bien la maîtrise du suspens d’un auteur qui ne nous a jamais habitués à cela auparavant. En moins de deux cents pages, vous aurez compris les dangers  de l’outback de jour puis de nuit et vous risquez d’être très réceptifs car l’auteur ne va pas vous laisser souffler. Pour résumer et parce qu’il n’est pas du tout représentatif de l’œuvre de Cook, on pourrait comparer ce roman au « Duel » de Spielberg, qui était aussi un tvfilm. Et petit plus ici, comme d’habitude, la grande star du roman, c’est l’Australie et l’outback.

Wollanup.

L’ANGE DU MATIN de Arni Thorarinsson/Métailié noir

« La postière, sourde et sans le sou, tuée à Akureyri, et le capitaliste de Reykjavik, « nouveau Viking » à la tête d’un portefeuille de millions en créances, n’ont aucun rapport. Pourtant le destin fait se croiser leurs chemins lorsque, malgré l’opposition du commissaire de police qui le déteste, Einar enquête pour son journal en perte de vitesse sur la disparition d’une petite fille… »
Encore une fois il ne faut pas lire la quatrième de couverture jusqu’au bout pour se conserver un réel plaisir de lecture tel que l’a certainement voulu l’auteur.Il s’agit de ma troisième rencontre avec cet auteur un peu dans l’ombre du grand écrivain islandais Indridason et le moins que l’on puisse dire c’est que l’élève est en train de rattraper le maître devenu moins systématiquement exceptionnel.

Comme son illustre collègue, Thorarinsson écrit un roman à fortes consonances sociales et s’attaque à la crise qui a secoué le pays comme le reste de la planète mais il la montre sous un angle original, dans la description de la chute d’un flambeur Ölver Margretarson Steinsson pour qui tout se casse la figure du jour au lendemain dans ses affaires comme dans sa vie privée.

C’est aussi un hommage aux gloires du rock n’ roll déchues, oubliées mais qui continuent de vivre, survivre, grâce à ce passé glorieux et des anecdotes inventées, montées en légendes.

C’est surtout, surtout, un roman émouvant, éprouvant, triste comme une Toussaint en Bretagne, sur l’enfance : bafouée, flouée, privée de ses rêves. C’est un très beau roman qui, sous un style léger, au départ, raconte un drame dont certains coupables peuvent aussi être considérés  comme les victimes.

Un roman sur la crise splendide, un livre que vous n’oublierez pas une fois la lecture terminée.

Wollanup.

P.S. : Il y a quand même un sacré problème avec les auteurs islandais : quand ils introduisent un nouveau personnage, on ne sait jamais, avec leurs prénoms, s’il s’agit d’un homme ou une femme. D’ ailleurs, parfois ils en jouent…

 

 

 

LE CRIME HISTOIRE D’AMOUR de Arni Thorarinsson / Métailié noir

Traduction : Eric Boury

 

Arni Thorarinsson est un auteur islandais à qui on doit une série de romans plutôt réussie mettant en scène Einar, un journaliste confronté à tous les maux de la société islandaise actuelle et qui se révèle une alternative de qualité pour les amateurs d’Indridason et de l’Islande puisque ce dernier a dorénavant orienté ses écrits vers le passé et ce n’est pas le prochain, « le lagon noir » sortie en mars, mettant en scène un Erlendur âgé de trente ans qui le démentira. A noter chez Thorarinsson un effroyable et magnifique « l’ange du matin » qui le hisse franchement au niveau de son illustre collègue. Un peu comme Indridason avec « Betty », il quitte son héros, le temps d’un court roman.

« Avant ils étaient heureux, une famille heureuse, et puis ils l’avaient appris et leur vie était devenue un enfer. Ils ont tout caché, surtout pour leur fille, mais se sont engagés à lui parler le jour de ses dix-huit ans. Tous les trois ils ont attendu ce jour et craint son arrivée.

La mère veut, contre vents et marées, tenir sa promesse. Le père doute que la vérité les libère du cauchemar qu’est leur vie.

La fille se révolte, essaie de survivre, de les tenir à l’écart, elle les hait autant qu’elle les aime. Elle vit loin d’eux, entourée d’amis bien intentionnés, qui l’aiment, eux. »

Dix ans plus tôt, un drame s’est produit et a disloqué complètement une famille heureuse et qui avait tout pour continuer à mener une existence paisible. Les parents ont commis un crime en toute innocence et Frida, leur fille de huit ans est partie vivre avec sa grand-mère tandis que les deux époux se séparaient définitivement, l’horreur et la douleur emportant tout.

Et en ce jour d’anniversaire de Frida, les deux parents doivent lui révéler la vérité. Des deux entités du couple agissant maintenant solitairement, l’une est devenue psy reconnu tandis que l’autre est tombée dans le caniveau et vit la vie d’une épave junkie avec tout l’avilissement qui va avec.

Alors, bien sûr à votre charge de découvrir le crime commis par les parents, de les connaître à cette époque tout en affrontant des chapitres cruels montrant de façon poussée l’état de déchéance actuel d’un des personnages démoli par la vie. Il y a des pages et des scènes dans ce roman qui peuvent vous briser le coeur, vous chambouler ou tout simplement vous ennuyer voire vous chagriner comme ce fut mon cas, une fois la lecture très rapide de ce court roman achevée.

