Chroniques noires et partisanes

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LES VOIES SOUTERRAINES de Sylvain Kermici / Plon.

Le rythme d’abord : au présent et mitraillée en de courtes phrases sans sommation, l’écriture de Sylvain Kermici nous hypnotise et nous entraîne vers ces Voies souterraines qu’il tapisse volontiers de formules en velours. Velvet Underground en somme. Le sujet ensuite : lui n’a rien de douillet ni de confortable. Liz et Joshua endossent la panoplie rugueuse de cette jeunesse en friche, jetée à la marge au moindre aveu de faiblesse, au moindre refus de marcher au pas. Les mots de l’auteur (déjà croisé en Série Noire ou aux Arènes) sont choisis, méticuleux et tranchants, succincts et doux à la fois, tout l’inverse de l’avenir bouché et échevelé qu’il assigne à ses personnages.
De paumés à délinquants, il n’y a qu’un toboggan, plus ou moins savonné, selon le degré de cruauté d’un destin accidenté. Et celui de Liz et Joshua ne connaît pas la clémence. Elle est d’emblée sous le joug d’une schizophrénie galopante, il a la rébellion chevillée au corps. Leur couple de guingois ne peut que foncer dans le mur. D’hôtels borgnes en expédients miteux, ils détalent à l’aveugle et ventre à terre, le monde à leurs trousses, l’adversité collée à leurs basques. Ils ne demandent rien mais ont néanmoins besoin de la nécessaire ration de survie. Alors, la débrouille pousse à la faute : le plongeon subséquent s’annonce vertigineux.
En route, on apprend un peu du passé de chacun. Origines simples pour elle, une famille, Papa, Maman, inquiets bien sûr, mais une folie très vite diagnostiquée, d’abord soignée, puis garrotée derrière les barreaux. Désastre familial pour lui et inéluctable fuite vers un horizon sans illusions. Elle est entravée par des monstres imaginaires et lui par des monstruosités bien réelles. Leurs déséquilibres s’incrémentent et leur amour désespéré enfle au gré des dangers en étau. Ils ne font bientôt plus qu’un. La rapine prend ses aises, dans le métro ou ailleurs, pour rapidement devenir vol qualifié puis extorsions plus carabinées. Ils s’inquiètent pour l’autre, ils inquiètent l’autre. Pourtant, jamais Liz ne verse dans l’hybristophilie. Elle peut certes se méfier de Joshua, ne pas adhérer à tous ses plans tordus, mais leur dichotomie se fait symbiose foudroyante. Jusqu’aux meurtres en série qui, forcément, vous alignent dans la mire des chasseurs ou vous attribuent le rôle du lapin dans les phares. Et, dès lors qu’on devient gibier, ce sont les pièges et collets qui vous signalent le bout du chemin.
Le sujet des amants à la dérive et de la cavale sanglante est classique, exploité depuis Bonnie Parker et Clyde Barrow, voire depuis Adam et Eve, mais Sylvain Kermici réussit pourtant une ode inédite à ces enfants qui ne sont rien et le resteront, condamnés à divaguer au bord du précipice. Liz et Joshua en sont la version ultime et dérisoire, punk par défaut. Selon ces mêmes codes balisés, la fugue finira mal. Mais le traitement habile du thème fait des Voies souterraines un roman attachant et accompli.

JLM

ONE WAY OR ANOTHER de Stéphane Signoret / Melmac Editions.

2024, du côté de Marseille : autant dire qu’on est loin de New-York et de ses seventies génésiaques. Mais Tom n’a qu’en ligne de mire cette unique terre promise, cette terre qui lui est promise depuis qu’il est gamin, cette terre limoneuse qui vit éclore Blondie, Patti Smith, Richard Hell ou les New York Dolls, en amont des prémices punk. Scotché à ce passé fantasmé, il doit néanmoins aujourd’hui ranger et achalander les étagères de son petit bouclard dédié corps et âme à la Grosse Pomme, cet aimant-amant et principale mégalopole de l’est américain. Nommé Little Apple, c’est dire, l’échoppe vivote dans l’attente d’éventuels chalands, entre les lithographies de Jean-Michel Basquiat et les fantômes de Lou Reed, entre les mugs siglés CBGB et les authentiques vinyles des Ramones. À trente-neuf ans, bientôt quadra, Tom malmène également la guitare au sein d’un combo de rock’n’roll animé des mêmes cicatrices millésimées Bottom Line 73 ou Bowery 76.

