Australie 1962, Johnson, petite frappe fait un casse dans une bijouterie armé d’un démonte pneu. Pas de chance, en sortant avec son copieux butin il se retrouve face à face avec un flic qu’il tue avec son outil. Repéré par des témoins qui ont alerté la police, il fuit dans les quartiers mal famés qu’il connaît bien, les flics à ses trousses. Au moment où il semble être pris, se pissant dessus, chialant, il réussit à s’échapper dans la campagne, l’outback, le bush et une chasse à l’homme va commencer entre le pauvre naze, cogneur de femmes et les flics particulièrement remontés par la mort de leur jeune collègue.
Parallèlement, Davidson, reporter ambitieux et premier journaliste sur les lieux du casse va couvrir l’affaire et l’ hallali pour le journal télévisé de sa chaîne financé par un gros ponte de l’industrie pharmaceutique qui ne veut pas que l’on mette n’importe quoi dans son journal TV, pas de sujets sur le cancer par exemple vu qu’il ne vend pas les produits pouvant le guérir.
Nul doute que le voyou et le journaliste vont se retrouver au milieu des mallees et des geckos. Sorti en 1964 à la Série Noire sous le titre “téléviré” à une époque où l’éditeur produisait des titres français qui sentaient parfois trop l’humour alcoolisé, “Outback” n’est pourtant pas une série B se résumant à une traque ordinaire. Le roman est assez loin d’une littérature de gare purement récréative et montre en revanche les dérives et les limites de l’information, l’indépendance de la presse à une époque télévisuelle préhistorique à des années lumière de la réalité actuelle montrée dans des films comme “night call” ou dans la série hallucinante “Shot in the dark” sur le quotidien de reporters de nuit de L.A..
“Outback” est un bon bouquin comme tous ceux de Kenneth Cook grand auteur regretté qui auscultait la société australienne des années 60 et 70 tout en nous réjouissant aussi avec des recueils de nouvelles animalières désopilants comme “ Le Koala tueur et autres histoires du bush” ou “ La Vengeance du wombat et autres histoires du bush”. Toute l’oeuvre du grand écrivain des antipodes est éditée aux éditions Autrement.
Dans les eaux putrides d’un lac où se mêlent excréments de la ville, carcasses d’animaux des abattoirs est retrouvé le cadavre d’un homme. Il a été amputé des deux jambes, des bras, de la langue, des yeux et des dents mais à chaque fois les plaies ont été soignées pour le maintenir en vie. Son calvaire a dû durer des mois, le maintenant dans son cauchemar mais ces amputations ne sont pas la cause de sa mort, pas plus que la noyade. Nous sommes à Stockholm en 1793 et il y a quelque chose de pourri au royaume de Suède.
La guerre contre la Russie, caprice du roi, a laissé la population exsangue, le peuple est affamé, abruti, victime des épidémies, de la faim, de l’obscurantisme et de l’alcoolisme qui permet de tenir dans le chaos, de ne plus voir l’enfer quotidien et d’y échapper de façon prématurée et salvatrice. Le pouvoir est corrompu, la crainte de la contagion de la Révolution française est grande et ceux qui détiennent le pouvoir, la noblesse et le clergé: duo maléfique et leur valetaille, font tout pour le conserver, pour garder leurs privilèges et les avantages qui vont avec. Cardell, manchot, vétéran de la guerre contre la Russie, buvant sa vie brisée par son roi de droit divin, qui a sorti de l’eau le supplicié va être employé par Winge, homme de loi, incorruptible et condamné à brève échéance par la tuberculose qui le ronge, pour l’aider dans l’élucidation de cette abomination qui indiffère les autorités et le commun des mortels mais qui leur est à tous deux insupportable.
Il s’agit ici du premier roman de Niklas Natt och Dag, issu de la plus ancienne famille noble suédoise et nul doute que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. Roman subtilement monté en quatre parties correspondant à quatre saisons et écrit par une plume virtuose voit sa première saison se terminer dans une impasse pour les deux enquêteurs partis fouiller dans les bas-fonds d’une ville à vomir et dans le giron d’élites perverses. Les deuxième et troisième parties surprennent au début par leur absence de lien visible avec l’affaire. On reste bien sûr dans le thriller qu’est avant tout “1793” mais l’auteur se penche sur le destin de la jeunesse du pays.”Rouge, humide” raconte le destin de Kristofer Blix jeune de la campagne venu chercher fortune dans la capitale en tentant d’arnaquer les jeunes nobles friqués tandis que la troisième partie “Papillon de nuit” (surnom donné aux prostituées) contera l’enfer terrestre vécu par Anna Spina Knapp, symbole de la condition des femmes en Suède comme sous toutes les latitudes à l’époque, victimes des hommes qu’ils aient le pantalon sur les chevilles, l’uniforme ou la soutane. Habilement, Niklas Natt och Dag (nuit et jour) relie tous les fils afin d’offrir un final époustouflant à un roman tout à fait exceptionnel.
“1793”, thriller historique, est un roman comme on en rencontre peu dans le genre. Dès la première page, on est stupéfait, hébété par l’histoire comme par le talent de l’auteur. On peut évoquer, “le parfum” de Süskind pour l’épouvantable Cour des Miracles, “l’aliéniste” aussi, bien que “1793” soit nettement plus puissant, plus profond, plus noir. Evidemment, c’est un écrit sans concession, horrible à bien des moments, révoltant souvent mais d’une puissance énorme vous entraînant vers des abîmes insondables et qui, du coup, s’avère très, très dispensable aux personnes sensibles. Niklas Natt och Dag instille l’hébétètement, la colère, la révolte, l’effroi, l’horreur avec un talent qui l’impose, pour moi, au même niveau que le Tim Willocks de “La Religion”. Choc identique.
