Chroniques noires et partisanes

Catégorie : Brother Jo (Page 12 of 13)

UNE DÉCHIRURE DANS LE CIEL de Jeanine Cummins / Philippe Rey

A Rip In Heaven

Traduction: Christine Auché

Un soir d’avril 1991, à la faible lueur de leurs briquets, deux sœurs, Julie et Robin Kerry, font découvrir à leur cousin Tom Cummins les poèmes et graffitis inscrits sur l’Old Chain of Rocks, le pont qui enjambe le Mississippi à la sortie de St. Louis. Au même moment, quatre jeunes de la région trompent leur ennui en arpentant ce vieux pont, depuis l’autre rive. Lorsque leur route croise celle du petit groupe, on assiste brusquement à un terrible déchaînement de violence. Tom, qui réussit à en réchapper, ne peut pas imaginer que pour lui, sa sœur Jeanine et toute la famille Cummins, une interminable épreuve commence.

Un fait divers brutal qui fera deux mortes et un miraculeux survivant. Des familles à jamais endeuillées et meurtries. L’événement défraie la chronique. Les coupables sont jeunes mais sans pitié, les victimes sont jeunes également et à l’aube d’une vie pleine de promesses. Les familles impactées sont prises dans la spirale médiatique et font face à une justice capable d’erreurs impardonnables. Les conséquences sont multiples et durables. Ceci n’est pas une fiction. C’est le récit de toutes les victimes concernées, de ce qu’elles qu’étaient avant, de ce qu’elles auraient pu devenir et de ce qu’elles sont devenues. Ce n’est pas, comme souvent, une chronique détaillée d’un crime sordide et de ses criminels, mais une tentative de rendre justice à toutes les personnes ayant souffert des faits, en racontant leur histoire.

Avec « Une déchirure dans le ciel », Jeanine Cummins, autrice du livre et sœur du survivant de ce fait divers, dresse un portrait plein d’humanité de toutes les personnes qui furent autour d’elle, au moment des faits, et dont elle a vu la vie être à jamais bouleversée. Elle nous plonge, comme si nous y étions, au cœur de la tourmente et dans l’intimité de ses proches. On est happé par la force du récit et sa charge émotionnelle. L’histoire a beau être terriblement triste, elle est aussi, relatée ainsi, pleine de lumière et de tendresse.

Il y a néanmoins quelque chose d’assez perturbant dans ce livre, pour ne pas dire dérangeant. Plusieurs fois au cours de ma lecture j’ai eu l’impression de lire une fiction, un roman bien mené. Cette impression est imputable à des choix narratifs assez discutables. Jeanine Cummins se pose en narratrice omnisciente, tellement omnisciente qu’elle est capable de prêter une quantité assez incroyable de petits gestes, d’émotions ou de pensées à tous les protagonistes du livre. Si il y a certes eu des entretiens en amont, ainsi qu’une proximité indéniable de l’autrice avec une bonne partie des personnes concernées, l’omniscience, dans une œuvre non fictionnelle, a ses limites. Elle dit elle-même : « Je n’ai jamais eu l’intention de parler au nom de quelqu’un d’autre. » C’est pourtant, par moments, l’impression que cela donne. Qu’en penser exactement ? Je vous laisse juge de cela.

Bien que clairement troublé par le procédé narratif, qui me laisse la fâcheuse impression d‘avoir été manipulé en tant que lecteur, force est de constater que « Une déchirure dans le ciel » reste une lecture prenante et touchante. La puissance émotionnelle du récit est réelle. Difficile de rester insensible. Pour le reste, le débat reste ouvert.

Brother Jo

AU PARADIS JE DEMEURE de Attica Locke / Liana Levi

Heaven My Home

Traduction: Anne Rabinovitch

Le lac Caddo, une immense étendue d’eau verdâtre aux confins du Texas et de la Louisiane, où les silhouettes décharnées des cyprès se perdent dans la brume. Quand le soir tombe, mieux vaut ne pas y naviguer seul, sous peine de ne plus retrouver son chemin dans les innombrables bayous et de « passer une nuit au motel Caddo », comme disent les anciens. C’est d’ailleurs parce qu’un enfant a disparu sur ce lac que Darren Mathews, Ranger noir du Texas, débarque à Hopetown, un lieu reculé habité par une communauté disparate. 

Dans les grandes lignes, « Au paradis je demeure », cinquième roman de Attica Locke, deuxième d’une trilogie consacrée au Ranger Darren Mathews, n’annonce rien de très original. Une virée aux confins du Texas et de la Louisiane, à la rencontre de laissés pour compte, de communautés isolées traversées par les grands maux de l’Amérique, du racisme à la pauvreté, avec son lot de faits divers et de crimes. Il y a un air de déjà-vu. Pour autant, on ne se fait pas prier. On semble que trop bien connaître la recette mais on y retourne sans grande hésitation, d’ici que ce soit cuisiné un peu différemment que d’habitude, car on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise. 

Premier livre d’Attica Locke que je lis et, si comme je l’ai évoqué précédemment, on a de prime abord l’impression d’avoir à faire à un univers avec lequel on est assez familier, il y a néanmoins un détail qui diffère du schéma classique, notre héros, qui est certes Ranger, mais également noir. D’emblée donc, Attica nous offre un regard différent sur cette Amérique profonde, en passe de basculer sous l’ère Trump. Notre représentant de la justice est noir, texan, et entend bien faire son possible pour mettre à mal la Fraternité Aryenne du Texas qui sévit toujours. Sous couvert d’une enquête sur la disparition d’un enfant en Louisiane, aux abords d’un lac, il est envoyé chercher des éléments pouvant servir sa cause. Bien entendu, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles pourraient l’être, car « il y a quelque chose d’opaque dans cet endroit, comme la mousse grisâtre suspendue aux cyprès du lac Caddo. » 

En plus de nous offrir un point de vue assez inédit, ou au minimum original, Attica nous donne également à découvrir un lieu. Ce lieu c’est le lac Caddo et ses environs où s’entremêlent différentes strates de l’Histoire américaine. Les personnages qui y vivent, un vieux noir et quelques Amérindiens, forment une petite communauté assez unique en son genre, sans oublier quelques blancs biens racistes qui mettent à mal l’équilibre de ce microcosme. Un petit univers passionnant, riche en enseignements, dans un décor envoûtant. 