Sûr que, « d’une façon ou d’une autre » (One Way Or Another en VO empruntée à un titre de l’album Parallel Lines de Blondie), Tom doit beaucoup à Stéphane Signoret. Précisons que ce dernier est à la tête du psychotonique conglomérat Lollipop Music Store (boutique, label, concerts, sis au 2 Boulevard Théodore Thurner 13006 Marseille, pour nos lecteurs sudistes) et endosse volontiers la même panoplie de fan invétéré et d’activiste en première ligne que le héros de son court roman. Hey Ho Let’s Go… Et si Stéphane cisaille depuis toujours les riffs binaires au sein des Neurotic Swingers ou Pleasures, c’est en toute logique qu’il inocule à Tom un goût identique pour les six cordes chauffées à blanc. Stéphane fait donc de Tom son porte-voix. Et ça leur va bien, même si les New York Toys de Tom n’endossent que le costard étriqué d’un « Tribute band », condamné à ne faire que des reprises, voué à clowner ou cloner une légende dont ils sont à la fois la perdurance et le mime triste.

Et puis des coups pleuvent lors d’une parenthèse bruxelloise. Le baston violent, soudain et dystopique, brouille les neurones et le One Track Mind, ce dernier monomaniaque par définition. De fait Tom opère un retour vers le futur inespéré, soit un salto-arrière d’un demi-siècle, direction l’année 1974 et l’East Village. Téléporté là, et après s’être clochardisé du Chelsea Hôtel aux pires artères d’Alphabet City, il monte un groupe onirique en compagnie de Richard Hell (Television, Heartbreakers, Voidoids, soit l’épine dorsale de la Blank Generation) et Jerry Nolan (Suzi Quatro, Wayne County, New York Dolls, Heartbreakers, Idols, London Cowboys…). Ҫa plane pour moi, ça plane pour lui, ça plane pour nous. En un texte expéditif, ponctué de photos et autres souvenirs visuels millésimés, Stéphane Signoret bouscule le Wall Of Sound (de briques de préférence, le mur) entre simplicité punk parfaitement dans le ton et picorage de fan assumé, même si la juxtaposition de formules qui se télescopent ne s’avère pas si anodine que ça. Par exemple, à y regarder de plus près, un chapitre intitulé Home Is Where I Want To Be s’incrémente dès ses premières lignes d’un « Cette ville est un enfer », soit un double hommage aux Dogs du regretté Dominique Laboubée. Et ainsi de suite. Oublions du coup d’autres agréables clins d’œil à répétition, d’autres private jokes pointues, pour ne saluer que ces souriantes balades downtown au gré des pas de l’auteur, voire ces rencontres apocryphes avec Deborah Harry ou Johnny Thunders. Tom ne s’en remettra pas, certains de nous non plus d’ailleurs…

JLM

UNE FAMILLE MODÈLE de Jennifer Trevelyan / Série Noire / Gallimard.

