Quatrième roman de Benjamin Whitmer chez Gallmeister et si je n’ai pas spécialement goûté le précédent “Evasion”, il faut reconnaître que chaque sortie de l’auteur implanté dans le Colorado est un bel événement. Continuant son credo d’une histoire de la violence aux USA, il creuse à nouveau et plus profondément dans le passé pour nous conter violemment le cloaque de Denver à la fin du XIXème siècle.
“1895. Le vice règne en maître à Denver, minée par la pauvreté et la violence. Sam et Cora, deux jeunes orphelins, s’occupent d’une bande d’enfants abandonnés et défendent farouchement leur “foyer” – une usine désaffectée – face aux clochards des alentours. Lors d’une de leurs attaques, un colosse défiguré apporte une aide inespérée aux enfants, au prix de graves blessures que Cora soigne de son mieux. Muet, l’homme-monstre ne communique que par des mots griffonnés sur un carnet. Sam, le seul qui sache lire, se rapproche de lui et se trouve ainsi embarqué dans le monde licencieux des bas-fonds.”
L’homme-monstre se nomme Goodnight, est avare de confidences mais on apprend par son ami venu le récupérer qu’il est originaire des bas-fonds où tentent de survivre Cora et Sam et les orphelins qu’ils protègent, élèvent, éduquent dans la peur des adultes nommés les “ crânes de nœud”. Cole, l’ami, est le propriétaire de l’Abattoir, la gargote la plus dangereuse de la ville et a maille à partir avec l’administration corrompue de la ville, la police et l’agence Pinkerton. Goodnight carbure au laudanum, Cole à n’importe quel tords boyaux et leur cerveau n’émet plus forcément les signaux de prudence, le raisonnement a perdu toute logique autre que “œil pour œil et dent pour dent”. Sam, s’engage auprès des deux cramés du bulbe, pour pouvoir apporter l’argent nécessaire à la belle entreprise de Cora, une sorte de madone mais avec flingue quand même, tenue de rigueur au Far West et aux USA…
Les romans de Benjamin Whitmer sont violents, très violents pour les néophytes, il est sûrement bon de le rappeler et il faut parfois affronter des pages bien sanglantes pour poursuivre l’histoire bien belle d’un gamin fou amoureux et d’une aimée qui ne vit que pour protéger ses “enfants”. L’auteur a fait, on s’en doute en le lisant, de belles recherches sur le Denver de l’époque partagée entre une bourgeoisie au centre et la lie de la lie survivant à la périphérie de la mendicité, de la prostitution, de rapines et des trafics les plus vils. Whitmer éclaire de nouveau et de belle manière les laissés pour compte, les malheureux, les malchanceux, les damnés, les estropiés, les victimes et surtout les enfants en souffrance. Les raids sanglants dans les cercles de jeux, les tripots glauques, les opiumeries sont autant de témoignages cruels de l’enfer vécu par les plus jeunes, les plus faibles. On regrettera parfois un étalage de barbaque sanglante pas forcément utile au propos, des démonstrations de boucherie pas réellement utiles, à la manière des films de Tarantino.
Comme toujours avec Benjamin Whitmer, il est très difficile de sortir le nez du bouquin, la prose mais aussi tous les détails pointus sur la société de l’époque en font un roman qui s’avale cul sec, d’une traite, entraîné par une histoire, des situations dignes des plus grands auteurs de Noir américain.
Traduction: Paolo Bellomo en collaboration avec Agathe Lauriot dit Prévost
“Carlo Monterossi, homme de télévision, est victime d’une tentative d’assassinat. N’ayant qu’une confiance limitée – au mieux – dans les compétences des équipes de police chargées de l’enquête, il fait appel aux services d’un ami journaliste et d’une spécialiste du numérique pour comprendre qui peut bien lui en vouloir autant. En parallèle, des Gitans justiciers et des tueurs à gages professionnels semblent suivre des pistes similaires.”