On entre sans aucun mal dans « Au paradis je demeure ». La plume est vivante, avec sa propre musique qui capte aisément notre attention, de bout en bout, et sans jamais faillir. Tout paraît vrai, ou plus exactement crédible, de l’histoire jusqu’aux dialogues. Attica Locke construit ici quelque chose de tangible et sincère. Elle maîtrise son sujet et ne laisse jamais le lecteur au bord de la route. On lit et vit chaque page avec attention et plaisir. Un livre convaincant, donc un bon livre.

Brother Jo

DANS LA PIÈCE DU FOND de W.C. Morrow / Finitude

Traduction: J.-B. Dupin

Le mystère n’est jamais si opaque que lorsqu’il est à portée de main, derrière une porte, dans la chambre voisine ou « dans la pièce du fond ». William Chambers Morrow, journaliste à San Francisco à la fin du XIXe siècle, prend plaisir à jouer de ce paradoxe. Son goût pour l’étrange et la manière dont il le marie à la modernité, sous l’influence d’Edgar Poe et d’Ambrose Bierce, l’amène à inventer ce que l’on pourrait appeler le « fantastique policier ». L’un des premiers, il a l’intuition de quelques-uns des grands thèmes qui baliseront la littérature de genre du XXe siècle : l’angoisse urbaine, la folie meurtrière, l’inquiétant comportement d’un proche.

W.C. Morrow pourrait être le grand-père de Stephen King. Les neuf nouvelles rassemblées ici le prouvent.

Toujours désireux de découvrir des écrivains qui pratiquent l’art de la nouvelle – exercice bien trop mésestimé –, et plus encore des auteurs oubliés ou inconnus, cette réédition chez Finitude de ce recueil depuis longtemps épuisé, signé d’un certain W. C. Morrow, avait d’emblée une aura en mesure d’attiser ma curiosité.

Avec les références citées précédemment, j’ai nommé Edgar Poe et Stephen King, la barre est placée relativement haut. A tort ou à raison ? N’est-ce pas prendre le risque d’éveiller chez le lecteur des attentes trop importantes ? Dans le cas de Dans la pièce du fond, ces références s’avèrent au final justifiées mais un poil écrasantes, me laissant sur ma faim. Une déception ? Non, ce serait nier les qualités certaines de ces textes que d’évoquer là une déception. Je parlerais plutôt de frustration. Petite la frustration ! Point de claque de l’envergure d’un Poe. Voilà tout. A défaut d’être inoubliable, ce livre a d’autres atouts.

On retrouve dans ce recueil de neuf nouvelles plusieurs genrse littéraires qui s’entremêlent assez sobrement. Fantastique, horreur ou policier, c’est un mélange de tout ça. Les allergiques au fantastique ou à l’horreur n’ont pas à craindre de rester insensibles à ces textes. Rien n’est forcé en ce sens. Ce sont des petites touches, des éléments, qui parcourent les nouvelles, donnant une atmosphère un peu étrange mais assez convaincante à l’ensemble. Ajoutez à cela un charme d’antan légèrement désuet aux intrigues, mais pas si daté pour autant, et vous voilà transporté dans un curieux univers qui vous porte sans difficulté. Les textes sont de qualité inégale, il y en a des plus marquants que d’autres, mais le tout s’apprécie comme une véritable petite curiosité. 

W. C. Morrow n’a pas la force littéraire d’un Poe, ce qui explique peut-être qu’il soit injustement passé aux oubliettes, mais il mérite néanmoins d’exister parmi toutes les références que l’on pourrait lui coller car il y a définitivement des amateurs à contenter. Ça se lit à la lumière du chandelier, sauf peut-être pour les presbytes qui n’y verraient que du flou, un verre d’absinthe à la main, dans un bon fauteuil au bois grinçant. Frissons garantis si vous oubliez le chauffage !

Brother Jo

COUP DE FEU AU CLAIR DE LUNE de Ben Montgomery / Armand Colin

 A shot in the moonlight: How a freed slave and a confederate soldier fought for justice in the Jim Crow south

Traduction: Christophe Jaquet

Grâce à des documents inédits, l’auteur nous plonge dans l’affaire George Dinning, qui sans cesse menacé de lynchage, se battit des années pour obtenir gain de cause. Bennett H. Young, un avocat de renom aussi connu pour son implication dans l’armée des États confédérés, lui apporta un soutien inattendu dans ce combat, dans une Amérique où la justice favorisait trop souvent les Blancs. 

A l’heure où le mouvement Black Lives Matter est plus pertinent et essentiel que jamais, il peut être utile de rappeler par les faits que ce qui déchire les Etats-Unis aujourd’hui, toute cette violence et ce racisme dont notamment les noirs américains font les frais, est un mal ancré depuis trop longtemps dans leur Histoire. Avec « Coup de feu au clair de lune », une histoire vraie, Ben Montgomery nous plonge au coeur d’un procès à la fin du XIXe siècle qui déchainera les passions, les haines, et divisera violemment la société d’antan, assez pour faire date.

Tout débute dans le Kentucky avec un fait divers tristement commun pour l’époque. Mais de quelle époque parle-t-on ? Celle du Ku Klux Klan, des lynchages à répétition, tous plus ignobles les uns que les autres dans l’Amérique de l’après Guerre de Sécession. 

Un homme, George Dinning, esclave affranchi, modeste agriculteur propriétaire d’une petite ferme avec un peu de terrain, mari et père d’une famille nombreuse, voit un jour sa vie basculer. Une nuit, un groupe d’hommes blancs armés et leurs chevaux, pour certains des voisins ou des personnes pour qui George Dinning travaille, débarque devant chez lui alors que celui-ci est au lit. Ils l’appellent depuis l’extérieur et se font menaçant, sous prétexte que des vols auraient été commis dans les fermes alentours et qu’il serait soupçonné. Le groupe d’hommes ne se présente pas et, de ce fait, George craignant pour sa vie, refuse de sortir. Il leur fait savoir qu’il est innocent et qu’il y a assez de monde pour prouver ses dires. Sauf que le groupe d’hommes n’est pas là pour trouver un éventuel coupable mais pour en désigner un en dépit du bon sens. Ils lui intiment de quitter rapidement sa ferme et de ne plus revenir. George Dinning campe sur sa position. S’en suit une pluie de coups de feu sur sa maison. George, alors clairement en danger, répond dans l’urgence d’un seul coup de feu tiré depuis une fenêtre. On lui tire dessus. Il est blessé mais le groupe quitte les lieux. Ce qu’il ne sait pas encore c’est que son coup de feu a tué un homme. Il fuit dans la foulée et ira se rendre de lui-même à la police. Le groupe d’hommes reviendra par la suite brûler sa ferme et condamner sa famille à l’exil. S’en suivra un procès au dénouement inattendu et historique que l’on doit à Bennett H. Young, un avocat qui est l’incarnation même d’antagonismes bien américains. 