A Beautiful Family

Traduction : Karine Lalechère

Je m’appelle Alix, j’ai bientôt onze ans et je vais vous raconter mes vacances au bord de l’océan. Je sais, c’est ce que demande tous les instituteurs du monde lors de chaque rentrée scolaire. Mais cette fois j’ai beaucoup à dire sur ce séjour en compagnie de mes parents et de ma grande sœur Vanessa. Un séjour estival comme on dit chez vous en Europe. Mais chez nous, aux antipodes, les chaleurs de l’été et les bains de mer arrivent en même temps que le sapin et les cadeaux de Noël. Imaginez-vous un instant la tête à l’envers. Bref, il faudra plus de 300 pages à Jennifer Trevelyan pour relater tout ça. Ah, au fait, si vous ne connaissez pas Jennifer, c’est normal. Elle vit à Wellington comme moi, notre capitale située à la pointe sud de l’Île du Nord, vous me suivez, de la Nouvelle Zélande. Elle a longtemps travaillé dans l’édition et Une famille modèle qui retranscrit mon histoire est son premier roman. On me dit souvent que mon élocution est parfaite « pour mon âge », mais Jennifer y a apporté tout son talent pour arriver à conjuguer le sourire pétillant de mes mots d’enfant et la noirceur du monde des adultes. JD Salinger et pas mal d’autres ont réussi l’amalgame avant elle. Mais la narratrice que je suis patauge pour le coup dans de néfastes courants d’eau trouble inédits, rendus opaques par les dérapages de mon imagination et les mensonges toxiques des prétendus majeurs. J’admets volontiers ne pas tout décrypter de ce que je vois et entends. Mais c’est normal, ma perception des faits et des gens reste celle d’une petite fille. Je pense que Jennifer en profite pour manipuler ses lecteurs et les perdre dans le dédale de mes interprétations. C’est malin et parfaitement orchestré. Le jeu est certes dangereux : il va forcément y avoir des vaincus et des victimes.
Heureusement il y a Kahu, un Maori de douze ans rencontré sur la plage dès mon arrivée, presque un grand-frère, en mieux, en héros qui me remue le ventre rien qu’à le regarder, même si je ne comprends pas pourquoi : mon seul vrai pote, si je fais abstraction de mon walkman rouge vif et de mon unique cassette de Split Enz (Là c’est juste pour vous rappeler vos soirées eighties et situer l’époque, celle du livre et de vos déhanchements sous les boules à facettes). C’est une chance d’avoir croisé Kahu et d’avoir pu ainsi transformer le ronron littoral en une aventure. La nôtre d’aventure s’appelle Charlotte : une fille pas plus haute que moi et disparue quelques années plus tôt dans les mêmes dunes. C’est sûr, Kahu et moi retrouverons sa piste, ou tout du moins les indices qui mèneront à une éventuelle piste. J’en suis sûre. Et pourquoi puis-je l’affirmer ? Parce que Kahu et moi marchons toujours dans le même sens, sans jamais nous disputer. OK, je me chamaille parfois avec Vanessa, pour des bêtises la plupart du temps. Rien à voir avec les disputes de Papa et Maman, surtout depuis que le père de Lucy est revenu dans les parages. Je le trouve pourtant élégant et charmant le Papa de Lucy, bien plus avenant que cet étrange voisin dont la présence s’avèrera néanmoins cruciale au moment opportun. J’aurai au moins appris cette année-là qu’on ne juge pas les gens à leur faciès. Quoi que… Des zones d’ombre cacheront à jamais les réponses à mes questions. Qui est ma mère ? Qui est mon père ? Qu’est devenue Charlotte ? Qu’est-il arrivé à la Maman de Lucy ? Les jours défilent, la fin des vacances approche, l’ambiance se dégrade et des mots compliqués tels que meurtre, suicide ou suspect s’invitent. Je m’appelle Alix, j’aurai bientôt douze ans…

JLM

LE PAYS DE JAMAIS de Jérémy Bouquin / Editions In8.

Et de quatre volumes pour Jérémy Bouquin dans la collection Polaroid des éditions In8, dont un Baraque à frites chroniqué ici en 2022. Et de quatre novellas donc : quatre uppercuts définitifs pour régler par KO l’addition salée d’autant de destins fracassés. Des gamins salement malmenés surtout : Maurice, Julien et les autres, qui (on le croit quelques secondes) vont enfin pouvoir profiter de la fête et des manèges. Ҫa alors ! Jérémy paie sa tournée de popcorn et nous convie à la rituelle Foire à l’Oignon d’un très plausible Loiret vicinal. Une parenthèse haute en bruits et couleurs s’annonce mais tourne vite au vinaigre lorsque la barbe à papa sanglante est en fait celle d’un forain percuté par la nacelle folle d’une « grande roue » bonsaï et rouillée. Les papiers retrouvés sur le macchabée s’avèrent plus faux qu’un Vuitton de Barbès. Seul viatique authentifiable et recevable pour un aller simple vers le ciel : l’homme détient dans ses poches une carte de visite de Katia, une carte de sa vie d’avant, une carte témoin d’années plus lumineuses, remise à Raphaël jadis avec la mention manuscrite « Tu me manques ». De fait, c’est à elle que les autorités demandent d’identifier un corps anonyme. Tatoué, râblé, le cadavre n’est pas le Raphaël de ses souvenirs. Katia respire, mais pas pour longtemps. Tel un papillon attiré par la flamme d’une bougie, elle décide de s’incruster au sein de la caravane manouche, en route vers une autre bourgade plus nordiste mais toute aussi cafardeuse. L’ex-assistante sociale, qui vivote d’une retraite famélique dans sa camionnette (un vieux Jumpy Citroën bricolé), plaque ainsi le peu qu’il lui reste pour plonger une nouvelle fois vers l’inconnu, à la recherche de son seul fantôme intime, générateur perdu d’espoirs évanouis, Raphaël. Il était éducateur, idéaliste surtout, tel un Peter Pan au service des Enfants perdus. Il bâtissait d’ailleurs son Neverland à lui (Le pays de jamais donc) lorsqu’il s’est évaporé. Aucune raison ne pouvait à cet instant valider un quelconque désir de fuite. D’où l’incompréhension de Katia et sa chute dans une précarité assumée. Entre querelles de Gitans et solidarité clanique, elle ne trouvera en route que peu de réponses à ses questions. Encore moins de certitudes. Mais comme souvent chez Jérémy Bouquin, une fée s’en mêle. Léa. Ici, tout le monde l’appelle Clochette, comme la Tinker Bell de Peter Pan, tant qu’à faire.