Alessandro Robecchi est une des plumes de “Cuore”, un hebdo satirique italien et qui un beau jour s’est lancé dans l’aventure romanesque. Dès les première pages, on sait que c’était une très bonne initiative. Il fait donc ses premiers pas chez nous avec ce “Ceci n’est pas une chanson d’amour”. La mode du moment est d’emprunter des titres de chansons connues pour nommer des romans. Heu, ce n’est pas toujours réussi même si sans conteste, cela peut attirer l’amateur de musique espérant retrouver dans les lignes l’émoi que ses oreilles ont pu connaître ou un ravivement de souvenirs, plutôt les bons d’ailleurs, pour pouvoir passer un bon moment, quoi. Par exemple, non, je ne ferai pas de délation mais certains artistes décédés n’auraient sûrement pas aimé être associés de leur vivant à certaines niaiseries qui sortent en ce moment .
Ici, tout de suite, les vieux punks sont alertés, peuvent très bien être la cible d’ailleurs avec l’évocation en titre de l’hymne de Public Image Limited de John Lydon icône punk par excellence. Bon autant leur dire de suite qu’ils seront déçus s’ils comptaient parcourir le roman en pogotant, des épingles à nourrice dans les joues, le tartan en folie, les cheveux vérolés, “No future” et tout le folklore avec force crachats et remugles de Valstar rouge éventée. Le héros de l’histoire est un fan de Dylan et soulage ses maux, qui sont multiples dans l’histoire, avec sa musique et tout le monde reconnaîtra qu’il y a quand même plus furieux que le petit Zimmerman, prix Nobel de littérature…c’est vrai mon dieu!
« …pas une chanson d’amour” n’est pas tout à fait une histoire d’amour, vous êtes prévenus, même si le sentiment est bien présent dans le roman. Pourtant publié par l’Aube Noire, “…chanson d’amour”, n’engendre pas la mélancolie, loin de là. Comme c’est rital, certains pensent déjà farce mais non, tout cela reste très fin, enfin presque, dans l’humour au milieu de nombreux rebondissements et situations tout à fait dignes d’un bon polar qu’il est totalement de surcroît. En aparté, le seul problème de ce roman serait peut-être un titre trop long à écrire une fois qu’on est harassé par la pronominalisation…En Italie,“…amour” a été comparé à Scerbanenco avec qui il partage le décor milanais c’est un fait mais il n’y en a pas vraiment d’autres et puis à Lansdale et là, c’est une preuve accablante que la coke fait encore des ravages dans les milieux journalistiques. Et les toxicos du “Corriere de la Serra”, fiers comme une ambassadrice des pôles, n’ont pas peur ni honte d’ajouter “ peut-être même avec une pincée de Stieg larsson”. Pas d’inquiétude, la dézinguée de Millenium est absente du tableau suffisamment agité sans elle.
“…r” est juste, et c’est déjà beaucoup, une très sympa comédie policière qui envoie pas mal et dont la lecture fait souvent sourire voire rire malgré le funeste des événements. Il y a du suspense mais on n’est pas vraiment inquiet pour Carlo, sa mort plomberait l’ambiance et la carrière du roman. Non, à l’approche de la fin, on se demande juste comment l’auteur va bien pouvoir mettre fin à ce dawa, à cette course à la mort menée par des gitans bien remontés et des tueurs pince sans rire et c’est le moindre mal, nullement inquiétés par de flics indolents ou incapables ou les deux plus un excellent mytho. Mais il réussit le défi, haut la main et non le doigt dans le cul. Seuls ceux qui auront lu le roman comprendront qu’ici je ne fais nullement usage de vulgarité très mal venue mais juste un emprunt à une situation récurrente du roman. Bref, le roman tient joyeusement la route, ses dialogues flinguent et ses personnages sont très crédibles et attachants.
Après vérification, sept aventures de Carlo Monterossi sont sorties de l’autre côté des Alpes. On attend la suite de ce méchant hallali qui fait oublier plaisamment que c’est la rentrée.
Clete.
PS: en cadeau , la plus belle des chansons d’amour.
Colson Whitehead avait soufflé le monde en 2017 avec “Underground railroad” pour lequel il avait obtenu le prix Pulitzer. Il revient cette année, très attendu avec “Nickel boys” qui a lui aussi a obtenu le célèbre prix, plaçant ainsi l’auteur, ou plutôt l’écrivain dans des hautes sphères où on retrouve Updike et Faulkner.