En voguant sur le Styx, vous arrivez à Stockholm… “1793”, l’enfer suédois.
“1946. Deux truands corses, porte-flingues du clan marseillais des Guérini, débarquent dans un nouvel Eldorado du crime. Ruiné par la guerre, le port du Havre vit des heures folles qui attisent toutes les convoitises.
1976. Devenus puissants, les « parrains » locaux doivent sortir de leur coquille d’honorabilité pour contrer le « gang des Libanais » qui ambitionne de contrôler le marché de la drogue entre Le Havre et New York. D’autant que le transport par conteneurs révolutionne complètement la donne…L’éternel conflit entre Anciens et Modernes débouche sur de mortels coups tordus, peuplés d’invités non prévus : un pêcheur à la ligne, typographe à la retraite, qui n’aime guère être dérangé… Un journaliste débutant, Gustave Masurier alias Gus, qui se sent pousser des ailes d’enquêteur chevronné… Tout comme son ami Cozzoli, jeune inspecteur de police corse.”
Commencé un peu par hasard, peu attiré par une couverture très blafarde mais par ailleurs très proche aussi de ma vision de la ville du Havre la prolo sous-préfecture opposée à Rouen la belle et bourgeoise préfecture, ce nouveau roman de Philippe Huet m’a très vite passionné. Le Normand y met beaucoup de son parcours d’homme. Il y a bien sûr Le Havre dont il est originaire et où il a été également journaliste, un été 76 de canicule qu’il a dû couvrir pour son journal. En tant que grand reporter, il a aussi suivi le conflit au Liban pendant six ans et a vu par son expérience sur le terrain que l’argent de la drogue était bien le nerf de la guerre au Moyen Orient et que le Havre, en 76, y jouait un rôle de premier plan. Sa mémoire d’homme et de journaliste ont permis de créer un roman avant tout très crédible car s’il s’agit bien d’un polar, d’une oeuvre de fiction, Philippe Huet démarre d’un vécu, d’une connaissance pointue des lieux, de l’époque, des gens qui “gouvernent » la ville pour s’engager dans une bonne intrigue avec rebondissements et coups d’éclat souvent mis en valeur par l’éclairage positivement didactique de l’auteur.
Les premières lignes, la description de deux quasi analphabètes corses à la conquête de la ville, sont particulièrement jouissives et attirent le lecteur d’emblée. Le style railleur emporte tout et fait naître l’envie de retrouver ces deux méchants péquenots corses trente ans plus tard au faîte de leur gloire, loin des petits trafics de cigarettes qui les ont enrichis à la fin de la guerre quand ils faisaient des affaires avec les G.I. en attente de retour aux Etats Unis, triste dans une ville détruite et affamée.
Dans un premier temps, malgré la violence de certains actes et passages, le ton est résolument humoristique,moqueur mais aussi truculent grâce à des seconds rôles qui seront les imprévisibles grains de sable dans l’ engrenage. Tel Dominique Manotti qui, dernièrement, avait ranimé et rajeuni son commissaire Daquin, Huet reprend son personnage récurrent de Gustave Masurier, jeune loup au tout début de sa carrière journalistique et c’est aussi un atout non négligeable.
Mais “ Une année de cendres”, est surtout une histoire havraise puis une histoire nationale et internationale montrant certains coups fourrés de la politique étrangère de la France de Giscard, en l’occurrence au Liban en mettant en lumière une complicité de la police et de la presse cornaquée par le prince Poniatowski à l’Intérieur à l’époque.
Du suspense, de la truculence, de nombreux aspects de la France de 1976 pour ce beau polar « old school »… on en arriverait presque à apprécier la ville. “Une année de cendres” sera une très recommandable Madeleine de Proust pour les plus anciens mais également, pour les plus jeunes générations, un instantané très réussi d’une époque révolue mais qui paraît lointaine, si lointaine…
“La singularité du Prix littéraire Matmut, « l’édition de votre premier roman » est de faire émerger le talent brut d’un jeune auteur et d’accompagner les différentes étapes de production de son premier roman par le soutien d’un éditeur. Lancé en 2013, ce prix s’adresse aux auteurs de toutes nationalités écrivant en langue française, jamais publiés ou qui l’ont été à compte d’auteur.”
Cette année, le gagnant, honoré pendant le salon de Paris en mars, était Philippe Laidebeur et son premier roman a eu l’honneur d’être édité par Denoël au professionnalisme reconnu depuis longtemps. Ajoutons par ailleurs que le prix est présidé par Philippe Labro dont le talent de journaliste et d’auteur ne sont plus à prouver.
“Il est SDF, clodo, sans abri. Un échec sentimental, un désastre professionnel, et le voilà dans la rue. Il y vit depuis dix ans. Et touchera bientôt le fond de sa descente aux enfers. Vagabond solitaire, il gère son quotidien en évitant les pièges que lui tend la jungle urbaine. C’est tout du moins ce qu’il croit. Une nuit, pour une banale histoire de planches volées, il égorge un vigile et son chien. Il le fait machinalement, sans la moindre émotion. Ce sera le premier meurtre d’une longue série. Tuer pour ne pas être tué, sa vie est aussi primitive que cela. Un jour, il élimine un homme qui lui ressemble de façon étonnante et, tout naturellement, il prend sa place. Il usurpe l’identité d’un étrange et riche inconnu.”