Court, c’est vraiment là que le bât blesse parce que l’auteur a choisi de jouer sur l’émotion faisant fi finalement de l’histoire et de la psychologie de ses personnages alors qu’il met un professionnel de cette discipline comme personnage principal. En 140 pages, on passe de l’état initial idéal au moment de la tragédie à la pire existence pour un membre de cette famille sans qu’on nous explique le combat intérieur indicible mené par chacun pendant des années et qui a comme résultat que l’un vit,dix ans plus tard, une existence à nouveau normale alors que pour l’autre, c’est l’enfer à chaque réveil. Rien et quand on connait le talent de Thorarinsson pour radioscoper les personnalités de ses personnages, on peut parler d’un léger foutage de gueule. Créer l’émotion, la répulsion sans aucune réflexion derrière est inhabituel de la part d’un auteur qui a su tant donner, montrer dans « l’ange du matin » surtout quand on tient un sujet franchement original comme celui-ci.

Dommage, car ne restent finalement que les aspects un peu racoleurs d’une histoire qui n’est qu’une ébauche, que le brouillon de ce qu’est d’habitude capable d’écrire Arni Thorarinsson. Très décevant.

Wollanup.

LA NUIT DERRIERE MOI de Giampaolo Simi/ Sonatine

Giampaolo Simi n’est pas un inconnu et cessera de l’être pour vous une fois que vous aurez terminé ce roman tant il est bon. Je pense vraiment retourner très rapidement dans la bio de cet auteur italien, un de plus et encore une fois c’est du bon.

« J’ai une deuxième vie : celle de Furio Guerri, le monstre. » C’est ainsi que commence la confession du héros de ce livre, commercial dans une société d’imprimerie, bien sous tous rapports. Soigner son sourire et ses chaussures, tel est le secret, selon lui, du bon vendeur. Il a une belle maison dans la province de Pise, une femme qu’il aime, une fille pour qui il s’efforce d’être un père présent et compréhensif. Un modèle.

Mais, derrière les apparences, il y a la face obscure de Furio, qui passe certaines de ses journées sous une identité d’emprunt, rôde pour une raison obscure près d’un lycée, et épie les jeunes filles.

Quand il commence à connaître quelques soucis professionnels et qu’il découvre que sa femme, Elisa, lui cache des choses, le vernis de respectabilité commence peu à peu à se craqueler. La tension monte, jusqu’à devenir insupportable. Va-t-il parvenir à se contrôler encore longtemps ? » 

J’apprécie généralement les quatrièmes de couverture qui évitent des erreurs impardonnables pour qui entend donner envie de lire un roman mais parfois, il faut  se méfier de ces béquilles éditoriales et lorsqu’on met en exergue cette phrase « J’ai une deuxième vie : celle de Furio Guerri, le monstre. »  qui est,  il est vrai, le début du roman, cela donne néanmoins à penser qu’on va nous raconter une nouvelle histoire de serial killer, un sociopathe italien et en fait ce n’est pas du tout le propos et les fans de ce genre d’histoires seront déçus.

Pourtant, pendant un tiers de l’histoire, on peut encore y croire ou le redouter quand Furio nous raconte ses deux vies, celle de commercial pourri dans un monde de pourris tentant de se faire sa place au soleil et puis celle de mateur de collégiennes et on pense, que malgré une très belle plume nous permettant d’être vraiment dans le cerveau du « héros », une histoire de meurtres ou viols de jeunes filles est en approche. Malgré cela, des bouts de phrases, des réflexions, provoquent certaines interrogations donnent comme des indices pour la résolution d’une énigme qu’on ne connait malheureusement pas. C’est l’Italie de la fin de l’ère de Berlusconi où le milieu de l’imprimerie se prend la mondialisation dans la gueule, se faisant voler des contrats locaux par Hong Kong.

Et puis, vers la centaine de pages, j’ ai été franchement épaté, on comprend petit à petit ce qu’il se passe vraiment, le drame qui s’est produit… et c’est magnifiquement agencé en deux histoires qui vont foncer de façon parallèle pour nous raconter une tragédie mais pas du tout l’histoire, que, personnellement, je redoutais.

On est  dans l’univers de Thomas H. Cook, de Bayer où le suspense est distillé artistiquement au détour d’une phrase banale, dans une description sans intérêt, pièces précieuses d’un funeste puzzle. On peut citer aussi et pour de multiples raisons « les apparences » et je dirai que « la nuit derrière moi » a des atouts indévoilables qui le rendent bien supérieur à l’excellent roman de Gillian Flynn.

On peut aussi y découvrir un portrait de la fin des années Berlusconi avec une Italie froide, maussade en proie aux mêmes difficultés que partout ailleurs et l’entreprise et les pressions sur les employés version italienne. Mais surtout vous avez un roman qui reste longtemps dans la tête tant l’histoire prête à de nombreuses interprétations, à des moments d’émotion. Vraiment le genre de bouquin que vous prêtez à vos amis parce que vous avez envie d’en parler avec eux et je trouverai sûrement l’occasion de discuter avec Claude car nos opinions sur Furio, visiblement diffèrent.

Excellent.

Wollanup.

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