Cet ouvrage est le fruit d’un travail minutieux de journaliste et d’écrivain. Le contexte historique et les faits sont parfaitement restitués et étayés. Ben Montgomery a l’art de dérouler toute cette histoire de façon immersive et palpitante. Tout en nous laissant le temps de nous familiariser avec les différents personnages clés, il produit là un récit sans longueurs qui tient en haleine. Il met soigneusement en exergue toutes les contradictions et les contrastes qui animent la foule, ainsi que les véritables coupables dans cette affaire. Il rend aussi compte de la violence, de toute la brutalité, assénée aux personnes de couleur sous des prétextes fallacieux, de façon toujours ignoble. De la barbarie pure et dure mise en œuvre par qui veut, souvent dans des mouvements de masse, sous le regard conciliant de certains médias et d’une partie du système judiciaire. Un noir étant noir, il sera toujours plus coupable qu’un blanc. C’est ainsi que les choses se déroulaient et, le plus affligeant peut être, étant qu’il en est toujours bien souvent ainsi, malgré certains changements et certaines évolutions. On ne peut lire ce livre sans avoir en tête l’actualité qui fait encore froid dans le dos.

« Coup de feu au clair de lune » relate une histoire dans la grande Histoire, une histoire qui trouve une conclusion positive, pour l’époque, dans une grande Histoire, qui elle suit toujours son cours et ne s’est toujours pas débarrassée de ce mal impétueux qui ronge et divise la société américaine sur la question ethnique, et plus largement celle de la différence par delà leurs frontières. Les injustices demeurent, les drames se répètent et l’homme reste un loup pour l’homme. Un livre à mettre entre toutes les mains en espérant, un peu naïvement peut être, qu’il puisse dissiper le brouillard qui s’accroche témérairement à certains cerveaux. 

Brother Jo.

ORDURE de Eugene Marten / Quidam Editeur

Waste

Traduction : Stéphane Vanderhaeghe

“Sloper commence sa journée de travail au moment où s’arrêtent les faiseurs de richesses et redresseurs de torts. Agent d’entretien dans un immeuble, il passe d’étage en étage en poussant son chariot. Il aspire, vide les poubelles, récupère ce qu’il peut. Ni vu ni connu. Avant de rentrer chez sa mère, où il vit à la cave, épiant ses voisines par la fenêtre.

Personnage sans histoire, sans ambition ni qualité, Sloper pourrait continuer à dilapider ainsi son temps dans l’indifférence la plus totale. Or un soir, sa routine est brutalement interrompue par une macabre découverte…”

Ordure est le premier roman publié en France de l’Américain Eugene Marten mais apparemment pas son premier coup d’essai. On doit cette découverte à Quidam éditeur, qui ne manque ni de flair, ni d’audace avec cette publication. Une petite baffe par la taille mais une assez conséquente par l’impact. 

Ne vous fiez ni au titre, ce livre étant tout sauf à bazarder à la poubelle, ni au visuel, Marten ne mettant pas de gants pour ménager ses lecteurs. En revanche, vous pouvez vous fier à votre instinct si celui-ci vous dit qu’il y a déjà là quelque chose de curieux, bizarre ou original. Ordure est un peu tout ça à la fois. Une vraie découverte qui a tout pour surprendre, voire vous donner froid dans le dos, pour le meilleur, comme pour le pire. Enfin surtout pour le pire… Dans sa préface, Brian Evenson dit de ce roman que c’est un livre « dont il faut faire l’expérience », ce qui est parfaitement juste. 

« Sloper » c’est un nom un peu étrange, original on va dire. Celui-ci qui le porte est aussi un peu étrange. Sloper se tient un peu, à sa façon, à l’écart du monde. On pourrait dire qu’il est insignifiant et qu’il mène la vie qui avec. Quand il est chez lui, dans la cave qu’il occupe chez sa mère, il se tient à bonne distance de sa mère, avec qui il communique essentiellement via le vide-ordure, et de ses voisins, qu’il épie. Dans son travail, agent d’entretien au sein d’une équipe dans une tour de bureaux, il s’efface tant bien que mal. Il est curieux mais réservé. Néanmoins, le monde se révèle à lui par bribes, au gré des tâches qu’il accomplit dans son travail. Il y a d’abord les déchets des uns et des autres qui sont un peu le miroir des personnes qui les produisent. Ensuite, on parle de quelques courts échanges avec des employés de bureaux qu’il est amené à croiser, des choses qu’il entend, des monologues qu’on lui impose et quelques rencontres plus fortuites. Toujours distant, inconfortable avec les codes de base de la communication, il est là sans être là mais il est jugé efficace dans son boulot. Un temps durant, on a du mal à savoir qui est le plus étrange de lui ou des personnes avec qui il lui arrive de brièvement interagir. En tant que lecteur, on ne sait pas vraiment où on va mais on garde en tête qu’il y a forcément quelque chose qui va venir perturber ce fragile équilibre. Et c’est peu de le dire. Cette apparente routine finit bien par prendre une tournure très dérangeante.

L’écriture de Eugene Marten est clinique et froide, sans véritable affect. Perturbante diront certains. Il n’y a rien ni personne à aimer dans Ordure. En moins d’une centaine de pages Marten arrive ingénieusement à nous faire basculer dans le sordide, le glauque, le pourri. Qu’est-ce qui est le pire des déchets ou des gens ? On en vient à se poser la question. Mais, au final, que faut-il comprendre ? Est-ce qu’il y a bien quelque chose à comprendre ? Les chapitres sont très fragmentés, décousus, ils donnent à voir sans juger. On contemple l’innommable. Un monstre se révèle sous nos yeux et aucune direction ne nous est donnée. Doit-on détourner le regard ? Désapprouver ? Pourquoi sommes-nous si fascinés ?

Ordure est une œuvre décontenançante et originale. Un livre un peu répugnant mais terriblement obsédant. Tout y est crade. Des effluves nauséabondes s’en dégagent. Ça laisse des traces. Ça remue. Un feel-sick book de premier ordre. Une claque mise avec une main pleine de merde. Que du bonheur ! 