A la fin de la lecture du roman de Philippe laidebeur, on ne peut que reconnaître que la Matmut (je n’ai aucun intérêt ni aucune action chez cet assureur) a, par cet acte de mécénat, offert sa chance à un auteur qui mérite tout à fait d’être connu du public.
Débutant par la destruction, la chute d’un homme bien établi, se retrouvant très rapidement sur le trottoir, le roman va vous envoyer vers des horizons, des territoires cauchemardesques insoupçonnables et très loin des bords de la Seine et du 16ème arrondissement. Le personnage principal devient un assassin, le “d’abord” du titre “j’ai d’abord tué le chien” infèrant parfaitement le lecteur vers un développement monstrueux. Utilisant son rasoir, à l’origine, pour se sauver dans la jungle des bas fonds du macadam parisien, il va très vite en faire usage pour d’autres desseins, pour monter une supercherie qui lui permettra de sortir du marasme. Enfin, c’est ce qu’il pense.
Animé par des chapitres très courts donnant la priorité à l’action, faisant très bien ressentir l’urgence de la situation, le roman va fondre très rapidement vers la folie, vers un trouble dissociatif d’identité qui va contaminer le lecteur, le faisant dangereusement entrer dans le cerveau de plus en plus dérangé d’un héros dont l’ indicible course semble sans fin malgré un format, somme toute, très resserré.
En 2015, dans “6 jours” Ryan Gattis racontait à partir de ses souvenirs les émeutes qui avaient enflammé les quartiers sud de Los Angeles du 29 avril au 4 mai 1992. Ces émeutes étaient néanmoins à la périphérie d’une histoire qui donnait la voix à 17 personnages qui subissaient ou profitaient de l’insurrection, de cet état de non droit d’une semaine, de cette guerre urbaine. Le roman, primé par la magazine Lire cette année-là, offrait une très belle part à une dimension sociale et humaine. Assurément un livre choc d’un auteur qui déclarait à l’époque “J’écrirai probablement toujours sur la violence”.
Dans “En lieu sûr”, se déroulant en 2008, il retourne dans ce même quartier de South Central de L.A. pour une histoire autour du business de la drogue, dans l’univers des gangs latinos, n’utilisant cette fois-ci que deux voix mais deux énormes personnalités au moment où l’Amérique coule avec cette crise bancaire des placement pourris. Les banques s’en remettront, pas de souci, mais beaucoup de simples citoyens ricains y laisseront des plumes, se retrouveront d’un jour à l’autre à la rue mais le pays se relèvera “God bless America”…
Gattis s’intéresse donc une fois de plus à une période très violente initiée par l’Etat et par ses manquements. Les conséquences sont très visibles tout au long d’un solide roman au message social et humain une fois de plus de haut niveau. Gattis n’écrit pas des thrillers à deux balles mais des bombes politiques qui font mal dans un style vif, superbement documenté et très addictif.
“Ex-addict et délinquant, Ricky « Ghost » Mendoza est déterminé à rester clean jusqu’à la fin de ses jours. Rentré dans le rang, il force désormais des coffres-forts pour le compte de toute agence gouvernementale prête à payer ses services, des Stups aux Fédéraux. Mais quand il découvre que la personne qui compte le plus pour lui croule sous les dettes, il décide de faire une embardée risquée : forcer un coffre et en prélever l’argent sous le nez du FBI et des gangsters à qui il appartient, sans se faire prendre – ni tuer.”
Il est de loin préférable de ne pas trop donner les raisons qui poussent Ghost à jouer les robins des bois. Personnage de polar particulièrement bon que ce “Ghost”, homme aux multiples blessures, écorché vif, d’une tristesse incommensurable, vivant au rythme d’une K7 de musique punk que lui a concoctée Rose, l’amour de sa vie avant de mourir. En quête d’une rédemption si typiquement coutumière de la littérature ricaine mais qui atteint ici des dimensions de tragédie grecque, Ghost émeut tout comme Glasses, l’autre personnage, l’autre troublante voix d’un roman qui laisse des traces.
“Pour les gens qui seront dans la rue à Noël, ceux qui méritent pas ça.
Pour eux.
Pour leur maison.
Pour leur famille.
Et pour la maison que je n’ai jamais eue quand j’étais petit.
Et pour le HLM dont on m’a viré.
Pour le foyer où on m’a envoyé et d’où je fuguais tout le temps.
Pour tout ce que j’ai traversé.
Pour tous les sales coups que j’ai faits.
Pour Harlem Harold.
Pour tous ceux que j’ai fait souffrir.
Surtout ceux à qui je pourrai jamais demander pardon.
Plus.”
L’impact dramatique, la puissance du propos, les multiples fulgurances d’une histoire urgente vous défoncent plus d’une fois et font de “En lieu sûr” un roman solide, violent, vif, puissamment humain et intelligent, très intelligent.
“J’ai peur, c’est vrai. J’ai peur, genre je suis remonté, électrifié de partout, mais ce qui m’a le plus souvent fait peur dans la vie, c’est l’inconnu. Or là, je sais ce que j’ai en face de moi et je me fous de ce qu’ils vont me faire. Mon corps, ils peuvent le tuer. Le pouvoir sur mon esprit et sur mon mental, ils l’auront que si je leur laisse. Et je le leur laisserai pas. Pas même des miettes.”
