
Le rythme d’abord : au présent et mitraillée en de courtes phrases sans sommation, l’écriture de Sylvain Kermici nous hypnotise et nous entraîne vers ces Voies souterraines qu’il tapisse volontiers de formules en velours. Velvet Underground en somme. Le sujet ensuite : lui n’a rien de douillet ni de confortable. Liz et Joshua endossent la panoplie rugueuse de cette jeunesse en friche, jetée à la marge au moindre aveu de faiblesse, au moindre refus de marcher au pas. Les mots de l’auteur (déjà croisé en Série Noire ou aux Arènes) sont choisis, méticuleux et tranchants, succincts et doux à la fois, tout l’inverse de l’avenir bouché et échevelé qu’il assigne à ses personnages.
De paumés à délinquants, il n’y a qu’un toboggan, plus ou moins savonné, selon le degré de cruauté d’un destin accidenté. Et celui de Liz et Joshua ne connaît pas la clémence. Elle est d’emblée sous le joug d’une schizophrénie galopante, il a la rébellion chevillée au corps. Leur couple de guingois ne peut que foncer dans le mur. D’hôtels borgnes en expédients miteux, ils détalent à l’aveugle et ventre à terre, le monde à leurs trousses, l’adversité collée à leurs basques. Ils ne demandent rien mais ont néanmoins besoin de la nécessaire ration de survie. Alors, la débrouille pousse à la faute : le plongeon subséquent s’annonce vertigineux.
En route, on apprend un peu du passé de chacun. Origines simples pour elle, une famille, Papa, Maman, inquiets bien sûr, mais une folie très vite diagnostiquée, d’abord soignée, puis garrotée derrière les barreaux. Désastre familial pour lui et inéluctable fuite vers un horizon sans illusions. Elle est entravée par des monstres imaginaires et lui par des monstruosités bien réelles. Leurs déséquilibres s’incrémentent et leur amour désespéré enfle au gré des dangers en étau. Ils ne font bientôt plus qu’un. La rapine prend ses aises, dans le métro ou ailleurs, pour rapidement devenir vol qualifié puis extorsions plus carabinées. Ils s’inquiètent pour l’autre, ils inquiètent l’autre. Pourtant, jamais Liz ne verse dans l’hybristophilie. Elle peut certes se méfier de Joshua, ne pas adhérer à tous ses plans tordus, mais leur dichotomie se fait symbiose foudroyante. Jusqu’aux meurtres en série qui, forcément, vous alignent dans la mire des chasseurs ou vous attribuent le rôle du lapin dans les phares. Et, dès lors qu’on devient gibier, ce sont les pièges et collets qui vous signalent le bout du chemin.
Le sujet des amants à la dérive et de la cavale sanglante est classique, exploité depuis Bonnie Parker et Clyde Barrow, voire depuis Adam et Eve, mais Sylvain Kermici réussit pourtant une ode inédite à ces enfants qui ne sont rien et le resteront, condamnés à divaguer au bord du précipice. Liz et Joshua en sont la version ultime et dérisoire, punk par défaut. Selon ces mêmes codes balisés, la fugue finira mal. Mais le traitement habile du thème fait des Voies souterraines un roman attachant et accompli.
JLM









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