Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Wollanup (Page 32 of 80)

TU ME MANQUERAS DEMAIN de Heine Bakkeid / EquinoX / Les Arènes.

Traduction: Céline Romand-Monnier.

“Ancien enquêteur de la police des polices, Thorkild Aske vient de sortir de prison. Il a mal au ventre et les canaux lacrymaux détruits. L’agence pour l’emploi lui laisse entrevoir un brillant avenir d’intérimaire dans un centre d’appels. 

Son psychiatre lui parle de la disparition d’un jeune homme, le fils d’un couple d’amis, qui s’est rendu sur une île pour rénover un phare et le transformer en hôtel. À contrecoeur, Thorkild accepte de partir à sa recherche.

Dans l’extrême Nord, les tempêtes d’automne font rage, et on dit qu’en cette saison il n’est pas rare de voir des êtres surnaturels voguer sur l’eau. Sur l’îlot du phare battu par les vents et les brisants, Thorkild s’aperçoit bientôt qu’il n’est pas seul.”

“Tu me manqueras demain” est le premier volet d’une série consacrée à Thorkild Aske, viré de la police et homme détruit mentalement comme physiquement. L’auteur est norvégien et il n’en fallait pas plus pour que l’on compare Heine Bakkeid à son compatriote Jo Nesbo et qu’on associe son héros Tkordkild Aske au déglingué Harry Hole de Nesbo. En lisant ce premier roman, vous verrez que si les deux héros souffrent d’addictions et sont bien mal barrés dans leur tête, leur manière de réagir est totalement différente. On ne sent pas ici une volonté de se suicider par l’alcool, la came ou les médocs. Si les premières pages montrent un héros très mal, la façon de mettre fin aux tourments est très différente. Et puis tant mieux car je pense qu’un seul personnage aussi relou et déplaisant que Hole est bien suffisant dans le monde du polar norvégien.

Lancé de manière terrible, le roman prend très rapidement l’allure d’un page turner tout à fait crédible. Situé à une centaine de km au nord de Tromsø, bien au -delà du cercle polaire, l’intrigue prend parfois des couleurs proches du surnaturel et le décor permet de bien envisager certaines légendes, tant on se dit que les esprits malveillants et autres créatures malfaisantes ne peuvent qu’aimer ce paysage glacial et désolé. Parallèlement à une histoire qui s’avère plus inquiétante qu’effrayante, l’auteur revient sur la vie de Thordkild, ces tristes derniers mois qui ont fait de lui un paria.

On pourra regretter la narration interminablement détaillée d’une autopsie ainsi que la description des techniques d’interrogatoire de la police norvégienne, passages beaucoup trop didactiques, comme si l’auteur récitait des leçons apprises récemment, mais dans l’ensemble l’histoire tient debout, tient en haleine et surprend dans son issue, donnant réellement envie de lire les deux romans suivants.

Clete.

LA DERNIÈRE AFFAIRE DE JOHNNY BOURBON de Carlos Salem / Actes Noirs / Actes Sud.

El último caso de Johnny Bourbon

Traduction: Judith Vernant.

Carlos Salem, né argentin et vivant en Espagne depuis de nombreuses années est un auteur qui, par le biais de ses neuf polars sortis chez Actes Noirs d’Actes Sud depuis une dizaine d’années a atteint une certaine renommée en France et compte nombre de lecteurs fidèles.

Arregui, détective grognon et déprimé par la perte de Claudia l’amour de sa vie, sorte de Marlowe basque, prompt à tarter les gros cons mais capable de développer une solide amitié avec une fourmi se lance dans une double enquête:  la mort d’un illustre escroc au moment où il peut flinguer toute la classe politique espagnole s’il parle et la recherche du chaton d’une dame énigmatique aux cheveux verts.

Spécialiste de romans parodiques, Salem a l’habitude d’intégrer des personnages historiques dans ces intrigues comme Carlos Gardel et… Juan Carlos, l’ex roi d’Espagne parti, dans la vraie vie, se planquer dernièrement aux Emirats Arabes avec ses valoches et toutes ses casseroles: blanchiment d’argent, évasion fiscale… Et c’est bien ce monarque qu’on pensait bien débonnaire et inoffensif qui accompagne Arregui dans ses investigations.

Du trait d’humour discret, élégant au gros gag lourdingue, tout le panel du rire, de la parodie  est présent dans les romans de Salem et c’est ce qu’on remarque immédiatement. Pourtant  derrière l’habillage déjanté se glissent beaucoup de sentiments, une réflexion sur la mort, la fin de vie, le poids de l’absence, les regrets… et cela déclenche une réelle empathie pour les personnages entre rudesse et tendresse comme Arregui que l’on retrouve avec son fin de race royal pour la deuxième fois après “Je reste roi d’Espagne “ en 2011.