Nyctalopes a créé sur Spotify la playlist de Rose « Fuck dying », rythmant le roman et souvent commentée par l’auteur;.
Dorénavant, il faudra vraiment faire attention aux sorties de la toute jeune collection littérature de Delcourt. Agréablement surpris par “Au loin” de Hernán Diaz, je suis vraiment sur le cul avec ce “Presidio”, pas d’autres mots… Première oeuvre d’un Texan vivant à New York, le roman est un grand moment à chaque instant, un émerveillement à chaque paragraphe, un bonheur d’un peu plus de trois cents pages. Si vous goûtez nos choix en littérature ricaine, celui-ci vous fera vivre des heures extraordinaires.
“Après six années d’une drôle de vie menée au loin en solitaire, Troy Falconer retourne dans la petite ville où il a grandi. Il s’est tôt fait la promesse de ne jamais rien posséder et emprunte depuis la vie des autres : leurs portefeuilles, leurs valises, leurs costumes et leurs voitures… Pourtant, lorsqu’il apprend que la femme de son frère a mis la main sur le maigre pécule hérité du père, Troy met le cap sur New Cona (tableau miniature de l’Amérique rurale), bien décidé à aider son frère à retrouver l’argent. Ils embarquent alors dans un road trip chaotique à travers les paysages austères du Texas. Seul hic, une passagère non déclarée est à l’arrière de la voiture : Martha, une gamine qui n’a pas froid aux yeux et une idée fixe en tête, retrouver son père au Mexique. Les frères Falconer ne sont plus simplement recherchés pour un banal vol de véhicule, mais pour enlèvement…”
“Presidio” n’est pas un polar classique, pas un road trip d’une manière si souvent déjà lue. PRESIDIO plante un décor de motels glauques, de diners blafards, de relais routiers fantomatiques accueillant des solitudes qui, parfois, se croisent, se rencontrent, se racontent et sont racontées avec le talent du James Sallis de “la mort aura tes yeux”. Ces bouts de lettres rédigées par Troy et destinées à la police si jamais il lui arrive malheur font alterner le récit entre passé et présent nous permettant petit à petit de comprendre les raisons de ces fuites, celle de Troy en premier, celles de sa famille, des femmes aimées mais aussi de tous les autres losers magnifiques rencontrés, esquissés à un moment de leur vie. Des existences banalement tristes, tristement banales.
Le Texas, sans cowboys arrogants, une région à l’histoire partagée avec le voisin mexicain, le sable, la poussière, la chaleur terrible et tous ces fantômes dans ce décor lunaire où les routes désertes sous un ciel immense semblent être le seul lien avec l’humanité, la dernière chance d’un avenir moins triste. Randy Kennedy, j’en donnerais ma main à couper, est à l’aube d’une grande carrière: la plume, la musique, le décor, l’empathie, les personnages et surtout Troy… Tout est juste, beau et douloureux, à se flinguer sur la fin.
« Je suis incapable de vous expliquer ce qui s’est produit. Je sais juste qu’un matin, à mon réveil, le monde n’était plus le même, et que je n’ai pas retrouvé le chemin de celui que j’avais quitté. Je crois qu’il existe une porte de ce genre en chacun de nous, et que si on la laisse ne serait-ce que s’entrouvrir, il est très difficile de la refermer. »
Roman qu’on quitte la mort dans l’âme, le cœur brisé, les yeux explosés au bord des larmes, des images plein la tête, une grosse boule dans la gorge, la colère montant tout en se demandant ce qu’on va bien pouvoir lire après ça…
En décembre 2014, un petit message sur sa page Facebook m’avait permis de joindre Jim et de réaliser un petit entretien avec lui pour le site Unwalkers. “Le tueur se meurt”, récompensé par le grand prix de la littérature policière était sorti depuis un an et il faudra attendre encore 5 années avant de relire Sallis en France. L’ homme est extrèmement précis, méticuleux et l’enteprise fut llongue, celui-ci reprenant parfois une traduction qui ne lui convenait pas forcément ou complètement. C’est cette précision dans une réelle économie de mots que l’on voit souvent dans ses romans qu’on entrevoit parfois ici. Quand “Willnot, espéré en 2018 est arrivé en ce début d’année, Jim m’avait donné son accord pour un nouveau entretien.
“Absolutely, and thank you for asking. Send along some questions whenever you wish and I’ll respond as time allows. There are terrible weights pressing down on us here in the States these days, but some of us manage to get the work done nonetheless.”
Las, Willnot est un roman extraordinaire mais je n’ai pas eu ou su trouver le temps pour faire parler l’auteur de l’ Amérique telle qu’il la voit et la ressent actuellement et de la manière dont elle apparaît dans WILLNOT. Partie remise, j’espère.
Jim Sallis est présent au “Quai du Polar” ce weekend. J’ose espérer que de nouveaux entretiens, plus actuels, verront ainsi le jour. Puisse cet entretien vous permettre d’aller rencontrer le grand maître. Son intelligence, sa profondeur, son humanité, tout comme chez Ron Rash, vous seront certainement salutaires dans la cacophonie du grand cirque lyonnais.
James Sallis. No exit press.