Brother Jo

Entretien avec Charlotte Bourlard / L’ apparence du vivant / Inculte

Charlotte Bourlard vient de publier L’apparence du vivant, son premier roman, aux éditions Inculte. Séduit par son univers noir et dérangeant, je soupçonnais que nous avions peut être là l’oeuvre d’une personne pas tout à fait saine d’esprit. J’ai souhaité en savoir plus, pour voir si ma théorie se confirmait. Charlotte a bien voulu se prêter à un long échange de mails pour répondre à mes questions. Je vous laisse juger par vous même si ma théorie est avérée. On m’a justement soufflé que les gens sains d’esprit manquent de charme, ce dont Charlotte ne manque, à l’évidence, pas. Cela confirmerait-il ma théorie ?

1 – L’apparence du vivant est votre premier roman. Forcément, on a envie d’en apprendre un peu plus. Qui plus est, c‘est un premier roman assez singulier. Cela ne rend que plus curieux encore. Quel a été votre cheminement pour aboutir à celui-ci ?

J’avais envoyé le manuscrit de mon second roman à Inculte. J’ai été contactée par Alexandre Civico, qui m’a dit qu’il adorait mon écriture et qu’il souhaitait que j’écrive un roman noir. Je n’en avais lu que très peu dans ma vie et n’avais jamais imaginé en écrire un, même si tout ce que j’écris est un peu glauque.

C’est assez marrant comme le timing a semblé parfait. Juste avant d’être contactée par Alexandre, j’avais envie de me remettre à bosser, j’avais des débuts d’idée, de personnages et de lieux, j’avais envie d’inventer une relation entre une jeune narratrice et une vieille dame dans une maison de repos. J’avais imaginé que la narratrice pourrait travailler dans cet établissement qui m’avait filé la chair de poule quand je suis allée voir ma grand-mère. Alexandre m’a donné un an. Je me suis mise au boulot. Ça m’a plu, d’essayer d’écrire un roman noir, je me suis beaucoup amusée. Inculte a décidé en dernière minute de le publier dans la collection classique. 

Après, d’où est venue l’idée de la taxidermie, je n’en ai aucune idée, à part des tréfonds de mon imagination. Le funérarium et la taxidermie sont les deux premières idées qui me sont venues, quasi instantanément. Le décor des promenades, c’est simplement là où je vais courir le matin, décor que je trouve complètement romanesque. Le roman s’est déroulé comme une pelote de laine, par à-coups. Je coupe mon téléphone et je laisse libre cours à mon imagination. J’ai d’abord écrit l’histoire entre les Martin et la narratrice. Puis j’ai imaginé le passé de cette narratrice et la seconde histoire a peu à peu pris forme, s’entremêlant à la première.

2 – Avez-vous toujours écrit ou est-ce quelque chose qui vous a pris du jour au lendemain ?

La première fois, j’avais sept ans, j’étais devant la télé et j’ai vu une scène de film ou de téléfilm (je ne le saurais jamais) qui montrait un écrivain en train d’essayer de débuter un roman : il s’arrachait les cheveux devant sa machine à écrire, sur une première phrase laborieuse qui parlait de la nuit. Il tentait une version, chiffonnait rageusement sa page avant de la balancer par terre, à bout de nerfs. J’ai eu envie de terminer cette satanée phrase. Ça donne : La nuit ai noire, plaine d’étoile. (😁) J’ai écrit mon premier ‘roman’, qui parle de la vie nocturne des habitants d’un village. Je l’ai gardé. Ce qui me fait rire a posteriori, c’est que ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est un type en train de se prendre la tête et de souffrir.

Après ça, j’ai écrit d’autres histoires, puis à l’adolescence j’ai commencé un journal (encore après avoir vu un film à la télé, Stealing Beauty de Bertolucci), puis une section ‘écriture’ s’est ouverte à l’Insas, et je me suis essayée à l’écriture théâtrale avec Jean-Marie Piemme comme professeur. Cette rencontre fut décisive, il m’a tout simplement ‘obligée’ à prendre confiance en moi. Après l’Insas, j’ai débuté l’écriture de mon premier roman.

3 – L’écriture remonte donc à loin dans votre parcours de vie. On pourrait presque parler de vocation, ou tout du moins d’une passion bien concrète. Ou peut-être bien que votre vocation était de vous prendre la tête et de souffrir ? 

Entre la mort, le funérarium, la photographie, la taxidermie, qui tiennent une place importante dans l’univers de votre roman, vous auriez pu faire le choix, peut être plus facile, plus évident, d’adopter une esthétique plus gothique, plus romantique, à la Anne Rice et cie, pour citer un exemple parmi d’autres. Mais vous avez fait le choix d’une toute autre direction, plus crue, moins évidente, moins attirante aussi. Pourquoi ce choix ?

Aha oui, certainement à cause de mon esprit ‘franchement dérangé’ ! Mais en fait j’aime écrire, même si ça m’angoisse et qu’il m’arrive de passer des journées atroces à bloquer sur une phrase, quand je suis dedans et que les idées affluent, j’adore ça, c’est comme une drogue qui m’agite le cerveau et à laquelle je suis accro.

C’est marrant que vous parliez de choix parce que je ne le vois pas comme ça. Je n’ai jamais lu Anne Rice, mais je n’ai pas l’impression d’avoir ‘choisi’ une esthétique plutôt qu’une autre. J’ai quelques ‘astuces’ pour susciter mon imagination mais je n’ai pas l’impression de choisir les idées qui me viennent. Il y en a plein qui arrivent et j’approfondis celles qui m’inspirent ou qui m’amusent.

Bon et le romantisme, je trouve ça dingue quand ça marche sans être cucul, mais je ne pense pas être très douée dans le domaine.

4 – D’ailleurs, cette plume sobre et crue qui est la vôtre, est-elle d’une manière ou d’une autre influencée par des auteurs que vous affectionnez ? Si oui, lesquels ?

Mon Dieu en littérature, c’est Bret Easton Ellis. Il y a évidemment des dizaines d’autres écrivains que j’adore et que j’admire, mais c’est après avoir lu Les lois de l’attraction que j’ai commencé à écrire mon premier roman. Ce bouquin m’a servi de modèle. Je l’ai scruté à la loupe en essayant de percer son style. On a d’ailleurs reproché au premier roman que j’ai écrit d’être trop inspiré de ceux de Bret, ce qui est sans doute vrai. 

Sinon, à l’adolescence, c’est John Irving qui m’a donné envie d’écrire. Puis Hulbert Selby, Elfriede Jelinek, Hervé Guibert, Irvine Welsh, entre autres.