Dans ses premiers romans Carlos Salem rendait hommage au regretté Andrea Camilleri et ici c’est Ellroy avec le chapitre “le dalhia rouge” qui est célébré. Pour autant ne vous attendez pas à un polar classique, Salem utilise le polar pour mieux le dézinguer, il n’en fait qu’à sa tête et il a bien raison pour le plus grand bonheur des aficionados.

Clete.

L’ AMANT DE JANIS JOPLIN de Elmer Mendoza/ Métailié Noir.

El amante de Janis Joplin

Traduction: François Gaudry

“la guitare de Bo Diddley”, “j’ai été Johnny Thunders”, “la jambe gauche de Joe strummer”… il est des bouquins dont le titre attire de suite l’amateur de musique et forcément “ l’amant de Janis Joplin” rejoint ce groupe de romans qui n’ont cure de la pile à lire de votre table de nuit.

“Dans le Triangle d’or de la marijuana, le Sinaloa, le jeune David, un peu attardé et naïf, est capable de tuer un lièvre d’un lancer de pierre. Ce qui en fait, malgré lui, un joueur de baseball convoité. À la fête du village, il danse avec une fille interdite, réservée au fils d’un trafiquant. Bagarre. David tue son agresseur. Son père passe un accord avec le trafiquant et l’éloigne. À Los Angeles, il est dragué par une fille qui l’emmène dans sa chambre, le déniaise puis le met à la porte en lui disant qu’elle s’appelle Janis Joplin. Il en tombe éperdument amoureux, se fait virer de son équipe de baseball pour alcoolisme et renvoyer au Mexique. David n’est pas armé pour faire face aux barons de la drogue du Sinaloa. Tout explose autour de lui, dealers, policiers corrompus, guérilleros au coeur pur, femmes fatales et même une voix intérieure. Sa vie devient une course d’obstacles, une fuite continuelle ponctuée de coups de chance. Il va de catastrophe en catastrophe, de situation dangereuse en menaces de mort. Mais il n’a qu’un seul objectif : retrouver son amour, Janis Joplin.”

Roman publié au Mexique en 2001, ce polar fait son apparition chez nous presque 20 ans plus tard et souffre bien malgré lui de la profusion actuelle de romans, séries et films traitant du sujet. La criminalité du narco-trafic supplante de nos jours la vieille maffia rital, le Sinaloa devenant l’effroyable nid de vipères du XXIème siècle au détriment de la Sicile.

Le roman commence comme une très sympathique farce où un pauvre neuneu fuit la vengeance du cartel. David, une espèce de Forrest Gump pour lui donner quelques lettres de noblesse, vit des aventures en tous points réjouissantes, animées par une plume addictive et par une voix intérieure guidant le héros. Mais le Mexique englué dans la corruption et la criminalité généralisée n’engendre pas longtemps le sourire et après une centaine de pages, on plonge dans le cauchemar des Mexicains. En situant son intrigue à la toute fin fin des années 60 et au début des années 70, Mendoza expose le mal à sa genèse et montre le malheur, la terreur et la tristesse des victimes innocentes du hold up d’une nation facilité par un état et sa police parfois plus cruels que les salopards.

Alors, peut-être pas grand chose de nouveau là-dedans mais Elmer Mendoza sait créer l’empathie, rythme intelligemment son histoire et puis il y a l’inaccessible étoile de David, Janis Joplin…

Clete.

LES NUITS ROUGES de Sébastien Raizer / Série Noire.

Les amateurs de polars ont découvert le Sébastien Raizer romancier en 2015 avec “L’alignement des équinoxes” qui débutait la colossale “Trilogie des équinoxes” close en 2017. On le retrouvait en 2018 avec “3 minutes, 7 secondes” terrible novella mais nous laissant un peu sur notre faim. En fait, il s’agissait de son premier écrit parlant de l’Asie qu’il vivait au quotidien depuis son départ au Japon en 2014. Suivit “Confession japonaise” où il fit sienne la philosophie japonaise des mondes flottants et des mondes invisibles mais on n’était plus dans le noir où il avait brillé durant une trilogie aussi passionnante qu’ éprouvante où les maux de l’esprit s’affichaient en pleine lumière. Ce retour à la Série Noire en 2020 devait dans la logique nous emmener du côté de Kyoto où il réside depuis plusieurs années maintenant… Mais Sébastien Raizer est un mec franchement imprévisible au parcours passionnant mais très inattendu.

“Dans le bassin post industriel du nord-est de la France, les travaux d’arasement du crassier mettent au jour un corps momifié depuis 1979. Il s’agit du cadavre d’un syndicaliste, père de jumeaux qui ont donc grandi avec un mensonge dans une région économiquement et socialement dévastée. Brouillés depuis des années, Alexis est employé dans un réseau bancaire du Luxembourg et Dimitri végète et trempe dans la came.