C’est une fois son précédent roman terminé que Whitehead a appris, dans un article du Tampa Bay Times, l’histoire terrible de la “Arthur G. Dozier School for Boys” où ont séjourné ou trouvé la mort ou disparu des jeunes dans la Floride ségrégationniste des années 60 et qui n’a fermé qu’au début des années 2010. Dans cet établissement destiné à corriger le parcours de vie de garçons âgés de 5 à 20 ans, pendant des décennies, on a battu, torturé, violé, tué ceux qui tentaient de résister à la camisole psychologique imposée par l’administration qui n’adressait un bon de sortie qu’après des étapes de soumission à l’autorité drastiquement étalonnées, ne supportant pas la moindre rébellion. Des fouilles ces dernières années ont permis de retrouver les corps identifiés ou pas de plus de cinquante victimes mais selon les témoignages et les travaux en cours le chiffre des disparus serait plus proche de la centaine.
“Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.”
La question raciale est le thème principal de l’oeuvre de Colson Whitehead et « Nickel Boys », fiction écrite à partir de l’histoire de la Dozier ne fait pas exception. Néanmoins, ce nouveau roman tout en abordant les différences de traitement entre pensionnaires blancs et noirs de l’établissement, le racisme ordinaire banalisé a une portée bien plus universelle montrant sans détours comment l’Amérique, à une époque pas si lointaine, s’occupait de ses enfants rebelles, gênants, abandonnés quelle que soit leur couleur.
On pourrait s’attendre à un roman dur, violent et il l’est mais pas uniquement pas entièrement, Whitehead se cantonnant souvent plus dans la suggestion que dans la démonstration de l’horreur. Le propos est mesuré, calibré, ôtant autant que possible la rage, la colère et mettant en avant la compassion sincère, la belle humanité, la solidarité des damnés. Evidemment, on suit le parcours d’Elwood, une boule au ventre, le coeur gros mais on sourit aussi parfois, à l’image de ces mômes devenant adultes bien malgré eux mais qui gardent aussi , parfois, l’insouciance que confère la jeunesse.
Ce serait bien injuste de terminer cette modeste recension sans parler de la plume de Colson Whitehead qui est belle depuis si longtemps, tentez “Zone1” en SF ainsi que le malicieux portrait amoureux de New York “Le Colosse de New York : Une ville en treize parties”. Il m’est impossible de comprendre et encore plus de l’expliquer en quoi “Nickel Boys” est magique… Tout est fluide, brillant, les enchaînements sont parfaits, la poésie offre des moments divins, en apesanteur… Une fois la lecture commencée, toute interruption ressemble à une trahison vis à vis d’Elwood et Turner et de leur martyre et donc on continue, noué, mal à l’aise jusqu’à un twist final génial aussi effroyable qu’inattendu.
Merci Colson Whitehead mais aussi merci Francis Geffard qui, fin août, nous propose coup sur coup deux romans exceptionnels, rares qui feront date “Nickel Boys” et “Ohio”.
Sixième opus de la Série Benny Griessel, “La proie” signe aussi l’arrivée de Deon Meyer à la Série Noire. La collection qui édite déjà Jo Nesbo s’enrichit donc d’une nouvelle locomotive dont les ventes permettront certainement à l’éditeur de parier sur de jeunes auteurs.
“Au Cap, Benny Griessel et Vaughn Cupido, de la brigade des Hawks, sont confrontés à un crime déconcertant : le corps d’un ancien membre de leurs services, devenu consultant en protection personnelle, a été balancé par une fenêtre du Rovos, le train le plus luxueux du monde. Le dossier est pourri, rien ne colle et pourtant, en haut lieu, on fait pression sur eux pour qu’ils lâchent l’enquête.
À Bordeaux, Daniel Darret, ancien combattant de la branche militaire de l’ANC, mène une vie modeste et clandestine, hanté par la crainte que son passé ne le rattrape. Vœu pieux : par une belle journée d’août, un ancien camarade vient lui demander de reprendre du service. La situation déplorable du pays justifie un attentat. Darret, qui cède à contre cœur, est aussitôt embarqué, via Paris et Amsterdam, dans la mission la plus dangereuse qu’on lui ait jamais confiée. Traqué par les Russes comme par les services secrets sud-africains, il ne lâchera pas sa proie
pour autant…”
Bon alors Deon Meyer n’est plus à présenter, connu et apprécié mondialement, l’homme conte depuis de nombreuses années l’Afrique du Sud au sein de polars très bien troussés et si vous ne connaissez pas le duo Griessel Cupido, pas d’inquiétude, on suit facilement… Parce que Meyer, c’est un pro, il se renouvelle à chaque nouvelle histoire tout en restant quand même très proche de son grand thème du chaos de la société sud-africaine gangrenée par des maux non éteints, une corruption généralisée, un racisme prégnant, une violence de tous les instants, une classe politique rapace.