5 – La photographie est la passion de votre personnage principal. Est-ce également une de vos passions ou quelque chose de complètement créé pour servir le récit ?

Je n’ai jamais pris de photos de ma vie, c’est totalement inventé. Rassurez-vous, rien dans mon roman n’est de l’autofiction. Beaucoup de gens m’ont aidée à écrire : pour la photo, la musique classique, la taxidermie et la leçon de conduite (je n’ai pas le permis).

6 – Vous venez de l’évoquer, la musique classique est aussi très présente dans votre roman. Quand on pense à la musique classique, on a souvent cette image d’une musique des classes supérieures. Aussi de quelque chose d’élevé, de majestueux. Cela contraste avec l’atmosphère et les personnages du roman. On s’y sent plutôt dans les bas-fonds, les personnages sont plutôt des gens d’en bas, des marginaux. Pourquoi le choix de la musique classique ?

Je vois madame Martin comme une vieille dame très sophistiquée, qui s’habillait avec des vêtements chics et qui évoluait dans un décor rempli de chandeliers et de tableaux anciens. Elle a vécu dans un milieu qui a fané autour d’elle, qui est tombé en décrépitude. Elle a résisté. Elle va éduquer la narratrice, lui apprendre la taxidermie et la musique classique, mais elle lui apprend aussi à s’habiller et à se tenir droite. De son côté, la narratrice va lui faire entrevoir la liberté d’échapper aux règles sociales. Quand madame Martin est certaine que son élève va prendre la relève, lui assurer l’éternité, elle goûte un plaisir vicieux à se laisser aller, à abandonner tous les codes de la vieille bourgeoisie à laquelle elle appartenait. Comme si elle s’offrait le droit de perdre toute dignité avant de mourir.

7 – Vous nous faites découvrir la face cachée, pour ne pas dire obscure, de Liège. Le cadre est si impactant qu’avec Liège on a presque l’impression d’avoir à faire à un personnage supplémentaire, silencieux, mais avec une influence indéniable sur vos autres personnages. Etait-il important pour vous de placer l’action à Liège ? 

Je trouve que c’est une ville hautement romanesque. Elle apparaît dans mon roman comme une ville grise, sale et triste, ce qui n’est qu’une facette. J’adore y vivre. J’habite à deux pas du canal Albert. Mes balades quotidiennes semblaient parfaitement coïncider à l’histoire que je commençais à écrire : le cimetière des bateaux, les cygnes et les mouettes, le mec en train de se branler un jour en haut des escaliers, qui m’a fait signe et à qui j’ai fait coucou en retour, les déchets abandonnés, les types en train de se piquer. Liège c’est ça aussi, même si ce n’est pas que ça, loin de là. Mais pour le coup, ça m’arrangeait d’exploiter cette facette-là. J’avais l’impression que le décor derrière chez moi était parfait, avec la patinoire où il est effectivement écrit Once upon a time. Puis j’ai ajouté des éléments imaginaires : la centrale, les drapeaux du Standard, je l’ai modifiée à ma guise.

8 – D’où vous est venue l’idée de la taxidermie à travers laquelle s’épanouissent madame Martin et votre narratrice ? Vous me dites des tréfonds de votre imagination mais c’est tout de même un choix très spécifique. Vous auriez pu faire le choix de la thanatopraxie, comme dans Six Feet Under, mais vous avez privilégié la taxidermie. 

J’ai imaginé une vieille dame tellement amoureuse de son mari qu’elle refuse de l’enterrer, c’est au-dessus de ses forces. Plein de gens gardent près d’eux leur animal domestique en le faisant empailler. Je me suis demandé pourquoi on n’empaillait pas les êtres humains. Puis je me suis dit que forcément, ça avait dû arriver. Et de fait, c’est le cas. 

9 – La photographie, la musique, la taxidermie, ce sont tous des moyens d’exister par delà le temps qui passe, de s’offrir ou d’offrir une sorte de vie, d’existence éternelle. En soit, l’écriture aussi. Vous avez d’ailleurs évoqué précédemment cette idée d’éternité. Avez-vous vous même un désir d’éternité ?

Je préfère écrire que faire des gosses, si ça peut répondre à votre question. Un désir d’éternité, ça me semble un peu hystérique, mais je voulais écrire un roman dont je sois fière avant de mourir.

10 – La mort est très présente dans votre roman. Elle fascine votre narratrice. Quel est votre rapport à la mort ? Vous fascine-t-elle également ?

Le phénomène en soi, vivre puis mourir, est assez fascinant, personne ne peut le nier. Est-ce que ça me fascine particulièrement ? Je n’ai pas l’impression, mais je ne suis pas dans la tête des gens pour pouvoir comparer. Personnellement, je crois que j’ai plus peur de vieillir que de mourir. 

11 – Les personnages qui peuplent votre roman semblent nourrir que peu d’espoir face à la vie. L’optimisme n’est pas leur fort. Ils sont plutôt désabusés. Ils s’acclimatent, plus ou moins, à leur façon, à cette morosité du quotidien. Mais une sorte de cynisme, d’humour noir, subsiste. Pourquoi avoir fait le choix de garder une trace d’humour noir ? 

Parce que ça me fait rire. J’ai mis autant d’humour que j’ai pu.

12 – Belgique oblige, dans le ton on pense forcément, ne serait-ce qu’un peu, au film C’est arrivé près de chez vous. Est-ce un univers dans lequel vous vous retrouvez ?

J’adore ce film, oui. La première fois que je l’ai vu, j’ai dû faire des pauses tellement j’en prenais plein la figure. Je l’ai revu plusieurs fois, c’est un film vraiment dingue. Je n’y ai pas pensé pendant l’écriture du roman, mais c’est sûr que tout ce que je vis, vois ou lis, influe d’une manière ou d’une autre, consciemment ou pas, sur tout ce que j’écris.

13 – La famille est une idée, un concept, qui traverse tout votre roman. Il y a la famille du sang, celle dans laquelle on est né, et celle que l’on choisit, qu’on se construit. Votre photographe a beaucoup subi celle du sang. Cette famille est surtout synonyme de souffrance, de douleur. Mais sa nouvelle, qu’elle construit avec le couple Martin, est aussi synonyme de souffrance et de douleur. Sauf que, cette fois, elle est infligée et non subie. Elle est appréciée même. Elle vit là une sorte de renaissance.  Est-ce que, d’après vous, la famille est vouée à déterminer ce que l’on est et ce que l’on devient ? 