Il y a les auteurs qu’on aime lire, retrouver comme des amis et il y a les écrivains, la minorité, des personnes qui vous chavirent en vous racontant les histoires que vous rêviez de lire, de vivre ou d’écrire, qui ont une sensibilité, une intelligence supérieures à la moyenne et qui créent des univers parfois obtus pour le novice, des écrivains qu’il faut décrypter tant la compréhension de leur pensée complexe se mérite et James Sallis fait, pour moi, partie de ces gens extraordinaires et je suis vraiment heureux de partager avec vous ce moment avec un homme hors du commun ayant accédé à la notoriété en France par le grand prix de la littérature policière 2013 avec « le tueur se meurt » et par l’adaptation cinéma de son roman « Drive ». Bien plus francophone que je suis anglophone, James Sallis a reçu les questions en français. Les réponses ont été traduites avec talent par Morgane.
Auteur de romans noirs n’est qu’une infime partie de votre carte de visite dans le domaine littéraire comme dans votre activité d’adulte. Plutôt que de se contenter de la version Wikipédia, accepteriez-vous de nous parler de votre itinéraire, de vos réussites, de vos périodes de fierté ?
Mes premières ambitions tendaient largement vers la science-fiction et la poésie – c’est dans ces deux genres que j’ai commencé à publier, de la poésie dans des magazines littéraires, de la science-fiction dans New Worlds et dans Orbit,l’anthologie de Damon Knight, à peu près en même temps.
On retrouve ces influences dans tout ce que j’écris, la poésie dans mon approche structurelle du langage, la science-fiction dans ma vision du monde, ces mondes multiples à quelques pas de distance à gauche ou à droite de celui qu’on peut voir. Mon livre le plus récent s’intitule : Black Night’s Gonna Catch Me Here : New and Selected Poems, une sélection de poèmes inédits publiée par New Rivers Press.
Sur un peu plus de cinquante ans, j’ai publié près d’une centaine de nouvelles dans des magazines ou des anthologies littéraires, de policiers et de science-fiction, des centaines de poèmes et des milliers de pages de critiques, de théorie et de préfaces, trois livres de musicologie, une biographie de Chester Himes, une traduction de Saint Glinglin de Queneau et seize romans. A l’évidence, je n’ai jamais décidé ce que je voulais devenir quand je serai grand.
Qu’est ce qui fait qu’un jour on décide d’écrire ? Avez-vous d’abord écrit uniquement pour vous avant de passer à l’édition ? Etait-ce dès le départ une passion pour l’écriture, une nécessité, une évidence ou un simple loisir ?
Vers l’âge de quatorze ans, j’ai compris que l’écriture serait une grande partie de ma vie. C’est comme ça qu’on fiche en l’air sa jeunesse.
De la même façon, pourquoi avez choisi un jour de vous consacrer exclusivement à la littérature noire, si cette exclusivité existe réellement ? Qu’est-ce qui vous plaisait dans le cadre roman policier ?
Comme indiqué ci devant, les romans policiers ne forment qu’une fraction de ce que j’écris et ai écrit. (J’évite le terme « noir » qui , comme « jazz, » a été vidé de toute signification) Mais l’intrigue policière me paraît un modèle de notre façon de vivre, en quête de sens dans nos vies disparates, et le roman policier est à mon sens le roman urbain par excellence, qui décrit précisement ce que les villes et les nombreux conforts de la civilisation ont fait de nous.
Lew Griffin, votre premier héros, très attachant et atypique détective noir déambulant dans les rues de la Nouvelle Orleans pendant six volumes, est-il un hommage à Chester Himes dont vous êtes un grand admirateur et aussi l’auteur d’une biographie ? Y a-t-il une part importante de vous dans les héros que vous avez créés.
En partie, oui, bien sûr : nous sommes tous prisonniers de notre propre tête, dans notre façon de voir le monde, et on ne peut pas en sortir. Mais l’art, c’est précisément une tentative d’évasion.
Qu’est-ce qui fait qu’un jour, vous décidez d’arrêter le personnage de Lew qui pourtant continuait à nous charmer ?
L’aventure de Lew a commencé comme une simple nouvelle (la première partie du Faucheux), puis c’est devenu un roman, un seul roman, ou c’est ce que je pensais. Mais le personnage ne me quittait plus ; je voulais en savoir plus sur lui. Alors j’ai écrit un autre roman, puis un autre. Quand j’en suis arrivé au cinquième, je savais que j’en avais un de plus et l’histoire serait terminée. En un sens, le cycle de Lew Griffin est peut-être la seule série en six volumes avec une fin surprenante. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un long roman.
Vous aviez dit, à l’époque, qu’il n’y aurait pas d’autres personnages récurrents dans la suite de votre œuvre ? Comment s’est donc opérée la naissance de John Turner ex-flic et ex-détenu venu se retirer au fin fond du Tennessee ? Qu’est ce qui fait que l’on passe de la Louisiane urbaine au Tennessee rural ?
J’ai grandi dans le Sud rural ; j’ai toujours voulu écrire sur cette région. Mais je n’ai pas trouvé de bon récipientavant de visualiser la première scène du roman avec Turner : un homme debout dans les bois qui entend une voiture approcher. Le reste du roman s’est construit en répondant à quelques questions : qui est cet homme ? Pourquoi est-il là ? Où est-il ? Encore une fois, je n’avais prévu qu’un seul roman, mais le personnage ne voulait pas s’arrêter. Il restait d’autres questions.
Avez-vous aimé le film « Drive » ? Ryan Gosling était-il le bon acteur pour interpréter le héros ? Quand, par la suite, vous avez écrit l’impeccable suite « driven » avez-vous été parasité par l’image de Gosling interprétant un personnage finalement assez éloigné du héros du roman ?