On y revient, aux fracassés, à Tiger Lily, au Captain Hook, à Wendy, John, Michael, Margaret et leur avenir en suspens…
En suspens, ce sprint allégorique de 90 pages le restera, soutenu par autant de mélancolie aigre et farouche que de noirceur douce et tamisée. Soit une séduisante maîtrise des contrepoints du noir, marque de fabrique du très estimable Jérémy Bouquin.

JLM

REBECCA – DANS L’OMBRE D’HOLLYWOOD de Michel Moatti / Editions Hervé Chopin.

Le 3 juillet 1971, rue Beautreillis à Paris, Jim Morrison visionne le film La vallée de la peur de Raoul Walsh et meurt d’une overdose. Nul ne saura jamais si l’actrice Judith Anderson pourrait avoir un quelconque lien avec le décès du chanteur des Doors et membre imminent du club des rock-stars trépassées à 27 ans. Mais la légende de cette interprète, abonnée aux personnages de méchantes, s’incrémente d’une autre sulfureuse page. La mythique sorcière ne sortira jamais de ce costume-là.
En amont et après des premiers pas remarqués au théâtre, Judith endosse dès 1939 la stricte et macabre tenue de Mrs Danvers, la sinistre gouvernante du Rebecca d’Alfred Hitchcock (adaptation du non moins angoissant roman de Daphné Du Maurier), son exploit majeur bien sûr, couronné d’une nomination aux Oscars dans la catégorie meilleur second rôle féminin, et surligné par un tournage chaotique, chimérique, clinique, atypique, saphique, épidermique, dramatique, tout en hics. Elle échappera même de peu à la chute d’un pondéreux pan de décor entier dont Joan Fontaine ressortira elle aussi quasi indemne. Sachant que l’attribution du rôle principal de la jeune et jolie Mrs de Winter, deuxième du nom, s’est disputée lors des castings entre Joan et sa sœur ennemie Olivia de Havilland, cet effondrement d’une partie des studios de Culver City reste à ce jour un mystère non élucidé et, sans le moindre doute, l’un des mieux gardés de Sunset Boulevard. D’autant que quelques jours plus tard, une autre avalanche, de projecteur cette fois, coutera la vie à l’anonyme acteur D’Arcy Forrester, assis par inadvertance sur le siège de Joan Fontaine. Puis ce sera le suicide de la scripte Lydia Milner. Et ainsi de suite. C’est autour de ces évènements suspects, entraves à la réalisation du premier chef-d’œuvre hollywoodien et seul oscarisé du « Maître du suspense », que Michel Moatti (à qui nous devons également le récent épisode de La Fille du Poulpe intitulé Moscou & blessures, aux éditions Moby Dick) construit aujourd’hui un roman adroitement équilibré entre fiction et authentiques crépages de chignons mortifères.