Vaste question.  Évidemment que les gens avec lesquels on grandit nous éduquent, nous conditionnent et laissent leurs traces. À quel point, je crois que ça dépend de l’histoire de chacun. Quant à la question de l’inné et de l’acquis, on n’en sait rien à ce stade. C’est une question passionnante, mais de manière générale, on en sait très peu sur l’être humain, sa psychologie, son fonctionnement. 

Ceci dit, la famille que la narratrice construit avec les Martin n’est pas pour moi synonyme de souffrance. Elles s’entendent extrêmement bien : la narratrice adore apprendre tout ce que madame Martin lui enseigne et elles se marrent en allant au casino ou en organisant des séances photo. Je vois en tout cas le début de leur cohabitation comme joyeuses et aimante. Puis madame va vieillir et ça va devenir plus pénible. Mais les premières années, elles s’éclatent.

14 – Elles s’éclatent, oui, mais de façon assez particulière. Dans leur relation la souffrance réside plutôt dans ce qu’elles infligent aux autres.

Tous vos personnages vivent dans une certaine marge de la société. A la lecture de votre roman, on en vient à se demander, cette marge est-elle une prison ou un refuge ?

Elles sont assez malsaines, je vous l’accorde. Je pense que leur marginalité est d’abord un refuge. C’est une prison aussi, d’une certaine manière. Mais la narratrice n’a aucune envie de s’échapper, elle voudrait même retarder l’heure de sa libération.

15 – Le décor, l’ambiance, vos personnages, tout a une facette – souvent très prononcée – que je qualifierais de sombre, sale ou laide. Néanmoins, surgit quand même une certaine forme de beauté, d’humanité. Est-ce que vous pensez que l’on peut trouver du beau ou de l’humanité en tout ?

C’est ce qui rend American Psycho si dingue : l’humanité de Patrick Bateman, qui est par ailleurs un ignoble connard. Je ne sais pas si on peut trouver de l’humanité dans tout (non, malheureusement je ne crois pas), mais c’est pour moi ce qui fait la force du roman de Bret Easton Ellis : on s’identifie à un trader/serial killer grâce à ses failles, à son immense fragilité, c’est-à-dire à son humanité. Donc si j’ai réussi à insuffler de l’humanité à mes deux tarées, je suis plutôt fière.

16 – Vous avez mentionné plus tôt un premier roman, apparemment jamais publié, si j’ai bien compris. Est-ce qu’il le sera un jour ? Avez-vous déjà d’autres projets d’écriture en vue ou même en cours ?

Est-ce qu’il le sera un jour ? Aha peut-être, si L’apparence du vivant devient un best-seller ! Pour la suite, j’ai des débuts d’idées et quelques notes, mais je m’y remets sérieusement demain matin. 

Brother Jo.

Entretien réalisé début janvier 2022 par échange de mails.

NOS VIES EN FLAMMES de David Joy / Sonatine

When The Mountains Burn

Traduction: FabricePointeau

« Veuf et retraité, Ray Mathis mène une vie solitaire dans sa ferme des Appalaches. Dans cette région frappée par la drogue, la misère sociale et les incendies ravageurs, il contemple les ruines d’une Amérique en train de sombrer. Le jour où un dealer menace la vie de son fils, Ray se dit qu’il est temps de se lever. C’est le début d’un combat contre tout ce qui le révolte. Avec peut-être, au bout du chemin, un nouvel espoir. »

Chaque sortie de livre de David Joy devient en soit un petit événement. En quatre romans il est devenu un nom qu’il est difficile d’ignorer, pour les amateurs de noir au minimum. Les critiques sont toujours étonnamment dithyrambiques. Il fait globalement l’unanimité. Ajoutez à cela, pour « Nos vies en flammes », son nouveau roman, une très belle couverture qui ferait regretter une carrière de pyromane, et vous ne pouvez qu’avoir envie de vous y plonger. Ce que j’ai bien évidemment fait.

De ses trois premiers romans, j’en ai lu deux, mais je n’ai pas vécu l’illumination littéraire espérée et suggérée par les critiques. Est-ce enfin le cas avec son quatrième livre ? Non, mais attendez avant de me conspuer ! Ça n’est pas tout à fait ce que vous imaginez. Mon cas n’est pas complètement désespéré, celui de David Joy non plus. Je n’ai pas encore lu de mauvais livres de David Joy, si cela peut vous rassurer. Respirez un bon coup ! Je vous sens déjà tendu. Tout va bien se passer.

Il y a trois défauts que je pourrais être tenté de reprocher à David Joy mais qui ne sont pas nécessairement des défauts. Cela dépend des attentes de chacun. Premièrement, il a tendance à avoir la main un peu trop lourde sur le noir. Deuxièmement, il suit de façon assez scolaires les codes du genre sans jamais vraiment chercher à s’en écarter. Enfin, troisièmement, ses intrigues sont très prévisibles et il suffit de quelques pages pour comprendre la direction choisie. Ces « défauts » sont en fait la recette parfaite pour en faire un romancier à succès et combler les amateurs du genre mais restent ce qui, à mon sens, l’empêche de sortir vraiment du lot. C’est aussi ce qui rend ses livres accessibles et très simples d’approche. Si je suis tenté de lui reprocher un peu cette apparente simplicité, un petit quelque chose dans son nouveau roman me ferait plutôt dire que c’est sans doute là sa force.

Avec Nos vies en flammes, « David Joy » nous embarque à nouveau chez lui, en Caroline du Nord, où il ne fait toujours pas très bon vivre, à moins d’être proprement équipé pour pelleter la merde qui s’amoncèle facilement sur le pas de votre porte. Comme dirait si bien Ray, au coeur du roman : « Tout dans ce monde a des conséquences. » C’est ce qu’affrontent, tant bien que mal, les personnages créés par David Joy. Les conséquences d’une vie qui peut prendre des allures de piège. Alors qu’en toile de fond, des incendies aussi destructeurs que purificateurs, consument le monde alentour, on assiste à la descente en enfer de pauvres hères. La drogue, poison ravageur, plus encore dans les communautés pauvres et isolées, se répand plus insidieusement même que les flammes. Elle ronge l’âme et le corps de celles et ceux qui y cèdent. Des familles se défont, souffrent, des fils deviennent des junkies ou des dealers, d’autres des victimes, puis des parents finissent fatalement par affronter le deuil. Blancs ou Amérindiens, c’est un mal partagé qui dépasse les frontières, tout comme ces grand feux étouffant qui embrasent les forêt et sèment la mort. Les flics peinent à endiguer le fléau de la drogue, à prévenir la violence et la misère qui en résulte. Que peut faire un homme, en prise à la douleur immédiate d’une perte brutale, face au temps beaucoup trop long de la justice ? Il peut décider d’attendre ou d’agir en son nom. Ray Mathis fait le choix d’agir. Un choix discutable qui s’impose comme une conséquence obligée, entraînant de nouvelles conséquences. Un cercle vicieux qui peut paraître sans fin. Le cercle de la vie.