Pour comprendre et venger son père, celui-ci replonge dans les combats et les trahisons de cette année 79 – au plus fort de la révolte des ouvriers de la sidérurgie – qui, loin d’avoir cessé, ont pris un tour nettement plus cynique. À coups de pistolet-arbalète, il va relancer les nuits rouges de la colère, déchaîner des monstres toujours aux aguets, assoiffés de pouvoir et de violence.”

Sébastien débarque donc là où on ne l’attendait pas forcément et quel retour magistral ! Si la trilogie des équinoxes était brillante pour qui s’accrochait, pour qui trouvait son chemin dans ce labyrinthe des esprits tortueux, ce gouffre des psychés maltraitées, dérangées, certains, (pas le moment, pas bon pour le moral…) avaient peut-être abandonné cette traversée des enfers des travers de la nature humaine. Ici, l’auteur a ôté de son propos tout ce qui allait très (trop?) loin dans les dérives, les délires, pour offrir un polar pur jus, le genre de roman que vous avez envie d’offrir à vos potes parce que vous savez qu’ils adhèreront de suite à la qualité de l’intrigue, aux personnages complexes, au discours très politique, à la dénonciation du massacre d’une région, à la rage à peine contenue de l’auteur.

“Ils ont tué le tissu social, la conscience de classe, la solidarité, la culture ouvrière, la notion de révolte. Ils nous ont hypnotisés par la peur jusqu’à nous faire oublier notre propre pouvoir. Il n’y a plus rien.”

“Les nuits rouges”, comme les lumières nocturnes des aciéries lorraines avant leur extinction, rouges comme les moments de guerre contre l’état et ses bras armés, gendarmes et CRS en dragonnade comme sous la monarchie ; rouges comme les étendards des centrales syndicales complices de l’infâme, rouges comme les cauchemars sous Mandrax de Dimitri, rouges comme “ Tchac ! Tchac !” le sang qui gicle de la morsure du carreau d’un pistolet-arbalète.

Partant conjointement de la découverte macabre d’un mort restée mystérieuse pendant quarante ans et d’une affaire contemporaine de came, Sébastien Raizer bâtit une histoire incroyablement complète, passionnante, mariant vraiment pour le meilleur la mémoire de combats ouvriers oubliés et le délabrement moral et économique des “survivants” et de leurs familles quatre décennies plus tard. C’est un roman engagé, cognant avec la même colère sur la droite et sur la gauche, mettant dans la même poubelle les syndicats. Et en même temps, on lit un polar très actuel avec les ravages du fentanyl, saloperie cent fois plus puissante que la morphine et faisant de vous un zombie dès la même prise. 

Les flics de Thionville menés par un Keller débarquant dans la région sinistrée et peu au fait du passé récent, mènent les deux enquêtes et, très vite, on s’engouffre dans un côté sombre que l’on ne quittera plus vraiment. C’est fort, très fort, on sent bien la colère si peu contenue quand Raizer parle de la tragédie de 1979 et on le suit, très mal à l’aise, dans le chaos mental de certains personnages particulièrement frappants.

En fait, il serait très illusoire de penser vous convaincre mais on peut envisager “les nuits rouges “ comme un préquel de “Lorraine Connection” de Dominique Manotti avec qui on peut aisément l’apparenter. De même, si vous avez aimé le génial “Empire des chimères” d’Antoine Chainas, vous retrouverez certains passages “bien” barrés et le portrait blafard de mondes désenchantés. De manière plus générale et parce qu’ils ne sont pas légion, ne ratez pas le polar français de l’année.

Polar pur jus !

Clete.

PS:entretien avec Sébastien Raizer à venir.

L’UN DES TIENS de Thomas Sands / EquinoX Les Arènes.

Thomas Sands avait fait ses premiers pas en littérature il y a deux ans avec un roman coup de poing “Un feu dans la plaine”, déjà chez EquinoX les Arènes. A l’époque, son roman racontait un homme en colère contre ce qu’était en train de devenir la France: “C’est un pays perdu… Un pays agenouillé, humilié, sous le joug d’une poignée de dirigeants de start-up”. On pouvait très bien y deviner, si on le voulait, l’annonce des révoltes des gilets jaunes qui allaient intervenir quelques mois plus tard. Ce second roman, au premier abord, semble être dans la même mouvance sauf que non, il va ici beaucoup plus loin et de manière beaucoup plus détaillée mais aussi beaucoup plus universelle, transformant l’ire d’un seul d’autrefois en une tristesse de plusieurs personnages aujourd’hui dans une France ravagée. 