Au crépuscule de ses jours, Judith Anderson narre. Et nous l’écoutons raconter les coulisses et alentours d’un tournage épuisant : en extérieur un tueur en série bien réel surnommé le Nocturne enchaîne les meurtres de starlettes, en studio les guerres de position ne sont pas en reste pour cumuler d’autres victimes collatérales. Un parallèle interlope se dessine. Entre scènes de crime et scènes de film, l’auteur joue ainsi avec l’ombre des fantômes de Manderley pour calibrer en contrechamp un monde de trahisons et de fausses connivences, de chats affamés et d’ingénues souris attirées par les sunlights. Judith enquête vaguement, extrapole un peu, observe surtout ce vase clos californien propice aux coups bas et coups de sang : « Hollywood est un rideau que l’on tire sans jamais savoir ce qu’il y a derrière ». Et ce qui pouvait n’être qu’un simple épisode biographique mute de fait en un habile roman noir. Les nobles figures d’étoiles avérées, celles dont les noms s’étalent désormais en faux marbre rose façon terrazzo sur le macadam du Walk Of Fame, s’y révèlent moches, pleutres ou calculatrices, prêtes à mordre aussi sauvagement que le serial killer concomitant, qui d’ailleurs signe chacun de ses méfaits d’un « R » comme Rebecca. Au bout du compte, images d’archives et interprétations subjectives se superposent en une intéressante relecture transversale d’un sommet de l’art noir.

JLM

LE CRIME DU BON NAZI de Samir Machado de Machado / Denoël, Sueurs Froides.

O crime do bom nazista

Traduction : Hélène Melo et Clara Domingues

Le train décolle, Hercule Poirot danse au pas de l’oie et Agatha Christie est un Brésilien. Pas sûr que toutes ces mutations « dégénérées », comme l’art du même tonneau, plaisent au chancelier autocrate et cinglé qui vient de prendre le pouvoir en Allemagne, suite aux élections législatives de novembre 1932. Néanmoins, ce jour d’octobre 1933, un dirigeable quitte Berlin pour rallier le Brésil, avant même la Nuit des longs couteaux et l’inauguration de ces camps de concentration destinés en premier lieu à l’incarcération des opposants politiques, des déficients mentaux et des homosexuels. Le vol LZ 127 Graf Zeppelin avale ainsi l’Atlantique de toute sa puissance luxueuse, digne d’un Orient-Express des airs. À bord, ça dégoise sec, entre deux lampées de Champagne ou un Puligny-Montrachet. Ҫa cautionne à tout-va le virage fasciste d’un empire germain en marche. L’opulence règne et s’accorde toutes les dérives verbales d’un entregent nauséabond. Après une escale à Recife, l’imposant obus aérien de la compagnie Luftschiffbau Zeppelin reprend son vol vers Rio de Janeiro. Tout de suite, un nouveau passager attire l’œil avisé du jeune Bruno Brückner, inspecteur assermenté de la Kriminalpolizei et croix gammée épinglée à la boutonnière. Un pur produit donc des nouvelles milices d’une gangrène nationaliste dont les dévoiements n’en sont qu’à leurs prémices. Un chien de garde en somme, en charge d’orchestrer le huis clos qui s’organise au sein de la nacelle. L’arrivant, monté à Recife se nomme Otto Klein, négociant en café pour le compte de l’armée allemande. L’anglais de service s’appelle William « Willy » Hay. Quant à la baronne Fridegunde van Hattem et le docteur Karl Kass Vöegler, médecin eugéniste spécialiste « des préjudices que le métissage porte aux nations », ils complètent la monochromie d’un tableau plus blanc que blanc. Pas question de laisser s’infiltrer les miasmes impurs dans l’un des fleurons de l’industrie du Reich. Même les membres de l’équipage du Commandant Hugo Eckener et autres seconds rôles se doivent d’être triés sur le volet aryen. Pourtant, l’inévitable grain de sable vient perturber le doux ronronnement des hélices. À l’aplomb de Salvador de Bahia, Otto Klein, ou plus exactement Jonas Shmuel Kurtzberg d’après un second passeport trouvé dans sa cabine, est retrouvé empoisonné au cyanure et figé dans un cri muet digne d’Edvard Munch. Seul flic du casting réduit, Bruno Brückner prend de fait l’affaire en main. Et avec ce crime en vase clos on entre évidemment de plain-pied chez Agatha Christie. Mais avec une victime juive et homosexuelle, Samir Machado de Machado ajoute une bonne dose de ces racismes éternels au décor Art Déco flottant de son roman. Le panel complet des suspects potentiels se voit interrogé, donnant ainsi à l’auteur l’occasion d’élargir le propos du livre à la censure des arts, aux intimidations totalitaires, à l’homophobie, à l’antisémitisme, à l’effet de meute sur les esprits simples, à toutes les ségrégations et autres déviances tenaces d’hier à aujourd’hui.
Après son copieux blockbuster précédent, Tupinilândia, le natif de Porto Alegre choisit cette fois les options d’une pagination réduite, d’un sprint en 140 pages vives et ramassées et d’un dénouement particulièrement inattendu, sorte d’impeccable valse des subterfuges et des identités, dont bien sûr nous ne dirons rien…