La simplicité est une nouvelle fois ce qui caractérise le roman de David Joy. C’est simple à lire, simple à comprendre et simplement écrit. D’emblée, j’ai trouvé ça trop simple, trop évident. Puis je me suis laissé porter une fois le décor bien planté et les images ont fait leur chemin dans mon cerveau. Les bouquins de David Joy c’est du pain béni pour le cinéma. C’est du drame à l’américaine. C’est un instantané d’un ailleurs qui dit beaucoup de l’état du monde. Dans toute cette noirceur David Joy essaye de faire percer une pâle lueur de vie, il tente de nous dire qu’on peut voir un junkie comme un suicidaire mais qu’il peut aussi être un homme qui essaye de vivre, plutôt que mourir.

J’évoquais précédemment qu’un petit quelque chose dans « Nos vies en flammes » me fait dire que la simplicité de David Joy est certainement sa force. Ce petit quelque chose n’est pas précisément dans le roman, c’est la postface de celui-ci, un article intitulé Génération opioïdes et écrit par David pour la revue America. Il écrit sur les ravages de la drogue autour de lui, sur les scènes de misère du quotidien, sur les contrastes d’où il vit, et on réalise que ce qui peut sembler trop évident, que les ficelles qui peuvent paraître trop grosses à mon gout, sont au final une réalité et qu’il suffit, pour faire sens, de relater simplement cette réalité qui peut vous frapper assez fort pour vous laisser chaos. C’est bien là ce que tente de faire David Joy.

Je reste donc sur mes dires. Pour ma part, point de chef d’oeuvre encore chez Joy mais un nouveau bon roman noir, dans le style simple qui est le sien, dur et fatalement humain. On a là un auteur qui fait son chemin de façon cohérente et sincère. Je n’attends qu’une chose, qu’il me surprenne. Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, il n’est définitivement pas là pour nous apporter de la joie. Joy nous confronte à ce que la vie peut avoir de cruel et inexorable, de quoi satisfaire les lectrices et lecteurs un peu masochistes que nous sommes parfois.

Brother Jo.

BLOND COMME LES BLÉS de Sjón / Métailié

Korngult hár, grá augu

traduction: Eric Boury

Reykjavik, après la Seconde Guerre mondiale.

Gunnar Kampen est un « un jeune homme travailleur et attentif qui se passionne pour l’histoire de l’humanité et de sa nation ». Il a une mère et deux sœurs qui l’aiment depuis l’enfance et lui-même est un frère et un fils attentionné. Au printemps 1958, il fondera le parti politique antisémite des nationalistes et se dévouera pour contribuer à l’organisation internationale du mouvement néonazi, en pleine croissance.

Parfois, la longueur d’un roman – 128 pages dans le cas de Blond comme les blés – laisse dubitatif de prime abord, quand on sait que le sujet abordé à tout pour nécessiter un livre dense et complet. On se dit que le pari est risqué tant il est facile de passer à côté de son sujet en si peu de pages. N’étant personnellement pas du tout familier de l’œuvre de son auteur Sjón, je ne savais rien de l’indéniable talent du bonhomme pour l’écriture. Une lacune désormais comblée.

La genèse et l’évolution du mouvement néonazi à laquelle Sjón nous confronte dans son roman se fait par le prisme d’un homme, un Islandais, Gunnar Kampen. Cet homme nous est dévoilé à travers son parcours de vie, de son enfance et jusqu’à ses derniers jours. C’est par des petites tranches de vie de notre personnage principal, des moments clés, des échanges révélateurs, que l’on prend toute la mesure de l’engrenage politique néonazi et de ses rouages, notamment dans sa fibre la plus romantique. Sans trop en dire, mais avec intelligence et justesse, Sjón nous offre ici un récit presque intemporel. L’humain étant au cœur de son histoire, on peut aisément lire Blond comme les blés avec l’actualité du moment en tête, j’entends la montée des extrémismes aux quatre coins de l’Europe, et se dire que le passé n’appartient malheureusement pas encore au passé. Rien que cela suffit, en soit, à faire de Blond comme les blés un roman concret et pertinent.

La grande force du livre de Sjón ne réside pas uniquement dans ce qu’il raconte mais peut être plus encore dans sa forme. La langue est superbe. Elle est riche. Elle est vivante. Son style est fin, subtil et sans fioritures. La fluidité et la beauté de sa plume sont évidentes. L’enchaînement de chapitres relativement courts, l’alternance de techniques entre récit classique et échanges épistolaires, confèrent à Blond comme les blés une véritable dimension littéraire et poétique. On le souhaiterait presque plus expansif, tant il écrit bien, mais tel quel c’en est certainement que plus percutant. Je tire également mon chapeau au traducteur, Eric Boury, qui nous permet d’apprécier pleinement le travail de Sjón.

Vous l’aurez compris, Blond comme les blés a de multiples qualités, tant sur la forme que sur le fond. De ce fait, on est définitivement frustré d’arriver au bout si rapidement, sans pour autant qu’il y manque quoi que ce soit. Il est comme il devait être. On a là un excellent roman, brillamment porté par la plume d’un écrivain habile et confirmé. Accessibles à toutes et tous, lectrices et lecteurs assidus ou occasionnels, vous avez donc toutes les raisons de le lire. 

Brother Jo.

L’APPARENCE DU VIVANT de Charlotte Bourlard / Editions Inculte

Une jeune photographe fascinée par la mort est engagée pour prendre soin d’un couple de vieillards, les Martin, propriétaires d’un ancien funérarium. Une maison figée dans le temps, dans un quartier fantôme de Liège, soustraite aux regards par une rangée de tilleuls. Captivée par ce décor, la jeune femme s’installe à demeure. Entre elle et madame Martin naît une complicité tendre, sous la surveillance placide de monsieur Martin. Lors de leurs promenades au bord du canal, on leur donnerait le bon Dieu sans confession. Ce serait bien mal les connaître. 