“Le pays s’effondre sous leurs yeux. La violence rôde. Ils sont deux à rouler à bord d’une voiture volée. Elle laisse derrière elle un amour tué par les flics. Il s’est lancé sur les traces de son frère disparu. Les régions qu’ils traversent sont des champs de bataille. Ils croisent un peuple ravagé par la peur et les épidémies. Ils apprennent à aimer ce qui leur manque. Ils essaient aussi d’inventer un chemin.”

Les romans racontant la fin de la civilisation, les histoires post-apocalyptiques sont nombreuses depuis quelques années et pour un “Station Eleven”, combien de daubes indigestes souffrant même parfois d’un manque d’originalité par rapport à la réalité que nous vivons en 2020, devons nous affronter quand ne viennent pas s’y glisser vampires, zombies ou autres créatures en carton. Mais certains, par leur originalité, par la force des sentiments qu’ils dégagent, par l’émoi qu’ils diffusent, par la réflexion qu’ils imposent sont remarquables et on peut, sans conteste, mettre le dernier roman de Sands dans cette catégorie.

Dans “Un feu dans la plaine”, le héros, en colère, montait sur les barricades avec tous les malheureux, les exclus du “nouveau monde” du petit Manu, de la factice start up nation… et on peut donc voir “Un des tiens” comme une suite où les chasubles jaunes de la révolte ont viré vers un orange effoyable, où les victimes d’hier sont devenus les bourreaux de ces nouveaux temps barbares.”Un des tiens” ne séduit pas mais vous pète à la gueule. Il n’a pas à rougir de la comparaison avec “La route” de Cormac McCarthy même s’il n’est pas foncièrement un road trip, les plus grands voyages étant intérieurs dans le cerveau de trois personnages qui pleurent leur passé, leur tragédie récente… MarieJean a perdu ses parents, sa femme et son fils dans une épidémie qui fait rage et part retrouver son frère Timothée caché dans la montagne pour le tuer et Anna qui pleure son grand amour Sid, tabassé à mort par les flics, fuit.

“La Bac, les Compagnies républicaines, les OPJ…Depuis quelques mois, ils ont les pleins pouvoirs. Un pays de châteaux forts se met en place. Chacun commence à vivre en reclus derrière des murs en carton-pâte, des certitudes que les premières épreuves balaieront sans effort. Dans ce pays, on a cessé de croire à la vie. Les circulaires du ministère, les gardes à vue, les bavures se succèdent. Les contrôles d’identité sont devenus routine, le sport favori de la flicaille désoeuvrée. La crainte qu’ils inspirent, ce plaisir indigne.”

Au maux intérieurs s’ajoutent les calamités naturelles planétaires, les réponses terribles d’une nature épuisée, d’une planète violée et qui n’en peut plus: épidémies, épuisement des ressources naturelles, climat anarchique, éruptions volcaniques. Il ne s’agit pas de dire que Sands est un visionnaire, ce n’est d’ailleurs peut-être pas ainsi qu’il voit pour notre futur mais par l’intermédiaire de cette histoire à briser le cœur des plus endurcis, de ce roman capable de réveiller les plus endormis, il délivre un réquisitoire cinglant montrant qu’il est peut-être déjà trop tard. Nous connaissons déjà, hélas, les prémices des calamités racontées.

Continuons à nous bâillonner, acceptons de ne plus voir les gens que nous aimons, ne nous réunissons plus, laissons nos anciens crever seuls comme des chiens, faisons nôtres les discours politisés de certains spécialistes de la santé à la botte du pouvoir, écoutons la valetaille des médias assujettis, consommons davantage pour mieux engraisser les GAFAM et éventuellement… si nous nous sentons assez forts pour affronter le malaise… lisons “L’un des tiens” et puis tentons ensuite d’oublier le cauchemar et surtout l’incommensurable tristesse qui y vit à chaque page, à chaque ligne…

“Il songe à tout ce qu’il n’a pas fait, les gestes, à tous les mots qu’il a gardés pour lui, à tout ce qui ne sera pas vécu.”

Impressionnant !

Clete.

LIRE LES MORTS de Jacob Ross / Sonatine.

The Bone Readers

Traduction: Fabrice Pointeau

“Camaho, une île des Caraïbes. Michael Digson survit tant bien que mal dans une cahute héritée de sa grand-mère. Jusqu’au jour où il croise la route de Chilman, un vieux flic anticonformiste qui lui propose d’intégrer la brigade criminelle. Un peu réticent, Digson accepte finalement de rejoindre son équipe, y voyant l’occasion de reprendre l’enquête sur le meurtre de sa mère, jamais élucidé. Alors qu’il s’avère particulièrement efficace dans la lecture des scènes de crime, Chilman lui confie une affaire qui le hante depuis longtemps, la disparition suspecte d’un jeune homme.”