JLM

L’ÉNIGME MODIGLIANI de Éric Mercier / La Martinière.

Après les salles des ventes de l’Hôtel Drouot ou Bernard Buffet, Vincent Van Gogh ou le fauvisme, Éric Mercier continue de repeindre en noir un monde de l’art dont il maîtrise parfaitement l’histoire et les arcanes du commerce. Flanqué de son éternel commandant de Police, Frédéric Vicaux, le voici de nouveau face à un chevalet sur lequel prend forme une enquête à tiroirs inspirée de la palette figurative d’Amedeo Modigliani, le plus germanopratin des artistes italiens. De fait, le Paris soulagé de décembre 1918, celui des prémices des Années Folles, celui des spoliations de l’Occupation également, s’érige en toile de fond d’une affaire qui néanmoins se développe aussi en périphérie de la capitale. Les premières touches à assombrir le tableau sont d’ailleurs la découverte du cadavre d’un faussaire dans une décharge de Pontault-Combault (Seine-et-Marne et non Val-de-Marne, même si, OK, le lecteur du Cantal s’en contrefout). Puis c’est au tour du corps d’une experte de l’œuvre de Modigliani d’être repêché dans la Marne du côté de La Varenne Saint-Hilaire (le quartier huppé de Saint-Maur-des-Fossés. Autant dire que cette fois nous sommes bien dans le Val-de-Marne, même si le lecteur du Bas-Berry s’en moque à l’unisson de celui du Cantal. Et tant qu’à faire, nous préciserons que l’hyper local n’est plus un Casino mais un Intermarché. Sur ce dernier point, je vous laisse conclure quant à l’avis du lecteur creusois. Fin de ces apartés oiseux et authigènes).
Un évident lien entre les meurtres étant établi, le commandant Vicaux et son amie Anne, elle-même historienne de l’art, suivent chacun leurs pistes, chacun avec ses spécificités, son terrain de jeu et ses chasses gardées. À Anne le sinueux parcours d’un tableau inconnu du maître, à Frédéric d’autres cimaises où accrocher indices tangibles et procès-verbaux. De leurs filets remontent en surface divers témoins d’hier et suspects d’aujourd’hui. Le sérail des galeries d’art se pare à découvert d’une fétide odeur de panier de crabes où se déchirent marchands et héritiers, connaisseurs et béotiens, philanthropes et margoulins. Et si en addenda le milieu des banques d’affaires helvétiques s’en mêle, le « Bastion » de la police française n’est pas sorti des ronces.
Au cœur de l’écheveau, l’histoire d’Aliza, modèle d’un soir de l’impénitent séducteur bohème qu’était Amedeo Modigliani, retrouvera son authenticité malgré les écueils d’une usurpation d’identité et autres méandres imposés par les brouillards du temps qui passe.
Soulignons pour conclure, et c’est l’un des nerfs du texte, que jamais l’érudition d’Éric Mercier n’entrave le rythme soutenu d’un roman découpé en courts chapitres rondement menés. Entre les investigations policières et la charpente picturale de l’intrigue, l’équilibre s’organise sans heurt et fait de L’Énigme Modigliani une récréative lecture, parfaitement recommandable pour une pose en terrasse du Flore, de La Rotonde, du Varenne Café (anciennement Regency Pub) ou d’une guinguette au bord de l’eau.

JLM

LA FILLE DU POULPE – DES CLICS ET DES CLAQUES de Dominique Sylvain / Moby Dick.