Le malaise, ce sentiment d’intensité variable selon la sensibilité des un(e)s et des autres face à ce qui perturbe, dérange, peut ici saisir le lecteur rien qu’à la vue de la couverture du livre et à la lecture du résumé. Le malaise est un sentiment inconfortable et ambigu. Dire que l’on apprécie le malaise c’est risquer de passer pour un psychopathe, dire que l’on y est insensible, aussi. Une fois que vous débutez L’apparence du vivant, ce court premier roman de Charlotte Bourlard, vous comprenez que le malaise sera votre compagnon durant toute cette lecture.

Le monde, l’univers, dans lequel Charlotte Bourlard nous embarque est noir, avec quelques nuances de gris. Il est aussi désespéré et cruel. Il est au bord du gouffre. Agonisant. On n’a pas franchement envie d’y vivre. Mais il est aussi curieux, bizarre et étrange. Ses personnages sont tous gentiment déglingués ou carrément malsains. Ils vivent et meurent dans la marge. Ils se partagent, presque sur un pied d’égalité, toute la misère et la violence du monde. Comme le dit notre protagoniste principale : « Les hommes sont parfois cruels, mais ils ne sont pas les seuls. »

Chez les Martin, notre photographe va pouvoir laisser libre cours à son esprit tordu. Son goût prononcé pour le morbide, elle le partage avec madame Martin, la maîtresse de maison. Elles vont s’entraider pour réaliser toutes sortes de fantasmes malsains. Notre maîtresse de maison à un talent particulier, elle maîtrise l’art de la taxidermie. Un art dont elle enseigne tous les rudiments à notre photographe. Il n’est bien entendu pas question de se limiter aux animaux. Pour ce qui est des photos, tout commence avec l’envie de photographier des vieux, marqués par la vie, à poil. Là aussi, l’idée est poussée bien plus loin. Et la mort, dans tout ça ? Elle est partout et n’est en rien une limite, ni un tabou. De l’amour aussi, il y en a. Enfin, une vision assez particulière de l’amour. Une belle brochette de cinglés qui restent néanmoins des êtres humains.

Charlotte Bourlard aurait facilement pu tomber dans le romantico-gothique… et j’en passe. Mais il n’en est rien. La plume est sobre, sans envolées lyriques, et le propos est cru et froid. Elle n’est pas là pour nous vendre du rêve. Rien n’est enrobé. Pour un premier roman, c’est un bon départ. L’apparence du vivant est singulier et maîtrisé. Ça se lit aisément et son univers laisse des traces. Mais une question demeure à la lecture de ces pages : ce livre est-il l’œuvre d’un esprit franchement dérangé ou d’une personne tout à fait saine d’esprit ? On ne veut peut-être pas savoir, mais la question se pose.

Brother Jo.

ONE KISS de Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier/ Médiapop

À l’origine, One Kiss était destiné à la Série Noire de Marcel Duhamel. Son bienveillant effarement et son incompréhension devant notre enthousiasme et notre naïveté arrogante de 19 ans remirent l’aventure à sa plus juste place, novatrice, de « roman policier poétique et moderne » comme nous le nommions affectueusement tandis que l’écrivant en marchant à haute voix et sous les pluies tièdes d’un avril prodigieux.

Voici donc, retrouvé cinquante ans plus tard dans la robe des vents, One Kiss le petit-fils naturel de La Reine des pommes, de Chéri-Bibi et du Surmâle.

Je ne savais pas le moins du monde dans quoi je m’engageais en acquérant One Kiss. On m’a dit « Tu verras, c’est le bouquin le plus dingue que j’ai publié. » J’ai pensé « Ouais, c’est pas la première fois qu’on me dit ça… » J’ai donc ramené le bouquin chez moi puis j’ai lu les premiers mots. Là, j’ai tout de suite compris. Enfin, je dis « compris », mais pas « compris » comme « comprendre », car il y a « comprendre » et « comprendre »… Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ? Non ? C’est normal.

Avez-vous déjà lu et apprécié des livres difficilement lisibles, voire inappréciables ? Je ne parle pas là de mauvais livres mais plutôt d’œuvres inclassables, de ces bouquins dont on ne sait pas toujours quoi faire. Avez-vous déjà passé toute une lecture à chercher le sens des mots, l’histoire ou encore une quelconque logique à ce que vous avez sous les yeux ? Peut-être bien que non. Il faut dire que c’est assez difficile à vendre donc, forcément, pas si courant. Cela demande d’avoir des éditeurs courageux et des lecteurs aventureux. Ici, Mediapop est indéniablement courageux, mais serez-vous assez aventureux pour lire One Kiss ?

A ce stade vous avez peut être déjà saisi que j’essaye de vous présenter un livre auquel je n’ai strictement rien compris. Impossible de vous dire si celui-ci contient la moindre histoire. Nos deux auteurs, Jean-Pierre Cretin et Matthieu Messagier, nous retournent le cerveau dès les premières lignes et sans interruption, jusqu’au point final. On est tenté de rapidement déclarer forfait mais on peut aussi – et c’est bien ce qui m’est arrivé – se laisser porter par cette espèce d’exercice poétique abscons. Car oui, de la poésie, il y en a dans cet amas chaotique de mots. Une poésie hypnotisante et protéiforme. Je vous en propose un exemple, pioché au hasard de ces 220 pages : « Une vit d’un microsillon obligatoire dans la synagogue de son pouce les dents jaunies je trouvai enfin liquider au bout d’une longue attente le dernier paquet de girofle-holding, lecteurs, fredonnant sous la douche que tous les babouins sont des scarabées d’asphalte ». Le lecteur est ainsi mené, de bout en bout, sur un flow de mots, d’images, de bizarreries, d’absurdité, qui fascine autant qu’il perturbe. On a un peu l’impression de lire du Boris Vian halluciné et hallucinant. C’est incompréhensible mais beau. Beau car totalement autre, hors normes, hors tout. Les codes sont dynamités, les conventions aussi. Il faut accepté d’être laissé sans repères, sans direction, sans fil conducteur pour appréhender au mieux cette œuvre singulière. 

On a là un O.L.N.I (Objet Lisible Non Identifié), un vrai. Une lecture qui sera jubilatoire pour certains, pour moi tout du moins, ou insupportable pour d’autres. Point de demi-mesure ou de juste milieu. C’est un peu tout ou rien. A recommander à qui ? Je ne sais pas. Mais ça existe. Je voulais juste que vous le sachiez. 

Brother Jo.

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