L’auteur connaît tous les petits trucs pour faire monter la sauce, pour rendre urgentes des histoires. Il n’y a peut-être que les moments de calme avant la tempête, les moments de pause qu’il ne maîtrise pas du tout. Il y a ici, à chaque accalmie, les atermoiements du héros qui ne sait pas comment annoncer sa flamme à son aimée et franchement, c’est d’un niais…Mais ce n’est qu’un détail par rapport aux deux belles intrigues offertes dont une se déroule à Bordeaux… On visite la ville, Meyer citant même une célèbre librairie bordelaise, belle pub!
Lors des dernières pages, les deux intrigues se rejoignent pour foncer vers un final thriller explosif et Deon Meyer fait ça très bien. On passe un bon moment même si le retour aux armes d’un soldat de l’ombre, le sacrifice pour la cause, pour les générations à venir, blablabla, scénario usé, c’est peut-être très romantique mais je ne marche plus.
Premier roman de l’Américain Stephen Markley, “Ohio” décrit avec acuité la vie de quatre trentenaires qui se sont connus au lycée avant de se perdre de vue, des destins bien cabossés qui vont se croiser sans se voir un soir à New Canaan. Stephen Markley a grandi dans une ville similaire à la même époque, sous Obama, dans ce Midwest très touché par la récession et forcément même si on est ici dans une fiction, son ressenti de l’époque est prégnant, ajoutant une belle touche d’authenticité au roman.
“Par un fébrile soir d’été, quatre anciens camarades de lycée désormais trentenaires se trouvent par hasard réunis à New Canaan, la petite ville de l’Ohio où ils ont grandi.
Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire devenu toxicomane, doit y livrer un mystérieux paquet.
Stacey Moore a accepté de rencontrer la mère de son ex-petite amie disparue et veut en profiter pour régler ses comptes avec son frère, qui n’a jamais accepté son homosexualité.
Dan Eaton s’apprête à retrouver son amour de jeunesse, mais le jeune vétéran, qui a perdu un œil en Irak, peine à se raccrocher à la vie. Tina Ross, elle, a décidé de se venger d’un garçon qui n’a jamais cessé de hanter son esprit.”
Le roman se déroule sur une douzaine d’heures mais en raconte en fait une dizaine d’années. Il met à nu, sans artifices, quatre jeunes mais en fait découvrir plus d’une dizaine, petite constellation de gamins ayant cruellement découvert le monde adulte, sur les écrans du collège un 11 septembre de triste mémoire. Bienvenue dans le XXIème siècle version Ohio.
“Ohio” est un roman au crescendo patient. L’auteur prend son temps avec le cadre, les personnages, laissant momentanément incomplets des discours, des évènements, des interrogations du lecteur, créant une addiction progressive, nous conviant à des ténèbres intérieures surprenantes, éprouvantes au final d’un polar de tout premier plan. Le début du roman semble bien anodin, commun et nous fait découvrir des histoires de cul, de coeur, de jalousies de petits Américains finalement pas si mal lotis par la vie. Sûrement qu’en Syrie ou à Haïti, les jeunes connaissent pire maux et pourront trouver puérils certains atermoiements.
Mais très vite, on entre dans le dur. Stephen Markley avait pensé écrire un polar, un roman noir et c’est en cours d’écriture qu’il a décidé de s’intéresser au passé de ces jeunes adultes. C’est ainsi que les flashbacks sont fréquents et que chaque moment important du passé a plusieurs versions selon le vécu de chaque personnage, offrant son libre arbitre au lecteur, lui proposant de trouver à quel moment chacun a déraillé, est resté planté ou s’est perdu.