Nous apprenions il y a quelques mois que Le Poulpe avait une fille, ou presque. Elle se prénomme Gabriella et sa fiche anthropométrique nous dit qu’elle aurait grandi dans les prisons boliviennes avant de débarquer à Paris pour rallier les causes de son paternel adoptif, Gabriel Lecouvreur : ce Poulpe récurrent initié par Jean-Bernard Pouy en 1995 et adopté par toute la galaxie noire, de Didier Daeninckx à Caryl Férey, de Franz Bartelt à Hervé Le Tellier…
Après deux épisodes inauguraux, menés tambour battant par Thomas Cantaloube et Maryssa Rachel, c’est entre les mains assurées de Dominique Sylvain que Gabriella confie sa troisième enquête au pays des injustices criantes et des petits, Poucets et poussés à la faute. De Dominique Sylvain nous connaissons les Sœurs de sang, bien sûr, ou ces Passeurs de l’étoile d’or (Editions Autrement, collection Noir Urbain, 2004) et Passage du désir (Grand prix des lectrices de Elle en 2005), géographiquement proches du bar de la Sainte-Scolasse, estaminet sis au cœur du onzième arrondissement d’un Paris d’hier, d’un Paris maltraité aujourd’hui. La voici de fait aux commandes d’un imbroglio complotiste, juché sur les canons d’une mode tarifée par les réseaux sociaux, calibré par le meilleur de la littérature de gare à l’ancienne et doté d’un Samouraï plus japonais que Delon, plus Jo qu’Elvis néanmoins pour rester chez les Costello.
L’affaire de ce troisième tome donc : Solveig, une influenceuse en vue se fait agresser et torturer à bord de la péniche qu’elle compte aménager en scène-sur-Seine de ses activités parisiennes, du côté du canal de l’Ourcq et de l’extension des contreforts de Boboland au nord-est de la capitale. Qui dit péniche, nous pousse à penser à un autre Dominique (Delahaye en l’occurrence, pour ses histoires de batelier, dont À fond de cale ou Naufrages aux éditions In8), mais Gabriella s’avère elle aussi un sérieux marin d’eaux plus troubles que vives ou douces quand il s’agit de défendre son port d’attache et ses fidélités ancrées au zinc de la Sainte-Scolasse. Alors, si Julie et Juliette, les deux patronnes à la barre du bar cher aux Poulpes, sont impliquées, voire en danger, la chica au sang chaud s’engage, quitte à affronter les extrêmes du moche : extrême droite comme extrême connerie concomitantes. Et en toute logique, elle se fait molester à son tour. Son CV chargé d’ex-taularde lui permet de mettre en fuite un ingénu qui passera l’arme à gauche (si tant est qu’un front comme le sien puisse pencher à gauche) quelques chapitres plus tard, exécuté par ses propres commanditaires. Autre preuve qu’en politique, les ennemis sont toujours plus fiables que les amis. Bref, le miroir aux alouettes de la toile tue Solveig d’abord et entraîne pas mal de monde dans la même fosse, commune pour le coup. Ҫa va vite. Ҫa bouge fort…

JLM

SAINT SAUVEUR de Jean-Noël Levavasseur / Editions MaeloH.

Sûr que côté nouvelles, Jean-Noël Levavasseur en connait un rayon ! On le sait d’ailleurs journaliste à Ouest-France pour les news à chaud et l’info au quotidien. On le sait également rédacteur de nombreux polars, publiés pour certains dans les collections noires du même groupe de presse (dont un récent Dernière manche pour la collection Empreintes de l’incontournable maison d’édition bretonne). On le sait aussi auteur d’une multitude de textes courts et directeur d’autant de recueils collectifs du même tonneau, électrocutés souvent, rock’n’roll toujours. Parmi les plus notoires soulignons ces London Calling, 19 histoires rock et noires (Buchet Chastel, 2009), Welcome to the club, 20 nouvelles électriques inspirées par Les Thugs (Kicking, 2019) ou bien sûr La Souris Déglinguée, 30 nouvelles lysergiques (Camion Blanc, 2011) dont est extraite la nouvelle qui donne son titre à la présente compilation. Saint Sauveur donc, pour donner le ton et imposer le tempo. Porté par le souvenir de Taï-Luc Nguyen, chanteur-guitariste et maître d’œuvre du combo proto-punk alternatif La Souris Déglinguée, parti bien trop tôt (le 3 décembre 2023) enseigner la synchronie taï-kadaï jusqu’aux cieux, ce premier texte calibre la fibre des treize suivants. D’un Faster Pussycat dédié aux Cramps, d’un Bad America dont s’inspire le venin du Gun Club de Jeffrey Lee Pierce, voire d’un Djebel à cran et nourri des incontournables Clash ou Bérurier Noir, jusqu’à d’autres Austral K.-O. ou Fort Chabrol passés sous nos radars, la cohérence de l’ensemble en fait une somme particulièrement recommandable, voire conseillée pour appréhender l’univers d’un auteur porté à jamais sur la marge et les rythmes binaires.
À noter que le présent recueil parait aux éditions Maeloh, jeune et louable maison d’un Ouest à la fois normand et charentais.