Jacob Ross, poète reconnu, est originaire de l’île de la Grenade mais vit au Royaume Uni depuis 1984. C’est pourtant son île natale, rendue célèbre par un pitoyable débarquement des forces américaines en 1983, qui est le cadre de ce roman même s’il raconte ici un bout de caillou imaginaire paumé du sud de l’archipel caribéen nommé Camaho. Alors si on est loin de la furie de James Ellroy ou de Nick Stone évoquant Haïti du même arc antillais, reconnaissons que ce “Lire les morts”, premier volume d’un quartet dont le second “Black Rain Falling” est déjà sorti outre manche devrait ravir les amateurs de polars d’investigation en quête de nouveaux territoires, de mentalités différentes.

Dès les premières pages, on s’immerge dans des comportements, des mentalités, des dépendances géopolitiques communes avec les autres territoires d’une région reconnue comme une des plus dangereuses du globe de par son rôle de plaque tournante du trafic de drogue. On y repère des mentalités rencontrées sur les îles françaises de la région avec un patriarcat apparent qui masque l’importance majeure de l’oeuvre des femmes, des mères qui gèrent bien souvent les choses importantes dédaignées par des hommes se souciant souvent bien plus de leur apparence, de leurs titres… Le rôle de la religion, des communautés est mis en évidence, on est bien dans la Caraïbe.

L’histoire, bien racontée, est prenante et peu avare en rebondissements et si certains sont parfois  prévisibles, ils ne nuisent pas à une narration parfaitement maîtrisée pour un polar où l’ennui ne pointe jamais à l’horizon. L’intrigue est donc de bon niveau et l’enquête est résolue à la fin du livre. Mais Jacob Ross avait certainement dès le début le schéma général de son quartet car il pose plusieurs petites énigmes, mystères dont la résolution n’interviendra certainement qu’en fin de cycle, tout comme un règlement de comptes familial qui risque d’être particulièrement explosif tel un duel final de western.

Beaucoup de romans mettant en exergue des personnages forts masculins ont tendance à rendre transparents leurs alter egos féminins et la grande réussite de l’auteur est d’adjoindre à ces flics très recommandables dans leurs actes et leurs comportements plusieurs femmes très mystérieuses et très influentes. Ce panel de personnages très bien peints fait vraiment la force d’un roman dont on attend la suite avec une certain plaisir à défaut d’une réelle attente fiévreuse. 

Dépaysement garanti, “tristes tropiques”.

Clete.

LES LARMES DU COCHONTRUFFE de Fernando A FLORES/La Noire/Gallimard.

Tears Of The Trufflepig

Traduction: Paul Durant

“Ce n’est pas un mur, mais deux qui séparent le Texas du Sud du Mexique sous le regard perçant des Protecteurs de la frontière.

Les cartels alternent exécutions sommaires, intimidations et représailles avec la même violence que les narcotrafiquants d’aujourd’hui. À cette différence près que leur fructueux trafic porte désormais sur les têtes réduites d’indigènes et les objets d’art amérindiens.

Dans ce monde de demain dominé par la corruption, la cupidité, le racisme et les inégalités, Bellacosa, veuf désabusé, recherche son frère, probablement victime d’un enlèvement. En compagnie du journaliste Paco Herbert, qui enquête sur un autre marché scandaleux, il assiste à un banquet clandestin et hors de prix où l’on sert des espèces animales disparues, reproduites selon un procédé appelé la Méthode. Ils y rencontrent le cochontruffe, inoubliable créature, mythique et hautement symbolique.

C’est ici que le réalisme magique rejoint le roman noir.”

Une quatrième de couverture qui balaie très large, ma foi, pour une fois, c’est une aubaine parce que ce n’est pas coton de parler de ce roman, le premier de l’auteur américain Antonio A. Flores, né au Mexique et vivant au Texas, les deux cadres de l’histoire.

Deux mois après sa lecture, il est encore très difficile d’en parler, peut-être que je suis resté définitivement, hélas, au XXème siècle et ne sais pas apprécier la force novatrice d’un auteur qui, dès le premier essai rejoint James Crumley, Cormac McCarthy, Raymond Chandler, Kent Anderson, Harry Crews, Jean-Patrick Manchette, Pete Dexter, Larry Brown, Michael Guinzburg, Chuck Palahniuk, Jerome Charyn… dans ce panthéon du Noir qu’était, qu’est (?) la Noire. Dans un petit message sur le site de l’éditeur, Antoine Gallimard dit que “La Noire proposera aux lecteurs, avec exigence et parcimonie, un échantillon de ce que le roman noir offre de plus réjouissant, singulier, envoûtant et… dérangeant.”