“Ohio” est le roman de l’enclavement, de la récession, de l’isolement, du désabusement d’une jeunesse paumée, des mauvais choix, des regrets, des traumatismes adolescents qui bousillent toute une vie, des amours interdites, des passions éternelles, des addictions, de la guerre. “Ohio” est un roman éminemment politique, ça cogne dur, ça saigne, salope l’auréole de« Barack”et en même temps” Obama”, et effectue une troublante radioscopie d’une population qui va voter en masse Trump quelques années plus tard.
Certainement écrit indépendamment, par petits bouts, quatre nouvelles correspondant aux quatre partiesde l’histoire, “Ohio” a dû nécessiter un travail colossal de réécriture tant le discours ne souffre d’aucune incertitude, d’aucune redite, d’aucune zone d’ombre, les réponses aux interrogations initiales sont toutes données, c’est nickel ! D’entrée, on est frappé par la beauté de la plume (une constante de la collection “Terres d’Amérique”) et la séduction dure, plaçant cet auteur aux côtés d’un James Sallis ou d’un Willy Vlautin dans cet art oh combien complexe d’amener à la lumière les gens de l’ombre sans apitoiement, sans compassion putassière. Roman complexe, “Ohio” ne se laisse pas apprivoiser facilement, se mérite mais reste ancré très longtemps après un dénouement qui ébranle.
Beau et dur comme une chanson de Springsteen qui serait interprétée par Protomartyr.
“La fille aux papillons” est la suite de “Trouver l’enfant” paru en 2019. On y retrouve la même enquêtrice Naomi, spécialisée dans les recherches d’enfants disparus. Elle peut se lire indépendamment du premier mais il serait dommage de ne pas doubler le plaisir.
“En enquêtant sur la disparition de sa sœur, Naomi, « la femme qui retrouvait les enfants », croise le chemin d’une fille des rues de Portland nommée Celia. Naomi tente de faire reconnaître le viol dont a été victime Celia et remonte la trace d’une série de meurtres de jeunes filles.”
Changement de décor dans ce deuxième roman de la série puisque nous quittons un théâtre de forêts bouffeuses d’enfants pour gagner l’enfer des villes pour les gosses des rues en ban de famille. Ici, comme dans le premier opus, Rene Denfeld aborde le thème de la violence faite aux enfants. D’ailleurs les deux romans développent tellement d’empathie pour les victimes adolescentes que parfois, le personnage de Naomi pourtant complexe et passionnant, en vient à s’effacer.
Si Rene Denfeld fait bien vivre et ressentir la souffrance humaine par une mise en scène dramatique efficace, elle s’attache par ailleurs à mettre en avant la suprématie de la littérature, ultime et magnifique rempart contre la barbarie. Dans “ Trouver l’enfant”, Madison échappait à son bourreau grâce à l’univers des contes. Dans celui-ci Celia s’échappe de son enfer grâce à la bibliothèque municipale où elle retrouve son livre fétiche sur les papillons.
Roman profondément américain, “La fille aux papillons” explore intelligemment l’un des thèmes favoris outre Atlantique, celui de la résilience. Celle des enquêteurs ou celle des victimes, qu’importe, dans les deux cas, l’auteur nous immerge douloureusement et totalement dans la vie et les pensées des protagonistes.
Roman recommandable par les portraits touchants et même bouleversants parfois, qui sentent l’authentique, le macadam qui fait mal, la rue comme une jungle où il faut tenter de survivre à l’âge où on doit normalement fréquenter les cours de récréation. N’oublions pas que Rene Denfeld sait de quoi elle parle. L’auteur ayant elle-même vécu dans la rue à l’adolescence, on peut raisonnablement penser que ce livre est beaucoup plus intime, plus personnel pour elle. Sa résilience ?
« La mort choquante d’une jeune femme retrouvée nue et crucifiée amène Dave Robicheaux dans les coulisses d’Hollywood, au coeur des forêts louisianaises et dans les repaires de la Mafia. Elle avait disparu à proximité de la propriété du réalisateur Desmond Cormier, que Dave avait connu gamin dans les rues de La Nouvelle Orléans, quand il rêvait de cinéma… »
Mince alors, on a changé Dave… Dave Robicheaux, le personnage le plus célèbre de Burke, le héros d’une série dont nous découvrons ici la vingt deuxième aventure est devenu, au fil des années, une bonne vingtaine, un ami. C’est un pote que j’ai aimé retrouver une fois par an, parfois en mai et parfois en décembre. Souvent, il m’a permis une pause dans le train train quotidien, dans les soucis de la vie, permettant une évasion vers le Sud en sa compagnie, de celle de son “frère” Clete Purcel et de sa fille adoptive Alafair.