Pour autant que j’admire le travail de tous sur le film, Ryan, Nic, Hoss Amini, chacun des acteurs dans le film, je n’ai jamais eu consciemment l’idée d’instiller le film dans le second roman. Ce film est un bijou et Ryan étincelle dans ce rôle.
Retrouvera-t-on un jour « le conducteur » ?
Quand mon agent m’a demandé si j’accepterais d’écrire une suite, j’ai répondu : « Pas question. » Puis j’ai raccroché, je suis retourné à mon bureau et j’ai tapé le titre Driven ainsi que les deux premières pages. Je n’ai pas l’intention d’y revenir. Mais de même, je n’en avais ni avec Lew ni avec Turner.
J’ai été époustouflé par « la mort aura tes yeux » récemment ressorti en France par Folio de Gallimard. Est-ce pour vous un roman d’espionnage tel qu’il est présenté par les éditeurs ou une nouvelle preuve de votre art pour prendre un genre et de vous en servir à votre guise pour raconter bien d’autres propos étrangers au cadre originel ?
J’ai tendance à utiliser des formes standard, le roman policier, le roman d’espionnage, pour les structures internes qu’elles offrent, pour mieux en soulever la surfaceet aller voir ce qu’il y a en dessous.
Vous avez écrit une belle introduction pour « le petit bleu de la côte ouest » de Manchette pour le marché américain que l’on retrouve sur la sortie du bouquin chez Folio et où vous expliquez pourquoi vous aimez Manchette et il apparaît, après réflexion, que la série de « Drive » est assez proche, dans le style, des romans du Français qui était connu aussi pour son engagement politique à gauche. Existe-t-il de tels auteurs de noir engagés aux USA ?
Tout à fait. Des auteurs noirs, des auteurs blancs, des auteurs américains d’origine asiatique, des auteurs hispaniques, des auteurs amérindiens,…L’histoire de la gauche américaine est étrange, extrêmement différente de la vôtre et bizarrement entremêlée à l’anti-intellectualisme américain et à notre autoportrait en cowboy, mais ne doutez pas que son esprit nous hante encore, de Hammett à Stephen Greenleaf, à George Pelecanos ou moi-même.
« Le tueur se meurt » raconte des solitudes urbaines, des absences comme la série à la Nouvelle Orléans, pensez-vous que notre existence n’est finalement que solitaire, est-ce votre philosophie de la vie ?
Ce n’est pas une philosophie ; c’est une observation.
Vous racontez surtout des histoires d’hommes où les femmes brillent par le poids de leur absence ou de leur perte ? Ecrirez-vous un jour un roman avec une grande héroïne ?
Others of My Kind, qui n’a malheureusement pas été publié en France, a comme personnage principal Jenny Rowan, une femme qui a été enlevée quand elle était enfant et gardée emprisonnée dans un coffre en bois caché sous le lit de son kidnappeur. Ce n’est que l’histoire de fond. Le récit raconte ce qu’elle a fait de sa vie. C’est peut-être mon personnage préféré, et ce roman contient les meilleurs passages que j’ai écrits.
Il y a beaucoup d’histoires ordinaires d’animaux, d’oiseaux surtout, qui peuplent certaines fins de chapitres de vos romans ? Ce n’est pas une question primordiale mais cela m’a toujours intrigué, pourquoi ces fantaisies animalières ?
C’est peut-être tout simplement parce que j’aime les animaux. Peut-être parce que j’ai l’impression que nous devons nous rappeler que ce monde ne nous appartient pas. Peut-être parce que je travaille près de portes vitrées, je passe beaucoup de temps à regarder dehors.
Vous avez traduit Queneau pour les Américains, vous parlez notre langue, aimez Manchette, votre francophilie n’est plus à démontrer mais qu’est-ce que le France pour vous, actuellement, vue des USA ?
La découverte de la littérature française moderne et contemporaine, alors que je vivais à Londres et travaillais comme éditeur au magazine de Mike Moorcock New Worlds, m’a littéralement ouvert le monde ; son influence et l’éventail des possibles qu’elle m’a donnée s’étendent sur l’ensemble de mon écriture, depuis la poésie jusqu’à la fiction en passant par la théorie.
Le nouveau théâtre de vos romans est maintenant l’Arizona, autre état du Sud, vous considérez-vous comme un écrivain du Sud et que signifie cette appellation, quels sont les auteurs actuels que vous aimez ?
L’Arizona est un univers assez différent : le Sud-ouest des Etats-Unis. Un pays de cowboy, avec une petite pincée de Californie. J’y ai vécu pendant des années avant de me sentir capable d’écrire sur le sujet. Concernant les auteurs, il faudrait que vous jetiez un coup d’oeil à ma bibliothèque. Dernièrement, je passe mon temps à dévorer des nouvelles : Hilary Mantel, Kij Johnson, Dan Chaon, Otessa Moshfegh… Et de la poésie, avec mon troisième volume, à paraître en mars, qui comprend des poèmes depuis que j’ai commencé à en écrire, de 1968 jusqu’à maintenant.
Vous êtes un mélomane averti, quelle musique, quel genre, conviennent le mieux à la lecture des romans de Sallis ?
Un peu de tout – ce que j’écoute. Les livres avec Lew Griffin semblent imprégnés de blues, la série des Turner avec de l’old-time musicdes montagnes, mais tout dérive du récit. J’ai une éducation classique, je reviens par défaut au blues quand je joue en solo, avec mon groupe on joue de l’old-time, de la country traditionnelle, du calypso, du cajun, du bluegrass, du blues, du swing et du jazz précoce – tout ce que j’écoute.