Si on met ce message face à la réalité de “Les larmes du cochontruffe”, on peut se dire que le roman y a tout à fait sa place et que c’est peut-être à moi de changer de crèmerie tant je suis resté souvent si circonspect devant ce que je lisais. Je ne cache pas que je suis peut-être atteint par les premiers signes de sénilité précoce mais je persiste néanmoins à penser que ce roman laissera dubitatif plus d’un lecteur de noir expérimenté. Antoine Gallimard revendique un élan de singularité, d’envoûtement et de dérangement et on a bien tout cela dans le roman. 

Singulier, le livre l’est assurément mais sûrement un peu trop car s’il est facile dans une uchronie d’inventer, de créer, de faire vivre son imagination débordante, il manque ici un soupçon de crédibilité pour que le lecteur lambda, moi en l’occurrence, entre dans cet univers salement barré.

Envoûtant et dérangeant, il l’est aussi et là c’est à mettre à son crédit. Certains passages sont bien flippants, le climat général est malfaisant, inquiétant, déplaisant voire dégoûtant sans jamais être gore. Le roman diffuse un malaise proche de celui que j’ai ressenti avec “Prélude à un cri” de Jim Nisbet ou “Porno palace” de Jack O’Connell, romans noirs génialement terrifiants mais avec une intrigue solide que l’on a un peu du mal à trouver ici.

Bien sûr, chez Gallimard, ils savent mieux que moi ce qu’est un polar et comment le concept doit évoluer en lorgnant vers des horizons plus… fumeux ? Le côté réjouissant revendiqué par l’éditeur ne m’a pas, par contre, sauté aux yeux. Peut-être faut-il ingérer du peyotl comme un des personnages du roman pour apprécier les facéties et la tristesse du fameux cochontruffe dont je vous laisse le plaisir de la découverte ? Puis reprendre une bonne dose pour succomber au charme du retour (on ne sait trop d’où et d’ailleurs à quoi bon ?) d’une tribu disparue de la surface du globe depuis plusieurs siècles.

Alors, je me garderai bien de conseiller ce roman, la page fb de Nyctalopes n’a pas besoin de perdre le petit nombre d’amis qu’elle compte et puis si vous n’accrochez pas, cela fait un peu cher le ratage. Mais je ne peux pas non plus le déconseiller. L’écriture, l’imagination, la poésie, la marge peuvent séduire les plus aventureux des amateurs de noir et les moins pointilleux sur la notion de polar.

Après Mictlán de Sébastien Rutés en janvier, “les larmes du cochontruffe” en septembre… c’est l’année du Mexique à la Noire ? 

Tequila Time !

Clete.

AFFRONTER L’ORAGE de Larry Brown/ Gallmeister.

Facing the music

Traduction: Pierre Furlan

Larry Brown pour qui j’ai une énorme affection est un écrivain du sud des Etats Unis qui nous a quittés prématurément à l’aube de la cinquantaine en 2004 nous laissant des romans inoubliables comme FAY, JOE dont on peut d’ailleurs deviner ici une introduction dans la nouvelle “Les Bons Samaritains” mais aussi “L’ USINE A LAPINS” dont la musique est très proche de celle de ce recueil de nouvelles “Affronter l’orage”.

On avait attribué à Brown, l’étiquette “dirty realism” d’un mouvement, juste une histoire de marketing pour Richard Ford, né au début des années 80. On y retrouvait des auteurs comme Carver à qui ces nouvelles font immanquablement penser avec néanmoins un beau supplément d’âme, McCarthy, John Fante, Bukowski ou plus proches de nous SaFranko et Palahniuk. Bref, du très beau monde mais vous conviendrez aisément qu’il est très difficile de ranger sous ce même vocable des auteurs aux styles et aux univers proches mais néanmoins uniques. Les histoires rurales de Brown sont très éloignées des brûlots de Bukowski par exemple. Néanmoins, dans ce “dirty realism” l’écriture est plus libérée moins empesée, se concentrant principalement sur l’histoire de ceux qu’on appelle souvent de manière excessive “les oubliés de l’Amérique”, le pays des picks-up pourris, des mobil homes, du chômage, de la détresse physique et morale, des addictions, des déviances… les gens ordinaires comme vous et moi et d’ailleurs vous vous retrouverez peut-être dans certaines histoires sans que vous vous considériez pour cela comme “les oubliés de la France”.