Alors, on pardonne, on s’amuse, on ignore les petits travers de nos amis qui le sont d’ailleurs parfois parce qu’ils sont assez éloignés des gens que nous côtoyons. Dave Robicheaux n’est pas parfait, loin de là: j’ai passé sur ses bondieuseries, son paternalisme parfois pesant, son addiction à l’alcool et aux A.A., son tempérament de vieux cowboy un peu macho, un peu réac parce qu’il compense par une volonté inébranlable de protéger la veuve et l’orphelin, les humbles et les bafoués, quelle que soit leur couleur de peau et montre une rage contre les salopards qui œuvrent dans ce coin du bayou de Louisiane.
Sur deux décennies, on vieillit comme son héros de papier en restant à peu près en harmonie avec la pensée de l’auteur, généralement… Mais là, James Lee Burke a trahi son personnage, a sali l’image du vieux justicier taiseux. Les fans de la série connaissent le chemin de croix de “Belle mèche” avec les femmes de sa vie. Sa première épouse, Martiniquaise, l’a quitté pour un mafieux à l’époque où il buvait sa vie au sein du NOPD de la Nouvelle-Orléans. La seconde est morte assassinée à sa place, la troisième a été vaincue par un lupus et la dernière a été victime d’un chauffard. Après un tel bilan calamiteux, on pourrait imaginer Robicheaux résigné à finir sa vie en guerrier solitaire, mais non, l’amour est aveugle… et c’est cet aveuglement qui est insupportable.
Le grand maître Burke doit être hors-sol actuellement, ne doit plus comprendre la réalité de la vie ou alors couche sur le papier ses propres fantasmes et ce n’est pas jojo. Voilà, si vous n’avez jamais lu la saga de Robicheaux, pas de problème pour vous. Un flic de New Iberia tombe amoureux de sa nouvelle partenaire de patrouille. Pas de quoi fouetter un chat, commun, banal…Par contre, si vous suivez le vieux cowboy depuis longtemps, ça se gâte. D’abord, la jeune collègue, Bailey Ribbons a quitté son boulot d’instit à NOLA pour devenir flic au milieu d’un nulle part louisianais. Au ministère de l’Education nationale à Paris, ils pourront certainement vous garantir qu’ils n’ont jamais connu pareille anomalie dans un parcours de carrière mais, soit, on est en Amérique…Cette dame créant un désir incendiaire chez Robicheaux est âgée de vingt six ans et c’est là que le bât blesse méchamment. Sans être totalement momifié pour l’heure, loin de là, comme on le verra dans le roman, le bonhomme a quand même fait la guerre du Vietnam et, à la louche, doit avoir aisément dépassé les 70 ans. Qu’il tombe amoureux d’une fille qui a l’âge de sa fille et qui pourrait très bien être sa petite-fille est embêtant mais l’humaniste qui est en lui va réagir, se défendre de pareille liaison hors norme. Mais non, Burke enfonce le clou et donne à Robicheaux un bien vilain rôle. Oh, Robicheaux va lutter contre ce penchant, contre la belle Bailey qui lui explique (lol !) que la différence d’âge n’a aucune importance pour elle… Il ne succombe pas la première fois, fuit se réfugier entre les draps d’une autre femme dans la quarantaine qu’il vient de rencontrer. Ça chiffonne un peu ce nouveau rôle de plante verte, de trophée donné aux femmes dans les écrits de Burke… mais le pire est à venir avec des pages bien navrantes racontant le début de la liaison et les sentiments d’ado du vieux Dave. C’est bien réac tout ça, digne de films noirs et de westerns d’autrefois et amplifié par les humeurs de Robicheaux quand la belle ose fumer une taf d’un joint lors d’une fête à L.A. Heureusement, tout revient dans l’ordre quand Bailey vient s’excuser de son attitude idiote le lendemain. Les fans de la série doivent être très surpris de la réaction de l’homme en se rappelant que Robicheaux a patrouillé avec la police de la Nouvelle Orléans pendant de nombreuse années, bourré du matin au soir avec à ses côtés un Clete Purcel saoul comme un Polonais.