JLM

LA PROIE ET LA MEUTE de Simon François / Editions du Masque.

Laissons le Loiret derrière nous et attaquons le Cher par sa face nord, du côté d’Argent-sur-Sauldre ou Aubigny-sur-Nère, entre Sologne royale et Berry luxuriant, à un jet de pierre de La Chapelle-d’Angillon, berceau d’Alain-Fournier, le papa du Grand Meaulnes. De forêts magistrales en agriculture opulente, la nature est généreuse en ce joli coin de France. Tout y pousse. Sauf les sentiments. S’il a d’autres qualités reconnues, le Berrichon ne brille effectivement pas par ses effusions de tendresse. Son cœur est aussi stérile que ses terres sont prospères. Dès la prime enfance, les attentions paternelles se résument bien souvent à l’écuelle et aux taloches, aux brimades et aux remarques désobligeantes, au servage et à l’indifférence. Ce sont ces souvenirs amers d’un passé proche, d’un autre siècle à peine éteint, que partagent tous les protagonistes devenus adultes du roman de Simon François. Qu’ils soient bons, brutes ou truands, leur tronc commun prend racine là, dans ces générations de taiseux et de darons de marbre. Alors certains et certaines ont fuit vers la grande ville, Bourges ou Paris…
Romain, lui, n’a jamais envisagé l’exil. Il a beaucoup lu, certes, mais Rastignac ne compte pas parmi ses héros préférés. L’évasion est ailleurs, dans chaque arbre où il installe des cabanes dignes du Facteur Cheval, dans chaque oiseau avec lequel il dialogue, dans chaque étang d’où il pèche sa pitance de marginal. L’idée de quitter une promiscuité pour une autre ne l’a jamais effleuré. S’affranchir de l’humanité toute entière lui conviendrait beaucoup plus. Au diable tous les bipèdes ! Sauf Solène bien entendu, l’amie de toujours, l’amour tu. Elle seule l’a toujours défendu et regardé avec bienveillance, malgré son bec de lièvre et son surnom induit : Lapin. Ils ont tous les deux grandi en parallèle. Il est le sauvageon du cru, elle est désormais maire de leur petite bourgade. Les moqueries pour l’un, les tâches administratives pour l’autre : les années passent sans vraiment maltraiter l’horloge. Mais des appétits financiers et malfaisants, des intérêts locaux ou importés, viennent troubler le rythme sylvestre des saisons. Et Solène disparaît dans une tornade mafieuse, contaminée par l’enfouissement sauvage de gravats toxiques dans des champs de sa bourgade. Pour son unique phare, Romain chamboulera plaines et futaies, quittera les cimes pour retourner la terre des hommes, laissera cendres et ornières derrière lui. Le moineau devient pygargue, voire Phénix du côté de l’étang du Puits et du canal de la Sauldre…
Sans les négliger pour autant, La proie et la meute aborde les thèmes de l’écologie, de l’illégalité industrielle, des jeunesses boiteuses et des exactions familiales avec une retenue qui l’honore. Ni sentences, ni cris d’orfraies : juste la limpidité discrète d’un ruisseau du Pays-Fort. Et l’écriture est à l’avenant, ni plate, ni trop escarpée. On pourrait la qualifier de vallonnée, en adéquation parfaite avec les décors qu’elle déploie.

JLM

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