Entretien réalisé pendant la première quinzaine de décembre 2014. Reprise en mars 2019.
“ Une vision toute particulière de la justice et de la morale a valu à Billy Lafitte d’être viré de la police du Mississippi. Il végète aujourd’hui comme shérif adjoint dans les plaines sibériennes du Minnesota, avec l’alcool et les filles du coin pour lui tenir compagnie, les laboratoires clandestins de meth pour occuper ses journées. Si Billy franchit toutes les lignes, on peut néanmoins lui reconnaître une chose : il a un grand cœur. Ainsi, lorsqu’une amie lui demande de tirer d’affaire son fiancé, impliqué dans une sale affaire de drogue, c’est bien volontiers qu’il accepte.”
Mais déjà, nous allons trop vite car quand le roman débute, Billy Laffite est interrogé par la Sécurité Intérieure des USA afin d’expliquer les multiples et très variés morts violentes, explosions, incendies, disparitions et autres cataclysmes qui ont jalonné son parcours d’officier de police des trois dernières semaines et dont tous les indices tendent à prouver qu’il en est le seul et unique responsable. De fait, tous ceux qui pourraient l’innocenter ont été flingués, pour les plus chanceux… Billy Lafitte est un pourri mais ce n’est pas un salaud et en voulant aider des gens qu’il aime, il s’est foutu dans une merde effroyable. En fait, chacune de ses initiatives, a contribué à accroître son triste et lamentable bilan des trois semaines passées vers lesquelles nous convie très rapidement Anthony Neil Smith avec un ton parfait pour ce genre de polars de grands fêlés. De Charybde en Scylla, version Minnesota.
On pourrait penser que “Lune noire” (aucun clin d’oeil au roman de Steinbeck) est un énième roman sur la guerre de gangs autour de la meth mais que nenni et Billy le regrette lui même d’ailleurs. L’intrigue est très originale et l’ennemi est pour le moins inédit, très inédit, autrement plus dangereux et déterminé que les laborantins dézingués du bulbe du coin de Yellow Medicine où Lafitte fait sa loi en temps ordinaire. En fait, sans qu’il le sache ou le devine assez tôt, pas mal de monde se fout de la tronche de Billy, l’envoyant à la guerre seul. Mais la rage l’habite et Billy est un chien qui ne lâche rien et qui ne cogite pas vraiment plus qu’un canidé non plus, il faut bien le concéder aussi.
Raconté par la voix de Billy, l’histoire est très speedée, ne laissant pas de temps pour souffler mais dévoilant néanmoins une certaine humanité le rendant finalement… sympathique malgré le machisme, la filouterie, le désespoir, la haine, la rage et on en passe et on en oublie. Dans “Lune noire”, écrit à la fin des années 2000, on voit que le trauma du 11 septembre n’est toujours pas guéri. Se foutant bien de la bienveillance et du discours policé, Anthony Neil Smith, à plusieurs reprises, ne mâche pas ses mots et nul doute que son roman ne peut que déplaire à certaines hordes de barbus adorateurs de Dieu.
“Lune noire”, tout sauf une série B, est le premier volet d’une série et en septembre lui succèdera “Bête noire” annoncé encore plus barje par l’éditeur. Maison spécialisée dans le thriller, Sonatine nous a dégoté un auteur superbement déjanté sans verser dans le grand guignol et un anti-héros impeccable.
Au milieu des années 2000, devant la méforme de la SN, Aurélien Masson, son éditeur avait décidé d’abandonner la collection La Noire, préférant limiter le nombre de sorties et se concentrer sur une seule collection, sur l’icône du polar français à sauver.
La Noire, c’était un peu le panthéon de la littérature noire ricaine: James Crumley, Cormac McCarthy, Harry Crews, Chris Offutt, Larry Brown, James Sallis… et de divines surprises comme “Envoie moi au ciel Scotty”, “Les cafards n’ont pas de roi”… le nirvana pour tout amateur de polars ricains.
Son retour cette année est initié par les deux nouvelles boss de la SN Stéfanie Delestré et Marie-Caroline Aubert et chacune y a mis sa patte pour illustrer cette renaissance, ma foi, très bienvenue. Côté français, on démarre par la réédition de “Nadine Mouque” d’Hervé Prudon décédé prématurément en 2017 dont JLM nous parlera demain avec passion et talent. Chez les Ricains, décédé également, William Gay, le maître du “southern gothic”, l’auteur du brillant “La Mort au crépuscule” renaît avec l’inédit et féroce “Stoneburner”, laissé dans un tiroir à l’époque parce que l’auteur trouvait qu’il ressemblait à “ No country for old men” et ne voulait pas faire de l’ombre à son ami McCarthy.
Mais la Noire n’est pas le caveau de la littérature noire. Et s’il est bien un auteur qui saura redonner des lettres de noblesse à la collection, c’est bien Ron Rash. Découvert par Marie-Caroline Aubert quand elle travaillait au Masque, le destin de l’Américain dans l’édition française est lié à celui de l’éditrice, allant ensuite au Seuil pour arriver chez Gallimard. Je suis sûr que le grand écrivain de Caroline du Nord est heureux d’inaugurer ce nouveau cycle français et cette collection aux côtés de son grand ami William Gay dont il m’avait abondamment parlé en des termes très élogieux, admiratifs, chaleureux, lors d’une rencontre il y a quelques années.