Alors, par contre, pour sauver un roman qui le mérite, cette histoire d’amour n’a aucun impact sur une enquête une nouvelle fois captivante mais qui incite aussi à mieux déceler des petits trucs qui chiffonnent, des petites facilités d’écriture que l’on préférait ignorer par le passé quand Robicheaux était un homme d’âge mûr avec des des désirs et des besoins en accord avec l’âge de ses artères. Il y a quand même pas mal de recyclage dans ce “New Iberia Blues”, beaucoup de déjà lu : une intrigue dans le milieu du cinéma, le retour fortuné d’un banni d’autrefois, une théâtralisation gothique des meurtres, des tueurs qu’on croyait morts qui reviennent, une énigme héraldique sur les Croisés, des petites ficelles qui ne bernent que les néophytes… Les romans de Burke sont toujours aussi passionnants, toujours aussi addictifs et il est toujours très difficile de s’en extraire. Burke est un grand maître du premier chapitre qui emporte tout, de l’incipit qui vous chope par le colbac. Difficile d’y résister si on aime le genre polar du Sud et ses imitateurs avec ou sans stetson ont quand même encore pas mal de taf pour approcher son talent. Ne cachons néanmoins pas que Burke use de plus en plus de salopards en grand nombre, il y a pas mal de pourris au mètre carré à New Iberia.
Ce roman pêche un peu par un léger manque de distance par rapport à la situation, il y a moins de beaux tableaux de l’environnement, moins de considérations et de réflexions sur le monde, sur la vie, la mort, la souffrance… largement reconnues par le commun de mortels mais joliment magnifiées par la plume divine du vieux Jim. La priorité est quand même donnée à l’action, on est manifestement dans le thriller galopant avec un côté western moderne revendiqué où chacun administre la justice à sa manière, Robicheaux y compris. Il y a même parfois un gros décalage entre le discours de l’auteur et la réalité du roman… Burke, très en phase avec l’actualité ricaine du moment, dénonce les dérives policières et dix pages plus loin envoie Robicheaux rencontrer un suspect avec un canon scié dont il utilise allègrement la crosse pour engager le dialogue.
Une déception certainement pour le traitement réservé au brave Robicheaux mais un roman totalement percutant malgré son manque d’originalité. Allez, on pardonne pour cette fois en s’inquiétant néanmoins pour la suite.Y verra-t-on Robicheaux en déambulateur faire la sortie des écoles pour trouver une compagne?
“La France connaît une série d’assassinats ciblés sur des Arabes, surtout des Algériens. On les tire à vue, on leur fracasse le crâne. En six mois, plus de cinquante d’entre eux sont abattus, dont une vingtaine à Marseille, épicentre du terrorisme raciste. C’est l’histoire vraie.
Onze ans après la fin de la guerre d’Algérie, les nervis de l’OAS ont été amnistiés, beaucoup sont intégrés dans l’appareil d’État et dans la police, le Front national vient à peine d’éclore. Des revanchards appellent à plastiquer les mosquées, les bistrots, les commerces arabes. C’est le décor.
Le jeune commissaire Daquin, vingt-sept ans, a été fraîchement nommé à l’Évêché, l’hôtel de police de Marseille, lieu de toutes les compromissions, où tout se sait et rien ne sort. C’est notre héros.”
Et une nouvelle fois, la grande dame du polar politique frappe fort, cogne sur Marseille, la police en 73. Époque glauque des ratonnades où aigris et racistes décidaient de dézinguer des Maghrébins dans l’indifférence des médias et des politiques ne voulant pas faire les liens dans les morts criminelles d’une cinquantaine d’Arabes. Mais l’incorruptible inspecteur Daquin va remonter la pelote, démêler les noeuds… celui qui sera le commissaire parisien Daquin, des romans de madame Manotti des années 90 quand elle était la première (la seule?) à flinguer la gauche caviar, Tapie, tout en ne relâchant pas son effort sur la droite. Revenu à ses débuts, en 73, pour aider l’auteure à retrouver l’inspiration pendant l’écriture du magnifique “Or noir”, Daquin enchaîne avec cette deuxième affaire phocéenne.