“Facing the music”, “Affronter l’orage” pour Gallmeister cette année, “Faire front” pour la Noire de Gallimard en 2004 est le premier ouvrage de Larry Brown regroupant certaines des nouvelles qu’on trouvait sur certains magazines ricains dans les années 80  et qui ont attiré le regard des éditeurs. Ces neuf écrits (un a disparu de l’oeuvre originale… le mystère de la chaussette orpheline?) sont  puissants. Ces histoires prennent toujours la tête en quelques lignes, touchent souvent au cœur et parfois font mal aux tripes. Elles racontent les tourments ordinaires de couples, les histoires d’amour qui meurent, l’indifférence à l’autre, l’alcool qui éloigne, la jalousie, l’inadaptation à la vie sociale, des sentiments et des épreuves que nous connaissons tous à certaines périodes de la vie. Le “dirty realism”, comme son nom l’indique montre la misère sociale et intellectuelle sans filtre mais sans misérabilisme larmoyant non plus en ce qui concerne Larry Brown. Au fil des galères racontées, on le sent bien si on a déjà lu le reste de son oeuvre admirable, on perçoit l’énorme empathie de l’auteur pour ces gens ordinaires, en voie de marginalisation et souvent un méchant humour noir enrichit un texte dont on regrette immanquablement qu’il n’ait pas été poursuivi.

La vie, cette chienne quand elle détruit, n’a jamais été racontée aussi justement que par Larry Brown. Incontournable.

Clete.

CE LIEN ENTRE NOUS de David Joy / Sonatine.

The Line That Held Us

Traduction: Fabrice pointeau.

“Caroline du Nord. Darl Moody vit dans un mobile home sur l’ancienne propriété de sa famille. Un soir, alors qu’il braconne, il tue un homme par accident. Le frère du défunt, connu pour sa violence et sa cruauté, a vite fait de remonter la piste jusqu’à lui.”

Là où les lumières se perdent fut une putain de découverte en 2016, Le poids du monde en 2018 fut la confirmation de haut vol que l’on attendait et espérait et c’est sans souci mais avec une certaine frénésie qu’on pouvait attendre ce troisième roman de David Joy dont la parution initiale en avril avait été reportée pour éclairer des couleurs du Deep South la rentrée littéraire cet automne. Evidemment, ceux qui ont aimé les deux premiers n’ont pas attendu ma bafouille pour retourner dans les montagnes appalachiennes de Caroline du Nord. Ces dernières étaient déjà le théâtre des œuvres de Ron Rash et il faudra maintenant y associer et de façon certainement durable les romans de David Joy qui aborde la marginalité de ces régions perdues ricaines, certainement de façon moins bercée par la poésie que Rash mais avec une dureté, une authenticité, un réalisme qui rendent la lecture addictive dès les premiers paragraphes.

Tel un Donald Ray Pollock qui ne peut écrire que sur son coin de l’ Ohio, Joy raconte son coin paumé, maudit de Caroline du Nord. C’est forcément très américain, très roots, on retrouve tout ce qu’on aime mais aussi tous les excès de ce genre de littérature mais avec une écriture impeccable qui vous porte tout de suite. Les mobil-homes, le chômage, les magouilles dont le braconnage, des populations épuisées, des dégénérés, des picks-up rouillés mais aussi le poids de la religion et plus grave, ses déviances et puis, comme toujours chez ce peuple de cowboys, l’auto-justice avec une police dépassée ou ignorée. Et toujours dans un décor de montagnes que Joy dépeint avec talent mais sans excès verbeux.

David Joy connaît les histoires qu’il raconte, fréquente les gens dont il raconte les galères, passe sa vie dans ces montagnes et ces collines et se fout des étiquettes “rural noir”ou « Southern Gothic ». Il raconte ce qu’il connaît et une fois de plus, je me répète, il l’écrit divinement avec l’empathie et l’humanité qui lui collent à la peau et tous ceux qui ont eu la chance de le rencontrer ne me contrediront pas.

Ce troisième roman est pourtant plus ambitieux, encore plus réussi, beaucoup plus troublant que les deux précédents. Commencé comme une banale chasse à l’homme, il devient un tout autre roman à partir du deuxième tiers. Pour la première fois Joy fait ouvertement entrer Dieu, les croyances, les perversions liées à des interprétations biaisées volontairement ou pas… Sont avancées la Bible, l’histoire de Job, la loi du talion dans le cerveau d’un personnage rendu fou par la douleur de la perte de son seul bien, de sa seule raison de vivre après toute une vie de banni, d’exclu, de paria dont la stigmatisation n’était supportable qu’en compagnie de l’autre âme damnée qu’il protégeait et dont la mort va provoquer une ire “divine”.

“Ses yeux semblaient renfermer la fin du monde”.