“Un monde est en train de s’effacer pour laisser la place à un autre. Le shérif Les, à trois semaines de la retraite, et Becky, poétesse obsédée par la protection de la nature, incarnent le premier. Chacun à sa manière va tenter de protéger Gerald, irréductible vieillard amoureux des truites, contre le représentant des nouvelles valeurs, Tucker. L’homme d’affaires, qui loue fort cher son coin de rivière à des citadins venus goûter les joies de la pêche en milieu sauvage, accuse Gerald d’avoir versé du kérosène dans l’eau, mettant ainsi son affaire en péril.”
Un nouveau roman de Ron Rash et peu importe l’éditeur est déjà en soi un petit événement, la qualité de son écriture étant maintenant universellement connue et reconnue. Les amateurs d’intrigues policières, pointues ou nerveuses savent depuis longtemps que ce n’est pas spécialement la tasse de thé de l’auteur. Comme tous les grands auteurs de Noir, Rash s’intéresse avant tout à tout ce qui vit autour de l’intrigue, l’immuable, les pierres, les gens, les vies, la campagne, la montagne, la nature et comme à son habitude “au milieu coule une rivière”.
Ron Rash sait créer des personnages, des destins, des vies qu’on n’oublie pas et qui nous interpellent par leurs réponses à l’adversité du moment ou d’une vie entière. Les, le sheriff, principal témoin de la ruralité de ce coin de Caroline et Becky, la voix de la poésie diffusée par Ron Rash sont magnifiques, grands, humainement remarquables comme leur créateur. Et on retrouve bien sûr l’amour des Appalaches, l’amour de ces montagnards, la nature décrite elle aussi avec beaucoup de tendresse et de respect. Mais Rash ne fait pas dans l’angélisme et ne cache rien de l’isolement, de la crise de l’emploi, des ravages de la meth pour les addicts bien sûr mais surtout pour les proches et les familles.
Par le passé, j’ai émis certaines réserves sur des romans de Ron Rash, celui-ci est parfait sur le fond comme sur la forme, sur le rythme comme sur la mélodie, un petit bijou noir comme “Willnot” de James Sallis avec qui il partage une grande humanité.
Précieux.
Wollanup.
“Dreaming of cool rivers and tall grass”, Bill Callahan.
Giancarlo De Cataldo, magistrat à la cour de Rome et auteur entre autres de “Romanzo Criminale”, de “Suburra “avec son compère Carlo Bonini est une pointure du polar et ses romans ont franchi les limites de l’Italie et contribuent à montrer un peu plus la qualité générale des polars venus d’ Italie. Ce nouvel opus sortant au moment du quarantième anniversaire de Métailié montre par ailleurs la grande place accordée par l’éditeur aux productions italiennes traduites par le grand spécialiste de la “botte” littéraire: Serge Quadruppani.
“Jay Dark a-t-il vraiment existé ? Deux hommes, un romancier et un avocat, se retrouvent dans des lieux insolites de la capitale romaine. Maître Flint prétend raconter la véritable histoire de Jay Dark, agent de la CIA chargé de répandre les nouvelles drogues des années 70 dans les mouvements de contestation étudiants…”
Pas de doute, la qualité est toujours là, seul le cadre change. Ce roman est avant tout une histoire américaine débutant dans le quartier new-yorkais de Williamsburg où sévit, en 1960, un jeune cambrioleur à la petite semaine nommé Jaroslav Darenski qui deviendra, au service de la Firme, le fameux agent du chaos nommé Jay Dark. Faisant siennes les multiples allégations des implications de la CIA dans la propagation et le trafic mondial de la drogue, De Cataldo va bien en deçà des années 80 et du financement des “contras” en Amérique centrale pour créer une genèse au début des années 60 pendant la grande vague du LSD.
L’auteur nous propose ainsi un impeccable voyage dans les milieux étudiants, musicaux, littéraires ricains adeptes de cette drogue du “bonheur”, nous faisant côtoyer certains mouvements sociaux: Harvard, les émeutes de Watts, les rassemblement, le mouvement hippie, le Vietnam dans un premier temps pour ensuite mondialiser son propos jusqu’ au Paris de mai 68. Après le LSD, viendra le temps de la drogue de la “mort”, l’héroïne, poison injecté originellement et principalement dans les ghettos noirs. Viendront les Blacks Panthers, les Weathermen… Jay Dark sait manœuvrer, s’enrichit, mène grand train, librement, côtoyant certaines élites intellectuelle avides de vertige, de paradis artificiels. De Cataldo se fait visiblement plaisir à décrire cette époque, rend hommage en passant à Leonard Cohen le musicien mais aussi le poète. Le ton, surprise, dans les deux premiers tiers du roman est souvent très proche de la comédie. Mais ne nous leurrons, De Cataldo a déjà décrit souvent et talentueusement la noirceur humaine et l’histoire sombre, dans son dernier tiers, dans la tragédie et le masque de Jay Dark tombe.
“L’agent du chaos” est un roman particulièrement prenant mais en aucune façon une enquête, une recherche d’une quelconque vérité. S’appuyant sur des théories du chaos tout à fait crédibles quand on connaît un peu les pratiques tordues de la CIA, De Cataldo tisse une histoire addictive et vive, ponctuée par de courts chapitres accrocheurs et magnifiée par un bien beau talent de conteur et une réflexion aboutie sur l’univers des drogues.
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