De son passé de professeure d’Histoire, Dominique Manotti a gardé la méthode et le talent pour l’investigation, pour l’étayage des dires, des affirmations, des preuves. A chaque fois, c’est clair et précis, passionnant, sans jamais être ennuyeux. On lui reproche parfois ce côté clinique, froid mais la dame fait oeuvre d’enseignement, fait partager ses connaissances, offre la vérité à qui veut l’entendre, la lire. C’est donc du très sérieux, le sujet n’incite pas au romantisme, à la fantaisie et encore moins aux envolées lyriques. Pas utile d’enjoliver les salauds…
Grande prêtresse de la contre-histoire française, Dominique Manotti est indispensable, le témoin essentiel des dérives politiques françaises. Plongez avec elle dans le marigot phocéen que les très récentes magouilles de la droite locale pour les municipales remet en lumière.
Ce mois de juin nous offre finalement de grands moments de lecture. Manotti, Bonidan, Alex Taylor et maintenant Philippe Pujol, journaliste marseillais, prix Albert Londres en 2014 pour sa série d’articles « Quartiers shit » sur les quartiers nord de Marseille. De sang corse par sa mère, il a pris ces montagnes maternelles comme décor de son premier roman situé au au milieu du XIXème siècle.
“Corse, 1850. Deux frères de l’Alta Rocca – région montagneuse du sud de l’île – se voient forcés de fuir leur village. Derniers hommes de la lignée des Manghjà Orso, ils sont traqués pour cela. Orso prend le maquis, et n’aura de cesse de restaurer son nom, mais il lui faudra d’abord pactiser avec le diable, en la personne de Santo, bandit sanguinaire et avide de pouvoir. De son côté, Giovanni, l’aîné, las de la spirale infernale des vendettas, quitte l’île et part sur les traces de leur père, vers les Etats-Unis d’Amérique. Il faudra attendre quarante ans pour que leurs destins se rejoignent à nouveau.”
L’auteur qualifie son roman de “western corse” plus par modestie que pour la réalité d’un roman beaucoup plus profond. Il est vrai qu’il y aura beaucoup de sang et de fusillades, des meurtres et des viols, jusqu’à un duel final dans un coin de maquis particulièrement hostile… très loin des villes et de l’image côtière paradisiaque de l’île. On y fera même parler deux carabines Winchester. Le style est superbe, les scènes très cinématographiques, les décors bien peints, les personnages aussi troublants et intrigants que passionnants. On est dans les mêmes veine et réussite que le monumental “Le sang ne suffit pas” d’Alex Taylor, chroniqué il y a peu. Alors que bien souvent, les journalistes qui s’essayent à la fiction sont ennuyeux malgré la qualité de l’intrigue, ici, on sent qu’un effort particulier d’écriture a vraiment été effectué. Après, certains trouveront encore que la langue est trop riche comme chez Alex Taylor mais, franchement, on est très vite emporté par le souffle de l’histoire et la beauté de la plume.
L’éditeur parle, lui, de “roman corse” et même si cela ne veut rien dire au départ, ce n’est quand même pas un événement, un roman corse… on peut l’entendre néanmoins comme un bout de l’histoire de la Corse racontée par celle des vendettas entre clans et qui régissent violemment la société corse de l’époque et font loi. Et même si l’ombre de Pasquale Paoli, homme des Lumières et fondateur de la république corse au milieu du XVIIIème siècle est toujours présente un siècle après, on s’aperçoit que sa philosophie qui aurait inspiré les créateurs de la constitution américaine n’est plus qu’une fierté, un symbole. Les Corses passent leur temps à se massacrer entre eux et donc ne dirigent pas leur combat contre les Français qui occupent leur île. La vendetta, les relations sociales, les rapports hommes femmes sont éclairés, un discours politique apparaît dévoilant un monde, une réalité bien plus surprenante qu’un western en Arizona.
“Aux hommes la politique, aux femmes la famille”.
On pourrait aussi parler de la complexité de certains personnages entre bien et mal, de la fin qui justifie tous les moyens, de certains combats, de la valeur d’une vie humaine, de ce désir de liberté qui justifie toutes les abominations… Une très belle surprise noire doublée d’un éclairage intéressant sur la pensée et la mentalité corses.
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