On comprend très vite que le personnage principal est Dwayne, le frère de Sissy un pauvre petit gars, mal dans sa vie, mal dans sa peau mais seule lumière dans la vie de Dwayne. David Joy voulait créer un personnage ressemblant à Lester Ballard d’ “Un enfant de Dieu” de Cormac McCarthy et il l’a réussi certainement bien au delà de ses espérances tant la vengeance de Dwayne distille horreur mais aussi d’autres sentiments d’empathie bien plus troublants, créant un climat bien étouffant, imprévisible jusqu’à la dernière ligne. On est souvent secoué par les faits mais aussi par la réflexion que la prose de David impose. Il n’y pas de blanc et de noir, tout est gris, les victimes agissent comme des bourreaux tandis que les prédateurs font preuve d’une intelligence et d’une mansuétude inattendues. On regrettera juste la pauvreté des personnages féminins dans les romans de Joy alors qu’il sait rendre si attachants, troublants ces personnages masculins dépassés par leurs choix foireux à l’instar de grands devanciers comme Larry Brown ou Daniel Woodrell.

“Chaque choix avait des conséquences. Chaque pas qu’il avait fait au cours de sa vie avait mené à ceci. Le destin est un truc marrant, songea-t-il, le fait que les choses pouvaient sembler insignifiantes sur le moment, mais finir par être ce qui anéantirait la vie d’un homme. Il y avait tant de haine dans son coeur, tellement de dégoût, car il n’avait jamais eu les cartes pour remporter une seule main. Il y avait toujours eu deux choix: on pouvait s’allonger et encaisser, ou on pouvait attraper quiconque se trouvait à sa portée et l’étrangler afin de ne pas être le seul à souffrir. Ce choix avait toujours été facile, et sa décision ne fut pas différente à cet instant.”

Magnifique, bien joué David !

Clete.

PS: entretien avec David Joy.

TUPINILANDIA de Samir Machado de Machado / Métailié.

Traduction Hubert Tézenas

“Tupinilândia se trouve en Amazonie, loin de tout. C’est un parc d’attractions construit dans le plus grand secret par un industriel admirateur de Walt Disney pour célébrer le Brésil et le retour de la démocratie à la fin des années 1980. Le jour de l’inauguration, un groupe armé boucle le parc et prend 400 personnes en otages. Silence radio et télévision.

Trente ans plus tard, un archéologue qui ne cesse de répéter à ses étudiants qu’ils ne vont jamais devenir Indiana Jones revient sur ces lieux, avant qu’ils ne soient recouverts par le bassin d’un barrage. Il découvre à son arrivée une situation impensable : la création d’une colonie fasciste orwellienne au milieu des attractions du parc dévorées par la nature. À la tête d’une troupe de jeunes gens ignorant tout du monde extérieur qu’ils croient dominé par le communisme, il va s’attaquer aux représentants d’une idéologie qu’il pensait disparue avec une habileté tirée de son addiction aux blockbusters des années 1980.”

Walt Disney à Rio en 1941

A défaut de séduire tout le monde,”Tupinilândia »  fera voyager, rêver plus d’un lecteur et nombreux seront ceux qui seront séduits par une histoire contée avec une réelle passion par un auteur à la plume souvent très belle.

Construit en deux parties, le roman raconte avec précision, passion je me répète, la naissance d’un parc, copie brésilienne des réalisations Disney. L’ Américain est d’ailleurs présent dès les premières pages qui racontent un voyage à Rio de tout le crew du dessinateur au début des années 40. Cet événement est d’ailleurs le point de départ de l’entreprise, du rêve d’un industriel brésilien et de toute sa famille. Place au rêve mais aussi une forte évocation d’un pays étouffé sous une dictature jusque dans les années 80. 

Dans une seconde partie, trente ans après sa fermeture, on retrouve le complexe de loisirs avec un archéologue en mission sur le site et qui ne sera pas au bout de ses surprises. Autant la première partie émerveille malgré certaines longueurs consécutives à la passion intarissable de l’auteur pour ces cités maudites, autant celle-ci ennuie un peu: les aventures dans la jungle ressemblent trop justement à du Disney, du gnangnan peu ébouriffant ou inquiétant et difficilement crédible.

Il n’empêche que ce roman séduira par la beauté du texte, l’intelligence de l’auteur qui, sans avoir l’air d’y toucher, éclaire sur le Brésil d’hier et d’aujourd’hui, montre les manifestations du nationalisme. On peut regretter que l’auteur s’emballe parfois, nous lasse un peu avec des descriptions monstrueusement détaillées mais aussi et surtout trop longues. Pour les Brésiliens, ce roman faisant beaucoup référence à leur culture, leurs traditions a dû certainement agir comme une magnifique Madeleine de Proust mais les lecteurs français patients, qui auront avalé les multiples passages sur Walt Disney du début sauront entrer dans le rêve d’un homme et apprécieront le message passionné d’un auteur sud-américain sur lequel il faut compter.

Souvent séduisant.

Clete.

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